LA CELLULE
Onze heures du soir venaient de sonner, Lauzun frappa un coup sec à la porte de son hôtel, traversa la cour d'un pas pressé, et se trouva bientôt dans la première pièce où Barailles l'attendait, en lisant un tome de mademoiselle de Scudéry avec courage.
Le comte était couvert de boue de la tête aux pieds, il se dégagea de son manteau, jeta son feutre aux mains de Barailles et se promena à grands pas, en donnant les signes de la plus vive impatience. Barailles suivait tous ses mouvements avec une profonde anxiété.
— Eh bien, Barailles, parle, M. de la Reynie est-il venu ? qu'a-t-il dit?
— M. de la Reynie était absent, monsieur le comte, pour une arrestation qu'il doit faire à Saint-Germain.
— Mais ici, chez moi, n'a-t-on donc rien découvert ?
— Absolument rien, et pourtant je me suis mis à la tête de notre petite armée. Nous avons fouillé l'hôtel, ni plus ni moins que si c'était celui d'un partisan.
— Barailles, cher Barailles, je chasse de malheur, s'écria le comte, me voilà joué, joué encore une fois!
— Quoi! ce diable d'homme?..,
— Encore lui, Barailles, je l'ai reconnu au moment où je ne pouvais plus me venger. Imagine-toi qu'il avait ôté les balles de mes pistolets...
— Monsieur le comte, dit Barailles, m'a pourtant bien va les charger ce matin devant lui comme d'habitude...
— Oui, mais il t'aura vu aussi par le trou de quelque serrure... Enfin, laisse-moi, j'ai à écrire, je suis d'une colère!... Oh ! il faudra bien que la Reynie s'en môle, sinon je le fais casser ! Où diable le roi ramasse-t-il ces gens-là pour sa police?
— Monsieur le comte, reprit Barailles, n'attend pas sans doute de visites ce soir? M. de Riom ne viendra pas?
— Ah bien oui ! je l'ai laissé, il y a quatre heures, se lamentant sur la route avec mon postillon dont un des chevaux était tué. Je me suis élancé sur l'autre, que j'ai quitté à la porte Saint-Antoine.
Barailles n'osa donner aucune consolation à Lauzun, car il les eût mal reçue. Sa violence devint telle qu'il brisa plusieurs de ses meubles, une fois rentré dans son vaste appartement. Il venait d'apercevoir à la muraille le portrait de mademoiselle de Retz au milieu de plusieurs autres belles de la cour, ce portrait doublait sa rage.
Il voulut écrire, il fit jouer un tiroir, il y rencontra le dessin qu'il avait fait de mademoiselle Fouquet à Pignerol.
— Honte sur moi, murmura-t-il, devrai-je donc toujours être le jouet de cet homme? Quel est-il, après tout, pour
lutter ainsi obstinément avec moi? Sait-il que d'une seule étreinte je puis le tuer, et qu'il n'aurait pas si bon marché de moi en champ clos ! Grâce à ce misérable, me voici devenu la risée de la cour et de la ville. Oh ! mais c'est indigne, conspirer ainsi contre moi sans nuls motifs ; épier mes moindres démarches, et se cacher, n'est-ce pas le fait d'un lâche? Oui, continua-t-il dans l'exaltation de sa fureur et en frappant du poing les panneaux du boudoir où il était, cet homme est un lâche, c'est moi, moi,Lauzun, qui le lui crie. Si c'était seulement un noble adversaire, il viendrait, il se montrerait, mais il ne sait qu'une chose, se faire le laquais des femmes. C'est un tâche, un lâche l
Et la voix du comte s'éteignait dans son gosier, de larges gouttes de sueur mouillaient son front ; il laissa retomber ses mains meurtries sur le marbre de la cheminée. Son regard s'était attaché vaguement à la glace, il poussa tout d'un coup un cri de surprise.
Un homme, le front découvert, l'œil altier, flamboyant, venait de paraître au milieu môme du boudoir, il se tint debout fièrement devant Lauzun.
— Vous m'avez appelé, dit-il au comte, je suis prêt. Aussi bien que moi, monsieur de Lauzun, vous devez connaître la valeur d'une insulte, et celle-ci vaut du sang. Toutefois, avant de vider notre querelle, souffrez que je vous entretienne quelques minutes.
Le comte, éperdu, glacé, regardait encore ce mystérieux personnage, quand celui-ci fit glisser rapidement un châssis de la muraille, et prenant lui-môme un flambeau devant Lauzun, lui enjoignit de le suivre.
Le comte obéit machinalement à l'inconnu.
Tous deux descendirent les marches d'un escalier dérobé que Lauzun ne soupçonnait pas et dans lequel un seul homme pouvait passer. Le vent menaçait à chaque instant d'éteindre la lumière que portait le guide du comte, et ce vent humide paraissait venir d'une sortie souterraine. Un long corridor se présenta bientôt devant eux; il aboutissait
sous l'hôtel même à la Seine. Tout d'un coup l'inconnu prit une clef et la fit entrer dans une serrure. Le comte se trouva alors dans une vaste pièce éclairée uniquement par un bec fumeux de lampe, et dont son regard s'accoutuma à discerner peu à peu les objets.
Au milieu, se trouvait une table recouverte d'une foule de livres, d'in-folio, de papiers; sur plusieurs des livres, il y avait des armes gravées, et le comte ne fut pas peu surpris en reconnaissant celles de sa famille. Ces divers volumes étaient presque tous ouverts, remplis de notes et de marques; c'étaient des ouvrages ascétiques, des disputes, des conférences de théologie. Une cruche remplie d'eau et un morceau de pain noir étaient placés au-dessous de la table, à côté d'un cilice en pointes de fer. Dans le fond de cette cellule souterraine, Lauzun vit aussi une large croix de bois, cette croix avait du sang. En portant les yeux à la voûte, il fut effrayé de certaines sentences bizarres, toutes tirées de l'Ecriture; elles étaient peintes en noir. Une bêche et une fosse à demi creusée frappèrent aussi ses regards; il remarqua encore un fouet dont les mille cordes étaient émoussées... Le mépris de la vie humaine éclatait dans chaque détail de la cellule ; une chaise de paille, une couche de crin formaient tout l'ameublement avec la table. Cette tombe sous un palais, cet homme au iront chauve qui avait ainsi installé le cloître et les austérités chez lui, frappèrent l'esprit de Lauzun. Il ne songea pas sans une véritable frayeur à cet hôte silencieux séparé de ses plaisirs par le seul soubassement d'une voûte... Qui était-il donc, cet homme singulier, pour avoir rompu ainsi tout d'un coup avec le monde, pour se condamner à cette nuit dont lui ^seul avait le secret? Lauzun appela à son secours ce même Iregard que don Juan retrouva devant le convive de pierre, miais il rencontra des yeux ardents, intrépides. Ce corps sec et voûté par les fatigues, les misères, la privation, s'était redressé; le comte se vit tout à coup davant une de ces figures de capitaine, tels que durent être Montluc ou le
baron des Adrets. L'ensemble de l'inconnu annonçait une de ces natures vigoureuses qui ne reculent devant rien ; il eût pu être tour à tour, en Italie, condottiere; en Espagne, brigand dans les Sierras; en France, chef de parti. Une épée, la sienne, sans doute, reposait à côté d'un uniforme usé et sali. Il présenta sa chaise à Lauzun et lui dit de s'asseoir, le comte resta debout. Lauzun était courageux, il l'avait prouvé plus d'une fois ; il lui sembla au-dessous de lui de sortir de ce lieu sans avoir le cœur net de cette énigme. Résolu à provoquer lui-même un aussi important débat, il allait prendre la parole, mais son hôte commença en jetant sur lui un regard clair et perçant.
— M'excuserez-vous, monsieur de Lauzun, de vous recevoir chez moi ? Je ne pense pas que ce misérable lieu puisse jamais servir à Votre Excellence ; il lui était inconnu, sans doute; elle n'y retrouve ni l'or, ni la soie de son hôtel; mais à défaut de cette coûteuse parure, le comte de Lauzun rencontrera dans cette tombe un homme qui lui parlera franchement comme à son frère.
— Parlez donc, monsieur, dit Lauzun, je vous écoute.
— Vous êtes encore jeune, monsieur le comte, mais l'adversité, cette dure conseillère, n'a rien pu sur vous. Loin de là, elle a fait germer dans votre cœur des désirs insatiables. L'honneur, la réputation d'une femme, son repos même, tout cela n'est rien pour vous; il vous tarde de vous venger de votre passé, vous voulez dompter l'avenir! — A moi, vous êtes-vous écrié, tout ce qui peut me consoler d'un hymen pesant ! à moi tout ce qui brille et palpite dans cette cour émue encore au seul bruit de mon nom, de mes triomphes l Louis fut jaloux, injuste envers moi, il s'attend à me voir jouer le rôle d'un repenti; prouvons-lui que je suis son maître! Accourez ici, vous toutes qui vous souvenez de Lauzun, vous encore qui ne le connaissez pas ; son palais splendide vous est ouvert : l'or, comme un fleuve brûlant, inonde ses tables de jeu. Que me parlez-vous de ce qui s'est passé durant mon absence, et que m'importe à
moi que Rancé ait un habit de prieur? Mon chemin est celui de Buckingham, de Concini, de Cinq-Mars. Seulement, j'étais jadis le favori de Sa Majesté; aujourd'hui c'est ma faveur qu'on briguera : je suis plus riche qu'un prince ! Voyez si le bonheur ne m'a pas suivi : Fouquet, le surintendant, est mort de sa chute et de ses blessures, les miennes me font revivre plus fort, plus audacieux que jamais ! Cet hôtel sera pour moi comme un fort inaccessible; là, se passeront d'étranges drames; les murs en sont épais, ils étouffent bien des soupirs. Ma thébaïde, à moi, sera brillante, fastueuse, la Seine elle-même reflétera sa grande ombre; à défaut de Versailles, j'aurai encore des admirations et des envies. J'y serai seul, bien seul. J'en écarterai tout ce qui sent les conseils et la sagesse : ma mère d'abord, ma mère à qui chacun de mes désordres retombe sur le cœur ; puis ces hommes droits dont la parole seule est fune censure. 11 me faut des vices et des passions d'éclat, je 1 ne dois point déroger au Lauzun des premiers jours ! — Ainsi ]jdisiez-vous dans votre incurable folie.
— Je vous remercie, monsieur, de vous être fait ainsi le confident de mes plus secrètes pensées, répondit le comte avec un sourire ironique.
— Ainsi disiez-vous, poursuivit Saint-Preuil, comme si le ver ne rongeait pas les plus sûres solives, comme si le flot ne minait pas peu à peu, comme si la mort n'établissait pas partout son royaume et sa menace ! Monsieur de Lauzun, regardez celui qui vous parle. Pensez-vous d'aventure qu'il ait toujours ignoré la langue des hommes, qu'il ait scellé de bonne heure et volontairement sur lui la pierre du sépulcre? Demandez à Nîmes, à Montpellier, aux échos du
j Languedoc et des Cévennesl Ils vous répondront que, jeune encore, il passa ses heures entre les folles joies et la licence, voluptueux d'abord, puis blasphémateur effréné, défiant la foudre elle-même de faire trembler le cornet de jeu placé dans sa main ; puis, bientôt emporté par la fureur la plus aveugle, celle d'un religionnaire obstiné, in-
les' mystères de l'île saint-louis Mi
struisant ses propres vassaux à laver leurs bras dans le sang, dépouillant les autels tièdes encore du pas des prêtres et portant à ses lèvres un calice de sainteté ! Vous rappelez-vous cet homme dont l'évasion du château d'Amboise frappa de terreur toute la contrée, ce pale criminel dont le nom seul répandait l'effroi ?
— Saint-Preuil ! s'écria Lauzun.
— Oui, Saint-Preuil, que vous retrouvez ici courbé sous le poids de l'expiation et du remords, haïssant la vie d'une haine passionnée, macérant son corps la nuit et le jour, apportant enfin lui-même ses bras pantelants à cette croix! Oui, comte de Lauzun, c'est un misérable, un réprouvé qui vous parle. Il vous crie de vous repentir, il en est temps l Ah ! n'allez pas croire que sa lutte constante avec vous ne constituât qu'un jeu frivole, ne cherchez pas ici dans vos souvenirs à quelle rivalité futile vous pourriez attribuer mon inquisition de chaque jour, de chaque heure ! C'est à votre mère, à votre mère seule...
— Ma mère, ma mère, dites-vous?
— Mais pourquoi vous parler ici de votre mère ! Est-elle jamais descendue ici? m'a-t-elle dit : Saint-Preuil, vous veillerez sur cet homme qui est mon fils? Non, elle ne me l'a point dit ; mais moi je l'ai deviné. J'ai deviné cette douleur aiguë, profonde, véritable, que lui causaient vos désordres. Je me suis dit : Elle m'a sauvé à Amboise, moi je sauverai son fils, dussé-je m'attirer son ressentiment, sa haine ! Calviniste comme elle, je lui ai juré de me convertir; mais n'ai-je donc pas une jeunesse de sang et de crimes à expier? Ai-je le droit seulement d'approcher des mêmes autels? Non, je fus un monstre, un misérable égorgeur que Saint-Ruth eût pendu aux saules du chemin; j'ai prêché la rébellion contre mon prince, j'ai soufflé la discorde dans le Dauphiné et le Vivarais. Grâce à madame de Lauzun, votre mère, j'ai pu échapper au courroux du roi, mais je serais un lâche d'échapper à mes remords, il faut que je me punisse l Ainsi ai-je fait en enfonçant ce
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cilice aux mailles aiguës dans ma chair, vivant de cette eau et de ce pain, accomplissant ici, sous vos parquets môme, une vie de morne pénitence. Quand votre salon s'illuminait, quand tout n'était qu'orgie et danse éclatante autour de vous, quand des voix lascives se mêlaient en haut à la musique des concerts, moi je suspendais à ce clou mon habit de capitaine, j'étendais mon corps sur la cendre, j'évoquais mes fautes et ma pénitence autour de moi. Je ne craignais pas que l'air aspiré par tant de belles poitrines vînt passer alors sur moi comme une brise, qu un son de l'archet de Lulli pût me distraire ; ces lieux sont mornes, voyez ! Jamais aucun autre pas que le mien n'a troublé ces solitudes, et cependant si j'eusse voulu en sortir, moi qui connaissais de longue date les moindres détours de votre hôtel, j'aurais pu renaître à la lumière, à la vie. Du jour où je vous prêtai mon épée à Vincennes, du jour où vous me vîtes, morne et sévère, glisser comme une c.~>bre à travers le bois, de ce jour-là, comte, je commençai ma vie souterraine. Pour mériter de Dieu ce que j'en voulais, je résolus de vous disputer vous-même à Satan ! Ces femmes jeunes et* belles, que vous espériez moissonner comme des colombes, je vous les arrachai une à une, au jour le jour, opposant la ruse à la violence de votre conduite, touché de leurs périls et plus alarmé des vôtres. Je devins ainsi votre démon et votre ange, votre sauveur et votre bourreau. Si dans ce que j'ai fait, un seul motif humain a pume guider, ce ne serait, comte, que celui de la reconnaissance qu'un criminel comme moi a vouée à votre mère. Jugez-moi, vous savez tout.
Un silence glacé suivit cette confession de Saint-Preuil, pendant laquelle Lauzun, ému et troublé, se crut lui-même transporté dans un monde nouveau pour lui. Ce martyre résolu, dans un homme qui se croyait encore indigne de l'éclat d'une conversion, jetait son esprit dans un sombre étonnement. Il avait sous les yeux un cénobite et un capitaine, un homme dépassant les austérités d'un religieux et
la mission d'un prêtre. Sa fureur s'éteignit devant ce cilice, ce pain noir et cette croix. Mais aussi, peu à peu sa terreur reprit le dessus, quand il considéra ce front sillonné de veines sanglantes, ces veux qui avaient échauffé le meurtre, le pillage et l'incendie... Lauzun se souvint qu'il avait appelé Saint-Preuil d'un nom offensant, il se demanda si toute haine était morte au fond de ce cœur. Peut-être cette fosse creusée à demi allait-elle s'ouvrir pour cacher à jamais une ténébreuse vengeance. Le lieu était muet, la tombe inconnue, le meurtre sûr. Le comte ne se rappela pas sans frémir tout ce que Saint-Preuil avait été, la moindre résistance pouvait éveiller en lui des pensées farouches. Il s'avança pourtant et lui fît signe qu'il voulait sortir, tant ce lieu sinistre l'épouvantait.
— Comte de Lauzun, dit Saint-Preuil, vous êtes libre. Rappelez-vous seulement notre entretien, désormais je ne vous suis plus à charge. Cependant je dois vous dire que nos deux existences sont liées par un dessein de Dieu l'une à l'autre. Fils d'un calviniste, je n'embrasserai la nouvelle religion de votre mère que le jour où vous serez vous-même touché de vos fautes. Ma rénovation chrétienne, mon salut, sont à ce prix. Prenez garde que le ciel ne vous envoie le châtiment pour messager, tâchez que mon exemple vous suffise. Adieu, comte de Lauzun!
Ces paroles dites, Saint-Preuil ouvrit la porte à son prisonnier, qu'il accompagna pâle et tremblant jnsqu'à son boudoir.
— Dormez en paix, comte, ajouta-t-il, cette nuit, je sors d'ici. Aucune ombre inquiète ne troublera plus vos rêves; à moi la haine, à vous le monde, vivez ! Rien de ce que vous pourrez faire ne contrariera seulement l'avenir de Dieu. Votre règne incline déjà.
Il laissa le comte et disparut dans les ténèbres.
LE CABABBT DE LA BELLE ÉPÊE.
Le lendemain, il y avait foule au cabaret de la Belle épie*
Ce lieu de plaisance se trouvait non loin de l'hôtel Carnavalet. On y voyait de tout : des grands seigneurs et de pauvres hères, des suisses de bonne maison et des porteurs de chaises attendant fortune ; il s'y faisait des parties de paume, et le prince de Marsillac y venait souvent. Un certain chevalier, nommé Grimardin, y avait un jour été rossé de la belle manière par Seignelay, parce qu'il trichait an jeu, et depuis ce temps il s'était établi dans le cabaret une discipline sévère. L'hôte était un grand diable qui avait fait la guerre au bon temps ; il n'aimait que les gens d'épée. C'était peut-être à cause de cela qu'il avait pris son enseigne.
Une toile tendue sur l'arrière-partie de l'établissement, qui donnait sur un jardin, abritait un jeu de paume où les plus galants de la cour ne rougissaient pas de jouer à de certains jours, et ces jours-là le cabaret était plein.
Parmi ces hôtes assidus de la Belle épée, nos lecteurs eussent reconnu bon nombre de nos personnages.
C'était d'abord Roquelaure, à qui Ménage reprochait d'aimer l'argent (1); il espérait gagner à la paume celui du marquis d'Alluye. Lavardin y venait boire avec le marquis de Camardon, et Cavoie y avait amené Villequier. Dans un quart d'heure au plus, on y attendait le prince de Monaco, qui déjeunait chez le marquis de Grancé avec la Dumesnil, chez laquelle il allait tous les matins en pénitent, le chapelet à la main. On prétendait enfin que de Vardes, exilé pour ses méfaits, avait en ce lieu des affidés qui lui envoyaient sous main les nouvelles de la cour et de la ville,
(1) Ménagiana*
La conversation, en effet, était loin d'y chômer, et depuis l'aventure de la duchesse de la Ferté avec M. Lavocat, celle du comédien Baron et de madame de Bertillac, il n'était question en ce beau lieu que d'assaisonner son prochain à la belle sauce.
Roquelaure commençait le branle par une histoire assez verte sur madame de la Ferté et le chevalier de Lignerac, quand Lavardin lui frappa sur l'épaule impertinemment :
— Mon cher duc, lui dit- il, quoi que vous puissiez conter, cela ne vaudra pas l'histoire de mademoiselle de Retz.
— Son enlèvement ! reprit le duc, piqué ; allons, c'est de l'histoire ancienne, monsieur de Lavardin !
— Vous la saviez? demanda Lavardin interdit; c'est cependant Riom qui me Fa contée ce' matin môme, à l'auberge des Trois cuillers.
— Et madame de Lesdiguières m'avait donné tous les détails de la chose dès hier soir. Monsieur de Lavardin, levez-vous plus tôt une autre fois.
Lavardin se mordit les lèvres.
— Madame de Roquelaure, reprit-il, peut seule consoler M. de Lauzun de cette aventure.
— Et pourquoi cela, je vous prie, monsieur de Lavardin?
— Parce qu'elle était cachée, bien cachée, monsieur de Roquelaure, dans l'un de ces cabinets où nous n'avons trouvé que madame d'Humières.
— En ce cas, c'est mal à elle d'avoir abandonné la mar réchale. Elle vous eût aussi épargné ses coups de griffe,
— Monsieur le duc, reprit Lavardin, savez-vous que depuis votre duel à Vincennes, vous vous croyez un personnage, à ce qu'il paraît?
— A ce qu'il paraît, monsieur de Lavardin, vous croyes que M. d'Humières est aveugle! Allez, il sait bien d'où vous vient ce nœud de pierreries et ce gland d'épée que vous avez là.
— - Et moi je sais aussi d'où vous vient votre faconde.
fie LES MYSTÈRES DE L'ILE SAWT-LOUIS
— Et d'où cela? me le direz-vous?
— De votre parti pris de ne pas vous battre, quand même. Croyez-moi, restez paisible.
— Nous sommes en pleine paix, monsieur de Lavardin ; je n'ai vu qu'une affaire depuis longtemps, votre duel de l'autre jour avec madame d*Humières.
La querelle allait s'échauffer, quand Seignelay et Camardon s'interposèrent.
— Laissez parler ce cher Roquelaure, dirent-ils ; de Yardes est exilé et nous n'avons plus que lui.
— N'y a-t-il pas, cher duc, quelque bonne histoire en l'air? demanda gaiement Gamardon ; pour moi, je m'ennuie tant, que je voudrais me faire Turc.
— Par ma foi ! dit Roquelaure à Gamardon, je n'en sais qu'une, arrivée, je crois, à la dernière foire de Saint-Germain, où votre femme se trouvait.
— Laissez mademoiselle de Laval en repos, reprit Camardon, enchanté de couper court, et donnez plutôt votre attention à ce merveilleux équipage qui s'arrête en ce moment-ci au bout de la rue Culture-Sainte-Catherine. Le duc de Foix et le prince de Marsillac n'ont rien de plus beau. Quel est donc le riche seigneur...
— Je gage pour le comédien Baron, dit Seignelay; la Bertillac a vendu pour lui ses pierreries le mois dernier...
— Y pensez-vous? le carrosse a des armoiries superbes.
— C'est un carrosse de la cour.
— Oui, ma foi; mais tous ses mantelets sont abaissés.
— Je vous donne en cent» dit Roquelaure, qui avait fait quelques pas vers la voiture et s'en revenait tout essoufflé, qui vous allez voir passer dans cet équipage?
, —M. le Prince l
— M. le Dauphin! #
— Non, messieurs : M. de Lauzun !
— Laissez donc !
— Et il n'est pas seul, poursuivit Roquelaure, il est avec une dame.
M. de Monaco s'approcha du groupe des causeurs, Roquelaure le remarqua.
— Arrivez doue, cher prince; il y a du Lauzun en l'air. Un tête-à-tête nouveau, mystérieux; j'ai reconnu sa voix, il causait avec une dame : voyez plutôt. Le carrosse s'est arrêté à la porte du magasin de la Belle brodeuse; les commis leur apportent des étoffes miraculeuses. La voiture, je gage, va repasser par ici; tenons-nous bien. Quand le duc se trouvera en face de nous, nous pousserons un grand cri. Il sera effrayé, il mettra la tête à la portière; le mantelet levé, nous verrons avec qui il est.
— Bravo I s'écrièrent en chœur Seignelay, Camardon et Lavardin, ravis de s'atteler à quelque nouveau tour de Roquelaure; mais êtes-vous sûr au moins que ce soit lui? Ce n'est pas là sa livrée.
— Vous commettez là une grande imprudence, messieurs, objecta le prince de Monaco, qui tremblait de tous ses membres; cette voiture n'appartient pas à M. de Lauzun.
— Rassurez-vous, répondit Roquelaure à l'oreille du prince de Monaco, ce ne peut être la princesse ; elle est à l'île Adam, vous le savez comme moi.
Malgré cette assurance, le prince de Monaco ne vit pas sans une secrète inquiétude les chevaux repartir en prenant tout d'un coup le pas au lieu de l'amble, comme si le cocher eût eu des ordres. Roquelaure avec sa bande se tenait prêt à crier, mais il n'en fut pas besoin ; arrivé devant le cabaret de la Belle épée, les mantelets de la voiture se levèrent tout d'un coup, et l'on put voir Lauzun en compagnie d'une dame fort splendidement parée. Une vive rougeur couvrit ses traits quand elle s'aperçut du tour indigne que le comte lui avait joué en la faisant voir avec complaisance aux seigneurs les plus caustiques de la cour. De sa main tremblante elle se hâta de tirer les rideaux de la voiture. \ — Madame de Montespan 1 s'écrièrent à la fois le prince
Ê Monaco, Roquelaure, Seignelay, Camardon et Lavar-
— Pour le coup, voilà qui est magique, reprit Cavoie en sortant, la raquette en main, du jeu de paume. Qui eût pu
. croire qu'ils se seraient jamais réconciliés? Le serpent et la couleuvre!...
— Vous ne connaissez pas M. de Lauzun, tous tant que vous êtes. Il sait profiter à merveille des caprices du maître, et celui du roi pour mademoiselle de Fontanges lui aura sans doute ramené la Montespan. N'y a-t-il pas bal demain chez elle, et le comte ne lui manquerait-il pas ? Elle \ient de faire ses emplettes avec lui, il aura taillé en plein drap.
— Tout de môme, dit Monaco, voilà qui est bien osé 1 Sortir avec lui dans son plus magnifique carrosse !
— Elle enrage que nous l'ayons vue, cette chère marquise, elle qui enrage assez déjà de mademoiselle de Fontanges et de sa grossesse. Que pouvait-elle dire à Lauzun? Le temps de leurs amours est bien passé.
— M. de Lauzun, reprit Roquelaure, racontait peut-être à la marquise l'une de ses dernières expéditions. Il n'est pas toujours malheureux, croyez-le bien. Hier encore, ma foi, oui, pas plus tard qu'hier, j'ai vu, de mes deux yeux vu... Mais, est-ce que monsieur prendrait intérêt à cette histoire? poursuivit le duc en apercevant un jeune homme qui se rapprochait du groupe où il pérorait.
Ce nouveau venu était si pâle, que le duc se sentit saisi malgré lui d'un certain trouble en le regardant. Toutefois, comme le cercle d'auditeurs qui lui était habituel paraissait avide de le voir continuer, il reprit :
— C'était hier, oui, sur les deux heures...
La physionomie du jeune homme exprimait une horrible anxiété. Sa main impatiente tordait le bout de sa cravate, sa poitrine était oppressée.
Le duc continua :
— Hier donc, deux heures, et comme je me rendais à l'Arsenal pour y voir le gouverneur, je vis une ombre rapide glisser à côté de moi. C'était une jeune fille, belle
comme l'aurore ; elle avait beau tenir son voile abaissé, le vent me servait presque aussi bien que Bontemps sert le roi. Elle marchait si vite que j'avais peine à l'atteindre. Au tournant du pont Marie, il survint par bonheur un embarras de charrettes. Je me glisse avec mon agilité ordinaire, la belle s'était arrêtée. Je pus voir alors une charmante créature, aussi belle, plus belle qu'aucune de la cour, qui regardait avec un soupir les fenêtres de Lauzun. Ma première pensée, je l'avoue, fut de me jeter à sa tête et de lui décocher les compliments usités en pareil cas; mais une petite moue dédaigneuse me prouva qu'elle me trouvait sans doute moins beau que l'ancien favori de Sa Majesté. Je ne sais pas même si, dans sa précipitation à gagner le quai d'Anjou, elle ne me donna pas un léger coup de coude; ce qui est sûr, c'est que je la vis frapper à la porte de l'hôtel avec une rapidité qui me surprit.
Etourdi de son coup de coude ou de sa grâce, je demeurai là, à la porte, une grande heure, me demandant si elle n'allait point sortir, et si Lauzun, d'aventure, la faisait peindre. La pluie survint pendant ma faction , et quand je demandai au suisse du comte si la belle comptait demeurer longtemps, il me répondit en m'indiquant du doigt Riom et Lauzun qui allaient monter en chaise de poste dans la cour. Donc, la belle enfant avait accepté l'hospitalité du comte, elle avait fait élection de domicile à l'hôtel de l'île. Si ce n'est pas là une bonne fortune que Lauzun m'a volée, je ne veux pas avoir fait le siège de Gravelines.
— Mais son nom, son nom? demandèrent en chœur les assistants.
— Attendez donc... son nom... je l'ai écrit là, sur mon carnet. Oh I je suis un homme d'ordre.
C'est, reprit le duc, en ouvrant son calepin, un nom plébéien s'il en fut, la fille ou la nièce d'un financier de la place Royale, à ce que j'ai pu en découvrir; oui, parbleu, voilà le nom : Mademoiselle Leclercl
— Vous en avec menti, monsieur le duc! s'écria l'un des auditeurs de Roquelanre, dans lequel il n'eut pas de peine à reconnaître le jeune homme qui semblait suspendu à ses paroles.
Tous le* regards se portèrent alors sur lui, et l'on vit un jeune enseigne de bonne mine, les cheveux au vent, la main sur la garde de son épée.
Henri Leclerc, — c'était lui, — s'approcha du duc et lui dit à demi-voix :
— Monsieur le duc, je suis militaire, prouvez-moi que ▼ous Têtes ou que vous l'avez été.
La voix de Henri était brève, impérieuse, irritée... Le duc se troubla, mais reprenant bientôt son assurance :
— Vous savez aussi bien que moi, monsieur, que ce que vous demandez est impossible. Je suis placé trop haut pour vous rendre raison, et votre folie suffirait à vous faire destituer, peut-être môme renfermer à la Bastille.
— N'importe, monsieur le duc, répliqua Henri avec assurance, je suis prêt à me dépouiller de mon uniforme pour vous faire rétracter. Ce que vous avez avancé là est un mensonge; oui, monsieur, un mensonge, car je connais celle que vous déshonorez, publiquement. Mademoiselle Leclerc n'a pas mis le pied chez le comte de Lauzun !
— Puisqu'il faut vous donner des preuves certaines, reprit le duc, je veux bien vous dire que ce mouchoir ramassé par moi...
Et le duc fit voir au jeune homme un mouchoir brodé, qu'il avait, disait-il, ramassé dans cet embarras de charrettes au pont Marie. Henri le reconnut pour avoir trouvé le pareil chez son père et l'avoir porté souvent à ses lèvres. Un nuage passa sur son front et sur sa vue ; il eût préféré un coup de poignard à ce qu'il souffrait. La veille, il avait apporté la bague à mademoiselle Fouquet, en lui faisant promettre de la lui rendre dès le lendemain, qu'en avait- Bile fait? où s'était-elle rendue? Ce matin même, Henri, épuisé par l'insomnie et la fièvre, Henri, qui n'avait pas osé
rentrer chez son père, dont il avait cependant appris la dé» livrance, s'était rendu de bonne heure chez madame de Lauzun. La comtesse était sortie; pour mademoiselle Fouquet, elle était en conférence avec une personne qu'on ne put parvenir à lui nommer. Ce mystère acheva de briser les forces de Henri, il se retira les larmes aux yeux, le désespoir dans le cœur. C'était sur ces entrefaites que le jeune enseigne venait d'entrer au cabaret de la Belle épée, et qu'il recueillait les paroles de Roquelaure. Pressé d'en finir avec le duc, il reprit :
— Je consentirai, monsieur, à désavouer mes expressions, si vous me donnez ce mouchoir.
— Qu'à cela ne tienne, dit le duc, mais je ne vois pas trop...
— Comment 1 s'écria Henri, vous ne voyez pas qu'avec cette preuve, je puis remonter à la source du mensonge! Oui, monsieur le duc, j'irai trouver le comte de Lauzun, je lui dirai... Mais où le trouver? poursuivit Henri, me recevra-t-ii? ne m'écartera-t-il pas? Cependant, monsieur le duc, il faut que je le voie, que je lui parle... Ohl mon Dieu ! ne se trouvera-t-il donc ici personne qui veuille aider un misérable jeune homme pressé de démasquer un imposteur ou un lâche !
— Disposez de moi, jeune homme, dit à Henri Leclerc une voix assourdie par la haine et par la rage. Je suis le marquis d'Alluye, gouverneur d'Amboise.
— Diable! dit Roquelaure à Henri, vous avez là un brave compagnon, mon jeune ami.
— Je m'offre à monsieur pour son second, dit Lavardin.
— Y songez-vous, messieurs ! le roi défend les duels, reprit Seignelay.
— Je suis là pour en dégoûter, ajouta Cavoie. La Bas» tille m'aurait encore sans mademoiselle de Cotitlogon...
— Messieurs, fit Roquelaure, ceci ne doit pas nous empêcher de jouer à la paume. Pour moi, j'ai assez de mes affaires sur les bras, je me démets volontiers du rôle de
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témoin. Ce jeune homme trouvera d'ailleurs M. de Lauzun au bal de demain chez la marquise.
— Et je vous y présenterai, reprit d'AIluye. À dater de ce jour, je vous protège, monsieur.
D'AIluye et Lavardin sortirent en échangeant entre eux un signe d'intelligence. Henri Leclerc les suivit.
— Il faut vous mettre en armes, reprit d'AIluye une fois dehors, notre homme est rude.
Tous les trois entrèrent chez Rivalot, ancien écuyer de Monsieur, qui se faisait honneur d'avoir montré l'escrime à Bussy.