Ouvrage cité, p
INTRODUCTION G3
mon souffle qui les rendoit passionnées. La dame de la Palude, mère de Magde- Icine, a été fascinée comme tant d'autres; mais Magdeleine a été prise pour moi d'un amour insensé, et s'est abandonnée à moi, soit au sabbat, soit hors du sabbat.
« J'ai été marqué au sabbat de mon consentement, et j'ai fait marquer Magdeleine à la tête, au cœur, au ventre, aux cuisses, aux jambes, aux pieds, etc. : elle a encore une aiguille dans sa cuisse... '. »
On n'eut garde de faire rechercher cette aiguille. Le parlement, suffisamment édifié, prononça son arrêt, et le 30 avril 1611, Louis Gaufridi, après avoir été publiquement dégradé k Aix sur un échafaud, fut conduit par le bourreau dans toutes les promenades et par tous les carrefours de la ville. Le patient, tète et pieds nus, la hart au cou, tenant en main une torche ardente du poids de plusieurs livres, marchait au milieu de la foule qui encombrait partout la voie publique. On le fît arrêter en face de la grande porte de l'église métropohtaine, afin qu'il demandât pardon à Dieu, au roi et à la justice. Le terme de sa voie douloureuse était la place des Prêcheurs, où l'on avait dressé le bûcher. Arrivé là, il fut livré aux flammes, et ses cendres encore chaudes furent jetées au vent.
Personne ne plaignit cet innocent et ce prêtre. Les confessions que sa propre folie lui avait dictées paraissaient une preuve surabondante de son crime de magie. Il est certain, néanmoins, que ses deux misérables accusatrices n'étaient que des folles en proie à la démonolàtrie ; la lecture des procès-verbaux dressés parles exorcistes et contenus dans les Confessions faites par messire Louis Gaufridi suffît à démontrer l'état des facultés intellectuelles de Madeleine de Mandol et de Louise Capel. La première de ces malheureuses resta plus tard malade, et on la voyait, trois mois après l'exécution de son prétendu amant, errer, pieds nus, dans les rues de Garpentras, en demandant l'aumône de porte en porte. D'autres fois elle allait ramasser du menu bois dans les forêts et elle distribuait aux pauvres le peu d'argent qu'elle se procurait ainsi. N'était-ce pas là comme une expiation de son crime que lui imposaient les remords de sa conscience ?
L'effroyable affaire du prêtre Gaufridi, devenue l'entretien de toutes les communautés religieuses de France, eut bientôt son contre-coup à l'autre extrémité du royaume. En 1613, les démons, qui avaient déjà tourmenté, soixante ans auparavant, les filles de Sainte-Brigitte à Lille, rentraient dans le même cloître avec un renfort considérable, et y exerçaient des vexations si monstrueuses qu'on n'en avait pas encore vu d'exemples.
1. Confessions faites par Messire Louis Gaufridi, prêtre en l'église des Accoules de Marseille. Aix, pièce de 14 pages in-12.
Plusieurs des religieuses de Sainte-Brigitte, en proie à cette possession, avaient assisté, à Aix, aux exorcismes de Madeleine de Mandol ; c'est un fait que nous apprenons de Michaëlis lui-même ', lequel, appelé à présider de nouveau aux exorcismes qui se firent encore au cloître de Sainte- Brigitte, ne paraît pas se douter que le mal ait pu y pénétrer par cette voie. Du reste ce mal était vraiment prodigieux, d'après ce que rapporte J. Lenormand :
« On voyoit quelques-unes des filles possédées du diable, les autres troublées en leur esprit, les autres avoir en horreur la confession, les autres tentées de désespoir, les autres d'un esprit d'impatience, les autres languir, les autres mourir, les autres diversement affligées. Les pauvres filles, à peine étoient-elles entrées dans ce monastère, que l'on remarquoit en elles un notable et périlleux changement; à peine en étoient-elles dehors, qu'elles se trouvoient en pleine guérison ^. »
On remarquera que l'historien que nous citons distingue, dans cet exposé, les maladies de divers caractères et la possession. Il ne reconnaît que trois possédées parmi les religieuses de Sainte-Brigitte; mais les affections des autres accusent également une cause surnaturelle. Il s'agissait de trouver l'auteur de tous ces maléfices.
Une des religieuses, entourée jusque-là d'une grande réputation de vertu, la sœur Marie de Sains, devint tout à coup suspecte de pratiquer secrètement la magie. Elle protesta de son innocence, et l'official qui l'avait fait arrêter ne put d'abord rien établir contre elle. Mais au printemps de 1613, pendant que Michaëlis exorcisait avec zèle à Sainte-Brigitte, trois religieuses reconnues pour possédées nommèrent expressément Marie de Sains, comme celle qui avait introduit les nouveaux démons dans le couvent. Cette fois, l'accusée se troubla, et, décidée à ne plus rien nier, elle ne ménagea ni elle ni les diables.
« Elle causa, dit Lenormand, par ses révélations, un tel élonnement, que Mgr l'archevêque de Matines, personnage de singulière marque aux Pays-Bas, âgé de soixante et dix ans, dit en pleine assemblée des notables, qui, par commandement des archiducs, étoient réunis pour cette présente afTaire, que, depuis qu'il étoit au monde, il n'avoit jamais rien ouï ni entendu de semblable, et que les péchés et abominations de Marie de Sains étoient au delà de toute imagination'. »