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Correspondance littéraire, etc., tome III, page

LES GONVULSIONNAIRES JANSÉNISTES

Épuisée de forces après tant de tortures, elle tomba dans un anéantissement avant-coureur de la mort.

« Voici la grande convulsion, dit-elle en se sentant près d'expirer. Dieu soit loué, tout est fini. »

Elle avait à sa droite un médecin, et à sa gauche le P. Gottu, qui valait bien le P. Timothée. Le médecin songeait à lui adoucir ses derniers moments. Le P. Cottu, persuadé au contraire qu'elle avait besoin de secours, courut au bûcher chercher de quoi la soulager ; mais le docteur s'opposa de toutes ses forces à l'administration de ce remède héroïque.

« Monsieur, s'écria le P. Cottu en colère, je vous le mets sur la conscience ; en trois coups de bûche je la sauvais: vous en répondez devant Dieu ! »

Françoise mourut un quart d'heure après.

« Que ne m'a-t-on laissé faire? disait encore le P. Cottu en parlant de la mort de la sœur Françoise : la pauvre fille pouvait encore édifier le monde et nous servir pendant dix ans'. »

Pour en finir avec ces descriptions, nous citerons une page de l'article que le docteur Montègre a consacré, en 1813, aux Coiimdsminaires dans le Dictionnaire des sciences médicales.

« Parmi ces scènes, dit Montègre, il en est plusieurs qui rappellent fort bien des scènes somnambulistes magnétiques, où tous les acteurs semblaient avoir complètement oublié leur caractère d'hommes. Telle est celle que le célèbre Morand, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Paris, a décrite dans ses opuscules chirurgicaux ; il y fut témoin de trois crucifiements. Les femmes qui se livraient volontairement à ces supplices prenaient alors les gestes, le langage, le ton de voix et les bégaiements d'un enfant ; elles s'en faisaient aussi mettre le costume. Telle est encore la scène dans laquelle une sœur, nommée Sonnet, se couchait en travers d'un brasier ardent, et qui lui avait mérité le nom de Salamandre. Indépendamment des puérilités auxquelles se livre cette convulsionnaire, qui demande tantôt du sucre d'orge, ce qui signifie un pieu pointu, tantôt du biscuit, ce qui est une grosse p'ierre, cette scène est remarquable, parce qu'on voit figurer parmi les témoins nombreux qui en certifient la réalité, un lord anglais qui en fut si frappé qu'il se convertit, et le frère de Voltaire, Armand Arouet , trésorier de la chambre des comptes, ce qui rappelle ces vers :

Mes nièces, au lieu de prière, Et mon janséniste de frère, etc.

{Épitre au maréchal de Villars.)

« Je ferai observer, au sujet de ce que je viens de rapporter, que les convulsionnaires portaient pour la plupart des noms significatifs ou ridicules, que leurs partisans eux-mêmes leur donnaient pour se rapprocher, à ce qu'il paraît , de la sim-

1. Correspondance littéraire, etc., p. 37. (Relation de M. du Doyer de Castel).

plicité des enfants : ainsi ils avaient la Nisette, V Imbécile, V Invisible, l'Aboyeuse, etc.

« Je ne puis, dans cet article, parler des convulsionnaires qui aboyaient, qui miaulaient, de celles qui avalaient des charbons ardents, qui prophétisaient, qui disaient la messe, car on en trouve de toutes les sortes : et, ce qui n'est pas moins étonnant, c'estquetantd'inepties,fruitdu dérangement le plus complet de la raison, ne faisaient que raffermir davantage leurs partisans dans l'opinion où ils étaient de la divinité d'une pareille œuvre. »

Ces scènes de fanatisme se reproduisirent encore plus d'une fois. Parmi les filles qui jouèrent un rôle dans ces derniers actes de l'œuvre des convulsions, sœur Sion, sœur Racliel, sœur Félicité, sœur Madelon, ont laissé leurs noms à l'histoire.

A partir de 1760, Paris semble délivré de celte sanglante folie, qui alla peut-être expirer sans bruit dans quelque coin ignoré de la province. Mais il n'en fut pas de même des guérisons miraculeuses obtenues au nom des appelants et principalement du diacre Paris. Ce genre de miracle continua longtemps encore après cette époque, tant à Paris que dans les provinces ; on en trouve des exemples jusqu'en 1787. Dans cette année même, nous pouvons en citer un qui s'accomplit en faveur de la demoiselle Jeanne Grégoire, de Saint-Étienne en Forez, et nous n'oserions dire que ce soit le dernier.

Explication physiologique du phénomène des convulsions de Saint-Médard.

Il nous reste à essayer d'expliquer les phénomènes étranges que nous avons racontés, c'est-à-dire les convulsions épidémiques, avec toutes leurs formes et leurs conséquences.

Pour la netteté de la critique, il importe de bien distinguer ici séparément : 1" les faits dans leur matérialité; 2" les circonstances accessoires à l'aide desquelles un parti religieux a essayé de les faire paraître miraculeux.

Parmi ces faits, ceux qui se sont passés en présence d'un public nombreux, qui ont même été établis juridiquement, ne peuvent être révoqués en doute. Quant aux circonstances accessoires qui les ont accompagnés, les unes, et c'est le plus grand nombre, sont insignifiantes; nous dirons tout à l'heure pourquoi; les autres nous paraissent arrangées à dessein ou controuvées.

Il y a eu, sans nul doute, des giiérisons chez les malades qui ont eu recours à l'intercession du diacre Paris ; ce sont là des faits que nous reconnaissons. Mais combien peut-on citer de ces guérisons aulhentiquement constatées? C'est à peine si dans le volumineux ouvrage de Carré de Montgeron on peut en compter quinze ou seize. C'est, oa le voit, un bien petit nombre de cures si on le compare à la quantité immense de malades qui se pressaient en foule autour du tombeau du diacre'. Ces guérisons ont été quelquefois subites, quelquefois plus ou moins lentes, tantôt complètes, tantôt partielles. Mais, nous le demandons aux personnes qui joignent quelque expérience à

I. Le bon seus public avait déjà remarqué et sigualé ce petit nombre de cures au milieu d'une si prodigieuse profusion de malades. Cette remarque inspira à la duchesse du Maine le fiuatrain suivant :

Un décrotteur, à la place Royale, Du talon gauche estropié, Obtient, par grâce spéciale.

D'être boiteux de l'autre pié.

3o6 LES MYSTÈRES DE LA SCIENCE

leur bon sens, les choses ne se passent-elles point ainsi habituellement, et a-t-on besoin de miracles pour expliquer ce qui est si naturel et si commun? Ainsi nous admettons ces quinze ou seize guérisons, parce qu'elles sont dûment attestées ; mais nous rejetons les miracles, parce que, d'après les détails que les historiens nous donnent à ce propos, tout miracle était superflu. Qu'aurait, d'ailleurs, de si miraculeux un genre de guérison qui ne s'opérait que lentement, partiellement, c'est-à-dire suivant toute la faiblesse et l'imperfection de la médecine humaine?

Les circonstances que ces guérisons n'auraient été obtenues qu'après des visites et des neuvaines faites à Saint-Médard, sont celles que nous trouvons insignifiantes. Si les guérisons étaient toujours venues à point nommé, après les visites faites ou les neuvaines accomplies, une telle coïncidence serait sans doute embarrassante, et pourtant rien ne nous obligerait encore d'y voir une relation de cause à effet: nous ne dirions pas post hoc, ergo propter hoc. Mais nous n'avons pas même cet embarras, car les guérisons sont arrivées très arbitrairement, tantôt avant, tantôt pendant, tantôt après, et souvent même fort longtemps après les devoirs rendus au saint.

« Voici, dit le docteur Montègre, dans l'article Convulsions du Diclionnaire des sciences médicales, que nous avons déjà cité, en quoi consistaient ordinairement ces guérisons prétendues miraculeuses. Des personnes des deux sexes et de tous les âges, affectées souvent de maladies très anciennes, très graves, et qui, ayant résisté à tous les secours de la médecine, semblaient devoir se terminer bientôï d'une manière funeste, l'esprit exalté par les récits des guérisons miraculeusement arrivées au saint tombeau, faisaient des vœux ou des neuvaines, s'y traînaient enfin ou demandaient à y être transportées. Alors, placées sur le tombeau ou dans le voisinage, elles éprouvaient au dedans d'elles une révolution, signalée tantôt par des mouvements convulsifs très violents, tantôt par une augmentation prodigieuse de leurs douleurs, tantôt enfin par des évacuations abondantes, suivies assez promptement d'une guérison plus ou moins complète'. »

■ Les jansénistes, à en croire les relations, ne présentaient jamais au diacre que des malades désespérés. C'était sans nul doute une manière de faire mieux triompher leur saint; mais comment pouvaient-ils savoir que ces malades étaient désespérés ? Ils l'affirmaient néanmoins, et, puisqu'ils l'affirmaient, ils avaient besoin d'exagérer tous les symptômes et les apparences qui devaient amener le public à les croire sur parole. C'est ainsi que, dans un autre but, les gueux de la Cour des Miracles exagéraient leurs ulcères et leurs plaies.

Bien des guérisons dont les jansénistes avaient glorifié leur saint, ont été

\. Dictionnaire des sciences médicales, article Convulsionnaires.

LES

GONVULSIONN AIRES

JANSÉNISTES

suivies de rechutes, dont ils ne se sont pas vantés, et qu'ils ont même très soigneusement dissimulées, en faisant disparaître, en escamotant, pour ainsi dire, les malades relaps. Puisqu'il y a eu de fausses guérisons, pourquoi ne soupçonnerait-on pas qu'il y a eu de faux malades?

Il y a même de faux convulsionnaires qui, ayant été mis à la Bastille, ont déclaré alors que leurs convulsions étaient simulées. Jusqu'à ce moment les jansénistes les avaient données pour aussi vraies et aussi divines que les autres. Nous disons, nous, que les autres étaient aussi divines que celles-là, quoique probablement quelques-unes fussent moins volontaires.

Il y a eu des épileptiques à Saint-Médard, le fait ne peut pas être mis en doute. Comment ces épilepsies sont devenues épidémiques ; comment ce qui était un accident chez quelques-uns, est devenu la maladie de tout un public, c'est ce qu'il s'agit d'expliquer ici. Après avoir justifié, par de nombreux faits du même genre acquis à la médecine, le caractère épidémique qui est ^e trait général le plus frappant dans la maladie des convulsionnaires jansénistes, nous essayerons de rendre compte des particularités que présentaient les divers cas de cette affection selon les individus, et surtout de l'extraordinaire résistance qu'ils offraient aux coups, aux blessures et aux assauts divers qu'on leur faisait subir.

Constatons d'abord une grande ressemblance entre certains convulsionnaires de Saint-Médard et les possédées de Loudun, dont l'épidémie, née dans leur couvent, s'était bientôt propagée dans toute la ville. Nous avons déjà rappelé la dcmse de Sai/it-Weit, ou Saint-Guy ^ comme on l'écrit en français, maladie étudiée en 1859 àl' Académie de médecine de Paris, et qui présente aussi, par son caractère épidémique, une analogie frappante avec les convulsions de Saint-Médard. Tout cela, en effet, est pour nous maladie épidémique. Les médecins allemands, considérant la danse de Saint-Guy comme nerveuse dans son principe, surent guérir leurs danseuses avec des saignées, des sangsues et des potions calmantes.

Il n'est pas difficile, en consultant l'histoire delà médecine, de trouver de nombreux exemples d'autres maladies nerveuses devenues rapidement épidémiques par l'imitation ou l'exemple.

Tout le monde connaîU'affeclion qui se manifesta, dans l'antiquité, sur les filles de Milet, atteintes d'une fureur épidémique désastreuse, la fureur du suicide par la pendaison. Chaque jour de nouvelles victimes volontaires payaient tribut au fléau, et la ville se dépeuplait. De sages magistrats publièrent alors un édit portant que toutes les filles qu'on trouverait pendues, seraient exposées en public nues et la corde au cou, puis traînées sur la

claie. Dès ce moment, le délire cessa et il n'y eut plus de suicides

Dans ce cas, le seul sentiment de la honte, excité à propos, avait déterminé la guérison ; c'est qu'il s'agissait d'une maladie purement morale, à laquelle des remèdes de même ordre peuvent quelquefois suffire.

A une époque récente. Desloges, médecin à Saint-Maurice, dans le Valais, a observé au bourg de Saint-Pierre-Montjau, alors département du Simplon, le commencement d'une épidémie tout à fait semblable à celle des filles de Milet, et qui fut guérie à moins de frais encore. Une femme de ce village s'étant pendue, toutes les autres se sentaient entraînées à suivre son exemple. Il suffit des sages exhortations du curé du lieu pour prévenir les malheurs qui allaient résulter de ce délire naissant ^

Primerose [Maladies des femmes) et Bonnet [Méd. sept.) parlent d'une folie de la même nature qui saisissait les filles de Lyon et les portait à se noyer.

Dans un temps plus voisin de nous, la même fureur vint à nos Invalides, dont treize se pendirent dans l'espace de quinze jours, à une porte de l'hôtel intérieur, toujours la même. Le maréchal Serrurier, alors gouverneur des Invalides, ne put mettre fin à l'épidémie qu'en faisant murer cette porte.

Le médecin Hecquet, dans un ouvrage dont nous parlerons pkis loin, cite, entre autres exemples curieux de ce genre, celui d'une fille qui entra à l'hôpital de la Nouvelle-France, pour un hoquet continuel et violent, dans lequel elle imitait assez bien le jappement d'un chien. 11 y avait dans la salle où on la plaça quatre autres jeunes filles atteintes de diverses maladies ; trois jours après celles-ci jappaient, avec convulsions et léthargie finale. Cela dura ainsi une semaine. On entendait par toute la maison un miaulement général, qui durait plusieurs heures, au grand scandale du voisinage. Alors on prit le parti de placer chaque malade dans une chambre à part, où elles ne pussent se voir ni s'entendre ; après quoi, on les menaça de la discipline, si elles continuaient. On leur signifia qu'il y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats, qui, au premier miaulement, entrerait dans le couvent et fouetterait celle qui aurait miaulé. Et le bruit cessa

1. On connaît aussi l'histoire, célèbre dans l'antiquité, des filles de Prœlus et des femmes d'Argos, qui, selon Pausanias, se croyaient changées en vaches.

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