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L AVENEMENT D UN LION

Ce même soir, il y avait bal à Trevor-Housi . Lord James, comte Trevor, grand seigneur de naissance et de foiiune, avait joué un fort brillant rôle politique quelques années auparavant. Depuis l'avénement du ministère whig, il s'abstenait, et ses salons étaient le rendez-vous des notabilités du parti tory. Il était veuf et vivait avec sa sœur, lady Campbell, laquelle s'était bénévolement chargée de l'éducation de miss Mary Trevor, tille unique du comte.

Lady Campbell avait été charmante en 1850. En 183., époque où se passe notre histoire, elle avait perdu une [lotable portion de sa beauté, mais non point le désir de plaire. Femme d'esprit et d'excellent goût, elle avait jeté bas de bonne foi toute prétention extérieure à la jeunesse. Si bien que, à l'encontre du reproche qu'on fait d'or-

dinaire aux femmes de son âge, on était tenté de formuler contre elle cette invraisemblable accusation : Lady Campbell se vieillit !

Lady Campbell était donc, dans le monde où elle vivait, une femme à part; elle trônait au milieu d'un cercle choisi, dont elle était la reine ei l'oracle. Ses cavaliers servants étaient la fleur des jeunes gens à la mode. Quoi qu'elle pût faire, on ne la respectait point, on l'aimait.

C'était un glorieux résultat, mais il y avait près d'elle un aimant dont nous ne devons point mettre en oubli le pouvoir. Miss Mary Trevor avait dix-huit ans ; elle était belle de celte beauté suave, mais frêle et comme effacée, dont le type se trouve reproduit souvent dans les toiles de notre Reynolds. Sa (aille était haute et se courbait légèrement en avant, pour être trop élancée. Une blancheur diaphane formait le fond de son teint, qui s'animait parfois d'une légère nuance rose, mais n'atteignait jamais ce coloris, brillant symptôme de vigueur et de santé, qui s'apj)elle la fraîcheur. La transparence de son teint se remarquait surtout autour des yeux, où elle prenait un pâle reflet d'azur, au milieu du front et sur les tempes, où elle laissait voir un écheveau délié de petites veines bleues. Ses cheveux blonds, d'une finesse extrême, tombaient en légères boucles le long de sa joue. Ses yeux, d'un bleu tendre, se fermaient fréquemment à demi et semblaient alors nager dans un milieu humide et sciniilkml. Son sourire était celui d'un enfant, mais quand elle devenait sérieuse, une ride, tremblante et ténue, touchait de chaque côté le bout de ses lèvres et donnait ai sa bouche une expression de dédain.

Miss Mary était ainsi par nature; l'éducation lui avait donné d'autres charmes. Elle savait parler et se taire; chacun de ses mouvements dévoilait une grâce inaperçue; quoi qu'elle fit, elle faisait bien et à propos. Timide autant qu'il faut et ignorant d'ailleurs ce que les femmes n'ont pas besoin de savoir, elle avait appris à paraître douter d'elle-même, ce qui est la modestie des gens orgueilleux; elle avait appiis aussi à ne jamais douter de la valeur d'autrui, à ne point mentir, sauf dans les cas d'urgence, et à prolonger son sourire longtemps après qu'est oublié le nvit qui l'a fait naitre.

Miss Mary était l'ouvrage de lady Campbell. Faible d'esprit comme de corps, elle avait été dans les mains de son habile tante une argile molle et douce à modeler. Lady Campbell était avec raison hère de

son œuvre et jalouse outre mesure du dcspoiique pouvoir qu'elle exerçait sur sa nièce.

- Miss Mary était fille unique. Son père avait trente mille livres sterling ou sept cent cinquante mille francs de revenu, au dire du plus grand nombre, mais quelques-uns affirmaient que le chiffre réel de ses rentes allait beaucoup au delà.

On doit penser que l'héritière de cette fortune, qui, pauvre, aurait pu être aimée pour elle-même, ne manquait point d'adorateurs. Deux ans auparavant, en effet, à l'époque de sa première entrée dans le monde, elle avait été entourée tout d'abord d'une innombrable cour. A l'apparition d'un astre nouveau, chacun, si humble qu'il soit, se sent venir espoir : on a vu l'amour faire tant de miracles ! Mais à mesure que l'astre s'élève sur l'horizon, le cercle s'éclaircit. Les humbles se rendent justice, à moins qu'ils ne préfèrent jaunir de tendresse à distance; il ne reste plus que les forts. Puis, entre les forts, la lutte s'établit. Ce serait un beau spectacle, s'il n'était commun et visible gratis dans tout salon où se trouve une héritière.

La lutte entre les forts a un résultat : la jeune fille choisit, ou sa famille pour elle. Alors les rangs se resserrent de nouveau ; les ambitions vaincues se taisent; les humbles et les forts redeviennent égaux; tous ont part aux rayons de l'astre, car l'astre, pour être désormais la propriété d'un seul, entre de droit dans le domaine de tous.

L'existence mondaine de miss Mary avait régulièrement suivi ces phrases diverses. Le fort entre les forts avait été un jeune homme de fortune modeste, mais d'origine princière, fils cadet de feu le lord comte de Fife, et qui portait le nom de Frank Perceval. Miss Mary, ou plutôt lady Campbell, le distingua, et tout le monde crut la bataille finie ; mais tout à coup survint un nouveau champion qui réta- . blit la lutte et la mena rondement.

Aussi, faut-il le dire, ce champion n'était rien moins que Rio- Santo en personne.

Le marquis de Rio-Santo ! l'éblouissant, l'incomparable marquis! Londres et Paris se souviennent de ses équipages. L'Euroj)e entière admira ses magnificences orientales; l'univers, enfin, savait qu'il dépensait quatre millions chaque saison, vingt mille livres sterling par mois, et qu'il n'était point juif cependant!

Rio-Santo arriva de Paris, où il avait été pendant quatre ou cinq hivers de suite le roi de la mode. Il arriva suivi de son armée de laquais,de ses écuries, de ses meutes royales et de plusieurs douzaines de baronnes qui se mouraient de rêverie pour l'amour de ses cheveux noirs, de son teint pâle et de ses fulgurants yeux bleus.

D'ordinaire Londres ne s'émeut qu'à bonnes enseignes. Les princes étrangers, les fils d'empereurs y passent parfaitement inaperçus ; les ténors les plus prodigieux y opèrent le transit de leur \U de poitrine sans exciter la moindre révolution. Pour faire beaucoup d'effet dans cette ville orgueilleuse, il faut être osage, bayadère ou pour le moins bélier à quatre cornes. Rio-Santo n'était rien de tout cela. Ce n'était qu'un marquis. Pourtant, trois jours après son arrivée à tous les étages de toutes les maisons de toutes les rues de Londres, il faisait l'objet de toutes les conversations. Les palais du West-End parlaient de lui ; les boutiques d'Holborn et du Strand faisaient de nombreux cancans sur sa personne, les échoppes do Bishop's-Gatc retentissaient de son nom. Il était le sujet des conversations à Saint-James, dansClare-Market à Richmund et dans les bouges de Smilhfield.

Et cependant personne ne pouvait se vanter d'avoir vu ce fameux marquis de Rio-Santo, dont tout le monde s'entretenait. Il passa dans la solitude de sa magnifique maison de Bclgravc-Square les trois ou quatre premiers jours qui suivirent son arrivée en Angleterre. xAIais qu'importait cela? Il y avait dans les salons de l'une et l'autre aristocratie une vingtaine de jeunes seigneurs qui chantaient ses louanges sur tous les tons et racontaient de lui des histoires à faire tomber un raout en syncope. Il y avait dans les réunions bourgoises et jusque dans les sociétés d'arrière-boutique d'honnêtes demi-lions, qui génufléchissaient au nom respecté de l'illustre marquis; enfin, au fond des tavernes, il y avait d'ignobles drôles qui, entre deux verres de gin, estropiaient ce même nom. Pourquoi cela ? nous ne saurions le dire.

Or, quand les hommes parlent, les femmes enchérissent et caquettent. De là cet assourdissant concert qui, du salon, de l'antichambre et de la mansarde, envoya au ciel nuageux do Londres le nom mille fois répété de Rio-Santo.

Et chacun se représentait ce mystérieux marquis suivant la pente

naturelle de ses idées. Les maris, trompés par son nom et sa réputation, s'attendaient à lui voir le manteau rouge de Fra-Diavolo, ou tout au moins le feutre à plume de don Juan. Les femmes dotaient son visage inconnu de ce je nesais quoi de fatal que le fretin des romanciers donne à ses pauvres diables de héros. Les jeunes fdles le voyaient en songe avec un œil rêveur, un front ravagé, un nez d'aigle et un sourire infernal, mais divin. Les vieilles servantes enfin se figuraient qu'il avait trois bagues de similor à chaque doigt, une canne en rhinocéros et des breloques valant trois mille livres sterling.

On doit penser combien ce myslère et cette incertitude ajoutaient au désir que chacun avait de connaître le marquis de Rio-Santo. Comme s'il n'y eût point eu encore assez de motifs de curiosité, la politique se mit de la partie. Un bruit vague se prit à circuler dans les clubs ordinairement bien informés. On disait que le grand marquis était un envoyé secret d'une cour étrangère de premier ordre. Sa mission était, assurait-on, confidentielle et des plus importantes. Au reste, nul ne pouvait affirmer le fait; mais, justement à cause de cela, le fait passa pour positif et matériellement prouvé.

Aussi ce fût à qui des whigs ou des tories aurait sa première visite. Trente invitafions se croisèrent, signées de noms renversants et dont le moindre avait derrière lui un palais et des millions. Rio-Santo ne se pressa point de choisir. Il se laissa désirer le temps convenable; puis, un soir, après sa première excursion à Richmund, il se fit conduire à Derby-House. Lady.Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, était veuve; elle avait vingt-cinq ans et passait pour la plus charmante femme de King's-Road, qui est une rue très-longue et toute peuplée de femmes charmantes.

Lorsqu'on annonça Rio-Santo, il courut une émofion muette parmi le double rang de femmes qui bordait les salons de la comtesse de Derby. Le premier rang frémit d'une délicieuse curiosité; le second rang, la tapisserie, avança ses cinquante visages de douairières pardessus les frais minois du premier, à peu près comme fait la seconde ligne mettant le fusil enjoué sur l'épaule du chef de file dans les feux de peloton. Rio-Santo entra. On le trouva bel homme; mais il y eut çà et là quelques petits désappointements, parce que son ensemble n'était point suffisamment romanesque. De prime abord, on s'étonna

que ce marquis, irréprochable à coup sûr, mais n'ayant rien de précisément extraordinaire, eût pu enlever pendant trois ans au comte d'Orsay le sceptre de la mode européenne; on eût voulu lui voir une cravate plus ineffable, une démarche plus poétique, un regard plus impossible à définir. En somme, la première impression ne répondit pas tout à fait à l'attente générale. — Mais Rio-Santo parla. Le charme opéra d'autant mieux et plus vite, qu'il y avait eu contre ses séductions annoncées une sorte de réaction préalable. Les jeunes ladies laissèrent aller leur cœur au courant de sa parole électrique, et la tapisserie regretta le temps lieureux où elle pouvait être éleclrisée.

Il y a de par le monde un préjugé stupide entre tous les préjugés. On s'imagine que, pour être roi de la mode, il suffit d'èti-e riche, beau, ferme sur la hanche, frivole de caractère et spirituel assez pour dire de jolis riens. On se trompe du tout au tout. La royauté de la mode est élective; ce trône-là ne se prend que par droit de conquête.

On dut reconnaître bientôt que Rio-Santo était un esprit d'élite. Son intelligence, souple et forte, embrassait tout. C'était un homme grave et c'était un homme brillant. En môme temps, on fut ébloui du faste royal qu'il déploya, non pas en escompteur enrichi, mais en véritable grand seigneur. De sorte que, au bout de quelques semaines, Rio-Santo fut à Londres ce qu'il avait été à Paris, l'homme par excellence, le roi, le dieu.

Vers l'époque de son arrivée en Angleterre, quelques nouvelles figures s'étaient introduites dans le grand monde, c'étaient tous gens de bon lieu, portant noms qui sonnaient comme il faut et menant un no!)le train de vie. Nous citerons, parmi ces nouvei.ux venus, le major Borougham, sir Paulus Waterfield, le docteur Muller, le cavalier Angelo Bembo.

La première maîtresse de Rio-Santo à Londres fut, dit-on, la comtesse de Derby. Jusque-là, lady Ophélia avait eu la réputation la ])lus enviable pour une jeune veuve. C'était, selon le sentiment général, une femme de merveilleux goijt, d'esprit fort délicat, mais de cœur sec; une coquette, enlin, des plus dangereuses et des moins attaquables. C'était, en outre, car la coquetterie n'exclut rien qualid on sait s'en servir, c'était une femme d^ principes choisis, pensant haut et bien, dévote autant qu'il faut l'être, et portant sans reproche le nom

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de feu son époux, l'un des plus nobles et beaux de la vieille monarchie anglaise. Dans le monde, ou tant de médisances se croisent avec tant de calomnies, lady Ophélia avait passé invulnérable ; nulle tache, si petite qu'elle fût, n'avait terni le miroir vierge de sa renommée. Les hommes l'aimaient et la craignaient, ses rivales l'enviaient et la haïssaient. Rio-Santo vint : l'existence de la comtesse s'enveloppa tout à coup d'un mystère inaccoutumé, que les langues méchantes ne tardèrent pas à rendre suspect; elle eût pu se défendre, c'est-à-dire lever le voile et donner comme autrefois chaque heure de ses jours aux regards de la foule. iMais il était vrai : elle aimait Rio-Santo, elle l'aimait de l'amour qu'inspirait à coup sûr ce terrible don Juan : amour fougueux, jeune, étourdi, sans prudence...

Rio-Santo, lui, aimait fort et vite. Sa passion brûlait trop pour durer. Il jeta aux pieds de lady Ophélia son cœur qui était sincère, son génie un moment dompté, son être entier, plus que son être, car il lui promit l'avenir. Mais Rio-Santo, s'il ne mentait jamais, se trompait, hélas ! bien souvent. Il se donnait à l'amour sans réserve comme ces enfants qui prodiguent leurs jouets à leurs compagnons de plaisirs, pour ensuite les reprendre. Rio-Santo reprenait ainsi tout ce qu'il avait donné à l'amour. Et il n'avait pas plus de remords ([ue ces enfants dont nous venons de parler, parce qu'il était toujours de bonne foi.

Que Dieu vous garde, misses et miladies, de la rencontre de Rio- Santo !

COMMENT l'amour VIENT EN RÊVANT

Tout Londres fashionable s'occupa pendant une semaine du mariage de Rio-Santo avec lad> Ophélia Rarnwood, comtesse de Derby. C'était un couple très-bien assorti. Néanmoins, le mariage n'eut pas lieu. Rio-Santo déclara tout haut qu'il avait échoué. Quelques-uns ajoutèrent foi à cette déclaration, d'autres pensèrent qu'il avait trop réussi.

LES MYSTÈRES DE LUiNDllES. 31

Rio-Santo n'était rien de tout ce qu'on a coutume d'être dans notre société étiquetée comme une boutique d'apothicaire. Cela lui donnait incontestablement le droit de faire comme l'abeille : de choisir sans exclure. Aussi, régnait-il sur le noble West-End, sans dédaigner le culte de la cité millionnaire. Son éclectisme consistait à se laisser adorer partout.

Il avait pour métier ostensible d'être marquis, riche à millions et tout pétri de distinction. Nous ne savons pas de plus adorable métier que celui-là. Impossible de dire la prodigieuse dépense d'esprit et de diplomatie que firent les deux camps politiques pour, chacun, l'attirer à soi , II y eut de jeunes ladies qui se dévouèrent en vraies Romaines ; il y eut des ladies d'un certain âge qui combinèrent des plans miraculeux. Une whiggesse de lettres fut jusqu'à lui proposer, à mots couverts, de l'illustrer à l'aide d'un roman en quatorze parties de six volumes in-octavo chacune. Rio-Santo apprécia le dévouement des jeunes ladies, ignora les plans des douairières, et fît don d'une pipe de Turquie à la whiggesse de lettres, en la priant d'illustrer tout le monde, excepté lui.

Il menait cependant la vie la plus rigoureusement fashionnable qu'on puisse imaginer. Lui seul donnait despotiquement le ton pour toutes choses. On citait ses mots avec une componction véritable. Quand il n'en laissait point échapper, par hasard, de bonnes âmes se faisaient un devoir de lui en prêter. En parlant de lui, on était toujours sur d'intéresser les femmes,, et certains séducteurs émérites inventaient sur son compte de ravissantes histoires qu'ils allaient essayer, en guise de fausses clés, à la porte de tous les boudoirs.

On l'affubla d'un nombre si exorbitant de bonnes fortunes, que le compte en passait toute vraisemblance. Mais il était discret.

Règle générale : le lion qui vise au titre de bourreau des coeurs n'est pas un lion de franc aloi ; c'est inévitablement quelque quadrupède vulgaire, revêtu de la peau du roi des animaux. Or, le marquis de Rio-Santo était un lion véritable, le lion le plus lion qui fut jamais.

Un jour, il rencontra miss Mary Trevor, et il pensa que cette enfant

pâle, aux traits effacés, à la beauté presque nuageuse, était une fort

insignifiante personne. Peut-être même n'en pensa-t-il pas si long.

, Mary, elle, se sentait mal à l'aise en présence de cet homme dont

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la bizarre renommée repoussait ses instincts de timide faiblesse. Une seconde fois ils se trouvèrent en présence. Miss Mary chanta. Sa voix douce, mais sans portée, eflleura l'oreille de Rio-Sanlo comme uii vain bruit. Rio-Santo parla. Son organe vibrant et grave affecta douloureusement l'ouïe de miss Trevor. Pourquoi? Mary n'aurait point su le dire.

Une troisième fois enfin, c'était à un concert dans les salons de lady Ophélia, Rio-Santo ce soir-là était pâle, taciturne et jetait autour de lui, sans voir, ses yeux vaguement distraits. Miss Trevor, assise auprès de miss Diana Stewart, sa meilleure amie, dans une salle de jeu que n'avait pas encore envahi le bataillon des joueurs, causait tout bas. Diana était la cousine et avait été la compagne d'enfance de Frank Perceval, qu'un voyage retenait loin de miss Trevor, sa fiancée. Les deux jeunes tilles, cela va sans dire, parlaient de lui. Rio-Santo, debout, appuyé contre une colonne en demi-relief dont la saillie le cacbait à moitié, était à portée d'entendre et n'entendait pas. Mary lui tournait le dos et ne pouvait l'apercevoir. Insensiblement, les deux jeunes filles, qui d'abord avaient .parlé tout bas, cessèrent de retenir leur voix, parce qu'elles se croyaient loin de tout indiscret écouteur. Leur conversation monta comme un murmure jusqu'aux oreilles de Rio-Santo. Il n'y prit point garde, et continua de rêver.

Car Rio-Santo était un déterminé rêveur. C'était avec délices qu'il se plongeait au fond de cette ivresse calme et à la fois infinie, que les choses réelles ne savent point provoquer. Il choisissait parfois le tumulte d'une fête pour s'endormir en ses illusoires voluptés. La voix de l'orchestre le conduisait en certaines galeries du palais de son imagination, qu'il n'explorait pas dans le silence. Ses songes étaient volontiers ses souvenirs.

En ce moment dont nous parlons, Rio-Santo rêvait d'amour. Il voyait dans le passé, lointain peut-être, une blonde enfant qui élevait vers lui sou regard d'ange, confiant, tendre, timide. L'orchestre accompagnait une mélodie, brodée sur l'un de ces motifs simples ei touchants que trouvent dans leurs bruyères les bardes de la verte Irlande. On eût dit que cet air avait un rapport direct et réel avec la jeune fille du rêve, et après tout, cela était possible, puisqu'il s'agissait d'un souvenir.

Lorsque l'orchestre couvrit de son dernier accord les dernières vibrations de la voix du chanteur, Rio-Santo rouvrit ses yeux ; une larme tiJtra au travers des cils demi-baisses de sa paupière.

— Marie, murmura-t-il ; ma douce Marie !

— Pauvre Mary ! s'écria au même instant miss Diana Stewart. Puis elle ajouta avec un petit éclat de rire :

— Tu l'aimes donc bien ?

A ce nom de Mary, Piio-Santo avait ouvert les yeux, et son regard était tombé sur le gracieux profil de miss Trevor. Les hommes, et, entre tous les hommes, ceux dont l'imagination sans frein ni règle a coutume d'errer où le caprice la conduit et de n'être jamais contrôlée, peuvent voir le même objet sous des faces diverses et même complètement opposées. L'impression du moment change, pour ainsi dire, le milieu à travers lequel ils regardent. Entre leur œil et ce qu'ils voient, il s'opère une sorte de réfraction mystérieuse qui peut embellir la laideur et qui peut enlaidir la beauté. Rio-Sanlo avait déjà vu miss Mary, et cependant il crut la voir pour la première fois. Peutêtre le délicat et gracieux sourire de miss Trevor trouva-t-il sa place dans le rêve qui dominait Rio-Santo à ce moment ; peut-être quelque ressemblance éloignée vint-elle en aide à ce nom de Mary. Pour celte raison ou pour d'autres, il sentit son cœur bondir et s'élancer vers cette charmante fille qui donnait à propos un corps à sa fantaisie du moment. Il la couva du regard comme une proie prochaine, et, gâté par le succès, il ne s'occupa même pas des moyens de triompher.

Miss Trevor avait hésité un instant avant de répondre à la question de Diana.

— Je suis triste depuis son départ et j'attends son retour avec impatience, dit-elle enfin.

Rio-Santo savoura lentement l'harmonie de cette voix qu'il avait dédaignée la veille. Il fit un mouvement. Miss Trevor se retourna, et sa joue pâle devint pourpre, parce qu'elle devina que sa réponse avait été entendue. Puis, saisie de nouveau par cet instinct de terreur qui l'avait prise déjà à la vue du marquis, elle frissonna de la tête aux pieds et serra le bras de Diana.

— Viens, dit-elle, en entraînant son amie étonnée vers les salons oîi se tenait le concert.

— Y avnit-il un serpent derrière ton fauteuil ? demanda gaiement miss Stewan.

— Il y avait un homme, murmura Mary.

Diana se retourna vivement à son tour et aperçut le regard ardent de Rio-Santo qui suivait la retraite de sa compagne. Elle devint sérieuse.

— Comme il te regarde ! dit-elle avec une naïve envie. De son oeil jusqu'à toi, il y a comme un rayon de feu...

Mary trembla plus fort. Rio-Santo quitta sa colonne et vint s'étendre dans le fauteuil occupé naguère par miss Trevor. Il y resta longtemps et ne rentra dans le concert que lorsque la foule des joueurs fît irruption dans la salle.

— Pauvre Marie! murmura-t-il en se levant; depuis, je n'ai point aimé ainsi...

Quelques jours après, Rio-Santo fut présenté à lady Campbell et à lord Trevor. Lady Campbell était précisément faite pour apprécier toutes les qualités du beau marquis ; elle fut flattée de l'initiative qu'il avait prise auprès d'elle et prévit que son importance mondaine allait s'en augmenter considérablement. Trevor-Hojjse devint en effet tout à coup à la mode. Tout le monde y voulut être présenté, et les jeunes gentilshommes que nous avons vus arriver à Londres presque en même temps que Rio-Santo furent des premiers à solliciter cet honneur. Certes, le major Rorougham, le docteur MuUer, sir Paulus Waterfîeld et le beau cavalier Angelo Bembo étaient gens à ne trouver nulle part porte close. Ces quatre gentilshommes n'étaient point sans avoir entre eux ces liaisons superticielles et d'occasion qu'on noue si aisément dans le monde, mais il ne régnait parmi eux aucune intimité ^.pparente. Néanmoins, on aurait dit qu'ils se fussent donné le mot pour faire auprès de lady Campbell les affaires de Rio-Santo. C'était peut-être le hasard...

Rio-Santo, du reste, n'avait nullement besoin d'aide. Plus une femme était spirituelle, et moins elle avait chance d'échapper aux séductions de son esprit; or, nous croyons l'avoir déjà dit, lady Campbell, en fait d'esprit délicat et choisi, ne le cédait à personne. Elle fut vite et bien subjuguée. Comme lady Campbell était, de l'ait, la tête de la maison de son frère, tout le monde y subit, plus ou moins.

Tinfluence du marquis, tout le monde, miss Trevor elle-même.

Nous devons dire néanmoins que Rio-Santo n'agit point directement sur miss Mary Trevor. Ce fut lady Campbell qui prit la peine, à son insu, de solliciter le malléable cœur de sa jolie nièce. Cette femme aimable, en effet, toute pleine des perfections du marquis, ne pouvait se taire. Sa chaude amitié, son admiration se faisaient jour par tous ses pores. Si bien que miss Trevor. eut honte et regret de sa frayeur passée. Elle prit pour Rio-Santo une sorte d'admiration à laquelle se mêlait encore une crainte indéfinissable, mais qui n'était plus de la répulsion.

Elle savait que Rio-Santo l'aimait. Lorsiju'une femme sait cela, et que de l'aversion elle passe néanmoins à quelque chose de mieux que l'indifférence, on peut, suivant la croyance commune des observateurs au dcmi-cent, parier qu'elle aimera. C'est une question de temps. Nous verrons bien si, avec miss Mary, nos observateurs eussent doublé leur enjeu.

Il se répandit une fois dans Londres un bruit extravagant et dénué de toute vraisemblance. Ce bruit fit hennir le jockey-club à gorge déployée, et pâmer tout ce qui pouvait prétendre au titre de gentleman d'un bout de la ville à l'autre. Les femmes en causèrent avec leurs sigisbés, les maris avec les amies intimes de leurs femmes, les grooms en baragouinèrent entre eux.

Rio-Santo, disait-on, voulait se marier.

Se marier comme le plus simple des mortels, faire une fin, briser son sceptre, couper ses éperons, changer sa poésie en prose, mettre un bonnet de coton par-dessus sa couronne.

C'était maladroitement inventé, ridicule, impossible! C'était vrai. Lorsque ce bruit se répandit, Rio-Santo avait demandé la main de miss Mary Trevor.

Contre son habitude, il avait rencontré plusieurs obstacles dont le moindre n'était pas à dédaigner. D'abord lady Campbell, qui était la loyauté même, refusa, malgré sa bonne envie, de prêter son aide au marquis. L'amour mutuel de Frank Perceval et de sa nièce était son ouvrage ; elle avait laborieusement préparé leur union. Abandonner les intérêts de Frank absent eût été trahison toute pure, et lady Campbell en était incapable. En second lieu, lord James Trevor, vieur

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gentilhomme à la foi chevaleresque, avait donné sa parole à Frank. En troisième lieu, enfin, miss Trevor aimait ce même Frank Perceval.

Aussi le marquis cssuya-t-il un refus triplement motivé.

En regagnant sa maison, il disposa dans sa tète la plus éblouissante corbeille de mariage qu'imagination surexcitée de jeune fille coquette ait jamais pu rêver.

Lady Campbell était la loyauté même. Elle se repentait amèrement d'avoir donné sa parole à Frank, mais qu'y faire? Heureusement les femmes d'esprit subtil ont toujours à leur service une suprême ressource, celle de se tromper elles-mêmes.

Lady Campbell, qui se désespérait, put croire naturellement que Mary se désolait. Ceci n'était pas rigoureusement exact, mais c'était possible. Une fois le chagrin de miss Trevor admis, ce chagrin pouvait s'interpréter de différentes manières; le choix était permis : lady Campbell choisit. Elle se dit que sa nièce aimait, qu'elle aimait Rio- Santo, et que le refus subi par ce dernier causait toute la peine de la jeune fille.

Elle se dit cela plusieurs fois sans le croire, puis enfin elle le crut. Le croyant, elle avait incontestablement le droit de faire partager son opinion à autrui; or, à qui communiquer ses impressions, si ce n'est à sa nièce chérie, à sa fille d'adoption?

A la première ouverture, Mary tomba de son haut. Mais lady Campbell était de si bonne foi, et elle avait tant d'éloquence ! Mary, faible et habituée à ne point questionner rigoureusement le fond de son cœur, habituée aussi à faire siennes sans examen toutes les idées de sa tante, Mary se laissa persuader..., à demi.

Désormais, lady Campbell fut à son aise. Elle recouvra toute sa sérénité. La position était bien changée, convenons-en. Ce n'était plus d'elle qu'il s'agissait, mais de sa nièce. Elle eût été coupable d'écouter ses propres impressions au point de fausser les paroles données, mais sa nièce 1... En conscience, par exagération de loyauté, on ne peut pas, comme cela, sacrifier le bonheur d'une jeune fille. Loin d'hésiter encore, elle se crut engagée d'honneur ; ce qui lui avait paru une faiblesse lui sembla un étroit devoir ; elle s'avoua que, dans ces circonstances, il ne faut pas demeurer à moitié route et qu'il devenait pour elle obligatoire de soutenir Rio-Santo de son mieux.

Miss Trevor, à vr.ii dire, vivait alors dans une sorte d'étonrdisscment perpétuel, plein de fatigue et d'ennui. Rio-Santo avait fait suielle une impression étrange et qu'elle ne savait point définir. Lady Campbell nommait cela de l'amour; ce devait être de l'amour.

Et pourtant l'image de Frank Perceval restait au fond de son cœur. Accablée par l'infaillibilité de lady Campbell, conseillée d'ailleurs par i'indolente faiblesse de son caractère, elle s'endormait en ce doute presque fantastique. Elle en souffrait silencieusement et sans y chercher remède.

Restait à vaincre l'opposition que lord Trevor, fidèle comnie l'acier et se souvenant de la parole donnée, ne manquerait point défaire à ce nouvel arrangement. Directement et de front, il n'y fallait point songer; mais ceci, soit dit entre le lecteur et nous, était la moindre chose. Quand on a réussi à se tromper soi-même, à escamoter la conscience d'une jeune fille et à garder la paix du cœur, on peut raisonnablement espérer faire perdre la tète à un vieux gentilhomme dont le pied boité foula plus souvent les champs de bataille que les discrets tapis des officines diplomatiques.

Rio-Santo fut admis à déclarer ses sentiments à miss Mary Trevor, qui, durant toute la nuit suivante, rêva de Frank Perceval.

Il faut convenir que ce jeune nobleman avait mal choisi son temps pour voyager. Frank Perceval, accueilli par toute la famille Trevor, était le fiancé presque officiel de Mary, mais Mary était si jeune! Dans un an, lui disait-on... Frank se demanda comment il pourrait attendre trois cent soixante-cinq jours sans mourir sept cent trente fois. Un de ses amis, car, lorsqu'un homme doit se casser le cou, c'est toujours un ami qui l'y aide, lui conseilla de 'prendre la poste et d'aller voir la Suisse. Frank alla voir la Suisse. Il y resta un an, ni plus ni moins, et il commanda des chevaux de poste à Genève de manière à revoir Londres juste le trois cent soixante-cinquième jour.

On n'est pas plus exact que cela, et le hasard lui devait une de ces bonnes aubaines qu'il réserve parfois aux amants voyageurs : par exemple, trouver chez soi en arrivant une lettre de sa belle, reconn.iitre ses traits charmants dans la première figure rencontrée, etc., etc. — Frank espérait quelque chose de ce genre, car en remontant la Tamise, bien que la brume tombât lar3(iu'il passa au-dessus du tunnel, il in-

terrogea du regard tout le long de la route les bateaux allant et revenant de Greenwich. Il ne vit rien que des figures inconnues ; mais, en revanche, au moment où il arrivait chez lui, la femme de charge de sa maison lui remit une lettre de huit jours de date, qui l'mvitait à passer la soirée chez lord James Trevor.

Frank n'eut que le temps de faire toilette. C'était le soir même de ce trois cent soixante-cinquième jour qu'avait lieu le baldf Trevor-House.

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