LE VOL
Huit heures du matin venaient de sonner à l'église de Saint-Sulpice, lorsque Henri Leclerc se présenta devant mademoiselle Fouquet.
Henri était si pâle, que cette pâleur effaçait la gracieuse expression de son visage; un désespoir cruel, déchirant, semblait le briser; il poussa en entrant un soupir si triste que la jeune fille le regarda avec émotion.
— Vous souffrez, lui dit-elle» oh î oui, vous souffrez, Henri. Votre père est-il plus mal, l'arrêt de ses juges serait-il déjà prononcé, ou bien le malheur n'aurait-il pu l'attendrir à votre égard? Moi aussi j'ai bien souffert en songeant à vous et a lui. Vous ne me répondez pas, vous regardez la terre d'un œil morne, votre cœur est prêt à se fondre en longs sanglots. Qu'&vez-vous ? Le ciel m'est témoin que j'ai uni mes efforts à ceux de la comtesse; j'ai prié, j'ai supplié... Madame de Lauzun doit ce matin aher elle-même trouver le roi... Toujours le môme silence ! oh ! cette fois, Henri, vous m'effrayez ; par pitié, regardez-moi ; c'est moi, c'est bien moi qui vous ai fait venir, car j'ai besoin de vous, je dois vous parler; n'étes-vous donc plus mon frère ?
— Je venais vous faire mes adieux, mademoiselle; un ordre de l'amirauté m'enjoint de regagner Brest sous peu de jours. Vous avez besoin de moi, dites-vous ; vous m'avez mandé, de quoi s'agit-il ?
— Mais de vous d'abord, malheureux enfant, de vous et de votre père... reprit-elle avec vivacité. Je donnerais tout pour qu'il vous rouvrît ses bras; j'espérais que sa haine injuste s'arrêterait au seuil de son cachot ; ah ! je le devine, elle vous en ferme l'accès ! Henri, cher Henri, auriez-vous vu votre père; et, si vous ne l'avez pas vu, où étete-vous allé dans votre chagrin et votre angoisse ? Ah i je crains pour vous les conseils du désespoir; j'ai eu tant de mal à leur résister moi, qui vous parle, qui vous plains !
— Mon père m'a maudit, mademoiselle, répondit Henri ; il ne me reste plus qu'à me faire tuer, et c'est ce que je compte faire au premier jour. Mon retour en cette ville a été marqué par une affreuse catastrophe. Mon nom est perdu, avili ; autant vaudrait que je fusse un déserteur !
— Vous, Henri, vous, si digne du bonheur et de l'estime, vous vous proclamez ici l'égal d'un lâche, vous recherchez le mépris !. Rassurez-vous, la captivité de votre père aura son ternie ; vous reprendrez bientôt votre place , glorieux et lier, sur l'escadre de Duquesnè. Pourquoi renoncer à l'avenir? pourquoi réclamer pour vous une mort, hélas ! trop prompte ? Êtes-vous donc déjà inutile à ceux qui vous aiment et que vous aimez ? Rétractez ces cruelles paroles, Henri, tout vous le conseille, et moi je vous en supplie. Je vous ai fait venir pour me rassurer moi-môme, pour faire passer en moi une partie de votre courage. Je suis à la veille de commettre une action qui décidera peut-être de toute ma vie.
• — Ah ! confiez-vous à moi, mademoiselle, employez mon bras, ma pensée à vous servir. A défaut de votie amour, c'est le seul bonheur que j'ambitionne.
— Dites-vous la vérité? consentirez-vous à m'obéir?
— Gomme à Dieu, comme à ma mère. Ma mère, ajouta
fft LES MYSTÈRES DE fc'lLE SAINT-LOUIS
Henri «vec un soupir, l'ai-je seulement connue? n'est-elle pas morte le jour fatal où je suis né? Ah! depuis ce jour, je brûle de aie donner à quelqu'un, à quelqu'un qui me rappelle au moins ma mère ! Ce qu'elle m'eût demandé, tous allez peut-être me le prescrire, vous si bonne, si généreuse! parlex, oël je vous écoute!
Mademoiselle Fouquet tressaillit à ces paroles du jeune homme; elle pâlit, hésita. Henri Tenait d'invoquer le sou- Tenir de sa mère, et, les yeux fixés sur cette image, la jeune fille se sentit faiblir elle-même à l'idée de ce qu'elle allait proposer au fils de Leclerc. En ce moment même, moment de doute et d'angoisse, son regard tomba sur la lettre de Lauzun.
Le billet du comte reposait sur la cheminée auprès du bouquet,, à demi caché par un ouvrage en tapisserie. Il s'en exhalait pour la jeune fille un parfum bizarre, tentateur; en eût dit de ces arômes périlleux du maneeailiier qui fascinent et qui endorment. Mademoiselle) Fouquet, cette fois, parut elle-même à Henri sous un aspect tout nouveau ; sa parole était brève, son sein oppressé; elle le regardait d'un air d'alarme et de défiance. Allait-il rester aurdessous de son opinion? pâlirait-il devant ce qu'elle allait lui demander? Elle lui prit la main pour s'assurer qu'il ne tremblait pas, et laissant tomber sur lui de sa prunelle un rayon perçant, elle lui dit :
— Henri, écoutez-moi, vous me répondrez après. Si, malgré les torts de votre père envers vous, torts cruels, affreux, on venait vous dire : Il se meurt, il n'a plus qu'une heure à vivre; cette heure suprême, il a voulu tous 1* consacrer; il se. repent enfin d'avoir été' envers vous dur, égoïste, injuste; il ne veut pas mourir sans vous avoir embrassé, béni sur son cœar, sa mai» tremblante dans la vôtre, son regard fixé sur votre regard, vous demandant pardon, lui, votre père, de vous avoir méconnu, wu$ offrant, devant Dieu, sa mort en expiation, refuseriez^rous d'aller à son< chevet, de vous jfcter * ses pied*, do* h» épargner von»-
même la douleur d'un tel aveu, ne le relèveriez-vous pas de son effroi par des paroles affectueuses et indulgentes? Cette scène ne serait-elle pas pour vous la scène la plus inouïe, la plus solennelle de votre existence? Eh bien, Henri, vous pouvez déjà vous croire en présence de votre père ; vous pouvez,' vous son fils, si profondément malheureux et outragé, vous représenter ce père vous tendant les bras. Un mystère fatal, impénétrable, a seul causé son erreur; mais grâce à votre passive obéissance à ce que je vais vous prescrire, le voile tombera de ses yeux, sa haine fera place aux sincères élans, aux doux transports. En un mot, Henri, vous retrouverez votre, père, votre père que je me fais fort de vous ramener, de vous rendre propice et bon ; car, à l'avenir, votre père est mon esclave, il doit m'obéir, sachez-ie ; il doit effacer, par une condescendance entière à mes désirs, tout le mal qu'il m'a causé.
— Je ne vous comprends pas, mademoiselle, répondit Henri avec étonnement; quel mal a donc pu vous causer mon père? quel pouvoir avez-vous sur lui, surtout quel besoin avez-vous d'un malheureux que vous dédaignez?,
— Il faut, Henri, reprit mademoiselle Fouquet vivement, que vous me rassuriez moi-môme, comme je vous l'ai déjà dit, pour ce que je vais tenter. Demain, oui, demain, je dois aborder un grand péril. Sans le talisman que vous seul pouvez me donner, je suis perdue.
— Vous!
— Oui, moi, qui compte triompher pourtant, qui par ce moyen venge mon père* tout en vous rendant le vôtre. Ne m'interrogez pas sur ce qui doit vous sembler une énigme; ce projet, rien ne saurait m'en détourner; contentez-vous de ma promesse. Il faut que ce soir môme, vous entendez bien, ce soir, vous pénétriez dans la maison de votre père... c'est là. qu'est ce talisman.
— Un talisman, dites-vous, et dans* sa maison ? Oubliezvous donc que les issues, ea* sont feraiées2 Les gens de jus-
tice ont apposé leur cachet partout, le concierge est constitué gardien de tous les papiers de son hôtel.
— A minuit, Henri, tous pourrez facilement escalader le mur du jardin, de la tous monterez au cabinet de votre père.
— Quoi! ce lieu secret où il avait l'habitude de se renfermer, d'où il m' écartait avec tant de soin ; ce cabinet où je vous ai vue entrer vous-même avec tant de trouble? N'importe, j'obéirai, répondît Henri avec assurance.
— Vous trouverez en ce lieu, à votre gauche, une draperie qui recouvre une vaste armoire.
— Une vaste armoire, c'est bien.
— Cette armoire est de verre, ajouta mademoiselle Fouquet en pâlissant; elle contient un cadavre*
— Un cadavre! demanda Henri plein d'effroi, de trouble, d'étonnement ; et quel est ce cadavre? que devrai-je faire? Parlez.
— Le cadavre, Henri, est celui d'une femme morte. L'art d'un embaumeur lui a conservé quelque apparence de vie ; elle est encore vêtue de ses dentelles et de ses habits; mais enfin c'est une morte.
— Et quelle est cette femme? Pourquoi mon père a-t-il chez lui ce cadavre ?
— C'est son secret. En pressant le panneau inférieur de l'armoire, elle glisse sur ses gonds et s'ouvre aussitôt
— C'est bien.
— Vous verrez, Henri, en approchant la lumière des doigts de la morte, une bague de forme étrange à sa main gauche. C'est un simple anneau de fer formant un cachet avec des armes. .
— Continuez..*
— Cet anneau, il faudra que vous le détachiez et me l'apportiez ensuite. C'est tout.
— Mais vous me proposez là un crime, un sacrilège! Voler une morte! mon Dieul
— ■ Je vous ai dit que ce talisman seul, — et cette bague
fc
en est un, — pouvait nous sauver tous deux, reprit avec assurance mademoiselle Fouquet ; hésitez-vous ?
— Je n'hésite plus, répondit Henri en fixant tout d'un coup sur elle des yeux où l'amour, le doute et l'effroi se combattaient; mais jurez-moi ici, sur cette image de Dieu même, fixée à ce mur, que si vous renoncez un jour, dans un an peut-être, à ce serment fatal que vous vous êtes fait, ce sera moi que vous choisirez, ou du moins que vous me verrez avant de vous engager par des nœuds irrévocables.
— Je vous le promets, Henri, dit mademoiselle Fouquet avec une sincère expression de noblesse; n'êtes-vous pas dès aujourd'hui l'unique confident de mes pensées? J'ai votre parole, ajouta-t-elle, comme vous avez la mienne. Demain, à une heure, ne manquez pas de me faire tenir ce gage précieux. Allez, le temps presse, et que Dieu vous accompagne !
— Dieu me punira peut-être, répondit Henri, car ce que je vais faire est bien affreux! C'est un vol!
— Vous ne volerez personne, Henri, cette bague m' appartient. La preuve, c'est que mes armes y sont gravées.
— Je respecte votre secret, dit le jeune homme en serrant la main de mademoiselle Fouquet entre le siennes; ce n'est pas vous qui me conseilleriez un crime.
— A demain donc.
— A demain.
Quand Leclerc fut parti, mademoiselle Fouquet courba les genoux devant l'image du Christ aux anges peint par Lebrun. L'encens limpide et doux que respirent les moindres détails de ce tableau, la noblesse suave et quelque peu composée de ces figures séraphiques qui ressemblent plus à de beaux jeunes hommes qu'à des substances éthérées, plongea bientôt la charmante fille dans une douce rêverie. Il lui parut bientôt que l'un de ces anges, le plus éclatant d'eux tous, avait dans son regard noyé de langueur quelque chose du cavalier qui lui avait lancé un bouquet par la fenêtre. Vers le soir, elle descendit pâle et silencieuse dans
k chapelle, où elle pria longtemps. Au coup de minuit, elle se tenait droite et immobile sur son lit, pensant à Henri Leclere et aux dangers réels où pouvait le jeter son entreprise. La nuit même, elle eut un rêve, un rfive où, par une fatalité dout il ne serait pas impossible de trouver des exemples, eJe vit ce qui s'était passé à la place Royale dans l'hôtel desert du financier.
Henri n'avait pas eu de peine £ escalader le mur du jardin, car la nait était profonde. Armé d'une lanterne sourde, et couvert de son manteau, il s'était ensuite acheminé vers le cabinet.
Le cœur du jeune homme battait avec violence ; il crut entendre un cri quand il introduisit la lame de son poignard de marine dans la serrure... après avoir rompu les scellés mis sur la porte.
Ce cri n'était autre chose que le sifflement du vent dans te' ootridor conduisant à cette pièce. Henri pénétra à tâtons dans le cabinet.
La table où se trouvaient les papiers de Leclere était en désordre; des meubles, des tableaux encombraient I» chambre, Henri posa sa lanterne sur un carton du bureau, de manière que le rayon frappât d'aplomb sur l'objet qull1 allait voir.
Prenant alors son courage à deux mains, il tira la portière en tapisserie qui couvrait l'armoire vitrée...
L'aspect de la morte produisit sur lui une impression indéfinissable; quelque temps1 il demeura devant elle, livide' et muet : une sueur froide mouillait ses mains et ses tempes.
Il considéra à loisir ce morne visage, ces yeux immobiles, ces joues dont le fard était tombé.
A la main gauche du cadavre, il vit l'anneau, et il dé* tourna la tête.
Tout d'un coup il s'opéra dans son être un sorte d'hallucination ; il eut le vertige ; il se débattit comme un homme en proie au sommeil contre un horrible cauchemar.
i*a morte s* était levée et le regardait avec un sourire bizarre. Sous ses brunes paupières brillait un feu si berçant qu'Henri se vit forcé de baisser les yeux devant elle. La morte avait une robe différente de celle qu'elle portait .tout à l'heure sous son cercueil de verre; une autre parure ornait ses cheveux; elle s'avança vers Henri, qui recula.
— Ne me reconnais-tu pas? semblait-elle lui dire avec Jbonté; je n'ai pas toujours dormi sous la terre froide. Mon haleine tendre n'a point réchauffé ton berceau, cela est virai; mais je t'ai porté neuf mois dans mon sein, j'ai pleuré, gémi, enduré mille tortures avant que tu vinsses au monde. Quand tu y es venu, moi je m'en suis allée ; j'avais accompli ma tâche. Tu m'as vue, pourtant, tu m'as vue, mon pauvre Henri, car Dieu permet toujours que les orphelins voient leur mère; tu m'as vue d'abord un soir que, jouant avec tes petits camarades, tu étais tombé dans un étang oâ tu allais te noyer ; puis, une autre fois à Messine, quand tu combattais sur ton vaisseau et qu'un boulet frappa en pleine poitrine un mousse à côté de toi. Tu te rappelles bien ce que je te dis là; j'étais vêtue comme tu me vois; je laissai, en m'évaporant dans l'air, une longue traînée blanche. En un mot, Henri, je suis ta mère, ta mère qui t'eût bien aimé l Que viens-tu donc faire ici, toi que je n'ai pas vu depuis tant de jours et tant de nuits? Tu regardes ma main, tu veux me prendre cet anneau! Henri, c'est un sacrilège I Cet anneau est bien â moi l
Et la figure crispée de la morte prit une teUe expression, que Henri sentit ses genoux ployer; il frémit, il se signa.
— Ma mère ! ma mère I balbutia-t-il avec angoisse. Ses membres étaient brisés, il tomba sur le parquet.
La terreur du jeune homme venait d'une seule chose : c'était le portrait de sa mère qu'il avait fixé. Ce portrait, bien connu de lui, gisait, au milieu d'autres cadres dispersés par les gens de justice dans le cabinet. Toutefois, en .comparant ces deux figures, celle de la morte et celle du
216 LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS
portrait, sa bouche livide s'ouvrit de nouveau, un effroi glacé s'empara de lui, et il s'écria :
— Ma mère!
Il l'avait reconnue, et il resta foudroyé.
Tout d'un coup un bruit de pas retentit dans le corridor; il se rapprochait, Henri entendit des voix. Ce bruit rappela le jeune homme à lui-môme; la réalité fit place à l'illusion, il pensa qu'un autre venait lui disputer ce vol nocturne, ce talisman singulier dont il ne pouvait comprendre l'emploi. Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin, et commença par y assujettir son écharpe. Puis, saisissant le bras de la morte, il fit couler l'anneau de son doigt en un clin d'œil.
Une seconde après, il était dans le jardin.
A peine Henri venait-il d'en escalader le mur, que la porte du cabinet de Leclerc s'ouvrit, et qu'il entra luimôme, accompagné de son ami Lecamus. Madame de Lauzun avait arraché sa grâce au roi ; il sortait de la Bastille.
Dès qu'il fut entré, Leclerc courut à l'armoire de son cabinet, tremblant, inquiet, comme s'il se fût agi pour lui de son trésor.
Tout d'un coup, le flambeau qu'il tenait à la main roula à terre, et il s'écria d'une voix désespérée :
— On m'a volé ma vengeance !
l'encens du diable.
— Eh bien, monsieur le comte?
. — Eh bien, cher Barailles?
— Encore un que je viens de renvoyer. C'est une procession, parole d'honneur ; hier c'était monsieur de laFeuillade qui venait s'informer ironiquement de votre santé, aujourd'hui c'est monsieur de Grammont. Il semble qu'ils se
soient donné le mot. — Comment va le comte depuis son accident, demandent-ils, on assure qu'il est fort mal, le diable en personne habite son hôtel, il fait avorter ses projets galants, il le raille, il le promène ! Nous venions savoir s'il était encore de ce monde, ou s'il faisait exorciser son logis? — Allez-vous-en bien vite, messieurs, leur ai-je répondu, monsieur de Lauzun dort bien tranquille; il n'y a ici ni diables ni sorciers, le temps de madame Voisin est bien fini. — Ils se sont en allés d'un air de doute, mais enfin j'ai fait mon devoir.
— Et tu as eu raison, Barailles, vive Dieu , les railleurs ne me vont pas. Je ne puis encore m'expliquer ce tour infernal, mais patience... As-tu bien sondé l'hôtel?
— De fond en comble, répondit Barailles, monsieur le comte. Ce sera, je n'en puis douter, quelque tour de ce méchant duc de Roquelaure...Mais, encore un coup, vous voilà aussi triste, aussi abattu que M. Fouquet arrêté par d'Artagnan. Un peu de courage, mordieu ! vous prendrez votre revanche. Tenez, voici vos lettres; je vais, pendant que vous examinerez votre courrier, donner quelques ordres... A propos, ajouta Barailles, vous savez que madame de Montespan passa hier pour vous voir; elle était sans doute du nombre des complimenteuses... Comme voici l'époque de la Saint-Louis, elle venait peut-être vous convier ; vous étiez sorti.
— Madame de Montespau, murmura Lauzun; ah ! si cela est, nous jouerons cartes sur table.
Barailles laissa le comte rêver tout à l'aise ; Lauzun était d'un triste à mourir. Il n'ouvrit pas même les lettres éparses sur son bureau, il craignait peut-être quelque mauvaise nouvelle. Il se représentait la mente de ses envieux le déchirant, Lavardin en tête; les uns affectant de le plaindre depuis la scène malencontreuse de sa magie blanche dans le boudoir, les autres ne craignant pas d'affirmer qu'il était fini. Les salons de Monsieur et du prince de Conti semblaient changés en autant d'enclumes où Roquelaure il. 13
forgeait ses saillies, où Charost le décriait, où Monaco voulait le faire pendre. 11 grinçait des dents à la seule idée de ne plus se voir goûté, envié, applaudi, lui qui parlait toujours aisément et à propos, que Ton évitait de heurter, à qui tout le monde cédait. Ménagé, obéi, admiré, aimé toujours, il se croyait devenu avec effroi le point de mire des plaisanteries et des sarcasmes. Que devait-on dire de lui à Versailles, si quelque bouffon de profession s'emparait de sa mystification récente? L'épée de Riom ne pouvait pas toujours le défendre, et d'ailleurs n'est-il pas des occasions où le silence est encore le meilleur parti? Le comte était en proie à ces désolantes réflexions, quand la voix de Barailles lui annonça précisément son neveu.
En faveur de Riom, que Barailles savait dévoué à son oncle autant qu'un neveu peut l'être, le digne Alsacien avait fait une exception ; toutefois, Riom fit en ce moment sur Lauzun l'effet de la tête de Méduse.
— Mille pardons, mon cher oncle, de ne vous avoir vu depuis deux fois vingt-quatre heures, dit Riom avec embarras. Vous ne pouvez vous imaginer le nombre de lances que je me suis vu forcé de rompre pour vous. A Paris comme à Versailles, on sait la chose, c'est la nouvelle du jour. — M. de Lauzun, mon cher Riom, a des armoires merveilleuses, m'a dit Charost. — Il a un esprit familier, ajouta madame de Brantas. — Il lui fait parfois faux bond, disait madame de Lude. Pour mesdames de Monaco et de Roquelaure, elles ne soufflaient mot Ce qu'il y a de pis, c'est que ce farouche d'Alluye a conté l'histoire à sa femme, et que la jolie marquise s'en est trouvée mal. Bref, on ne s'aborde plus qu'en parlant de l'aventure. Pour moi, je suis f mieux; j'ai beau leur répéter les noms de vos victimes, que je sais toutes sur le bout du doigt, ils m'envoient promener en disant : — C'était avant Pignerol I Si bien que je dois, au premier jour, aller avec Guitry au café de la Belle épée, où ils s'assemblent, afin de m'escrimer avec deux ou trois.
Lauzun avait écouté Riom avec une impatience visible. Quand il eut fini, il le conduisit, pour toute réponse, à ce même boudoir où la scène s'était passée. Agité, hors de lui-môme, il ouvrit à son neveu chacune des portes, et lui fit visiter leurs cabinets.
— Eh bien, tu le vois, aucune issue! Regarde : elles étaient là toutes trois.
— Voici bien trois cachettes; c'est vrai, dit Riom.
— Le coup de théâtre était certain.
— Certain.
— Monaco et Roquelaure devaient être anéantis.
— Oui, si le tour eût eu lieu.
— Enfin, dit Lauzun, Lavardin a pu voir de ses yeux madame d'Humières.
— Ah ! pour celle-ci, mon oncle, elle ne compte pas.
— C'est la seule, pardieul que le diable m'ait laissée.
— Le diable a bon goût, reprit Riom. Vous ne savez pas ce qu'il a fait des deux autres?
— Ma foi , non.
— En attendant, voici les nouvelles : Le maréchal d'Humières a grondé sa femme, et Lavardin Ta battue.
— Tant mieux! Enfin, Riom, tu vois si j'avais pris mes mesures. Un génie affreux, infernal, me contrecarre dans tout ; il a juré ma ruine.
— J'ai ouï dire, mon oncle, qu'il s'était passé autrefois, dans cet hôtel, des choses émerveillables.
— J'en suis peu surpris, il regarde la rue Saint-Paul où la Brinvilliers faisait sa cuisine.
— A votre place, je ferais ma ronde exactement.
— Je la fais.
— J'aurais quelques gens de M* de la Reynie. — • J'en ai trois.
— Enfin, je demanderais à l'évêque d'Agen ou à l'abbé de Dangeau, ou même au père Feuillet, trois amis de votre mère, de passer une nuit dans mon hôtel.
— C'est cela, pour le décrier. Ils n'auraient qu'à me prendre pour Satan.
— Tout de môme, poursuivit Riom, on n'a rien vu de si incroyable. Êtes-vous bien sûr de n'avoir pas donné votre âme au diable pendant que vous étiez sous les verrous?
Lauzun ne répondit pas, Barailles venait d'entrer sur la pointe du pied et avec un air mystérieux.
— Monsieur le comte, dit-il tout bas à Lauzun en le tirant à 1* écart, c'est une visite que, cette fois, je pense, vous voudrez bien accueillir.
— Laquelle? demanda Lauzun préoccupé.
— Monsieur le comte, c'est une jeune fille enveloppée d'un long voile, c'est mademoiselle Paquette... je veux dire mademoiselle Fouquet.
— Mademoiselle Fouquet, murmura Lauzun contenant à peine sa joie, fais-la monter, Barailles, je suis à elle, cours vite.
Puis, se retournant vers Riom, dès que Barailles fut sorti :
— Riom, mon ami, ne prétends-tu pas qu'on me croit indigne, à la cour, d'entreprendre encore des sièges amoureux, et qu'on veut me mettre au rang des galants éclipsés, comme la Feuillade?
— Mon oncle, c'est la vérité.
— C'est le mensonge, c'est la calomnie, Riom ! Lauzun n'est pas encore prêt à céder sa survivance. Ah I l'on assure, dis-tu, que j'ai perdu la partie ? Eh bien , Riom, tu vas voir ici, de tes propres yeux, quel démenti les femmes donnent âmes détracteurs; ouvre tes yeux et regarde d'ici la charmante fille qui entre chez moi... Tu ne crains pas, je pense, que le sorcier t'escamote; blottis-toi dans cette cachette, ou plutôt, non... cela est plus sûr... cache-toi sous cette portière en tapisserie. La personne que je vais recevoir est une perle inconnue de tous; jamais le roi ne Va vue mendier un de ses regards à Marly, à Saint-Germain. En un mot, Riom, c'est une beauté pour laquelle
Louis quitterait lui-même mademoiselle de Fontanges. Surtout tiens-toi bien, et regarde-toi comme mort. Pas un geste, un cri, quoi qu'il arrive ; je trouverai bien le moyen de te faire sortir, sans être le magicien de l'autre jour.
— Cependant, mon oncle... si on m'allait enlever.
— Tu as peur du diable, toi qui le loges dans ta bourse !
— La voici qui vient ; ah I mon oncle, qu'elle est belle.
— Motus! ne va pas l'effaroucher.
— C'est dit, reprit Riom en se cachant sous la portière de velours qu'il tira sur lui.
Mademoiselle Fouquet, en pénétrant dans le boudoir de Lauzun, sentit son courage l'abandonner. Elle allait enfin se trouver face à face avec celui qu'elle ne nommait qu'avec crainte, et dont elle s'avouait tout bas l'amour comme une faute. L'aveu qu'elle comptait exiger de lui, le comte de Lauzun consentirait-il à le faire, l' amènerait-elle à se reconnaître coupable? La seule vue de cet homme qu'elle avait connu à Pignerol produisit sur elle une impression que rien ne peut rendre; elle avait en main sa propre lettre, et le comte ne remarqua pas, sans un secret mouvement d'ivresse, que ce papier froissé, terni dans ses lignes, avait dû être relu plus d'une fois par mademoiselle Fouquet. Lorsque son voile tomba, il lui monta au visage un incarnat qui la fit plus belle. Ses yeux, plus purs que le ciel, s'arrêtèrent avec un naïf étonnement sur le splendide boudoir ; elle tint ses bras croisés. En apercevant les mythologiques peintures qui décoraient la frise de cette pièce amoureuse, elle eut un léger mouvement d'effroi, mais sa bague la rassura. Elle la fixa à la dérobée, comme une Espagnole regarde son stylet ; puis, abaissant sur le comte son regard d'ange, elle attendit que, le premier, il lui adressât quelques paroles.
Lauzun était enivré. Non-seulement il trouvait la fille du surintendant une adorable créature, mais il savait que Riom le regardait.
Elle arrivait chez lui comme une véritable bonne fortune.
Une revanche que le sort lui préparait. Il lui renouvela ses offres de service, il s* apitoya avec un rare talent de comédien sur ses malheurs. La défense de Fouquet par son ami Pelisson ne fut rien près de la sienne ; il remercia l'aimable fille de sa confiance, et, tout en la complimentant sur sa grâce, il tailla une plume, et fit mine de jeter quelques idées sur le papier. C'était un placet qui ne pouvait manquer, disait-il, de toucher le roi.
— Monsieur de Lauzun, reprit-elle avec assurance, ce n'est pas de cette lettre à Sa Majesté qu'il doit s'agir d'abord entre nous.
— Je ne vous comprends pas, répondit le comte.
— Vous allez me comprendre. Avant de défendre mon père aux yeux de Sa Majesté, il faut, monsieur le comte, que vous le défendiez devant moi.
— Que voulez-vous dire?
— Que si la mémoire de M. Fouquet vous est chère, vous devez la mettre à l'abri de tout opprobre. Il en est un qu'il n'a jamais mérité, celui de vil séducteur, et cependant, monsieur, c'est de celui-là qu'on l'accuse. Une femme, la femme d'un riche partisan de ce royaume, de Leclerc, l'ami d'Hervart, amenée chez le surintendant sous le prétexte d'une audience importante ne serait sortie de son hôtel que la honte et le déshonneur dans l'âme. Abusant de sa candeur, de sa confiance, il l'aurait traitée comme une vile courtisane. La honte et le désespoir devenus, à dater de ce jour, le partage de sa victime, l'auraient conduite au tombeau; elle serait morte sans avoir obtenu vengeance.
— Voilà une sombre histoire, répliqua le comte en affectant l'air distrait : quand ceci s'est-il passé?
— Il y a vingt ans, mais la blessure de l'homme si indignement outragé est encore saignante. Il accuse mon père de cette infamie, il l'en accuse devant moi!
— Et vous ne croyez pas à cette aventure?
— Je la crois exacte, monsieur de Lauzun, répondit ma-
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demoiselle Fouquet avec fermeté, seulement on s'est trompé sur le nom du séducteur, cet homme n'était pas mon père.
— Et qui donc? demanda le comte en cachant mal son trouble sous un masque d'intérêt.
— Celui à qui mon père avait donné lui-môme cette bague, monsieur le comte, cette bague avec ses armes.
— Ce sont bien les siennes, répondit Lauzun avec une apparente tranquillité.
— Vous les reconnaissez?
— Sans doute.
— Reconnaissez donc aussi, monsieur le comte, que ce serait le fait d'un homme pervers que de laisser peser sur une mémoire auguste et sainte pour nous deux, un crime que vous seul avez commis.
— Moi ! dit Lauzun stupéfait.
— Vous. Ne m'avez-vous pas confié que vous teniez cet anneau du surintendant? Cette bague était votre talisman, disiez-vous; monsieur de Lauzun, voici le mien ; sans lui je n'eusse pas consenti à franchir le seuil de cet hôtel, à me rendre à vos instances. Le ciel a permis que cette preuve tombât en mes mains, la nierez-vous?
— ■ Ne parlons point du passé, si vous m'en croyez, répondit le comte sur un ton d'indifférence, parlons plutôt de vous, de vous, si jeune et si belle... Je veux être ici votre secrétaire... Dictez-moi ce placet, là, sur ce sofa, vousmême...
— Pas avant que vous n'ayez reconnu votre faute par écrit, reprit mademoiselle Fouquet avec dignité. Cette accusation calomnieuse doit tomber devant votre lettre. Quelques lignes de vous rendront à mon père la justice qui lui est due, et au malheureux qui l'accusait en aveugle quelque estime pour vous si votre remords est sincère.
— Par ma foi, ma belle Paquette, répondit Lauzun en riant, vous parlez mieux que Fénelon lui-même. Je voudrais vous voir aux Célestins ou à Saint-Sulpice* Que de
conversions ne seraient pas dues à ce regard angélique, à ces mains si belles, à ces lèvres de corail ! Seulement, vous me proposez là une chose sans exemple. Ce Leclerc est un fou qui ne peut tous nuire en rien. La chambre de justice le fera pendre au premier jour, et...
— Leclerc est libre, interrompit mademoiselle Fouquet, oui, grâce aux démarches de votre mère...
— Ma mère ! ma mère l et de quoi se mêle-t-ellel poursuivit le comte avec humeur ; enfin, tant mieux pour ce maltôtier, mais je vous disais qu'il n'avait aucun crédit On ne croira pas à ce qu'il dira contre le surintendant
— Et n'est-ce donc point assez qu'il nourrisse en lui cette pensée cruelle qui le mine et qui le ronge ? N'est-ce donc point assez qu'il ait accusé un père devant sa fille ? Monsieur de Lauzun, ajouta-t-elle, en proie à un trouble qu'elle ne put maîtriser, songez-y, vous vous devez à vous-même de réparer un tort aussi constant, aussi grave. Je vous en conjure par tout ce qu'il y a de sacré, par votre mère que vous abreuvez de douleur, par le souvenir de mon père qui fut votre ami... Cette bague étreint mon doigt comme la serre d'un vautour; cette bague, sachez-le, touchait hier le doigt d'un cadavre. Ce n'est qu'à grand'peine que j'ai pu l'avoir, elle n'est pas à moi, je dois la rendre à quelqu'un. Si vous ne m'accordez pas ce que je vous demande, prenez garde ! ce ne sera plus moi, mais un autre qui viendra vous dire ici : Monsieur de Lauzun, vous n'êtes pas gentilhomme 1 Celui-là, monsieur le comte, vous ne pourrez pas le repousser, car il a sur vous des droits sûrs, imprescriptibles ! Encore une fois, rentrez en vous-même, et voyez si je suis juste. Cet aveu, que je vous demande à deux genoux, je n'ai reculé devant rien pour l'obtenir. Vous voulez, dites-vous, réhabiliter mon père, commencez donc aujourd'hui par délivrer sa mémoire d'une lâche inculpation !
En parlant ainsi, mademoiselle Fouquet s'était jetée aux pieds de Lauzun, anéantie, éperdue. Des larmes brillantes découlaient de sa paupière comme autant de perles égre-
nées de leur collier, son sein battait avec force, son désordre l'embellissait.
Le comte sentait peu à peu s'attendrir en lui ce cjgur de marbre, contre lequel étaient déjà venus se briser tant de soupirs ; il allait céder ; il songea que Riom était là sous le rideau. — Un pareil aveu me perdrait, pensa le comte. Que dirait-on de moi à Versailles, où Ton rit déjà à mes dépens? Au diable ce Leclerc, à qui j'ai fait trop d'honneur, après tout ! ne songeons qu'à sa belle ambassadrice. Lauzun , Lauzun , il faut ici appeler à ton aide toutes les puissances de ton imagination... Si je lui montrais son propre portrait crayonné par moi à Pignerol, quand elle passait dans les cours, ce portrait au-dessous duquel j'ai mis des vers I Ce diable de Riom va peut-être me trouver sentimental : n'importe, essayons ; je vais...
Lauzun n'en put dire plus ; en allant vers l'un des tiroirs d'un magnifique guéridon de porcelaine, où il comptait trouver ce portrait, un nuage étrange passa sur ses yeux ; il chancela.
— Que veut dire ceci? pensa le comte en ouvrant la cassolette que formait à l'un des angles de son boudoir un trépied doré, serait-ce cette pastille que j'ai brûlée ce matin ? Quelle singulière odeur ! Ai-je donc le vertige ? Oui, tout tourne autour de moi, continua-t-il.
Mademoiselle Fouquet semblait éprouver elle-même un alanguissement subit ; elle avait ployé son col de cygne, et passait de temps à autre sa main sur ses tempes.
— Souffrez-vous, ma belle enfant ? demanda le comte en cherchant, par un mouvement rapide, à l'enlacer de ses bras.
Elle se dégagea faiblement de son étreinte.
— Savez-vous, murmura Lauzun à son oreille, que le roi lui-même m'envierait en ce moment. Une femme jeune, belle, presque assoupie, que je tiens en ma puissance ! Vous avez raison de sécher vos larmes, je suis à vos pieds, je vous aime !
926 LES MYSTÈRES DE L'ILE SàUTT-LOGIS
La rue de Lauzun s'obscurcissait peu à peu, la vapeur légère répandue autour de lui devenait intense, pesante. Le comte porta la main à son front, sa respiration était pénible.
— De l'air ! de l'air 1 cria-t-il tout d'un coup en se précipitant vers la fenêtre qu'il ouvrit.
Un rire satanique, aigu, loi répondit seul quand il chercha des veux mademoiselle Fouquet en revenant au sofa. L'une des portes mystérieuses du boudoir venait de s'ouvrir, un bras plus prompt que l'éclair avait enlevé celle que Lauzun croyait trouver.
— Riom, s'écria Lauzun furieux en courant vers la porte dont le panneau se referma, tu l'as vu ?
— Elle, je le crois bien, dit Riom en sortant de sa cachette.
— Non, lui 1
— Tous deux, mon oncle. Mais qu'est-ce que ceci? poursuivit-il, en poussant du pied une mèche noirâtre qui fumait encore près du sofa adossé à la porte en question*
— Est-ce que je sais , moi l reprit le comte hors de lui; tout ce que je sais, c'est que je l'ai vu, bien vu.
Riom écrasa la mèche du bout de son pied ; elle répandait encore une odeur vertigineuse. Riom déclara que c'était l'encens du diable.
— Quelle figure lui as-tu vue ? demanda Lauzun à Riom.
— Mais une assez belle... autant que j'ai pu juger. C'est un grand homme pâle qui a le poignet leste. Il enlève les femmes avec une adresse...
— Malédiction ! s'écria Lauzun ; oh ! mais, cette fois... Vite, vite, Barailles, à moi, mes gens ! continua-t-il en se suspendant au cordon d'une sonnette. Que Ton sonde l'hôtel, qu'on me cherche des exempts ! Il ne sera pas dit qu'on se gausse de moi. Riom, tu vas me suivre, tu vas...
— Monsieur le comte a besoin de moi ? demanda Barailles, en ouvrant la porte avec lenteur; mademoiselle Fouquet demande peut-être son carrosse, son cocher est dans la cour»
LES MYSTÈRES DE i/lLE SAINT-LOUIS 227
— Il s'agit bien de cela, Barailles; il faut que tu coures chez M. de la Reynie, il me faut Desgrais, il me faut cinquante exempts. Qu'on cerne les issues de cette rue, qu'on tende des chaînes, que mon suisse ait Tordre de ne laisser sortir personne, excepté moi.
— Mais, monsieur le comte...
— Assez, Barailles, assez... Il est inouï que chez moi... dans mon hôtel... Mes pistolets... viens, suis-moi, Riom, suis-moi... Je vais aller moi-même me plaindre au lieutenant criminel...
Et, prenant ses armes, le comte sortit du boudoir, pendant que Barailles se tuait de lui crier :
— Mais, monsieur le comte, vos lettres t
Riom les reçut des mains de Barailles, et les remit à son oncle, dont l'exaspération était au comble.
En faisant sauter le cachet de Tune de ces lettres, sous le porche même de son hôtel, un éclair de triomphe illumina le front de Lauzun.
— Riom, cher Riom, dit-il en l'embrassant avec orgueil, tiens, regarde, je suis sauvé.
Riom prit la lettre que lui présentait Lauzun; elle n'était pas signée... Un ami du comte lui annonçait seulement que cette journée même, sur les cinq heures, mademoiselle de Retz devait gagner la Touraine, sous la conduite de M. de Brancas, un ami de sa famille. Les distractions familières à ce personnage en faisaieut un guide propice aux projets d'un amoureux. Lauzun fit mettre à l'instant ses chevaux à son carrosse, et commanda à. son postillon de prendre la route de Touraine.
-t- Je ne pense pas, dit-il à Riom, que le diable prenne la poste.