‹ Les mystères de MarseilleChapitre 46 sur 59 · OU M. DE CAZALIS VEUT EMBRASSER SON PETIT-NEVEU · texte numérisé non relu

OU M. DE CAZALIS VEUT EMBRASSER SON PETIT-NEVEU

Pendant les trois années qui s'étaient écoulées depuis la naissance du fils de Blanche et de Philippe, des changements importants avaient eu lieu dans l'existence de M. de Cazalis. Il n'avait pas été réélu député aux dernières élections, et il s'était fixé à Marseille. Son échec,, dû à l'impopularité que ses démêlés avec les Cayol lui donnaient parmi le peuple, ne paraissait l'attrister que médiocrement. A la vérité, il aimait mieux veiller à ses affaires qu'à celles du pays ; il avait assez de soucis chez lui, assez de besogne pour parer les coups qui le menaçaient, sans se charger d'un mandat qui le clouait à Paris pendant plusieurs mois de l'année.

Il s'installa dans son hôtel du cours Bonaparte et agit en sorte de s'y faire oublier de la ville entière. Il cessa de sortir en voiture, d'éclabousser les paisibles négociants : il mit tous ses soins à passer inaperçu, il réussit au bout d'un certain temps à devenir un inconnu pour le plus grand nombre. Son rêve était d'assurer au plus tôt sa tranquillité et d'aller ensuite à Paris manger à grand tapage la fortune de sa nièce.

S'il acceptait la vie triste et cachée qu'il menait, c'était qu'un instinct de prudence lui conseillait d'étudier la position et de chercher l'impunité, avant de toucher à des biens qui ne lui appartenaient pas. Il avait des envies folles de se satisfaire tout de suite. Mais des peurs le prenaient, il voulait bien voler Blanche, pourvu

qu'on ne pût jamais lui crier qu'il était un voleur.

Quand il fut parvenu à se faire oublier, quand il se fut cloîtré dans son hôtel, en simple bourgeois, amoureux de l'ombre et du silence, il dressa ses batteries. Il se trouvait au centre de l'intrigue qu'il voulait conduire, et il espérait avoir endormi la méfiance de ses adversaires par ses airs nonchalants. Au fond, son plus âpre désir était de retrouver l'enfant de sa nièce et de s'en emparer. Alors seulement, il pourrait disposer de la fortune qui dormait entre ses mains. Mais, par un effort d'hypocrisie, il sut se contraindre pendant près de trois ans ; il demeura paisible, sans paraître faire la moindre démarche pour savoir où l'on avait caché son petit-neveu. Et, en réalité, il ne hasarda pas une seule tentative, il resta fidèle à son plan de feinte insouciance.

Cette comédie eut pour résultat de tranquilliser Marius. Le jeune homme avait cru, le lendemain de l'enlèvement, que M. de Cazalis allait s'emporter, fouiller Marseille, chercher partout. Il fut d'abord très surpris de l'attitude indifférente de l'oncle de Blanche ; il pensa que cette tranquillité cachait quelque piège ; puis, peu à peu, ses soupçons s'évanouirent, il s'endormit dans une confiance heureuse, il finit par ne plus songer à cet homme, qui se cachait dans l'ombre pour mieux guetter sa proie.

Si M. de Cazalis patientait et ne cherchait pas, c'était qu'il avait compris que de longtemps les Cayol ne pouvaient se servir de l'enfant contre lui. Il leur permettait de l'élever, comptant le voler, quand il deviendrait dangereux de le laisser entre leurs mains. Tant que Philippe ne rentrerait pas en France et tant que son fils n'aurait pas atteint un certain âge, Marius avait les bras liés, il lui était impossible de soulever un scandale quelconque qui tournerait contre son frère. A vrai dire, M. de Cazalis comptait beaucoup sur l'esprit droit et juste de Marius pour mener à bien ses propres affaires : il se disait que jamais le jeune homme n'oserait compromettre Blanche et qu'il lui abandonnerait plutôt l'héritage. En

tout cas, il avait au moins cinq ans de tranquillité devant lui.

S'il comptait sur les vertus de Marius, il avait de véritables peurs, lorsqu'il songeait à Philippe. Celui-là ne l'épargnerait pas, le jour où il tomberait entre ses mains. Il se rappelait les violences, le caractère énergique du fugitif, il le croyait homme à ne reculer devant rien, dès qu'il s'agirait de contenter une haine et de se venger. Aussi prit-il certaines précautions pour se mettre à l'abri de cette haine, dans le cas où Philippe rentrerait en France. Il désirait ardemment lui voir commettre cette imprudence; et, plus encore pour le faire arrêter que pour échapper à sa vengeance, il chargea un certain Mathéus, un coquin dévoué, de se rendre en Italie, de s'attacher aux pas du jeune homme afin de revenir avec lui, s'il s'embarquait. L'espion s'acquitta fidèlement de son mandat. Il retrouva Philippe à Gènes et ne le quitta plus. Quand celui-ci revint à Marseille, Mathéus se trouvait sur le même navire. Mais, par un hasard, il le perdit de vue pendant le débarquement, il ne put annoncer à son maître que la présence de son ennemi dans la ville, sans lui indiquer le lieu où il s'était caché.

Lorsque M. de Gazalis sut que Philippe se trouvait à Marseille, il fut pris d'une grande inquiétude, non pas qu'il craignît une vengeance immédiate et directe, mais parce qu'il s'imagina que le jeune homme allait le traquer sourdement et lui faire rendre gorge. Il désirait bien le voir rentrer en France, mais à la condition de connaître son refuge et de le livrer à la police, le lendemain de son arrivée. Du moment qu'il lui échappait, il croyait toujours le sentir autour de lui, creusant des pièges sous ses pas. Il vécut pendant un an dans des anxiétés continuelles, il eut beau surveiller Marius, charger Mathéus de le suivre en tous lieux, il ne put arriver jusqu'à Philippe, car il avait été convenu entre ce dernier et son frère qu'ils renonceraient à se voir, tant que la grâce du condamné ne leur permettrait pas

de se serrer la main sans péril. D'ailleurs, Philippe était tellement changé sous ses grossiers habits de portefaix, sans barbe, le visage et les mains hâlés, que Mathéus passa plusieurs fois à côté de lui sans le reconnaître. M. de Gazalis, qui ne voulait point mêler la police à ses affaires, avant d'avoir préparé une arrestation certaine, se désespérait des insuccès de son espion. Il le lançait chaque matin dans Marseille, en lui faisant des promesses de plus en plus fortes, éperonné par la crainte de voir réussir les démarches que Marius tentait pour obtenir la grâce de son frère.

Un jour, M. de Cazalis, en passant sur le port, se mêla à un rassemblement qui se formait autour d'un blessé. Il apprit que c'était un portefaix dont le pied venait d'être écrasé sous une énorme caisse de marchandises. Comme il s'approchait davantage, il vit auprès du pauvre diable un de ses collègues, un autre portefaix, qui donnait des ordres, et dont les gestes brusques et la voix haute lui causèrent une profonde émotion. Il n'avait entendu qu'une fois la voix de Philippe, lors du procès, et cette voix était restée vibrante et forte dans ses oreilles.

Il revint en toute hâte à son hôtel et fit appeler Mathéus qui reçut de lui des instructions détaillées. Ce dernier devait s'assurer de l'identité du portefaix, le suivre pendant deux ou trois jours, pour connaître ses habitudes et les lieux qu'il fréquentait. Le lendemain, la chasse commença.

Le plan de M. de Cazalis était d'une simplicité adroite. Il voulait faire coup double. Des envies lui venaient d'embrasser son petit-neveu, et, jugeant qu'il l'avait laissé assez longtemps aux Cayol, il désirait le posséder à son tour. Pour retrouver et voler l'enfant, il décida qu'il se servirait du père. Philippe, à coup sûr, devait rendre de fréquentes visites à son fils : il n'y avait donc qu'à le suivre pour connaître la retraite du petit. M. de Cazalis se disait que, lorsqu'il connaîtrait cette retraite, il lui serait facile d'y faire arrêter son

ennemi et de s'emparer en même temps de l'héritier de Blanche.

Deux jours après, Mathéus annonça à son maître que le portefaix était bien Philippe Gayol, et que, chaque soir, ce portefaix se rendait à Saint-Barnabe chez un jardinier nommé Ayasse, qui avait chez lui un jeune enfant en garde. L'ancien député comprit tout, et il eut un sourire de triomphe.

- A quelle heure cet homme va-t-il à Saint-Barnabe? demanda-t-il à Mathéus.

— A six heures du soir, répondit celui-ci, et il y reste jusqu'à huit ou neuf heures.

— Bien... Reviens demain à six heures. Je te donnerai mes ordres.

Le lendemain, M. de Cazalis eut une courte conférence avec Mathéus. Puis, ils partirent pour Saint-Barnabe, où ils arrivèrent à sept heures. Deux gendarmes les accompagnaient.

LE JARDINIER AYASSE

Philippe, depuis qu'il se cachait à Marseille, menait une vie monotone, et son unique joie était d'aller, chaque soir, embrasser son fils à Saint-Barnabe. Marius, par prudence, l'avait supplié d'attendre d'être libéré pour faire de pareilles visites, car il eut mieux valu que le père et l'enfant fussent séparés jusqu'au jour où ils se seraient vus sans courir le risque de se compromettre l'un l'autre. Mais il avait dû céder devant les prières instantes de son frère; et, pour se tranquilliser, il se disait que M. de Cazalis devait ignorer la présence à Marseille de Philippe et de son fils.

Le condamné, qui ne voyait personne, pas même Marius, venait donc chaque soir chez Ayasse et goûtait là les seules bonnes heures de sa vie. D'ordinaire, dès qu'il était arrivé, le jardinier et sa femme profitaient de sa présence pour s'absenter, pour porter à Marseille les légumes et les fruits qu'ils récoltaient. Il restait seul au logis, il poussait les verrous et jouait avec Joseph, comme un enfant. Une paix se faisait en lui, il oubliait le passé et le présent, il rêvait un avenir de félicité. Lorsqu'il était là, enfermé dans cette vieille maison, si tranquille et si douce, il ne se souvenait plus qu'il était un condamné, un misérable qu'un gendarme pouvait reconduire à la ville, les menottes aux mains ; il se croyait un paysan, un homme qui avait cultivé sa terre toute la journée et qui se reposait le soir. Ces heures sereines

lui donnaient de nouvelles forces et apaisaient les mauvaises fièvres qui le secouaient parfois.

On n'aurait pas reconnu dans cet homme, courbé et vieilli, veillant sur un enfant comme une nourrice dévouée, le jeune amoureux, élégant et tapageur, qui remplissait Marseille, trois ans auparavant, du bruit de ses bonnes fortunes. Le malheur est une rude école.

Le soir où M. de Cazalis et Mathéus se rendaient à Saint-Barnabe, accompagnés de deux gendarmes, Philippe, comme à son ordinaire, était arrivé chez Ayasse vers six heures. Le jardinier et sa femme l'attendaient pour conduire à Marseille une voiture de raisins. Dès qu'il se trouva seul, il se retira dans la salle du bas et s'enferma. Le petit Joseph n'était guère en train de jouer : il avait couru au milieu des vignes toute la journée, il dormait sur une sorte de vieux canapé, les lèvres souriantes et barbouillées de raisin. Philippe marcha doucement pour ne pas l'éveiller et finit par s'asseoir en face de lui. Il le regardait dormir, au milieu du silence, dans la lueur vague du crépuscule qui tombait. Pendant près d'une heure, il resta ainsi muet et immobile, écoutant la respiration légère de l'enfant, trouvant dans sa contemplation des délices profondes. De grosses larmes, qu'il ne sentait pas, coulaient sur ses joues.

Comme il était là, perdu dans une extase attendrie, on frappa brusquement à la porte, et il lui sembla que des mains seposaient sur ses épaules pour l'arrêter. Les coups violents qui retentissaient le tirèrent de son rêve. Il retomba sur la terre, du haut de ses songes, et il passa de sa sérénité oublieuse à son épouvante de toutes les heures. Là, derrière la porte, il y avait des gendarmes.

A demi levé, il écouta, bien décidé à ne pas ouvrir. Il fermait la porte chaque soir, pour faire croire que la maison était vide. Le petit Joseph dormait toujours, rose et riant. Les coups redoublaient, et le condamné remarqua qu'ils étaient donnés par une main faible et impatiente. Au même instant, il entendit une voix de

femme, une voix étouffée, pleine d'effroi, qui balbutiait :

— Ouvrez, ouvrez vite, pour l'amour de Dieu 1

Il lui sembla reconnaîlre cette voix, il tira les verrous.

Fine entra d'un bond dans la cbambre, referma vivement la porte, essoufflée, défaillante. Pendant une minute, elle reprit baleine, les mains sur son cœur, ne pouvant parler.

Philippe la regardait avec étonnement. Jamais elle ne venait à cette heure chez Ayasse, et il fallait qu'il se passât quelque chose de bien grave pour qu'elle eût risqué une pareille visite, qui le compromettait.

— Quoi donc? demanda-t-il.

— Ils sont là, répondit Fine en poussant un profond soupir, je les ai vus sur la route et je me suis mise à courir à travers champs pour arriver avant eux.

— De qui parlez-vous?

Elle le regarda, comme surprise de sa question.

— Ah ! oui, reprit-elle, vous ne savez rien... Je venais pour vous dire qu'on devait vous arrêter ce soir.

— On doit m'arrêter ce soir î cria le jeune homme en se redressant avec colère.

— Cette après-midi, continual'ancienne bouquetière. Marius a appris par un hasard providentiel que M. de Gazalis avait requis deux gendarmes pour opérer une arrestation du côté de Saint-Barnabe.

— Toujours, toujours cethomme !

— Alors, Marius, qui est rentré fou de douleur, m'a chargée d'accourir ici, de prendre l'enfant, et de vous con; tirer de fuir.

Philippe fit un pas vers la porte.

— Eh! non, s'écria la jeune femme avec désespoir, il est t rop tard , maintenant. Je ne suis^pas arrivée à temps. Je vous ai dit qu'ils étaient là.

Elle sanglotait, elle venait de s'asseoir sur une chaise, près du petit Joseph, et elle le regardait dormir, accablée. Philippe tournait dans la salle, comme pour chercher une issue.

— Et pas un moyen de salut! murmurait-il. Ah! j'aime mieux tout risquer. Donnez-moi l'enfant. La nuit vient et peut-être aurai-je le temps de m'échapper.

Il se baissait pour prendre Joseph, lorsque Fine lui saisit les mains, en faisant un geste énergique qui l'invitait à prêter l'oreille. Alors, dans le silence frissonnant, on entendit un bruit de pas devant la maison. Presque en même temps, on heurta brutalement à coups de crosse. Une voix rude cria :

— Ouvrez, au nom de la loi !

Philippe devint très pâle et se laissa glisser sur le canapé, à côté de sou fils.

— Tout est perdu, murmura-t-il.

— N'ouvrez pas, dit Fine à voix basse. Marius m'a recommandé, dans le cas où vous ne pourriez fuir, d'entraver autant que possible votre arrestation, afin de gagner du temps.

— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?

— Je ne sais. 11 ne m'a point communiqué ses projets, il est parti de son côté en courant, tandis que je montais en fiacre pour venir ici.

— Il ne vous a pas dit s'il viendrait nous prêter secours ?

— Non... Je vous le répète, il était fou de douleur. Je l'ai entendu seulement murmurer : «Dieu veuille que je réussisse !»

A ce moment, les crosses heurtèrent plus violemment' la porte, et de nouveau retentit le cri terrifiant:

— Ouvrez, au nom de la loi !

Fine mit un doigt sur ses lèvres, pour recommander à Philippe un silence absolu. Chaque coup, chaque mot leur donnait une secousse, augmentait leur angoisse. Entre eux, le petit Joseph dormait toujours, mais d'ur sommeil inquiet et agité.

Il y avait déjà près de cinq minutes que les gendarmes frappaient et criaient. L'un d'eux finit par déclarer à M. deCazalis que la maison paraissait vide et qu'ils n'avaient pas depouvoirssuflisanls pour enfoncer la porte.

— Si nous étions certains que votre homme fût là, ajouta-t-il, nous ferions sauter la serrure ; mais nousne pouvons courir le risque de tenter une telle chose inutilement.

— L'homme est là à coup sûr, s'écria Mathéus, je l'ai vu entrer.

— Je réponds de tout, dit à son tour M. de Cazalis, je prends sur moi la responsabilité de vos actes.

Les deux gendarmes hochèrent la tête, sachant parfaitement qu'eux seuls seraient punis, s'ils violaient un domicile. Ils avaient reçu uniquement l'ordre d'arrêter la personne qu'on leur désignerait, et ils ne voulaient pas dépasser leur consigne.

M. de Gazalis se désespérait de les voir irrésolus, près d'abandonner la partie, lorsqu'un bruit s'éleva dans l'intérieur de la maison.

— Entendez-vous? dit-il, vous voyez bien que la maison n'est pas vide et que notre homme est là !

C'était le petit Joseph qui venait d'ouvrir les yeux. Effrayé de se trouver dans l'obscurité et d'entendre de grosses voix, il avait éclaté en sanglots. Epouvantée, Fine tentait vainement de le rassurer par ses caresses, sans parvenir à étouffer ses cris. Le fils livrait le père.

Les gendarmes frappèrent de nouveau, en criant:

— Si vous n'ouvrez pas, nous enfonçons la porte !

A la violence des coups de crosse contre le bois, Philippe comprit que la porte ne résisterait pas longtemps. Il se leva et alluma une lampe, ne craignant plus que la clarté le trahît. Joseph, terrifié par les coups qui ébranlaient la maison, criait plus fort, et Fine, qui s'était dressée et qui le berçait dans ses bras, allait de long en large, désespérée, ne pouvant le faire taire.

— Oh 1 laissez-le crier, lui die Philippe. Maintenant, ils savent que je suis là.

Et il vint embrasser son enfant, en murmurant d'une voix désolée :

— Pauvre cher petit!

Il le regardait, tandis que de grosses larmes emplis-

saient ses yeux. Quand il l'eut embrassé une dernière fois, il se dirigea vers la porte d'un pas brusque. Fine l'arrêta.

— Vous allez leur ouvrir? demanda-t-elle avec angoisse.

— Eh ! oui, répondit-il. N'entendez-vous pas?... Le bois cède, et la serrure est près de sauter... Ayasse peut revenir d'un moment à l'autre, et d'ailleurs, maintenant que la fuite est impossible, je ne veux pas que cette porte soit endommagée davantage.

— Par grâce, attendez encore. . . Gagnons du temps.

— Gagner du temps... Pourquoi? tout n'est-il pas perdu?

— Non, j'ai foi en Marius. Il m'a recommandé d'entraver le plus possible votre arrestation, et je vous supplie d'obéir à sa prière. Il y va de votre salut.

Philippe secoua la tête.

— On me fera payer cher chaque minute de résistance, dit-il. Il vaut mieux ne pas lutter inutilement.

Fine voyait que le désespoir le rendait lâche, et elle ne savait plus que dire pour lui donner quelque énergie. Il lui vint une idée soudaine.

— Mais, s'écria-t-elle, que va devenir Joseph? Quand vous serez arrêté, ces hommes vont le prendre.

Le jeune homme, qui posait déjà la main sur un verrou, se retourna, pâle et tremblant. Il revint auprès de la jeune femme.

— Ne m'avez-vous pas dit que Cazalis est là avec les gendarmes? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle.

Il devint plus pâle encore et balbutia d'une voix étranglée :

— Oh! je comprends tout maintenant... Misérable égoïste, je ne songeais qu'à mon salut, et mon enfant était plus menacé que moi ! Vous avez raison, ils ne viennent m'arrêter ici que pour voler Joseph... Que faire, mon Dieu !

A ce moment, un coup fut donné dans la porte, si

violent, que le bois craqua, comme s'il allait se fendre.. Philippe regarda autour de lui d'un air égaré.

— Pas une issue ! reprit-il, et dans quelques minutes cette porte sera enfoncée... Que faire, mon Dieu ! pour leur éehapper!

Les coups devenaient de plus en plus rudes. On sentait qu'une rage s'emparait des gendarmes devant cette porte qui résistait si longtemps.

Il resta quelques secondes la tête entre les mains, tâchant de réfléchir, de trouver un moyen de salut. Puis, d'une voix basse et rapide :

— Je suis de votre avis, dit-il à Fine. Il faut chercher à gagner du temps... Marius a toujours été mon bon ange.

— Barricadons la porte avec les meubles, s'écria la jeune femme.

— Non, le moyen est mauvais. Une résistance ouverte ne peut que hâter les événements.

— Que voulez-vous donc faire?

— Ouvrir la porte et me livrer... Auparavant, vous monterez dans le grenier avec Joseph, vous vous cacherez le mieux possible, et je m'arrangerai de manière à faire traîner les formalités de mon arrestation, pour donner à mon frère le temps de nous secourir.

— Et si l'on vous emmène tout de suite, et si je reste à la merci de ces hommes?

— Alors, c'est le ciel lui-même qui voudra notre perte... Il ne s'agit point de raisonner, et nous n'avons pas deux partis à prendre. Entendez-vous? la porte craque... Pour l'amour de Dieu, montez vite, cachez-vous bien!

11 poussa Fine vers l'escalier; puis, quand elle eut disparu dans l'ombre, il alla tirer les verrous.

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