Page
Continuation des phénomènes de la possession diabolique. — Miracles d'Élisabeth Blanchard. — Gaston d'Orléans. — Lord Montagu. — Miracle de la mère prieure. — Expulsion des démons Lévialhan , Isaacarum et Béhémot. — Le P. Joseph. — Malheurs arrivés à la possession. — Sa dernière phase. — Fuite définitive de tous les diables de Loudun.
Reprenons la suite de ce récit, c'est-à-dire riiistoire de la possession des Ursulines.
Il semble que le supplice d'Urbain Grandier eût dù mettre fin à la démonomanie de Loudun ; cependant on continua, après ce terrible dénouement, à s'occuper des Ursulines possédées, et ce n'était plus pour venger Richelieu.
Le nombre des possédées parut même s'accroître, après la mort de Grandier, d'une manière considérable, soit dans le couvent, soit dans la ville ; toutefois, la supérieure parmi les religieuses, et Élizabeth Blanchard parmi les séculières, ne furent dépassées par aucune autre dans la violence de leurs convulsions, ni dans la qualité de leurs miracles.
Elisabeth Blanchard était, on s'en souvient, la malheureuse qui avait accusé Grandier, qu'elle n'avait jamais vu, de lui avoir, comme magicien, procuré des jouissances criminelles. Trois jours après l'exécution de Grandier, Élisabeth Blanchard, après avoir reçu la communion de la main d'un carme, le P. Thomas, se sentit de nouveau agitée par un de ses six diables, qui ne voulut point dire son nom. Dans cette agitation, l'hostie, retenue par un de ses bords, et élevée sur la lèvre inférieure de la possédée, fut vue par tous les assistants, rouge et marquée de sang en plusieurs endroits.
Interrogé en latin, le diable répondit en français : <( Que c'était le sang de Jésus-Christ, ainsi répandu sur la sainte hostie, pour convaincre les impies et les incrédules, qui disent que ce n'est que du pain. » Ceci était à l'adresse des réformés, fort nombreux à Loudun.
LES DIABLES DE LOUDUN
Le miracle que le démon expliquait de cette manière, fut confirmé par un miracle nouveau que fit le même démon. Deux moines, placés assez loin de la possédée, convinrent entre eux, tout bas, d'un mouvement qu'elle ferait dans un acte d'adoration qui lui serait commandé par l'exorciste : c'était une épreuve qui devait faire connaître si elle était réellement possédée. Elle fit en effet ce mouvement, ou, du moins, les deux récollets protestèrent qu'elle l'avait fait, en disant : « J'adore le précieux sang de Jésus-Christ, à présent. » Il était ainsi prouvé que les démons connaissaient ce qui se passait en secret. L'exorciste prit l'hostie sanglante, et, suivi de tout ce qu'il y avait de gens persuadés et fidèles, il la porta en procession au couvent des Carmes.
En fait de miracles, on n'est jamais assez persuadé : ni les fidèles ni les exorcistes ne voulurent donc en rester là, et le lendemain, dans un nouvel exorcisme, on les voit revenir sur ce sang, porté si triomphalement dans l'église des Carmes. Nous empruntons à Aubin le récit du singulier exorcisme d'Élisabeth Blanchard fait dans cette église.
<< On demande au démon, dit Aubin : « De quelle Église crois-tu l'autorité? » l^oint de réponse à cette question, mais l'énergumène s'écrie de son propre mouvement : « J'ai bien à faire de parler de ce sang. — De quel sang ? lui dit l'exor- « ciste. — Ce n'est pas de ton sang, mais c'est le sang d'un maître qui est tout- « puissant. — Je te commande, par la vertu de ce sang, de me dire quel est ce « puissant maître. — Je ne te répondrai point sur ce sang-là. — De qui est ce sangce là ? — J'enrage, tu le sais bien, conserve-le bien, afin qu'il ne soit pas gâté ; tu « en répondrais, il en faut servir Dieu... » Elle prononça ces paroles en jurant horriblement le saint nom de Dieu. L'exorciste continue : « Pourquoi ce sang? — Dieu « a fait cela afin qu'on rende plus de révérence au saint sacrement ; je suis obligé « de le dire par la toute-puissance de Dieu. — De qui est ce sang-là qui te tour- « mente si tu n'obéis... ? — Tu le sais' je le dis hier, je ne saurais le dire sans « souffrir du mal. » Elle ne prononça ces paroles qu'après avoir grincé des dents, tourné les yeux et parut souffir quelques convulsions. L'exorciste insiste : « Dis-le « afin que les assistants l'entendent maintenant. — Nous ne saurions songer à Dieu « que cela n'augmente nos peines ; j'enrage. » Elle renia Dieu en achevant cette dernière réponse. « De qui est ce sang? — C'est le sang... » Là elle s'arrêta tout court, et tomba dans une nouvelle convulsion. « De qui est ce sang qui fut répandu « hier ? — C'est le sang du Fils de l'homme. — Et qui est ce Fils de l'homme ? — « C'est le sang du Fils de la Vierge, j'enrage, je ne le dirai pas, cela me fait « enrager. » Là-dessus elle fit des grimaces affreuses et des cris épouvantables. « Qui est ce Fils de la Vierge ? — C'est le petit poupon. — Qui est celui-là? — C'est « le petit Jésus. » Les convulsions l'interrompirent de nouveau. « De qui est ce sang « qui fut hier répandu? — C'est le sang de Jésus-Christ. » Elle s'arrêta encore tout court, et l'exorciste lui ayant encore commandé d'adorer, pour marque qu'elle avait dit la vérité, elle se leva et alla se mettre à genoux sur la dernière marche
d76 LES MYSTÈRES DE LA SCIENCE
de l'autel, où elle étendit ses bras en forme de croix, la paume des mains tournée en dehors, la tête baissée, et la face contre terre. Le carme lui ordonna d'adorer de paroles bien proférées : « J'adore, dit-elle, le sang de Jésus-Christ qui fut répandu « hier pour les incrédules. — Poursuis, » dit l'exorciste : ce dernier mot, qui montrait un peu le bout de l'oreille, ayant été relevé par un des assistants, qui dit que cela signifiait qu'elle n'avait pas encore récité tout ce que contenait son roUet, le commentateur téméraire n'eut que le temps de se retirer en se glissant promptement au milieu de la foule. Cependant la possédée poursuivit : « Il répandit hier « son sang pour les incrédules, afin qu'on ne croie pas que ce soit un fourbe. Dieu « au jour du jugement les condamnera, et lors apparaîtra son courroucement, et « ils seront plus damnés que les diables ' »
On alla faire à Laubardemont le compte rendu de cet édifiant dialogue et du grand miracle qui s'était accompli la veille. Il se transporta aussitôt au couvent des Carmes, avec le procureur général Deniau et le greffier de la commission. On leur présenta l'hostie, qu'ils virent encore marquée, en divers endroits, de sang desséché. Laubardemont alla dresser lui-même un acte de ces faits, mais il se contenta de faire signer par tous les assistants celui qu'un carme présenta tout préparé ; après quoi l'hostie fut renfermée dans un petit tabernacle, dont il prit la clef.
Les phénomènes de la démonomanie continuèrent de se manifester à Loudun, pendant une durée de plus de cinq ans après la mort de Grandier. Outre l'inconvénient de beaucoup de répétitions qui n'apprendraient plus rien au lecteur, le récit de ces scènes nous conduirait trop loin. Nous nous bornerons à signaler ce que les exorcismes ont produit de plus étrange dans cette dernière période, et nous passerons, dans ce but, à ce qui s'accomplit, au moins de mai 1635, en présence de Gaston, frère du roi Louis XIII.
Frappé des merveilles que l'on racontait touchant les miracles de ces nouvelles possédées, Gaston d'Orléans voulut en être témoin par lui-même. Il se transporta à Loudun, et assista aux miracles d'Élisabeth Blanchard, qui, d'ailleurs édifièrent complètement ce faible personnage. On trouve le récit détaillé de ces miracles dans une relation qui fui publiée à Poitiers, sur la visite du duc d'Orléans à Loudun, et dont nous donnerons seulement l'extrait suivant :
« Le démon, l'ennemi de la Vierge, parut, selon le commandement que lui en fit le P. Elysée, capucin, son exorciste ordinaire. Il assoupit l'énergumène et la rendit maniable comme une lame de plomb. L'exorciste lui plia ensuite le corps en diverses façons, en arrière et en avant, et des deux côtés, de façon qu'elle touchât presque la terre de la tête, le démon la retenant dans la position où elle avait été mise jusqu'à ce qu'on la changeât, n'ayant durant ce temps, qui fut assez long.