‹ Les mystères de l'Ile Saint-LouisChapitre 37 sur 52 · SOUS CLEF · texte numérisé non relu

SOUS CLEF

Le lendemain, au petit lever de la princesse, Paquette se vit appelée par elle, sur les dix heures du matin ; elle la

trouva seule, et écrivant à une table en bois de laque.

L'appartement occupé alors par mademoiselle de Montpensier au Luxembourg, témoignait assez de la richesse du temps, il était chargé de sculpture et d'or à profusion ; il y avait au milieu une belle peinture de Charles La Fosse.

Les meubles, les tapis en étaient éblouissants.

Grâce aux larges fenêtres, en pouvait se croire encore dans le jardin rempli de charmilles, de jets d'eau, d'allées couvertes.

Un grand portrait de Gaston, duc d'Orléans, était le seul tableau de famille qui décorât cette pièce ; vis-à-vis du cadre de son père, la princesse avait placé celui de Lauzun.

Sur cette toile, où le duc était en pied, il conservait l'uniforme de capitaine des gardes de Sa Majesté ; il avait le regard fier et la pose dominatrice. Il eût été facile à un analyste de reconnaître sur ce front l'indice d'une nature exceptionnelle ; il y avait à la fois dans cette peinture de la glace et du soleil. Tour à tour attrayant et répulsif, hardi, hallucinateur, ce visage revêtait toutes les couleurs du prisme, il révélait tour à tour un esprit ambitieux et un cœur froid, des instincts fougueux et un calcul résolu. Le nez. était long, sa ligne tombait sur une lèvre fine et pâle. Le corps, bien que robuste, semblait s'affaisser sous une flamme trop vive; sa taille était haute, les mains fort belles, trop belles pour les mains d'un homme. 11 devenait impossible de considérer ce portrait sans curiosité ou sans émotion ; il plongeait surtout le cœur d'une femme dans une préoccupation pleine de trouble. En le regardant pendant que la princesse écrivait, Paquette ne put se défendre d'un tressaillement léger.

Non-seulement Paquette avait habité les mêmes murs

dont les portes impitoyables s'étaient fermées sur Lauzun,

mais elle avait pour lui cette admiration jeune et vive qui

s'attache toujours aux grandes infortunes et aux grands

noms. Devenue, sans le préYoir, l'objet (Tune recherche qui devait lui sembler inexplicable, étonnée d'un dénouaient non moins imprévu, elle s'interrogeait elle-même avec trouble devant ce cadre.

La voix aigre de la princesse la fit retourner.

— C'est vous, mademoiselle, fort bien. Votre père m'a servie, c'est un titre à mes bienfaits. En vous ouvrant ma maison, en vous assurant ma protection, je dois seulement vous dire à quel prix je veux bien me charger de vous. Vous êtes jeune, jolie, je dois donc veiller sur vous jusqu'à ce que M. Leclerc soit de retour. Mais il faut que vous sachiez la règle sévère de ma maison ; une fois entrée au Luxembourg, vous n'en devez plus sortir. Aucune lettre, aucune visite, vous êtes ici dans une maison où les surveillants abondent. L'intérêt que vous portait H. de Lauzun eût pu singulièrement vous compromettre ; bénissez le ciel qui vous a remise entre mes mains. Allez, et souvenezvous de mes paroles.

La sécheresse avec laquelle ce discours fut prononcé fit naître un tel trouble dans l'âme de la belle enfant, qu'elle se vit prête à n'y répondre que par ses larmes : toutefois elle se contint. Eperdue, tremblante, elle demeurait à la même place, se demandant si c'était bien à elle que Mademoiselle voulait faire sentir le poids de ses bienfaits : ce qu'elle venait d'entendre brisait son cœur et ses forces.

Mademoiselle scellait alors une épître assez longue du sceau de ses armes ; à peine y avait-elle apposé son cachet, qu'un valet de pied annonça M. de Lauzun.

A cette visite inattendue, la princesse parut elle-même troublée ; elle se leva, et fit signe à Paquette de la laisser seule.

Paquette eût bien voulu entrevoir le comte , ne fût-ce qu'en sortant ; elle s'en dédommagea en jetant à son portrait un regard suppliant en signe d'adieu.

— En vérité, pensait-elle, j'eusse préféré le couvent! Oh! je suis bien malheureuse !

Quand Lauzun entra chez Mademoiselle , il la trouva sa lettre à la main , ressemblant assez à la pythonisse de Delphes, tant il y avait de fureur concentrée dans son regard. Son teint, d'une pâleur bilieuse, disparaissait alors sous une couche épaisse de rouge ; mais il fût facile à Lauzun de pressentir un orage à sa seule agitation.

Mademoiselle de Montpensier, la fille de Gaston, était loin d'être une belle personne ; et bien qu'elle nous ait tracé elle-même son propre portrait, il est bien permis de récuser son témoignage (i).

Il est nécessaire de toucher un mot de son hymen. Hautaine et sévère, elle avait refusé les premiers partis de l'Europe, pour donner son cœur à Lauzun, qui avait obtenu du roi qu'elle accompagnât la reine au voyage de Flandre, afin de lui continuer sa cour (2). Enhardi par ce début, le capitaine des gardes s'était avisé de demander à Mademoiselle le nom de celui qu'elle voudrait épouser ; elle le remit à trois mois. Les trois mois révolus, elle lui donna un billet au Louvre, dans un bal ; Lauzun trouva son nom écrit. 11 feignit de croire, en homme habile, que la princesse se mqquait de lui ; elle lui déclara qu'il devait tout essayer près du roi pour l'obtenir. Sur ces entrefaites, Monsieur rechercha Mademoiselle, après la mort de sa femme ; Louis XIV se fit prier, mais Mademoiselle triompha du roi, à qui les princes et princesses avaient fait rétracter une première fois sa parole. Ce fut ainsi, au dire des Mémoires du temps, que l'on vit un simple cadet, sans autre fortune que son épée, mettre en déroute les plus illustres poursuivants, ceux-là même qui y avaient le plus de droit (3).

Mais ce mariage n'était qu'un hymen secret ; à peine venait-il d'être conclu que Lauzun s'était vu disgracié. L'é-

(1) Mémoires de Mademoiselle.

(3) L'empereur avait recherché Mademoiselle, et elle en avait reçu des lettres; son postillon se vit arrêté.

poux de Mademoiselle avait été bien vite remplacé dans sa charge à la cour par la Feuillade ; le duc de Longueville /voulait même lui succéder dans ses prouesses de boudoir. Louvois l'avait poursuivi de sa haine, et Louis XIV l'écrirait de son oubli.

Tout autre que Lauzun eût songé peut-être à se rapprocher alors de Mademoiselle ; mais le caractère altier et jaloux de la princesse l'effrayait ; il portait le poids de sa faveur comme un fardeau, et ne manquait pas d'attribuer sa perte à ses nombreuses imprudences. Frondeur et léger à l'excès, il supportait même qu'on le raillât à l'endroit de Mademoiselle, préférant se donner en victime, et racon tant partout qu'elle l'avait menacé un jour du couteau.

Cette fois, quand il entra, Lauzun cachait sous l'air le plus enjoué d'étranges préoccupations.

Le matin môme, il venait de recevoir des requêtes nom-' breuses de ses créanciers, ravis de revoir enfin au cœur de Paris un homme qui les avait leurrés si longtemps de vaines promesses. A cette meute rapace s'adjoignaient des grands seigneurs munis de titres fort en règle, et qui ne se faisaient faute de relancer le comte, que la fortune de Mademoiselle couvrait. Possesseur de la principauté de Dombes et du duché de..., il venait de voir ses deux apanages lui échapper ; car ce n'était qu'à ce prix que le roi, jaloux d'assurer une existence princière aux enfants qu'il avait eus de madame de Montespan, avait vendu la grâce de son époux à Mademoiselle. Il importait donc à Lauzun d'avoir une entrevue très-prochaine avec la princesse. En se présentant à elle tout d'un coup, il espérait lui forcer la main. La princesse prévint le comte.

— Je vous écrivais, monsieur, dit-elle en lui présentant la lettre qu'elle venait de cacheter.

— Je m'en doutais, madame, répondit Lauzun, et je venais chercher mon homélie ordinaire. Celle d'hier valait, d'honneur, un fragment eu révérend père Bourdaloue...

LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS 101

Savez-vous que vous le détrôneriez aisément, s'il vous en prenait envie I

— Trêve de compliments, monsieur ; que veniez-vous faire ici , à cette heure? reprit Mademoiselle avec un ton d'étonnement sérieux.

— Vous rendre votre visite d'hier, madame la princesse; me pardonnerez-vous d'avoir été si matinal ? Le désir unique de vous revoir... J'ai appris vaguement que vous deviez aller aujourd'hui môme faire vos remercîments a Sa Majesté, je venais y mêler les miens.

— En vérité, monsieur, j'admire votre aplomb ! et le moment est on ne peut mieux choisi, reprit Mademoiselle ironiquement.

— C'est ce que je me suis dit. Puisque vous allez à Versailles dans quelques heures, il ne serait pas juste que vous y vissiez le roi pour rien.

— Que voulez-vous dire ? Ne me suis-je donc pas assez employée pour vous faire rentrer en grâce ?

— Vous voulez dire en disgrâce , madame la princesse. Depuis mon retour ici, il n'est sorte d'attaques auxquelles je ne me trouve exposé. On me sait fort mal dans mes finances, et c'est à qui en profitera. A Pignerol, du moins, j'étais logé aux frais de Sa Majesté, à présent...

— A présent, vous voudriez l'être aux miens, c'est ce que vous voulez dire.

— Je vous remercie de venir vous-même au-devant de mon embarras. Vous savez à quelles conditions je rentre ici ; ce n'est pas trop, je pense, de votre crédit pour en diminuer la rigueur. J'ai donc osé compter sur votre facile intervention... Vous direz au roi...

— Au roi ! Non, monsieur, non, certes, je ne lui dirai rien de votre belle conduite. Comment, après ce qui s'est passé hier...

— Et que s'est-il donc passé?

— Il paraît que* vous avez peu de mémoire. Quoi I cette comédie dont je suis venue fort à propos empêcher le dénoû-

ment, cette mademoiselle Lecïere... En vérité, monsieur, les rôles de tuteur ne sont pas encore de votre emploi...

— Y songez-vous, madame? Vous pourries penser que cette jeune fille...

— Je sais tout, interrompit Mademoiselle, ses yeux fixés sur Lauzun ; ne comptes pas me tromper.

— Alors vous savez, madame, reprit Lauzun en se rassurant, que j'ai voulu arracher cette enfant aux larmes, au malheur... C'est contre son gré qu'on la jetait dans cette maison ; d'abord elle me l'a dit, et je ne vois pas comment une action aussi simple... Vous devriez bien plutôt me remercier.

— Vous remercier pour tout ce que vous avez fait depuis votre retour, n'est-ce pas? s*écri& la princesse en lâchant cette fois la bride à sa colère; vous complimenter sur ce testament dont il est question par la cour et par la ville; sur cette fête grotesque par laquelle vous avez inauguré votre hôtel; sur votre duel, enfin? car vous vous êtes battu, M. de Roquelaure en convient lui-môme; il abdique, il est las de son rôle, et d'ailleurs on n'y croit pasl Oui, pour tout cela, je vous dois des remerclments*

— * Madame. ..

— Il n'y a qu'un malheur, c'est que les miens ne viennent qu'après ceux de madame d'AUuye et de la princesse de Monaco! N'avez-vous pas honte de vous signaler ainsi au courroux de Sa Majesté et de son ministre par de nouvelles folies? Ah! je ne suis bonne qu'à vous donner de l'argent, je dois en demander au roi pour vous, il vous en faut, il vous en faudra toujours! Eh bien, oui, monsieur, je suivrai votre conseil; oui, j'irai voir le roi, mais ce sera pour me plaindre de votre conduite. Et j'irai sur l'heure, j'irai sans que vos discours ou vos prières puissent me fléchir. Je veux à l'instant mon carrosse et mes chevaux, je vais sonner! Le roi verra si je suis sa cousine et votre femme pour rien!

En parlant ainsi, elle s'était approchée de la sonnette

qu'elle tira avec force. En se retournant, elle vit Lauzun, Lauzun tranquillement assis devant la fenêtre à travers laquelle il regardait le Luxembourg. La fureur de Mademoiselle fut au comble.

— Eh bien, monsieur, vous êtes immobile, vous écoutez mes reproches sans émotion. Vous comptez peut-être vous établir chez moi pendant que je vais aller à Versailles? Vous êtes de glace. Que pensez-vous faire dans mon propre appartement?

— Vous attendre, madame ; convenez que j'en ai le droit.

— Le droit, dites-vous? Gomment, monsieur le comte, tous allez vous établir ici pendant mon absence, mes gens vont savoir...

— Que je suis chez ma femme, ah ! cela les surprendra.

— Mais Sa Majesté, y songez-vous bien, monsieur, je vais de ce pas..,

— Je serais charmé d'apprendre ce qu'elle pense de ma conduite.

— Encore une fois, monsieur le comte...

— Encore une fois, madame, vous êtes trop bonne pour me refuser l'hospitalité. Une fois n'est pas coutume!

La conversation allait dégénérer en querelle, lorsque tout à coup Mademoiselle se rassura. Un sourire moqueur éclaira ses traits; elle se dirigea rapidement vers la porte, et s'adressant au comte avec une résignation charmante :

— Eh bien, monsieur, restez, vous en êtes le maître,, vous êtes chez vous. Mon carrosse est prêt, et j'ai hâte de revenir.

La tolérance d'un pareil adieu surprit Lauzun, il se leva d'un bond et courut à la porte par laquelle venait de sortix la princesse.

Le grincement rapide d'une clef dans la serrure l'avertit qu'il était son prisonnier.

— Pignerol recommence l poursuivit-il.

Et se penchant à la fenêtre, il vit Mademoiselle monter

précipitamment dans sa propre voiture arrêtée sous le péristyle.

Là BAGUE.

Les premiers instants que Lauzun passa sous les verrous de Mademoiselle furent employés par lui à rire le premier de sa nouvelle situation*

— A la bonne heure, se dit-il, cette prison-là me manquait ! Mon sort est-il donc de me voir toujours ainsi sous clef, par arrêt du roi ou de ma femme ! Encore si j'avais déjeuné.

Il sonna, mais on ne répondit pas : les ordres étaient donnés, le comte ne le vit que trop.

— Il y a progrès, pensa Lauzun, la princesse veut me prendre par la famine ; du moins à Pignerol Sa Majesté me faisait servir à déjeuner par Saint-Mars.

Onze heures venaient de sonner à la pendule de l'appartement, Lauzun ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin réservé de la princesse.

C'était un carré planté d'acacias ei de lauriers-roses, les rayons du soleil n'y pénétraient qu'attiédis sous le feuillage. Une petite fontaine gazouillait au fond, formée d'une grotte rustique ; devant cette grotte était une volière à treillis d'or.

— Les pauvres oiseaux 1 ils sont captifs comme moi, du moins ils peuvent manger ! Mais je ne me trompe pas, ajouta Lauzun en se penchant, cette main charmante qui leur verse le grain en ce moment, cette ombre légère qui passe auprès d'eux, c'est Paquette ! Paquette ! oh ! mon Dieu ! je l'avais presque oubliée ! «

Et calculant la distance qui séparait le rez-de-chaussée, du sol, Lauzun ne vit pas sans un singulier plaisir qu'il y avait moins haut pour sauter de la que du balcon de ma-

dame de Guise, d'où Saint-Mégrin s'élança autrefois à son honneur.

Cependant Paquette remplissait déjà sa nouvelle fonction dé surintendante des oiseaux de Mademoiselle ; les jasmins et les roses répandaient autour d'elle la suavité de leurs parfums. Elle sautillait vive et folâtre, heureuse de se retrouver une fois encore avec ces captifs ailés, dont le treillage léger lui rappelait peut-être d'autres grilles plus tristes; elle semblait joyeuse de les voir et de leur parler.

Un massif profond entourait la grotte à laquelle se trouvait adossée la riche volière, il cachait par intervalle l'aimable fille aux regards avides de Lauzun.

Tout d'un coup Paquette, en se retournant, leva les yeux et elle vit le comte à deux pas d'elle.

Léger comme un page, il avait sauté sur un plan de géraniums, après avoir eu soin de déposer son épée sur un coussin de l'appartement.

Le cœur de Paquette battit avec force ; elle n'osa crier, car Lauzun lui imposait silence par un geste qui pouvait ressembler à une prière.

— Rassure-toi, Paquette, dit le comte avec empressement, je venais te dire bonjour.

— Gomment! par ce chemin ? reprit-elle en lui indiquant la fenêtre.

— La princesse ne m'a pas laissé le choix d'un autre.

— Vous étiez donc enfermé ?

— Eh bien , oui ; n'est-ce pas là mon lot ordinaire ?

— Vous n'êtes donc pas libre ?

— Nullement, Paquette, je commence à croire que je suis en cage comme tes oiseaux.

— Vous raillez.

— Non, je deviens philosophe. Là-bas un cachot, ici un palais ; à Pignerol un geôlier, à Paris une geôlière ; tu le vois, je suis, je serai toujours prisonnier.

— C'est comme moi, nous étions vraiment plus heureux à Pignerol, reprit Paquette avec un soupir*

— Tu crois ? dit Lauzun en l'invitant à s'asseoir auprès de lui sur l'un des bancs de la grotte.

— Miséricorde ! objecta Paquette, si Mademoiselle me voyait !

— Et moi donc ! mais rassure-toi, elle est allée à Versailles.

— Ah ! mon Dieu 1 j'ai peur, dit Paquette en se reculant du comte, j'eusse mieux aimé la savoir ici.

— Pourquoi cela ?

— Dame, je ne sais pas trop, mais depuis qu'on m*a dit que tous étiez son mari...

— Son mari ? répondit tristement Lauzun, est-ce qu'elle est venue me voir seulement dans ma prison ?

— Pour cela, c'est vrai, et pour mon compte, je lui en sais gré. C'était bien assez de madame d'Alluye et d'une certaine madame Tiquet (i). Je ne sais pourquoi, mais avec leurs airs de condoléance elles vous rendaient toujours triste.

— Tandis que toi , douce et prévenante, tu m'arrivais toujours avec de gais refrains et de bonnes paroles I Et puis, tu es si jolie ! Il est vrai que tu ne venais guère me trouver sans être accompagnée de ce gardien Burot, qui avait toujours l'œil ouvert sur M. Fouquet et sur moi... Mais comment se fait-il que tu nous aies caché ta naissance ? Comment ce Leclerc...

La jeune fille parut troublée à cette interrogation du comte, elle rougit, pâlit, puis reprit presque aussitôt :

— Mon père avait ses raisons pour ne point vouloir être connu. Enveloppé alors dans la disgrâce du surintendant...

— Fort bien, il t'avait confié à M. Fouquet lui-même. Pauvre surintendant! il est mort, et je puis bien dire qu'avec lui j'ai tout perdu...

— Comment cela? demanda Paquette d'une voix troublée.

(1) Madame Tiquet, avant d'obtenir une réputation aussi tragique et d'ajouter son nom à tous les noms des Causes célèbres, avait affiché pour Lauzun un culte romanesque.

— Je te conterai cela un autre jour... Parlons d'abord de toi, de tes projets... Ton père fa donc .onfiée à Mademoiselle?

— Hélas 1 oui, répondit-elle, mais je tremble que ce palais...

— Ne t'ennuie à la longue; parbleu 1 je le crois. Mademoiselle a jugé bon d'en faire un Versailles au petit pied; ici on obéit à la princesse comme au roi, et le son de la cloche du Luxembourg a le son aussi triste, aussi fêlé que la cloce des Carmélites*

— Vous me faites trembler, moi, qui crains tant de déplaire à la princesse 1 Elle est peut-être plus sévère encore que vous ne le dites. Me permettra-t-elle d'aller dans les champs comme on me le permettait à Pignerol, et d'y cueillir ces petits bouquets qui tous plaisaient tant? Vous savez aussi que j'aime les livres à la folie : les Mille et une Nuits, par exemple, où il y a toujours des princes charmants et des princesses si belles ! Tenez, je lisais, il n'y a qu'un instant, un conte de fée qui me faisait un plaisir...

— Lequel donc? voyons... demanda Lauzun en se rapprochant de Paquette.

— V Anneau de Gigès, tel est le titre. C'est là. un beau conte, un conte délicieux.

— Oui, mais par malheur ce n'est qu'un conte, répliqua Lauzun; ne m'en parle pas, autrement tu renouvellerais toutes mes douleurs...

— Eh quoi ! monsieur le comte, auriez-vous connu Gygès? demanda Paquette avec une apparence de naïveté, connaîtriez-vous comme lui le secret d'être invisible ?

— Pas tout à fait, dit le comte en voyant s'ouvrir avec intérêt sur lui le regard tendre et bleu de la jolie curieuse. Cette fois, Paquette, qui aimait les contes comme un enfant, s'était rapprochée de Lauzun qui semblait tout rêveur.

— C'est un anneau magique, poursuivit Paquette, ce Gygès fut bien heureux I

— Et moi donc! si je Tarais aujourd'hui, Paquette, ta me Terrais libre, fastueux, entouré d'or.

— Vous, monsieur le comte? quoi! vous pourriez désirer).».

— Ce que j'ai perdu, Paquette, l'anneau d'un autre Gygès qui m'ouvrait comme à lui les portes du temple de la Fortune ! Grâce à cet anneau, je n'avais qu'à demander. J'étais jeune alors, et tous les désirs, fils de mes rêves, toutes mes pensées, tous mes caprices semblaient avoir trouvé un esclave dans mon talisman. Un palais non moins orné que celui-ci, des oiseaux plus beaux et plus variés que ceux que renferme cette volière ; des coffres remplis de rubis et d'émeraudes, des vins de Grèce, des chevaux d'Espagne, en

I un mot, une vie de parfums et de délices, voilà ce que je "devais à mon anneau ! Les indifférents m'applaudissaient, et mes ennemis se demandaient entre eux quelle fée secourable présidait ainsi à mes dépenses. J'étais plus grand prince qu'un prince de fée, aussi riche que le roi, qui m'eût ravi mon anneau par jalousie s'il eût pu savoir que je rayais seulement au doigt. Mais il ne le savait pas; moi seul, chère Paquette, j'avais le secret de mon opulence et de ma Me.

— Et comment donc était cet anneau? demanda Paquette que les paroles du duc jetaient dans une sorte d'éblouissement.

— Mon Dieu, une bague très-simple, — cela va te surprendre, — une bague en fer. Seulement, le magicien qui me l'avait donnée avait fait graver ses armes dessus. Je n'avais qu'à vouloir, et avec cette empreinte figée sur la cire...

— V ais cela est merveilleux, interrompit Paquette ; et ce magicien, qui était-il?

— Ah ! je dois le dire, un rare, un étrange magicien. Figure-toi, Paquette, qu'il faisait de l'or à son choix, ni plus ni moins que le plus savant alchimiste, tantôt pour le prince,

d'autres fois pour ses maîtresses, quelquefois pour ses amis, et j'étais de ses amis.

— Quel homme généreux !

— Oui, par malheur il fit aussi de For pour lui, et le roi trouvant sans doute qu'il n'en devait faire que pour sa personne et à son image, le roi se fâcha et il se fâcha tout de bon. Cet homme opulent, splendide, qui protégeait même les arts, bien qu'il fût un financier, devint le plus grand coupable. La veille, il avait des amis, des palais, des femmes de cour enchantées de recourir à sa cassette ; le lendemain, il se réveilla dans un cachot. Le souffle royal avait tout détruit : on permit à peine à ses juges de l'entendre. Enfin il est mort ; et moi qui te parle, moi qu'il a sauvé plus d'une fois, grâce à cet anneau qu'il me prêtait, je n'ai pu même parvenir à faire entendre ma voix pour lui au, pied du trône ! J'étais moi-même en prison avec lui, à Pignerol.

— A Pignerol ! reprit Paquette devenue pâle et en se levant, il y était donc? Mais comment se fait-il que vous np me l'y ayiez point montré?

— Parbleu l ma chère Paquette, tu le voyais tous les jours, cet homme, ce magicien merveilleux : c'était Fouquet!

— Lui ! lui ! murmura Paquette en retombant sur le banc de la grotte, les lèvres émues et décolorées.

— Qu'as-tu donc? Mais tu m'effraies 1

— Rien, rien, monsieur de Lauzun, dit Paquette en ayant l'air de reprendre ses sens, mais gardant encore sur son beau visage l'altération qu'y avaient fait passer les dernières paroles du comte. Revenons à cet anneau... Quelqu'un vous l'a donc volé ?

' — Non, jpas tout à fait, on me l'a pris... répondit Lauzun en souriant.

— Qui donc a osé?

— Veux-tu par hasard me confesser comme Mademoiselle?

MO, LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS

— Eh bien, oui, reprit Paquette, en essayant sur Lauzun la puissance claire et sereine de son doux regard, je 1b yeux.

— Eh bien, Paquette, cet anneau de magicien...

— Poursuivez...

— M'a été pris, il y a déjà longtemps, par une magicienne.

— Elle devait être bien belle, dit Paquette en soupirant..

— Moins belle que toi, ma chère enfant, puisque je l'ai oubliée ! Après cela, je Pavais à peine vue. Enfin, c'est chose sûre, elle m'a pris mon anneau.

— Et c'est votre faute I un talisman aussi précieux.... une bague pareille devenue la proie d'une coquette! Allez, monsieur, c'est bien mal; à votre place, j'aurai porté plainte, Je me serais fait rendre mon bien. ,

— Si tu crois que c'est facile! Cette chère Paquette n& doute de rien, ajouta le comte en essayant de prendre les mains de la jolie fille; quel malheur que Mademoiselle soit si jalouse... Mais rassure-toi,, je n'oublierai point mes promesses de Pignerol... Oui, charmante Paquette, si je n'ai plus l'anneau de Gygès... C'est qu'en vérité elle est encore nlus délicieuse ici que là-bas, ajouta Lauzun en s'interromçaiit, elle a une taille, des yeux...

— Monsieur le comte, s'écria Paquette en se dégageant avec vivacité, j'entends le roulement d'une voiture.... Mon Dieu ! c'est Mademoiselle.,.

— Impossible, te dis-je> elle, est à cj&tje heure sur te chemin de Versailles.

— C'est sa. voix,, c'est elle» monsieur de. Lauzun,. plus de doute !

— Paquette, murmura Lauzun, si jamais tu tombais un jour dans le malheur, songe à ton ancien ami,. Tu connais ma demeure, jure-mpi en, me quittant...

Mais Paquette avait déjà glissé des mains de Lauzun avec l'agilité d'une couleuvre. Ne songeant alors qu'à regagner le balcon, le comte essayait de se cramponner à la pierre quand il aperçut Mademoiselle à la fenêtre.

— A merveille! monsieur le comte. Vous preniez sans cloute le frais ?

— Je me promenais, madame, dans le jardin de Pïgnerol.

— Et moi, monsieur, j'ai vu le roi. Seulement, je l'ai vu au Louvre.

Au Louvre? Ah! tant mieux! je saurai pins vite...

— Que je ne retiens jamais les gens malgré eux. Monsieur de Lauzun, les portes dé ce palais vous sont ouvertes... et pour votre protégée...

— Ma protégée?... je ne puis comprendre...

— Que ie diasse ce soir môme; elle est là, monsieur, elle m'attend; je suis avertie de tout ce qui s'est passé.

— Quoi! madame...

— C'est assez, monsieur, reprit la princesse irritée. Au revoir, vous êtes libre.

Et coupant court à ce dialogue, Mademoiselle referma la fenêtre très-brusquement.

l'herbier.

Quelques instants après, Paquette comparaissait devant

la princesse.

La jeune fille était toute tremblante; elle pouvait lire dans les yeux de Mademoiselle la haine et le dépit qui ranimaient,

— Avant tout, mademoiselle, lui dit la princesse, permettez-moi de vous féliciter de votre belle conduite. Il faut. que votre pouvoir soit bien grand pour que M. de Lauzun ait consenti si vite à devenir pour vous ridicule.

Paquette ne répondit point.

Hier, continua Mademoiselle, il a osé pénétrer sous un

déguisement dans une maison dont la règle jest fort austèrej. aujourd'hui il saute d'un balcon pour converser avec vous ; c'est peut-être un pari, mais cela ne regarde après tout. que M. le comte. Ce qui me regarde, c'est vous, vous que

j'ai reçue chez moi, tous qui avez trompé indignement ma confiance, et que je ne saurais garder un instant de plus dans ce palais.

— Moi, madame?

— Oh ! je sais ce que tous allez me dire, tous allez avoir recours, pour tous excuser, à un mensonge.

— Je ne mens jamais, madame, répondit Paquette avec dignité ; je me borne ici à en appeler à votre justice. Pouvais-je penser que M. de Lauzun...

— Voulût se moquer de tous? Oh ! non. Vous aurez pris pour Traies les paroles qu'il tous a dites. Vous êtes si crédule, si naïve! Cela se voit.

L'amère ironie de ce reproche serra le cœur de Paquette, des pleurs gonflèrent ses yeux qu'elle tenait abaissés, elle demeura immobile devant son accusatrice.

— Tout ce que je puis faire pour vous, reprit la princesse d'un air de compassion dédaigneuse, est de ne rien dire de ceci à votre père; sortez!

Ces paroles dites, la princesse fit signe à l'une de ses dames de reconduire mademoiselle Leclerc chez son père. A défaut du vieux partisan qui devait alors être sur la route de Marseille, on rappellerait près d'elle dame Ursule, pour çrai la princesse traça quelques lignes à la hâte.

La désolation de Paquette fut grande; mais le seuil du palais une fois dépassé, elle respira. L'idée de se retrouver seule dans cette sombre maison de Leclerc ne l'effrayait point ; elle avait connu de bonne heure la prison, la solitude. Quand elle revit la place Royale et la vieille Ursule, elle sourit seulement d'un sourire paisible et triste. La dame qui l'accompagnait la quitta, et Paquette la voyant partie, courut aussitôt à ses chères fleurs, car le bonhomme Leclerc lui en avait acheté; c'était là son seul cadeau. A Pignerol, la jeune fille aimait aussi à s'occuper des fleurs avec une rare persévérance, elle présidait à leurs hymens, et tes poursuivait dans les prés ou les étangs. Son infatigable agilité l'avait enfin rendue maîtresse d'un herbier,

fruit de ses courses périlleuses. Cet herbier faisait sa vie. Elle avait placé quelques lignes de souvenir au bas de chaque fleur cueillie sur la verte lisière du bois, dans le creux des roches, à la margelle des puits. C'était un vrai livre où elle se retrouvait elle-même à chaque page. Dans son ardeur d'enfant, elle avait oublié, pour cueillir ces fleurs, la faim et la soif, le soleil. brûlant sur ses beaux cheveux, les ronces parasites, déchirant ses jolis pieds. Seulement, chacune de ces plantes, elle les avait baptisées du nom de l'un des captifs. De la sorte, il devenait facile à l'aimable fille de se rappeler chaque hôte malheureux de Pignerol.

Comment le nom de cette prison sinistre et celui de Paquette se trouvaient-ils liés? Par quelle fatale circonstance s'était-elle vue de bonne heure renfermée entre ces quatre murailles, elle, cette jeune fille que les prisonniers nommaient tous la fée? C'est ce que Paquette savait seule, mais aussi c'est ce dont Paquette eût évité de parler.

Tour à tour elle avait quitté, puis revu cette prison, où quelque être chéri devait sans doute l'occuper , à voir les alarmes qui la surprenaient parfois quand il était question de transférer en un autre lieu l'un des captifs.

Et cependant Paquette était libre au milieu d'eux, nul arrêt d'écrou ne la concernait, elle pouvait à son choix, quand elle était petite, dénicher les oiseaux et les fougères sur les vieux murs, ou cueillir la menthe flottante sur les eaux. Elevée à l'ombre d'une prison, elle a\ait appris à plaindre tous les infortunés qu'elle contenait, presque tous expiant, comme Fouquet ou Lauzun, » le malheur d'avoir réussi. C'était; il faut bien le dire, sur ces deux derniers que s'était portée de bonne heure sa vive et mélancolique sympathie. On l'avait vue souvent le front en sueur, et sa robe poudreuse, accourir au guichet du surintendant pour lui rapporter un simple myosotis, une fleur des champs qui arrachait au prisonnier de Colbert un cri de joie. Elle avait pour lui de ces paroles tendres qui ravivent l'espoir

éteint; une nuit, on l'avait trouvée endormie sous sa fenêtre sans autre oreiller que la pierre usée par les pas des sentinelles. L'aspect de ce vieillard au crâne blanchi, qui s'était courbé dix-neuf ans sous les mômes fers, avait fait sans doute vîbrer en son âme des cordes de douleur et de pitié. Quand il prenait l'air sur la plate-forme de la prison, pendant le quart d'heure que lui mesurait Saint-Mars, c'était elle qui lui donnait le bras, elle encore qui essayait sur Tépinette de sa chambre les airs qui plaisaient le plus it sa tristesse. Le surintendant, près de mourir, s'était entretenu longtemps avec elle, disant qu'avant Dieu il ne serait pas fâché de voir les anges. Au seul nom de cet ami, elle pâlissait et tremblait, comme si la mémoire chérie de cet homme lui eût paru digne de ne souffrir aucune atteinte. Il est de ces âmes tendres qui tressaillent au souffle de l'opinion sur une cendre à peine refroidie, et gardent en elles, comme en un calice, le trésor des larmes xeçues. La pâle enfant se souvenait de celles de Fouquet, et l'avait vu pleurer entre Lafontaine et Pélisson.

La captivité de Lauzun avait produit sur elle une impression toute contraire. Les femmes regardent souvent l'infortune comme la gloire, elles s'en éprennent, elles la goûtent; c'est pour elles une joie si douce que celle de réparer les torts de la fortune 1 Le héros brillant de Pignerol, son captif hardi, sémillant, c'était Lauzun. Il ne lui manquait que l'histoire du Masque de Fer pour devenir en ce lieu un objet <le curiosité plus romanesque ; ce qu'on punissait en lui, c'était ce qu'on récompense souvent chei . d'autres: la témérité. Le comte était beau, galant, envié; il avait atteint la fortune, la fortune était la seule femme goi s'en fût vengée. Les premières semaines sa prison fut triste, on lui permettait â peine les livres, le temps aidant on lui permit les visites. Il sortit bientôt de ses barreaux je ne sais quelle émanation de parfums, sa bizarrerie fut telle qu'il faisait de la toilette. Il y avait aussi dans son cachot des sons de luth ; un jour Paquette écouta, et le cliauteur

la surprit. A dater de ce .jour, Paquette éprouva pour le comte une compassion plus tendre, il lui sembla que c'était un crime -d'enfermer un homme qui chantait si bien. Lorsque les insectes de la nuit bourdonnaient sous l'herbe, quand la brise seule murmurait aux créneaux sombres, Paquette se surprenait à examiner la fenêtre grillée du captif. Cependant un sentiment instinctif de terreur agitait parfois son âme; un frisson de glace courait dans ses Peines en Rapprochant de cet homme... DevaiMl donc un jour influer sur sa destinée? Bevait-elle le revoir maître de nouveau de ses actions, échangeant sa tristesse contre un sourire fier et tàctorieux, reprenant son rôle comme un acteur, relevant 'la tête et «disant enfin *: C'est tno^? Serait-il pour elle un bon ou un mauvais ange, ou n'était-ce qu'un génie méchant interrogeant le monde dans lequel il allait rentrer avec Tin tressaiîlettient cruel, celui du tigre blessé qui retrouve son ennemi?

ïletirée dans la chambre que lui 'avait donnée Leclerc, Paquette venait d'ouvrir Pherbier qu'elle Vêtait composé à Pignerol : il en tomba un papier sptté.

Ce papierr mltafce et frôle comme une feuille desséchée contenait des sentences et des réflexions dont elle eût. peine à se rendre compte tout d'abord, elle remarqua celles-ci :

« <Le fruit le plus doré cache le ver, la couleuvre effleure les gazons et s'y endort.

» Le malheur n'est pas toujours le sort du bon et du beau, Babylone a péri comme Sodôme.

y> Il y a des comédiens qui pleurent pour attendrir, Le crocodile pfteuFe 'aussi,

*> 'La passion qui naît -dans l'isolement et la tristesse, éclate comme un îfeu couvert ; 'le cœur d'une femme n'est jamais si rempli d'affliction qu'il n*y reste un coin pour l'amour. »-

Il y avait aussi quelques versets tirés de l'Apocalypse de saint Jean ; ceux-ci étaient soulignés :

Iti LES MYSTÈRES DE L'ILE SAINT-LOUIS

«c Alors le serpent, jeta de sa gueule après la femme comme un fleuve pour l'entraîner et la submerger dam ses eaux (i).

» Mais fa terre aida la femme, et s'tyant entrouverte, elle engloutit le fleuve que le dragon avait vomi de m gueule. »

Sur le revers du papier où étaient écrites ces maximes, Paquette lut aussi les Lignes suivantes :

« Et moi, Seigneur, cp3|J^uis-je pour me faire ici votre prophète, votre apôtre? Rï<5i; qu'une herbe vile, impie, sacrilège ! Ma boucty n'a point fegpris à murmurer vos louanges, ma lèvre ne vous a point pressé. Mon pied a glissé dans le sang sur les marches de votre autel, ma main a frappé vos serviteurs. Je n'ai pas le droit de revenir encore. A vous de me dire :iSntendez-moi! Protégez, du moins, cette faible enfant, veillez sûr elle, sur son cœuri N'y a-t-il donc que moi pour l'avertir et pour la sauver de cet homme? Que ces lignes d'un ami parviennent à l'éclairer, qu'elle les lise un jour sous l'aile des saints anges l Oh I serais-je donc séparé d'elle éternellement ! »

En relisant cet écrit, la jeune fille éprouva un trouble singulier; ses yeux se voilèrent, la sueur mouillasses tempes. Elle se ressouvenait vaguement de s'être assise un soir sur l'un des bancs de la cour dite du Fer-à-Cheval, sans doute à cause de la forme circulaire que retraçait cette partie de la prison, plantée d'acacias et de sapins sombres. Sur ce banc, Paquette avait oublié son livre de fleurs, et le lendemain, en venant le reprendre, elle n'avait pas songé à l'ouvrir. Depuis ce temps, l'herbier avait reposé sur l'une des planches de sa modeste cellule, comme un livre oublié ou délaissé ; d'ailleurs il était rempli. Seulement elle se rappelait avoir vu fuir à travers les allées sombres un homme singulier, au moment où elle venait rechercher ce

(1) Vers. 15, chap. xi.

livre. Ce personnage curieux tenait à la fois de -l'aventurier et du moine, par son costume, car il portait l'épie sur une longue robe brune. Après qu'il eût fait quelques pas, il se retourna précipitamment. Paquette put alors distinguer ses traits, son regard clair et perçant s'abritait sous d'amples sourcils, une flamme étrange jaillissait de ses yeux dont il était difficile de soutenir le profond éclat. L'impression produite sur Paquette par ce visage basané, tenait à la fois de l'intérêt, de la magie, de la peur. Un aspect rude, martial, distinguait ce cavalier, qu'avec un peu de frayeur la jeune fille eût pris au besoin pour un bandit. Il considérait Paquette dans une morne immobilité, sans paraître sentir les larges gouttes de pluies qui s'étendaient déjà sur sa robe aussi usée, aussi pauvre que celle d'un Chartreux. De son côté, Paquette ne songeait pas môme à se soustraire à l'action absorbante de son regard ; il fallut un bruit de pas pour la tirer de sa torpeur.

C'était M. de Saint-Mars, le gouverneur, qui passait en cet endroit avec quelques gardes. A sa seule approche, l'homme s'éloigna. Paquette le lui indiqua du doigt, mais M. de Saint-Mars se contenta de lui répondre que ce personnage singulier était aussi libre qu'elle, qu'il pouvait se promener à son gré par les cours et la prison.

Malgré ses instances, Paquette n'avait pu obtenir le nom de cet inconnu ; elle apprit seulement qu'il s'était retiré dans une abbaye voisine de Pignerol, d'où il ne sortait qu'à de rares intervalles.

A la seule lecture de ces lignes écrites sur son herbier, la jeune fille avait soupçonné l'auteur ,d'un pareil avertissement, tout en ne pouvant s'expliquer à quel motif d'intérêt il pouvait céder. Etait-ce d'aventure un ennemi de LauzunV Contre quels dangers prétendait-il donc la prémunir? Ce conseiller bizarre l'inquiétait, il semait le trouble et l'agitation dans ses pensées. En ne consultant que ses souvenirs les plus récents, ceux de la veille, Paquette éprouva une inquiétude cruelle, l'audace de Lauzun l'épou-

Tanta. Sa candeur et sa modestie se révoltèrent à l'idée de sa poursuite, elle ne se crut pas même en sûreté dans cette maison dont Ursule avait la clef. L'idée de se voir soumise à l'espionnage constant de la gouvernante du vieux Leclerc fit naître d'ailleurs en elle de telles pensées de honte et de douleur, qu'elle se résolut à fuir; elle prit sa mante et elle descendit dans le jardin.

Paquette s'était assurée qu'Ursule ne pouvait la voir, occupée qu'elle était à recevoir alors M. Lecamus, l'ami de Leclerc, qui venait de la demander chez le concierge.

Le soir était venu, et les maigres allées de huis du jardin s'effaçaient déjà sous une teinte d'ombres uniformes.

La jeune fille posa le pied sur le sable de cet enclos aussi morne que celui d'un cloître. Il était planté d'arbres tristes et symétriques. Soudain, elle réprima un léger cri.

Sur le mur d'enceinte coupant la rue, elle venait d'apercevoir deux hommes qui faisaient mine tous deux de l'appeler. Chacun agitait un billet.

— Mademoiselle, prenez ceci, disait l'un, en cherchant de son mieux à cacher son visage sous son grand feutre.

— Pst, pst, par ici, murmurait l'autre en présentant aussi un Ijillet à la jeune fille.

Ainsi perchés à califourchon sur la muraille, ces deux personnages semblaient se considérer tous deux avec un mutuel étonnement. Paquette elle-même ne put réprimer un léger sourire à leur aspect.

— Mademoiselle, reprit le premier, un grand danger vous menace.

Paquette courut à cet interlocuteur. Elle prit le billet qu'il lui tendit après l'avoir percé de la pointe de son épée.

— Rassurez-vous, continua ce môme messager, on veille sur vous !

— Mademoiselle, lisez, prenez vite, car le temps presse ! dit le second en jetant sa lettre à terre.

Paquette ramassa la seconde lettre, et ne put entendre l'exclamation de Barailles, désappointé.

LES MYSTÈRES DE i/lLE SAÏNT-L'OUfô 11$

— Diable-l monsieur le comte, nous étions deux, dit-il en se laissant glisser du mur, à Lauzun qui V attendait ; c'est avec Satan que nous avons joué la partie»

LE RETOUB.

A peine remontée dans l'appartement, Maquette ouvrit les deux lettres d'une main tremblante. Elle n'eut pas même la force de regagner sa chambre, et s'arrêta dans le salon de Leclerc en tombant sur un sofa.

L'écriture de la première ïettre, qui était signée de ce simple nom : Un Ami, la fit d'abord tressaillir; c'était celle qu'elle avait trouvée dans son herbier; la môme main avait trace les maximes ^ët le billet. L'inquiétude extrême où ces lignes plongèrent Paquèfte ne saurait être définie; pour la soupçonner il n'eût fallu qu'entr'ouvrir cette lettre, conforme pour le début même aux paroles que l'inconnu avait, du haut du mur, jetées à la jeune Me :

« Un danger réel vous menace; grâce à Dieu, j'arrive à temps. Gardez-vous d'ajouter la moindre foi aux paroles d'un homme pour qui la passion la plus sérieuse est un jeu. Le seul intérêt de votre repos exige que vous le con* naissiez bien ; par malheur,|il saura revêtir vis-à-vis dfe vous tous les masques. Tour a tour ardent et fier, obséquieux et tendre, il sèmera vite autour de vous les illusions elles ètnMchëSïL*rdéc de vous laisser seule, «ans guide, sans conseil, atoujoûrs, vous le savez, déchiré l'âme de TTiômme qui vous chërissa&t le plus, Fâttte de votre père> au seul nom duquel votre 'ceenr battra toujours. La folle présomption de M. de Lauztm Wûs pef drait sans nulle ressource ; vous ne pouvez pas, vous ne devez pas subir Cette épreuve, elle est atndessus 'de vos ?erces. Fermez dowc Wtre oreïlle à ses petftdes insinuations ; «'il ose vous écrire ou vous parler, bannissez-le vite de votre souvenir, stir%oat

de votre présence. La clef de votre cœur est à vous, gardez-la bien. Loin de moi la pensée de vous attrister par \ des craintes anticipées sur l'avenir, mais je ne suis pas le *' seul qui tremble, je ne suis pas le seul à considérer cet | horizon gros d'orages. Un jour, bientôt peut-être, ce mystère s'éclaircira; dans peu, je l'espère, succédera pour j vous à la protection de Mademoiselle, qu'une indiscrétion > du comte vous a fait perdre, une protection plus ferme et qui vous sera plus chère. En attendant, restez où vous êtes, ne hasardez point un seul pas hors de cette maison. Le sang me monte au visage, les pleurs me viennent aux yeux en songeant à ce que côt homme peut tenter, lui que la prison n'a pas même rendu meilleur! Adieu, je vous suis à chaque minute ; bien qu'absent, je veillerai sur vous tant qu'il me restera un souffle de vie. Aurais-je eu tort de compter sur vous, aurais-je eu tort de me dire que vous étiez faite pour trouver le bonheur dans le seul accomplissement de vos devoirs? Ohl non, j'en suis sûr, et c'est à cette confiance que je dois la pensée de vous écrire. Adieu, encore une fois.

» Votre ami. »

L'étonnement singulier de la jeune fille, en recevant cette lettre, fut tel qu'elle ne pût d'abord rassembler ses pensées ; d'une part, on l'avertissait de se tenir en garde contre l'amour de Lauzun; de l'autre, un protecteur mystérieux veillait sur elle. Elle rencontrait à la fois le guide ; et le précipice, l'orage et le port, tout cela comme par : enchantement, tout cela dès son premier pas sur le pavé dangereux et glissant de la grande ville. Son premier mouvement fut de se jeter à genoux et de remercier le ciel instinctivement, elle joignit les mains et balbutia une prière. Mais l'autre lettre était là, entr'ouverte par sa main blanche, il s'en échappait un parfum muet, tentateur; Paquette avait l'antidotej pouvait-elle redouter après cela le poison î

Encore bouleversée des idées terribles qui l'agitaient, elle parcourut donc cette épltre où le comte, rompu de bonne beure à tous les sièges, n'avait pas épargné les frais de poésie et d'éloquence. En lisant, Paquette se sentit touchée. Non, ces flatteries ne mentaient pas, ce langage était bien celui du cœur, ces plaintes douces et tendres ne pouvaient cacher un piège. Lauzun s'excusait, dès le début, d'avoir causé la ruine et là misère de Paquette; c'était à lui seul que la jeune fille devait son renvoi du Luxembourg. Il l'avait suivie les larmes aux yeux, l'angoisse dans le cœur, mais la dame choisie par Mademoiselle pour accompagner Paquette l'avait effrayé non moins que la vieille Ursule. Le dragon qui gardait le jardin des Hespérides était assez alarmant, et cependant, ajoutait Lauzun, celui de Leclerc gardait un trésor mille fois plus précieux : une jeune fille possédant toutes les ressources de la beauté, de l'esprit. Cette enfant, la seule âme, la seule joie de sa prison, un hasard propice la lui faisait retrouver; il ne fallait pas qu'elle fût triste, malheureuse. Le passage suivant émut surtout le cœur de Paquette; il était empreint de cette teinte mélancolique dont l'effet calculé échoue rarement sur un jeune cœur :

« Que ne suis-je un de ces hommes à qui la fortune sourit, qui n'ont qu'à parler pour que tout cède à leurs désirs! Les vôtres seraient comblés, je serais bien vite le plus dévoué de vos esclaves ! Mais vous connaissez ma chaîne, elle ne me laisse que la tristesse, le découragement, l'ennui. En me voyant malheureux, pourrez-vous comprendre tant d'amour? Ai-je seulement le droit de vous dire que je vous aime ! Je compte pourtant sur votre étoile pour compenser tous les nuages de la mienne. Belle et jeune, vous avez le ciel pour vous ; souriez à ceux qui souffrent L Me pardonnerez-vous d'avoir attiré sur vous la colère ei la défaveur de Mademoiselle? Me punirez-vous, moi, que le ciel semble avoir pris à tâche de punir? Non, vou3 êtes bonne, vous me reverrez, vous m'entendrez î »

Quelques lignes plus l>as, Maquette lut d'autres paroles qui l' alarmèrent :

« la maison de votre père est loin d'èi:re sure. \ie bruit court qu'il sera forcé tôt ou tara de se représenter devant la chambre de justice. S vous voulez îuir, mou carrosse est à vos ordres. À défaut de mon "hôtel, où vous seriez libre, il vous conduirait dans Tune de mes terres. Songez-y, Paquette, il faut à tout prix que je vous voie. Aflieû, confiance et discrétion. Je vous aime encore plus qu'à Êignerol. »

Le nom de Lauzun fermait cette lettre, comme son trait le plus brillant. En voyant ce nom, Paquette rougit et pâlit ; le papier du comte brûlait ses mains, elle le laissa glisser sur le parquet, elle eut peur.

En ce moment aussi^ses yeux eflrayés s'arrêtèrent comme , par une force invincible sur un grand portrait de femme qui pendait au mur; elle ne se souvint pas d'avoir encore fixé cette toile chez le financier.

C'était une jeune fille d'un aspect si ravissant, que Paquette eût d'abord une répugnance jalouse à croire que cette figure pût être un portrait, elle la prit pour une tête de fantaisie.

L'azur limpide du ciel était seul comparable aux yeux de celle que représentait le tableau, son front pur et légèrement bombé défiait le ciseau du sculpteur par sa beauté, ses cheveux voltigeaient comme si le génie de l'air fût venu lui-même les dénouer; elle tenait d'une main son arc, et de l'autre ses cbiens en laisse, suivant la mode allégorique des peintres du temps, qui faisaient de chaque femme Minerve ou Diane, Juno» ou Vénus, Bellone ou Cybèle. La peau d'une panthère, qu'une agrafe d'or lattachait à son épaule, tranchait sur la blancheur de son cou et de ses bras. Noyé dans les flots d'or d'un superbe soleil couchant, le paysage s' étendant autour de cette figure semblait la do* fer lui-même de reflets magiques. On eût dit de la jeunesse 4ans tout l'éclat de sa force, de la beauté dans toute U grâce de ses lignes. Paquette observait cette toile dans une

muette contemplation. Nulle inscription, nulle date n'était annexée au cadre, seulement au-dessous il y avait un voile, un éventail, un masque et des gants de femme à ruches noires.

Quel était ce portrait que les yeux de Paquette rencontraient pour la première fois, ce portrait que Leclerc avait placé dans l'endroit le plus sombre et le plus reculé de cette pièce? Vivait-elle encore, cette femme jeune et belle que sa propre toilette attendait au bas de son cadre ? Ou bien la mort avait-eile fermé ces lèvres de corail, ces yeux animés d'un voluptueux sourire? Une étrange stupeur s'empara bientôt des sens de la jeune fille quand elle crut voir ces yeux peints, immobiles, la regarder tout d'un coup. La bouche elle-même semblait murmurer des paroles lentes et confuses, la pâleur marbrait ses joues, la teinte du portrait était presque livide... Une odeur de tombe s'exhalait en môme temps de ce cadre, la chambre où était Paquette s'illuminait de la clarté de vingt cierges. Peu à peu la toile s'obscurcit à ses regards comme sous une brume qu'aurait produite la fumée, les traits de cette peinture se confondirent, Paquette ne vit plus qu'une large tache blanche...

Elle tressaillit, mais elle n'osa crier ; on eût dit alors qu'elle même succombait. Etait-ce une hallucination de son esprit à cette heure où le jour lutte encore avec les ténèbres, ou bien avait-elle réellement aperçu ce terrible phénomène? Quoi qu'il en fût, Ursule en pénétrant dans la chambre, son bougeoir en main, trouva Paquette étendue, les bras roides et froids, sur le sofa.

— Quel est donc ce portrait? demanda-t-elle à Ursule dès qu'elle pût remuer les lèvres.

— Ce portrait, mademoiselle, reprit la gouvernante de Leclerc, tremblante elle-même, c'est celui d'une personne

morte l

En disant ainsi, Ursule se hâta de porter la lumière à l'opposé du portrait ; on eût dit qu'elle avait peur.

— M. Leclerc, reprit-elle, vous aurait-il donc parlé de cette peinture?

— Jamais, reprit Paquette; mais je suis superstitieuse. Quand j'étais petite, on me faisait trembler rien qu'en me laissant seule dans une chambre où il y avait le portrait d'une personne morte.

— Celui-ci, en revanche, n'a rien de sévère, dit Ursule en ayant soin de promener la lueur de sa bougie sur un autre cadre qui représentait un jeune homme avec un habit d'enseigne. Pauvre M. Henri! si vous le connaissiez, vous l'aimeriez, j'en, suis sûre. Voici bientôt un an qu'il ne nous a écrit, ajouta Ursule avec un soupir; pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé quelque malheur!

— Quel est ce M. Henri? demanda Paquette; est-il parent de M. Leclerc?

— C'est son parent, mademoiselle, oui, c'est cela mê/ne, répondit la gouvernante avec volubilité et comme pour cacher son embarras; mais comment se fait-il que vous l'ignoriez, vous que M. Leclerc appelle sa fille? ajouta malicieusement la vieille Ursule en reprenant son aplomb.

Paquette ne jugea pas sans doute à propos de répondre à cette question insidieuse, elle examina de nouveau la physionomie du jeune enseigne.

Elle était naïve et fi ère à la fois, les lignes en étaient accentuées avec bonheur. Un air de franchise et de courage s'y faisait jour, le front était haut, les yeux vifs, la pose hardie; seulement, un léger voile de tristesse obscurcissait ces traits fins et nobles, la lèvre souriait d'un sourire presque sceptique. Paquette observa fort bien que durant le temps qu'elle considérait le portrait, Ursule la considérait aussi, comme si elle eûP'&Hendu son avis sur l'original. Morose, goguenarde et curieuse avant tout, la gouvernante de Leclerc représentait au naturel une gouvernante d'abbé, elle était furieuse de ce que*V>n maître eût un secret qu'il ne lui dît pas. L'introduction de Pa-

quelle et surtout sa rentrée dans cette maison, l'indisposaient. Reprenant toutefois son air digne et calme :

— Quand M. Leclerc reviendra de Marseille, interrogezle sur ce beau jeune homme, mademoiselle, dit-elle à Paquette. Vous occupez sa chambre, en attendant qu'il puisse la revoir; mais le pourra-t-il, quand l'année dernière encore il a manqué périr auprès de M. Duquesne dans son expédition contre les corsaires de Tripoli 1 Voilà maintenant qu'il bombarde les Algériens.

— Et vous n'en avez aucune nouvelle? -

— Aucune; si bien que pour moi, j'étais tentée d'écrire au roi du Maroc. Comme il est devenu depuis peu l'ami du roi...

Paquette continua à regarder le portrait avec intérêt ; en le comparant même à celui de la jeune fille, elle crut trouver entre ces deux physionomies quelques traits de ressemblance. Etaient-ce le frère et la sœur? Ramenée tout d'un coup à la solitude de cet intérieur nouveau pour elle, redoutant Lauzun, et ne voyant guère qu'Ursule, elle finit par prendre en patience cette autre prison, tout en accusant de cruauté Saint-Evremont, qui la lui avait pour ainsi dire prescrite. Ne pouvait-il donc, pensait-elle, la recommander à tout autre homme que Leclercj? Ce mystérieux ami qui lui écrivait, le connaissait-il, venait-il de La Haye, était-il envoyé par lui? Quinze jours s'étaient passés depuis son retour dans cette demeure, et Paquette réfléchissait encore à toute la tristesse d'une pareille situation, quand un bruit de carrosse retentit à la porte du jardin. La nuit était si noire, qu'en se penchant à sa fenêtre, il fut impossible à la jeune fille de distinguer autre chose qu'un manteau d'homme... L'épaisseur des ténèbres et les précautions sourdes avec lesquelles on semblait s'introduire dans le jardin du financier, jetèrent le trouble au cœur de Paquette,- elle courut vite éveiller Ursule qui ne se vit pas sans peine arrachée aux douceurs d'un premier sommeil.

126 LES MYSTÈRES DE l/lLE SAINT-LOUIS

En trouvant Paquette aussi pâle, la, gouvernante crut d'abord qu'elle venait d'apercevoir quelque voleur.

— Jésus Mariai s'écria-t-elle, qu'avez^vous?

— Ce que j'ai, Ursule, ce *pie j'ai... il n'y a pas un instant à perdre... xm homme™ un carrosse à la petite porte du jardin*..

— Un homme... un carrosse? demanda Ursule se frottant les yeux, en sautant en .bas du lit.

— Mon Dieu 1 oui, c'est lui, 41 monte**, c'est son pas, ôtes-votis sourde?

— Oui, ce sont des pas, on monte, cela «est vrai.

, — Je suis perdue, vous dis-je, perdue, si vous le laisses entrer ici.

— Et qui donc?

— M. de Lauzun.

— M. de Lauzun 1 rép'éta TJrsule atterrée, TK. de Lauzun 1

— Oui, M. de Lauzun, qui vient me réclamer, me prendre avec lui, m'enlever ! Oh! je suis perdue, vous dis-je I

Les pas se rapprochaient du corridor menant au salon où Maquette et Ursule s'étaient réfugiées en toute hâte. La porte en fut poussée d'une façon assez brusque, et en même temps un personnage couvert d'un ample manteau entra, une lanterne à la main.

— Ah ! je suis sauvée, murmura Paquette, c'est M. Le- Clerc!

— Vous pouvez vous vanter de nous avoir fait une belle peur, reprit Ursule.

rvm

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