‹ Les mystères de LondresChapitre 81 sur 104 · BOTANY-BAY · texte numérisé non relu

BOTANY-BAY

Le bay-ship le Van-Diemen, portant à son bord cargaison complète de déportés à destination du port de Sidney, parmi lesquels se trouvaient Fergus O'Breane et Randal Graham , manœuvrait à la hauteur des îles du cap Vert.

Fergus O'Breane reprenait rapidement ses forces. Une fois la maladie domptée, sa jeune et riche nature réagit ei sembla vouloir effacer la trace de ce temps d'arrêt en se développant plus vite et mieux. Fergus sentait chaque jour en lui-même une vigueur nouvelle ; il sentait en même temps son intelligence grandir et sa volonté se rasseoir.

Comme en pleine mer les actions des condamnés sont contrôlées seulement eu égard à la sûreté du navire, il en résulte une liberté presque complète. Fergus et Randal purent donc aisément se rapprocher et nouer entre eux des rapports de tous les jours. Il y avait certes une large dislance de Fergus à Randal, qui était en définitive un voleur de grand chemin. Mais Fergus avait découvert sous son esprit inculte et comme dépourvu de la science du bien et du mal, une sorte de hauteur native mêlée à un jugement droit et profondément perspicace. L'Écossais avait en outre une hardiesse de pensée qui, jointe à la fermeté Spartiate que nous lui connaissons, pouvait, en quelque position qu'il se trouvât placé, le sortir des rangs vulgaires et porter sa tête au-dessus de la foule.

Randal, comme on dit vulgairement, n'avait point jusqu'alors trouvé son maitre. Tout obstacle avait plié sous la sauvage énergie de sa volonté. Lorsqu'il se rapprocha de Fergus, ce fut par un vague sentiment de pitié. Fergus était i-eau, et l'on sait quel prestige a la beauté pour les enfants de h nature. De plus, dans les cachots de Newgate, Randal avait reçu les involontaires confidences de sa fièvre, confidences sans portée précise, puisque le plan de Fergus n'était ni arrêté ni conçu, mais par cela même confidences plus étranges et

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faites davantage pour frapper l'esprit amant du merveilleux d'un monuignard d'Ecosse. Lui aussi, d'ailleurs, avait son idée fixe, qui, sauf l'étendue, ressemblait pour un peu à la pensée de Fergus.

Comme nous l'avons vu, dans leur premier entretien, Randal tint le haut bout. Il était l'homme qui conseillait et venait de rendre un service. Quiconque lui eût demandé, après un mois écoulé depuis lors, pourquoi les rôles avaient changé, pourquoi Fergus avait pris sur lui un entier empire, l'aurait à coup sûr trouvé sans réponse. Randal, après Mary Mac-Farlane, fut le premier qui subit ce charme occulte et irrésistible. Les autres suivirent. Quiconque approcha Fergus O'Breane et n'eut point pour le haïr de ces motifs auxquels, avant tout, les hommes obéissent : l'amour, l'ambition, la vengeance, fut attiré, séduit, subjugué. Quiconque le prit en haine fut vaincu et brisé. Hommes et femmes s'élancèrent vers lui d'une ardeur égale. Il fut dieu pour les unes, roi pour les autres, et de même que l'amour qu'oa ressentait pour lui arrivait au délire, de même l'amitié qu'il inspirait s'alliait inévitablement au respect.

Il est un travers commun à tous les vastes esprits, contre lequel Fergus eût échoué peut-être dès l'abord. Ceux qui rêvent de grandes choses ne peuvent s'aviser que de grands moyens; or, les grands moyens sont souvent hors de portée tout autant que le but. Randal se trouva sur le chemin de Fergus pour lui sauver cet écueil. Il mit son sens pratique parmi les fulminantes théories de ce terrible poêle qui rêvait la chute d'un empire comme on rêve un drame ou une u-agédie, sans penser qu'ici-bas il faut à toute œuvre un point de départ, et que le symbolique fils de Dédale, Icare, n'eût pas même pu essayer ses ailes de cire s'il ne fût monté au sommet d'une haute tour. Randal Graham servit en quelque sorte de repoussoir au pénétrant mais trop audacieux génie de Fergus. Il lui montra les problèmes, ce qui fut une occasion de les résoudre.

La traversée lut longue. Durant les heures de promenade sur le pont, Fei'gus fut initié à la constitution de la Grande Famille londonienne, uni, à part ses cent mille adhérents, se rattache de manière ou d'autre, par des liens étroits ou larges, ions les oullaws des Trois- Royaumes. Randal et lui parlèrent aussi de iMary bien souvent, de Mary et d'Angus, pour lequel O'Breane se sentait un attachement de T. II 16

fière. Mary avait été enlevée à la ferme de Leed, en Ecosse, par l'Honorable Godfrey de Lancester, qui l'avait épousée à Gretna-Green.

La perte de Mary était pour Fergus une cruelle souffrance, mais les labeurs de son intelligence lui sauvaient le désespoir. Quant à l'héritier de White-Manor, Fergus, à proprement parler, n'éprouvait point pour lui de haine. On eût dit que sa faculté de haïr était complètement absorbée ailleurs et ne pouvait plus être affeciée par ces aversions particulières d'homme à homme, qui se taisaient devant le cri implacable et puissant poussé contre l'Angleterre elle-même.

Après une traversée de cinq mois, dur. nt laquelle on n'avait relâché qu'une seule fois sur la côte du Brésil, le bay-ship arriva en vue de Sidney. Dès ce moment, Fergus et Randal avaient arrêté un projet d'évasion, dont l'exécution, indéfiniment remise, devait avoir d'importants résultats. Le canon de Sidney avait annoncé l'entrée en rade du Van-Diémen, et le pavillon d'arrivée était hissé à la pointe de South-Head. La péniche du pilote royal accosta bientôt après le navire et le conduisit jusqu'au milieu du port. Là, plusieurs formalités s'accomplirent, à la suite desquelles le maître du port prit dans son canot le capitaine et le chirurgien pour les conduire à la maison du gouvernement. Le capitaine était à peine parti que cent barques quittèrent le bord à force de rames et entourèrent le Van-Diémen en un clin d'œil.

Sur ces barques, joyeusement pavoisées, on riait, on chantait, on criait. C'était une immense clameur de bienvenue.

L'arrivée du bay-ship est toujours un moment de fête pour la colonie. Les anciens complices se reconnaissent et se saluent. On se rappelle mutuellement ses hauts faits, on parle du bon temps. Mais il y avait une autre raison, une raison spéciale pour que le Van- Diémen fût accueilli à merveille. Ce navire, en effet, portait, outre les condamnés, une cargaison entière de femmes que les premières maisons de Sidney avaient commandées à leurs correspondants de Londres \ Chacun était pressé de voir ces nouvelles venues, et les matelots avaient grand'peine à empêcher les curieux de faire irruj*tion sur le pont.

< Ces commandes se faisaient selon la formule commerciale : « Sur le vu de la présente, il vous plaira nous expédier cinquante femmes d'âges assortis, en bon étal d'esprit et de santé, dont vous passerez les frais en compt», etc. »

Le débarquement s'opéra. Les déportés, aussitôt qu'ils eurent pris terre, se rangèrent en bataille et subirent l'inspection du gouverneur. Cela fait, les industriels australiens s'approchèrent et firent leur choix s'engageant à répondre pour tout condamné employé à leur service. Ceux des arrivants qui ne trouvèrent point de caution furent conduits en prison. Les industriels dont nous avons parlé étaient , bien entendu, des libérés admis aux droits civiques de la Nouvelle-Galles du Sud, après expiration de leur peine, ou même avant, par rescrit du gouverneur; ou bien encore de simples condamnés, légitimés par un mariage contracté dans la colonie.

A la Nouvelle- Galles du Sud le mariage libère. Voici d'un côté un incorrigible coquin, de l'autre une créature ayant bu toutes les hontes. Tous deux sont aux fers. Ils se marient ensemble : ce seul fait les nettoie. Le coquin devient un honnête gentleman, la créature passe à l'état de lady respectable, et c'est avec considération que les soldats du gouvernement les relèvent, lorsque le rack les couche maritiilement dans quelque ruisseau de Sidney.

Fergus et Randal, n'ayant point trouvé de caution à Sidney, furent dirigés tous les deux sur Paramatta, où, placés chez le même nuitre, ils continuèrent à jeter les fondements de leur œuvre. Au buut de six mois, le plan, sufflsammeni mûri, dut recevoir un commencement d'exécution : Randal se maria.

11 y avait à Paramaita une fileuse ^ du nom de Maudlin Wolf, dont la vie était tout un roman. On pensait qu'elle était d'origine française, et son acte de condamnation le désignait en effet sous le nom de Madeleine Le Loup, dite la contessa Cantacouzène. A Londres, où elle avait élu sa résidence dès sa première jeunesse, elle avait été longtemps la lionne. Sa beauté n'avait jamais dû être très-grande, mais les dandies d'un certain âge gardaient encore un galant souvenir des grâces infinies de sa personne, et soutenaient que depuis la contessa il n'y avait point eu à Londres d'aventurière parfaite en tous points. Elle était bien faite et de tournure charmante, quoique sa taille fût beaucoup au-dessous de la moyenne, et possédait, paraitrait-il, au

< A Paramatta, les condamnées cardent la laine, la ûlent, puis la tissent pool confectionner, avec l'étoffe qui en résulte, les habillements des condamnés.

degré suprême, la science d'attirer à soi les cœurs les plus froids et de délier les cordons des bourses les plus solidement nouées.

Au beau milieu de ses triomphes, impliquée dans la fameuse affaire des diamants de la duchesse de Devonshire, elle fut convaincue de recel et jetée sur un ponton. Ce fut une perte pour \a. Famille, car Maudiin Wolf, ou la contessa Cantacouzène, était bien la plus adroite femme qu'on pût voir, et le résultat des services qu'elle avait rendus en livrant à l'occasion la caisse de ses opulents protecteurs ne se peut point calculer.

A l'époque où Fergus et Randal arrivèrent à Sidney, Maudiin Wolf était un personnage avec lequel il fallait compter. Elle était liée avec tous les mécontents.avait la confiance des plus dangereux membres delà Famille déportés, et entretenait des relations occultes avec cette partie indisciplinée de la colonie qui sera éternellement en guerre contre l'autorité. On se disait cela ; on affirmait que Maudiin connaissait parfaitement la retraite de Smith le Méthodiste, qui avait tiré un coup de pistolet sur le gouverneur ; on prétendait qu'elle avait plus d'une fois passé les barrières et pris le chemin des Moniagnes- Bleues pour porter des avis au tueur de bœufs sauvages Waterfield, le plus terrible bushrangcr de la forêt des Myrthes. Le gouvernement recueillait ces bruits, mais Maudiin était insaisissable. Ce fut Maudiin Wolf qu'épousa Randal Graham, pour être libre d'abord, et ensuite pour s'aboucher par son entremise avec Smith, Waterfield et quelquea autres aventuriers audacieux dont il lui était important de s'assurer le concours.

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