Voici la traductiou de cette épitaphi
tt Celui qui a employé sa vie au service de Dieu et de la religion a toujours assez vécu.
Ici repose François de Paris, diacre de Paris, qui, dès son enfance, plein de l'Esprit- Saint et occupé de Dieu, à l'exemple de ses parents, l'a toujours servi avec fidélité.
« Quoique l'aîné de sa famille, il a refusé les marques de distincUon de ces ancêtres; la pourpre de ses pères et ce que le monde a de plus briUant, étant par sa rare piété au-dessus de tous ces titres.
« Véritablement pauvre au milieu de toutes ses richesses, par un saint détachement d'esprit, il a distribué aux indigents ses revenus, ainsi que le prix de ses meubles les plus précieux, et a voulu être inhumé dans le lieu de leur sépulture.
« A l'imitation de saint Paul, il préparait lui-même sa nourriture Dans l'ordre du diaconat, il instruisait les clercs que ses supérieurs avaient confiés à ses
Les miracles commencèrent au cimetière de Saint-Médard avavant même l'érection de cetle tombe. On cite comme le premier miracle de cette catégorie celui qui fut opéré sur un fripier, nommé Pierre Lero. Depuis deux ans, ce pauvre homme avait à la jambe gauche plusieurs ulcères contre lesquels maître Janson, le chirurgien ou le barbier qui le soignait, avait perdu ses saignées, ses purgatifs et ses clystères ; à ces moyens avaient succédé des emplâtres, des onguents et des cataplasmes, le tout sans plas d'effet.
Au mois de septembre i 727, Lero, sur le conseil d'un de ses amis, honorable fabricant de boutons, s'achemina vers le cimetière de Saint-Médard, où il n'arriva qu'avec beaucoup de peine, apppuyé sur les bras de ses deux garçons de boutique. Il s'agenouilla sur la terre qui couvrait la cendre du diacre, et donna douze sols à une bonne femme patentée ad hoc, pour lui faire une neuvaine. 11 donna douze autres sols au sacristain pour faire dire une messe ; ce dernier lui remit par-dessus le marché un petit morceau de la couche du saint diacre, en lui recommandant de l'appliquer sur sa jambe et de se tenir au lit dans un parfait repos ; ce que Loro observa religieusement.
Le cinquième jour ne s'était pas écoulé que l'honnête fripier sentit que sa jambe allait mieux. Le dixième jour, la neuvaine était révolue, il put se lever. Ainsi le malade était guéri, ce ne pouvait être que par un miracle du diacre Paris. C'est du moins de cette manière que l'on raisonna rue de la Tonnellerie, où demeurait le fripier ; et c'est ainsi que l'on conclut rue Bourg-l'Abbé, où habitait le fabricant de boutons. Quant à la bonne femme aux neuvaines et au sacristain, ils n'eurent garde de se prononcer autrement.
soins, rempli qu'il était de cette science divine qu'il avait puisée dans les Saintes Écritures, étant lui-même le modèle du clergé.
« Craignant la réputation que sa vertu pouvait lui acquérir, il choisit dans celle paroisse une retraite profonde, et fît en sorte de n'être connu que de Dieu seul, étant toujours supérii'ur aux attraits de ce monde flatteur.
« Il faisait ses délices de la pénitence; il ne vivait que d'un pain grossier et d'eau; il y ajoutait quelquefois des légumes et ne mangeait qu'une fois le jour. C'est ainsi qu'il a vécu plusieurs années, et qu'il a été victorieux lion rugissant.
« Il couchait par terre et passait les nuits à prier, ne prônant qu'un peu ne sommeil, étant véiitablemeut un homme de privations.
'< Enfin, il est mort en paix, le l^' mai 1727, âgé de 37 ans, en embrassant la croix, à laquelle il avait été si étroitement attaché pendant sa vie, le visage serein et dans la joie, plein de foi et d'espérance de se voir réuni avec Dieu, et étant plutôt consumé parle feu de sa charité que par celui de la fièvre. On peut l'appeler avec justice une innocente victime de la pénitence.
'< M. Jérôme Nicolas de Paris, conseiller au Parlement de Paris, a fait mettre cette épitaphe sur le tombeau de son frère, pour donner quelque adoucissement à sa douleur, corrigée et tempérée par la foi. »
l. Salgues donne cette expression comme historique, parce qu'elle a été employée littéralement par des gens d'église, dans une circonstance analogue.
LES GONVULSIONNAIRES JANSÉNISTES 275
En effet, à partir de ce jour, le prix de la neuvaine fut porté à quinze sols ; en outre, les commandes de messes devinrent si fortes que, pour y suffire, le clergé de Saint-Médard dut prendre du monde à la journée'. ' Ajoutons que, sur le bruit de ces deux cures, il fui dislribué aux fidèles un si grand nombre de parcelles du lit du saint diacre, que ces fragments durent nécessairement se multiplier dans la même proportion que les miettes symboliques du miracle des cinq pains. On aurait composé un vaisseau de la réunion de ces morceaux du lit vénéré.
Il faut rapporter à cette même période, qui a précédé la pose du tombeau, un autre miracle dont la bénéficiaire fut une simple couturière. Celte fille, âgée de cinquante-sept ans, s'appelait Marie-Jeanne Orget. Elle avait, depuis trente ans, à la jambe droite, un érysipèle qui avait été successivement traité par un médecin et par un chirurgien. Tous les remèdes avaient échoué ; seulement l'érysipèle avait changé de place, et, de périodique qu'il était, il était devenu continu. Dans cet état, la malade était condamnée à rester au lit ou sur une chaise de repos. Les années s'écoulaient ; il paraissait désormais inutile de recourir auxhommesde l'art, et, d'ailleurs, le dernier qu'elle avait consulté, le chirurgien Borne (fort bien nommé), ne lui donnait plus que deux ans à vivre.
Le désespoir de l'affligée, ou plutôt une pieuse inspiration, lui fit tourner les yeux vers le lieu où s'opéraient des miracles dont tout Paris commençait à s'entretenir. Le 29 mafS 1728, Marie-Jeanne Orget, appuyée sur les bras de ses ouvrières, se traînait péniblement au cimetière de Saint-Médard, et là, par une prière aussi modeste que fervente, elle demande au saint, non pas sa guérison, mais la force de travailler, n'ayant pas d'autres ressources pour vivre. Dès ce moment, elle se sentit soulagée, et elle put revenir chez elle sans le secours de personne. Si ce n'était pas là un miracle, il n'y en avait ni à Saint-Médard ni en aucun lieu du monde.
Mais la dévotion de Marie Orget au diacre guérisseur était sans doute entachée d'une certaine tiédeur, car l'ingrate couturière, satisfaite de se sentir soulagée, ne se mettait pas en peine de témoigner sa reconnaissance à l'auteur de celte cure miraculeuse. Elle restait muette sur ce point, jusqu'à scandaliser ses ouvrières mêmes, qui se demandaient entre elles si la maladie de leur maîtresse n'avait quitté sa jambe, maintenant si agile, que pour se reporter sur sa langue. Heureusement, le confesseur de la demoiselle Orget, vieux janséniste, y mit bon ordre, et ne souffrit pas que la gloire du diacre restât sous le boisseau par le caprice indifférent d'une
1. Saignes donne cette expression comme historique, parce qu'elle a été employée littéralement par des gens d'Église, dans une circonstance analogue.
ingrate artisane : « C'est un miracle, s'écriait-il, un vrai miracle! vous êtes obligée de le proclamer pour la gloire des saints et pour la confusion des infidèles ! » Les infidèles de cette époque étaient les jésuites et les partisans de la bulle Unigenitus.
En pénitente soumise, la miraculée obéit à cet ordre, et annonça officiellement sa guérison à ses ouvrières. Le vieux confesseur n'attendait, pour agir, que cette déclaration. Par ses soins, l'île Saint-Louis, où habitait la demoiselle Orget, retentit de la bonne nouvelle, et bientôt dans tout Paris on ne parla pas d'autre chose. Les curés s'en émurent, le promoteur de l'officialité fit des informations, et, en attendant leur résultat, toute une population de boiteux, de muets, d'hydropiques, de scrofuleux et de poitrinaires vint se dresser dans l'enceinte du petit cimetière de Saint-Médard, qui semblait ainsi avoir emprunté le personnel de l'ancienne Cour des Miracles.
Cependant le fait merveilleux qui déterminait un mouvement si flatteur pour les jansénistes, pensa devenir le signal d'un grave accroc à la réputation de leur saint. Il parut bientôt que cette guérison n'était pas aussi complète qu'on l'avait publié. On disait que l'érysipèle voyageur était revenu et s'était fixé sur la poitrine. En effet, la demoiselle Orget se trouva de nouveau forcée de garder le lit, et sa santé s'affaiblissant, sa foi éprouvait la même défaillance. On se rappela alors son long silence sur sa guérison, qu'elle avait annoncée avec si peu de spontanéité et seulement par l'ordre exprès de son confesseur. Il lui était d'ailleurs échappé quelques paroles indiscrètes, qui semblaient démentir les dépositions qu'elle avait faites devant l'officialité. Ce qu'un janséniste lui avait soufflé, un jésuite pouvait le lui faire rétracter. Ce jésuite était tout trouvé d'ailleurs, et il s'apprêtait à remplir son office; c'était le père Couvrigny, célèbre par ses aventures galantes en province, et, pour le moment, confesseur de nonnes à Paris.
Le P. Couvrigny était l'un des esprits les plus adroits et les moins scrupuleux de sa compagnie. Mais toutes ces intrigues échouèrent dans cette occasion contre la vigilance des amis du diacre. Quand la couturière toucha à ses derniers moments, ce qui ne tarda guère, on l'avait si bien entourée et raffermie, qu'elle répéta devant deux notaires, appelés par les jansénistes, tout ce qu'elle avait dit dans ses premières déclarations. Après quoi, la pauvre fille mourut, en suprême confirmation du miracle qui l'avait guérie.
Cependant ces miracles, accomplis avant l'érection du tombeau du diacre, n'étaient que des prodiges d'avant-scène, une espèce de lever de rideau pour les grandes représentations qui allaient glorifier le saint des jansénistes et leur rébellion contre l'Église de Rome. Maintenant que la tombe est
posée, ornée de la belle inscription composée par M. Jaudin, et munie de l'approbation archiépiscopale de Mgr de Noailles, attendons-nous à voir quelque chose de plus grand et de plus fort que tous ces prodiges préliminaires. Ce sera la seconde phase de l'œuvre divine, ne comprenant encore, comme la première, que des miracles utiles, mais d'une portée agrandie et d'un caractère mieux accusé. Elle sera suivie d'une troisième phase, celle des miracles avec convulsions et des convulsions sans miracles.
Mais, au moment d'entrer dans ce récit, nous nous avisons que notre héros n'est encore apparu que dans une épitaphe. Il importe de faire avec lui plus ample connaissance. Nous allons donc raconter la vie du saint bienheureux que Dieu avait prédestiné à être le thaumaturge des jansénistes.
La vie du bienheureux François de Paris.
François de Paris était né à Paris le 30 juin 1690. Son père, dont il était le premier fils, appartenait à une famille de robe, et était lui-même pourvu d'une charge de conseiller au parlement de Paris en la chambre des enquêtes.
Son enfance ne fut marquée que par plusieurs traits d'une piété précoce, et par un fait d'un caractère plus significatif. Sa mère, femme très dévole, recevait souvent des religieux. Un jour, il se présenta chez elle un moine théatin qui, sur les choses édifiantes qu'elle lui dit de son fils, demanda à voir le jeune François. L'enfant fut amené; mais, dès qu'il aperçut le moine, il recula, saisi de frayeur, et se couvrit les yeux de ses mains. Aussi surprise que fâchée, sa mère le gronda et le fit revenir ; mais l'enfant recula encore, effrayé comme la première fois, et la môme chose arriva à plusieurs reprises. Or ce théatin était M. Boyer, plus tard évêque de Mirepoix, un des plus fougeux champions des jésuites. On voit que la répulsion pour les persécuteurs des jansénistes, s'éveillait de bonne heure dans cette jeune âme.
Les parents de François de Paris le placèrent, à l'câge de sept ans, au collège que les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève entretenaient à Nanterre. Il y porta ces dispositions en quelque sorte natives, oa plutôt, dit son biographe, « ces semences de bénédiction qui ne firent que s'étendre et se développer par l'éducation. » Malheureusement, ou peut-être heureusement, suivant le point de vue où l'on se place, l'éducation ne développa jamais autre chose chez notre élève. Il nous dit lui-même qu'à Nanterre il désappprit à lire. Ses parents s'en prirent naturellement aux maîtres, etl'on en essaya de plus savants. L'un d'eux causa à l'enfant un plaisir extrême en lui racontant toute la Bible. Un autre, d'un caractère violent, le fouetta, età force d'employer ce moyen in extremis^ parvint à lui inculquer un peu de latin. Mais ni chez les seconds maîtres, ni au collège Mazarin, où ses parents
le placèrent plus tard, pour continuer ses études, il ne fut possible de l'avancer dans les humanités. Cependant, après plusieurs classes doublées, l'âge arrivant, on le fit passer en philosophie, car il fallait bien en finir.
La philosophie n'était pas non plus le fort de François de Paris ; il y mordit encore moins qu'au grec et au latin. Auditeur peu attentif, et qui pis est, souvent introuvable, il croyait sanctifier ses écoles buissonnières en allant prier, pendant le temps des classes, à l'abbaye de Saint-Germain : les offices de la paroisse lui tenaient lieu de leçons. Sans doute ce n'est pas un mal pour un élève de penser à Dieu, mais François ne pensait pas à autre chose, et Dieu ne l'en récompensa point, puisqu'il lui refusa la science infuse, la seule à laquelle puisse prétendre un étudiant réfraclaire. Si les frères ignorantins eussent existé alors, il eût été le premier de cet ordre. On dit cependant qu'un docteur de Sorbonne, à qui on le confia, le rendit assez fort pour argumenter d'une manière triomphante dans une thèse de théologie soutenue chez les jésuites.
Comme fils aîné de la famille, c'était au jeune François que M. de Paris voulait léguer sa robe de conseiller. Il lui fut donc ordonné, malgré son inclination avouée pour une autre robe, de se livrer à l'étude des lois. Pour lui faire perdre l'air sérieux et gourmé qu'il avait dans le monde, son père exigea qu'il apprît à monter à cheval et qu'il s'habillât avec élégance. François accepta docilement ces humiliations; il fit son droit par obéissance, et s'en tira un peu mieux néanmoins que de sa philosophie.
Ce fut après cette étude, ayant alors vingt et un ans, qu'il se crut autorisé à exprimer de nouveau son vif désir d'entrer dans l'état ecclésiastique. Ses parents s'irritèrent d'une insistance qui contrariait leurs vues, et qui peut-être blessait leur amour-propre. Cependant, grâce à ses sollicitations, il obtint la permission d'aller faire une retraite chez les pères de l'Oratoire de Notre- Dame des Vertus, dans le village d'Aubervilliers, et de passer ensuite quelques mois, mais en habit séculier, dans la maison de Saint-Magloire à Paris. Admirez la destinée ! C'étaient deux maisons jansénistes. Le jeune homme y choisit d'abord un confesseur, le P. Gaffard, que les jésuites firent exiler deux ou trois ans après, pour son opposition à la bulle Unigenitus. Le bon père ne voulut pas prendre sur lui de décider tout seul si c'était la grâce efficace qui opérait dans son pénitent. L'abbé Duguet, un des experts les plus renommés dans cette partie, fut consulté. Il entendit le jeune homme, et l)arul édifié de ses discours. Un ami commun, qui avait assisté à leur entretien, en rapporta la conviction que François avait conservé son innocence baptismale.
François de Paris était à peine depuis trois mois à Saint-Magloire, lorsque
sa famille, apprenant combien de fruit il avait tiré de la permission qu'on lui avait accordée, se hâta de le rappeler, bien résolue à faire tous les frais possibles pour mettre sa vocation en péril. La maison du conseiller au Parlement était une maison chrétienne; cependant les parties déplaisir s'y multiplièrent. C'étaient de continuelles réunions, des festins, des jeux, et tous les divertissements de la vie mondaine, voire même, ajoute l'historien du diacre, « les pompes et les œuvres de Satan auxquelles on a renoncé dans le baptême. » Il devint bien évident pour le saint jeune homme qu'il existait une conspiration générale contre sa robe d'innocence, mais il soutint cet assaut avec courage.
Au plus fort de cette dernière épreuve, il lui vint un secours qu'il s'app liqua consciencieusement. Pendant qu'on l'entourait de toutes les tentations du siècle, il tomba malade de la petite vérole. Craignant que son visage n'en fût défiguré, ses parents voulaient employer tous les moyens indiqués à celte époque contre les conséquences de cette maladie; mais le jeune homme, s'indignant de ces précautions humaines, les repoussa avec un entêtement invincible, et déclara nettement que ce qu'on désirait sauver pour le monde, <( était ce qu'il souhaitait le plus de voir effacé, de peur de lui plaire. » Et la petite vérole, nous allions dire la grâce, le maltraita à souhait.
Après sa guérison, on renouvela les attaques qu'il avait déjà essuyées ; on y joignit, mais tout aussi inutilement, les menaces et les rigueurs ; il fallut lui permettre de retourner à Saint-Magloire. Il avait un frère cadet, sur lequel les espérances de la famille durent se reporter. On fit élever ce dernier chez les jésuites, soit pour qu'il y puisât une religion moins faro uche que celle de son aîné et plus propre à s'accommoder des honneurs du monde, soit que la famille voulût se ménager, le cas échéant, des saints dans les deux partis.
Si tel était le calcul de cette politique de famille, le temps ne permit point d'en assurer le résultat. Madame de Paris mourut au commencement del'année 1713. Dans cette conjoncture, François ne crut pas qu'il lui fût permis d'abandonner son père, et ce fut seulement au mois d'août qu'il rentra à Saint-Magloire. Mais M. de Pâris étant mort lui-môme un an après sa femme, les deux frères furent libres de se rapprocher et de s'unir par la foi, comme ils avaient toujours été unis par l'amitié.
Le testament de leur père semblait pourtant avoir été calculé pour les diviser. 11 donnait au cadet, déjà héritier de la charge de conseiller, plus des trois quarts de la succession. Mais François de Pâris se trouva encore trop riche pour un pénitent. Loin de céder aux conseils qu'on lui donnait de faire valoir ses droits, il regarda les volontés de son père « comme des ordres d'une Providence pleine de bonté, qui lui facilitait la voie du ciel en le déchar-
géant du poids des richesses, dont le bon usage est aussi rare que le compte qu'on doit en rendre à Dieu est terrible. »
Ce qu'il disait, il le pensait à la lettre, et ce qu'il y a de plus décisif, il agit en conséquence. La part qui lui était revenue du mobilier paternel se montait, en vaisselle d'argent, à plus de cent soixante marcs; il avait en outre beaucoup d'autres meubles, et surtout une très grande quantité de belle toile, provenant de la succession de sa mère. Le partage de famille étant fait, il ne s'occupa que d'en faire un nouveau entre les pauvres et lui, par lequel il devenait pauvre lui-même. 11 commença par l'argenterie, dont une partie fut monnayée, pour être distribuée en aumônes. Presque toute sa toile et son linge servirent à faire des surplis aux pauvres prêtres des villages et des environs de Paris. Il chargea une voiture pleine de ces toiles, et la suivit à pied, depuis la rue de la Grève jusqu'au faubourg Saint-Antoine, où s'en fit la distribution.
Dans l'intervalle qui sépara la mort de son père de celle de sa mère, François avait pris la tonsure ; mais ce ne fut que deux ans après, c'est-àdire au milieu de 1715, qu'il consentit à recevoir les ordres mineurs. Nommé catéchiste de l'église Saint-Jacques du Haut-Pas, ce fut dans cette église qu'on le vit paraître pour la première fois en surplis ; il avait alors vingt-quatre ans ; plus tard, et aussi par ordre de ses supérieurs, il alla remplir à Saint-Gôme les mêmes fonctions, qui, malgré leur humilité, lui semblaient encore trop importantes.
Quand son frère eut fini son droit et endossé la robe de conseiller, François alla demeurer avec lui, pour le préserver, par sa présence et ses avis, des dangers que le monde présentait à un si jeune homme. Grâce à François, la maison fut changée en séminaire, et lui, du moins personnellement, n'y vécut pas autrement qu'à Saint-Magloire. Il partageait sa journée entre l'élude et la prière, et ne quittait sa chambre que pour venir dîner. M. de Pâlis le conseiller, étant devenu lui-même un petit saint du jansénisme, on doit croire que l'exemple de son frère lui fut salutaire, mais celui-ci eut peur de donner cet exemple à ses propres dépens, s'il prolongeait son séjour dans une maison où, malgré toutes ses précautions, il se trouvait trop près des hommes du siècle pour suivre sans trouble la vie pénitente qu'il avait embrassée.
Il se choisit, suivant les temps, différentes soUtudes. Sa première retraite, quand il s'éloigna de son frère, fut le village de Boissy, près de Chartres. Pendant trois années consécutives, à partir de 1717, il y demeura depuis Pâques jusqu'à la Toussaint. Il y avait fait transporter tous ses livres de théologie, mais c'était moins pour y étudier que pour s'y livrer à la pénitence;
car il donnait une plus grande part de son temps aux exercices du corps qu'aux spéculations de l'esprit. Il couchait sur la dure, et son ameublement, fort pauvre dès l'installation, s'appauvrissait encore chaque jour, en faveur des indigents. Il les visitait dans leurs maladies, leur procurait des remèdes et leur présentait lui-même des bouillons. Le plus grand nombre vivaient de sa table, et c'était pour eux qu'il se faisait servir un fort bon ordinaire, auquel il touchait à peine. Mais, au milieu de ces charitables soins, il n'oubliait pas son objet principal, qui était de dompter son corps par les macérations et les fatigues. Ne voulant pas se soustraire au labeur corporel, qu'il regardait comme une peine prononcée contre tous les hommes, il travaillait de ses mains plusieurs heures par jour. Il s'animait de l'exemple des pieux solitaires de Port-Royal, de ces hommes éminents par leur savoir ou distingués par leur naissance, qui fauchaient des prés, cultivaient des jardins et labouraient la terre avec plus d'ardeur que les hommes de journée.
Il y a dans la vie de François de Paris, comme dans celle de tout personnage excentrique, plusieurs côtés qui prêtent à la caricature ; mais, si l'on regarde au fond, on y trouve ce qu'il y a de plus respectable au monde : une foi active, un entier détachement des choses de la terre et une ardente charité. De sorte que si les traits de sa vie excitent quelquefois un sourire, plus souvent encore ils provoquent de douces larmes.
François de Paris, ayant quitté Boissy, retourna chez son frère, d'après les conseils de l'abbé Duguet. 11 touchait alors à sa vingt-huitième année ; il y avait trois ans qu'il avait reçu les ordres mineurs. Ses supérieurs, le jugeant digne du titre de sous-diacre, le décidèrent à l'accepter, non sans avoir eu à combattre longtemps ses scrupules. Mais lorsqu'on lui proposa, trois mois après son ordination, une place de chanoine qui allait vaquer à Reims, ville originaire de sa famille, et que le titulaire mourant voulait résigner en sa faveur, ni les instances de ses amis, ni les exhortations de Duguet lui-même, ne purent l'amener à faire les diligences nécessaires pour être nommé à ces fondions dans une église qui avait sur lui des droits particuliers et qui l'appelait « d'une manière si canonique '. »
Il continua de demeurer avec son frère jusqu'à ce que, par ses prières et ses démarches, il lui eût procuré une épouse vertueuse. Croyant alors avoir assez fait pour sa famille, et l'idée qu'il se formait de la sainteté de son état ne lui permettant pas de vivre dans une maison avec des dames, il loua clandestinement un petit réduit dans les bâtiments du collège de Bayeux, et, sans avertir son frère, il y fit transporter tout ce qui était à lui.
l. LeUre de l'abbé Duguet.
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A compter de ce moment, François de Pâris va se trouver libre de pratiquer avec plus de suite une vie pénitente et laborieuse. Il se nourrit des mets les plus grossiers et se réduit à un seul repas par jour. Un entretien d'une demi-heure pendant ce repas, avec quelques amis qu'il loge chez lui, telle est son unique distraction. Tout le reste du jour il se tient renfermé dans sa chambre, passe l'hiver sans feu, et se contente, par les plus grands froids, d'envelopper ses pieds dans un sac de toile. Il pousse môme ses austérités jusqu'à se couvrir en secret du cilice, au moins à certains jours.
Après s'être dépouillé de presque tous ses biens, François ne pouvait être embarrassé par la fortune. Cependant, ayant dressé à nouveau le bilan de son avoir, il se trouva encore chargé de beaucoup de choses superflues. Il luireslait, entre autres, quelques pièces d'argenterie : il s'empressa de s'en défaire, pour étendre ses aumônes.
Quoique sa charité fût l'amour du prochain en général, elle s'exerçait plus particulièrement en faveur de ceux qui souffraient pour la cause de la vérité, et la vérité pour lui, c'était la doctrine janséniste. Il s'attendrissait sur le sort de tant de pasteurs séparés de leurs troupeaux, arrachés à leurs familles, souvent même à leurs patrimoines; il aidait de ses ressources les plus malheureux, et, dans l'impossibilité d'offrir à tous un asile, il recueillait du moins chez lui ceux qui, par leurs conseils et leurs exemples, pouvaient contribuer à son avancement dans la carrière de sainteté qu'il avait embrassée. Quiconque était capable de lui apprendre quelque chose en ce genre, ne lui échappait pas facilement. Voici, par exemple, comment, vers la fin de 1721, il aborda et enleva d'assaut, pour ainsi dire, un pénitent du premier ordre.
Une bonne femme, sa voisine, lui apprit qu'il y avait à Paris, dans un certain endroit qu'elle lui désigna, un monsieur qui, disait-elle, vivait bien pis que lui. François s'empresse d'aller trouver cet amateur à l'adresse indiquée. Il frappe, on n'ouvre point ; il frappe de nouveau, très fort et très longtemps.
« Rien ne sertde vous cacher, crie-t-il à travers la porte, je sais que vous y êtes, et je ne me retirerai pas sans vous voir ; il ne sera pas dit que vous ferez pénitence et que vous vous sauverez tout seul. »
L'homme se montra enfin ; c'était un prêtre, M. Tournus, qui était descendu volontairement de l'autel, pour aller expier, au fond d'une retraite ignorée dans un coin de Paris, les délices qu'il avait goûtées dans une cure plantureuse du diocèse d'Agde. Avant le jour oïi il fut touché par la grâce, cet ecclésiastique avait mené une existence mondaine, mangeant délicatement
et buvant frais, recherché dans ses meubles, propre dans ses habits, aimant la compagnie et le plaisir, prêchant le jour ses paroissiens et jouant gros jeu pendant la nuit. Pour faire pénitence de sa vie passée, il se renfermait maintenant dans sa chambre, ne mangeait que des légumes à l'eau et une fois par jour seulement, jeûne qu'il accompagnait de larmes, de veilles, de prières, d'aumônes, d'un dépouillement universel, d'un sentiment profond de son néant, et d'une confession presque publique et universelle de ses péchés. Ce que faisant, M. Tournus s'estimait et se qualifiait lui-même le plus scélérat de tous les hommes.
Leurentrevue dut être curieuse, etla science de la mortification chrétienne eut sans doute beaucoup à gagner au rapprochement de ces deux héros de la pénitence.
Quand François ne trouvait pas à Paris les docteurs propres à le soutenir dans sa voie de sainteté, il n'hésitait pas à les aller chercher dans leurs retraites en province. Quel que fût le temps, il faisait tous ses voyages à pied. Un jour qu'il se livrait à des exercices de pénitence chez les ermites du Mont- Yalérien, ayant appris que le savant Duguet, son conseiller ordinaire, se trouvait alors chez la présidente de Ménard, au château de Neuville, près de Pontoise, il résolut d'aller l'y rejoindre. La pluie tombait à torrents. Arrivé à Argenteuii, il s'y arrêta un instant pour voir un bénédictin qu'il fit demander à l'abbaye.
« En entrant dans le cloître, dit ce religieux dans une lettre qu'on a conservée, je fus agréablement surpris de voir M. l'abbé de Paris. Dans le premier moment, je ne fis pas attention qu'il était bien mouillé et bien crotté, portant une méchante soutane rabattue. Je lui demandai où il avait mis son cheval, et sur l'aveu qu'il me fît qu'il était à pied, je le plaignis fort à cause des mauvais chemins, et surtout à cause de la pluie continuelle qu'il avait essuyée. Nous lui fîmes grand feu, mais il ne voulut jamais prendre les pantoufles qu'on lui présenta, sous prétexte que ses souliers sécheraient mieux dans ses pieds. Je remarquai qu'il ne voulait jamais relever sa soutane pour faire sécher ses bas : il la laissa toujours traînante devant le feu, qui le fit paraître comme un tourbillon de fumée, tant il était mouillé. Lorsqu'il vit mettre le couvert, il nous demanda si nous n'avions pas encore dîné : on lui dit que c'était pour lui. Il répondit : « Gela est inutile, je ne mangerai pas. » En effet, il ne voulut pas même prendre un verre de vin. Ses refus, quoique très humbles, furent persévérants, ce qui nous fut sensible, parce qu'il ne paraissait pas avoir dîné. Si j'eusse été au fait de ses jeûnes prodigieux, ma surprise aurait été moins grande. Il partit un moment avant les vêpres, la pluie continuant toujours : il refusa un cheval, sous prétexte qu'il n'était pas accoutumé à s'en servir, et promit cependant de nous revoir quand il repasserait. 11 revint cinq jours après, à pied comme auparavant, et quoiqu'il nous eût promis de dîner à son retour, il n'en fit rien, et ne goûta pas même notre vin... La pluie
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ne l'empêcha pas de partir, et il ne répondit rien quand je lui demandai s'il n'allait point au Mont-Valérien '. »
On sut que le même soir, vers sept heures, l'ascétique voyageur arriva à Paris, très mouillé et sans doute toujours à jeun. Il n'alla que le lendemain au Mont-Valérien, reprendre ses exercices de pénitence.
A quelque temps de là, il entreprit un autre voyage, pour voir un célèbre bénédictin, nommé dom Claude Léauté, qui était alors à Melun. C'était le plus miraculeux jeûneur dont on eût entendu parler depuis les saints de la Thébaïde. Ses confrères, qui avaient commencé par être jaloux de lui, finirent par enêtre fiers, n'ayant jamais pu, quelque piège qu'ilslui eussent tendu, le convaincre de supercherie. On ne l'appelait dans sa communauté que le grand jeûneur. Non seulement il choisissait un jour de la semaine, soit le mercredi, soit le vendredi, qu'il passait sans boire ni manger, mais, pendant tout le carême, il ne prenait d'autre nourriture que le pain consacré et le vin de sa messe. Il avait passé ainsi vingt-cinq carêmes. Par obéissance pour son supérieur, il dut une fois interrompre ce jeûne et descendre au réfectoire avec les autres religieux ; mais, pour rétablir l'équilibre de son régime ainsi troublé, il jeûna depuis la Sainte-Croix jusqu'à la Toussaint.
Dom Léauté dormait à peine un quart d'heure de suite, ou plutôt il ne faisait que sommeiller un peu sur sa chaise ou sur le plancher de sa chambre, lorsqu'il y était réduit par l'épuisement. Il portait un corselet de fer, où étaient représentés les instruments delà passion, et qui lui prenait depuis les épaules jusqu'au-dessous de la poitrine. Montgeron, en rapportant qu'il a vu lui-même, non sans frémir, cette pesante cuirasse, ajoute qu'elle était toute hérissée de pointes d'aiguilles qui entraient dans sa chair, et qu'il y avait en plusieurs endroits des molettes d'éperon. Mais, comme les plus grands saints sur la terre ne peuvent atteindre qu'à une perfection relative, nous ne devons pas omettre de dire en quoi celui-ci était incomplet : il se chauffait pendant l'hiver et certifiait lui même qu'il ne pouvait se passer de feu. Il était donc, sur ce point, inférieur à François de Paris. Mais, en revanche, que de supériorités écrasantes dont celui-ci devait être aplati, abîmé, anéanti !
Dom Claude Léauté, on doit l'avoir deviné, était un parfait janséniste. Il avait appelé après la publication de la bulle ; il avait réappelé après le mandement de Mgr de Noailles, portant acceptation de cette bulle. Mais ce qui donnait la plus grande force à sa double protestation, c'étaient ses jeûnes
1 1. Vie du bienheureux François de Paris, diacre du diocèse de Paris, édition de 1788, iii-I2, pages 88-90.
extraordinaires, puisqu'il avait expressément demandé à Dieu la grâce de pouvoir les soutenir, en confirmation de la vérité de la doctrine janséniste.
Après avoir visité de pareils saints, François de Paris ne pouvait que se reprocher sa tiédeur. Il était mécontent de ses pénitences, qui, dans son opinion, ne s'élevaient pas au-dessus d'une médiocrité humiliante.
M. Tournus, malgré la façon dont il en avait fait la conquête, ou pour mieux dire la capture, s'était donné cordialement à lui. Les deux amis allèrent ensemble s'établir au Collège de justice^ où ils passèrent quelques bons moments. Ils ne tardèrent pas à se lier avec un troisième personnage, qui fut la propre découverte de M. Tournus, et qui était plus fort qu'eux, sinon dans la pratique, du moins dans la tradition de la vie pénitente.
C'était un gentilhomme élevé à Port-Royal, et qui, riche de plus de deux cent mille livres de rentes, vivait détaché du monde et se mortifiait par les plus grandes austérités. L'unique repas qu'il faisait par jour, se composait de pain bis, de légumes et d'eau claire. Son lit était une bière, dans laquelle il reposait quelques heures. Il avait soixante-quinze ans lorsque M. Tournus et son compagnon allèrent le voir dans la terre qu'il habitait près de Poissy. Gomme il avait été lié dans sa jeunesse avec les hommes les plus saints et les plus éclairés du siècle précédent, on devine que la conversation de ce respectable vieillard ne fut pas moins édifiante que son exemple.
La tête en tourna au pauvre sous-diacre. En sortant de cette entrevue, il méditait de si grandes macérations que M. Tournus en fut effrayé lui-môme. Ce que celui-ci appelait dévotion, ne semblait plus à l'autre que politesse. Tout ce que M. Tournus put obtenir, ce fut de l'amener à suspendre les effets de cette ardeur d'austérité dont il était enflammé.
Fort peu sensible aux remontrances de son ami, et convaincu qu'en matière de sainteté on ne peut parvenir à rien de complet si, par de fréquents voyages, on n'a pas étudié les mœurs et les pratiques des pénitents les plus originaux, François se met en route, pour aller visiter les héros les plus renommés en ce genre.
Il va d'abord s'enfermer à Hiverneau, où il passe trois mois. Il ne sort de cette abbaye que pour entreprendre divers autres pèlerinages, comme s'il voulait faire partout des noviciats. Enfin, il pousse jusqu'à l'abbaye de la Trappe. Ne pouvant obtenir d'y être reçu comme pensionnaire, il demande la permission, qui lui est également refusée, de louer une petite maison dans le voisinage et de suivre tous les exercices du couvent. C'est probablement alors qu'il se rabat chez les ermites du Mont-Valérien, et y fait cette retraite interrompue par le voyage que nous avons raconté précédemment.
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LES GONVULSIONNAIRES JANSÉNISTES 291
Cependant, au milieu de cette vie quelque peu vagabonde, il s'était chargé de plusieurs fonctions, qui semblaient devoir le fixer à Paris. On lui avait imposé le titre de diacre, qu'il avait accepté par obéissance, suivant sa mélhode ordinaire. Outre le catéchisme qu'il faisait à Saint-Côme, il avait encore accepté la supériorité des jeunes clercs, emploi sans éclat, mais non sans une certaine importance, et que le sentiment de son indignité lui faisait trouver effrayante. Il fut même question, quelque temps après, de le faire prêtre et curé de Saint-Côme ; mais, ayant déclaré nettement que jamais il ne signerait le formulaire de soumission à la bulle, il arrêta tout court ceux qui méditaient de faire cette nouvelle violence à son humilité.
11 était rentré dans son réduit du collège de Justice, mais il n'y demeurait que le dimanche, jour où ses fonctions rendaient sa présence nécessaire à Paris. Il se livrait, tout le reste de la semaine, à son goût pour la villégiature religieuse, dans une petite maison qu'il avait acquise à Palaiseau, village des environs de Paris, connu de tout le monde parle drame de la Pie voleuse^ mais uniquement cher à son cœur par la sépulture des Arnaudt.
Toutefois il s'en lassa bien vite, comme de toutes ses autres retraites, et alla se confiner au faubourg Saint-Marceau, rue de l'Arbalète, dans une maison habitée exclusivement par des pauvres. Pour mieux échapper à toutes les recherches, il ne se fît connaître dans ce quartier que sous son prénom de François^ par lequel nous le désignerons aussi le plus souvent. La chambre qu'il occupait au troisième étage, avait pour ornement les quatre murailles toutes nues ; les fenêtres en étaient mal garnies et encore plus mal fermées, en revanche elles étaient tournées au nord. Pour tout meuble, il y avait un lit formé de planches mal assorties, couvert d'un mauvais matelas, une table et une chaise.
Ce fut dans ce taudis que M. Tournus découvrit son ami, après l'avoir longtemps et inutilement suivi, pour connaître sa nouvelle cachette. Bien qu'il fût passé maître lui-même dans l'art de la pénitence, M. Tournus ne put s'empêcher d'être touché à la vue de tant de misère, surtout lorsque François lui eut avoué qu'il vivait de pain bis et de quelques œufs durs. Mais hâtons-nous de dire que, quelques jours après la visite de M. Tournus, ce régime, si sec, fut providentiellement adouci. Nous transcrivons, d'après le biographe du saint diacre, le petit récit épisodique qu'il appelle X histoire de la soupe:
« Le principal locataire de la maison que François habitait, dit l'auteur de la Vie du bienheureux François de Paris, se présenta au bout de trois mois, pour recevoir le quartier de loyer qui était échu. Le saint diacre, croyant qu'il suffisait do payer une somme si modique tous les six mois, n'avait pas pensé à l'acquitter.
et comme il ne se trouvait pas avoir de quoi le satisfaire sur-le-champ, il se contenta d'assurer qu'il le ferait dans peu. Le créancier, voyant son débiteur mal vêtu, entra dans sa chambre, et, n'y voyant ni meubles ni effets qui pussent le dédommager, sa crainte augmenta ; il fit du bruit et eût chassé honteusement sans délai le saint pénitent, si un voisin ne s'était trouvé à propos dans la montée de l'escalier, pour répondre de la dette.
« Ce voisin, qui voulut bien répondre du loyer, était un passementier. S'étant aperçu que le pauvre homme ne faisait point d'ordinaire, et ayant tout lieu de croire qu'il ne vivait que de pain et d'eau, il voulut le soulager dans l'extrême indigence où son extérieur annonçait qu'il devait être : il offrit de lui donner tous les jours de la soupe. Le saint diacre y consentit avec humilité, et reçut pendant quelque temps la soupe qu'on lui donnait, maigre ou grasse, aimant mieux passer pour pauvre que de ne pas suivre scrupuleusement le genre de vie qu'il s'était imposé. En récompense de ce bienfait, il allait chez son voisin, faire de bonnes lectures pour son instruction et pour celle de sa famille. Il aidait même souvent sa femme à porter son seau, lorsqu'elle venait de puiser de l'eau ' . ■>
Mais tous les voisins de François ne lui donnaient pas le même agrément. Un jour, il entend au-dessus de lui une femme qui se lamente et pousse des cris horribles. Il monte aussitôt, ne doutant pas qu'il n'y ait là quelque âme en peine à consoler, quelque cœur blessé à guérir. Il trouve une créature à ce point suffoquée par la douleur, qu'elle ne peut répondre à aucune de ses questions.
« Mais, ma bonne dame, lui dit-il, quelle peut être la cause d'un si violent désespoir ? Est-ce que vous auriez eu le malheur de commettre quelque péché mortel qui vous priverait de la grâce de Dieu? »
Mais celle-ci, retrouvant subitement la parole, lui répond, en le repoussant du bras :
«Un péché? Monsieur; eh! que n'en ai-je commis trente, et que mon malheureux mari ne m'eût pas emporté, pour aller boire, les dix écus que j'avais eu tant de peine à amasser ! »
Épouvanté de cet horrible blasphème, François rentre précipitamment dans sa chambre, il se jette la face contre terre, et, fondant en larmes, s'offre à Dieu, comme victime, en réparation de sa gloire insultée. Il tombe dans une extase qui lui ôte l'usage de ses sens. Ce ne fat que le lendemain, à l'arrivée d'un de ses amis, qu'il fut tiré de cet état.
Le saint diacre ne pouvait demeurer plus longtemps dans une maison si mal habitée. Vers le commencement de 1724, il alla s'établir au faubourg Saint-Jacques, près du Val-de Grâce. Quatre pieux amis vinrent partager sa nouvelle solitude.