Calmeil, de la Folie, t. H, p
guerriers blessés à mort, au milieu du combat, continuent de se battre sans se douter de leurs blessures, jusqu'à ce qu'ils tombent tout d'un coup. On a vu un soldat combattant sur un vaisseau embrasé, et ayant la cuisse fracassée par un boulet, avoir le courage d'achever de se couper la cuisse avec son sabre, et de se jeter à la mer, pour éviter les flammes qui le menaçaient. En Italie, un aliéné fanatique se crucifiait lui-même ; d'après le médecin qui le soigna, cet individu ne souffrait nullement de ses blessures tant que durait le paroxysme de son délire religieux, tandis qu'il éprouvait d'atroces douleurs quand la raison lui revenait. Les coups, les blessures que recevaient, dans leur extase, les convulsionnaires jansénistes, ne leur faisaient, de même, éprouver aucune douleur, à cause de l'étal d'exaltation morale auquel ils étaient en proie.
La résistance inouïe que la peau, le tissu cellulaire, la surface du corps et des membres des convulsionnaires, opposaient à des chocs qui semblaient devoir les déchirer ou les briser, est de nature à exciter plus de surprise. On peut, néanmoins, en donner l'explication.
On doit remarquer d'abord que le caractère ^'invulnérabilité des coups violents, chez les convulsionnaires, est beaucoup moins établi historiquement que celui de l'insensibilité. La gravure que l'on voit à la page 361 est la reproduction d'une estampe de cette époque, représentant une convulsionnaire piquée à la poitrine et aux lèvres de la pointe d'une épée et qui demeure insensible. Mais on a souvent reconnu que les fanatiques, en se croyant invulnérables, se faisaient une étrange illusion, et il a été fréquemment constaté que les corps de plusieurs présentaient, à la suite de ces épreuves, de larges ecchymoses sur la peau et de nombreuses contusions sur les surfaces qui avaient été le plus violemment foulées ou battues.
Dans les épreuves des Sœurs Françoise et Marie auxquelles assistèrent La Gondamine et M. du Doyer de Gastel, on trouve longuement expliqué par ce dernier observateur, que les épées dont on faisait pénétrer la pointe dans le corps de ces convulsionnaires émérites, y produisaient de véritables blessures, comme elles auraient pu le faire sur tout autre corps non miraculé, et que l'épaisseur et l'interposition des vêtements, le soin de rie pas trop fortement appuyer, étaient dans ce cas les véritables raisons du prétendu miracle de l'invulnérabilité. M. du Doyer de Gastel est très explicite sur ce point : il prouve que l'invulnérabilité de la sœur Françoise était une entière illusion ' .
En ce qui concerne les coups de bûches et de chenets, il faut remarquer
1. Correspondance de Grimm et Diderot, t. H. Lettre du l'j mai 1759.
que chez les fanatiques de Saint-Médard, ces coups n'étaient jamais administrés que pendant la tourmente convulsive, et qu'alors, comme le fait observer Calmeil, le météorisme du ventre, l'état de spasme de l'utérus sur les femmes, du canal alimentaire chez tous les malades, l'état de contraction, d'éréthisme, de turgescence des enveloppes charnues des plans musculaires qui protègent et recouvrent l'abdomen, la poitrine, les principaux troncs vasculaires et les surfaces osseuses, devaient singulièrement contribuer à atténuer, à amortir et à annuler la violence des coups.
« Il faut remarquer, dit Calmeil, qu'on se servait, pour frapper sur le corps des convulsionnaires, de corps ou d'objets volumineux, à surfaces plates ou arrondies, à contours cylindriques et émoussés ; or l'action de pareils agents physiques n'est pas à comparer, quant au danger qui s'y attache, à celle des cordes, des verges, des instruments souples, flexibles, à arêtes prononcées. Au total, le contact et l'impression répétés des coups produisaient sur les convulsionnaires l'effet d'un massage salutaire, et rendaient moins sensibles les tortures de l'hystérie'. »
Ce massage salutaire est pour nous une transition qui nous conduit à parler de la sensation voluptueuse que certaines convulsionnaires éprouvaient évidemment sous l'action des secours qu'elles se faisaient administrer, toujours par des hommes, et de préférence parles plus forts, c'est-à-dire les plus jeunes. Si l'on ne voulait voir dans ce fait qu'une conséquence de la perversion de la sensibilité physique, on trouverait un grand nombre d'exemples à rapprocher de celui des convulsionnaires de Saint-xMédard, et il n'y a rien, à coup sûr, de moins divin que ce genre de miracle. Decèze cite un jeune homme de Paris qui se renfermait dans sa chambre pour se serrer la poitrine, les bras, les jambes avec des cordes à nœuds coulants, attachées à quatre clous fixés à la muraille. On le trouva un jour près d'expirer dans cette épreuve. Interrogé sur ce qui pouvait le porter à une pareille folie, il répondit que les ligatures produisaient d'abord en lui une impression forte ; que bientôt aux souffrances succédait une sensation délicieuse qu'il lui était impossible de décrire. C'était, comme on le voit, la même expérience que Socrate, dans sa prison, avait faite accidentellement sur l'alliance intime du plaisir et de la douleur \
Un fait de la même nature est celui que rapporte Lorry, d'un jeune homme qui, étant incommodé d'une vive démangeaison, déchirait ses chairs avec délices. Les sensations voluptueuses qui accompagnent la pendaison ne sont plus mises en doute par personne. Ce qu'on trouve de plus excentrique en ce genre, c'est le fait que Lock raconte d'un Irlandais qui ne put jamais voir