‹ Les mystères de LondresChapitre 93 sur 104 · LE CABINET DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

LE CABINET DU DOCTEUR

Tyrrel l'Aveugle et le docteur Moore étaient réunis dans le cabinet de ce dernier. Il était dix heures du matin environ. Moore écrivait à son bureau. Tyrrel prenait le thé auprès de la cheminée. C'était lelendemain des événements racontés aux précédents chapitres.

— Docteur, dit Tyrrel, vous ne m'avez pas dit voire avis sur mon histoire de Brian de Lancester.

— C'est fort adroit, répondit Moore avec distraction ] vous en vouliez à cet étourdi de Lancester?

— Il y avait de quoi, docteur; si Brian n'était point venu dans Goodmans-Fields, Suky aurait pris pour amant Sa Grâce le prince Dimitri Tolstoï, d'où il suit que je n'aurais point essayé de contrefaire, pour vingt misérables roubles, la signature de Sa Grâce, en sorte que je n'aurais point eu occasion d'assommer ce pauvre diable de Roboam, qui n'aurait eu garde de me lier et d'aller chercher le magistrat : conséquence rigoureuse, je n'aurais pas été pendu. Outre cela, j'ai une vieille dent, voyez-vous, contre l'honorable fou. C'est lui qui soutenait de ses deniers la comtesse de Withe-Manor à Londres, et, si elle l'avait cru, j'aurais été forcé bien vite de plier bagage. Mais la sotte femme avait si grande frayeur de moi, que jamais Brian ni personne n'a pu tirer d'elle mon nom ou la retraite de sa fille. Je lui avais dit que je tuerais l'enfant.

— Je ne savais pas, interrompit Moore, que Brian eût été l'amant de la femme de son frère.

— Son amant! s'écria Tyrrel; Brian est un fou d'espèce chevaleresque. Il ne parlait jamais à la comtesse qu'avec le ton qu'on prend avec une reine.

. — Assez ! dit Moore ; cela m'est égal.

— A la bonne heure. Quant aux deux jeunes filles, vous m'avez demandé mon plan : le voici. Nous les expédierons loutes deux de

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compagnie à notre maison de plaisance de Crewe, avec Maudlin et deux beaux garçons. Dans un an, elles nous reviendront formées sinon... Il sera toujours temps, docteur. Moore fit un signe d'affirmation indifférente.

— Ah çà ! reprit Tyrrel, vous ne m'avez pas raconté les détails de votre partie avec M. le marquis de Rio-Santo.

Le front du docteur se plissa tout à coup à cette question

— J'ai fait ce que j'ai pu, répondit-il.

— Et qu'avez-vous pu, docteur?

— Rien !

Moore prononça ce mot d'un ton sec, comme s'il eût voulu éloigner tout d'un coup ce sujet d'entretien. Néanmoins, il y revint de luimême, et ajouta en haussant les épaules :

— Et après tout, que nous rapporterait la mort de cet homme?

— Bien! bien! murmura Tyrrel, les raisins sont trop verts. Docteur, poursuivit-il à voix haute, mon avis a toujours été qu'on trouverait difficilement un chef aussi avisé que le marquis. Quant à son secret, nous le lui prendrons bien quelque jour.

— Son secret ! répéta Moore dont les yeux brillèrent.

Au moment où Tyrrel ouvrait la bouche pour répondre, le front étroit et luisant de maître Rowley se montra sur le seuil. Il traversa tout doucement l'espace qui le séparait de son maitre, et mit devant lui une lettre qu'il tenait à la main.

Moore parcourut la lettre et laissa échapper une sourde exclamation de colère.

— Qu'y a-t-il donc, docteur? demanda Tyrrel.

— Il y a que la fatalité s'en mêle ! s'écria Moore. Je ne suis plus rien... pas môme un médecin habile, à ce qu'il paraît.

Il reprit la lettre, qui était de lady Campbell, et lut par saccades "apides :

« Monsieur le docteur,

« Vous partagerez, j'en suis convaincue, la joie que nous ressentons. Depuis deux jours que nous sommes privés de l'honneur de vous voir, il s'est passé d'heureuses choses à Stewart-House. Le mal affreux dont ma nièce était frai)j>ée a paru céder hier matin. Aussitôt

nous avons mandé, à cause de votre absence, le docteur Haï tvvell, médecin ordinaire de lady Stewart... »

— Hartwcli ! interrompit ici Moore avec un sourire amer; un empijique! un ignorant! un pédant!

— Un âne, dit froidement Tyrrel ; voyons la fin.

Moore était, assurément, un homme de grande pénétration, mais le dépit lui mettait un voile sur la vue, et il était incapable de saisir ce qu'il y avait de sarcastique dans l'interruption de Tyrrel.

— Un àne! répéta-l-il avec toute la bonne foi de la colère ; où en étais-je? «... Médecin ordinaire de lady Sîewart .. M. Hartwell esi arrivé sur-le-champ, et a commencé une série d'applications dont le succès a été complet. Notre chère Marie revit; Dieu a eu pitié de nous, en faisant de M. Hartwell l'instrument de sa miséricorde ! »

— C'est-à-dire, s'écria Moore, que ce misérable Hartwell est venu là juste à point pour profiter des effets de mon traitement. Mais, il y a un post-scriptum...

a P. S. Vous comprenez, monsieur le docteur, qu'en ces conjonctures il serait désormais inutile de quitter vos importants travaux pour visiter miss Trevor, qui peut se passer de vos soins. i>

Moore déchira la lettre avec fureur.

— Un congé! s'écria-t-il; un congé en forme!

— Cette miss Trevor est la fiancée de Rio-Santo ? dit Tyrrel,

— Ouï. J'aurais parié dix mille livres qu'elle était perdue ! C'est sa fiancée en effet. Cela fait partie de son grand projet, — de son secret; — il veut acquérir par ce mariage l'éventualité d'une pairie. Pourquoi? c'est ce que nous ignorons.

— C'est ce que nous saurons, docteur, avec de la patience et du temps.

Moore ne répondit point, mais Tyrrel put l'entendre murmurer entre ses dents convulsivement serrées :

— Une catalepsie qui finit comme une migraine! Hartwell, le misérable! qui va se vanter partout d'avoir guéri une catalepsie!

H se fit dans la chambre voisine un bruit de pas lourds, et la voix grave de notre honnête ami le capitaine Paddy O'Chrane s'éleva, montée à peu de chose près jusqu'au diapason de l'impatience.

— Que Dieu me damne ! disait-elle, tète à perruque obtuse, mon

digne monsieur, je vous répète pour la sixième fois : Gentleman of the Night !

— Ta ta ta ta! répondait le bénin fausset de Rowley.

— Ta ta ta ta ! tempête ! Ta ta ta ta ! trois millions de blasphèmes! que veut dire ta ta ta ta, puant coquin que vous êtes, de par Satan, monsieur, et ses cornes, misères! Laissez-moi passer!

Presque en même temps un violent coup de pied ouvrit à la fois les deux battants de la porte, et Rowley lancé avec la raideur d'un boulet de canon, vint tombera plat-ventre au milieu de la chambre, accompagné dans sa chute par le tome V des Toxicological Amusements. Le capitaine Paddy O'Chrane se courba pour ne point heurter son chapeau contre la saillie de la porte et fit gravement son entrée.

— Que signifie tout ce bruit, monsieur? demanda Moore en fronçant le sourcil.

— Que Dieu nous damne tous! répondit O'Chrane en soulevant son chapeau, j'ai l'honneur de saluer respectueusement Vos Seigneuries. Pour ce qui est du bruit, je ne suis pas homme à faire du bruit, Satan et sa femme, milords !

Rowley demeurait à (erre, immobile, aplati, complètement terrifié. Moore avait tourné le dos.

— Voyons, capitaine, dit Tyrrel, venons au fait, je vous prie.

— Venons au fait, milord. Je veux bien avoir affaire à vous, qui êtes un homme sachant vivre, bien que vous ressembliez trait pour trait à un juif que j'ai vu pendre devant Newgate, et qui avait la figure d'un triste coquin, milord. Je suis venu, parce qu'il faut que je parle à un lord de la Nuit, ayant des nouvelles de la plus haute importance à communiquer, que le diable nous emporte! et que j'ignore, comme tout le monde, où est la maison de Son Honneur.

Paddy remonta son col de crin, et tendit son maigre jarret revêtu d'un fourreau de couleur chamois.

— Et quelles sont ces nouvelles? dit 3Ioore sans se retourner.

— Que Dieu nous punisse! répondit O'Chrane, Jédédiah Smith, l'hypocrite coquin, auquel je dois respect comme à mon supérieur, m envoie vers vous afin que vous sachiez où nous en sommes du trou de Prince's-Street.

— Et où en sommes-nous? dit Moore vivement.

Paddy, au lieu de répondre, se baissa tranquillement et saisit par l'épaule le malheureux Rowiey, qui se frottait les côtes sur le tapis. Paddy le releva, lui imprima un mouvement de rotation et lui fil passer le seuil du cabinet en un clin d'œil, de telle sorle que Piowley, lorsqu'il s'arrêta, étourdi, au milieu de la chambre voisine, crut voir les quatre murailles tourner autour de lui.

— Jédédiath Smith, dit paisiblement le capitaine, vous fait savoir, milords, que la besogne est achevée.

Moore se leva et ne prit point la peine de cacher sa joie.

— Quoi ! s'écria-t-il, la galerie est achevée?

— Oui, milords, et il était temps, je vous le jure sur ma part du paradis, ou sur toute autre chose moins chanceuse, soyons tous damnés ! le pauvre bon garçon de Saunderest à moitié mort à l'heure où je vous parle.

Tyrrel et 3Ioore se firent donner tous les détails nécessaires. L'Eléphant était parvenu la nuit précédente au niveau des caves, et un coup de pioche donné sans précaution avait jeté en dehors du tunnel une pierre. Le trou produit par la chute de cette pierre communiquait avec l'un des celliers de la Banque. Comme s'il eût attendu ce moment, Saunder était tombé comme une masse devant le trou, haletant et baigné d'une sueur froide. Paddy, qui aimait l'Éléphant comme un gardien de ménagerie aime le lion ou le tigre qu'il est chargé de nourrir, avait essayé de le relever pour le conduire jusqu'à son lit. Peine inutile : pour soulever Saunder, il eût fallu un cric ou une machine à mater. Tout ce qu'avait pu faire pour lui le charitable Paddy O'Chrane, c'avait été de mettre à sa portée l'énorme cruche de gin.

Tyrrel et Moore se mirent aussitôt à écrire des lettres sur le bureau.

— Mon cher garçon, dit Moore, il faut que vous portiez sur-lechamp ce billet dans Belgrave-Square, à M. le marquis de Rio-Santo.

O'Chrane prit la lettre.

— Je porterai cela où l'on voudra, tonnerre du ciel ! répondit-il, mais où diable Votre Seigneurie a-t-elle appris que je fusse un brave garçon' J'ai connu de vrais lords, Satan et sa bouteille! qui m'appelaient tout au long capitaine !

Toute la maison du docteur fut mise en réquisition pour porter à

leur adresse des lettres semblables à celle dont on venait de charger Paddy. Rowley lui-même fut dépêché vers S. Boyne, esq., en toute hâte, avec injonction de trouver, coûte que coûte, cet honorable employé de la police métropolitaine. Madame la duchesse de Gèvres reçut mission de se rendre la Banque, pour faire tenir une lettre de Tyrrel à sir William Marlew, le sous-caissier central.

Restés seuls, 3Ioore et Tyrrel rapprochèrent leurs sièges et commencèrent une conversation à voix basse, bien que personne ne fût là pour surprendre le mystère de leurs paroles. Cet entretien fut long. Quand ils se levèrent, Tyrrel dit en mettant sa main sur le bras du docteur.

— Quoi qu'il arrive, croyez-moi, laissez-le mener complètement cette affaire. Après, on pourra voir.

— Mais s'il a le dessein, comme je le crois, objecta Moore, de faire de la Famille et de nous-mêmes les instruments de ses desseins secrets... si tous ces monceaux d'or ne tournaient qu'à son profit?

— Si tous ces monceaux tournent à son profit, docteur, répondit en riant Tyrrel, vous avez tout ce qu'il faut pour lui faire rendre gorge. Maintenant, partons vite pour White-Chapel, s'il vous plaît, ou nous arriverons en retard.

Ils sortirent ensemble. Tyrrel ferma derrière lui toutes les portes à double tour.

Quelques secondes après leur départ, la porte qui donnait du cabinet dans la chambre où Clary avait été confinée, et que Tyrrel n'avait point fermée parce qu'elle n'avait aucune communication avec le dehors, s'ouvrit doucement pour livrer passage à Susannah. La belle fille traversa vivement le cabinet et pesa sur le pêne de l'autre porte par où 3Ioore et Tyrrel étaient sortis. Elle secoua la tète en souriant.

Puis elle disparut pour revenir bientôt accompagnée de Clary Mac-Farlane, dont elle soutenait avec une gracieuse et charmante sollicitude la démarche chancelante.

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