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LA NUIT DE DEUX JEUNES FILLES

Vers cette même heure, le comte de White-Manor rentrait à son hôtel. Il descendit de son carrosse sans mot dire, monta lentement les degrés de sa maison et s'enferma dans sa bibliothèque. Il était plus pâle qu'un mort, et ses yeux avaient ce regard vague des hommes que menace la démence.

Il tomba de son haut dans un fauteuil, jeta son chapeau et mit sa tète entre ses mains. 11 souffrait borriblement. Il soufflait d'auiaiit plus que sa blessure était de celles qui, pour être trop petites et imperceptibles, échappent aux moyens ordinaires. Son ennemi, sorte de T. l. Il

fantôme impalpable, ne se pouvait point prendre corps à corps : ses coups, perfidement ménagés, n'appelaient ni la vengeance des lois ni les mépris du monde. Au conlraiie, chaque fois qu'il frappait, le monde souriait et applaudissait.

Le comte de Whitc-Manor était un homme de cinquante ans environ. Son visage offrait avec celui de son frère quelques traits éloignés de ressemblance, mais l'expression en était tout autre. C'était de l'apathie chagrine, mêlée à ces colériques symptômes qui prennent corps et se burinent avec l'âge sur la figure de certains hommes à tempérament sanguin. La passion, une passion brutale et sans frein, avait dû brûler jadis dans ces yeux éteints maintenant. On devinait le vide, l'ennui, le dégoût qui suivent à coup sûr l'assouvissement monotone de tous désirs formés; mais il y avait parmi cet ennui, que beaucoup regardent comme un mal imaginaire, il y avait de la souffrance vraie : la rage combattait l'apathie.

11 avait été longtemps un des viveurs les plus dissoins de Londres. Dès 1823, O'Connel l'avait flétri de la qualification de pourceau^ et jamais le grand tribun d'Irlande n'avait frappé mieux et plus juste. Le comte, en effet, était la personnification haïssable et quelque peu outrée de celte aristocratie britannique, si magnifique par son passé, si puissante par ses richesses, mais si honteusement inutile, à de nobles exceptions près, si dégradée par ses mœurs, si abâtardie par son égoïsme aveugle, et qui devrait craindre peut-être, il faut le dire en gémissant, de se heurter, quelque jour, contre le billot néfaste où périt jadis sa chevaleresque sœur, la noblesse de France, sous le tranchant de la hache populaire.

Après avoir passé dix minutes dans un état d'immobilité complète, lord de White-Manor se leva. Sa face, naguère si pâle, était maintenant d'une rougeur apoplectique. Il sonna si violemment que le cordon, brisé, lui resta dans la main.

— Paterson! Gilbert Patersonl le coquin de Gilbert Patersonl dit-il au valet qui se présenta; qu'il vienne ici à l'instant!

— Il y a eu du Brian ! pensa le groom, qui s'élança vers l'appartement de l'intendant.

Celui-ci avait justement le cœur léger et la conscience tranquille. Son a])rès-dîner avait été employé comme il faut pour le bien de son

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maître. Il n'avait pas perdu de temps, s'était présenté chez mistress Mac-Nab sous un prétexte, et avait vu Anna Mac-Farlane. Il avait é;é ébloui de sa beauté. C'était l'affaire de niilord.

Paterson descendit donc avec empressement, et se présenta devant milord, le sourire aux lèvres.

— Milord, commença-t-il, je suis bien aise...

Le malheureux n'acheva pas. Un coup de poing, un coup de poing de lord ! l'atteignit au creux de l'estomac et l'envoya tomber à l'autre bout de la chambre.

Gilbert Paterson se releva suffoqué.

— Va-t'en! dit le comte; c'est toi qui es cause de cela, misérable! Qui t'avait permis, scélérat, de donner des coups de fouet au frère d'un comte? Il se venge ! Il se venge sur moi !

Le comte se laissa retomber sur son siège.

— Mais milord... voulut dire humblement Paterson.

— Tais-toi, de par le ciel ! traître valet que tu es! s'écria lord o^ While-Manor; va-t'en sur-le-champ! Demain, tu emporteras ce qui est à toi et ce que tu m'as volé. Mais tu ne dormiras plus sous mon toit.

Le comte appuya sa tête alourdie sur sa main.

Gilbert Paterson n'osa pas résister à cet ordre si péremploire. Il prit à peine le temps de se couvrir d'un manteau et sortit précipitamment de l'hôtel. Il faisait un froid brumeux et humide. Paterson allait au hasard par les rues, absorbé parle récent souvenir de sa mésaventure et ne pouvant point donner son attention à autre chose.

— Chassé! murmurait-il; chassé au moment où je travaillais pour lui. Mais croit-il donc qu'un homme d'affaires quitte ainsi une maison avec quelques misérables milliers de livres dans son portefeuille ! Il me fallait cinq ans encore pour faire honorablement ma foriune. C'est cinq ans que vous me volez, milord comte ! cinq ans qui valent au plus bas dix mille livres! Je ne puis, en conscience, vous faire cadeau de cela!

Il avait parcouru, sans savoir, une bonne partie du West-End et marchait maintenant, gesticulant et parlant tout seul, sur les larges trottoirs d'Oxford-Street.

— Chassé! répétait- il; et le diable ne me fournira pas les moyens

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de ralirapc!' ni:i pKcc! Voyons ! du calme! Nous avons passé par des jours plus difficiles. Cherchons!

Il continua de marcher le long de Holborn, puis le long de Cheapside. Il entra enfin dans Cornhill. La course qu'il venait de fournir était longue. Sans raisonner et obéissant d'instinct à un impérieux besoin de repos, il s'assit sur une borne qui protégeait l'angle formé par la uiaison carrée sur Finch-Lane et Cornhill. Là, il poursuivit ses réflexions.

De l'autre côté de Cornhill, en face de la boutique du bijoutier Falkstone, au second étage de la petite maison neuve et blanche, on voyait briller une lumière à travers de diaphanes rideaux de mousseline. Cette maison était celle de mistress Mac Nab, et la lumière brillait dans la chambre qui servait de retraite commune aux deux filles d'Angus Mac-Farlane.

il était alors près de minuit. Clai'y dormait. Sa charmante tète s'appuyait sur son bras lisse et blanc que l'agitation d'un rêve avait mis, malgré le froid, hors des couvertures. Elle respirait par efforts inégaux, et parfois une plainte s'échappait de sa bouche entr'ouverte. Anna était assise sur son séant. Sa toilette de nuit était faite depuis bien longtemps. Elle avait relevé ses cheveux, noué sa cornette et mis sur ses pures épaules le peignoir blanc, dont la percale festonnée laissait deviner vaguement la juvénile délicatesse de ses formes.

Et pourtant, elle n'avait point soufflé encore sa bougie pour allumer sa lampe de nuit. Elle veillait. Son oreille se tendait avidement dés qu'un bruit se faisait dans la rue, et, de tenps en temps, elle joignait ses petites mains comme si elle eût prié avec ferveur.

C'est que, depuis le matin, Stephen Mac-Nab n'était point revenu à la maison de sa mère. Elle regardait de temps à autre sasœnr Clary. Clary dormait toujours. En dormant, elle murmurait d'indistinctes paroles, et lorsque la blanche clarté de la bougie tombait sur son visaiie, jn voyait des gouttelettes de sueur perler, puis se sécher sur la peau brûlante de son front.

— Pauvre foeur! pensait Anna ; voilà bien des nuits qu'elle souffre ainsi... Mais ne reviendra-t-il pas, mon Dieu ! Mon Dieu, faites qu'il revienne!

Un coup sec et vivement redoublé retentit à la porte de la rue. La

porte de l'escalier était d'avance ouverte. Anna, tremblant de fr^id et honteuse de son empressement, se pencha sur la rampe pour entendre et pour voir. Mistress Mac-Nab parut bientôt sur l'escalier. Elle aussi veillait : l'amour d'une mère ne s'endort pas plus que la tendresse d'une amante. Elle reçut Stephen au moment où une servante ouvrait la porte de la rue et l'accabla de caresses et de questions. Stephen entra dans la chambre de sa mère. Tout ce qu'Anna ])ut entendre fut le nom de Frank Perceval, prononcé avec une douloureuse émotion par Slephen, et quelques exclamations de surprise de mistress Mac-Nab. L'entrevue dura peu. Bientôt Slephen reparut sur l'escalier, et, au lieu de monter vers sa chambre, suivant son habitude, se dirigea vers la porte de la rue.

— Où va-t-il ? se demanda Anna.

Elle ne devait point avoir de réponse à cette question. Elle n'entendit même plus rien, si ce n'est un nom que Slephen prononça en embrassant sa mère. Ce nom était celui de Glary. Anna sentit une larme aux cils alourdis de sa paupière.

— Clary! répéla-t-elle avec tristesse; et moi?...

La porte de la rue se referma. Anna entra dans sa chambre dont elle referma doucement la porte. Elle avait un poids plus lourd sur le cœur. Clary dormait encore. Au moment où Anna mettait le pied sur son lit, sa sœur s'agita violemment dans son sommeil.

— Stephen ! Oh ! Stephen ! murmura Clary ; sauvez-moi!

Anna se couvrit le visage de ses mains et des larmes abondantes ruisselèrent à travers ses doigts.

— Elle aussi ! murmura-t-elle.

Puis elle éveilla sa sœur par un baiser. Clary se dressa effrayée sur son séant et jeta ensuite ses bras autour du cou d'Anna qui s'efforçait de sourire.

— C'est toi 1 dit-elle ; oh! merci ! Je faisais un rêve... Un rêve terrible, ma sœur...

Elle s'interrompit et ajouta en soupirant;

— Terrible et doux à la fois. Il était là. Il m'entraînait...

— Qui? demanda Anna dont les sourcils se rapprochêre! t; Stephen ?

Clary secoua la tète.

— Non, répondit-elle ; Slephen essayait de me protéger contre lui.

— Contre qui? demanda encore Anna.

Clary la regarda, et l'expression de son beau visage changea subitement. Elle attira sa jeune sœur sur son sein et couvrit sa joue de baisers.

— J'ai deviné ton secret, reprit-elle ; tu l'aimes, tant mieux ! la dernière lettre de notre père annonce son arrivée prochaine. Nous le verrons bientôt, demain peut-être. Je lui parlerai, Anna; tu seras heureuse.

— Tu ne l'aimes donc pas, toi? dit Anna qui pleurait et souriait.

— Bloi ? Je n'aime personne, Anna, répliqua vivement Clary. Les deux sœurs s'embrassèrent encore et Anna regagna son lit.

Les rôles changèrent alors. Au bout de quelques minutes, on aurait pu entendre l'égale et douce respiration d'Anna endormie. Clary, au contraire, veillait maintenant. Elle veillait, hélas ! cette nuit comme toutes les autres nuits, lorsque quelque rêve ne venait point engourdir la fièvre de son unique et brûlante pensée.

Gilbert Paterson, cependant, avait eu Iç temps de réfléchir, mais il n'avait rien trouvé et demeurait depuis une heure sur" sa borne, gelé, de mauvaise humeur, et ne sachant à quoi se résoudre.

Ce fut le bruit de la porte refermée par Stephen. qui le tira enfin brusquement de sa chagrine préoccupation. Il se leva et secoua ses membres raidis par l'humidité nocturne. V — Oij diable suis-je ici? se dit-il. Je ne peux pourtant pas coucher dans la rue... Voyons !

Il s'orienta et reconnut Cornhill. Puis ses yeux, élevés par hasard, rencontrèrent d'abord le numéro de la maison, puis la lumière qui brillait au second étage chez mistress Mac-Nab. Cette vue sembla dissiper soudain les ténèbres de son cerveau. Il se frappa le front et sourit joyeusement.

— Pardiou ! dit-il, voilà mon affaire ! Je veux en essayer dès demain. Quant aux moyens à employer, j'en sais plusieurs, mais à quoi bon s'exposer soi-même? j'ai de l'argent pour payer les autres.

Il remonta au?sitôt Cheapside et se fit ouvrir un fiacre devant Saint-Paul.

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— Où allons-nous, milord? demanda le cocher. Gilbert Patcrson demeura un instant indécis.

— Before-Lane, dit-il enfin. Puis il ajouta à part lui : Ce sera bien le diable si, parmi les habitués de Peggy, je ne trouve pas ce qu'il me faut !

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