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UN BAISER EN SONGE

— Il y avait dans la maison de mon père, dit Susannah, dans Goodman's-Fields, un petit jardin où s'élevaient douze beaux arbres, comme ceux qu'on voit dans les parcs du roi. Il n'y avait que cela dans le jardin.

J'étais toute petite. Du plus loin que je me souvienne, je me vois, jouant sur le gazon, au pied des grands arbres qui, plantés en rond, me cachaient les maisons environnantes et ne me laissaient apercevoir que le ciel gris de Londres et parfois le soleil, empourpré par le brouillard.

Je jouais seule, toujours seule. Je ne sortais jamais. Il n'y avait dans la maison que mon père, une presbytérienne, nommée Tempérance, qui s'enivrait du matin au soir, et un domestique nommé Roboam. Roboam était muet.

Tempérance avait défense de me parler, et mon père la menaça un jour par ce que, dans son ivresse, elle m'avait adressé devant lui quelques mots dont le sens glissa sur ma jeune intelligence.

Mais les mots eux-mêmes sont restés dans ma mémoire, comme les moindres incidents de cette époque de mon enfance. Il s'agissait d'un lord méchant et cruel, d'un comte, je pense, qui avait abandonné sa fdle, et d'une pauvre femme qui pleurait son enfant de l'autre côté de la Clyde.

Tempérance n'eut garde de recommencer. Mon père lui faisait peur. C'était une grande fille aux membres masculins, à la physionomie hébétée. Son travail se bornait à m'habiller et à mettre en mouvement la balançoire où je me berçais.

Roboam servait à table. Son mutisme n'était pas une infirmité de naissance, car il portait sur son visage les traces d'une mutilation barbare. C'était, du reste, un véritable esclave. Mon père le battait. 11 a fait pendre mon père.

Vous connai siez mon père, milord. Je vous ai vu souvent venir dans la maison de Goodman' s-Fields, Mais vous y vîntes seulement bien des années après l'époque dont je vous parle. Ismaïl Spencer était alors un jeune homme. Je ne puis me souvenir de lui qu'avec un sentiment de terreur. Il ne m'aimait pas. Moi, je l'aimais. J'aimais Tempérance aussi, et j'avais pitié du pauvre muet Roboam.

Mon père restait quelquefois trois ou quatre jours sans me voir. Je demeurais seule alors avec Tempérance et Roboam. Roboam sculptait de petits morceaux de bois dur dont j'appris la destination plus tard. Tempérance buvait du genièvre jusqu'à ce qu'elle tombât, inerte, sur le parquet. Moi, je courais sous les grands arbres avec ma biche. Je ne vous ai pas parlé de ma biche, Brian, ma pauvre Corah, qui était si douce, si belle, et qui m'aimait tant! mon père l'avait amenée dans notre petit jardin, et Roboam lui fit une cabane en planches. J'eus bien peur d'abord, mais Corah lécha ma main. C'était la première fois do ma vie que je recevais une caresse. Je me jetai au cou de Corah dont j'embrassai la joue fauve avec transport. Mon père se prit à rire. Ce rire me glaça.

— Ce sera désormais votre compagne, Suky, me dit-il ; elle ne sortira plus de ce jardin.

Je devins triste. D'où venait-elle cette charmante créature qu'on renfermait dans ma prison? Elle semblait à l'étroit entre les murs du jardin, qu'elle parcourait en tous sens comme pour chercher une issue. Sans doute hier encore elle était libre comme ces jeunes filles qui couraient joyeusement sur le gazon de Goodman's-Fields. Moi, du moins, je n'avais jamais été libre.

Toute cette nuit-là, au lieu de dormir, je pensai aux choses que je ne pouvais atteindre...

Susannah s'arrêta pensive. Brian, qui jusque-là l'avait écoutée avec un muet étonnement, profita de ce moment de silence.

— Vous n'avez donc point connu votre mère, Susannah? demanda-t-il.

— Non, répondit la belle fille; mon père m'a parlé d'elle, mais c'était pour m'exhorter à la haïr.

Brian fit un geste de surprise.

— Haïr votre mère ! répéta-t-il ; mais n avez-vous pas de plus lointains souvenirs que les paroles de votre père?

— Non, dit encore la belle fille.

— N'y avait-il point de femme auprès de votre berceau ?

— Tempérance, répondit Susannah, qui buvait et qui dormait.

— Et quel âge aviez-vous au temps dont vous me parlez?

— Je ne sais. Il y a de cela dix ans, et je pense avoir dix-huit ans. Brian se tut. Susannah se recueillit un instant, puis son beau

visage s'éclaira d'un reflet de bonheur et elle reprit tout à coup :

— Que je vous raconte un mystérieux événement, milord, qui vint rompre à cette époque la monotonie de ma réclusion. Longtemps, bien longtemps, lorsque je voulais être heureuse, je fermais les yeux et appelais à moi par la pensée ce rêve ou ce souvenir. C'était un soir. Je me trouvais au parloir, où je m'étais endormie, la tête sur l'épaule de ma biche Corah. Quand je dormais ainsi, Corah restait immobile durant des heures entières. Cette fois, pourtant, elle fit un mouvement qui souleva ma paupière et je vis, dormant toujours ou éveillée, je ne sais, une femme qui se glissait dans le parloir, suivie de Tempérance.

Que cette femme était belle, milord, et qu'il y avait de bonté sur son doux visage ! Mon cœur s'élança vers elle dès queje la vis ; mais

je n'osai bouger, retenue que j'étais par la sauvagerie de l'enfance, augmentée chez moi par une continuelle solitude. Je tins mes yeux demi-clos et fis semblant de sommeiller. Tempérance et la belle dame s'arrêtèrent au milieu du parloir ; les flancs de Corah frémissaient sous moi, parce que Corah était sauvage aussi et qu'elle avait peur à la vue d'une étrangère.

J'étais trop enfant, n'est-ce pas, milord, pour inventer de pareils détails? J'ai vu cette femme ; j'ai senti Corah tressaillir: ce n'était pas un rêve !

Le regard de Susannahse releva sur Brian et interrogea son visage,

— Comme vous eussiez aimé votre mère ! murmura Lancester avec émotion.

— Vous pensez donc que c'était un rêve? demanda tristement la belle fille.

— Je pense que Dieu a été miséricordieux envers moi et que je ne méritais pas votre amour, Susannah. Continuez, oh! continuez à me dire votre vie. Je commence à comprendre ce que vous êtes ; je commence à deviner ce mystérieux et divin travail qui a fait croître un ange là où l'on n'avait jeté que des semences infernales.

— Hélas! milord, dit Susannah en secouant la tête, vous ne vous souvenez donc plus que je suis une malheureuse esclave entre les mains de gens pervers et forts...

Brian lui prit la main et l'interrompit en souriant.

— Vous êtes une pauvre enfant trompée , répliqua-t-il ; nous sommes à Londres, Susannah ! où deux millions de regards sont ouverts, à Londres où tout pouvoir occulte comme celui dont vous m'avez parlé vaguement est impossible !

— Prenez garde, milord! j'ai vu des choses...

— Vous me direz tout cela, Susannah, reprit Brian. D'ailleurs, ajoula-t-il de ce ton badin qu'on prend avec les enfants pour s'accommoder à leurs chimériques frayeurs, si ce sont des géants nous les pourfendrons, madame, et si ce sont des diables nous tâcherons de les exorciser.

Susannah reprit :

— Vous ne sauriez croire, Brian, combien je tiendrais à penser que cette belle dame n'était point une vision. C'est le seul souvenir heu-

reux que j'aie gardé de mon enfance. Elle me contemplait avec des yeux ravis.

— Qu'elle est jolie! disait-elle d'un air triste et joyeux à la fois. Tempérance n'avait pas bu ce soir-là.

— Madame, c'est tout votre portrait ! répondit-elle.

On entendit un bruit de pas au bout du corridor sur lequel s'ouvrait le parloir.

— Allez-vous-en, madame, allez-vous-en! s'écria Tempérance qui devint pâle, malgré la couche empourprée que l'habitude du gin avait mise sur sa joue ; au nom de Dieu, allez-vous-en !

La dame fit un mouvement pour se retirer; mais quelque chose la retint, et, repoussant les efforts de Tempérance qui voulait l'entraîner, elle s'élança vers moi et me pressa convulsivement contre son cœur. Vous dire ce que j'éprouvai en cet instant serait impossible, milord. Mon âme se fondit. Oh! ce ne pouvait pas être un rêve; car, voyez, Brian, me voilà qui pleure à la seule pensée de ce baiser, l'unique baiser que j'aie senti, doux, sur mon front. Oh ! oui ! vous avez raison. Que j'aurais aimé ma mère, milord !

— Mais c'était elle! s'écria Lancester; c'était votre mère, milady : votre mère, qu'on avait sans doute éloignée de vous violemment.

Susannah joignit ses mains et jeta les yeux au ciel avec passion.

— Ma mère ! répéta-t-elle comme si ce mot eût affecté délicieusement ses lèvres au passage ; ma mère ! j'aurais vu ma mère !

Elle se laissa glisser sur le rebord du sofa et tomba à genoux.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle; faites qu'elle soit heureuse, bien heureuse! Et faites qu'avant de mourir je puisse encore sentir sur mon front les lèvres de ma mère !

— Ma vie est à vous, madame, dit Lancester en la relevant; le temps que je donnais à ma rancune ou à mes folies, je vous le donnerai désormais sans réserve. Nous chercherons. Et, si trouver votre mère est une chose possible, nous la retrouverons, je le jure!

Susannah pressa son front à deux mains.

— Non! non! murmura-t-elle avec un découragement subit; ce sont de folles illusions, milord. Écoutez! lorsque cette bouche amie toucha mon front, je poussai un cri de joie et je tendis mes petits bras afin de rendre étreinte pour étreinte. Hélas ! mes bras se refermèrent

286 LES MYSTÈRES DE LOxNDRES.

sur le vide. Il n'y avait plus au-dessus de moi de belle dame penchée pour me donner un baiser. J'ouvris les yeux : une obscurité profonde était dans la chambre.

Presque aussitôt après la voix menaçante de mon père éclata à la porte du corridor. Je ne pouvais comprendre ce qu'il disait parce qu'il parlait à Tempérance dans une langue à moi inconnue. J'ai su depuis que c'était le patois de l'Irlande occidentale. Tempérance répondait en tremblant. Ismaïl menaçait toujours. Enfin, la pauvre fille poussa des cris perçants, et, parmi les cris, j'entendis la main de mon père retomber sur elle lourdement et à plusieurs reprises.

Quand on ralluma la bougie, je vis Tempérance étendue sur le parquet, le visage sanglant et tuméfié. Ismaïl la frappait souvent ainsi. Je m'approchai d'elle pour la consoler : mon père me repoussa rudement.

— Avez-vous bien dormi, Suky? me demanda-t-il.

• — Je ne dormais pas, monsieur, répondis-je, et j'ai vu...

— Vous me conterez votre rêve une autre fois, Suky. Mais ne dormez plus ainsi sur le carreau : les soirées sont froides et vous êtes cause que je suis obligé de châtier Tempérance.

— Quoi ! m'écriai-je, c'est pour moi !

— Écoutez, Suky, reprit Ismaïl avec son méchant sourire ; quand vous aurez comme cela des rêves, venez me les conter tout de suite. Le ferez-vous, Suky ?

Une question de mon père, milord, c'était toujours un ordre ou une menace. Je courbai la tête et me mis à trembler.

— Le ferez-vous ? répéta Ismaïl en me secouant le bras.

— Je le ferai, monsieur.

— Oui, Suky, vous êtes une bonne fille. Et d'ailleurs, si vous ne le faisiez pas, je tuerais votre biche.

Pour la première fois je regardai Ismaïl en face et ses sourcils froncés ne me firent pas baisser les yeux.

— Si vous voulez tuer Ccrah, je la défendrai, répondis-je. Il me frappa doucement sur la joue.

— Suky, dit-il, si vous défendez votre biche, je vous tuerai toutes les deux.

Brian tressaillit sur le sofa.

— Le misérable ! prononça-t-il involontairement,

— Il est mort, dit Susannah ; et il était mon père, miiord. Quand il fut sorti, je m'approchai de Tempérance, qui gisait sur le parquet, et j'essayai de la relever.

— Du gin ! me dit-elle avec sa voix rauque

J'allai chercher du genièvre. Elle bat avidement et à plusieurs reprises. Quand elle eut bu, elle se mit à chanter. Je lui demandai instamment et à genoux quelle était cette belle lady qui s'était penchée sur moi pour m'embrasser. Elle éclata de rire et but encore.

Puis, au lieu de se relever, elle s'étendit tout de son long dans la poussière en disant :

— Le juif me bat, mais il me laisse boire.

— Tempérance, bonne Tempérance! m*écriai-je, répondez-moi, par pitié!

— Quand j'ai du gin, je ne crains pas les coups, balbutia-t-elle; qu'il frappe, le juif, je boirai !

CORAH

Vous dont l'enfance a été sans doute bien heureuse, miiord, vous qui fûtes rassasié des baisers de votre mère, vous ne comprendrez pas cela, peut-être : un de mes plus passionnés désirs en ce monde est de revoir Tempérance, la pauvre créature avilie, et si je désire la revoir, c'est pour lui faire encore une fois cette question jadis si souvent répétée : Était-ce un rêve?

Les jours s'écoulèrent, puis les mois, puis les années. Je grandissais. Mon père disait que je devenais belle. Nul changement, cependant, ne s'opérait dans ma vie. Je demeurais toujours conhnée dans la maison de Goodman's-Fields, n'ayant d'autre société que le muet Roboam, Tempérance et ma biche. Les absences de mon père devenaient de plus en plus fréquentes. J'ai su depuis ce qu'il faisait durant ces absences. Il jouait sa vie contre de l'or. En commençant,

il gagna beaucoup d'or ; quand la chance tourna, il perdit la vie.

Que j'ai pleuré, milord, vers ceite époque dont je vous parle! Il y avait près de deux ans que la pauvre Coruh et moi nous nous aimions. Si vous saviez comme elle était belle, Gorah, et bonne 1 comme elle comprenait chaque mot qui sortait de ma bouche ! comme elle devinait mon silence ! C'était mon unique amie et ma seule joie. Quand elle fut morte, il s'écoula bien du temps avant que je trouvasse une autre créature vivante pour compatir à ma tristesse.

Car elle mourut, milord. Gorah n'était pas comme moi fille du malheur. Elle avait connu la liberté. Les nerfs souples et puissants de ses jarrets si frêles en apparence avaient dévoré l'espace autrefois. C'était au fond des grands bois qu'on était allé la chercher pour l'emprisonner ensuite dans cet étroit jardin, qui n'avait pas assez d'air pour sa libre poitrine.

Vous le dirai-je^ milord, j'étais un peu comme Corah. L'air pesant de ma prison oppressait de plus en plus ma poitrine. Mais il y avait dans ce mal nouveau une sombre joie : j'espérais mourir. J'étais trop forte. La mort ne vint pas.

Un matin, en descendant au jardin, je trouvai ma pauvre Corah étendue sur le gazon. Je me mis à genoux. Elle leva sur moi son œil mourant et tâcha de se redresser sur ses pieds pour me porter sa caresse accoutumée. Elle retomba, milord, et ce fut fini. Corah ne se releva plus...

Brian prit le mouchoir brodé de la belle fille et essuya une larme qui roulait lentement le long de sa joue. Elle essaya de sourire.

— C'est là une douleur bien frivole, n'est-ce pas, milord ? repritelle. Mais c'est que, après cette mort, il me faut franchir un espace de sept années pour retrouver dans ma vie un instant d'épanchement, une caresse sincère. Sept ans, milord! et je suis bien jeune.

Je restai toute la journée auprès de Corah morte. Le soir, oh ! ce fut une chose affreuse! Tempérance introduisit un homme dans le jardin. Cet homme était hideux à voir; il portait, sur son corps difforme, de misérables haillons; lorqu'il marchait, tous ses membres se disloquaient en d'ignobles contorsions. Tempérance me dit : Miss Susannah, voici le joli mendiant Bob qui vient chercher la biche. Il faut monter à votre chambre, ou vous serez malade.

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Je ne bougeai pas. Mais l'horrible mendiant avança tortueusement vers moi, et, saisie d'un invincible dégoût, je m'élançai dans le parloir.

Bob se mit à genoux à la place même où j'étais un instant aupara vant et passa ses mains sur le corps de ma biche.

— Elle est durement maigre, cette petite béte, grommela-t-il , mais si elle était morte d'un coup de couteau, on en tirerait bien trente shellings.

— Je vous la donne telle quelle pour un pot de gin, reprit Tempérance ; mais dépêchez, mon joli Bob !

Bob mit sa main dans son sein et en retira un long couteau dont la lame brilla aux dernières lueurs du crépuscule.

— Après ou avant, dit-il, peu importe! Je vais l'arranger si bien que le marchand croira que je l'ai tuée avant sa mort.

Je l'entendis pousser un aigre éclat de rire, puis la lame de son couteau disparut dans la gorge de Corah. Je tombai à la renverse. Quand je repris connaissance, mon père était au chevet de mon lit, avec un médecin.

— Il faut soigner cette enfant, monsieur, disait ce dernier ; elle est malade, fort malade! Il lui faut de l'air, de la liberté, les joies de soç. âge, ou bien...

— Pensez-vous que nous en soyons là déjà, docteur? répliqua Ismaïl. Je lui donnerai une autre biche, et il n'y paraîtra plus.

Le médecin secoua la tête et alla prendre, sur la cheminée, un géranium dont les fleurs se penchaient, affaissées, sur leurs tiges.

— Les fleurs et les enfants ont besoin de soleil, dit-il; voici une pauvre plante qui sera morte demain. Croyez-moi, monsieur, donnez de l'air pur aux poumons lassés de votre fille, ou elle fera comme la fleur.

Le médecin sortit. J'avais fait semblant de dormir pendant toute la durée de cet entretien. Quand mon père fut seul, il s'assit auprès de moi et me tàta le pouls.

— Ces coquins de physicians deviennent poètes ! murmura-t-il avec mauvaise humeur; les fleurs et les enfants! Le fait est que Susannah est malade. J'aime mieux faire un sacrifice que de la perdre !

De manière ou d'autre, elle me vaudra une bonne rente, et cela sans danger.

Le lendemain, on me fit monter dans une voiture fermée qui roula un jour entier; et, le lendemain encore, je m'éveillai dans une grande chambre où s'épandaient à flots les rayons du soleil levant. Je sautai hors de mon lit et m'élançai vers la fenêtre. J'avais devant moi un vaste horizon.

Mon père était resté à Londres.

Lady Ophélia et vous, milord, m'avez parlé de Dieu depuis hui* jours, et lady Ophélia m'a prêté un livre où sont écrites de hautes e* consolantes paroles. Alors je ne connaissais point Dieu, et son nom ne m'était jamais venu à l'oreille que dans un blasphème d'Ismaïl ou dans les plaintes de Tempérance, quand mon père la frappait. Pourtant, dès ce temps, où mon intelligence d'enfant était plongée dans de complètes ténèbres, je sentais en moi quelque chose qui me portait invinciblement vers une adoration mystérieuse, vers un espoir qui n'était point de ce monde et dont le but brillait au delà de la mort.

J'avais quitté Londres au commencement du printemps. On me laissa dans cette maison de campagne pendant toute la belle saison. Ces huit mois de liberté produisirent sur m.oi un effet extraordinaire. Aux champs, je me développai tout à coup. Mon corps devint robuste; mon cœur prit de la force, et mon intelligence, quoique toujours inculte, jeta quelques hardis regards, par-dessus les barrières imposées, sur ce monde qu'il ne m'était point permis de connaître. J'appris à monter à cheval, j'appris à nager dans le lac, et le muet s'émerveilla souvent de mon adresse à manier le fusil de chasse qu'Ismail avait mis parmi mes bagages.

Hélas ! milord, ce ne sont point ces choses qu'une femme doit Bavoir. J'ai appris depuis huit jours que ces pauvres talents vont mal à une jeune fille. Je les oublierai, parce que je veux vous plaire.

— N'oubliez rien, Susannah, dit Brian, je vous aime comme vous êtes. J'aime tout ce qui est en vous ; votre ignorance, et jusqu'à cette tyrannie qui pesa sur vos jeunes années et qui vous fit si différente des autres femmes. Oh ! si vous m'aimez, nous serons bien heureux !

Si je vous aime ! répéta Susannah, dont l'œil alangui par ses

souvenirs lança tout à coup un jet de flamme. Dieu sait que depuis

longtemps ma vie est à vous, milord. Mois je vous dirai bientôt ce que je souffrais sans vous et pour vous, qui ne me connaissiez pas. Je dirai comment, sans le savoir, vous avez changé mon apathique résignation en agonie. Et je vous dirai aussi combien j'aimais ma souffrance, Brian, et quel étrange bonheur se mêlait à l'amertume d( ma torture.

Vers l'automne, une lettre d'Ismaïl me rappela. Nous montàm s encore dans une voiture fermée qui entra dans Londres à la nuit. En me revoyant, mon père sembla étonné.

— Comme vous voilà belle et grande, Susannah ! dit-il avec une véritable admiration; ce diable de docteur avait raison, avec sa fleur et son enfant. Allons, Susannah, ma fille, vous voilà une grande dame, et il va falloir vous traiter en conséquence. Aimez-vous les belles robes ?

Je rougis de plaisir à cette question.

— Vous aurez de belles robes, reprit mon père, qui mit de la raillerie dans son sourire, et des parures et des dentelles. Et puis, ma fille, vous verrez bientôt des figures nouvelles. Oh! vous allez vous divertir comme une reine, Susannah.

Le soir même de ce jour, il arriva une sorte d'événement. Tempérance était occupée à démêler mes cheveux pour faire ma toilette de nuit. Comme d'habitude, la malheureuse fille était ivre à demi.

— Miss Susannah, me dit-elle tout à coup en éclatant de rire, je suis chargée de vous embrasser, de vous embrasser sur les deux joues, pardieu ! miss Susannah ! C'esi mon joli Bob qui m'apprend à jurer ainsi. Que disais-je donc, miss Susannah, s'il vous j)lail?Je disais qu'on m'avait chargée de vous embrasser et de mettre à voire cou ce brimborion que voici.

Avant que j'eusse le temps de répondre, elle planta un gro=< baiser sur chacune de mes joues, et me passa au cou un cordon de soi»' auquel pendait le médaillon où est notre fleur, Brian.

— Qu'estcela, m'écriai-je, et qui vous a chargée?..,

— Chut! interrompit Tempérance; c'est un grand secret.

— Je vous en prie, ma bonne Tempérance, dites-moi qui m envoie cette jolie boîte.

— C'est...

Elle s'arrêta pour éclater de rire.

— C'est une fée, reprit-elle avec sa grosse gaieté, une fée qui rôde dans Goodman's-Fields tous les soirs et qui me donne de quoi acheter du gin quand , ^uand cela lui plait, pardieu ! miss Susannah!

LE MEDAILLON

Il me fut impossible, continua Susannah, de tirer rien autre chose de Tempérance. Elle me laissa le médaillon qu'elle avait suspendu à mon cou. A la place où se trouve maintenant ce grattage confus (Susannah tenait le médaillon à la main en parlant ainsi), on voyait une petite estampe, des armoiries, je pense. Au-dessous de l'écusson, un mot avait été ajouté au poinçon, un seul mot, gravé d'une main tremblante. Je ne savais pas lire encore, mais chacune des lettres burina sa forme au fond de ma mémoire, et plus tard je pus les épeler en mon souvenir. Le mot écrit au-dessous de l'écusson était un nom, et ce nom était Mary.

— Mary ! répéta Brian.

Une idée venait de germer vaguement en son esprit. Il se pencha sur le médaillon. Mais qui jamais a pu voir deux fois de suite la même figure dans les nuages? Brian chercha en vain les deux aigles qu'il avait reconnus aux deux côtés de l'écusson. La couronne de comte, seule, restait visible au-dessus des armoiries.

— Et c'est votre père qui a détruit cette gravure, milady? demandai-il.

— ■ J'allais vous le dire, répondit Susannah. ■ — Vous pensâtes à votre mère, Susannah ? La belle tille baissa la tête.

— Milord, dit-elle, je pensai à une femme douce et bonne qui m'aimait. Je ne pensai pas à ma mère, puisque je croyais que ma mère me détestait. Parmi les cruels souvenirs qui forment tout mon passé, le plus amer et le plus cruel est celui-ci : J'ai souvent maudit

ma mère. J'étais encore à regarder mon cher médaillon, lorsque Ismaïl vint me faire sa visite du soir. J'essayai de le cacher dans mon sein; mais il aperçut, ce mouvement et me saisit le bras.

— Oh! oh! s'écria-t-il, miss Suky, savons-nous déjà la route de notre sein, cette cachette dont on n'use guère à votre âge? Montrezmoi cela, mon enfant. Ce ne peut être encore un billet doux, je pense?

— Ne me le prenez pas ! m'écriai-je ; je vous en prie, ne me le prenez pasi

— Nous y tenons donc bien, miss Suky? Voyons ! Je vous le rendrai ; mais il faut me le montrer tout de suite.

— Vous vous souvenez d'Ismaïl, milord ? c'était un homme terrible. Il me semble voir encore son pâle visage, dont la partie inférieure était cachée par une barbe épaisse, noire, soyeuse. Tempérance disait qu'il était beau. C'était, en tout cas, une effrayante beauté que la sienne. Et sa voix ! comme elle éclatait sourde, moqueuse, menaçante ! J'ai entendu depuis une voix semblable. C'était la voix d'un homme...

Susannah baissa le ton et s'approcha de Brian.

— C'était la voix de l'homme qui est maintenant mon maître, acheva-t-elle.

L'attention de Brian redoubla. Susannah reprit.

— Cet homme qui s'est fait connaître à moi sous le nom de Tyrrel, et que lady Ophélia nomme sir Edmund Makensie.

— Sir Edmund Makensie ! s'écria Lancester.

— Vous le connaissez, milord ?

— A coup sûr, je le connais, madame. Qu'alliez-vous me dire sur sir Edmund Makensie?

— J'allais vous dire, milord, que sa voix a fait une fois sur moi un effet extraordinaire. Celte fois, cette seule fois, il parla avec colère, avec passion, et sa voix devint celle d'Ismaïl.

Brian sourit d'un air de doute.

— Oh ! ce fut un douloureux moment ! ajouta la belle fille, il y avait là un mourant qui dormait, et l'on me dit de le baiser au front. Je le baisai, milord, parce qu'on me menaçait de vous perdre. Dieu veuille qu'il n'en soit point résulté de mal I

Brian la regarda avec inquiétude.

— Vos paroles deviennent pour moi des énigmes, Susannah, dit-il. Au nom du ciel ! expliquez-vous.

— Bientôt, miîord, bientôt. 3Iaintenant que j'y pense, mon cœur se serre encore. Oh ! c'était sa voix... c'était sa voix !

— Madame, dit doucement Lancester, assez de malheurs ont pesé sur votre vie sans aller vous créer des fantômes. Quoi de commun entre le débonnaire visage de sir Edmund et la figure énergiquement méchante du juif Ismaïl? Faut-il vous rappeler qu'Ismaïl est mort ?

— Sur l'échafaud, murmura Susannah; je le sais... je l'ai vu... j'ai vu pendre mon père, milord !

Elle s'arrêta, tremblante, et fut quelques secondes avant de reprendre la pnrole.

Brian, pendant ce temps, songeait à ce sir Edmund, dont il avait jusqu'alors déploré le malheur, et qui se trouvait être, suivant Susannah, la tête d'une criminelle et mystérieuse entreprise. Il ne savait pas encore quels étaient le but et les moyens de cette entreprise, mais il rêvait déjà aux mesures à prendre pour arracher le masque de cet homme, qui faisait abus de son infirmité et trompait d'autant plus facilement le monde qu'on le plaignait davantage, et que la compassion fermait la porte aux soupçons.

— Je vous disais, milord, reprit Susannah, que mon père m'ordonna de lui remettre l'oljet caché dans mon sein. Je dus lui obéir. Aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur le mot écrit au poinçon et sur les armoiries, une exclamation de colère lui échappa.

« — Misérable Tempérance ! murmura-t-il. Qui vous a donné ce bijou, miss Suky?

« Je ne répondis point.

« — Il est fort joli, ma fille, reprit-il; voulez-vous m'en faire cadeau?

« — Non, oh non ! moasieur, m'écriai-je, je vous supplie de me le laisser !

a — Je vous le laisserai, Suky, si vous êtes une bonne fille, c'està-dire si vous m'avouez que c'est Tempérance qui vous a donné ce bijou.

« le savais que mon père frapperait Tempérance, et j'avais pitié d'elle.

« — Non, monsieur, répondis-je, ce n'est pas Tempérance.

« — Cela sait déjà mentir ! murmura-t-il avec un narquois sourire; l'éducation ne sera ni longue ni difficile à faire.

« Il s'assit auprès de moi, tournant et retournant le médaillon entre ses doigts, comme s'il eût voulu l'ouvrir. Moi, je n'avais pas même soui)çonné qu'il pût être creux. Au bout de quelques minutes, durant lesquelles il m'entretint de choses frivoles, son doigt pressa par hasard le ressort du secret et le médaillon s'ouvrit. Je poussai un cri de surprise.

« — Ah! ah ! Suky, dit-il, vous ne vous attendiez pas à cela.

« — Qu'y a4-il dedans, monsieur? demandai-je curieusement.

« — Il y a de l'eau de Portugal, miss Susannah, et quelques poils de chatte.

« En prononçant ces mots, il s'approcha de la grille, et y jeta un objet qu'il avait pris dans le médaillon. Cet objet pétilla en touchant le coke et rendit un flocon de fumée. Ce devait être une mèche de cheveux.

« Mon père avait pris dans le médaillon un petit papier d'une extrême finesse qui accompagnait les cheveux. Il mit son lorgnon à l'œil et lut :

« A Susannah, quand elle saura lire, d

« — Bon! s'écria-t-il, voilà une naïveté ravissante ! Naturellement, Suky, vous ne vous seriez point avisée de lire avant d'avoir appris votre alphabet.

a — Mais j'apprendrai, monsieur, interrompis-je; ce papier est à moi, rendez-le moi.

« — Vous apprendrez, Suky, voilà ce qui est vrai; vous apprendrez dès demain à lire, à chanter, à danser : tout ce qu'une belle fille doit apprendre pour captiver le cœur d'un homme. Quant au papier, c'est autre chose. Ne vous en inquiétez pas, et laissez-moi déchiffrer ce griffonnage.

« Il commença, en effet,la lecture du billetenfermé dans le médaillon.

« Le papier était très-petit, milord; pourtant il contenait sans doute bien des choses, car mon père fut longtemps à le lire. Tout en le lisant, il murmurait d'amères paroles et haussait les épaules avec dérision.

c — Que c'est bien cela! s'écria-t-il enfin; il y a là, pardieu, dans ca

misérable chiffon, de quoi faire fondre en larmes tout un bataillon de vieilles femmes! Si la personne qui vous écrit ces fadaises était riche, Suky, je crois que nous pourrions nous arranger ensemble, car rien ne lui coûterait.

— Quelle est cette personne monsieur ? demandai-je d'une voix suppliante.

Il répondit avec son sourire moqueur :

— C'est un beau jeune homme qui se meurt d'amour pour vous, Suky.

— Et c'était Ismaïl qui vous parlait ainsi, madame! dit Lancester, dont les sourcils s'étaient froncés ; votre père !

— Milord, Ismaïl alla plus loin. Il y a huit joufs, je vous aurais répété sans rougir tout ce que me disait Ismaïl. Depuis huit jours, la lumière s'est faite en moi : je sais que, devant Dieu comme devant le monde, ces enseignements sont infâmes.

— Quoi! madame, s'écria Brian, faut-il donc que je suppose?...

— Laissez, milord, dit Susannah, dont un sourire noble et pur éclaira la tristesse, ne m'interrogez pas. Je ne comprendrais point vos questions, peut-être.

Brian de Lancester se sentit rougir tant il y avait loin de cette candeur à la demande qu'il avait été sur le point de formuler.

— Ismaïl avait toujours à la main le médaillon, reprit cependant Susannah. Tout à coup il tira de sa poche un outil pareil à celui dont se servait Roboam pour sculpter ses petits morceaux de bois, et vint brusquement se rasseoir auprès de moi. Puis, à l'aide de son outil, il commença le grattage de l'écusson.

— Oh ! monsieur, m'écriai-je en sanglotant, vous effacez le nom de la personne qui m'aime. A quoi me servira-t-il d'apprendre à lire?

— Vous tenez donc bien à savoir ce nom, Susannah ? Ma fille, dans quelque temps, vous compterez par douzaine les gens qui vous aimeront. Sur ma foi ! vous serez uie heureuse créature, Suky. Je vous donnerai, moi, des parures à écraser les plus brillantes ladies. Vous serez l'astre, vous serez la lionne. Autour de vous se pressera une foule compacte de soupirants. Tous vous demanderont votre cœur... M'écoutez-vous, Suky?

Je suivais d'un œil trisfcf l'œuvre de destruction à laquelle il se livrait tout en parlant.

— Vous m'écoutez?... c'est bien ! reprit-il. Voilà la vie : la vie des femmes, au moins. Or, Suky, beaucoup se perdent par orgueil, beaucoup par étourderie. L'orgueil, que les hypocrites nomment la pudeur, vous conseillera de passer, froide et hautaine, parmi l'encens brûlé en votre honneur; l'élourderie, que vous entendrez nommer la voix du cœur, vous dira d'aimer quelque jeune gentleman à la voix douce, au tendre sourire. Prenez garde, Susannah ! Le devoir d'une femme... Mais voici votre bijou que je vous rends, ma fille.

Il me rendit, en effet, le médaillon vide et dans l'état où vous le voyez. Puis il reprit, d'une voix presque solennelle :

— Le devoir d'une femme est d'aimer, Susannah, d'aimer et de se donner sans réserve, sans combat, à ceux que choisit leur père ou leur maître... à ceux qui sont riches, généreux, puissants... Vous comprendrez cela plus tard, Suky; je vous en reparlerai. Dormez bien I

Brian demeurait comme pétrifié.

— Infamie ! infamie ! murmura-t-il enfin.

Il se leva et fit quelques (ours dans la chambre. Lorsqu'il revint vers Susannah, son front s'était rasséréné.

— Madame, lui dit-il d'un ton de conviction profonde, cet homme, ce monstre, n'était point votre père !

LE BOUDOIR D ISMAIL

— Il est des choses, milady, reprit Lancester, qu'on sent et qu'on ne peut point démontrer. Je sens, je sais, madame, que ce médaillon venait de votre mère ; je sais que cet homme ne peut être votre père.

Susannah porta le médaillon à ses lèvres et le baisa longuement.

— Je veux vous croire, milord, dit-elle, pour ce qui est de la mystérieuse origine de ce médaillon. Il me sera désormais doublement cher,

puisqu'il me parlera de tout ce que j'aime, de ma mère et de vous : de ma mère, dont vous me révélez l'amour, de ma mère que vous me rendez, pour ainsi dire. Oh! merci pour elle et pour moi, milord. Vous venez de m'app rendre que je ne vous aime pas assez encore !

Elle leva sur Brian ses beaux yeux pleins de tendresse et de gratitude infinies.

— Quant à Ismaïl, reprit-elle ensuite, vous vous trompez, milord, il était mon père. Mais c'était un homme bien différent des autres hommes. Il ne croyait à rien, il raillait tout, et savait affubler d'un nom méprisant ou moqueur chacune des vertus admises par le monde. La chose la plus ridicule à ses yeux eût été justement la plus sainte aux vôtres.

Me voici arrivée, milord, à une autre période de mon histoire. Ma vie changea tout à coup, sans transition aucune ; je ne devais jamais revoir Tempérance !

Le lendemain, ce fut une femme étrangère qui vint présider à mon lever. Ma sauvéïgeric me sollicitait à ne point lui adresser la parole; mais, d'un autre côté, je voulais m'informer de Tempérance, et ce désir, augmenté par une vague inquiétude sur le sort de la pauvre iille, fut plus fort que ma timidité. J'interrogeai la nouvelle venue, qu. se prit à sourire et prononça quelques mots en une langue étrangère. Elle ne savait point l'anglais. Elle commença aussitôt ma toilette. Les habits dont elle me revêtit n'élaient point mes habits de la veille. C'était une belle robe neuve, dont la ceinture de soie emprisonnait étroitement ma taille, libre jusque-là de tout lien. Elle peigna et frisa, mes cheveux, qui, pour la première fois, tombèrent en symétriques anneaux le long de mes joues.

Quand je me regardai dans la glace, milord, en sortant des mains de cetle nouvelle camériste, je poussai un cri de joie. Pour la première fois, le sentiment de ma beauté surgit en moi. Je ne me reconnaissais pas. Je rougissais, j'étais heureuse, et fîère, et honteuse. J'aurais voulu tout à la fois me montrer aux regards et voiler mon visage.

« Ce jour-là, dès le matin, je fus introduite dans une salle du premier étage de la maison de Goodman's-Fields que je ne connaissais pas. C était un grand et magnifique appartement, tapissé de velours rouge et tout entouré de tableaux rares. II y avait un beau piano.

une harpe, des livres richement ornés et des albums ouverts sur le piano, sur les guéridons, partout. Les tableaux étaient des sujets mythologiques, traités dans un sentiment de volupté abandonnée; les albums... Milord, il y a huit jours que j'ai appris à rougir, et je ne puis vous dire ce qu'il y avait dans les albums.

« Tout cela frappa mes yeux et produisit sur moi une première impression tout agréable. J'admirai les belles nymphes, couchées au milieu de paysages splendides ou montrant les contours divins de leur corps à travers l'eau cristalline des fontaines consacrées. Les albums étaient richement reliés; j'admirai leur dorure, mais ce qu'ils contenaient n'excita rien en moi, pas même la curiosilé.

Dieu m'a protégée en tout ceci, milord, et je lui rends grâce du fond du cœur. Tant qu'il n'y eut rien entre Ismaïl et moi, tant que mon âme resta sans défense aucune contre ses suggestions perfides, je fus couverte par mon âge, — puis, au moment où ses enseignements eussent pu agir efficacement sur mes sens, sinon sur mon cœur, vous êtes venu, milord, vous qui, sans le savoir, avez été mon ange gardien ! »

Lancester prit sa main, qu'il toucha respectueusement de ses lèvres, et dit :

~ Me pardonnerez-vous, madame ? Depuis une heure que vous parlez, j'ai plus souffert que durant une semaine de martyre. J'avais peur... peur toujours de voirie vice attaquer, non pas votre âme, mais vos sens. J'avais peur de le voir entrer en vous par surprise, à la faveur des enseignements de cette homme. Mais vos dernières paroles ont déchargé mon cœur d'un poids écrasant. Et je dis merci à Dieu, merci à genoux et du fond de l'âme, pour vous avoir gardé votre robe d'innocence au milieu de ces affreux dangers. Oh! Dieu est bon, madame, et je le servirai désormais !

— Nous le servirons, milord, nous prierons... et que je prierai ardemment, moi, en demandant au ciel qu'il vous fasse heureux!

Je demeurai un instant seule dans le salon, et je me regardai bien des fois dans la glace. Ma robe neuve me tournait la tête, et j'aurais volontiers sauté de joie si je n'avais éprouvé un sentiment d'anxiété timide à la pensée des étrangers qui, sans doute, allaient être introduits auprès de moi.

300 LES MYSTÈRES DE LOî^DRES.

— Bravo ! miss Suky ! à la bonne heure]! s'écria mon père, qui me surprit au moment où j'essayais de me voir tout entière au moyen des réflexions combinées de deux glaces; à la bonne heure, ma fille! admirez-vous. Dans peu. Dieu merci ! j'espère qu'il y aura bien des lords pour vous admirer.

La honte d'avoir été surprise ainsi amena le rouge à mon front.

— Pourquoi rougir, Suky? reprit mon père; le premier, le plus grand, le seul mérite d'une femme, c'est sa beauté; pourquoi lui serait-il défendu d'en tirer orgueil?

Un personnage à mine obséquieuse, qui était entré derrière Ismaïl et se tenait auprès de la porte se prit à sourire d'un air approbateur. Cet homme était un juif français qui devait m'apprendre à parler sa langue et à danser suivant la mode de Paris. En même temps, je devais apprendre l'italien et l'allemand sous des professeurs de ces divers pays, qui, réunis, m'enseigneraient en même temps la musique.

Est-il besoin de vous le dire? les premières lettres que j'appris furent ces lettres gravées au fond de ma mémoire, et que mon père avait effacées du médaillon. Quand je sus épeler ce mot de Mary, je me crus savante ; et je l'étais, milord, puisque, d'après votre raison comme d'après mes espoirs, le nom dont je venais de conquérir la connaissance est celui de ma mère.

J'appris cependant tout ce qu'on voulut m'enseigner avec une rapidité dont mes maîtres s'étonnaient et dont s'applaudissait mon père. Une seule branche de mon éducation ne marchait point suivant ses désirs : c'était justement celle dont il s'était chargé.

Mon père, en effet, continuait en ce temps à s'entretenir fort souvent avec moi ; mais l'enseignement de mes maîtres contredisait fatalement le sien, malgré mes maîtres eux-mêmes. Il n'est point de livre, milord, si mauvais qu'on se le puisse représenter, qui ne contienne quelques maximes empruntées à la vraie morale. Or, mes professeurs étaient bien forcés de se servir de livres pour m'apprendre les langues. Ça et là je trouvais donc la vérité ou des lambeaux de vérité. Ce n'était pas assez pour me faire bonne ; c'était assez pour me mettre en défiance.

Les quelques lambeaux de généreuses pensées que j'avais surpris

jans les livres frivoles ou pernicieux qu'on mettait entre mes mains me faisaient soupçonner un autre monde en dehors du cercle vicié où se passait ma vie. Je ne savais pas, mais je doutais, et il faut croire que le doute suffît, milord, quand il est étayé par quelques hauts instincts tombés de la main de Dieu pour soutenir durant un temps la lutte contre le mal. On ne remporte pas la victoire, mais on n'est pas vaincu, tant que l'âge n'est pas venu où la passion peut mettre son poids dans la balance.

Quand cet âge vint pour moi, milord, Dieu vous envoya sur mon chemin.

Au bout d'un an je savais le français et les autres langues ; je commençais à chanter en m'accompagnant du piano ou de la harpe; je dansais comme on danse sur les théâtres. J'étais telle, enfin, que mon père pouvait me désirer sous ces divers rapports. Un soir, après mes leçons, il vint vers moi.

— Miss Suky, me dit-il, cette nuit je donne le pain et le vin à mes frères; vous leur devez amour et respect, car ce sont des hommes selon mon cœur, adroits, audacieux et habiles à tromper la sotte et méchante engeance qu'on nomme le monde. Je vais vous produire devant eux. Faites-vous bien belle, miss Suky, afin que tous mes frères m'appellent un heureux père.

Au moment où je me dirigeais vers ma chambre, qui était toujours la même, à côté du parloir donnant sur ie jardin, il me rappela.

— Ne seriez-vous pas bien aise de revoir Ruboam ? me demanda-t-il. Il y avait un an que je n'avais vu le pauvre muet, qu'on avait

éloigné de moi en même temps que Tempérance ; j'avais si peu de souvenirs que chacun d'eux m'était cher. Je témoignai de la joie à 'a pensée de revoir Roboam.

— Venez donc, me dit mon père en me prenant par la main.

Il me fit passer par l'autre issue de son boudoir, et, au lieu d'entrer dans la salle à manger, qui faisait suite, il ouvrit une petite porte latérale percée dans l'entre-deux. Je ne soupçonnais nullement l'existence de cette porte. Nous traversâmes un corridor très-éiroit, éclairé par une lampe, et, au bout d'une dizaine de pas, nous nous trouvâmes au pied d'un escalier raide comme une échelle dont la cage se terminait par une lanterne.

— Montez, Suky, montez, reprit Ismaïl, c'est là-haut que demeure Roboam.

Je montai, sans aucun sentiment de frayeur, et n'éprouvant autre chose qu'une curiosité assez vive. Arrivé au second étage, qui devait être le troisième de la maison, puisque ce mystérieux escalier commençait au premier, mon père frappa doucement à une porte basse, qui s'ouvrit presque aussitôt. Avant d'entrer, il me regarda en souriant, mais cette fois, sous sa raillerie, il y avait de la frayeur.

— Miss Suky, me dit-il d'un air fanfaron et à la fois amer, voici mon cabinet de travail. Je vais vous dire un secret, ma fîUe : le lendemain du jour où un homme pénétrerait jusqu'ici, votre père serait pendu.

— Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'être pendu ? lui demandai-je. Son sourire le trahit et une contraction nerveuse agita sa mâchoire.

— C'est une jolie chose, répondit-il ; je vous promets devons faire voir cela quelque jour.

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