LE TESTAMENT DE M. DE LAUZUN
À la seule annonce de cette miraculeuse nouvelle, un murmure confus avait parcouru tout le salon, les visages des spectateurs exprimaient tout leur étonnement; on se demandait si Lauzun avait péri victime de quelque machination secrète.
Sa disgrâce était connue ; sa haute fortune lui avait suscité grand nombre d'ennemis. Louis XIV, qui venait cette année-là môme de s'établir à Versailles, ne dissimulait guère son courroux contre l'indigne époux de Mademoiselle
/ta captivité du favori avait été longue ; à part quelques joueurs qui regrettaient ses pistoles (4), quelques amis de plaisir et aussi quelques dames dont il avait réussi à conserver les bonnes grâces, môme au sein de l'adversité, Lauzun était plus haï qu'aimé, car peu d'hommes eurent à la
(1) Heureux et beau joueur, Lauzun tenait note exacte de ce qu'il gagnait ou perdait. Réftlé dans son désordre, il allait jusqu'à écrire saison carnet les visites qu'if devait faire. M. de Bruges nous fit voîntennrle temps ~qnelques feuilles de ce carnet; les armes de Lauzun, qui portait tiercé en bandes d'or de gueules et d'azur, s'y trouvaient accolées à celles de Mademoiselle.
fois plus de rivaux et plus de traverses, plus d'envieux et plus de succès. Vis-à-vis du roi, il résumait la pensée du néant à lYgard de l'infini ; il avait habité la cour pour n'en récolter que le dégoût, et cependant cet ambitieux immense tenait encore à la cour et à ses principautés ; il espérait bien rentrer en grâce à l'aide de sa femme; rien ne l'avait détrompé, pas môme le malheurr//'
La mort venait-elle donc de l'enlever'après Fouquet et Turenne? avait-elle brisé ce miroir de.grace et d'élégance? C'était au sein d'une fête qu'on devait, d'après son expresse volonté, ouvrir le testament daté par lui de Pignerol. Il y avait là de quoi étonner les plus résolus, de quoi confondre les plus incrédules.
Le cachet qui fermait le testament de Lauzun, ainsi que la suscription de l'écrit à l'adresse de la maréchale de Roquelaure, fut bientôt exposé à la vue de tous ; c'étaient bien les armes de Peguillin, comte de f Lauzun, qui s'y trouvaient empreintes sur la cire.
Il se passa bien un grand quart d'heure avant que le silence fût rétabli.
Tous les invités, leeol tendu vers la maréchale, formaient une triple haie dont le pinceau d'un peintre eut sûrement profité.
/"Les uns laissaient percer malgré eux une joie secrète, et /ceux-là se distinguaient, il faut bien le dire, par l'aisance jde leurs manières, leur succès et leur aplomb; c'étaient de *'ces marquis crayonnés vingt fois par Molière, ce hardi réformateur, et plus tard par Saint-Simon. Ils portaient l'ongle long au petit doigt, la perruque à l'ambre, et la ceia~ Sture brochée d'or; ils couraient les ruelles et se posaient î sur l'orchestre en plein théâtre, de façon à masquer l'ac- \ teur; ils jouaient un jeu d'enfer, et se trouvaient de toutes | les parties de Marly. ^
w Pour eux, la mort de Lauzun était un bienfait, cari du fond d'Amfeojse ou de Pignerol, l^uzùn.iitelaU eneers ses lojs au monde .élégant ; tout ee qu'il avait mis à la mode
subsistait, et son règne n'était pas finiy Aussi, parmi ces hommes, c'était à qui se disputerait sa survivance.
Une autre classe, non moins joyeuse de la mort de Lauzun, se composait d'une foule d'ambitieux dont la laideur égalait au moins l'audace, et qui, tant que Lauzun avait réussi par la beauté des traits et les exercices du corps, n'avaient eu garde de se montrer plus que les hiboux devant le soleil.
La troisième classe enfin, et celle-ci était la moins habile à dissimuler son contentement, était celle des maris, enchantés de voir tomber enfin cette mystérieuse puissance de l'époux de Mademoiselle, et ravis de placer chacun la colombe de leur choix à l'abri de ce vautour.
L'assemblée se trouvait donc partagée en plusieurs camps.
L'Olympe des déesses y formait une nuance tranchée, plusieurs de ces dames portaient déjà à leur visage un mouchoir imbibé d'eau de senteur, soit pour cacher le trouble qu'une indiscrétion du testateur allait peut-ôtre leur causer/ soit pour faire honneur par leur contenance éplorée à la mémoire de Lauzun.
Madame de Roquelaure commença , après s'être assurée du recueillement de son auditoire :
Testament de haut et puissant seigneur Peguillin, comte de Lauzun, époux de Mademoiselle, fille de feu Monsieur, petite-fille du roi Henri IF, princesse d'Eu, de Dombes, de Montpensier, d'Orléans, et cousine germaine de Sa
Majesté.
« Fait à Pignerol, en Tan de grâce 1682.
» Par ce présent testament, je lègue d'abord mon âme à Dieu, le priant de prendre en considération la captivité où je meurs. Ma prison et ma disgrâce rachèteront, je l'espère, auprès de lui, les erreurs de ma fortune. »
— Bien débuté! dit le duc de Roquelaure, mais je doute tue Dieu accepte le legs.
16 LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS
Madame de Roquelaure continua :
« Je commence par le roi, mon très-haut maître et seigneur : je lui lègue un autre ministre que M. de Louvois.»
— Diable ! murmura Cavoie, ceci sent son de Vardes d'une lieue. Heureusement que Sa Majesté est à Versailles, et que M. de Louvois est dans son lit.
« Après le roi, dont je n'ai jamais décliné le service, je dois m'occuper en premier lieu de Mademoiselle. »
— Àh ! voici l'article intéressant, dit le maréchal d'Humières ; voyons comment Lauzun s'en tirera.
« Je demande pardon à Mademoiselle , poursuivit la maréchale de Roquelaure en lisant le testament, de n'avoir été pour elle qu'un mari indigne, et de lui avoir préféré... »
Ici la maréchale s'arrêta et reprit haleine.
— Eh bien, madame la maréchale? demanda le duc de Roquelaure, vous semblez embarrassée... Permettez, de grâce...
Et Roquelaure fit un mouvement pour remplacer la maréchale et poursuivre la lecture du testament, dont il voulut s'emparer.
— Arrêtez ! s'écrièrent à la fois le prince de Monaco, le maréchal d'Humières et M. d'AUuye. Passez les noms, madame la maréchale.
— Au contraire, messieurs, reprit la maréchale en se rassurant, je tiens à remplir mon emploi de lectrice. Souffrez que je continue.
« De n'avoir été pour elle qu'un mari indigne, et de lui avoir préféré... »
Ici, il y eut une nouvelle explosion de murmures. Mar dame de Monaco se cacha sous l'éventail, madame d'AUuye rougit, madame d'Humières toussa, et mademoiselle de Retz baissa les yeux.
Madame de Roquelaure ne fit aucune attention à ce qui se passait autour d'elle, et poursuivit pour la troisième fois;
« Et de lui avoir préféré... »
— Au nom du ciel ! s'écria le prince de Monaco hors de lui et qui remarquait l'embarras de madame de Monaco, ne nommez personne, et ne vous faites pas la complice des indiscrétions de M. de Lauzun.
— Le prince a raison, insinua Roquelaure; M. de Monaco ne tient pas du tout aux surprises. Ni vous non plus, messieurs , continua-t-il en se tournant vers MM. d'Humières et d'Alluve.
La maréchale reprit :
— Pour vous plaire, je passerai donc aux legs. Us sont
assez nombreux, si j'en juge par cette copie.
— C'est cela, les legs, les legs, maréchale ! M. de Lauzun nous a assez pris~pour qu'il nous rende.
— Le premier legs, continua la maréchale, concerne madame la princesse de Monaco.
— Ma femme! Quelque prêt, sans doute, dit tout bas le prince à la maréchale, soyez prudente. Madame, ajouta le prince sur le même ton en s' adressant à sa femme, auriezvous prêté d'aventure à M. de Lauzun?...
« Je lègue, dit la maréchale en poursuivant sa lecture, à madame la princesse de Monaco les Mémoires de quelques gentilshommes aimés et pendus, avec dédicace au prince de Monaco. »
— Mémoires historiques, dit Roquelaure; n'est-il pas vrai, mon cher prince?
Le prince se mordit les ^èvres. La maréchale reprit : « Item. A mon bon ami le duc de Roquelaure, duc et pair... »
— Tiens, il a songé à vous, dit le prince de Monaco en raillant ; c'est d'un bon cœur.
« Je lègue audit duc de Roquelaure le miroir que m'a donné Mademoiselle. Cette glace a le privilège d'embellir tous les visases. »
— Je te le rendrai I murmura le duc à voix basse, en se grattant l'oreille de l'air rancunier d'un singe fouetté.
« liera. A madame la maréchale d'Hamières , la poudre de beauté dont se sert madame de Roquelaure. »
— Compliment à double entente, reprît de Gniche. « Item. A madame d'Alluye, qui danse fort bien, un
traité sur l'art de plaire écrit par elle... Ce sont ses lettres. »
— Ah ! voilà le premier legs galant de M. de Lauzun, dit Roquelaure à M. d'Alluye, qui tourna le dos à son interlocuteur.
« Item. A madame cTHautefort, le conseil de ne plus danser du tout. »
Madame d'Haute fort fit un bond sur son fauteuil. 01e était vêtue précisément en Terpsichore.
a Item, A M. le prince de Monaco, l'appartement que j'occupais, aux frais de Sa Majesté, dans son grand château d'Amboise. La vue en est fort belle et donne sur la Loire. Ledit appartement, afin que Son Altesse, lasse de faire pendre les gens dans ses États, puisse les noyer à sa fantaisie dans ceux de Sa Majesté... »
— C'est une horreur! un legs indécent l s'écria le prince ! de Monaco en se levant; et vous, maréchale, en aurez-
vous bientôt fini avec ces surprises que je n'ose qualifier? Ce testament n'est qu'une ironie sanglante, un soufflet
| donné sur ma joue...
i — Vous voulez dire sur la mienne , interrompit Roquelaure.
— Et moi donc, reprit madame d'Humières.
— Et moi, dit madame de Rochefort.
— Et moi, et moi, et moi, poursuivirent en chœur plusieurs autres voix, parmi lesquelles on distinguait celles de MM. d'Alluye et d'Humières.
— J'aperçois encore beaucoup d'autres legs, reprit la maréchale, mais craignant de nouveau les murmures, je les omettrai, et ne lirai que cette classe qui regarde les créanciers de M. de Lauzun*
■\ — Ses créanciers ! je respire, dit le prince de Monaco ; U était temps.
— Je tremble, dit un financier.
— Je ne serais pas fâché d'être payé, dit Grammont.
— Je suis mort, dit du Lude, il me devait six cents louis.
« Item, dit la maréchale, je lègue à mes créanciers l'espoir de se voir un jour remboursés sous la seule condition qu'ils pourront trouver un homme aussi vaniteux que M. de Grammont, aussi bon écuyer que le prince de Monaco, qui tombe toujours, aussi fou que M. du Lude, et aussi laid que M. de Roquelaure.
— Pour le coup, ceci dépasse les bornes, s'écrièrent en se levant les courtfcans désignés par M. de Lauzun. Chez qui sommes-nous, madame la maréchale, pour qu'on nous insulte par un écrit peut-^tre apocryphe?... Montrez -nous ce testament, et voyons d'abord s'il est de l'écriture de M. de Lauzun.
Et tous s'avancèrent vers la lectrice, le regard plein de courroux.
— C'est bien son parafe, dit le malheureux prince de Monaco ; tout ce qui me console , c'est que je ne suis pas son créancier.
— Mais nous le sommes nous deux, s'écrièrent de Grammont et du Lude.
— Et moi, je le suis aussi, dit le petit marquis de Lavardin d'un air furieux, à telles enseignes que j'ai voulu me battre avec lui. 11 m'enlève un coup d'épée.
— Moi, il m'enlève un carrosse, dit la maréchale d'Humières, un carrosse qu'il m'avait promis.
— Moi, je perds une parure, dit madame d'Hautefort.
— Moi, j'aime mieux perdre avec lui, dit Roquelaure, et j'y gagne encore, car il m'eût donné quelque jour un coup d'épée.
— Vous ne perdrez rien, messieurs, dit une voix pleine et sonore, et dont le timbre seul fit tressaillir l'assemblée;
je suis trop galant homme pour ne point acquitter toutes
mes dettes.
/ — M. de Lauzun ! s'écrièrent-ils tous d'une commune
voix.
Les deux portes dorées de la galerie s'étaient ouvertes ; l^auzun venait en effet d'entrer.
BOUERIES DB COUR.
Tous les regards venaient de se porter vers le personnage qui apparaissait ainsi comme le dénoûment imprévu de cette scène.
Bien qu'il eût dû le reconnaître à sa voix, plus d'un spectateur réprima un léger frisson, car en ce quartier on avait parlé autrefois de morts bizarres , à commencer par celles de Gérard le passeux et de maître Philippe Gruyn le cabaretier, jusqu'à la fin tragique de Pompeo et de Samuel , arrivée dans l'hôtel même.
Après Charles Gruyn, l'hôtel de l'Ile Saint-Louis avait passé à un petit nombre de propriétaires assez obscurs (I).
Les premiers l'avaient à peine habité, les seconds, impuissants à le conserver, l'avaient laissé saisir et mettre en criées aux requêtes de l'Hôtel, évoquées depuis en la cour des Aides.
Les voisins et les habitants de l'Ile Saint-Louis se racontaient entre eux une foule d'histoires lamentables.
Tantôt c'était un fantôme traînant des chaînes, qui ve-
(1) Entre 1610 et 1682, M. de Grandmaison occupa cette demeure. On lit dans la première édition de la Description de Paris, par Germain Brice, que la première maison de l'Ile Saint-Louis, qu'on doit voir en entrant par le pont Marie, est celle du sieur de Grandmaison, qui parait solidement bâtie et dont les dedans sont très-beaux. L'auteur passe de là à nne description détaillée de l'hôtel Lambert, voisin de l'hôtel Pimodan.
riait se placer quand il tonnait au balcon, en criant la nuit dans la tempête; d'autres fois, c'était une belle jeune fille qui passait avec son linceul sous l'obscurité des arcades de la grande cour.
La maison fatale occupée par Marie de Brinvilliers, l'empoisonneuse, était presque en face, et la Grève n'en était pas si loin que les roués ou les pendus ne pussent, à certaines heures de la nuit, venir jouer, en cet endroit môme, des tours affreux aux juges de la Tournelle ou aux présidents du quai d'Alençon, qui les avaient condamnés.
Depuis la fin de Fouquet, il ne courait pas sur Pignerol des Lruits moins sinistres.
L'énigme du Masque de Fer était alors à la mode ; on s'épuisait en dissertations sur ce captif singulier. Lauzun lui-même avait eu les honneurs de ce casque, sur lequel tant d'auteurs ont écrit tant de volumes.
Ou s'attendait d'ailleurs à le revoir aussi maigre, le teint aussi hûve, le corps aussi décharné que don Quichotte.
Que n'avaient pas dû faire sur ce corps, fût-il d'acier, la prison et son ennui !
Sous cette voûte froide, où l'araignée chère à Pélisson filait tristement sa toile, les membres du courtisan avaient dû se raidir/ sa taille se courber, ses yeux se caver dans leur orbite*
Là , devait-on penser, plus de rêves brillants, parfumés, rêves de giandeur ou d'amour, plus de rendez-vous enviés par le grand roi , plus de joyeuses parties avec Grammont et Riom , plus d'expéditions nocturnes avec Bussy, plus de duels, de soupers I La Voisin, avant de mourir, fit du moins, nous a-t-on appris, sa médianoche avec ses gardiens; sa prison s'illumina, le dernier jour de la coupable éclairait encore un banquet. Mais Lauzun à Pignerol , Lauzun en prison, combien a-t-il dû souffrir!... Là, plus rien que les chagrins d'une ambition trompée, rien que le désespoir de n'être plus 1
On s'attendait donc à voir entrer dans la salle une sorte
de squelette ; on fut bien surpris de reconnaître dans Lauzun, Lauzun lui-même.
/Sa figure conservait encore les lignes de noblesse et de Beauté qui l'avaient rendu de bonne heure l'idole de la ville et de la cour; il portait son habit le plus merveilleux, un habit que lui eût envié le prince de Conti. Sa lèvre fine, dédaigneuse, gardait un de ces sourires railleurs que madame de Montespan appelait avec justice une flèche empoisonnée, arme de mépris familière au reste à Lauzun, qui se vengeait souvent par sa pantomime seule d'un cercle qui le contestait) Ses dents éclatantes et magnifiquement rangées éclairaient presque son visage coloré de cette teinte qu'on retrouve dans les beaux portraits de Philippe de Champagne, le peintre du siècle d'avant; teint pâle, mais légèrement bistré. Quant à la blancheur de ses mains» elle était incomparable, la prison et son ombre ayant valu pour lui tous les secrets du plus habile parfumeur.
Il entra donc ainsi la main droite appuyée sur un. jonc à glands de perles, la gauche retenant son feutre à panaches, si fier et si beau qu'il ressemblait encore au Lauzun des premiers jours*
Rien qu'à le voir, tout ce pâle troupeau de courtisans en eut peur. Il n'était pourtant suivi que d'un seul officier qui se tenait derrière lui.
— Vous ne perdrez rien, répondit-il d'un air dégagé à ceux qui se lamentaient. Madame d'Hautefort, voici votre parure; madame d'Humières, votre carrosse vous attend. Quanta toi, du Lude, Barailles, mon intendant que voici, et il montrait l'officier qui le suivait, te remettra six cents louis. Monsieur de Lavardin, vous avez parlé, je crois, d'un coup d'épée; la mienne est aussi longue que votre mémoire, je vous l'apprendrai demain. Vous, mon cher Roquelaure, je ne pense pas que vous me réclamiez pareille dette; rassurez-vous, oh ! pour vous, je suis bien mort!
Tout le monde se regarda.
— J'aime à voir, continua-t-il avec ironie, combien j'é-
tais regretté! A qui doh-je ici ma meilleure oraison funèbre? A M. de Monaco, peut-être; en ce cas, je le remercie. Ce cher prince, il veut bien aussi assister à mes obsèques! Convenez, messieurs, que vous êtes un peu surpris de me revoir. Un homme mort sous les verrous, un homme dont vous venez d'entendre ici les dernières volontés ! Ah ! madame de Roquelaure lit comme un ange, bien qu'elle ait passé certain article qui la concerne...
Madame de Roquelaure lança à Lauzun un regard furieux; elle eût pâli sans son rouge.
Lauzun salua tour à tour l'Olympe des déesses; il fut enjoué avec madame de Monaco, galant avec mademoiselle Colbert, empressé près de mademoiselle de Créquy, caustique avec madame d'Humières. Pour mademoiselle de Retz, elle attendit vainement un coup d'oeil, et il ne parla pas à madame d'Alluye.
— Mais que venez-vous donc faire ici, monsieur le comte? lui demanda madame de Roquelaure.
— Oui, monsieur, pourquoi nous avoir rassemblés ici? reprit le prince de Monaco.
— Eh ! mon Dieu ! mesdames, pour danser une contredanse. Un prisonnier comme moi n'est pas fâcbé de se délier les jambes. Faut-il vous le dire aussi? J'ai voulu savoir si l'on m'aimait toujours dans cette bonne ville de Paris.
— En pouvez-vous douter, reprit madame d'Humières en lui parlant tendrement et à voix basse; ne vous l'ai-je pas écrit à Amboise comme à Pignerol?
— Feu M. le surintendant, madame, n'en doutait pas plus que moi, répondit le comte avec une teinte d'ironie.
— Qui a pu prétendre? reprit la maréchale avec hauteur.
— Écoutez donc, ma chère, même mensonge, mêmes lettres. Ma chère maréchale, les morts ont le droit de donner des conseils, écoutez le mien : Variez un peu votre style épistolaire...
— Que voulez-vous dire?
— Oui, je yous en conjure, variez vos lettres; ne fût-ce que pour M. le maréchal ; il serait cruel de ne pas lui laisser les privilèges de son rang.
— Et comme le maréchal s'approchait :
— N'est-il pas vrai, monsieur, que madame la maréchale a tort de ne pas écrire ? Elle ferait pâlir les dames de l'hôtel de Rambouillet; par malheur, elle n'a qu'un style.
La maréchale s'en fut l'oreille basse et entraîna son mari en feignant de ne pas comprendre.
— Eh bien ! princesse, qu'avez-vous? demanda Lauzun en s'avançant vers madame de Monaco. *
— Je suis furieuse contre vous, dit-elle à voix basse.
— Mais non contre Grammont, qui voudrait me voir reretourner à Pignerol. Madame la princesse, défiez-vous de mon boudoir; à Grammont la fleur, mais à Lauzun le bouquet.
Et Lauzun enleva le bouquet de la princesse.
— Mon cher prince, reprit-il en saluant M. de Monaco, êtes-vous content de mon legs?
— Allez au diable ! dit M. de Monaco furieux.
— Allons, je le vois, vous aimez mieux votre palais de Monaco que Pignerol. C'est dommage, un hôte si illustre 1 Ne me me faites pas pendre, au moins.
— Mon cher Roquelaure, ajouta Lauzun, vous ne feriez rien de mon miroir; rendez-le-moi. Le voyage a dérangé quelques boucles de ma perruque. Sur mon honneur, la vôtre est fort belle ; je vous fais mon compliment de votre bonne mine, et vous remercie de n'avoir pas pris ma survivance.
— Mais avouez donc, mesdames, poursuivit Lauzun, que c'est là un bal délicieux, un bal digne de Marly ou de Versailles. A Pignerol, je crains seulement d'avoir oublié la courante... Maréchale, montrez-la-moi.
Lauzun s'enlaça alors bon gré mal gré à madame de Roquelaure ; il la fit tourner et pirouetter tant et si fort, que la maréchale retomba essoufflée sur un sofa.
Un groupe de jeunes seigneurs entourait en ce moment Baraïlies, à l'aide duquel ils espéraient savoir au moins si M. de Lauzun était véritablement fou. Dans ce groupe se trouvait M. d'Alluye.
lauzun profita de son éloignement pour s'approcher de la marquise.
— Madame, lui dit-il à voix basse, cachez ce billet dans Totre éventail.
La marquise rougit, elle se troubla; elle était loin d'avoir l'expérience de madame de Monaco. Un coup d'œil rapide, jeté par elle sur le groupe où causait alors M. d'Alluye, la rassura; elle prit le billet de Lauzun avec précipitation.
Si rapide qu'il fut, ce geste n'échappa point au duc de Roquelaure.
Malgré sa laideur, le duc, nous l'avons dit, avait inutilement assiégé madame d'Alluye , sa rancune lui était acquise.
Il s'en fut à pas de loup trouver M. d'Alluye, et feignit de lui parler du château d'Amboise, en l'attirant dans l'embrasure d'une fenêtre.
Devant cette fenêtre était placée madame d'Alluye.
Emue, palpitante, la jolie marquise attendait qu'elle pût gagner le boudoir pour lire le billet de Lauzun. La présence du marquis figea le sang dans ses veines. En proie à une invincible frayeur, elle pâlit, elle se troubla.