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UNE MERE

Au nom de sa mère qui retentit comme un coup de foudre, de sa mère dont il connaissait la sévérité, Lauzun chercha tout d'abord à se donner une contenance.

11 ouvrit le premier livre qai lui tomba sous la main ; précisément ce livre était un livre pieux, la Bible.

Cette Bible était celle que l'homme de Pignerol avait laissée à terre en disparaissant dans sa galerie, la nuit même de la fôte donnée par le comte à l'occasion de son retour.

Madame de Lauzun fut loin d'être dupe du recueillement inusité de son fils ; l'odeur des flacons parfumait encore le boudoir, et de ces flacons plusieurs étaient vides...

La comtesse s'assit, après avoir déposé sa mante et son livre d'Heures sur un fauteuil.

Madame de Lauzun était régulièrement belle. D'un caractère ferme et droit, elle avait opposé de bonne heure une résistance entière aux passions déréglées du comte ; l'ingratitude de ce fils pour une princesse à laquelle il devait tant, comblait sa désolation. Tour à tour elle l'avait vu entre la faveur et la disgrâce, sans que l'une ou l'autre pussent le changer, sans que, malgré ses exhortations, Lauzun consentit à. apporter dans sa vie la "moindre réforme. C'était à grand' peine qu'il se décidait à passer chez elle trois heures par semaine ; encore tout ce temps-là parlait-il de chasse, de soupers et de paris. Madame de Lauzun, née calviniste, avait cependant donné à son fils un assez bel exemple de soumission au roi dans sa personne, elle s'était convertie (1). Ses deux filles, également protestantes, partagèrent son abjuration ; elles entrèrent sur-lechamp au couvent de Notre-Dame de Saintes et y professèrent. A dater de ce jour madame de Lauzun s'était retirée dans son hôtel, visitant fort rarement ses amis. Il ne fallait pas moins que le péril de son fils pour l'en arracher.

— Je sors de chez le roi, dit-elle à Lauzun d'une voix qui marquait son trouble. Il sait heure par heure ce que vous avez fait jusqu'ici ; moi, je ne le savais pas. Vous avez trouvé moyen de combler la mesure, monsieur ; le roi regrette sa clémence. Vos affaires à la cour sont ruinées ; vous continuez des comédies scandaleuses.

— Que voulez-vous dire , madame ? demanda le comte d'un air étonné, de quelle comédie m'accuse-t-on à Versailles ?

(1) Les premières tentatives de conversion avaient été faites alors que madame de Lauzun habitait, durant la prison de son fils, son hôtel du faubourg Saint-Germain. Ce furent le père Nicolas Feuillet, Mas- t caron, alors évêque d'Àgen, et le père de Lachaise, qui travaillèrent à ce changement de la comtesse.

— Quand ce ne serait que de celle de votre retour, voua devriez rougir, mon fils ! Rassembler dans cet hôtel les meilleurs noms, les hommes les plus nobles , les femmes les plus admises, pour les livrer à la risée de tout un cercle, pour leur faire entendre la lecture d'un testament injurieux 1

— Le roi a su delà ? eh Jrien, qu'en dit-il ? Je suis sûr qu'il a souri de mon idée, dit Lauzun d'un air fort calme. Donner sur les doigts à. ses ennemis, est-ce donc un si grand mal ?

— C'en est un, mon fils, de se mettre en évidence quand on devrait se cacher, vivre enfin pour soi et ne point songer à redoubler le courroux du maître. On parle à la cour de vos folles dépenses en bijoux de Blois , de votre maison de l'île, et surtout de votre éloignement du Luxembourg. Ceux qui sont le plus dans vos intérêts tremblent des jugements de Dieu sur vous, et ne s'étonnent pas des souffrances que vous avez éprouvées, puisque au lieu d'en avoir fait un bon usage , vous en revenez pire devant le ciel et devant les hommes. Je ne vous demande que d'interroger vous-même vos propres actions. Mademoiselle vous sait en prison, et elle se hâte de réclamer votre grâce. Cette grâce, elle la demande à genoux, à genoux, mon fils, elle ! une princesse du sang royal ! Elle l'obtient enfin après dix-neuf ans de pleurs, de supplications, d'angoisses. Et c'est quand vous devriez l'adorer comme un esclave qu'on vous voit au contraire donner dans tous les excès et vous faire un mérite de votre ignominie. Mon fils, c'est moi qui viens vons le dire ici, mon fils, cela est d'un homme que le ciel punira d'une façon soudaine, éclatante* Vous n'êtes pas coupable envers Mademoiselle seulement, vous l'êtes encore envers moi ! Pendant votre prison, j'avais donné ma parole à Sa Majesté que le malheur avait fait de vous un sage, sinon un chrétien. Vous m'avez fait mentir au premier des rois de la terre, puisse celui qui est le maître des rois ne pas vous en châtier ? Voici une lettre de votre sœur, datée du couvent de Noire-Dame de Saintes ; méditez-la !

j Lauzun ouvrit la lettre de sa sœur et la parcourut avec lune 'componction' feinte.

\ — Madame, reprit-il en rendant la lettre à sa mère, chacun a son chemin tracé dans ce monde où tant d'hommes divers se coudoient ; le mien est fini, souffrez que je me repose. Vous me reprochez de négliger la cour, d'y ruiner mes affaires, mais il me semhle que Sa Majesté y>a mis bon ordre. Que me reste-t-il, sinon la haine du roi et le dédain de mes proches ? La cupidité de madame de Montespan a suivi de près sa vengeance, on m'a trop ravi pour que j'aille demander. Moi, tendre la main , fi donc ! Mon cousin le roi de France est loin de m'aimer, nous nous sommes trouvés dans trop de boudoirs, dans trop de sièges amoureux ; qu'irais-je faire de nouveau à Versailles, à Saint-Germain? Cet hôtel me plaît, il me suffit, j'y mène une vie royale. La cour tourne à la dévotion, je le vois bien ; et, vous le isawz, je ne suis pas dévot, car j'ai horreur du mensonge. Le roi m'a permis d'aller partout dans la ville ; pour cela, je lui donne deux principautés, — c'est peu. La précocité de l'esprit du duc du Maine l'a séduit. Ce petit boiteux me vaut seul ma grâce, vous le savez. Que demanderais-je à Sa Majesté, encore une fois? De me rendre aux eaux de Bourbon, où les médecins veulent m* envoyer ? Mais j'y trouverais madame de Montespan, Maupertuis et ses mousquetaires pour m'espionner. Mademoiselle de Fontagnes occupe le roi, elle fait de grands progrès dans son esprit ; on dirait partout que je veux lui faire la cour comme à Athénaïs de Mortemart (1). Souffrez donc que je ferme ici le livre qui contiendra mon histoire, souffrez que, maître chez moi...

— Vous ne Fêtes pas, monsieur, vous ne pouvez l'être, interrompit vivement madame de Lauzun.

— Et pourquoi cela ?

(1) Madame de Montespan.

188 LES MYSTÈRES DE i/lLE SàINT-LOUIS

— Parce que vous obéissez à votre insu même aux mille passions qui vous conduisent. Elles vous mèneront à la lâcheté, mon fils, ajouta la comtesse en se levant avec dignité, oui, déjà vous êtes lâche!

— Est-ce bien vous, madame, vous, qui me parlez ainsi! demanda le comte avec stupeur. Qu'ai-je donc fait?

— Vous avez, monsieur, cherché par tous les moyens à détourner une jeune fille de ses devoirs, vous l'avez arrachée de son couvent, vous lui avez écrit de vous aimer, de vous suivre. Cette lettre... la nierez-vous?...

La comtesse présenta a Lauzun ia lettre qu'il avait écrite & Paquette.

— D'où tenez-vous ce billet? demanda-t-il d'un air de surprise.

— De celle-là môme que vous prétendiez abuser, de la jeune fille dont vous ignorez vous-même le nom. Cette fille est maintenant chez moi, sous ma garde; venez l'en arracher, si vous l'osez I

— Quoi ! madame, un simple enfantillage, un souvenir de ma captivité à Pigneroll Vous êtes bien sévère; et puis, que vous fait, après tout, la fille d'un partisan?

Madame de Lauzun fixa sur son fils deux yeux perçants, son front devint pâle, sa lèvre frémit, cependant elle se contint.

— Et si cette jeune fille n'était pas la fille de Leclerc? ditelle en étudiant les traits du comte.

— Alors elle m'aurait menti, ce serait quelque intrigante. Mais non, se hâta de reprendre Lauzun, je la crois sincère ; seulement, pourquoi n'avoir pas répondu à mon billet?

— Parce que vous êtes l'un de ces hommes qui se font un jeu de l'honneur, pour qui le malheur et la honte d'une victime ne sont rien, en un mot, parce que vous êtes Lauzun et qu'elle est...

— Achevez... ,

— Mademoiselle Fouquet, la fille du surintendant!

— Mademoiselle Fouquet I balbutia le comte en se levant ; quoi! cette Paquette?...

— Devait ne pas porter le nom de son père tout le temps de sa prison, le surintendant lui en avait fait un devoir, maintenant qu'il n'est plus, elle ose à peine le reprendre, ce nom que tant d'hommes lui reprocheraient comme une tache. Ah ! vous pouvez m'en croire, c'est un noble cœur, une noble enfant que celle-là! Effrayée de son propre amour, car elle vous aimait, vous qui en êtes si peu digne, elle m'a tout dit, tout avoué, aussi je la sauverai de vous à toul prix!

— Mademoiselle Fouquet ! répéta Lauzun ; et vous dites qu'elle m'aime ! Ah! ma mère, permettez que j'aille'de ce pas me jeter à ses pieds et lui demander pardon!

— Projet hypocrite, et dont je ne suis pas dupe. Madeleine Fouquet est chez moi ; j'ai connu son père, et vous qui l'avez connu aussi vous alliez outrager ce qu'il avait de plus cher, ce qu'il aimait le plus, ce qui Fa le plus airné ! Rendez grâce au ciel qui me l'a fait recueillir, cette enfant douce et timide! vous allez dès ce jour renoncer à cette passion extravagante, impie, odieuse dans un homme tel que vous! Rappelez-vous, mon fils, que c'est au surintendant que vous devez les commencements de votre fortune. Sa main et son crédit vous ont soutenu; vous, qu'avézvous fait pour lui? La fatalité seule vous a réunis sous les mêmes cachots, c'est à Pignerol que vous connûtes sa fille. Quand elle s'est confiée à moi, la noble et frêle créature, irez-vous la prendre pour jouet, la séduire et l'abandonner ensuite comme tant d'autres? La Providence a permis qu'une protection inattendue vînt la couvrir, quelqu'un Fa conduite chez moi; à dater de ce moment elle est ma fille l Henri* mon cher fils, ne rencontrons-nous pas dans tout ceci le doigt de Dieu? Les parents de mademoiselle Fouquet se sont retirés dans leurs terres, elle est libre, indépendante. Je la presse en vain d'unir son sort à quelqu'un: — Qui voudrait de moi? répond cette angélique fille. La dis-

grâce du surintendant et ses longs malheurs avaient altéré d'abord sa raison, maintenant elle ne songe plus qu'à une chose, à réhabiliter la mémoire de son père injustement poursuivi Qui pourra l'aider dans ce généreux dessein ? je ne sais, mais il est bien digne de celle que j'aime et défends comme votre sœur, Henri ; croyez-moi, c'est par cette enfant que Dieu vous apprend lui-même la valeur de la vertu et du devoir; encore une fois, rentrez en vous-même, et si vous ne donnez pas au monde le spectacle de Rancé, effacez du moins en vous jusqu'au souvenir de ce qu'a été Lauzun !

Les paroles de la comtesse avaient fait passer tour à tour la rougeur de la honte et le rayon de l'ivresse sur le front de ce fils qui l'écoutait. L'amour de Paquette se réveillait en lui sous une forme nouvelle, quel était donc ce mystérieux protecteur qui l'avait amenée à madame de Lauzun? Le comte ne remarqua seulement pas l'attention que sa mère semblait apporter à l'examen de la Bible, qui traînait alors sur la cheminée; sa mère était pâle, émue, comme si ce livre saint lui eût rappelé quelque souvenir.

— De qui tenez-vous ce livre? demanda-t-elle à Lauzun avec un son de voix où perçait son trouble,

— Je ne sais, ma mère, et je craindrais de vous dire...

— Parlez, je vous en conjure.

— Eh bien, c'est d'un homme que tout me porte à juger un fou.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu'il m'a prédit cfes choses impossibles.

— Quelles choses, voyons 7

• — Par exemple, ma mère, qu'il serait de toutes mes f& tes, qu'il me suivrait des yeux et m'empêcherait de mal faire; que saisie, moi? C'est peut-être un démon vomi par l'enfer, et quelquefois j'en ai peur.

— Vous m'épouvantez, dit la comtesse, affectant ellemême un trouble qu'elle n'éprouvait pas. Cet homme, savez-vous son nom ?

— Je l'ignore, mais c'est bien lui qui m'a laissé cette Bible. ,

— Et c'est lui aussi qui te crie d'écouter ta mère, dit une voix qui sembla sortir de Tune des portes du boudoir, lente et funèbre comme un glas de mort.

— Que veut dire ceci? murmura Lauzun, aussi effrayé que s'il eût vu se lever un fantôme.

— Ceci veut dire, mon fils, reprit madame de Lauzun, qu'il est temps de vous amender et de renoncer à vos folies. Cet homme que vous croyez un fantôme est peut-être un homme réel. On a vu parfois de ces apparitions étranges ; et tenez, ce manteau noir qui traverse votre cour, c'est peut-être celui qui vient de vous donner ce terrible avertissement...

— Homme -ou spectre, s'écria Lauzun, il périra !

Et se penchant à la fenêtre, le comte arma la détente d'un pistolet.

La nuit était venue, l'ombre glissait soas les arcades de la cour.

— Henri, murmura madame de Lauzun, Henri, n'attentez pas aux jours de cet homme l

— Pourquoi?

— Parce que c'est lui qui & sauvé cette jeune fille; il a amené mademoiselle Fouquet chez moi.

Transporté de rage, Lauzun abaissa le canon du pistolet; mais l'homme de Pignerol avait déjà fui en poussant un rire strident.

— Le nom de cet homme? demanda Lauzun à la comtesse.

— Il vous le dira lui-même quand les temps seront venus.

?Hf

l'entrevue»

L'hôtel habité par madame de Lauzun la mère étendait d'un côté son vaste jardin sur la rue de Grenelle, de l'autre il étalait sa riche façade sur la rue Saint-Dominique.

1tt LES MYSTÈRES DE L'ILE SAINT-LOUIS

C'était une maison froide, imposante, silencieuse. Madame de Lauzun y menait elle-même une vie de recluse, une vie d'expiation.

Il lui avait semblé, en effet, qu'à mesure que Lauzun étendait ses désordres, elle devait, elle, étendre ses austérités et sa pénitence.

Les paroles sévères de Bossuet et de Bourdaloue avaient retenti plus d'une fois sous ces riches lambris, la robe du père Feuillet avait traîné sur ces dalles. La conversion de la comtesse était sincère.

La vie de Lauzun avait de bonne heure effrayé cette âme timide, d'un commerce exact et régulier, dont les moindres actions procédaient à la fois d'une raison éminente et d'une probité de mœurs dont les plus sages s'étonnaient. Equitable et modérée, la comtesse était une de ces femmes rares qui font le bien pour elles-mêmes ; une circonstance particulière de sa vie avait, dit-on, déterminé sa conversion, mais cette circonstance, un seul iiomme la savait.

En revenant de sa visite chez Lauzun, elle traversa d'un pas agité le vestibule orné de statues, passa le premier étage en franchissant l'escalier, puis se dirigea à travers un long corridor vers une petite chambre dont la clef pendait à sa châtelaine.

La porte une fois ouverte, madame de Lauzun se trouva dans une complète obscurité*

Seulement, elle entendait dans la chambre le bruit d'une respiration égale et douce* Elle écouta, puis tira les rideaux de la fenêtre.

La lune envoyait alors à cette pièce une clarté pâle. Sur un lit aux courtines sombres se détachait une robe dont un sculpteur eût alors admiré les plis; elle recouvrait un corps mince et délicat. La tête de la dormeuse était noyée dans ses grands cheveux, la nacre de ses épaules et de son cou était adorable. Les deux mains de la jeune fille étaient

croisées mollement sur sa poitrine ; à côté d'elle reposait un livre entr'ouvert. %

La comtesse observa longtemps ce sommeil d'ange, si calme et si pur, que l'on entendait les bruyants insectes de la nuit bourdonner aux vitres de la fenêtre tapissée de lierre. Cette fenêtre donnait sur la rue de Greneller devenue à cette heure paisible et triste.

— Elle dort, pensa-t-elle ; elle rêve peut-être à son père I son père que j'ai vu si brillant, si somptueux à son pavillon de Saint-Mandél Sait -elle seulement qu'il fut le premier dans l'Etat, après Mazarin; que Lambert, Lulli, Molière et Pelisson charmaient ses fêtes? Elle est fille d'une mère qui, à cette féerie splendide de Vaux, venait la première après la reine l Pauvre enfant ! si noble et si malheureuse ! Des salons de Fouquet, où fut son berceau, elle a passé vite à la paille de la Bastille, elle a partagé cette détention cruelle où son père usa ses forces. Ah ! quoi qu'il advienne, c'est moi qui me charge de son bonheur ; je trouve dans ses traits seuls l'explication de ma sympathie pour elle. De tous ses enfants, c'était celui que Fouquet aimait le plus; avant de mourir, il l'a confiée à Saint-Evremont. Mais Saint-Evremont est exilé, mais Leclerc lui-même, à qui il avait recommandé cette enfant, est impuissant à se défendre. Mon Dieu ! vous qui avez parlé si haut à mon cœur dans cette nuit qui décida de ma foi, c'est vous aujourd'hui que j'invoque. Faites descendre sur cette jeune et noble tête les bénédictions que j'implorais pour un autre l Consolez-moi par elle de l'ingratitude et de l'abandon de mon fils! Jeune encore, vous le savez, et même en marchant dans le sentier de l'erreur, j'aimais le bien, la vertu; maintenant, c'est en Madeleine que j'aimerai tout cela.

Epuisée de fatigue et de douleur, la comtesse avait fléchi les genoux sur un prie-Dieu ; elle regardait Madeleine Fouquet dans une rêverie mélancolique. Tout à coup un bruit léger, pareil au frôlement d'un manteau sur la pierre, fit détour-

194 LES MYSTÈRES DE* L*lLE SÀÏHT-LOrjIS

ner ?a tête à la comtesse; elfe se fera, et fermant la porte de la chambre avec précaution, s'avança dans le corridor. Cette galerie étroite était écftnrée à son extrémité par nn rayon tranchant de la fane. Dans ce lumineux espace, une forme humaine se balançait,

— C'est lui, dit la comtesse, our, je ne me trompe pas. Elle n'acheva pas môme ce dernier mot, tant* la pâleur

étrange de l'homme qui Faborda en se découvrant devant elle la frappa de crainte et d*e surprise.

Saint-Preuil, le visage ému, altéré, paraissait en proie & l'accablement le plus profond ; les traces d'une lutte récente se faisaient deviner chez lui, sa respiration était pressée, ses dentelles en cfésordre. Madame de Lauzun n'observa pas sans frayeur qu'il tenait sa main droite sous son manteau ; en écartant* le drap, elTe vit du sang à cette main.

— Qu'avez-vous, mon DTeu! et que vous est-il arrivé? rai demanda-t-elle avec un intérêt plein de douleur ; ah ! parlez, rassurez-moi î

— Cette blessure est peu de chose, madame, dit Saint- Preuil ; mais iV faut que je vous* entretienne quelques minutes. Je ne suis pas seul ici.

— Et qui dbnc vous a suivit

— Un jeune homme qu'il faut à ïinsrant même que vous voyiez; il demande à être introduit prés de vous; il' a, ditil, à parler à mademoiselle Fouqjjet.

— Son nom?

— Henri Lecîerc, le flls de ce partisan de là place Royale, compromis dans les affaires <f Hervart.

— Mais que veut-il,, et pourquoi choisir une pareille Tieure?

— Son père vient d'être arrêté*, ttaduit à Finstant même à la barre de la chambre de justice. Vous avez du crédit sur le premier président, vous seule pouvez le sauver.

— Malheureux jeune homme r Mais que peut-il vouloir à cette enfant? Oh! oui, je le sauverai. Amenez-le-moi, Saint-Preuil, je vous attends là, dans ma chapelle.

Et la comtesse indiqua du doigt à Saint-Preuil l'aile d'un bâtiment de la grande cour, où brillait alors un faible jet de lumière.

Introduit bientôt par Saint-Preuil dans la chapelle,. Henri courut se précipiter aux genoux de la comtesse. Ses cheveux épars, ses habits couverts de poudre, sa pâleur extrême, émurent madame de Lauzun.

— Pitié, madame la comtesse, s'écria-t-iï en tenant ses pieds embrassés, vous voyez un fils qui vous demande la vie de son père ! On vient à l'heure môme de l'entraîner hors de chez lui, les gens de M. la Reynie Font conduit à la Bastille. Mes efforts pour l'arracher des mains de ces misérables ont été vains, et sans l'assistance de ce généreux étranger, atteint lui-môme d'une blessure en me soutenant, je fusse demeuré au pouvoir de la justice.

— Rassurez-vous, monsieur, dit la comtesse, et songez seulement à me dire la vérité. Ma protection ne vous fera pas défaut, mais par quel motif voulez-vous parler à cette jeune fille ?

— Par le plus sacré, le plus impérieux de tous ; cette jeune fille, recueillie par lui, eï dont je ne puis m' expliquer la fuite, .doit être dépositaire de quelque secret de mon père : elle recevait ses confidences, ses révélations peutêtre... Ohl mon Dieu 1 mon Dieul puisque se refusant avec moi aux élans de la tendresse, il versait en son âme des aveux qui m'étaient dus, c'est à elle, madame, que je dois demander un moyen de salut pour celui qu'on veut perdre devant ses juges ! Ah! de grâce, madame, souffrez que je la voie, que je lui parle, le temps presse I

— Vous serez satisfait, monsieur, répondit la comtesse en faisant signe à Saint-Preuil de conduire le jeune homme à l'appartement de sa protégée ; moi, de mon côté, je vais écrire une lettre qui peut-être ne vous sera pas inutile. Vous m'avez parlé devant ce Dieu qui est impénétrable dans ses desseins, fiez-vous à lui, et il vous viendra en aide. A bientôt ; comptez sur moi.

196 LES MYSTÈRES DE l/lLE SAINT-LOUIS

La comtesse regagna ses appartements, et Saint-Preuil conduisit Henri à la chambre de mademoiselle Fouquet.

Le cœur du jeune marin battait avec force au souvenir de la gentille enfant qu'il avait députée, pour ainsi dire, à son père, afin de pénétrer et de fondre la couche épaisse sous laquelle devait se cacher son cœur ; en ne la retrouvant plus sous le même toit que lui, le découragement l'avait accablé. Depuis la disparition de Paquette, Leclerc s'était renfermé, vis-à-vis de lui, dans le plus froid des silences. Poursuivi, contraint de fuir, il ne songeait guère qu'à sa propre sûreté. L'aigreur de ses manières comblait l'amertume de Henri, mais à la vue de son père captif, il avait tout oublié.

— Mademoiselle, dit-il avec une voix entrecoupée de sanglots, dès qu'il se vit seul près de la belle enfant que Saint-Preuil venait d'arracher à son sommeil ; excuserezvous un malheureux pour lequel la vie n'est plus rien du moment que celle de son père est en danger? La calomnie est venue s'abattre en un jour sur le toit paisible qui vous avait abritée ; mon père est en prison, et j'ignore pour quel crime. Vous savez peut-être la cause de cette soudaine arrestation ; mon père vous aurait-il dit...

— Rien, monsieur, absolument rien qui puisse vous diriger dans vos démarches, se hâta de répondre mademoiselle Fouquet avec un trouble égal au moins à celui de Henri ; aussi me trouvé-je en ce moment bien à plaindre. Moi qui voudrais tant vous secourir, moi qui vous avais promis de vous aider comme un frère i Henri, croyez-le, ce n'est qu'avec chagrin que j'ai quitté la maison de votre père, mais il le faUait, oui, j'ai dû fuir.

— Et cette fuite, Paquette, m'a plongé bientôt dans l'amertume, les larmes. Vons étiez mon seul espoir, et qui M sait si votre présence n'eût pas empêché cet acte odieux de ; s'accomplir? Ohl je devais être malheureux, vous nous

quittiez !

— Il ne faut pas croire que vous seul soyez malheureux.

LES MYSTÈRES DE l/lLE SAINT-LOUIS 197

Votre père est traîné de nuit à la Bastille, on veut sa ruine, la vôtre peut-être ! C'est là, je le sais, un coup du sort bien cruel, mais, Henri, vous êtes homme, vous ne devez point vous laisser abattre, et s'il vous fallait un exemple, celui d'une femme serait peut-être là, devant vous, pour vous rassurer.

— Que voulez-vous dire par ces paroles ? demanda Henri, plein d'étonnement et de trouble.

— Que moi qui vous parle, j'ai dû aussi assister à un spectacle aussi désolant et aussi triste, recevoir les embrassements d'un homme que le roi avait fait murer pour le reste de ses jours dans un cachot, et sentir ses larmes tomber à' la fois sur ma joue et sur mon cœur.

— Et quel était cet homme, ma chère Paquette ? Oh I parlez, parlez, la douleur est un lien, la vôtre unie à la mienne me sera moins lourde; son nom ?

— Son nom, votre père le trouvera é^crit sur les murs de la Bastille et sur ceux de Pignerol; son nom, Henri, le voici, il est gravé en lettres d'or sur ce collier, oh ! vous pourrez le lire, mes larmes n'ont pu l'effacer, voyez plutôt ! c'est le nom de celui qui fut mon père !

Et la jeune fille, saisissant une lumière, l'approcha de ces sept lettres qui rayonnèrent sous la clarté de la flamme.

— Nicolas Fouquet ! murmura le fils de Leclerc dont le front devint aussi blanc qu'un linge.

Il considéra Madeleine Fouquet dans un morne recueillement. Le malheur donne à la beauté un relief incomparable, mademoiselle Fouquet ressemblait à l'une de ces divinités taillées dans le marbre ou dans la pierre, une majesté sévère et calme l'environnait dès qu'elle invoquait le nom de ce père si longtemps martyrisé. Un reflet céleste inondait ce front touché à la fois par des parrains tels que Louis XIV, Molière et la Fontaine. Sa grâce avait quelque chose d'élégiaque, une grâce suave et triste. Devant un tel nom et une telle femme le jeune homme fut attendri.

— Pardon, reprit-il en changeant de ton, pardon, mude-

198 LÇS MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS

moiselle, d'avoir renouvelé en vous le souvenir d'une douleur impérissable. Oh! oui, votre noble exemple ne sera point mutile à mon courage. Vous me tendez une main qu'on ne doit toucher qu'avec respect, vous me rappelez un nom qu'à force d'injustice et de malheur on n'a pu déshonorer. En sera-t-il ainsi de celui de mon père? Dieu seul le sait, mais puisque le» hommes l'accusent et que le malheur fond sur lui, permettez, mademoiselle, que je puise ma vie et ma force dans votre regard, ne me bannissez point de ce cœur dans lequel le chagrin a tenu longtemps sa place. Isolé comme vous, attaqué, blessé dans ce que j'ai de plus cber, j'apporte à vos pieds ce qui me reste d'espoir, d'affection, de courage! La vie que le sort nous a faite est un combat, affrontons ensemble ses périls, liguons-nous contre le blâme. Deux mémoires chéries palpitent dans nos cœurs, unissons-nous dans ce culte auguste et saint. Un jour viendra peut-être où nous lèverons le front, et ce jour sera celui de la justice.

— Oui, mais nos parts ne sont pas égales, Henri; votre père existe, il sortira, je l'espère, de cette lutte; le mien n'y a-t-ilpas succomb '? Le surintendant n'a-t-il pas vu ses propres amis échouer dans sa défense? Oui , cootinua-t-elle, dans l'entraînement du désespoir, on l'a abreuvé de fief pendant dix-neuf ans, il me laisse un nom avili ! Qui voudrait, Henri, d'une jeune fille comme moi ?* chine fille vouée à l'opprobre? Oh I je ne me le cache pas, celui qui pourrait m' aimer me fuirait bientôt, celui qui me ferait la compagne de son sort me mépriserait, j'en suis sûre î

— Et cet homme serait un lâche ! interrompit vivement Henri; de quel droit la faute, le crime môme d'un père, entacherait-il la robe d'innocence de son enfant? Mademoiselle, ajouta bientôt le jeune homme, tenez, je suis au service, j'ai combattu trois ans sur les vaisseaux de du Quesne, j'ai cherché la mort dans plus d'un siège; mais en vous voyant, en vous entendant surtout, je sens que ce n'est pas à mon prince, mais bien à vous, que je voudrais con-

sacrer ma vie ! Oui, si vous le voulez, si vous daignez dire un mot...

— Assez, Henri, assez, reprit mademoiselle Fouquet avec un accent pénétré; votre franchise provoque la mienne; je vous remercie, je vous aime, d'honorer mon père; mais mon parti est irrévocable. Henri, je ne me marierai jamais!

Atterré, tremblant, Henri repassait encore en son âme ces cruelles paroles, lorsque Saint-Preuil vint le prévenir que la lettre de ta comtesse était prête.

Le jeune marin laissa alors tomber sur celle qu'il allait quitter, peut-être pour toujours, un regard mouillé de larmes... La pâleur de mademoiselle Fouquet répondait assez de ses efforts, mais elle était douée de ce courage que donnent le malheur et la souffrance. Henri serra la main de Saint-Preuil avec une émotion telle que son compagnon crut davoir l'interroger.

— Tout ce que je demande, dit-il à Saint-Preuil en s'acheminant vers le faubourg Saint-Antoine, c'est que l'on m'enferme avec mon père à la Bastille.

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