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LES FUTAIES GRISES

Trois ans avant ceci, à quelque distance du château d'Am* boise, il se passait une scène dont le souvenir se lie étroitement à cette histoire.

Un peu en deçà du pont qui mène à ce colossal manoir dont la destinée fut de servir de prison jusque sous la république française, le regard du voyageur suivant les rives de la Loire s'égarait à plaisir dans une large partie boisée qui longeait le fleuve et qu'on appelait les fuUm grises.

Le voisinage sévère du château d'Amboise, qui était alors une prison d'Etat, rendait cette langue de terrain presque inhabitée.

Autour ce ces vastes murs, réfléchissant dans la Loire leurs clochetons aigus et noirâtres, tout se taisait, tout, excepté le bruit des barques sur l'eau ou celui du vent dans les oseraies. Les sentinelles éparses dans leurs logettes de pierre interrompaient seules ce silence en crianl l'heure.

Le gouvernement de ce morne château d'Amboise ef celui de la province elle-même appartenaient alors à M. le marquis d'Alluye (1). Le comte de Lauzun se trouvait son prisonnier.

Prison plus douce à coup sûr que Pignerol, Amboise offrait au comte une apparence de liberté. lia, du moins, il pouvait sortir et se promener à cheval; là, il n'était qu'exilé.

(t) Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, avait épousé, en 1667, Bénigne de Meanx dn Fouilloux, fille d'honneur de la reine C'était le fils aîné dn marquis de Sourdis; il était allé, en 1644, apprendre en Hollande le métier de la guerre.

(Talluunt, t. EX, p. 228.)

Pourvu que Lauzun fût rentré au château avant minuit, qu'il eût passé devant le guichetier et s'en fût fait reconnaître, il disposait de lui tout le jour, et à la réserve de deux officiers de M. d'Alluye qui le suivaient, l'ancien capitaine des gardes de Sa Majesté pouvait se croire libre. Aussi, une fois à Amboise, n'avait-il que trop justifié les craintes jalouses de Mademoiselle : grand jeu, cadeaux, collations, tous les plaisirs permis et tous ceux qui ne l'étaient pas signalaient l'exil du comte. Madame de Montespan avait conseillé à Lauzun, après sa disgrâce, de demander Lyon pour retraite ; il refusa cette ville. On parla de la Touraine, et ce fut alors que Mademoiselle trembla.

Mademoiselle, en effet, n'ignorait pas qu'à Amboise régnait alors en véritable souveraine une des anciennes amies de M. de Lauzun, madame d'Alluye, la femme du gouverneur. /

Madame d'Alluye était non-seulement une belle personne, mais c'était de plus une personne spirituelle.

Sensible à la disgrâce de M. de Lauzun qu'elle plaignait, tendre avec lui jusqu'à la faiblesse, d'une humeur à donner beaucoup aux soins d'une forte inclination, elle se faisait presque au fond du cœur une sorte de passion glorieuse de ce qui n'était pour le comte qu'un pur caprice. Un visage charmant, des yeux bleus, un front bombé eomme celui de Diane, un regard doux et mélancolique, une taille de fée, des mains de princesse, c'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour charmer Lauzun, et si l'on joint à ces traits la finesse de goût et le discernement exquis delà marquise, on comprendra facilement pourquoi le comte refusa Lyon pour Amboise.

Le marquis d'Alluye fut quelque temps à soupçonner ce commerce ; c'était un homme marchant le front haut, gonflé de sa charge et de son gouvernement, sauvage au dernier point, et inquiétant sa femme par ses violences. Enseveli dans le contour noir de sa perruque, la barbe en désordre, et sa canne de commandant à la main, on le

voyait dès l'aube commander ses gardes et exiger des respects et des soumissions qui faisaient rire.

Quant à ses prisonniers, tous étaient loin de se voir traités par lui aussi galamment que Lauzun.

Leurs cellules verrouillées ne recevaient le plus souvent qu'un jour humide, la paille de leurs cachots était rarement renouvelée. Les paysans tourangeaux se parlaient bas entre eux des oubliettes du château d'Amboise, et Ton accusait le rébarbatif gouverneur d'en faire graisser les trappes.

Ce soir-là, c'était à onze heures, au mois de juin, on exprès revêtu de la jaquette blanche des villageois de la Loire s'enfonça dans la partie boisée dont il a été parlé plus haut, et, pressant sa marche en raison de la pluie qui tombait à larges gouttes, il frappa au milieu des futaie* (prises à la porte d'une petite maison perdue sous d'énormes toufles d'acacias et de sorbiers.

En ce lieu déjà solitaire , cette habitation cachée avait l'air d'un ermitage; une faible lumière échancrait alors ses persiennes, et l'on n'entendait autour d'elle que le cri du grillon tapi dans l'herbe.

Une fenêtre s'ouvrit au-dessus d'un massif embaumé de la tiède senteur des lilas, et une voix de femme demanda au messager : — Est-ce vous?

— Certainement, madame, répondit le rustre, c'est moi. Et par un beau temps, comme vous le pouvez voir à mon haut-de-chausses. Rassurez-vous, tout va bien, et dès que vous m'aurez ouvert...

Une servante en coiffe noire introduisit l'homme; sa maîtresse ne tarda pas à descendre.

C'était une personne d'une cinquantaine d'années, mais dont le seul aspect commandait l'admiration et le respect Elle était encore belle, de cette beauté que donne la noblesse du visage et des manières; son air était grand, ce devait être une femme de cour.

— Eh bien, quelles nouvelles? dit-elle À l'exprès.

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— Une lettre de M. le comte, madame; il n'a pu venir vous yoir en cachette comme ces jours-ci, attendu qu'il a joué à la paume avec trots de ses amis, et de là à la bassette. Il s'excuse sans doute, lise*.

La dame parcourut la lettre. Tout en la lisant, elle hochait la tête et frappait du pied avec impatience.

— 11 suffît, reprit-elle en congédiant son messager, laissez-moi.

Elle remonta alors à la petite chambre qu'elle occupait au premier étage de cette maison qui n'en avait que deux, et qu'un large fossé, au talus plein d'herbes et de roseaux, entourait comme une ceinture de défense.

La pièce qu'elle habitait dans cette demeure, sorte d'ancien presbytère, avait une fenêtre donnant sur la Loire; de cette fenêtre, l'œil embrassait la façade du château d'An> boise.

La dame se plaça à l'appui de cette ouverture, encadrée dans de larges bouquets de sureaux et d'aubépines.

L'orage commençait à devenir intense; des éclairs rougeâtres sillonnaient le château. La dame compta une à une chaque lumière qui s'éteignait dans le vaste corps de logis; quand elle fut à celle qui partait de la chambre de Lauzun, elle mit la main sur son cœur comme pour en contenir les battements. Cette lumière une fois éteinte, la dame fit signe à sa camériste de refermer la fenêtre. *

S' approchant d'un guéridon à pieds de biche où reposait une Bible, elle l'ouvrit en s'asseyant dans un grand fauteuil. Le calme de cette chambre avait je ne sais quoi de particulier et de triste.*. Rien de ce qui compose les délicatesses de luxe ne l'entourait; sa tapisserie tombait en lambeaux, le mobilier consistait en deux chaises de paille, un fauteuil éraillé, une table et deux images collées au mur. Ces deux images étaient encadrées sous verre.

L'une représentait Luther, l'apôtre de la réforme, l'autre une des lumières du clergé de France, Mascaron, alors évêque d'Agen.

Quelques fleurs, coupées la veille, baignaient dans un vase et répandaient un parfum étiolé au milieu de cette pièce où brûlait alors une lampe.

Quelques indices d'élégance épars ça et là trahissaient pourtant en cette retraite la présence d'une femme habituée à la vie de cour : une montre ornée de sa châtelaine à cachets, une bague de grand prix et un petit carnet armoirié traînaient sur le guéridon près de la Bible. Enfin, une boîte en chagrin dans laquelle était renfermé un médaillon sur qui le couvercle n'était point abaissé et représentant un fort bel homme, donnait à penser que la dame en question n'était pas une récluse ordinaire, et qu'un grand ennui ou un grand amour lui avait fait choisir cette Thébaïde.

Elle avait passé l'âge des imprudences et des plaisirs, l'âge où l'on recherche la parure et les mille raffinements de la coquetterie. Des mèches de cheveux gris s'échappaient jde sa coiffe, et des plis nombreux ridaient son front. Un certain air mortifié voilait alors les grâces languissantes de son visage, mais cette apparence était douce plutôt qu'austère, et l' extrême modestie de ses habits semblait l'embellir. Les yeux fixés sur sa Bible, elle paraissait en peser chaque passage, posant le livre saint, puis le reprenant, et s'interrogeant elle-même avec un grand trouble. Son regard errait de temps à autre sur les deux images attachées à la muraille, un combat violent semblait la briser; elle termina sa pieuse méditation par un déluge de larmes.

— Dieu m'est témoin, murmura-t-elle affaissée, que je l'aurai cherché dans la sincérité de mon cœur ; un mot de kii, une révélation venue d'en haut finirait mes doutes. Luttes opiniâtres, débats ardents qui m'épuisez, vous ne m'avez pas encore ôté l'amour, l'amour inaltérable que je garde à cet indigne, cet amour ne me quittera qu'avec la vie!

En parlant ainsi, elle regardait le médaillon.

Le personnage retracé dans cette peinture offrait avec M. de Lauzun une si exacte ressemblance, qu'il devenait

impossible de ne pas le reconnaître... La daine observait cet émail avec une attention mêlée de bonheur et de crainte.

— Ainsi, pensait-elle, il ne viendra pas ce soir, son messager me Ta dit. La lumière qui brille à sa chambre vient de s'éteindre, il est rentré au château. Quand finira donc pour moi cette vie pleine d'alarmes? Il y a. si longtemps qne je souffre; ahl je suis lasse d'espérer 1 Qui me rendra jamais le cœur sur lequel j'ai seule des droits? Quand il vient ici, on dirait que c'est pour accomplir un devoir, il se hâte de partir avant que j'aie pu môme le consoler. Je ne le vois que trop, je ne suis plus rien pour lui ! Dans les premiers jour» qu'il habitait ce château, ou plutôt cette prison, il m'écrivait vingt lettres plus pressantes les unes que les autres... — Parlez au roi, disait-il, parlez-lui. vous seule pouvez me sauver ! Hélas I oubliait-il donc que je suis marquée moi-môme au yeux de Louis d'un signe réprobateur! Lorsque je me suis jetée à ses pieds une première fois, je l'ai entendu demander tout bas à M. le Premier quelle était ma religion. M. le Premier lui a répondu, sans doute, car le roi a subitement détourné la tôte. Ah! malheureuse que je suis, je ne me sens pas encore la force de prendre vis-à-vis de moi une résolution forte et courageuse ; je veille ici, mon Dieu, je veille et je vous cherche nuit et jour à travers mes larmes! C'est à vous de me donner cette foi que je demande, que j'implore! Dissipez vous seul les ténèbres de mon esprit, faites tomber *Iw mes yeux le bandeau qui me cache votre lumière. Idolâtre jusqu'à ce jour, j'abjurerai, oui, ne fût-ce que pour lui!

Pour lui, continua-t-elle, oui, pour lui qui ne sait pas, l'ingrat, que mon cœur est et sera toujours son seul refuge. Il aura sans doute repris ici ses dépenses folles, son jeu effréné, ses dissipations coupables. Touchez-le, mon Dieu, touchez-le de ce môme doigt qui me touchera !

Elle s'était jetée à genoux, les mains jointes et élevées vers le ciel.

38 LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOGIS

To«t ce «pie le découragement renferme d'amer et le doute.de souffrances était empreint sur ce front sévère et noble.,.

Elle se releva et feuilleta quelques papiers contenus dans une cassette.

— Des lettres de Mademoiselle ! Elle promet beaucoup* mais le roi, mais madame de Montespan, quand donc comprendront-ils ma douleur et mes angoisses 1 Quelle est cette autre épitre? Une lettre de Saint-Evremont ; hélas! le pauvre maréchal de camp n'est-il pas lui-même exilé? Que faire ? qu'entreprendre? Si je m'adressais de nouveau à IL de Colbert? Folle que je suis! Leuvois règne et il nous hait. Si la guerre pouvait au moins revenir ! Lauaun, Laum-hq est brave ; il sauverait peut-être les jours de Sa Ma* jesté!

Elle rêvait encore, lorsqu'un coup de tonnerre violent retentit au loin sur les hauts clochers d'Aniboise. Presque au même instant, et à travers les rafales d'un veut furieux, elle crut entendre un cri..*

Des pas pressés, sonores, ébranlaient déjà l'escalier qui conduisait à sa chambre; ces pas étaient ceux d'un homme. Au seul craquement de ses bottines, la dame tressaillit et se leva. Un rayon de joie et d'espoir brillait sor son front, elle prit sa lampe et se dirigea vers la porte*

— Oh ! murmura-t-elle, ce ne peut être que lui.

Tout d'un coupelle recula, les lèvres serrées, le visage pftle..v

Un homme, les traits bouleversés, les cheveux en désordre, les habits tachés de sang, se précipitait vers elle les mains étendues. Vêtu d'une cape grossière pareille à celles que portaient les Cam isards dans les Gévennes, il venait de refermer la porte sur lui, eu s'écriant : — Sauvez-moil

l'image.

La brusque apparition de ce personnage glaçait la dame de frayeur ; elle s'appuya tremblante contre le marbre de la cheminée.

— Que me voulez-vous? qui êtes-vous?

Ce furent les seules paroles que sa bouche pût prononcer. En môme temps elle avait levé le couvercle de sa lampe et considérait avec un regard plein d'angoisse le visiteur inattendu qui se présentait.

C'était un homme d'un aspect inculte et presque sauvage. L'eau ruisselait alors sur sa cape d'étoffe grise, déchirée en vingt endroits ; il n'avait point d'armes, et il traînait à son bras gaucbe un reste de chaîne brisée.

Sa taille était haute et sa tournure militaire, une ceinture de cuir fauve serrait ses reins, ses pieds étaient nus, meurtris par les ronces et les cailloux.

U eut été difficile de distinguer, au premier abord, si ce singulier personnage était un héros de grand chemin évadé de quelque geôle, eu un prisonnier de conséquence. En effet, ses mains étaient robustes et calleuses, son vêtement vulgaire et misérable.

D'un autre côté, ses traits étaient aussi beaux que réguliers, sa lèvre dédaigneuse semblait encore garder l'habitude du commandement. Doué d'une miraculeuse agilité, il venait sans doute de se frayer un passage à travers les haies et les fourrés, véritables barrières de ce terrain; quelques gouttes de sang collées à ses cheveux et à ses habits prouvaient que la lutte avait été âpre, cruelle.

— Rassurez-vous, dit-il à la dame en s'apercevant de la crainte qu'il inspirait, ce n'est qu'à moi qu'on en veut; le daager qui me menace a pu seul me déterminer à vous

demander asile. Je suis gentilhomme, je me nomme Saint- Preuil !

— M. de Saint-Preuil l reprit-elle comme rassurée, je connais ce nom... Oui, mon père m'en a parlé.

— Ce nom, madame, reprit Saint-Preuil avec une douleur mêlée de noblesse, est celui d'un homme assez malheureux pour se trouver en ce moment rebelle aux ordres du roi ; prisonnier encore il n'y a qu'une heure, je suis parvenu à m'évader de Tune des tours du château d'Amboise, mais on est à ma recherche...

— Vous venez de vous échapper, dites-vous, vous avez pu fuir de cette prison?

— Oui, madame; mais, je vous le répète, je suis poursuivi, traqué comme une bête fauve... Mon courage est à bout ainsi que mes forces, je vais périr, oh 1 oui... périr si vous ne me sauvez !

— Eh! le puis-je, monsieur? Est-ce donc à une femme qu'il appartient de se mettre ainsi que vous en rébellion ouverte avec le roi? Le délit pour lequel on vous avait enfermé...

— Ce délit, madame, interrompit Saint-Preuil avec une douloureuse dignité, m'est commun avec beaucoup de sujets du roi ; vous n'ignorez pas, vous ne pouvez ignorer les rigueurs de Sa Majesté et de ses édits contre ceux qui ne partagent pas sa religion...

— Vous êtes calviniste, monsieur? demanda la dame à Saint-Preuil avec un intérêt mal déguisé.

— J'ai ce malheur, madame; vous voyez du moins que ce n'est pas pour un crime honteux que j'ai subi ma captivité. Elle dure depuis deux ans. J'ai participé, je dois vous le dire, aux assemblées séditieuses du Languedoc, du Vivarez, des Cévennes. La guerre s'en est suivie et j'ai fait la guerre ; aujourd'hui ma tête est mise à prix. Je n'ai point de protecteurs, ajouta Saint-Preuil avec amertume; et d'ailleurs, madame, nous avons tous notre étoile. Le chemin de la disgrâce m'était frayé; mon père n'a-t-il pas péri

après s'être lui-même perdu en cour? C'est à ce malheur, ou plutôt à cette injustice violente de Richelieu envers un homme qui avait servi la France dès l'âge de quatorze ans, que je dois toute ma misère. Le supplice de mon père m'a poussé à la rébellion, en me faisant abjurer ma propre doctrine... J'ai voulu me venger de mon pays; ah 1 j'aurais dû m'en bannir! J'offense ici, peut-être, ajouta Saint-Preuil en interrogeant les yeux de celle qui l'écoutait, des croyances que je ne partage plus, moi qui suis né pourtant dans le sein de l'église romaine ; mais la fin sinistre de mon père m'a fait seule ce que je suis, un apostat ! Et comme elle fit un mouvement :

— Oh î ne me maudissez pas, reprit-il; laissez-moi ce soin, laissez-moi me débattre, madame, avec le remords; ma punition est assez dure. Dans cette prison, j'ai reconnu aux rayons d'en haut qui tombaient sur moi l'énormité de ma faute ; désormais, elle ne sera égalée que par mon repentir. Sauvez-moi, madame, vous que je ne connais pas ; rendez au prince, au pays, un homme qui peut-être lui sera un jour utile; il est temps que je brûle ce que j'ai osé adorer; il est temps que je retourne à ce Dieu que j'ai osé trahir en lui imputant la faute des hommes... Vous ne me répondez pas! Chez qui suis-je? Je l'ignore; mais je vois à ce mur deux images qui semblent mutuellement s'accuser ; vis-à-vis de Luther, je vois un évoque du clergé de France. Ah! madame, qui que vous soyez, je vous en conjure par l'un ou l'autre de ces portraits, arrachez-moi à l'horreur de sortir du royaume comme un proscrit, ou de porter ma tête sur l'échafaud comme un rebelle.

En prononçant ces mots, il s'était jeté à genoux, éperdu et suppliant. La dame l'examinait dans une stupeur immobile; lui, de son côté, cherchait à se rappeler confusément les traits de cette femme qu'il croyait avoir entrevue.

— Monsieur de Saint-Preuil, reprit-elle, ce n'est pas à moi d'apprécier ici le délit- dont vous êtes coupable; vous êtes fugitif, blessé, il faut que je vous sauve, oh ! oui. Mon

Dieu, oh ! mon Dieu, mais que faire pour tous sauver? murmura-t-elle dans son trouble.

— Me cacher ici, ou m'enseigner une issue.,.

— Je n'en sais aucune.

— Ce fossé... là, sous ces broussailles... reprit Saint- Preuil en ouvrant Tune des fenêtres.

— Ce fossé...

— Oui, je ne me trompe pas, c'était autrefois un aqueduc; il doit se continuer assez avant dans la campagne...

— La nuit est si profonde que vous ne sauriez vous en tirer...

— Laissez donc, par cette issue...

— Monsieur de Saint-Preuil, reprit la dame, c'est aller au-devant de la mort, c'est impossible...

— La mort, dites -vous? Et tout à l'heure, madame, ne Fai-je pas bravée cette mort ? Ne puis-je l'affronter encore de nouveau?... Regardez plutôt; pour sortir de ce triste cachot d'Amboise , j'ai dû ramper d'abord sur les genoux et les mains; l'un de mes bras, — celui-ci, — a été* traversé par l'un des piquants de la citerne. Doutez-vous maintenant, madame, de mon courage?... Oui, c'est une volupté sombre et bizarre, j'en conviens, que celle que j'éprouve à hitler contre la mort! Ce fossé... ajouta-t-il en le mesurant des yeux.

— Mais c'est un sacrilège! ...Oui, cela serait infâme que de disposer ainsi de votre vie, reprit -elle en refermant la fenêtre par un geste résolu. Vous êtes venu implorer ici ma pitié, vous ne voudriez pas, vous ne devez pas me rendre témoin d'une mort aussi affreuse l... Vous retrouver là, sanglant, défiguré l... Un pareil spectacle, mon Dieu, ce serait horrible!...

Il y eut dans ces paroles heurtées par l'effroi , un accent sincère et pénétré que Saint-Preuil méconnut.

— Je vous comprends, reprit-il; vous préférez, madame, que ma tête roule sous la hache du bourreau !

— Ah ! s'éciia-t-elle par un mouvement d'horreur et de

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révolte, ah ! monsieur, vous me croyez donc bien lâche?... Saint-Preuil resta atterré.

— Et quel intérêt, reprit-il avec une lente douleur, pouvez-vous cependant porter, madame, à un malheureux tel que moi, à un calviniste, vous qui êtes catholique ?

— Vous vous trompez, monsieur, répondit-elle froidement, moi aussi je suis calviniste»

— Calviniste ! répéta Saint-Preuil étonné.

— Oui, mais je n'ai pas comme vous, monsieur, le malheur d'avoir renié ma première croyance ; je lutte ici, je combats^ et si le ciel daignait m' éclairer...

— Vous me méprisez, madame, oui, vous me méprisez, reprit amèrement Saint-Preuil, ohl je le vois bien.

— Je ne vous méprise pas, je vous plains, monsieur de Saint-Preuil. Vous sortez d'Amboise... oh ! ce nom suffit pour que ma pitié vous soit acquise. Que n'avez-vous pu, dans votre fuite, assurer celle d'un autre. Oh ! je vous aurais béni, j'aurais appelé sur vous toutes les grâces du ciel.

— Quel est donc cet homme à qui vous semblez porter, madame, un si étrange intérêt ?

— M. de Lauzun.

— M. de Lauzun! répéta Saint-Preuil avec un geste de surprise.

— Oui, M. de Lauzun, continua-t-elle, M. de Lauzun que tous devez avoir connu.

Et en disant ces mots, elle avait plongé dans le regard de Saint-Preuil un regard d'agitation et de fièvre. Saint- Preuil la considéra quelques secondes pendant lesquelles ht dame semblait aspirer jusqu'à son souffle.

— Par grâce, reprit-elle, donnez-moi des nouvelles de M. de Lauzun.

La physionomie de Saint-Preuil revêtit tout à coup une teinte de sévérité et de mépris.

— Que je vous parle de ce débauché, de ce vicieux , répondit-il, de cet homme que le roi lui-même...

— Arrêtez, monsieur, s'écria-t-elle avec un accent de courageuse fierté, pas un mot de plus, je suis sa mère!...

— Sa mère ! répéta Saint-Preuil douloureusement ému. Oh! madame, pardon... Ce n'est pas trop du sacrifice de ma vie pour effacer dé semblables paroles ; acceptez mon repentir, je me jette à vos genoux.

— Vous êtes bien sévère pour M. de Lauzun, vous, monsieur, envers qui les hommes pourraient se montrer sévères !

— Vous avez raison, madame, répondit Saint-Preuil, oh!

oui, vous avez raison... Encore une fois, souffrez que je ne me relève pas avant d'avoir obtenu de vous l'entier oubli de mes torts.

— Monsieur de Saint-Preuil...

En ce moment , des cris et des menaces retentirent au dehors. Des pas de chevaux ébranlaient le sentier, voisin de la maison.

— C'est moi que Ton vient chercher, madame, dit Saint- Preuil; hâtez-vous d'ouvrir, vous ne pouvez plus me sauver.

— Qu'avez-vous dit ?

— Que tout à l'heure, madame, répondit Saint-Preuil d'un son de voix altérée , je viens de vous insulter dans ce que vou3 aviez de plus cher ; je ne suis plus digne de cette compassion que vous m'accordiez, je reste.

— Y songez-vous, monsieur? Mais ce sont vos ennemis, oh! oui, ce sont eux, reprit-elle en soulevant d'une main tremblante le rideau de la fenêtre.

On frappait déjà à la porte de l'escalier.

— Madame, poursuivit Saint-Preuil, permettez que je me livre à ces hommes...

— Vous ne le ferez pas, répondit-elle éperdue et presque sans voix; je les entends, monsieur, ils arment leurs mousquets ; encore un moment , et malgré ce verrou, la porte de cette pièce tombera en éclats et sera criblée de balles...

— Ouvrez, ouvrez ! cria en dehors une voix que la couv

tesse de Lauzun et Saint-Preuil reconnurent pour celle de M. d'Alluye, le gouverneur.

Madame de Lauzun garda le silence. Égarée, à demi morte, elle ne voyait déjà plus qu'à travers un nuage les objets de cette chambre.

Saint-Preuil s'était croisé les bras, il attendait debout, immobile...

— Obéissez au roi ! reprit de nouveau la voix de M. d'Alluye.

Presque au môme moment une balle traversa la porte de la chambre et s'en fut briser le verre qui encadrait l'image de Luther, suspendue à la muraille.

Les débris de verre jonchèrent le parquet.

Une indicible stupeur succéda chez la comtesse à ce coup inattendu, il produisit sur elle l'effet d'une vision... Saint-Preuil vit bientôt son regard appesanti s'allumer d'une flamme soudaine, des effluves célestes, inattendues, baignaient son front.

A la voir ainsi, on eût dit que sa force venait d'en haut...

Déchirant avec rapidité le premier feuillet de sa Bible, elle y écrivit dessus trois lignes à la hâte.

— Vous remettrez ceci à monseigneur d'Agen, dit-elle en donnant le feuillet à Saint-Preuil ; prenez, lui seul vous protégera!

— Oh ! merci, merci ! ma vie désormais, ma vie tout entière à vous !

— Mais par où fuir? continua-t-elle d'une voix étranglée par la frayeur.

— Par ici, vous dis-je, ce fossé... oui... il n'y a que ce moven.

— Malheureux! mais c'est la mort!

— Non, si vous me donnez ce livre, ce livre saint dont vous venez de déchirer la première page... ce sera mon talisman !

— Oui, vous avez raison, oh ! oui, il vous a sauvé ! Elle lui tendit la Bible.

46 LES MYSTÈRES DE L'ILE SACiT-LOUIS

Saisissant une écharpe de la comtesse, Saint-Preuil se laissa glisser contre la muraille.

— Sauvé l murmura-t- elle en refermant la fenôirc... sauvé par vous, ô «non Dieu 1

Quand elle se retourna, la porte tombait dans cette pièce avec fracas. Le front menaçant, les lèvres pâles de colère, M. d'Alluye entrait.

— Le prisonnier, madame, s'écria-t-il, le prisonnier! vous m'en répondez sur votre tête!

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle ; cherchez, monsieur le gouverneur, je ne cache ici personne.

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