OU L ON VOIT LES EFFETS D UN BOUT DE CHIFFON BLANC
Il est nécessaire, pour l'intelligence des faits qui vont suivre, de décrire en quelques mots la petite maison de la côte. Cette maison offrait une singularité de construction assez bizarre : elle avait deux portes, une sur le devant, qui donnait accès dans les pièces du bas, et une sur le derrière, qui conduisait de plain-pied dans les chambres du haut. La maison se trouvait adossée contre une roche, de sorte que le premier étage, vu de l'intérieur des terres, devenait un rez-de-chaussée.
La chambre de Blanche, dont les fenêtres donnaient sur la mer, était en haut, à gauche de l'escalier. A la suite de cette chambre, il y en avait une seconde, plus petite, qui lui servait de cabinet de toilette, et dans laquelle s'ouvrait la porte de derrière. Une serrure rouillée fermait cette porte, qui n'avait peut-être pas été ouverte depuis vingt ans. La clef était perdue, personne ne passait par là. M. de Gazalis, en louant la maison, n'avait pas songé à s'inquiéter de cette issue condamnée.
Quelques semaines avant ses couches, Blanche, en cherchant à terre une épingle qu'elle venait de laisser tomber, trouva dans une fente, entre le parquet et le mur, une clef dont la présence en cet endroit piqua sa curiosité. Sa première pensée fut que cette clef devait être celle de l'ancienne porte. Elle ne s'était pas trompée : la clef ouvrit, et Blanche, poussant la porte, put
jeter un coup d'œil dans la campagne. Elle mit sa trouvaille en sûreté et n'en parla à personne, avertie par une sorte d'instinct qu'elle avait désormais entre les mains un moyen de salut.
Le jour de ses couches, après avoir attaché un bout de chiffon blanc au volet de sa fenêtre, elle prit la clef au fond du tiroir où elle l'avait cachée ; puis, elle revint se coucher et la glissa sous le traversin.
Dès que M. de Cazalis sut que les couches auraient lieu le soir, il résolut de s'établir dans la maison et de ne la quitter que lorsqu'il se serait assuré la possession de l'enfant. Il retint le médecin, fit venir la sage-femme, envoya chercher à Marseille une nourrice qu'il avait arrêtée depuis longtemps ; cette nourrice était une créature qui lui appartenait et sur la fidélité de laquelle il pouvait compter. Ces dispositions prises, il attendit les événements, il alla se promener au bord de la mer, inquiet, malgré toutes ses précautions, songeant qu'il était perdu si l'enfant lui échappait. Et il se tranquillisait un peu en se disant que cela était impossible, qu'il ne quitterait pas la porte de Blanche, jusqu'à ce que le nouveau-né lut emporté par la nourrice. Il se promena pendant plusieurs heures le long de la plage, jetant de temps à autre des coups d'œil sur les fenêtres de la chambre, où sa nièce criait dans les angoisses de l'enfantement. Mme Lambert devait venir le chercher, dès que les couches seraient terminées. La nuit tomba. Il finit par s'asseoir au milieu des galets, il regarda les ombres qui allaient et venaient sur les vitres éclairées de la petite maison.
Pendant ce temps, la pauvre Blanche agonisait. Un instant le médecin et la sage-femme désespérèrent de sa vie. Le chagrin avait tellement affaibli son corps, que la secousse profonde de l'enfantement faillit la briser. Elle eut un fils, et elle n'entendit pas le premier cri du pauvre être : pâle, évanouie, comme morte, elle gisait sur son lit de douleur. L'enfant fut mis à côté d'elle, la nourrice n'était pas encore venue, et Mme Lambert
courut prévenir M. de Gazalis que tout était fini et que sa nièce se mourait.
Le député arriva en toute hâte et fut très contrarié en voyant que la nourrice ne se trouvait pas là, D'ailleurs, il se contint : il lui fallait ne pas montrer son anxiété devant le docteur et la sage-femme. Au fond, il se souciait médiocrement des souffrances de sa nièce, mais il dut jouer l'inquiétude et l'affection, en face de l'accouchée étendue toute blanche sur le lit. Il demanda au docteur s'il y avait encore quelque danger.
— Je ne le pense pas, répondit celui-ci, et je crois que je puis me retirer.
Rajouta, en montrant la sage-femme:
— La présence de madame suffira. Seulement, je ne saurais trop vous recommander d'éviter à madame toute contrariété5 toute émotion forte. Il y va de sa vie... Je reviendrai demain.
Gomme M. de Gazalis reconduisait le docteur, la nourrice arriva- Il rentra avec elle dans la petite maison et lui fit de vifs reproches, en remontant à la chambre de Blanche. La nourrice s'excusa de son retard, et le député lui donna ses dernières instructions. Elle allait emporter le nouveau-né et veiller sur lui avec une vigilance de toutes les heures. Le lendemain matin, elle devait repartir pour le village qu'elle habitait, dans un coin perdu du département des Basses-Alpes. Il espérait qu'on n'irait pas chercher son neveu au fond d'un pareil trou.
Il trouva près de l'accouchée Mm0 Lambert et la sage-femme, qui s'empressaient silencieusement autour du lit. Lorsqu'il s'approcha pour prendre l'enfant, afin de le remettre à la nourrice, il rencontra les yeux de Blanche, qui venaient de s'ouvrir tout grands et qui se fixèrent sur lui. Il osa pourtant allonger la main, malgré ce regard.
Alors, la jeune femme fit un suprême effort. Elle réussit à se mettre sur son séant et à attirer son fils contre sa poitrine.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle à M. de Cazalis d'une voix basse et étouffée.
Le député recula.
- La nourrice est arrivée, répondit-il en hésitant. Vous savez ce dont nous sommes convenus. Il faut lui remettre votre enfant.
Quelques jours avant les couches, il lui avait signifié que l'honneur de la famille demandait l'éloignement du fils de Philippe, dès sa naissance. Elle avait plié comme toujours, devant les paroles brèves et violentes de son oncle. Mais elle espérait qu'elle pourrait garder le nouveau-né au moins pendant vingt-quatre heures, et c'était sur cette espérance qu'elle basait un plan de salut.
Quand elle entendit M. de Cazalis exiger la remise immédiate de l'enfant, elle pensa que tout était perdu. Si on l'emportait sur-le-champ, son plan échouait, elle n'avait pas le temps de le soustraire aux dangers que devinaient ses angoisses de mère.
Elle devint plus pâle encore, elle le serra contre sa poitrine.
— Oh! par grâce ! cria-t-elle, laissez-le-moi jusqu'à demain matin.
Elle se sentait faible, elle avait peur d'être lâche et d'obéir.
Le député reprit d'une voix dont il tâchait de contenir les éclats, pour ne pas être entendu de la sage-femme :
— Vous me demandez une chose impossible. Votre fils doit disparaître pendant quelque temps, si vous ne voulez pas nous couvrir de honte.
— Je vous le remettrai demain matin, dit Blanche, qui frissonnait. Soyez bon, permettez que je puisse le regarder et l'aimer jusque-là. Gela ne saurait vous faire du tort, personne ne le verra, cette nuit, dans cette chambre.
— Eh! il vaut mieux en finir tout de suite. Embrassez-le et remettez-le à la nourrice.
— Non, je le garde... Vous me tuez, monsieur.
Elle prononça ces derniers mots d'un accent déchi-
rant. M. de Cazalis n'ajouta rien, craignant de s'emporter : cette résistance imprévue le surprenait et l'inquiétait. Il s'avançait pour s'emparer du pauvre petit qu'elle serrait dans ses bras, lorsque la sage femme, qui avait écouté, le prit à part et lui dit qu'elle ne répondait pas de sa nièce, s'il continuait cette scène odieuse. Il vit qu'il fallait céder.
— Eh bien ! gardez votre fils, dit-il à l'accouchée d'un ton brusque. La nourrice attendra jusqu'à demain.
Blanche plaça son enfant à côté d'elle, puis se laissa aller sur l'oreiller, étonnée et heureuse de sa victoire. Des lueurs roses montèrent à ses joues, et elle baissa les paupières, feignant de sommeiller, tout entière à l'espérance et à la joie.
Peu après, Mme Lambert et la sage-femme, la voyant paisible, se retirèrent pour aller se reposer quelques instants. M. de Cazalis resta un instant seul avec sa nièce, qui tenait toujours ses yeux fermés. Il regardait le nouveau-né, il se disait que ce pauvre être, si faible et si chétif, était son plus cruel ennemi. Gomme il allait enfin quitter la chambre, il entendit un léger bruit dans le cabinet de toilette. Il ouvrit la porte, regarda, et, ne voyant rien, il crut s'être trompé. Alors, il se décida à descendre, il se promit de veiller toute la nuit, car il éprouvait malgré lui des inquiétudes sourdes. S'il avait cédé devant le désir de Blanche, c'était qu'il n'avait pu faire autrement. L'enfant aurait dû être déjà loin. D'ailleurs, il se disait qu'il s'en débarrasserait le lendemain, que cela était convenu, et qu'il était impossible que les Cayol vinssent le prendre jusque-là. Lui-même avait mis les verroux de la porte d'entrée.
Dès que Blanche se trouva seule, elle se dressa d'un mouvement brusque, l'oreille tendue. Elle aussi avait entendu le bruit léger qui venait du cabinet de toilette. Elle se leva avec efFort, prit la clef cachée sous le traversin et se traîna en chancelant, en se tenant aux meubles, vers la porte qui s'ouvrait sur le derrière de
la maison. Une pareille imprudence pouvait la tuer. Mais une force surhumaine semblait la soutenir, et elle avançait, les pieds nus sur le carreau, sans songer qu'elle jouait sa vie. Elle se disait simplement qu'elle sauvait son fils.
On grattait à l'ancienne porte, et telle était la cause du bruit qui avait attiré l'attention de M. de Gazalis. Blanche, dont la tête tournait, réussit à introduire la clef dans la serrure, après avoir failli s'évanouir plus de dix fois. Elle ouvrit la porte.
Ce fut Fine qui entra.
Le billet que Blanche lui avait remis à la dérobée, sur la plage, quelques jours auparavant, contenait ces quelques lignes : « J'ai besoin de votre affection et de votre dévouement. Je sais quel est votre cœur, je vais à vous comme on va à une amie. Lorsque je devrai vous appeler à mon secours, j'attacherai un chiffon blanc au volet de ma fenêtre. Je vous attends vers une heure, dans la nuit qui suivra le jour où vous verrez ce signal. Tenezvous à l'ancienne porte qui se trouve derrière la maison, et grattez doucement, pour m'avertir de votre présence. Vous serez mon bon ange. »
Lorsque Fine eut lu ce billet, elle comprit qu'il s'agissait de l'enfant de Philippe. Elle prit l'avis de Marius, qui lui conseilla d'obéir de point en point aux instructions de Blanche. A partir du lendemain, la bouquetière posta sur la plage, à une centaine de mètres de la petite maison, un gamin qui reçut l'ordre de venir la prévenir tout de suite dès qu'il apercevrait le signal convenu. Le gamin resta près de huit jours sans rien voir. Un matin, il finit par distinguer de loin le bout de chiffon blanc, et il accourut en toute hâte à Marseille.
Le soir, Fine et Marius vinrent en cabriolet jusqu'à Saint-Henri. Ils laissèrent leur voiture au village et s'a-v vancèrent tous deux vers les rochers, au milieu desquels se trouvait située la petite maison. Lui, resta caché à quelques pas de l'ancienne porte, tandis qu'elle, à l'heure indiquée, grattait à cette porte.
Lorsque Blanche lui eut ouvert, elle tomba dans ses bras, évanouie. La bouquetière n'eut que le temps de la porter sur son lit et de couvrir ses membres grelottants. Elle alla ensuite pousser le verrou de la porte qui donnait sur l'escalier, afin que personne ne pût les surprendre. Puis, elle se débarrassa de la grande mante qui l'enveloppait, et elle s'empressa auprès de l'accouchée dont les yeux restaient toujours fermés.
Peu à peu, Blanche revint à elle. Dès qu'elle ouvrit les paupières et qu'elle reconnut Fine à son côté, elle se souleva, dans un élan de joie et d'espérance, elle se jeta à son cou avec des larmes heureuses.
Pendant un instant, elles demeurèrent toutes deux sans voix. Puis, Fine aperçut le nouveau-né, elle le prit et l'embrassa. Alors un cri sortit des lèvres de Blanche:
— Vous l'aimerez comme si vous étiez sa mère, n'est-ce pas ? demanda- t-elle.
La bouquetière regardait l'enfant avec cette tendresse des filles qui aiment et qui songent à la maternité. En contemplant le fils de Philippe, elle pensait à Marius, elle se disait : « J'aurai un enfant comme celui-ci. » Cette pensée la fit rougir. Elle replaça le nouveau-né sur le lit et s'assit à côté de Blanche.
— Écoutez, dit rapidement celle-ci, nous avons peu de temps à nous. On peut monter et nous surprendre d'un moment à l'autre... Vous m'êtes toute dévouée, n'est-ce pas?
Fine se pencha et la baisa au front.
— Je vous aime comme une sœur, répondit-elle.
— Je le sais, et c'est pour cela que je me confie à vous. Je vais vous léguer le plus saint héritage qu'une femme puisse laisser après elle.
— Mais vous n'êtes point morte !
— Si, je suis morte ! Dans quelques jours, lorsque je serai rétablie, j'appartiendrai à Dieu... Ne m'interrompez pas. Je quitte ce monde, et, avant de le quitter, je veux donner une mère à mon enfant, qui n'en aura bientôt plus. J'ai songé à vous.
Et Blanche serra ardemment les mains de Fine.
— Vous avez bien fait, dit simplement la bouquetière. De tout temps, vous le savez, j'ai un peu considéré votre enfant comme le mien.
— Je n'ai pas besoin, reprit l'accouchée avec effort, de vous dire de l'aimer. Aimez-le comme vous savez aimer, avec tout votre cœur; aimez-le pour moi et pour Philippe, et tâchez qu'il ait une vie plus heureuse que celle de ses parents.
L'émotion étrangla sa voix dans des sanglots. Elle continua, après un court silence :
— Mais si je n'ai que faire de vous demander votre amour pour mon enfant, je vous prie à mains jointes de veiller sur lui avec vigilance... Dès demain, cachez-le quelque part, dans un coin ignoré ; évitez qu'on puisse soupçonner le secret de sa naissance ; en un mot, jurez-moi de le défendre contre n'importe qui, et de le garder toujours auprès de vous comme un dépôt sacré.
Elle s'animait en parlant, et Fine la conjura du geste de baisser la voix.
— Vous craignez quelque guet-aprens ? demanda doucement la bouquetière.
— Je ne sais ce que je crains... Il me semble que mon oncle hait cet enfant, je vous le remets pour qu'il ne reste pas en sa possession. Puisque je ne puis rester là pour veiller sur lui, je désire le laisser à une àme honnête qui en fera un homme. D'ailleurs, si même je ne quittais pas ce monde, je refuserais de le garder avec moi, car je suis faible et lâche, je ne saurais le défendre.
— Le défendre contre quoi?
— Eh ! je ne sais... Je frissonne, voilà tout. Mon oncle est un homme implacable... Mais ne parlons point
de cela Je vous donne mon enfant, et désormais il
est en sûreté. Maintenant, je puis m'en aller tranquille. J'ai eu si peur de ne pas vous voir cette nuit, de ne pouvoir vous remettre ce pauvre être!
Il y eut de nouveau un moment de silence. Fine reprit en hésitant :
— Puisque vous me donnez vos instructions suprêmes, je puis, je dois même vous adresser une question... Je sais que vous ne vous tromperez pas sur mes intentions... Vous possédez, je crois, une grande fortune que gère M. de Gazalis ?
— Oui, répondit Blanche, mais je ne me suis jamais occupée de cet argent.
— Votre fils, continua la bouquetière, n'a aujourd'hui aucun besoin, et tant qu'il restera avec nous, il pourra être pauvre. Nous le ferons riche de tendresse et de bonheur... Mais, un jour, la fortune peut être dans ses mains un levier puissant... Vous n'entendez pas le priver de votre héritage ?
— Je vous ai dit que je quittais le monde, je vais être comme morte.
— C'est une raison de plus pour assurer son avenir, emandez des comptes à M. de Gazalis, réglez vos
affaires avant de disparaître.
Blanche frissonna.
— Oh ! je n'oserai jamais, murmura-t-elle. Vous ignorez la puissance terrible que mon oncle exerce sur moi : un seul de ses regards m'écrase... Non, je ne puis lui demander des comptes.
— Cependant, les intérêts de votre fils exigent de votre part une pareille démarche.
— Non, vous dis-je, je ne m'en sens pas le courage. Fine demeura un instant silencieuse et embarrassée.
Son devoir la poussait à insister, elle aurait voulu tirer Blanche de ses craintes lâches.
— Puisque vous ne pouvez agir par vous-même, reprit-elle enfin, laissez aux autres le soin de veiller sur la fortune de ce pauvre petit... Vous ne vous opposez pas à ce qu'on revendique un jour cette fortune, que vous semblez abandonner aujourd'hui?
— Vous êtes cruelle, répondit la jeune mère avec des larmes, vous me faites sentir ma faiblesse et mon impuissance... Vous le savez bien, je vous donne tout pouvoir.
— Alors, rien n'est perdu. Ne signez aucun acte, n'aliénez pas un pouce de vos propriétés... En outre, remettez-moi, dès que vous serez rétablie, les papiers qui constatent l'identité de votre fils... De la sorte, nous serons forts, nous pourrons parler haut, quand l'heure >era venue.
Blanche paraissait accablée par ces questions d'argent. Si elle avait eu quelque énergie, elle ne se serait point retirée de la lutte, elle aurait vécu pour son enfant, le protégeant elle-même et défendant ses intérêts. La bouquetière devina les réflexions désolées qu'elle faisait, et elle ajouta d'une voix plus basse :
— Si je vous ai chagrinée, si je vous ai fait toutes ces questions, c'est qu'il est un homme qui a des droits sur cet enfant, et qui, un jour, veillera lui-même à ses intérêts... Je veux alors lui rendre compte de ma mission et lui donner les moyens d'achever cette mission.
Blanche éclata en sanglots.
— Je ne vous ai point parlé de Philippe, s'écria-t-elle, parce que je ne dois plus penser à lui. Il a laissé en moi un amour qui m'a dévorée et qui me jette aujourd'hui dans la pénitence... Dites-lui que je l'ai aimé au point de quitter le monde à dix-sept ans, et dites-lui que je le conjure de travailler au bonheur de notre fils. Tout ce qu'il fera sera bien fait.
A ce moment, Fine entendit un bruit de pas dans l'escalier. Elle se leva, se couvrit rapidement de sa mante et prit l'enfant que la mère lui tendait en pleurant, et qu'elle retenait toujours, pour l'embrasser encore. Ces adieux furent pleins d'un désespoir muet et d'une hâte anxieuse.
Blanche se leva pour reconduire Fine et pour refermer la porte derrière elle. Sur le seuil, au vent froid qui souillait de la campagne, elle demeura un instant demi-nue et déposa un dernier baiser sur le front du petit. Puis, elle n'eut que le temps de tirer le verrou de la porte de sa chambre et de se recoucher. Son oncle entra doucement.
COMME QUOI M. DE CAZALIS FAILLIT PERDRE LA TÊTE EN PERDANT SON PETIT-NEVEU
M. de Cazalis s'était assoupi, en bas, dans un salon, sous la chambre de Blanche. Dans son sommeil, il lui avait semblé, à plusieurs reprises, entendre marcher audessus de sa tète. Un bruit plus distinct finit par le réveiller en sursaut. Il se dressa, pris de méfiance, et voulut aller s'assurer s'il venait de rêver ou non. D'ailleurs, il craignait seulement que Blanche ne se fût levée, pour écrire une lettre et avertir ainsi les amis qu'elle avait au dehors. Il ne lui vint pas à la pensée que quelqu'un pouvait s'être introduit dans la maison, car il avait veillé à la porte d'entrée, comme un chien de garde.
Il monta, décidé à espionner sa nièce. N'entendant rien, il poussa légèrement la porte et jeta un coup d'oeil dans la chambre. Aux lueurs pâles de la veilleuse, il aperçut Blanche, les yeux fermés, le visage à moitié caché sous le drap, qui paraissait dormir profondément. Enhardi par le silence qui régnait, il résolut de se rassurer entièrement en faisant une visite minutieuse ; il fouilla d'abord le cabinet de toilette, et n'aperçut rien de suspect ; il revint dans la chambre, regarda inutilement. Déjà, il souriait de ses craintes puériles, lorsqu'une pensée aiguë lui traversa le cerveau. Il retint un cri. Il n'avait pas vu l'enfant,
Bien qu'il eût regardé dans tous les coins, il se mit de
nouveau à chercher. Brutalement, il secoua le lit sans que Blanche ouvrît les yeux. Il ne comprit même pas, à ce détail, que l'accouchée feignait le sommeil. Une angoisse terrible troublait son esprit, et, désespéré, il finit par tourner comme une bête fauve, n'ayant qu'une pensée, celle de retrouver le nouveau-né à tout prix. Dans son anxiété, il se baissait et regardait sous les meubles, il s'imaginait que sa nièce avait caché son fils quelque part pour lui faire peur et le rendre fou. Pendant près d'un quart d'heure, il fureta ainsi avec rage, revenant dix fois au même endroit, ne pouvant croire la terrible vérité.
Quand il fut las, quand il eut acquis la certitude que l'enfant n'était ni dans la chambre, ni dans le cabinet de toilette, il vint se placer devant le lit où Blanche restait écrasée, sans un mouvement. Il contempla stupidement la place où se trouvait le petit, lorsqu'il avait laissé sa nièce seule. Et il répétait machinalement : « Il était là, et il n'y est plus. » Cette pensée retentissait dans sa tête avec des éclats douloureux.
Il ne songea pas d'abord à s'expliquer cette étrange disparition. Il ne vit que le fait, et sa peur lui montra, dans un éclair, toutes les conséquences de ce fait.
Ses calculs étaient déjoués. L'héritier de Blanche ne se trouvait plus entre ses mains, et il serait obligé, un jour ou l'autre, de rendre à cet héritier ses comptes de tutelle. Pour lui, c'était la honte et la misère ; on découvrirait qu'il avait déjà entamé la fortune de sa nièce, on lui reprendrait les biens qui seuls soutenaient sa puissance. Cet effroyable coup lui annonçait toute une série de représailles. Il ne se trompait pas sur la main qui le lui portait, il reconnaissait là une vengeance des Gayol, et il s'épouvantait en pensant que ces gens disposaient maintenant de son honneur. Il se disait qu'il était à leur merci, qu'ils pouvaient lui infliger un châtiment terrible pour son orgueil.
Ce qui l'irritait surtout, c'était d'échouer au port. Quelques heures de plus, et le fils de Philippe se trou-
vait caché, hors de la portée des Cayol. Il songeait que, s'il n'avait pas cédé aux larmes de Blanche, l'enfant serait déjà loin. Cette pensée lui rappelait toutes les précautions qu'il avait prises, il se disait que jamais projet habile n'avait avorté si misérablement. Peu à peu, il en arriva à la colère, il entra dans une irritation aveugle, en se voyant dupé de cette façon cruelle. Alors, il se demanda comment l'enfant avait pu être enlevé, et cette recherche augmenta encore sa rage. Il comprit que sa nièce avait dû prêter la main au complot, il fut tenté de la battre.
— Qu'en avez-vous fait ? lui demanda-t-il d'une voix sourde.
Depuis que son oncle était dans la chambre, Blanche frissonnait entre les draps. Elle tenait les yeux obstinément fermés, pour ne pas le voir, pour retarder la scène qu'elle prévoyait. Elle écoutait avec terreur le bruit de ses pas, elle le suivait dans ses recherches vaines, et plus le moment de la crise approchait, plus elle se sentait frémissante et glacée. Lorsqu'il se posa devant le lit, et qu'il l'examina, immobile, muet de stupeur, elle crut qu'il discutait avec lui-même les moyens de la tuer. Aux éclats de sa voix, elle ouvrit les yeux; mais sa gorge était sèche, serrée par l'angoisse, et elle ne put répondre.
— Qu'avez-vous fait de l'enfant ? lui demanda de nouveau M. de Gazalis d'une voix plus étouffée.
Elle balbutia, elle ne put encore prononcer un seul mot. Alors, son oncle l'accusa et l'injuria avec un emportement de brute.
— Vous n'êtes pas de mon sang, lui cria-t-il, je vous renie. J'aurais dû vous laisser entre les mains de ce goujat qui vous avait enlevée. Vous étiez sa digne compagne... Eh ! quoi, vous vous liguez avec nos ennemisr vous vous méfiez de moi et vous préférez confier votre enfant à cette famille de va-nu-pieds!.. Ne niez pas. Je devine tout... Tenez! vous êtes une malheureuse. Après avoir déshonoré notre nom, vous ne craignez pas
de nous mettre à la merci de votre amant. Oh ! j'ai eu tort, je devais voir que vous aviez un cœur de boue et ne pas me mêler de ces sales affaires... Je souhaite qu'ils fassent un coquin de votre fils, un scélérat comme eux, un mendiant, qui viendra quelque jour mendier à notre porte et que je chasserai.
Il parla ainsi pendant un quart d'heure, en proie à une fureur qui l'aveuglait, qui l'empêchait de comprendre toute la maladresse de sa colère. Il ne respecta rien, il couvrit sa nièce de fange, il la blessa si profondément qu'elle se redressa, frémissante, puisant du courage dans son indignation et sa douleur. S'il n'avait été qu'impérienxetfroid, elle auraitfaibli, elle lui aurait peutêtre donné encore des armes contre elle; mais il était grossier, elle devint forte, elle lui répondit avec fermeté:
— Vous avez deviné, monsieur, j'ai remis mon fils à ceux auxquels il appartenait. Je n'ai pas à vous expliquer les motifs de ma conduite, et vous outrepassez en ce moment les droits que vous pouvez avoir sur moi... D'ailleurs, vous le savez, ma résolution est prise : dès que je serai rétablie, j'entrerai dans les ordres, nous deviendrons étrangers l'un à l'autre... Cessez donc de m'injurier.
— Mais pourquoi ne m'avez-vous pas laissé cet enfant, que j'aurais aimé comme mon fils ? reprit son oncle, qui se contenait à grand'peine.
— J'ai agi selon mon cœur, continua-t-elle, ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous répondre... Je veux bien oublier vos injures et vous remercier d'avoir veillé sur mon enfance. C'est tout ce que je puis faire... Tous avez failli me tuer, laissez-moi.
M. de Cazalis comprit qu'il était allé trop loin. Il eut peur que sa nièce ne devinât les motifs de sa colère. Cette pensée le troubla et calma subitement son irritation. Il ne put s'empêcher pourtant de lui adresser une question dangereuse.
— Il y a entre nous, balbutia-t-il, des comptes qu'il faudrait régler.
— Ne parlons pas de cela, répondit vivement Blanche. Je n'ai ni la force ni la volonté de m'occuper de ces choses... Je vous l'ai dit, moi, je suis morte, je n'ai plus besoin de rien. Quant à mon fils, il s'adressera plus tard à vous, il fera valoir ses droits, s'il le désire. J'ai remis le soin de ses intérêts entre des mains honnêtes... Seulement, je dois vous prévenir que ceux dont vous parliez si brutalement tout à l'heure sont bien décidés à agir, dans le cas où vous vous opposeriez à mes volontés... Maintenant, par grâce, laissez-moi.
Blanche se laissa aller sur l'oreiller, heureuse d'avoir vaincu. Elle s'endormit paisiblement.
M. de Cazalis hésita un instant. Puis, ne trouvant rien à ajouter, il se retira. Le malheur qui venait de le frapper était irréparable. Mais il préférait encore un péril lointain au péril de provoquer sur-le-champ des explications. Les enfants ne grandissent pas en un jour, et il pensait qu'il aurait le temps de se mettre à l'abri des réclamations. Il valait mieux se taire et attendre. Plus tard, quand la mère serait dans les ordres, il pourrait chercher le fils et s'en emparer. Il savait que Philippe s'était enfui en Italie, et il en concluait que le nouveau-né n'avait pu être remis qu'au frère du fugitif. C'était donc autour de Marius qu'il comptait diriger ses recherches.
En attendant, il se rendit à Paris, où l'appelait son mandat de député. Il évitait ainsi les mauvais conseils de sa colère, et il pouvait réfléchir à l'aise au plan qu'il devait suivre.