LE COIN DU LORD
11 y avait, au bout du corridor oii le cavalier Angelo Bembo passait à peu près sa vie depuis quelques jours, une fenêtre basse qui s'ouvrait sur une toute petite cour, environnée d'un mur. Au delà de la cour était le passage communiquant avec Belgrave-Lane. Dans Belgrave- Lane, juste en face de la fenêtre basse s'élevait une maison construite en briques rouges, bronzées par les brouillards de Londres. Cette maison avait dans le quartier une mauvaise réputation. Le marchand de cigares de Grosvenor-Place racontait volontiers à qui voulait l'entendre qu'elle avait servi longtemps de free and easy ^ à un noble lord. On y avait entendu souvent le bruit nocturne des orgies, et parfois, de ses étroites fenêtres, des plaintes de femme étaient tombées jusqu'à l'oreille du passant attardé dans l'allée de Belgrave.
Depuis quelques années, on ne voyait plus guère s'ouvrir les contrevents rembourrés du free and easy, que les commères du quartier de Pimlico appelaient le coin du lord {lord's-corner). Le lord vieillissait, sans doute, et ses fantaisies devenaient de moins en moins fréquentes.
Le lord's-corner était, du reste, admirablement situé pour l'usage que lui prêtait la voix commune. Rien ne dominait ses croisées, qui regardaient de biais une partie des derrières d'Irish-House. De là seulement aurait pu partir un coup d'œil indiscret.
Tout en veillant sur Rio-Santo, le cavalier Angelo Bembo, dans les premiers jours surtout, passait parfois quelques heures dans sa chambre, située à l'étage supérieur. Tin matin, c'était le troisième jour, le soleil s'était levé plus pur qu'à l'ordinaire. Bembo, accoudé
* Sous-entendu bouse : maison où l'on est libre et à l'aise (petite mcison). T. IL 2
sur l'appui de sa fenêtre, suivait avec distraction les lignes indécises du profil d'Irish-House, dont le soleil projetait la silhouette élégante de l'autre côté de Belgrave-Lane. Son regard parcourait ainsi, presque à son insu, la façade brunâtre du lord's-corner, qui, frappée d'aplomb par le soleil, empruntait à cette illumination inusitée un air de lugubre fête.
Bembo venait d'assister à l'une de ces luttes silencieuses et terribles que précédait toujours le rauque chant du malade, et que suivaient, pour les deux combattants, quelques heures de repos, fruit d'une lassitude mutuelle. Il était triste : son grand œil noir dont, à ces heures de mélancolique rêverie, la prunelle avait une douceur tendre et presque féminine, se promenait sans voir sur les objets extérieurs.
Tout à coup sa distraction chagrine fît place à une expression d'élonnement. Le soleil, en pénétrant dans l'une des chambres du lord'S'Corner, venait de lui montrer une jeune fille étendue dans un fauteuil et dormant. Son premier mouvement fut exclusivement curieux; puis une nuance d'intérêt attendrit son regard : Angelo Bembo était tout jeune.
Mais ce fut une impression passagère et bien vite étouffée. Que pouvait être la dormeuse, sinon l'une de ces femmes dont la vie est consacrée aux récréations nocturnes de milords du haut parlement, l'une de ces femmes que Leurs Seigneuries se passent de main en main, comme une espèce ayant cours, charmantes incarnations du vice, fleurs brillantes que de nobles caprices fanent avant le temps, et qui, fanées, tombent un jour des somptueux coussins d'un équipage dans la boue noire du ruisseau, — où nul ne s'avise de les relever? Le cavalier Angelo Bembo détourna la tête.
Mais il y a de ces radieux visages dont l'empreinte reste obstinément sur la pupille, comme celle du soleil, longtemps après que l'œil s'est refermé. Encore une fois, le cavalier Angelo Bembo était tout jeune. Involontairement, sa tête se retourna et son regard chercha de nouveau la dormeuse.
Combien elle lui sembla plus belle! Le soleil l'éclairait en plein, et Bembo pensa que jamais le soleil n'avait éclairé front plus candide ni plus ravissant visage. La dormeuse semblait tourmentée dans son
sommeil. Deux ou trois fois elle étendit au-devant d'elle deux petites mains blanches d'un ravissant modèle, comme pour repousser un invisible ennemi. Angelo pensa que parfois des jeunes filles sont violemment ravies à leurs parents et livrées, pour de l'or, à la merci de quelques débauchés.
La dormeuse s'éveilla en sursaut. Lorsque ses paupières se soulevèrent, ce furent les doux yeux d'Anna Mac-Farlane qui brillèrent à la lumière du soleil. Elle sourit à son réveil, comme font tous les enfants, et mit ses deux mains devant ses yeux, que blessaient les rayons trop ardents de la lumière. Bembo eut un sourire. Jamais il n'avait rien vu de charmant comme ces deux petites mains, s'efforçant de voiler ce jeune et candide visage.
Il y avait deux jours déjà qu'elle s'était éveillée un matin, la pauvre douce enfant, dans cette chambre inconnue, des fenêtres de laquelle on ne voyait rien, sinon la toiture en terrasse d'Irish-House et les branches noires de quelques arbres dépouillés; il y avait deux jours qu'elle n'avait vu Clary, sa sœur tant aimée, deux jours qu'elle n'avait vu Stephen. La pièce où elle se trouvait était belle, ornée de grandes glaces et de beaux tableaux aux cadres dorés. Son lit avait de* tentures de soie, dont les miroitants reflets éblouissaient la vue. Sur les sofas on voyait d'opulentes étoffes de robes; sur la toilette, dey joyaux de haut prix.
Mais la pauvre Anna ne jetait sur toutes ces précieuses choses qui des regards désolés. Elle avait peur. Les femmes qui la servaient lui faisaient frayeur, et lorsque ces femmes étaient absentes, elle s'effrayait davantage encore de sa solitude. La nuit, elle n'osait point s'étendre dans ce vaste lit à colonnes sculptées, dont la ruelle était occupée par une glace. Elle dormait sur le fauteuil où Bembo venait de l'apercevoir. C'était sa couche.
Que les nuits lui semblaient longues! c'était alors qu'elle frissonnait, la pauvre fille, au moindre bruit du vent frôlant les fenêtres ; c'était alors qu'elle croyait voir, à la lueur vacillante de sa lampe, les boiseries se mouvoir lentement, les portes closes glisser sur leurs gonds et les rideaux du lit solitaire agiter les plis abondants de leurs draperies.
En s'é veillant, ce matin, elle fut bien joyeuse : le soleil venait ainsi
la visiter le matin des beaux jours dans Cornhill ; elle se crut dans sa petite chambre, et se dit qu'elle avait fait un horrible rêve. Cela dura ant que sa main blanche couvrit ses jolis yeux comme un bandeau. Puis le cavalier Angelo Bembo, qui la dévorait du regard, la vit tout à coup tressaillir et se lever avec effroi. Il sentit ses yeux devenir humides.
Depuis ce matin-là, le cavalier Angelo Bembo vint bien souvent s'accouder sur l'appui de. la fenêtre basse. Rêveur et poète, et offrant dans sa nature chevaleresque quelques teintes affuiblies du multiple et fier caractère de Rio-Santo lui-même, Bembo n'avait point de bou- <!,lier contre ces impressions soudaines qui entrent dans le cœur à l'improviste. Il n'avait point aimé encore selon son âme, et ces liaisons passagères où sa beauté physique et son brillant esprit l'avaient entraîné dans les salons du West-End avaient été pour lui un passetemps, ou moins que cela : un appendice à sa toilette, un complément de tenue.
Le surlendemain, un matin encore, Bembo vit quelque chose d'étrange. Le jour n'était pas encore bien dégagé des dernières ombres du crépuscule; Anna dormait. Une porte s'ouvrit au fond de la chambre et deux hommes entrèrent. L'un d'eux tenait un bougeoir; l'autre, tout enveloppé dans un chaud carrik à fourrures, suivait d'un pas indolent. On juge si Bembo ouvrit de grands yeux.
Le premier des deux nouveaux-venus avança doucement et fit un geste de surprise en voyant Anna dans le fauteuil. Il la croyait, sans doute, au lit, et son visage, tandis qu'il se tournait vers son compagnon en souriant obséquieusement, exprimait à peu près ceci :
— Elle dort; peu importe que ce soit dans un fauteuil.
L'homme au carrik ne daigna point répondre, et l'autre, qui semblait être quelque chose comme son valet, sinon pis que cela, bien qu'il ne portât pas de livrée, haussa le flambeau pour faire tomber la lumière sur le visage d'Anna endormie.
Bembo ne perdait pas un geste de ces deux hommes, dont l'un s'appelait Gilbert Paterson, et l'autre Godfrey de Lancester^ comte de White-Manor.