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UNE FAILLITE COMME ON EN VOIT BEAUCOUP

Marius courut chez le banquier Bérard. Il ne pouvait croire à la sinistre nouvelle, il avait la foi des cœurs honnêtes. En chemin, il se disait que les bruits qui couraient n'étaient peut-être que des calomnies, et il se rattachait à des espérances folles. La perte de sa fortune, en ce moment, était la perte de son frère. Il lui semblait que le hasard n'aurait point tant de cruauté : le public devait se tromper, Bérard allait lui remettre son argent.

Lorsqu'il entra dans la maison de banque, une angoisse le saisit au cœur. Il vit la désolante réalité. Les bureaux étaient vides ; et ces grandes pièces désertes et calmes, avec leurs grillages fermés et leurs bureaux nus, lui parurent funèbres. Une fortune qui croule laisse on ne sait quelle désolation morne derrière elle. Il s'échappait des cartons, des papiers, de la caisse, une vague senteur de ruine. Les scellés étalaient partout leurs bandes blanches et leurs gros cachets rouges.

Marius traversa trois pièces sans trouver personne. Il découvrit enfin un commis qui était venu prendre dans un pupitre quelques objets lui appartenant. Le commis lui dit d'un ton brusque que M. Bérard était dans son cabinet.

Le jeune homme entra, frémissant, oubliant de fermer la porte. Il aperçut le banquier qui travaillait paisiblement, écrivant des lettres, rangeant des papiers,

arrêtant des comptes. Jeune encore, grand, d'une figure belle et intelligente, il était mis avec une grande recherche, portait des bagues aux doigts, avait un air galant et riche. On eût pu croire qu'il venait de faire un bout de toilette pour recevoir ses clients et leur expliquer lui-même son désastre.

D'ailleurs, son attitude paraissait courageuse. Cet. homme était une victime résignée des circonstances ou bien un fieffé coquin qui payait d'audace.

En voyant entrer Marius, il le regarda en face, et son visage exprima une sorte de tristesse loyale.

— Je vous attendais, cher Monsieur, dit-il d'une voix émue. Vous le voyez, j'attends toutes les personnes dont j'ai amené la ruine. J'aurai du courage jusqu'au bout, je veux que chacun puisse s'assurer que je n'ai pas de rougeur au front.

Il prit un registre sur son bureau, et l'étaîa avec une certaine affectation.

— Voici mes comptes, continua-t-il. Mon passif est d'un million, mon actif d'un million cinq cent mille francs... Le tribunal réglera, et je veux croire que mes créanciers ne perdront rien... Je suis le premier frappé, j'ai perdu ma fortune et mon crédit, je me suis laissé voler indignement par des débiteurs insolvables.

Marius n'avait pas encore prononcé un mot. Devant le calme abattu de Bérard, devant cette mise en scène d'une douleur austère, il ne trouvait plus au fond de lui un seul cri de reproche, une seule parole indignée. Il plaignait presque cet homme qui faisait tête à l'orage.

— Monsieur, lui dit-il enfin, pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu lorsque vous avez vu vos affaires s'embrouiller et tourner mal ? Ma mère était amie de la vôtre. En souvenir de nos anciennes relations, vous auriez dû me faire retirer de chez vous cet argent que vous alliez compromettre... Votre ruine, aujourd'hui, me dépouille entièrement et me jette dans le désespoir.

Bérard s'avança vivement et saisit les mains de Marius.

— Ne dites pas cela ! s'écria-t-il d'un ton larmoyant, ne m'accablez pas. Ah ! vous ignorez les regrets cruels qui me déchirent... Quand j'ai vu le gouffre, j'ai voulu me rattraper aux branches ; j'ai lutté jusqu'au dernier moment, j'ai espéré sauver les sommes déposées entre mes mains... Vous ne savez pas quelles terribles chances courent les manieurs d'argent.

Marius ne trouva rien à répondre. Que pouvait-il dire à un homme qui s'excusait en s'accusant? Il n'avait pas de preuves, il n'osait traiter Bérard de fripon, il ne lui restait qu'à se retirer. Le banquier parlait d'une voix si dolente, d'une façon si pénétrée et si franche, qu'il se hâta de sortir pour le laisser tranquille. Son malheur l'accablait.

Gomme il traversait de nouveau les bureaux vides, le commis, qui avait uni de préparer son petit déménagement, prit son paquet et son chapeau, puis se mit à le suivre. Ce commis ricanait entre ses dents. A chaque marche, il regardait Marius d'un air étrange, en haussant les épaules. En bas, sur le trottoir, il l'aborda brusquement.

—■Eh bien! dit-il, que pensez-vous du sieur Bérard?.. C'est un fameux comédien, n'est-ce pas. ?... La porte du cabinet était restée ouverte, j'ai bien ri à voir ses mines désolées. 11 a failli pleurer, l'honnête homme ! Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que vous venez de vous laisser duper de la plus galante façon.

— Je ne vous comprends pas, répondit Marius.

— Tant mieux. C'est que vous êtes un honnête garçon... Moi, je quitte celte baraque avec une joie profonde. Il y a longtemps que je me doutais du coup: j'avais prévu le dénouement de cette haute comédie du vol. J'ai un flair tout particulier pour sentir les tripotages dans une maison.

— Expliquez-vous.

— Oh! l'histoire est simple. Je puis vous la conter en deux mots... Il y a dix ans que Bérard a ouvert une maison de banque. Aujourd'hui, je ne doute pas

que, dès le premier jour, il n'ait préparé sa faillite. Voici le raisonnement qu'il a dû se tenir : « Je veux être riche, parce que j'ai de larges appétits; je veux être riche au plus tôt, parce que je suis pressé de contenter mes appétits. Or, la voie droite est rude et longue, je préfère suivre le sentier de l'escroquerie et ramasser mon million en dix ans. Je vais me faire banquier, j'aurai une caisse pour prendre les fonds du public à la pipée. Chaque année j'escamoterai une somme ronde. Cela durera autant qu'il le faudra, je m'arrêterai quand mes poches seront pleines. Alorsje suspendrai tranquillement mes payements ; sur deux millions qui m'auront été confiés, je rendrai généreusement deux ou trois cent mille francs à mes créanciers. Le reste, caché dans un petit coin que je sais, m'aidera à vivre comme je l'entends, en paresseux et en voluptueux. » Comprenez-vous, cher Monsieur?

Marius écoutaitle commis avec stupéfaction.

— Mais, s'écria-il enfin, ce que vous me contez là est impossible. Bérard vient de me dire que son passif est d'un million et son actif d'un million cinq cent mille francs. Nous serons tous remboursés intégralement.

Le commis se mit à rire aux éclats.

— Ah ! mon Dieu ! que vous êtes naïf ! reprit-il. Vraiment, vous croyez à cet actif d'un million cinq cent mille francs ?... D'abord on prélèvera sur cette somme la dot de madame Bérard. Or, madame Bérard a apporté cinquante mille francs à son mari, que celui-ci a transformés, dans l'acte de mariage, encinq cents beaux mille francs. Comme vous le voyez, c'est un petit vol de quatre cent cinquante mille francs. Reste un million, et ce million est presque entièrement représenté par des créances véreuses... Allez, le procédé est facile. Il y a à Marseille des gens qui, pour cent sous, vendent leur signature ; ils vivent même fort bien de ce métier aisé et lucratif. Bérard s'était fait signer des tas de billets par ces hommes de paille, et il a empoché l'argent qu'il prétend aujourd'hui avoir prêté à des débiteurs in-

solvables... Si l'on vous donne le dix pour cent, vous devrez vous estimer heureux. Et cela dans dix-huit mois, deux ans, lorsque le syndic de la faillite aura terminé sa tâche.

Marius était bouleversé. Ainsi, les cinquante mille francs que sa mère lui avait laissés, se changeraient en une somme ridicule qui ne lui servirait à rien. Il lui fallait de l'argent tout de suite, et on lui parlait d'attendre deux ans. Et sa ruine, son désespoir étaient l'œuvre d'un scélérat qui venait de le berner! La colère montait en lui.

— Ce Bérard est un coquin, dit-il avec force. Il sera vigoureusement traqué. On doit débarrasser la société de ces hommes habiles qui s'enrichissent de la ruine des autres. Le bagne les attend.

Le commis partit d'un nouvel éclat de rire.

— Bérard, reprit-il, aura peut-être quinze jours de prison. Voilà tout... Vous recommencez à ne pas comprendre?... Ecoutez-moi.

Les deux jeunes gens étaient restés debout sur le trottoir. Les passants les coudoyaient. Ils rentrèrent dans le vestibule delà maison du banquier.

— Vous dites que le bagne attend Bérard, continua le commis. Le bagne n'attend que les gens maladroits. Depuis dix ans qu'il mûrit et caresse sa faillite, notre homme a pris ses précautions; c'est toute une œuvre d'art qu'une pareille infamie. Ses comptes sont en règle, et il a mis la loi de son côté. Il sait à l'avance les risques légers qu'il court. Le tribunal pourra tout au' plus lui reprocher de trop fortes dépenses personnelles; on l'accusera encore d'avoir mis en circulation un grand nombre de billets, moyen ruineux de se procurer de l'argent. Ces fautes n'entraînent qu'un châtiment dérisoire. Je vous l'ai dit, Bérard aura quinze jours, un mois au plus de prison.

— Mais, s'écria Marius, ne pourrait-on aller crier le crime de cet homme en pleine place publique, prouver son crime et le faire condamner?

— Eh ! non, on ne pourrait pas faire cela. Les preuves manquent, vous dis-je. Puis Bérard n'a pas perdu son temps, il a tout prévu, il s'est fait, à Marseille, des amis puissants, devinant qu'il aurait sans doute un jour besoin de leur Influence. Maintenant, dans cette ville de coteries, c'est une sorte de personnage inviolable : si l'on touchait à un seul de ses cheveux, tous ses amis crieraient de douleur et de colère. On pourra au plus l'emprisonner un peu, pour la forme. Quand il sortira de prison, i'1 retrouvera son petit million, il étalera son luxe, il se refera aisément une estime neuve. Alors, vous le rencontrerez en voiture, vautré sur des coussins, et les roues de sa calèche vous jetteront de la boue ; vous le verrez insouciant et oisif» menant un grand train de maison, goûtant toutes les douceurs de l'existence. Et, pour couronner dignement ce succès du vol, on le saluera, on l'aimera, on lui ouvrira un nouveau crédit d'honneur et de considération.

Marius gardait un silence farouche. Le commis lui fit un léger salut, près de s'éloigner.

— C'est ainsi que la farce se joue, dit-il encore. J'avais tout cela sur le cœur, et je suis heureux de vous avoir rencontré pour me soulager... Maintenant, un bon conseil : tenez secret ce que je viens de vous conter, dites adieu à votre argent, et ne vous occupez pas davantage de cette triste affaire. Réfléchissez et vous verrez que j'ai raison... Je vous salue.

Marius resta seul. Il lui prit une furieuse envie de monter chez Bérard et de le souffleter. Tous ses instincts de justice et de probité se révoltaient, le poussaient à traîner le banquier dans la rue, en criant son crime. Puis, le dégoût succéda à son emportement, il se souvint de sa pauvre mère indignement trompée par cet homme, et dès lors il n'eut plus qu'un mépris écrasant. Il suivit le conseil du commis, il s'éloigna de cette maison, tâchant d'oublier qu'il avait eu de l'argent et qu'un coquin le lui avait volé.

D'ailleurs, tout ee que le commis venait de lui dire

se réalisa de point en point. Bérard fut condamné pour faillite simple à un mois d'emprisonnement. Un an plus tard, le teint fleuri, l'allure aisée et insolente, il promenait dans Marseille sa joyeuse humeur d'homme riche. Il faisait sonner sa bourse dans les cercles, dans les restaurants, dans les théâtres, partout où il y avait des plaisirs à acheter. Et, sur son chemin, il trouvait toujours quelques complaisants ou quelques dupes qui lui tiraient largement le chapeau.

QUI PROUVE QUE L ON PEUT DEPENSER TRENTE MILLE FRANCS PAR AN ET N'EN GAGNER QUE DIX-HUIT CENTS

Marins descendit machinalement sur le port. Il allait devant lui, ne sachant où ses pieds le conduisaient. Il était comme hébété. Une seule idée battait dans sa tête vide, et cette idée répétait, avec des bourdonnements de cloche, qu'il lui fallait quinze mille francs sur-lechamp. Il promenait autour de lui ce regard vague des gens désespérés comme s'il eût cherché à terre pour voir s'il ne trouverait pas entre deux pavés la somme dont il avait besoin.

Sur le port, il lui vint des désirs de richesse. Les marchandises entassées le long des quais, les navires qui apportaient des fortunes, le bruit, le mouvement de cette foule qui gagnait de l'argent, l'irritaient. Jamais il n'avait tant senti sa misère. Il eut un moment d'envie, de révolte, d'amertume jalouse. Il se demanda pourquoi il était pauvre, pourquoi d'autres étaient riches.

Et toujours le son de cloche grondait dans sa tête. Quinze mille francs ! quinze mille francs ! cette pensée lui brisait le crâne. Il ne pouvait revenir les mains vides. Son frère attendait. Il n'avait que quelques heures pour le sauver de l'infamie. Et il ne trouvait rien, son intelligence endolorie ne lui fournissait pas une seule idée praticable. Il tournait dans son impuissance, il tendait son esprit vainement, il se débattait, étranglé de colère et d'angoisse.

Jamais il n'aurait osé demander quinze mille francs à

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son patron, M. Martelly. Ses appointements étaient trop faibles pour garantir un pareil emprunt. D'ailleurs il connaissait les principes rigides de l'armateur, et il redoutait ses reproches, s'il lui avouait qu'il voulait acheter une conscience. M. Martelly lui aurait nettement refusé l'argent.

Tout d'un coup Marius eut une idée. Il ne voulait pas la discuter avec lui-même, et il se dirigea en toute hâte vers son logement de la rue Sainte.

Là demeurait, sur le même palier que lui, un jeune employé, nommé Charles Blétry, qui était attaché comme garçon de recette à la savonnerie de MM. Daste et Degans. Les deux jeunes gens demeurant côte à côte, une sorte d'intimité s'était établie entre eux. Il avait été gagné par la douceur de Charles ; car ce garçon fréquentait assidûment les églises, menait une conduite exemplaire, paraissait d'une haute probité. Depuis deux ans, il faisait cependant de fortes dépenses. Il avait introduit un véritable luxe dans son petit appartement, achetant des tapis, des tentures, des glaces, de beaux meubles. En outre, il rentrait plus tard, il vivait plus largement; mais il restait toujours doux et honnête, tranquille et pieux.

Dans les commencements, Marius s'était étonné des dépenses de son voisin, ne s'expliquant pas comment un employé à dix-huit cents francs pouvait acheter des choses si chères. Mais Charles lui avait dit qu'il venait de faire un héritage et qu'il comptait bientôt quitter sa place pour vivre bourgeoisement. Il s'était même mis à sa disposition, lui offrant sa bourse tout ouverte, Marius avait refusé.

Aujourd'hui, il se souvenait de cette offre. Il allait frapper à la porte du jeune homme et lui demander de sauver son frère. Un prêt de quinze mille francs ne gênerait peut-être pas ce garçon, qui semblait jeter l'argent par les fenêtres. Il comptait les lui rembourser peu à peu, persuadé que son voisin lui accorderait tout le temps nécessaire.

Il ne trouva pas le commis rue Sainte, et, comme il était pressé, il se dirigea vers la savonnerie de MM. Daste etDegans. Cette savonnerie était située boulevard des Dames.

Lorsqu'il y fut arrivé et qu'il eut demandé Charles Blétry, il lui sembla qu'on le regardait d'un air étrange. Les ouvriers lui dirent brusquement de s'adresser à M. Daste lui-même, qui était dans son cabinet.

Marius, étonné de cet accueil, se décida à pénétrer jusqu'au manufacturier. Il le trouva en conférence avec trois messieurs qui se turent dès son entrée.

— Pourriez-vous me dire, Monsieur, demanda le jeune homme, si M. Charles Blétry est à la fabrique ?

Daste échangea un regard rapide avec une des personnes qui étaient là, un gros monsieur blême et sévère.

— M. Charles Blétry va rentrer, répondit-il. Veuillez l'attendre... Êtes-vous un de ses amis?

— Oui, reprit naïvement Marius. Il loge dans la même maison que moi... Je le connais depuis bientôt trois ans.

Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, pensant que sa présence gênait ces messieurs, ajouta, en saluant et en se dirigeant vers la porte :

— Je vous remercie... Je vais attendre dehors. Alors, le gros monsieur se pencha et dit quelques

mots à voix basse au manufacturier. M. Daste arrêta Marius du geste :

— Restez, je vous prie, s'écria-t-il. Votre présence peut nous être utile... Vous devez connaître les habitudes de Blétry, vous pourriez sans doute nous donner des renseignements sur lui.

Marius, surpris, ne comprenant pas, fit un geste d'hésitation.

— Pardon, reprit M. Daste avec une grande politesse, je vois que mes paroles vous surprennent.

Il désigna le gros monsieur et continua :

— Monsieur est le commissaire de police du quar-

tier, et je viens de le faire appeler pour procéder à l'arrestation de Charles Blétry, qui nous a volé soixante mille francs en deux ans.

Marius, en entendant accuser Charles de vol, comprit tout. Il s'expliqua les dépenses folles de ce jeune homme et frémit à la pensée qu'il allait justement accepter ses offres de service. Jamais il n'aurait cru que son voisin pût être capable d'une action basse. Il savait bien qu'il y avait dans Marseille, comme dans tous les grands centres d'industrie, des employés qui volent leurs patrons pour satisfaire leurs vices et leur amour du luxe ; il avait souvent entendu parler de ces commis qui gagnent cent ou cent cinquante francs par mois, et qui trouvent moyen de perdre dans les cercles des sommes énormes, de jeter des pièces de vingt francs aux filles, de vivre dans les restaurants et les cafés. Mais Charles paraissait si pieux, si modeste, si honnête, il avait joué son rôle d'hypocrite avec tant d'art, qu'il s'était laissé prendre à ces apparences de probité et qu'il lui venait même encore des doutes, malgré l'accusation formelle de M. Daste.

Il s'assit, attendant le dénouement de ce drame. Il ne pouvait d'ailleurs faire autrement. Pendant une demi-heure, un silence morne régna dans le cabinet. Le manufacturier s'étais mis à écrire. Le commissaire de police et les deux agents, silencieux et comme endormis, regardaient vaguement devant eux, avec une patience terrible. Un tel spectacle aurait donné del'honnêteté à Marius, s'il en avait manqué.

Un bruit de pas se fit entendre. La porte s'ouvrit avec lenteur.

— Voici notre homme, dit M. Daste en se levant. Charles Blétry entra, ne se doutant de rien. Il ne vit

même pas les personnes qui étaient là.

— Vous m'avez fait demander, Monsieur ? dit-il de cette voix traînante que prennent les employés en parlant à leurs chefs.

Comme M. Daste le regardait en face, il se tourna

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et aperçut le commissaire qu'il connaissait de vue. Il pâlit affreusement, il comprit qu'il était perd a, et tout son corps trembla. Il venait de se jeter dans le châtiment, tête baissée. Voyant que son épouvante l'accusait, il tâcha de paraître calme, de retrouver un peu de sang-froid et d'audace.

— Oui, je vous ai fait demander, s'écria M. Daste avec violence. Vous savez pourquoi, n'est-ce pas?... Ah! misérable, vous ne me volerez plus !

, — Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia Blétry. Je ne vous ai rien volé... Do quoi m'accusezvous?

Le commissaire s'était assis au bureau du manufacturier pour rédiger son procès-verbal. Les deux agents gardaient la porte.

— Monsieur, demanda le commissaire à M. Daste, veuillez me dire dans quelles circonstances vous vous êtes aperçu des détournements que le sieur Blétry aurait, selon vous, commis à votre préjudice.

M. Daste raconta alors l'histoire du vol. Il dit que son garçon de recette mettait parfois des lenteurs extraordinaires à opérer certaines rentrées. Mais, comme il avait une confiance sans bornes dans ce jeune homme, il avait attribué ses retards à la mauvaise volonté des débiteurs. Les premiers détournements devaient remonter au moins à dix-huit mois. Enfin, la veille, un de ses clients étant tombé en faillite, il était allé réclamer lui-même le payement d'une somme de cinq mille francs, et là il avait appris que Blétry avait touché cette somme depuis plusieurs semaines. Effrayé, il était rentré en toute hâte à l'usine et s'était convaincu, en parcourant les livres du caissier, qu'il lui manquait près de soixante mille francs.

Le commissaire procéda ensuite à l'interrogatoire de Blétry. Ce garçon, pris au dépourvu, ne pouvant nier, inventa une histoire ridicule.

— Un jour, dit-il, j'ai perdu un portefeuille, contenant quarante mille francs. Je n'ai pas osé avouer cette

perte considérable à M. Daste. Alors je me suis mis à détourner quelques fonds pour jouer à la Bourse, espérant gagner et rembourser la maison.

Le commissaire lui demanda des détails, le troubla, le força à se contredire. Blétry tenta un autre mensonge.

— Vous avez raison, reprit-il. je n'ai pas perdu de portefeuille. J'aime mieux tout dire. La vérité est que j'ai été volé moi-même. J'avais hébergé un jeune homme qui manquait de pain. Une nuit, il est parti en emportant mon sac de recette. Il y avait dans ce sac une forte somme.

— Voyons, n'aggravez pas votre faute en mentant, dit le commissaire avec cette patience terrifiante des gens de police. Vous comprenez que nous ne pouvons vous croire. Vous nous faites des contes à dormir debout.

Il se tourna vers Marius et continua :

— J'ai prié M. Daste de vous retenir, Monsieur, pour que vous nous aidiez dans notre tâche... L'inculpé est votre voisin, avez-vous dit. Ne savez-vous rien sur son genre de vie, ne pourriez-vous le conjurer avec nous de dire la vérité ?

Marius demeura terriblement embarrassé. Blétry lui faisait pitié ; il chancelait comme un homme ivre, il le suppliait du regard. Ce garçon n'était pas un coquin endurci, il avait sans doute cédé à des entraînements, à des lâchetés d'esprit et de cœur.

Cependant, la conscience de Marius parlait haut, et lui ordonnait de dire ce qu'il savait. Il ne répondit pas. directement au commissaire, il préféra s'adresser à Blétry lui-même.

— Ecoutez, Charles, lui dit-il, j'ignore si vous êtes coupable. Je vous ai toujours vu bon et tranquille. Je sais que vous soutenez votre mère et que vous êtes aimé de tous ceux qui vous connaissent. Si vous avez commis une folie, avouez votre aveuglement: vous ferez moins souffrir ceux qui ont de l'estime et de l'amitié pour vous, en vous accusant avec franchise, en montrant un repentir sincère.

Marius parlait d'une voix douce et convaincante. Blétry, que les paroles sèches du commissaire avaient laissé muet et sourdement irrité, lia sous l'indulgence de son ancien ami. Il songea à sa mère, il pensa à cette estime, à ces amitiés qu'il allait perdre, et une émotion le prit à la gorge. Il éclata en sanglots.

Il pleura à chaudes larmes, dans ses mains fermées, et pendant plusieurs minutes, on n'entendit que les éclats déchirants de son désespoir. C'était là un aveu complet. Tout le monde gardait le silence.

— Eh bien ! oui, s'écria enfin Blétry au milieu de ses larmes, j'ai volé, je suis un misérable... Je ne savais plus ce que je faisais... J'ai pris d'abord quelques centaines de francs, puis il m'a fallu mille, deux mille, cinq mille, dix mille francs à la fois... Il me semblait que quelqu'un me poussait par derrière... Et mes besoins, mes appétits croissaient toujours.

— Mais qu'avez-vous fait de tout cet argent ? demanda le commissaire.

— Je ne sais pas... Je l'ai donné, je l'ai mangé, je l'ai perdu au jeu... Vous ignorez ce que c'est... J'étais bien tranquille dans ma misère, je ne songeais à rien, j'aimais à aller prier dans les églises, à vivre saintement en honnête homme... Et voilà que j'ai goûté au luxe et au vice, j'ai eu des maîtresses, j'ai acheté de beaux meubles... J'étais fou.

— Pourriez-vous me nommer les filles avec lesquelles vous avez mangé l'argent que vous dérobiez?

— Est-ce que je sais leurs noms?... Je les prenais ici et là, partout, dans les rues, dans les bals publics. Elles venaient parce que j'avais de l'or plein mes poches, et elles partaient quand mes poches étaient vides... Puis, j'ai beaucoup perdu au baccarat, dans les cercles... Voyez-vous, ce qui a fait de moi un voleur, c'est de voir certains fils de famille jeter l'argent par les fenêtres et se vautrer dans la richesse et l'oisiveté. J'ai voulu avoir comme eux des femmes, des plaisirs bruyants, des nuits de jeu et de débauche... Il me fallait trente mille francs

par an, et je n'en gagnais que dix-huit cents... Alors j'ai volé.

Le misérable, suffoqué, étouffant de douleur, se laissa tomber sur une chaise. Marius s'approcha de If. Daste, qui lui-même était ému, et le supplia d'être indulgent. Il se hâta ensuite de se retirer, cette scène lui faisait saigner le cœur. Il laissa Blétry dans une sorte d'hébétement, de stupeur nerveuse. Quelques mois plus tard, il apprit que ce garçon avait été condamné à cinq ans de prison.

Quand Marius se trouva dehors, il éprouva un grand soulagement. Il comprit que les faits lui avaient donné une leçon, en le faisant assister à l'arrestation de Charles. Quelques heures auparavant, sur le port, il avait eu des pensées mauvaises de fortune. Il venait de voir où peuvent conduire dételles pensées.

Et, tout d'un coup, il se rappela pourquoi il était venu à la savonnerie. Il n'avait plus qu'une heure devant lui pour trouver les quinze mille francs qui devaient sauver son frère.

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