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SAMUEL

Au cri de détresse arraché par les paroles de Samuel, à Teresina, la foule des danseurs se pressa autour d'elle, pleine de trouble et d'épouvante.

— Qu'avez-vous ? demanda Charles à la duchesse.

— Rien... répondit-elle; la chaleur, sans doute... Votre bras, monsieur le comte, ajouta-t-elle à voix basse; j'ai peur ici !

Et Teresina parut vouloir rejoindre les groupes animés du bal.

— Que s'est-il donc passé? continua Charles, observant Teresina; vous êtes bien pâle!

— Ne m'interrogez pas, car je ne puis rien vous dire, continua-t-elle brisée par la peur. Je ne sais pourquoi, mais il va se passer ici d'affreuses choses.

— Teresina, vous n'étiez pas seule dans ce boudoir; un homme causait avec vous. Je saurai quel est cet homme.

— La collation de M. le comte est servie , dit Bellerose qui survint; qu'a donc madame la comtesse?

En même temps, Charles et lui cherchèrent des yeux le capitaine la Ripaille.

— Bellerose, lui dit Charles, il faut que tu m'amènes ce capitaine, il doit tout savoir, il était là!...

25* LES MYSTÈRES DE L'iUS SAIHT-L0U1S

En ce moment même, le capitaine la Ripaille apparat et vint saluer le comte d'un air triomphant.

— Madame, dit le comte à Teresina en la quittant, permettez que je dise deux mots à cet homme.

Et il ajouta en prenant à part le capitaine r

— Eh bien , qu'avez-vous vu, qu'avez-vous à me dire? parlez.

— Eh bien, monseigneur, je l'ai vu, je l'ai suivi.; maintenant, je le reconnaîtrais entre mille. Oui, grâce à la forme de sa rapière et à certaine touffe de rubans. ..

— Enfin, quel est cet homme, monsieur? répondez, demanda Charles.

— Pardi eu ! monseigneur, c'est l'homme de l'autre nuit, mon raffiné du Palais-Cardinal, celui qui m'a fait loger, aux frais de Sa Majesté, au Châtelet.

— Et cet homme a parlé à la comtesse?

— Pour cela, monseigneur, je vous réponds de lui, je ne l'ai pas quitté d'un instant.

— Alors tous étiez dans ce boudoir avec lui ?

— Du tout, monseigneur, nous n'avons pas quitté le grand salon. Croiriez-vous qu'il' n'a pas dansé seulement une sarabande, encore moins levé son masque? Mais tenez, le voici... Que regarde- t-il donc, avec son air scrutateur? Un domino dont le capuchon est rabattu, et qui vient de se diriger sur le balcon... Je voudrais savoir ce qu'ils peuvent observer de là. Monseigneur, pardonnez-moi, mais je me remets à mon poste.

— Allons, s'écria Charles avec rage, il est écrit que je ne pourrais rien savoir! Madame la comtesse, poursuivit- il, la

' collation est servie, venez.

Et Charles, aussi pâle cette fois que Teresina, lui offrit la main pour passer dans la salle où le banquet se trouvait servi.

— Arrêtez, noble comte, s'écria le masque placé sur le seuil du balcon, arrêtez aussi, vous tons qui l'entourez! Il manque un convive à cette fête, et ce convive, le voilà!

LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS 259

Reculant alors sur l'immense balcon, Samuel indiquait du doigt à la multitude l'angle du pont Marie, où se trouvait le cabaret de la Pomme de pin. Devant ce lieu, éclairé déjà par l'aube, une forme noire pendait à la corde du réverbère. Un cri de stupeur s'échappa de la poitrine des assistants : c'était maître Philippe, dont le corps se balançait à ce poteau...

Et toutes ces figures penchées aux fenêtres, tous ces acteurs de la fête, les uns revêtus du masque, d'autres le front découvert, purent saluer cette aurore sanglante, contre laquelle luttaient vainement les lumières mourantes du bal. Tous reculèrent en voyant le spectacle que Samuel, ce fantôme inconnu d'eux, leur montrait.

La ligne du quai des Ormes, placée vis-à-vis de l'hôtel, formait une sorte de blanche draperie, sur laquelle se détachait le cadavre du malheureux cabaretier. Au pied de ce poteau, une jeune fille, les cheveux épars, se trouvait alors agenouillée , pendant que les deux serviteurs de maître Philippe, montés sur le parapet du quai, s'empressaient de couper la corde serrant le cou du vieillard.

Rien qu'à voir cette scène, éclairée alors par un ciel fauve, un ciel de calvaire taché de nuages sombres, ces deux hommes, ressemblant de loin à des exécuteurs, et cette jeune fille éplorée au pied du gibet comme Madeleine, on pensait assister à l'une de ces scènes de la Passion, tant de fois tracées par le pinceau.

Teresina s'était cramponnée aux rosaces de fer du balcon; elle aussi, regardait.

Tout son corps tremblait et se repliait sous elle, ses dents claquaient, ses épaules nues portaient le poids d'un manteau de glace. En ce moment elle se retourna vers Charles. 11 était demeuré debout auprès d'elle, sans mouvement et sans voix... si livide alors que la comtesse en eut peur.

— Est-ce donc un gibet que le cardinal nous donne en spectacle? demanda une voix assez courageuse pour rompre la première ce silence d'épouvante. Qui que vous soyez,

parlez, tous qui venez ici jeter sur cette fête on crêpe de deuil; parlez, ou sinon...

Et Pompeo, car c'était lui, s'avança vers le masque du balcon, en mettant la main fièrement à son épée.

La duchesse tressaillit, mais cette voix mâle la rassura.

Samuel l'avait aussi reconnue, cette voix, mais elle ne fit qu'accroître sa rage.

— Oui, je parlerai, dit-il en ayant soin d'assurer son masque sous les plis du capuchon qui le retenait, je parlerai puisqu'on m'y convie! Je dirai d'abord à ce jeune homme, au noble comte de San-Pietro, regarde, voilà ton père l Ose ici me démentir l

Charles garda le silence, il s'était voilé le visage de ses deux mains.

— Oui, ton père, reprit le masque, ton père que tu as renié, chassé de cette maison, ton père qui t'aimait et que tu as poussé au désespoir ! Le cardinal n'a point à faire ici, mes nobles seigneurs, car maître Philippe a attaché luimême ce lacet autour de son cou. Il n'a pas voulu voir le déshonneur de son fils et celui de cette femme, qui n'est pas, qui ne peut pas être la sienne, poursuivit Samuel en indiquant du doigt la duchesse. Cette jeune fille en larmes que vous voyez se rouler et se tordre au pied de ce poteau, où pend un cadavre, c'est une pauvre enfant que le comte de San-Pietro a lâchement abusée, c'est Mariette, qui, se croyant elle-même la fille du cabaretier Philippe, ne l'a point, du moins, abandonné comme son fils! Et cet homme qui vient ici me parler avec arrogance, cet homme qui me commande de parler, cet homme est son père, c'est l'ancien amant de Teresina Pitti, duchesse de Fornaro, la reine de ce bal! Et maintenant, mes nobles seigneurs, maintenant que ma tâche est remplie, maintenant que j'ai mis un nom sur ces visages, je ne crains plus de vous dire ici le mien, je suis Samuel!

— Samuel ! répéta Pompeo d'une voix altérée par la colère; Samuel, c'était donc toi...

— Oui, moi qui te hais, moi qui t'ai joué, moi qui te brave ! Moi qui ai voulu, reprit Samuel à voix basse, acquérir ici môme la preuve que la duchesse t'aimait, et qui, parce qu'elle t'aime, ai juré que l'un des deux mourrait en tombant pour cette femme!

— Ce sera donc toi, misérable, murmura Pompeo en tirant son glaive par un mouvement plus rapide que la pensée... En même temps il avait jeté son masque et montrait à tous son visage plein de fierté.

Mais la foule des spectateurs le retint, force lui fut de céder.

— Es-tu donc si oublieux, reprit froidement Samuel, qu'il ne te souvienne plus de ma puissance ? N'as-tu donc point obéi en esclave à cette voix? Pompeo, tu peux voir d'ici la rue des Lions-Saint-Paul !

— Infâme!

— Oh ! je sais ce que tu vas dire, que ce n'est que par mes ordres... Je ne m'en défends pas, mes nobles seigneurs, continua Samuel; j'appartiens au cardinal et je m'en fais gloire! Mais Pompeo a aussi obéi à Son Eminence; cet homme si loyal, cet amant si dévoué a bien voulu consentir, pour un peu d'or...

— Tu mens, traître, tu ments! interrompit Pompeo, se tordant avec rage entre les bras de ceux qui le retenaient; tu dois savoir pour quel pacte...

— C'est du moins un pacte que j'ai tenu ; je t'avais promis de te livrer Samuel ; Pompeo, je te le livre!

L'ample capuchon de Samuel retomba, et les cordons de son masque, violemment arrachés par lui, laissèrent voir à tous sa hideuse figure. En l'apercevant, tous pensèrent qu'il y avait de quoi inventer la laideur, si elle n'eût point existé.

— Oui, je suis maudit, je représente Satan, n'est-ce pas? demanda-t-il à Pompeo d'une voix sourde. Le médecin de Son Eminence! ah! ah ! ah! continua Samuel avec un rire strident et glacé. Oui, je suis un être défiguré par le feu en attendant celui de l'enfer! Il y a longtemps que tu n'avais

vu mon visage, noble Ménélas, qui a jeté dans ce fleuve-ci ton Hélène ! Ah ! ah ! ah ! prosterne-toi maintenant devant elle; baise avec amour ces mains que pressait entre les siennes le fils d'un cabaretierl Je te laisse un moment, ne faut-il pas que je te conduise ta fille !

— Ma fille! reprit la duchesse avec un élan que le cœur seul d'une mère peut trouver. Ma fille, qu'en as-tu fait, toi? N'est-ce donc pas toi, misérable fourbe, qui m'as fait le premier croire à sa mort? n'est-ce pas ton odieux ressentiment qui m'en a privée? Mais le ciel est juste, le ciel veillait sur elle et sur moi, la Seine a trompé deux fois ton attente et ta vengeance!... M'insuiter chez moi, dans ma maison, devant tous, continua-t-elle avec fierté; mais ta es un misérable que je devrais faire pendre à ce gibet, si j'étais en Italie.

— Vous êtes à Paris, madame, et à Paris on ne touche pas impunément à l'homme qui porte ceci!

Samuel, en même temps, tira du dessous de sa simarre un anneau de forme étrange, portant un canton d'armes gravées.

— Le scel du cardinal ! murmura l'un des assistants, des sbires ici ! sauvons-nous !

En un instant les rangs de la foule s'étaient éclaircis; Pompeo, que la duchesse à moitié évanouie cherchait en vain à calmer, en profita pour ramasser son épée... Déchiré par tant de secousses, outragé à la fois dans son cœur d'amant et de père, l'Italien eut la force de se contenir, et se penchant à l'oreille de Samuel :

— A demain, lui dit-il, à demain, s'il te reste encore dans les veines un peu de sang... L'un de nous doit mourir, c'est toi qui Tas dit. Où te verrai-je?

— Ici-môme,

— Et à quelle heure?

— A midi.

— Mais dans quelle partie de ce vaste hôtel?

— Là, reprit Samuel en montrant à Pompeo un endroit connu de lui seul, et qui parut étrange à l'Italien.

l'armoire.

Revenu de sa première stupeur, Charles avait quitté le balcon avant que Samuel ne pût le voir se confondre aux flots de la multitude ; il avait couru à l'extrémité du pont Marie.

Rien ne pourrait donner idée de cette course frénétique... Charles avait reconnu le corps de maître Philippe; il avait la fièvre, le délire ; il tomba sans force devant le poteau au pied duquel Mariette pleurait.

Le peuple entourait le cadavre du cabaretier dans un silence muet et stupide. L'idée d'une exécution secrète fut alors la seule qui se présenta aux esprits. Personne ne put croire que le digne vieillard eût attenté à ses jours, lui que l'on citait dans tout le quartier de l'île comme un exemple d'ordre et d'économie. Maître Philippe était connu pour avoir la fourniture de plusieurs grandes maisons, et Je cabaret de la Pomme de pin n'était pas, nous l'avons dit, un cabaret ordinaire.

Aussi, dès la première nouvelle de l'événement, chaque honnête bourgeois avait-il cru devoir quitter sa boutique, et se rendre sur les lieux mêmes.

Le poteau en question, destiné à l'éclairage prochain du pont auquel nos magistrats ont enfin donné aujourd'hui le gaz, ne consistait alors que dans un méchant pieu fiché en terre, attendant quelque falkrt de papier peint, car l'édilité parisienne d'alors ne se piquait guère de luxe dans son système de lanterne, et l'origine des réverbères est postérieure au temps où se passe ce récit.

Un bout de corde neuve y pendait encore la veille; maintenant il soutenait un cadavre...

La figure du cabaretier était terrible; elle avait acquis ce caractère menaçant que la strangulation ne manque jamais

d'imprimer à ses victimes après cette formidable secousse qui éteint le râle dans la poitrine du supplicié. Les yeux ress rtaient de leur orbite, des yeux sanglants, tout ou- Terts; l'éclat de la face était hideux et violacé, un rire étrange et presque sauvage plissait le coin de la bouche. Quelques mèches de cheveux gris couronnant le front s'étaient dressées droites, les jambes du vieillard, froides et raides, n'étaient guère qu'à un pied du parapet de pierres de taille.

11 portait la même casaque et les mêmes chausses qu'on lui avait vues à ce bal ; quelques rubans noués sur son épaule gauche, flottaient en sifflant sur son costume de gala, le costume qu'il ne mettait qu'aux grands jours, et quand le prévôt des marchands s'en venait goûter le vin chez lui.

Avant que Charles n'advint, la foule avait contenu les efforts des deux valets de maître Philippe, qui prétendaient, à l'aide d'une échelle, arracher leur maître à ce gibet ignomineux, car, par un préjugé qui existe encore aujourd'hui, il n'était pas permis, avant l'arrivée des magistrats, de déplacer le corps de la voie publique.

Dans un nuage de poussière élevé du côté de l'Hôtel de Ville, se détachaient déjà les habits bleus des gardes de la prévôté, accourant au galop. Le peuple irrité se préparait à les recevoir à coups de pierres.

— Nouveau mode d'éclairage inventé par Son Emmence, disait un espion de Richelieu, enchanté d'ameuter la foule afin d'y faire ses orges.

— Gomme s'il n'avait pas assez en ce moment-ci des maxarinistes.

— Sans compter les protestants et les financiers.

— Nous voilà revenus au temps du Concini, c'est sûr.

— C'est une horreur, une indignité. Ce sera quelque vengeance comme celle exercée, il y a un an, sur le pas- •eux de 111e aux Vaches.

— Un si brave bourgeois.

— Un homme qui vendait de si bon vin.

— Et sans le baptiser, quoiqu'il fût près de la Seine.

— Voilà sans doute les archers qui viennent enlever le corps ou le garder»

— Frondons sur eux sans pitié, faisons pleuvoir sur eux une grêle de pierres.

Ce fut dans ce moment que Charles vint tomber comme une masse inerte aux pieds du corps. A la vue de ce jeune gentilhomme aux brillants habits, la foule s'écarta avec respect. Le fils de maître Philippe s'évanouit au milieu de ces clameurs. Dans ce cavalier au teint bruni, aux cheveux lisses et soignés., cousu de dorure, de dentelles et d'aiguillettes, il n'eût guère été possible à la multitude de reconnaître le fils du cabaretier de la Pomme de pin. Une seule bouche laissa échapper son nom.

— Mariette, dit Charles en rouvrant les yeux, Mariette, pardonne-moi !

Les gardes de la prévôté, assaillis par quelques pierres, formèrent une haie et continrent la foule à l'aide de quelques bourrades. Un double renfort leur arrivait à la fois du Châtelet et de l'Arsenal.

Presque en môme temps, et dans un carrosse de cuir roussi mené par des valets en livrée rouge, on vit apparaître la figure du lieutenant criminel. Il mit pied à terre et souleva Mariette, dont les grands yeux noiis, humides de larmes, regardaient Charles. Après quelques mots échangés avec elle, il la fit entrer, ainsi que le jeune homme, dans la salle basse du cabaret.

Contre l'ordinaire, les volets de cette pièce étaient encore clos; une lampe de nuit à demi mourante brûlait sur le comptoir.

Tout se trouvait à sa place dans le cabaret. Les tables des buveurs étaient encore empreintes de taches de lie; la chatte Marmousette dormait sur le coussin de la haute chaise affectée à maître Philippe.

466 LES MYSTÈRES DE L'iLE SàWT-LOEIS

— Grâce , grâce, monsieur I s'écria Charte, en élevant vers le lieutenant criminel des mains suppliantes.

— Que voulex-vons dire? demanda le magistrat, auriezvous, monsieur, quelque révélation à me faire?

Il se retourna en même temps ému de pitié et de terreur vers Mariette. Le lieutenant criminel poussa un volet afin de voir la figure du nouveau coupable.

— Oui, grâce, reprit Charles, car ce vieillard est mon père! Ce vieillard, je l'ai tuél

Mariette devint d'une épouvantable pâleur ; ses sens menacèrent de l'abandonner, elle s'appuya contre le comptoir.

Tous trois étaient seuls dans cette vaste salle, d'où l'on entendait le piétinement des chevaux et de la foule sur le pavé. Quelques masques enrubannés, vêtus de fringants manteaux, collaient leur visage de carton noir aux vitres du cabaret; c'étaient les acteurs de la fête donnée par Charles.

Vaincu par l'émotion et la souffrance, Charles eut encore la force de détailler au lieutenant criminel ce qui s'était passé, il s'accusa lui-même avec des sanglots et des larmes.

— Je suis un misérable ! s'écria-t-il, j'ai chassé mon père, et le ciel m'en a puni ! Ne me demandez pas si je mérite la mort, continua-t-il dans l'égarement de sa douleur, je ne dois sortir d'ici qu'avec la chemise grise des condamnés et sur le tombereau du Châtelet!

Les explications données par Mariette au lieutenant criminel n'étaient guère de nature à calmer l'exaltation du malheureux. Mariette raconta qu'à peine rentré chez lui, le vieillard s'y était renfermé après l'avoir embrassée au front comme de coutume. Vers les cinq heures du matin, elle avait entendu un léger bruit, puis quelques cris inarticulés. Ouvrant alors sa fenêtre , elle avait pu voir se balancer au poteau du quai le corps de maître Philippe.

A ces détails cruels, le jeune homme vit rouvrir toutes ses blessures. Il se frappa de nouveau la poitrine avec un rugissement étouffé; puis, se roulant en larmes aux genoux du

lieutenant criminel, il lui demanda comme une grâce de le faire jeter en prison sur l'heure, implorant la mort, qui devait être, disait-il, la fin ée ses maux.

Ces paroles désespérées portaient le trouble et F effroi dans le cœur de Mariette, mais un geste bienveillant de son juge la rassura.

— Votre crime est grand, dit-il au jeune homme, mais votre remords en dit assez; il ne s'agit plus maintenant que de réparer votre faute autant qu'il peut être en vous. Fils d'un brave marchand, et né comme lui dans les rangs du peuple, vous avez voulu vous élever et devenir un seigneur; l'ambition seule vous a perdu. Descendez dans votre cœur, et voyez un peu ce qu'elle a su faire de vous : un ingrat, un parricide ! Vous avez méconnu ce père dont vous étiez le fils unique et chéri, vous l'avez banni, chassé de votre maison ! Eh bien , Charles, c'est dans la sienne et à l'instant môme qu'il vous faut conquérir l'oubli de vos fautes. Oui, devant ce peuple rassemblé, devant ces mêmes hommes dont plusieurs viennent de quitter votre fête, je vous dirai ee que vous avez à faire. A ce prix, à ce prix seul, vous pouvez être absous de votre crime devant Dieu, tous pouvez...

— Et de quoi s'agit-il? interrompit Charles avec feu; parlez, oh! parlez, je suis prêt à tout, je m'y soumets. Faut-il m'accuser devant ce peuple, faut- il lui apprendre... Ohl j'obéirai, monsieur, j'obéirai ! Mats laissez-moi d'abord obtenir mon pardon de cette pauvre enfant dont j'ai déchiré aussi le cœur, laissez-moi...

Charles parlait encore, lorsque la porte s'ouvrit, des exempts venaient prendre les ordres du magistrat. Mariette entraîna Charles dans une pièce voisine; elle eût voulu au prix de son sang calmer la douleur et l'effervescence du jeune homme. Avec cet instinct qui ne manque jamais aux nobles cœurs, la jeune fille devinait ce que le lieutenant criminel allait demander à Charles; seulement, elle n'osait encore le lui conseiller.

Tous deux demeuraient immobiles, baignés de larmes. Tout d'un coup , Mariette , qui s'était approchée de la vitrine, poussa un cri : on Tenait de détacher le corps de maître Philippe, et quelques porteurs allaient le déposer dans la grande salle.

Les murmures du peuple, au lieu de s'éteindre, paraissaient alors s'accroître.

On pouvait entendre , à travers les fenêtres , des cris de menace et de vengeance.

— Mort à l'assassin ! mort au fils de maître Philippe! Ces cris forcenés paraissaient surtout sortir d'un groupe

dont un îhasque noir occupait le centre. Son capuchon était rabattu, sa parole brève, sifflante. Ceux qui l'avaient vu dans le bal s'en écartaient; ce masque, c'était Samuel.

Cependant les cris devenaient plus fréquents et plus intenses.

— Ne les entendez-vous pas, murmura Charles, c'est moi qu'ils demandent, moi qu'ils poursuivent !... A quel autre qu'à moi pourraient s'adresser ces cris, Mariette : Mort au parricide t à l'assassin !

La foule obstruait alors en effet les abords du cabaret

— Mariette, dit Charles par un mouvement d'irrésistible frayeur, Mariette, sauve-moi l

Charles n'était alors qu'à deux pas du corps, dont une porte vitrée, couverte d'un méchant rideau, les séparait.

Il souleva ce voile d'une main glacée par la peur, et il put voir son père étendu sur une table... Le lieutenant criminel dictait son rapport à ses greffiers.

En ce moment, la lampe placée sur le comptoir s'éteignit, et Charles, en proie au vertige, crut voir s'agiter les lèvres du mort...

— Fuyons! dit-il à la jeune fille en l'entraînant. Après avoir gravi tous deux l'escalier, ils entrèrent dans

la première chambre qui s'offrit C'était celle du vieillard, chaque meuble y luisait de soo

éclat accoutumé. Le lit de serge rouge n'était pas môme défait. Il n'y avait qu'une seule armoire d'ouverte.

Charles courut à l'armoire, il y vit, ô surprise ! l'habit de camelot et les chausses de laine qu'il portait, il y avait à peine deux ans, avant de songer à ses rêves d'ambition et d'orgueil. En les reconnaissant, le jeune homme essuya une larme furtive.

— Ah! dit Mariette, si vous n'aviez pas quitté ces humbles habits!...

— Et pourquoi ne les reprendrais-je pas ! s'écria Charles tout à coup, ne sont-ils pas aujourd'hui ma seule livrée de salut? Irai-je me présentera ce peuple furieux sous ce costume, la cause de tous mes malheurs? Oui, je voudrais trouver en ce moment un vêtement qui fût encore plus misérable, je voudrais...

— Bien, Charles, s'écria la jeune fille; voilà ce que je n'eusse osé jamais vous demander, ô mon frère! voilà ce que le lieutenant criminel se réservait de vous prescrire. Ne craignez pas que je m'oppose à ce généreux élan ; qui vous en blâmerait, si ce n'est la voix de ces mômes hommes dont l'envie maligne vous poursuit? Ce que vous faites là, vous vous le devez à vous-môme, à votre père!... Voyez, ajouta Mariette, comme il les gardait avec soin, ces habits devant lesquels je l'ai bien des fois surpris le regard baigné de larmes! Votre main, mon ami; oh! vous êtes maintenant tel que je vous vis pour la première fois, lorsque les blanches marguerites de notre jardin effeuillaient leur tige fleurie dans la poussière du sentier l Vous étiez bon, candide, votre cœur débordait de votre regard, de vos lèvres. Moi, qui vous connaissais, j'étais bien fière de vous ! Vous ne vous êtes pas en allé, n'est-ce pas? vous n'avez point fui, vous ne m'avez point oubliée? Que vous êtes beau sous ce drap de bure, que "votre air est noble et doux ! En vous voyant passer, ils se diront : Il était peut-être gentilhomme ; mais vous leur répondrez que vous l'êtes, non comme eux, par une broderie collée au manteau, par une rapière souvent inutile, par la

270 LES MYSTÈRES DE i/lLE SÀE*T-LOUIS

morgue et le dédain, mais par votre amour pour tout ce qui est grand et beau, par votre remords, par vos larmes. Oui, Charles, croyez-moi, en ce moment celui que votre ingratitude a tué vous regarde et vous pardonne l

Ces paroles douces et calmes retentirent au cœur de Charles; il sentait palpiter autour de lui les ailes d'un ange invisible; son front consterné se relevait; il était baigné de brises salutaires, le bandeau de l'ambitieux était tombé.

— Mariette I s'écria-t-il dans un pur et doux transport, et comment ne pas oublier le monde pour toi, comment ne pas aimer la fille généreuse qui me sauve de mon propre désespoir? Tous mes souvenirs, je les retrouve dans ton âme, je les vois écrits dans tes yeux et sur ton front. Cet habit, votetu, je voudrais qu'il se changeât pour moi en cilice, et qu'il me perçât de ses pointes de fer! Comment ai-je pu un seul instant causer tes pleurs 1 Tu dois me haïr, et tu me dis que tu m'aimes! Ces dépouilles de la vanité, elles sont là, tu les vois, mais rassure-toi, avec elles j'ai abjuré mon fol amour; je suis, je dois être à toi ; Mariette, sache-le, cette femme n'est pas la mienne.

— Il serait vrai! balbutia-t-elle, doutant encore; quoi I Charles, vous seriez libre?

— Oui, libre, Mariette, libre comme un esclave arraché à sa prison ; oh ! si Dieu me condamne, absous-moi, du moins, absous-moi, et je croirai que mon père même m'a absous!

Charles avait revêtu ses habits, il semblait respirer un air nouveau, il était fou de joie et de bonheur ; Mariette lui souriait, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue.

En ce moment, il avait oublié les clameurs de cette foule, un noble incarnat montait à ses joues, il ne tremblait plus, il ne voyait que Mariette.

La présence du lieutenant criminel le rappela soudaine* ment à d'autres pensées, le magistrat venait le prévenir que le corps allait être enterré à l'instant même, et qu'il -était urgent qu'on le vît suivre le convoi. 11 applaudit à la

transformation de Charles; il allait l'exiger de sa prudence.

— Maintenant, lui dit-il, rassemblez toutes vos forces. Il s'agit ici d'avoir du courage ; montrez à ces hommes celui que le repentir vous a donné. Ils s'attendent à voir sortir de ce lieu un pâle gentilhomme, ils veulent se venger sur le comte de San-Pietro, qu'ils trouvent un enfant du peuple!

Puis, s'adressant aux archers de* sa troupe :

— Que le tambour sonne, dit-il, et vous, chapeaux bas ! Charles descendit, après avoir donné à la jeune fille un

baiser d'adieu; baiser plein de larmes, car cette nouvelle séparation pouvait être éternelle.

En passant sous le porche, il entendit des cris furieux, qui ce tardèrent pas à s'apaiser, ainsi que le lieutenant criminel l'avait prévu.

A. l'aspect du jeune homme suivant, dans ses habits d'apprenti, le corps de maître Philippe, des larmes de respect et d'attendrissement gagnèrent la foule ; sa douleur muette changea la disposition des esprits. Tous les hôtes fameux du cabaret de la Pomme de pin, Faret, Chassaingrimont, Samt-Àmand et plusieurs autres, ne purent s'empêcher eux-mêmes d'être touchés; tant l'abnégation écrite sur le front de Charles témoignait encore plus que ce changement d'habit, du sacrifice généreux qu'il s'imposait. Confondu dans cette multitude recueillie, un seul homme alors observait Charles avec des pensées bien différentes; cet homme, c'était Samuel.

Un désappointement amer s'emparait de lui, en voyant le fils de maître Philippe échapper ainsi à la vengeance du peuple.

— Il me reste la mienne! dit-il en s'acheminant vers le quai où s' élevait le splendide hôteL

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