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LES DEUX COTES DE LA RUE

Les trente-cinq individus qui venaient de faire le siège de la caisse Edward and C° demeurèrent une minute ou deux sous l'impression

de l'apparition qui avait mis fin à leur émeute. Cette impression était sans doute bien vive et profonde, car ils n'osaient plus soufller mot. Au bout de trois minutes, Snail, qui n'aimait point à rester en place, fit un mouvement ; Charlie se redressa ; Tom TurnbuU toussa discrè tement. La glace était rompue.

— Pauvre Saunie! murmura Turnbull.

< — Pauvre Saunie 1 répéta le petit Snail, il aboyait si bien!

Ce petit Snail était un extrait de bandit assez curieux à voir. Il paraissait avoir treize ans tout au plus ; mais son visage pâle, flétri, ridé, ressemblait déjà à un visage de vieillard. Ses traits avaient une expression double : tantôt ils respiraient l'abrutissement le jilus complet, tantôt il s'illuminaient d'un rayon de malice véritablement diabolique.

— Pourquoi M. Smith ne nous a-t-il pas dit tout de suite que Son Honneur était là-haut? gronda Charlie en lançant au caissier un regard peu bienveillant, nous serions restés tranquilles.

— Ça aurait pu s'arranger, dit tout bas Bob-Lantern, si on n'avait pas fait de bruit... Quant à Son Honneur, celui-là serait bien fin qui pourrait dire d'avance où il sera et où il ne sera pas...

— Tu le connais, toi, Bob? interrompit Tom TurnbuU avec une ardente curiosité.

— Mes chéris, la vie est durement chère, et je ne m'occupe que de mes petites affaires. Tant il y a que M. Smith a jeté bas Saunie comme il faut. On ne peut pas dire non.

Bob quitta son coin et s'approcha du cadavre qu'il tàta un instant en connaisseur.

— C'était un gaillard solide, reprit-il enfin. Ça fera un sujet passable, et on en aurait bien une guinée là-bas à la Résurrection. Qui veut m'aider à l'emporter?

— Que personne ne bouge! s'écria Turnbull. Ce corps esta moi.

— Pourquoi cela, Tom?

— Parce que, répondit Turnbull en essuyant une larme, Saunie était mon ami... c'est bien le moins que je profite de son pauvre corps !

A ce moment, Nicholas, le domestique à livrée couleur de feu, entra dans Iç bureau. A l'agpeçt du corps de S^mnie et du grillage rompu,

68 LES MYSTÉIŒS Dli LONDRES.

il ne manifesta aucune surprise, ce qui tendrait à faire croire qu'il voyait souvent d'étranges choses dans les i)ureaux d'Edward and C°. Il remit à M. Smith un sac pesant que celui-ci vida sur son bureau qui fut en un instant couvert d'or. M. Sinith fit trente-six petites piles de cinq guinées chacune. Ensuite, il prit dans l'un de ses tiroirs une pancarte où se trouvaient inscrits trente-six noms, et fit l'appel. Chaque fois qu'il prononçait un nom, un homme se présentait qui recevait cinq guinées.

La dernière pile de cinq guinées fut enlevée au moment où l'on prononçait le dernier nom de la liste.

— Maintenant, dit M. Smith, en montrant le cadavre de Saunie, débarrassez-moi de cette ordure, et soyez plus sages une autre fois.

-- Il faudrait un sac, monsieur Smith, répliqua Turnbull, et de la paille, pour l'emballer... le pauvre cher garçon!

M. Smith sonna Nicholas, qui apporta un sac et de la paille. En deux tours de mains le malheureux Saunie, convenablement eynbaUé^ ressembla comme deux gouttes d'eau à un colis de roulage. En cet éiat, Tom Turnbull le chargea sur ses robustes épaules.

Il ne restait plus dans le bureau que M. Smith, Nicholas et Bob- Lantern.

— Que fais-tu là? dit M. Smith à ce dernier.

— J'attends, répondit Bob, Son Honneur serait bien aise de me voir.

— Et que peut te vouloir Son Honneur?

— Ceci ou cela, mon bon monsieur Smith, peut-être s'informer des nouvelles de ma famille. Une chose certaine, c'est qu'il m'attend.

— Nicholas, dit M. Smith, allez demander à Son Honneur s'il veut recevoir ce drôle.

— Non pas! interrompit Bob; je suis tout rond, moi, et n'aime point les façons. Demandez tout bonnement à Son Honneur s'il veut causer un petit peu avec le pauvre Bob-Lantern.

L'instant d'après, Bob montait l'escalier tournant qui conduisait au premier étage et mettait ses lourdes semelles crottées sur les tapis d'un beau salon. Il traversa le salon, précédé de Nicholas; il traversa ensuite deux ou trois pièces somptueusement meublées où i\ eut

occasion de faire disparaître une demi-douzaine de menus objets dans les vastes abîmes de sa poche de cuir.

— Ce sera pour Tempérance ! pensait-il chaque fois qu'il s'appropriait ainsi quelque chose.

La dernière pièce où il entra était une sorte de grand boudoir donnant sur Cornhill. Auprès de l'une des fenêtres, dont les épais rideaux relevés laissaient pénétrer le pâle soleil des matinées de décembre, notre beau rêveur de Temple-Church, demi-couché sur une bergère de velours, fumait une pipe orientale au long tuyau d'ambre. A ses côtés, sur un fauteuil, il y avait un masque noir et un court pistolet à quadruple canon. Nous avons vu le masque; quant au pistolet, si les assaillants eussent essayé de faire résistance lorsque Son Honneur avait descendu l'escalier tournant, nous l'eussions, sans nul doute, entendu placer son mot dans l'entretien.

— Que veux-tu? dit-il à Bob,

Celui-ci appela sur sa lèvre mince et hàlée un patelin sourire,

— Je viens, si ça est égal à Votre Honneur, pour lui présenter le bonjour et aussi pour la petite affaire que Votre Honneur sait bien.

Bob cligna de l'œil en prononçant ces derniers mots.

— Je ne sais rien, répondit M. Edward. Tâche de l'expliquer vite et clairement.

— Je vais tâcher. Votre Honneur... Comment! vous avez oublié déjà Temple-Church et la petite quêteuse?

Edward laissa tomber sa main et regarda Bob-Lantern.

— Je t'avais donné une commission, dit-il.

— Juste! c'est pour ça que j'ai pris l'avantage de venir saluer Votre Honneur. J'ai suivi la demoiselle... les demoiselles, car elles sont deux, avec une manière de blanc-bec qui fait trois... A propos, il m'a demandé comment on vous nomme?

— Qui?

— Le blanc-bec. ï\ m'a donné un beau souverain pour ma peine.

— Tu lui as dit?

— Rien du tout, Votre Honneur, rien du tout. C'est bien payé, pas vrai?

— Et où demeure celte jeune fille?

— Ah! pour ça, Voire Honneur, vous n'aurez pas besoin de pren-

dre un cab à l'heure pour lui rendre visite, et je me suis dit tout de suite : C'est comme un fait exprès! Elle est à portée de la main, en face de vous, de l'autre côté de la rue.

Edward, par un mouvement instinctif, tourna vivement la tôle et suivit le geste de Bob qui désignait, de l'autre côté de la rue, les fenêtres du second étage. Son mouvement fut si rapide, qu*une ravissante figure de jeune fille, qui se montrait à demi derrière un rideau soulevé, n'eut pas le temps de se cacher. Edward lui lança Un regard. La jeune fille devint pourpre; ses yeux se fermèrent, et le rideau tomba.

M. Edward se retourna vers Bob, lui jeta deux souverains et le congédia d'un geste. Bob baisa les pièces d'or comme font les mendiants de l'aumône qu'ils reçoivent.

— Que Dieu bénisse Votre Honneur! dit-il. En se retirant, il ajouta :

— Quarante malheureux shellings, quand il donne des bank-notes de dix livres aux quêteuses; ça- n'est pas juste. Peut-être bien que le blanc-bec serait plus généreux que ça! J'ai durement envie de voir...

M. Edward était resté dans sa bergère; il ne vit point le rideau de la fenêlre qui lui faisait face se soulever de nouveau et le beau front de Glary Mac-Farlane montrer pour la seconde fois la moitié de sa courbe gracieuse. La jeune fille abaissa vers lui un de ces regards longs et perçants que Stephen Mac-Nab avait trouvés si étranges la veille au soir à Temple-Church. Son œil couvait, ardent et triste, le beau visage d'Edward, et semblait ne point pouvoir s'en détacher. Clary était plus pâle encore que la veille. Il y avait des traces de larmes sous sa paupière endolorie, et sa joue accusait Une longue nuit d'hiver sans sommeil. Pourtant, à mesure qu'elle regardait Edward, toute sa physionomie s'illuminait graduellement; sa tristesse faisait place à la mélancolie, qui, elle-même, se transformait en àaslère et spirituel bonheur.

Clary était bien belle ainsi. Son àme chaste, mais passionnée, brûlait au travers du feu de ses regards. Son sein battait avec force; son haleine tombait, sèche et brûlante, sur le verre dont elle obscurcissait à peine la transparence ; sa lèvre devenait blanche et trcsèâil-

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lait en murmurant d'étranges paroles dont sa volonté n'était point complice.

Clary aimait Edward; elle l'aimait de cet amour exalté que fomentent la solitude et la pureté quasi claustrale des mœurs, chez ces généreuses natures dont la chaleur propre fermente dans le repos.

Clary et sa sœur cadette Anna avaient passé leur enfonce en Ecosse, àLochmaben, dont M. Mac-Farlane, leur père, était le principal magistrat. A l'âge où toute jeune fille a le plus besoin des caresses et des enseignements d'une mère, Clary et Anna avaient perdu la leur. M. Mac-Farlane les garda pendant deux ou trois ans auprès de lui. Puis, tout à coup, Clary était alors bien jeune, mais elle se souvenait vaguement, néanmoins, la conduite de M. Mac-Farlane changea et s'entoura d'un mystère inusité. Des hommes inconnus prirent accès en sa maison ; il eut avec eux de longues, de fréquentes conférences; il fit de secrets voyages dont personne ne connut jamais ni le but ni le motif.

Ce fut alors qu'il pria sa sœur, mistress Mac-Nab, que des relations de famille retenaient à Londres, de se charger de ses deux filles. Clary, lorsqu'elle songeait à cet événement, ne pouvait s'empêcher de penser que son père désirait s'affranchir de leur enfantine surveillance, et qu'il avait de mystérieuses raisons pour faire ainsi le vide autour de lui.

Lorsque cette proposition fut faite à la mère de Stephen, elle était veuve depuis peu de temps et restait accablée sous le coup d'une catastrophe terrible qui lui avait ravi son époux. M. Mac-Nab était mort assassiné. Elle accueillit ses nièces avec douceur, mais sans empressement. Cependant, à la longue, elle se prit pour elles d'une tendresse de mère.

Chaque fois que M. Mac-Farlane venait à Londres, et il faut avouer que ses visites n'étaient point très-fréquentes, l'excellente dame tremblait qu'il ne lui vint désir d'emmener avec lui ses deux filles. Elle avait grand tort de craindre; M. Mac-Farlane, — le laird, comme on l'appelait, — témoignait en revoyant ses filles une joie passionnée, mais sombre, et ne songeait guère à les emmener.

C'était un homme d'un caractère étrange. Le peu de temps qu'il restait à Londres se passait en courses faites à la hâte et qu'il expliquait en bloc par ce mot qui répond à tout : affaires, mot admirable

et spécialement inventé pour déjouer toutes les tentatives de la curiosité. Aohaque nouveau voyage,Clary et Anna remarquaicntavec chagrin le rapide changement qui s'opérait chez leur père. Il devenait vieillard avant l'âge. Les deux pauvres filles eussent voulu porter quelque consolation à cette douleur cachée; mais M. Mac-Farlane n'aimait poini les questions. Ciary et Anna, brusquement repoussées, se bornaient à plaindre silencieusement leur père.

Stephen Mac-Nab faisait comme sa mère. Il aimait fort ses cousines. La mort violente de son père, dont il avait été témoin par hasard, avait d'abord ébranlé ses jeunes facultés. Mais il était encore un enfant alors, et les années remirent son intelligence en son assiette. Seulement, le souvenir de son père mort et celui de l'assassin étaient gravés en traits de sang dans sa mémoire. L'assassin, qu'il n'avait vu qu'un moment, par suite de la chute du masque qui couvrait son visage, ne se présentait pas à lui sous une forme bien arrêtée; mais une circonstance restait, lumineuse et précise, au fond de ses souvenirs : c'était un homme grand, robuste, souple ; à l'instant où la chute du masque avait découvert ses traits, il frappait ; en frappant, ses noirs sourcils se fronçaient et dessinaient en blanc, sur son front rougi, la ligne tremblée d'une longue cicalrics. Stephen voyait cela dans la veille comme lorsque le sommeil lui apportait ses songes.

On a des connaissances à la douzaine qu'on fréquente assidûment; on a un ami, un seul, et c'est beaucoup, qu'on ne voit pas une fois tous les mois. Stephen était dans ce cas. Londres lui fournissait ces camarades qui aident à perdre le temps et qu'on oublie avec un sensible plaisir lorsqu'on n'a^plus de temps à perdre. Stephen les voyait presque tous les jours, parce que sa profession de médecin lui laissait, hélas ! d'excessifs loisirs.

Mais il avait contracté durant les premières années de son séjour à l'université une liaison plus sérieuse : cette liaison, résistant à la séparation qui suit presque toujours entre jeunes gens de conditions diverses la première entrée dans le monde, était devenue bonne et solide amitié. Stephen et son ancien compagnon d'enfance s'aimaient d'autant plus peut-être que tout chez eux était différent, presque opposé : l'un était, en effet, fils de bourgeois, tandis que l'autre appartenait à la plus haute noblesse d'Angleterre. Le gentilhomme,

hautain, énergique, romanesque et mettant son avenir entier dans un amour poussé jusqu'au culte, contrastait avec le physician^ dont le caractère ne manquait pas de fermeté, dont le cœur possédait cette bravoure commune à tout galant homme, mais qui ne poussait rien à l'extrême et ne pouvait avoir aucune prétention au titre de héros.

L'ami de Stephen Mac-Nab était Frank Perceval.

La journée de la veille avait été un grand jour pour Stephen. Il avait fait un choix entre ses deux cousines, qu'il croyait aimer jusquelà d'une affection égale; il subissait enfin cette langueur que le premier amour met dans l'âme la moins suspecte de sensiblerie. Et puis il était jaloux, ce qui dompte vertement les plus fanfarons !

Aussi était-il rentré chez sa mère dans un état de tristesse profonde. Il était invité ce soir- là à un bal du grand monde, au bal de lord James Trevor. Né sur la frontière d'Ecosse, dans le comté de Dumfries, où lord Trevor possédait de magnifiques propriétés, Stephen recueillait en ceci l'héritage de l'estime qui avait autrefois entouré son père. Lord Trevor, en effet, auquel il avait été présenté depuis peu, l'avait accueilli comme on accueille le fils d'un ami, et s'était rangé de grand cœur parmi les futurs clients du jeune docteur. Un grand bal est chose attrayante à l'âge de Stephen, et pourtant, l'heure étant venue où il fallait revêtir l'habit noir et chausser l'escarpin, il demeura boudeur, dans son fauteuil, vis-à-vis de son fou presque éteint. A dix heures, mistress Mac-Nab frappa doucement à sa porte.

— Eh bien, mon enfant, dit-elle, lu ne pars pas?

— J'aurais payé chacun de ces regards au prix de six mois de vie ! répondit Stephen avec chaleur.

Il songeait à Clary et à ce détestable inconnu de Temple-Church, si beau, si riche, si dédaigneux !...

— Ne comptes-tu point aller au bal ? demanda encore la vieille dame.

— A quoi bon ! s'écria Stephen ; qu'irais-je fair*^ parmi cette noblesse orgueilleuse qui se rira de moi ou ne me regardera pas ! Je déteste les nobles, ma mère !

Et il ajouta à part lui :

— .Je suis sûr que ce vaniteux donneur de billets de banque est pour le moins un comte !

— Ah! Stephen, dit mistress Mac-Nab d'un ton de reproche, tu oublies que ton pauvre père avait l'estime de tous les gentilshommes de notre comté !... leur estime et leur amitié, reprit-elle avec un léger mouvement d'orgueil. Voici une lettre... mais tu n'auras point de plaisir à la lire, car elle est, je crois, d'un bon gentilhomme.

De Frank ! s'écria vivement Stephen dont le front se rasséréna.

— J'ai appris à reconnaître son écriture, mon enfant, parce que ses lettres te donnent de la joie.

Stephen baisa sa mère d'un air qui demandait grâce pour sa mauvaise humeur.

— Il arrive aujourd'hui ! dit-il après avoir lu les premières lignes. Il doit être arrivé ! Pauvre Frank ! lui aussi va être bien malheureux;

— Lui aussi ! répéta mistress Mac-Nab. Serais-tu donc malheureux, toi, Stephen ?

Celui-ci s'efforça de sourire, et la bonne mère, rassurée, quitta son fils pour aller reposer. A peine était-elle sortie que deux coups légers furent frappés à la porte et une douce voix de jeune fille, passant parle trou delà serrure, apporta ces mots timidement prononcés :

— Merci, mon petit cousin.

Puis on entendit un pas de gazelle effleurer lestement les marches de l'escalier conduisant aux étages supérieurs.

— C'est la voix d'Anna ! murmura Stephen api'ès un silence ; c'est le pas d'Anna. Pauvre douce fille 1 Ah ! Glary ne viendra pas, elle 1

Il mit sa tête entre ses mains.

— Qu'elle était belle, mon Dieu! reprit-il, et comme ce regard m'eût rendu fier! Mais quel est donc cet homme? ajoulà-t-il avec une violence soudaine ; où l'a-t-elle pu connaître ?

LE CENTRE d'uNE TOILE d'aRAIGNÉE.

Stephen n'alla point au bal de Trevor-House. Le lendemain, il se leva plus calme. Il y a toujours de la ressource chez ces caractères positifs qui n'attisent point la cuisante brûlure de

leurs peines, qui ne se complaisent pas en leurs douleurs, et ne demandent qu'à être consolés.

Stephen avait passé tant bien que mal sa première nuit de martyre d'amour; il n'avait aucune espèce d*envie de recommencer et se promettait bien de clore brusquement ce chapitre d'incertitudes et de doutes en demandant une explication à Clary Mac-Farlane. C'est ce qui s'appelle aller droit au but. Si tous les amoureux prenaient celte route bourgeoisement logique, aucun roman n'atteindrait la fin de son premier volume.

Ce qui serait une pul)lique calamité.

Au déjeuner de famille, Clary était distraite et comme absorbée. Tout de suite après le déjeuner, elle s'esquiva. Nous savons où elle se rendit ainsi. Ce fut derrière le rideau qui, demi-soulevé, permettait à son regard de plonger dans le salon de la maison carrée, de l'autre côté de Cornhill. Clary venait là tous les jours. Elle y venait bien souvent en vain, car les apparitions qu'Edward faisait en ses bureaux étaient courtes et peu fréquentes. Mais elle ne se lassait point d'y Venir. Ce jour-là elle y trouva ce qu'elle y cherchait.

Nous n'essayerons point de peindre les impressions profondes et muhiples qui se succédèrent dans l'esprit de la jeune fille, tant que dura sa muette contemplation. C'était à cette place qu'elle avait vu Edward pour la première fois ; c'était à cette place qu'elle venait l'attendre chaque jour; c'était à cette place qu'elle souffrait, qu'elle était heureuse, qu'elle avait appris à aimer...

Lorsque Edward, guidé par le geste de Bob-Lantern, jeta les yeux vers elle, son cœur fut pris d'une émotion douce et poignante à la fois. Elle eut froid; ses jambes fléchirent, puis un flot de sang brûlant roula le long de ses veines jusqu'à sa joue, qui devint pourpre. Sa main lâcha le rideau.

Elle demeura longtemps ainsi, honteuse, émue jusqu'à la détresse^ heureuse jusqu'au transport, derrière le faible écran de mousseline qui la protégeait contre la fascination commencée. Elle avait grand désir de soulever encore la draperie, mais elle avait remords aussi de l'avoir soulevée déjà, et peur et pudeur. Et puis encore, la voix jusque-là si respectueusement écoutée de sa craintive dévotion lui criait : Arrête !

L'amour était à l'autre oreille. Nous ne savons ce qu'il disait, mais, quoiqu'il parlât tout bas, sa douce voix couvrait la voix menaçante de la conscience. Clary avança timidement sa main blanche et déliée, puis elle la retira, puis elle l'avança encore. Le rideau se souleva de nouveau, mais si peu!... Ce fut assez. Elle put voir celui dont la pensée emplissait sa vie. L'œil d'Edward, distrait et nageant dans le vide, ne cherchait plus la fenêtre. Alors Clary eut moins peur et reprit sa position première.

Au bout de quelques minutes, ce qu'elle aurait pu prévair, ce qu'elle désirait peut-être, arriva. La rêverie de M. Edward prit fin et son œil revint naturellement caresser la fenêtre. Oh ! nous pouvons l'affirmer, Clary eut le dessein de se cacher encore. Elle tira brusquement la mousseline, mais la mousseline s'accrocha ; un obstacle quelconque, une épingle oubliée sans doute, l'empêcha de tomber — et la jeune fille resta sans voile en face du beau rêveur qui la contemplait passionnément.

— Clary ! cria la voix de mistress Mac-Nab à l'intérieur. Clary n'entendait pas.

Edward mettait dans son regard d'enivrantes paroles. Muet, il disait : Je vous aime, plus tendrement que n'eût pu faire sa voix.

— Clary ! s'écria Stephen à son tour.

Clary n'entendait pas. Sa tète se perdait ; son cœur s'élançait vers Edward, qui suppliait du geste maintenant et semblait demander pitié. Deux larmes tremblèrent aux cils de la jeune fille et tombèrent brûlantes sur sa joue.

— Il m'aime, mon Dieu ! murmura-t-elle.

Edward, qui voyait sa victoire, posa sur sa bouche ses doigts réunis en faisceau et jeta un baiser à travers la rue.

Cette fois l'épingle fut impuissante à retenir le rideau. Clary s'offensa. Le rideau tomba. Au même instant, deux portes qui donnaient entrée dans la chambre de la jeune fille s'ouvrirent brusquement.

— Clary ! Clary ! crièrent à la fois mistress Mac-Nab et Stephen qui entraient en même temps.

Clary trembla comme notre mère Eve surprise par le Sauveur.

— Il y a donc ici quelque chose de bien intéressant, miss Clary,

dit sévèrement Stephen, pour que vous n'ayez entendu ni ma voix ni la voix de ma mère?

La jeune fille balbutia et ne sut point répondre. Stephen, qui avait toujours en tète des soupçons jaloux, s'élança vers la fenêtre et fit mine de soulever le rideau. Clary voulut l'arrêter d'un geste suppliant, mais Stephen ne tint compte de cette muette prière, et la draperie glissa en grinçant sur sa tringle. Clary, Stephen et mistress Mac-Nab plongèrent à la fois leurs regards au dehors. Il n'y avait plus personne aux fenêtres du premier étage de la maison carrée, dont chaque croisée montrait, closes, les doubles draperies de ses rideaux de soie.

Edward avait quitté sa place au moment où Clary s'était de nouveau cachée derrière son rideau. Il se leva de l'air d'un homme que le jeu commence à fatiguer, et tira le cordon d'une sonnette. Un nègre parut.

— Va frapper sur le gong du salon du centre, dit-il.

— Combien de coups, maître?

— Cinq coups.

Quelques secondes après, on entendit cinq coups sourds et prolongés retentir dans la direction suivie par le petit nègre. M. Edward prit la même route et sortit du boudoir. Il pénétra dans un salon de forme ronde qui, autant qu'on pouvait s'orienter, tenait exactement le milieu de la maison carrée. Ce salon n'avait point de fenêtres et s'éclairait, à cette heure de midi, par un lustre allumé. En revanche, il avait six portes, dont cinq donnaient immédiatement sur des escaliers en spirale. C'était par la sixième que M. Edward avait pris entrée.

A son arrivée, le gong promenait encore le long des lambris sonores ses profondes et onduleuses vibrations. Le salon était désert. Cinq chaises et un fauteuil étaient rangés autour d'un vaste poêle, dont les bouches, ouvertes, échauffaient le salon de leurs brûlantes haleines. M. Edward se jeta nonchalamment sur le fauteuil. Presque au même instant, les cinq portes s'ouvrirent. Les deux premières, percées dans la direction de Cornhill donnèrent passage à une dame fort richement .parée et à un gentleman de fashionable tournure. La troisième, qui tournait du côlé de Finch-Lane, servit de chemin à un monsieur de mine bien honnête, vêtu en négociant de bon liru. Par la quatrième s'introduisit un petit homme tout jaune et tout maigre. La cinquième

porte enfin donna passage à M. Smith, paré de ses lunettes vertes et de son vaste garde-vue.

La belle dame venait des somptueux magasins des costumes de Cornhill, dont elle était souveraine et maîtresse, sous le nom de mistress Bertram. Le gentleman, M. Falkstone, était son voisin, le bijoutier. Le monsieur à prestance honnête tenait la boutique de changeur dans Finch-Lane. C'était M, Walter. Le quatrième enfin n'était rien moins que le vieux Peter Practice, ancien allorney (procureur) ruiné, lequel trônait dans la poudreuse et sombre boutique de brocanteur qui venait aussi sur Finch-Lane, après le change-office.

Les cinq nouveaux venus s'avancèrent d'un pas discret vers M. Edward et le saluèrent respectueusement. Edward toucha la main de mistress Bertram et fit aux autres un signe de tète protecteur. Mistress Bertram s'assit. Les quatres hommes restèrent debout jusqu'à ce qu'un geste royal d'Edward leur eût donné licence de prendre des sièges.

— Venons tout de suite au fait, dit M. Edward : j'ai besoin de dix mille livres.

— Dix mille livres 1 répéta Peter Practice.

Dix mille livres ! répétèrent en chœur le changeur, le bijoutier,

M. Smith et mistress Bertram.

Pour ce soir, ajouta froidement M. Edward.

Toutes les têtes se baissèrent à la fois.

Monsieur Walter, reprit encore Edward, pouvez-vous me les

compter sur-le-champ ?

— Je le puis, monsieur, mais...

— Mais quoi ?

— En la monnaie que vous savez,

— Je n'en veux pas. Et vous, Falkstone?

Les affaires languissent déplorablement monsieur.

Et vous, Fanny ? interrompit Edward avec impatience, en s'a-

dressantà mistress Bertram.

Ma caisse est à votre disposition, monsieur, répondit la belle

marchande; mais il s'en faut de- beaucoup que cette somme s'y

trouve.

Je prendrai ce qu'il y a, Fanny. Vous êtes une bonne et char- •

HiantjB fille. Et vous, maître Practice î

— Je dirai à Votre Honneur, répondit l'ancien attorney; je lui dirai clairement et sans ambages, je lui dirai ce que lui a dit mon honorable voisin, M. Faikstone : les affaires languissent ; elles languissent déplorablement ; j'ajouterai même qu'elles ne vont pas du tout.

M. Edward réfléchit.

— Quant à vous, Smith, dit-il ensuite, je sais ce que vous avez... Pardieu ! messieurs, vous vous endormez, sur ma parole ! Chaque fois que je vous demande une misère, vous poussez d'interminables hélas ! Ceci est intolérable ! Vouslaisse-l-on manquer de marchandises? N'avez-vous pas une part raisonnable? La police vous inquiète-t-elle? Tout le fashion de Londres n'a-t-il pas appris la route de vos magasins? Et à qui devez-vous tout cela, s'il vous plail? Marchandises, sécurité, vogue, c'est moi qui vous donne tout, et vous semblez hésiter à me satisfaire ?

— Vous savez bien, monsieur, que je suis toute à vous, murmura mistressBertram.

— Vous, Fanny, je le crois, et je vous remercie. Mais ces messieurs. ..

— Nous sommes prêts, interrompit Faikstone.

— Je suis prêt, appuya Peler Practice, qui ajouta entre ses dents : Mais je proteste en la forme due, déclarant agir tanquam coaclus \ et non autrement, — dont acte, sous toutes réserves.

— A la bonne heure ! reprit Edward en se levant. Je compte sur vous pour ce soir. Adieu, Fanny.

Mistress Bertram repassa la porte par où elle était venue.

— Avez-vous quelque chose à me dire. Faikstone? demanda Edward.

— Votre affaire de cette nuit?... répondit le bijoutier en souriant.

— Comme toujours, Faikstone, comme toujours. Celui-là ne nous inquiétera pas de longtemps !

— C'est au mieux ! A qui remettrai-je mon contingent de fonds?

— Comme d'habitude, à mistressBertram.

Faikstone salua et sortit.

— Mauvaises nouvelles, monsieur, dit le changeur Walter dès qu'il

» Comme contraint et forcé.

fut seul avec Smiih et Edward; on m'a refusé hier trois de nos banknotes et des bruits inquiétants commencent à courir dans la Cité.

— Que dit-on?

-— On ne dit rien de précis, mais chacun entre en défiance; on ne prend plus une malheureuse bank-note de cinq livres sans la retourner vingt fois en tous sens.

— N'aie pas peur, Walter, mon ami, dit Edward en souriant; sous peu je te donnerai des bank-notes que personne ne refusera. Va.

Le caissier Smith fit doucement le tour du salon et entr'ouvril toutes les portes pour voir s'il ne restait point d'indiscret écouteur. Cela fait, il revint vers Edward.

— Ami Smith, lui dit ce dernier, il faut être prudent à l'avenir et ne jouer du pistolet qu'à la dernière extrémité. C'est une arme bavarde et nous ne sommes pas ici dans nos montagnes. Dis-moi... et l'affaire de Prince's-Street ^ ?

— J'y suis allé ce matin, Paddy pousse son géant tant qu'il le peut. Il le gorge de bœuf, il le sature de gin, et le géant travaille plus que quatre hommes robustes ne pourraient le faire ; mais il s'épuise...

— C'est bien long ! dit Edward avec un soupir de dépit.

— Prince's-Street a quarante pieds de large ! répliqua Smith, et notre éléphant creuse à vingt pieds de profondeur... encore une huitaine, le géant crèvera comme un bœuf, mais le boyau sera fait.

— Dieu t'entende, bon Smith ! alors ta caisse sera une vérité. Adieu !

M. Edward prit l'escalier qui conduisait chez le bijoutier Falkstone; il y demeura quelques minutes comme pour marchander et choisir des joyaux; puis, sortant comme un acheteur qui a fait ses emplettes, il franchit le marchepied d'un magnifique équipage, attelé de deux chevaux dont les pareils ne se fussent peut-être point trouvés à Londres, — sauf dans les écuries sans rivales du marquis de Rio- Santo.

A peine était-il étendu sur les coussins, que l'équipage partit au galop, brûlant le pavé dans la direction des parages fashionables du Wesl-End.

t Rue qui longe la Banque.

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