LA STRATÉGIE DE MATHÉUS
Mathéus était décidément un républicain pur, un radical avec lequel il ne fallait pas plaisanter. Le front à demi couvert par sa perruque rousse, il agitait sa tête, dans les clubs, comme une torche aux lueurs rouges. Il était toujours pour lespartis extrêmes, ilappuyaittoutes les propositions qui pouvaient amener des désordres dans la ville. On finit par avoir pour lui une sorte de respectueuse terreur, et l'on écoutait ses avis avec une admiration effrayée. Le lendemain des élections, il avait parlé carrément de brûler Marseille. Cela lui donna une grande popularité parmi les libéraux exaltés.
Il rencontrait souvent Philippe, mais il évitait de lier connaissance avec lui, se contentant de le surveiller de loin, de prendre note des paroles ardentes qu'il laissait parfois échapper. Il aurait voulu le voir se mêler à une bonne petite conspiration. Tant que le jeune homme se contenterait de déclamer dans les clubs et d'assister aux banquets et aux manifestations populaires, il comprenait qu'il ne pourrait rien contre lui. Et c'est pour cela qu'il poussait à la guerre, aux barricades. Il espérait qu'au premier coup de fusil, Philippe descendrait se battre dans les rues et qu'on le condamnerait comme insurgé.
D'ailleurs, la guerre civile entrait dans les calculs de Mathéus. Ayant promis à son maître de lui livrer le père et le fils, il comptait sur le tumulte d'une insurrec-
tion pour voler le petit Joseph, tandis qu'on tuerait ou qu'on emprisonnerait Philippe. Il avait arrêté dans sa tête un plan qui, selon lui, ne pouvait manquer de réussir. Mais il s'agissait de décider le peuple à se battre. Le peuple, du reste, lui paraissait tout disposé, et il se promettait bien, si jamais un coup de fusil était tiré, de gâter les choses à tel point que la lutte deviendrait inévitable.
Pendant ce temps, M. de Gazalis s'impatientait. Depuis trois mois, il attendait vainement l'accomplissement des promesses de Mathéus. Quand ce dernier venait le soir, en cachette, lui rendre compte des événements de la journée, il se plaignait amèrement des longs retards qui le forçaient à vivre caché au fond de son hôtel.
— Eh ! monsieur, lui disait l'espion avec son rire insolent, je ne puis pourtant pas faire des barricades à moi tout seul ! Laissez mûrir l'insurrection... Vous voilà plus républicain que moi. On s'y fait, n'est-ce pas?
Un soir, Mathéus entra brusquement chez l'ancien député en criant :
— Ma foi, je crois que nous nous battrons demain. Je viens de parler pendant deux heures, au club.
Il était rayonnant. Il voyait dans un avenir prochain l'argent que son maître lui avait promis s'il réussissait. Celui-ci le pressa de questions, désirant avoir enfin des certitudes.
— Voici, reprit Mathéus. Les Marseillais n'auraient peut-être jamais bougé, mais ils viennent de recevoir la visite de quelques Parisiens qui ont assisté aux journées de février, et cela leur a mis du cœur au ventre. Vous savez, je veux parler de ces Parisiens destinés à la guerre d'Italie, et qui, volés en route par un de leurs chefs, sont arrivés à Marseille dénués de tout.
— Mais ces Parisiens sont partis, interrompit M. de Cazalis.
— Oui, mais ils ont laissé ici un souffle révolutionnaire. Il y a eu, en leur faveur, un rassemblement devant la préfecture, qui a failli amener des coups de
fusil. On voulait que la ville vînt à leur secours. Les ouvriers, très mécontents, doivent faire demain unegrande manifestation qui tournera mal, je l'espère.
— Que veulent donc les ouvriers ? demanda l'ancien député.
Mathéus le mit alors au courant de la situation du moment, qui était fort grave. Le grand danger venait des ouvriers des ateliers nationaux, dont la création, à Marseille, avait rencontré beaucoup de difficultés et devait amener d'irréparables malheurs. Les seuls travaux que l'on pût confier au peuple, après le décret du gouvernement provisoire, furent des travaux de terrassement nécessités par le canal, alors en construction, qui conduit aujourd'hui les eaux de la Durance dans la ville . Il y avait là tout un monde de travailleurs, employés indistinctement à une besogne autre que leurs métiers •spéciaux, maudissant pour la plupart le pain qu'ils gagnaient, entretenant ainsi un foyer éternel de révolte.
Le mécontentement de ces ouvriers venait de l'inégalité que le gouvernement avait établie entre eux et les ouvriers de Paris. Les ouvriers de Paris, d'après le décret, ne devaient travailler que pendant dix heures, tandis que ceux des départements travaillaient pendant onze heures. Devant les réclamations incessantes des ouvriers marseillais, le commissaire, craignant l'exaspération de cette foule peu disciplinée, crut devoir user de ses pleins pouvoirs et réduisit à une durée de dix heures letravail à Marseille.
Malheureusement, tous les chefs d'ateliers n'acceptèrent pas cette réduction. Quelques-uns continuèrent à exiger de leurs hommes onze heures de travail ; d'autres retinrent le prix de l'heure de travail que leurs ouvriers ne faisaient plus. De là, de continuelles révoltes, un état permanent d'exaspération qui ne pouvait finir que par une crise violente. Jusqu'à ce moment, les démarches des travailleurs n'avaient obtenu aucun résultat sérieux; les procès-verbaux qu'ils avaient dressés étaient restés sans effet ; les manifestations qu'ils avaient faites
3o8 LES MYSTÈRES DE MARSEILLE.
s'étaient terminées par des promesses vaines, que personne ne tenait, dès qu'ils avaient le dos tourné. Ils voulaient en finir, ils voulaient obtenir justice.
Le mardi, 20 juin, la veille du jour où Mathéus donnait ces détails à son maître, les délégués des corporations s'étaient réunis pour discuter sur l'opportunité d'une grande manifestation. Ils avaient presque tous voté contre cette manifestation, prévoyant sans doute la lutte sanglante qu'elle amènerait.
— Les délégués me semblent des gens prudents et habiles, dit Mathéus en terminant; mais heureusement que les ouvriers sont bien trop irrités pour les écouter. S'il y a parmi eux des têtes froides, il y a aussi des cerveaux ardents qui rêvent d'avoir raison à coups de fusil... Je crois pouvoir vous promettre une bonne petite insurrection. Je sais qu'un grand nombre d'ouvriers ne veulent pas tenir compte du vote des délégués et qu'ils ont décidé que la manifestation aurait lieu quand même. Ce sera bien le diable si quelque circonstance n'amène pas la lutte. Vous verrez comme je vous chaufferai cela.
M. de Cazalis écoutait l'espion avec joie.
— Tes dispositions sont bien arrêtées? lui demandat-il. Tu es certain que le Cayol se compromettra et que tu pourras t'emparerde l'enfant?
— Eh! n'ayez aucune inquiétude, répondit l'autre. Gela me regarde... S'il y a bataille, le sieur Philippe sera au premier rang des insurgés, soyez-en certain; et, quant à l'enfant, ilrentrera en votre possession avant le soir... Ces ouvriers sont bêtes comme tout, ils vont se faire tuer et emprisonner pour des niaiseries. Ah ! la bonne farce que la République!.. Bonsoir, je viendrai demain matin vousdonner le programme de lajournée,
Mathéus quitta M. de Cazalis et resta jusqu'à la nuit dans les rues, écoutant ce qu'on disait, tâchant de prévoir les événements. Un bruit qui courait l'inquiéta: on prétendait que le commissaire du gouvernement ne paraissait pas hostile à la manifestation. Il avait reçu, affirmait-on, la visite de quelques délégués, accourus
pour lui faire savoir qu'ils étaient impuissants à contenir la foule des ouvriers, et il leur avait laissé entrevoir que la démarche du peuple auprès de lui ne lui déplaisait pas et pourrait lui donner une action plus décisive contreles chefs d'ateliers récalcitrants. On ajoutait même qu'il avait déjà fixé l'itinéraire que suivrait la colonne pendant qu'il recevrait les délégués.
Mathéus se coucha, désespéré, furieux contre la République.
— Quel tas de lâches! murmurait-il, ils n'oseront pas se tirer un seul coup de fusil. Eh ! battez-vous donc, misérables ! Vous me ruinez en ne vous battant pas.... Ils se montrent le poing, les pauvres veulent manger les riches, et ils Unissent toujours par s'embrasser. C'est dégoûtant. Vous verrez que, demain, la querelle finira par un banquet où le commissaire et les ouvriers prendront ensemble une indigestion de charcuterie... Enfin, il faudra voir.
Dès son réveil, il alla en toute hâte se promener aux abords de la préfecture. On était au jeudi 22. L'hôtel était entouré de troupes.
— Eh ! allez donc, se dit Mathéus avec une joie âpre, je savais bien qu'on se battrait !.. Je vais aller chercher mes amis les ouvriers, pour les jeter sur ces baïonnettes-là.
Avant de se retirer, il se mêla aux groupes, il y apprit que le commissaire s'était sans doute repenti d'avoir autorisé la manifestation. Dès la veille, quelques compagnies de la garde nationale avaient été prévenues, et on avait mis sur pied la troupe de ligne. L'espion, à qui aucun détail n'échappait, remarqua que, parmi la garde nationale convoquée, ne se trouvait aucune compagnie républicaine. Sauvaire paradait, à l'angle de deux rues.
Mathéus se hâta de courir au boulevard Ghave, où devait avoir lieu une nouvelle réunion des délégués. Comme l'avant-veille, les délégués se prononcèrent contre la manifestation. Un certain nombre d'entre eux
déclarèrent même que les ouvriers qu'ils représentaient, s'étaient, dès le matin, rendus à leur travail comme à l'ordinaire. Tandis queleshommespaisiblesseretiraient, ceux qui voulaient à tout prix la manifestation, excités, poussés par Mathéus, entraînèrent leurs camarades. Un noyau se forma, qui alla toujours grandissant et qui finit par devenir une véritable foule. Le peuple était lancé et ne devait plus s'arrêter.
Lorsque Mathéus comprit qu'il n'avait plus besoin de pousser en avant cette foule, il la laissa se grossir d'elle-même et rouler vers la préfecture. Pendant ce temps, il acheva de disposer son plan de bataille.
Il voulut d'abord donner des nouvelles à M. de Gazalis, ainsi qu'il le lui avait promis. Neuf heures sonnaient. Pensant avec raison qu'on ne lui laisserait pas traverser la place Saint-Ferréol, alors pleine de troupes, il gagnale quai duCanal,pritlaruedeBreteuiletsetrouva à quelques pas de l'hôtel de son maître. 11 lui fallait passer devant la maison habitée par les Cayol, située sur le cours Bonaparte, près de cet hôtel. En passant, il leva la tête et jeta un regard triomphant sur la maison.
Son plan devait dépendre des circonstances. 11 comptait sur les troubles de l'insurrection pour voler Joseph. Sans doute Marius courrait à la recherche de son frère, dès le premier coup de fusil; et, pendant ce temps, il lui serait facile d'aller arracher l'enfant des bras de Fine. D'ailleurs, il espérait que, la préfecture se trouvant voisine, tout le quartier prendrait feu: peut-être même élèverait-ondes barricades dans les rues environnantes; il attendait en un mot quelque événement qui lui faciliterait le rapt du petit, et il se jurait d'agir carrément, de risquer tout pour réussir.
Comme il regardait la porte une dernière fois, se rappelant l'intérieur de la maison qu'il étudiait depuis longtemps, il vit sortir, rapidement, une jeune femme qui tenait un enfant dans ses bras. Il reconnut Fine et le petit Joseph. Cette brusque sortie l'inquiéta, il se mit à suivre la jeune femme.
Fine marchait vivement, sans se retourner, pressée d'arriver. Elle descendit la rue de Breteuil, remonta la Cannebière jusqu'à la place Royale et s'engagea dans les ruelles de l'ancienne ville. Mathéus filait toujours derrière elle, se demandant où elle pouvait aller. Ils arrivèrent ainsi tous deux sur la place aux OEufs. Là, Fine disparut brusquement dans une maison, et Mathéus resta quelques minutes au milieu de la place, perplexe, cherchant à faire tourner à son avantage la précaution que prenaient les Cayol.
Dès la veille, Mari us, averti par son frère des troubles qui pouvaient avoir lieu autour de la préfecture, s'était décidé à ne pas lai-ser Joseph dans la maison du cours Bonaparte. 11 cr.iignait vaguement un coup de main; il sentait que M. de Gazalis devait être là, dans l'ombre, guettant la première circonstance qui se présenterait. Quand on se bat dans les rues, on vole souvent dans les maisons.
Marius jugea donc prudent de ne pas garder l'enfant dans la chambre où l'on viendrait, à coup sûr, lé chercher, en cas de rapt, et il fut résolu, entre lui et Fine, qu'ils le cacheraient quelque part, dès le matin. Ils choisirent pour- retraite le petit logement que l'ancienne bouquetière avait longtemps habité place aux Œufs, et que son frère Ga Jet occupait encore. Tandis que Marius courait les rues pour veiller sur Philippe, sa femme venait de se réfugier avec l'enfant dans un coin de Mar-. seille où elle ne pensait guère qu'on pût les découvrir. En montant l'escalier, elle était toute joyeuse, elle se disait qu'elle et le petit étaient sauvés.
Mathéus, après avoir fait deux ou trois tours sous les arbres, s'approcha d'un poste de gardes nationaux qui se trouvait dans un angle de la place. Ce poste était occupé par des hommes appartenant à une compagnie républicaine. L'espion vit sur-le-champ à qui il avait affaire.
— Il paraît qu'on va se battre devant la préfecture, dit-il au lieutenant.
Le lieutenant feignit de ne pas avoir entendu. Au bout d'un instant :
— C'est ici, reprit Mathéus, qu'on ferait de belles barricades! Voyez donc, la place semble avoir été disposée tout exprès.
Le lieutenant regarda complaisamment autour de lui, et finit par se décider à parler.
— Oui, oui, dit-il, il n'y aurait que quelques ruelles à boucher. Les ouvriers sont nos frères, ce n'est pas nous autres qui lutterons contre eux.
Mathéus, que le lieutenant prenait pour un terrassier, lui serra énergiquement la main et se sauva en courant. Le hasard venait de le servir : désormais, il tenait en entier son plan de campagne. Il arriva essoufflé chez M. de Cazalis.
— Tout va bien, lui cria-t-il, je réponds du succès, il s'aperçut alors que M. de Cazalis portait un uniforme de garde national.
— Pourquoi ce carnaval? lui demanda- 1 -il avec surprise. Je venais vous conseiller de ne pas vous montrer.
— Je ne puis rester en place, répondit l'ancien député; je suis trop impatient, je veux voir par moi-même... Descendons.
Ils descendirent, et Mathéus raconta sa matinée à bon maître. Comme ils approchaient de la préfecture, ils entendirent un bruit sourd et terrible, le grondement naissant de l'émeute.
l'émeute
Pendant que Mathéus suivait Fine et allait prévenir M. de Cazalis, la colonne des ouvriers descendait vers la Cannebière. Cette colonne, partie de la gare du chemin de fer, n'était alors composée que de quelques centaines de travailleurs: mais, à mesure qu'elle s'avançait, elle recrutait tout le peuple qui se trouvait sur son passage. Des hommes et des femmes, la population flottante des rues était entraînée par ce torrent de foule qui se précipitait des hauteurs de Marseille. Lorsque la manifestation déboucha de la rue Noailles, elle s'étendit au bas du Cours comme un flot formidable. Il y avait là des milliers de têtes qui s'agitaient avec un large balancement, pareilles aux vagues d'un océan humain.
Un bruit sourd, confus, semblable à la voix rude de la mer, courait dans les rangs de cette foule. D'ailleuFs, elle avait un calme effrayant. Elle avançait, sans pousser un cri, sans commettre aucun dégât, sombre et muette. Elle tombait, elle roulait sur Marseille, elle semblait ne pas avoir conscience de ses actes et obéir à des lois physiques de chute et d'emportement. Une roche énorme, lancée de la plaine, eût ainsi roulé jusqu'au port.
Les blouses blanches et bleues dominaient dans les rangs. Il y avait quelques jupes éclatantes de femme. On apercevait de loin en loin les taches noires des paletots, des vêtements sombres que portaient des
hommes auxquels le peuple semblait obéir. Et la foule descendait la Cannebière, coulant entre les maisons comme une eau vivante, pleine de reflets bariolés, avec un grondement menaçant.
Au premier rang, au milieu d'un groupe d'ouvriers, marchait Philippe, la tête haute, le front dur et résolu. Il portait une redingote noire qu'il avait boutonnée entièrement et qui lui serrait la taille ainsi qu'une tunique militaire. On sentait qu'il était prêt pour la lutte, qu'il l'attendait et la désirait. Les yeux clairs, las lèvres pincées, il ne prononçait pas un mot. Autour de lui, les ouvriers, pâles et silencieux, le regardaient par instants et semblaient attendre ses ordres.
Comme la colonne entrait dans la rue Saint-Ferréol, il y eut un léger tumulte ; elle fit halte pendant une ou deux minutes, puis elle se remit en marche. La rue, jusqu'à la place qui la termine, était vide, quelques boutiquiers avaient fermé leurs magasins ; du monde regardait par les fenêtres; un silence de mort régnait, coupé seulement par le bruit profond des pas de la foule.
Au milieu de la rue vide, au coin d'une ruelle latérale, les ouvriers du premier rang ^perçurent un homme, petit et d'allure chétive, qui attendait la colonne. Lorsque Philippe fut près de cet homme, il reconnut son frère. Marius, sans prononcer une parole, vint se placer à côté de lui et marcha tranquillement au milieu des émeutier.?. Les deux frères échangèrent un simple regard. On dutcroire qu'ils étaient étrangers l'un à l'autre.
Et le flot humain continua à rouler ainsi jusqu'à la place Saint-Ferréol.
Là, à quelques mètres de la place, un cordon de troupes fermait la rue. La foule était sans armes, et les baïonnettes des soldats luisaient au soleil. Des murmures de colère et de surprise coururent dans les premiers rangs et s'étendirent avec rapidité d'un bout à l'autre de la colonne, dont la queue se trouvait encore sur la Cannebière. Les ouvriers disaient d'une voix basse et grondante qu'on voulait les égorger, qu'ils devaient
LES MYSTÈRES DE MARSEILLE. 36o
être entourés de troupes, et qu'on n'avait autorisé la manifestation que pour les massacrer à l'aise.
Pendant que ces murmures grandissaient, quatre délégués sortirent des rangs et demandèrent à être introduits auprès du commissaire du gouvernement, ainsi que cela avait été convenu la veille. Ils venaient à peine de disparaître derrière la ligne des soldats, qu'un fait irréparable se produisit, fait dont les conséquences furent sanglantes.
La queue de la colonne, en entendant parler de troupe armée, de baïonnettes et de massacre, crut sans doute que les ouvriers du premier rang étaient égorgés. Elle se mit à pousser furieusement. Obéissant au mouvement irrésistible de cette masse d'hommes, le groupe qui entourait Philippe dut avancer de quelques pas. Les bras croisés sur la poitrine, pour montrer qu'ils n'avaient aucune pensée d'attaque et qu'ils obéissaient à une simple pression, les ouvriers arrivèrent ainsi devant les soldats. En les voyant approcher, un officier, perdant la tête, ordonna brusquement de croiser les baïonnettes. Et les baïonnettes, blanches et aiguës, s'abaissèrent, se tournèrent rvers le peuple.
Il y eut une tentative désespérée de recul. Philippe et les siens se jetèrent en arrière, voulant arrêter la foule énorme et écrasante qui les poussait à la mort. Mais ce mur vivant était impénétrable et s'avançait, pareil à un mur de pierre. Forcément, fatalement, les' ouvriers arrivèrent sur les pointes des baïonnettes que les soldats tenaient en arrêt. Ils virent ces pointes devant leur poitrine, ils les sentirent qui entraient peu à peu dans leur chair.
Pendant que le général qui commandait les troupes faisait un geste de désespoir et ordonnait de relever les baïonnettes, on raconte qu'une voix claire criait de la place Saint-Ferréol : «Piquez, mais piquez donc ces canailles ! » Et, aux fenêtres d'un cercle aristocratique voisin, des messieurs bien mis applaudissaient, en voyant couler le sang du peuple, comme s'ils eussent
si.
été dans une loge, égayés par les farces d'un acteur.
Aux premiers coups de baïonnettes qui furent portés, les ouvriers eurent des cris de rage et de terreur. Cette foule qui était restée silencieuse devint folle en se voyant attaquée, sans avoir été avertie par aucune sommation légale. Elle n'avait que ses poings pour se protéger contre les fusils qui la menaçaient.
Philippe ne fut pas blessé, grâce à Marius qui le retint, au moment où il commettait la folie de se jeter en avant, les poings fermés. Autour de lui, quelques ouvriers furent atteints légèrement. Un seul eut le bras traversé. Des gestes furieux dominaient les têtes qui hurlaient et s'agitaient.
Au commandement du général, les soldats avaient relevé leurs baïonnettes et reculé pas à pas. Mais la foule s'était brusquement arrêtée, en se voyant sans armes. D'un bout à l'autre, un frémissement secouait la colonne. Et, brusquement, elle se débanda, elle se jeta dans les rues latérales en criant: « Vengeance! vengeance! on assassine nos frères! »
Ce fut, pendant un instant, un bruit terrible ; puis, les clameurs se perdirent : les ouvriers s'éloignaient, cherchant des armes, appelant à leur aide, semant l'épouvante et la colère dans chaque rue, poussant toujours le cri douloureux et formidable: « On assassine nos frères, vengeance! vengeance ! »
A ce moment, M. de Cazalis et Mathéus descendaient le cours Bonaparte. Le grondement sourd qu'ils entendaient était le galop de la populace. Mathéus comprit que tout se gâtait, et il se frotta joyeusement les mains. Pour savoir à quoi s'en tenir, il arrêta un paisible bourgeois qui fuyait, épouvanté, ayant hâte de s'enfermer chez lui.
— Oh ! monsieur, lui dit le bourgeois en balbutiant, on se tue là-bas. Les soldats ont marché sur le peuple... Le peuple va mettre le feu à la ville, c'est sûr.
Et il se sauva, croyant voir des flammes derrière lui.
— Eh bien ! que vous disais-je? dit Mathéus à M. de
Cazalis, je savais bien que les circonstances nous serviraient... Nous voilà en pleine révolution... Il s'agit de travailler à nos petites affaires.
— Que vas-tu faire? demanda tout bas l'ancien député.
— Oh! ce que je vais faire est très simple. Maintenant que le peuple est fou, je vais le guider à ma fantaisie... Il suffit qu'il se batte là où je le conduirai.
Et, comme M. de Cazalis, ne comprenant pas, l'interrogeait du regard, l'espion ajouta :
— Fiez-vousà moi... Je n'ai pas le temps de vous tout expliquer... Un dernier mot : je vous conseille de profiter de votre déguisement pour vous mêler à une compagnie de garde nationale. .. S'il y a une barricade quelque part, marchez avec la troupe qui l'attaquera.
— Pourquoi?
— Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez impatient et curieux?... Alors, faites ce que je vous dis : vous serez aux premières places.
Mathéus ricana et reprit en regardant son maître en face :
— Vous comprenez, vous pourriez tenir Philippe au bout de votre fusil. N'allez pas le manquer, au moins... Et pas de mauvaise plaisanterie, ne tirez pas sur moi, pourvous débarrasser de ma personne... C'est entendu. Quand la barricade sera prise, je vous ferai voir comment je travaille.
Mathéus s'éloigna rapidement. Il avait hâte d'aller embrouiller les choses. Comme il suivait la rue Grignan pour entrer dans la rue Saint-Ferréol et se mêler aux ouvriers qui se retiraient, il aperçut sur le trottoir deux hommes qui causaient vivement. Il reconnut Marius et Philippe.
— Attends, attends, murmura-t-il tout en courant, je vais bien te forcer à venir te battre avec nous.
Marius suppliait Philippe de ne point se compromettre davantage. Il lui parlait de son fils, de leur bonheur à tous. Et, comme son frère faisait des gestes d'impatience :
— Eh bien, soit! ne parlons pas de nous, s'écriat-il. Ne vois-tu pas que l'insurrection qui se prépare ne peut réussir? Le désir d'un bon patriote doit être d'éviter l'effusion du sang, lorsque la lutte est contraire aux intérêts de tous. Je crois mieux servir la patrie que toi, en prêchant la paix.
— On a tenté d'assassiner nos frères, répondit Philippe d'une voix sourde, il nous faut une vengeance. Ce n'est pas nous qui avons commencé. Tiens, veux-tu que je te le dise? nous ne voulons plus de la République des bourgeois ; nousvoulonsune Républiqueànous, une République du peuple... Ne réponds rien, c'est inutile. Si le peuple se bat, je me battrai.
— Mais, malheureux ! tu te perds, tu perds tes amis eux-mêmes, en les encourageant par ta présence, en les menant à une prison certaine... Rappelle-toi ce que t'a dit M. Marlelly.
Pendant plus d'un quart d'heure, Marius insista ainsi auprès de son frère, qui l'écoutait à peine, le front sombre, les yeux ardents. Rrusquement, Philippe lui prit le bras et le força au silence. Des bruits secs de fusillade se faisaient entendre vers le bas de la rue Saint- Ferréol.
— Entends-tu? lui dit-il avec exaltation, on tire sur des hommes désarmés qui demandent justice! Et tu veux que j'assiste paisiblement à cela, tu veux que je sois un lâche !
Il fil quelques pas; puis, se retournant :
— Si je suis tué, reprit-il avec plus de douceur, tu veilleras sur Joseph... Adieu!
Marius courut le rejoindre.
— Je vais avec toi, lui dit-il tranquillement.
Les deux jeunes gens descendirent en toute hâte la rue Saint-Férréol. Arrivés à la rue Vacon, ils entendirent la fusillade à leur droite, ils gagnèrent rapidement la rue de Rome. Là, ils tombèrent en pleine bataille.
Mathéus, en se mêlant aux ouvriers, s'était mis à
crier vengeance plus fort que les autres. Il réunit ainsi autour de lui un groupe des plus exaltés. Ce groupe descendit la rue Saint-Ferréol en chantant la Marseillaise, et finit par s'arrêter un instant au coin de la rue Pizançon, pour écouter Mathéus qui réclamait le silence de la main.
— Mes amis, dit ce dernier, c'est bête de chanter, il faut agir... Si nous parcourons ainsi les rues, nous allons rencontrer des soldats qui nous tueront ou qui nous feront prisonniers.
Un cri de colère s'éleva du groupe.
— Vengeons nos frères, reprit Mathéus. Le sang demande du sang.
— Oui, oui! hurlèrent les ouvriers. Aux barricades \ aux barricades !
A ce moment, Mathéus, en regardant vers le haut de la rue, aperçut une compagnie de la garde nationale qui approchait pesamment.
— Voyez, frères, reprit-il, on envoie ces hommes pour nous massacrer... Nous nous défendrons jusqu'à la mort!
Le peuple était ivre, il montra le poing aux gardes nationaux, il chercha des pierres pour les lapider.
— Non, pas ici, nous ne pourrions tenir cinq minutes, dit Mathéus. Venez.
ues ouvriers le suivirent. Ils avaient besoin d'un chef, ils choisissaient cet homme qui parlait de massacre. Ils coururent jusqu'à la rue de Rome. Justement, trois grandes charrettes vides passaient en ce moment dans cette rue. L'espion sauta à la bride du premier cheval, et, malgré les cris du charretier, il ordonna à ses hommes de dételer. Puis, quand l'opération fut faite, il dit au roulier :
— Emmène tes chevaux... Le peuple a besoin des charrettes. 11 te paiera, s'il est vainqueur.
Se tournantensuite vers les ouvriers etleur montrant la rue de la Palud qui était en face d'eux, il ajouta :
— Vite, roulez ces voitures et renversez-les sur le
flanc, en travers de cette rue... Cherchez dans les boutiques voisines, voyez si vous ne trouvez rien pour renforcer la barricade.
En cinq minutes, la barricade fut élevée. Elle ne se composait que des trois charrettes et de quelques tonneaux vides découverts par les émeutiers dans une cave du voisinage. On ne pouvait songer sérieusement à s'y défendre. Mais les insurgés étaient fous d'irritation, ils ne pensaient seulement pas qu'ils n'avaient aucune arme, et qu'ils allaient être criblés de balles, sans pouvoir riposter.
Mathéus s'égayait silencieusement. Au fond, il n'était pas fâché de faire tuer quelques-uns de ses bons amis les ouvriers, qui l'ennuyaient profondément depuis quatre mois, avec leurs discours humanitaires. D'ailleurs, il fallait qu'il y eût un cadavre pour que la réussite de ses plans fût assurée. Aussi avait-il veillé lui-même à ce que la barricade fût pleine de trous par où les balles pussent pénétrer.
Un silence de mort régna bientôt. Les ouvriers, couchés à terre, attendaient. Tout à coup, ils entendirent dans la rue de Rome les pas lourds et mesurés d'une compagnie qui s'avançait. Alors seulement, ils songèrent qu'ils n'avaient pas darmes. Ils se mirent à arracher furieusement les cailloux qui pavaient la rue, des cailloux aplatis et aigus dont les coups devaient être terribles.
Les pas lourds et mesurés devenaient de plus en plus distincts. Enfin, la compagnie, que les ouvriers avaient déjà vue derrière eux, apparut au coin de la rue de Rome. Le capitaine Sauvaire, qui marchait au premier rang, s'arrêta, pris d'inquiétude devant la barricade. Au même instant, une grêle de pierres tomba sur les gardes nationaux. Il y eut des membres meurtris, et le shako du capitaine fut crevé par un gros caillou.
Devant cette attaque soudaine, la compagnie recula de quelques pas. Les pierres continuèrent à pleuvoir, une à une, tombant dans ce tas d'hommes avec des
bruits mous. Alors, un commissaire sortit des rangs et fit les sommations légales, au milieu d'un profond silence. Les insurgés, qui avaient épuisé leur provision de cailloux, s'étaient de nouveau couchés à terre, arrachant des pavés, se préparant à la lutte, sans même écouter les sommations.
Comme ils se relevaient, le commissaire se retira, les fusils s'abaissèrent, et une pluie de balles passa sur la barricade. Ils n'eurent que le temps de s'accroupir, de se cacher dans les enfoncements des portes, partout où ils trouvèrent un abri. Aucun d'eux ne fut blessé. Leur rage était telle qu'ils ne songèrent point à fuir; ils continuèrent à lancer des pierres, s'abritant le mieux possible. Les coups de feu, mal dirigés, passaient sur leurs tètes ou se perdaient au pied de la barricade.
Mathéus s'était prudemment mis à couvert derrière un gros tonneau. De là, il encourageait ses hommes, furieux de la maladresse des gardes nationaux, cherchant à pousser les ouvriers sous les balles.
Il murmurait entre ses dents :
— Tous verrez que pas un de ces misérables ne se fera tuer!
Il n'était pas exempt d'une certaine terreur. Il savait mieux que personne que la barricade serait prise, dès que les gardes nationaux le voudraient, et il redoutait de tomber entre leurs mains, ce qui aurait arrêté net les exploits qu'il méditait. Il voulait un cadavre, rien de plus : ensuite, il comptait fuir à toutes jambes. Le malheur était qu'aucun des insurgés ne paraissait disposé à >e faire tuer.
Pendant cinq grandes minutes, il resta derrière son tonneau, suant de peur et d'anxiété. La fusillade continuait, faisait voler des éclats de bois en criblant les charrettes de balles. Les ouvriers n'osaient plus sortir de leurs cachettes. Un d'entre eux se décida enfin à se risquer au milieu de la rue pour arracher une nouvelle provision de pierres. Il se coula derrière la barricade, profita des moindres abris.
Mathéusle suivaitavecdesyeuxardents.il sentait que cet homme allait être la victime qui lui était nécessaire.
— Voilà mon affaire, pensait-il. S'il passe devant cette brèche que j'ai eu soin de ménager, il est foudroyé.
Depuis un instant, il remarquait qu'unegrêle déballes pénétrait par là. Comme l'ouvrier s'était tranquillement mis à arracher des pavés, il l'appela avec des gestes énergiques. L'ouvrier, sans défiance, pensant que le chef avait une communication importante à lui faire, recommença à ramper doucement le long de la barricade. Un moment vint où il se trouva en face du trou. Huit ou dix balles lui entrèrent dans le corps et le jetèrent sanglant sur le pavé. Il se tordit atrocement, puis resta immobile, la face en terre.
Alors, Mathéus poussa un cri terrible, et tous les insurgés s'élancèrent au milieu de la rue, exaspérés, hurlant. Les gardes nationaux cessèrent leur feu, croyant que la barricade se rendait. L'espion profita de ce moment pour s'emparer du cadavre. Il appela à son aide, le chargea sur les épaules des ouvriers, et se mit à leur tête en criant vengeance.
— Aux armes! il faut que le peuple sache que la garde tire sur des hommes désarmés... Aux armes! aux armes! on assassine nos frères 1
Et, tout bas, il se disait :
— J'ai mon cadavre, le peuple se battra.
Le groupe qu'il conduisait se sauva par la rue de la Palud, et l'on entendit s'éloigner les clameurs de ces hommes qui portaient leur frère mort comme un drapeau d'horreur et de révolte.
Ce fut à cet instant que Marius et Philippe arrivèrent sur le lieu du combat. Ils trouvèrent la compagnie de la garde nationale stationnant au milieu de la rue de Rome, parmi les débris des trois charrettes. Elle paraissait fort embarrassée de sa victoire ; car elle avait cru avoir affaire à une centaine d'hommes au moins, et elle était restée toute confuse en voyant qu'elle avait mitraillé pendant près d'un quart d'heure une dizaine
de pauvres diables. Elle sentait Je ridicule horrible et sanglant de sa méprise.
Le capitaine Sauvaire était exaspéré. Au fond, ce qui l'irritait surtout, c'était la terrible blessure qu'avait reçue son shako, dès le commencement de l'action. IL se croyait atteint dans la dignité de son uniforme, L craignait que tout le prestige de son beau costume s'en allât par le trou qu'avait fait la pierre révolutionnaire d'un insurgé.
Marius, en le reconnaissant, s'approcha vivement d« lui pour avoir quelques détails sur l'affaire. Mais l'ancien maître portefaix ne lui laissa pas le temps de le questionner.
— Comprenez-vous, lui cria-t-il, des goujats qui nous attaquent à coups de pierres!... Ces imbéciles n'ont pas même des fusils... Tenez, voyez!
Et il lui présentait son shako, dont la plaque dorée était brisée.
— Une, balle n'aurait fait qu'un petit trou, reprit-il. Maintenant, me voilà forcé d'acheter un shako neuf. C'est très cher, ces machines-là.
— Pourriez-vous me dire...? demanda Marius. Mais Sauvaire ne lui permit pas d'achever sa phrase.
Il le prit à part, remit son shako défoncé sur ^a tête, et lui demanda :
— Parlez franchement... N'est-ce pas que cette coiffure trouée me dépare?... Ah! gredins de républicains! je leur ferai payer leur coup de pierre !
Marius profita de sa colère pour poser enfin une question.
— Mais que s'est-il passé?
— Eh! nous en avons tué un... C'est bien fait!... Ils étaient là, derrière ces charrettes, deux ou trois cents, mille peut-être. Nous en sommes venus à bout, après une heure de lutte acharnée. Vous voyez cette mare de sang dansla rue. Pour sûr, ildoity en avoir un de mort... Ça leur apprendra à lapider la garde nationale... L'ordre, voyez-vous, l'ordre, moi je ne connais que ça !
Marius allait le quitter, lorsqu'il le retint par un bouton de son paletot.
— En somme, reprit-il d'une voix qui faiblissait, je suis fâché de la mort de ce pauvre diable... Ce n'était peut-être pas lui qui m'avait jeté cette pierre... Oh! si j'étais certain que ce fût lui!... Tout à l'heure, quand j'ai vu du sang par terre, ça m'a fait un drôle d'effet. Après tout, l'ordre...
Le jeune homme le laissa pérorer et alla rejoindre son frère, qui l'attendait à quelques pas . Il était profondément attristé par ce qu'il venait d'apprendre. Ce sang répandu devait retomber sur la tête de ceux qui l'avaient versé.
— Eh bien? lui demanda Philippe.
Marius ne répondit pas sur-le-champ. Il ne pouvait cacher à son frère ce qui s'était passé, et il hésitait à le lui dire, s'attendant à un emportement terrible. Ils firent quelques pas en silence.
— Tu ne réponds pas, dit Philippe d'un air- sombre. Derrière ces charrettes, il y avait des cadavres, n'est-ce pas?
— Non, murmura Marius en se décidant à dire la vérité. Il y a eu seulement un ouvrier de tué...
— Eh! qu'importe le nombre! interrompit violemment le républicain. Maintenant, mon devoir est tracé... La lutte est inévitable. . . Tu ne me demanderas plus de rester tranquille chez nous. Ce serait delà lâcheté... J'ai trop hésité, je vais rejoindre ceux que j'ai juré de défendre, si jamais on les attaquait.
Les deux frères, tout en causant, étaient arrivés au cours Saint-Louis. Ils furent arrêtés par une foule immense. C'était là que l'émeute grondait.
OU MATBEUS ACHÈVE DE TOUT GATED
Les délégués, qui étaient parvenus à pénétrer jusqu'au commissaire du gouvernement, n'avaient pu obtenir de lui qu'une lettre dans laquelle il donnait satisfaction au désir des ouvriers de ne travailler que dix heures par jour. Mais cette lettre arrivait trop tard. Les délégués eurent beau la montrer aux groupes qu'ils rencontrèrent, le mot devengeance était dans toutes les bouches, le peuple déclarait que le sang demandait du sang.
D'ailleurs, comme il arrive d'ordinaire, les causes de lalutte qui se préparait échappaient au plus grand nombre. La majorité de la population ignorait le but de l'émeute ; il y avait de la rage et de la terreur dans l'air, et c'était tout. Tandis que le rappel battait funèbrement dans les rues, et que les gardes nationaux se rendaient en hâte à leur poste, chacun s'interrogeait, ne sachant quel était l'ennemi contre lequel on s'armait. Une compagnie, composée de portefaix, refusa de marcher, ayant entendu dire que cet ennemi était le peuple ; malgré les espérances qu'on avait peut-être conçues, ces ouvriers ne voulaient pas tirer sur des ouvriers.
Le peuple se révoltait, telle était la seule certitude qui courait dans la foule. Pourquoi se révoltait-il, que voulait-il ? Personne n'aurait pu répondre. Les ouvriers eux-mêmes n'obéissaient plus aux motifs qui les avaient amenés devant la Préfecture; ils se laissaient
uniquement emporter parla colère. La lutte était devenue personnelle, sans aucune arrière-pensée d'insurrection politique. Si quelques meneurs intéressés n'avaient pas poussé le peuple à la violence, il est à croire que tout se serait terminé par des cris et des menaces
La place Royale, que l'on nommait depuis février place de la Révolution, devint le centre du mouvement. Quelques compagnies républicaines avaient là leur place d'armes. Dès que la nouvelle du combat qui venait d'avoir lieu à la barricade de la rue de la Palud se fut répandue dans les groupes stationnant sur le Cours et sur la Cannebière, les ouvriers se dirigèrent en foule vers ces compagnies républicaines et leur demandèrent si elles allaient également marcher contre eux. Le rassemblement fut bientôt considérable : on y racontait avec des cris furieux les événements de la matinée, on y nommait les citoyens tués ou blessés par la troupe et la garde nationale. Ces récits excitaient les esprits, le tumulte allait grandissant. La foule, d'ailleurs, ne bougeait pas, se contentait de crier et de demander vengeance. 11 fallait une nouvelle secousse pour la jeter dans une révolte ouverte.
A ce moment, le général qui commandait la garde nationale tenta une démarche suprême. 11 vint, en pleine foule, tâcher d'apaiser les esprits par des paroles de conciliation.
Ce général n'était point populaire. On l'accusait, à tort ou à raison, d'être hostile àla République. Il s'était malheureusement entouré d'un état-major choisi dans les rangs de la réaction. Pour la foule, il n'était qu'un inconnu, et le peuple, aveuglé par la colère, le rendit responsable des événements déplorables qui se passaient. Personne n'avait remarqué son geste de désespoir, dans la rue Saint-Ferréol, lorsque, sans son ordre, les soldats avaient croisé la baïonnette. Dès qu'il parut, il fut entouré par des groupes exaspérés qui l'injurièrent et l'accusèrent de tous les malheurs de la matinée. Son attitude resta calme, il ne chercha pas à se défendre,
il s'appliqua uniquement à promettre au peuple toutes les satisfactions possibles, à le conjurer de ne point amener des malheurs plus grands. Mais il fallut que les compagnies républicaines vinssent à son secours. Il se retira, en prononçant d'une voix haute et ferme des paroles de paix. Le tumulte grandit encore après son départ.
Alors, un officier de police parut et fit sommation à la foule de se retirer. En même temps, les compagnies reçurent l'ordre d'aller se poster sur la Cannebière; une d'elles ferma'la rue dans toute sa largeur, une autre s'établit sur le trottoir de gauche. Mais ce mouvement ne réussit qu'à déplacer le centre du rassemblement. Le cours Saint-Louis et la Cannebière furent envahis. À chaque instant, les lignes des gardes nationaux étaient enfoncées, et des flots de peuple passaient. La foule s'écrasait, les clameurs devenaient plus violentes. La moindre circonstance devait déterminer une explosion.
Tout d'un coup, un grondement éclata sur le cours Saint-Louis. Le cortège qui portait l'ouvrier tué rue de la Palud, et à la tête duquel marchait Mathéus, venait de déboucher de la rue d'Aubagne. Mathéus avait déchiré ses vêtements pour faire croire à une lutte corps à corps, et il s'était mis au premier rang, hurlant, noir ce poussière, secouant avec furie sa perruque rousse. Quatre hommes le suivaient, portant le corps, dont les bras et les jambes pendaient avec des balancements abomi-. nables; la tête, renversée en arrière, montrait une horrible blessure, qui avait emporté la moitié d'une joue. Puis venait le petit groupe des défenseurs de la barricade, les yeux hors de la tête, rendus fous par la course enragée que Mathéus leur avait fait faire dans les rues de la ville. Et tous criaient : Vengeance ! vengeance I d'une voix enrouée, déchirée.
L'effet que ce cortège produisit fut foudroyant. Mathéus, se doutant que le Cours et la Cannebière seraient pleins de monde, s'était arrangé de façon à produire là le coup de théâtrp final C'était pour cela qu'il avait
promené le cortège dans les petites rues, avant de l'amener brutalement en pleine foule. Il voulait donner au rassemblement le temps de se former, il voulait surtout fatiguer ses hommes, les affoler, en faire des fous furieux qu'il jetterait ensuite aux quatre coins de la ville pour soulever toute la population.
Dès que le cortège fut sorti de la rue d'Aubagne, la foule s'écarta violemment devant lui, avec des cris d'épouvante et de colère. Il y eut une bousculade qui jeta les spectateurs contre les maisons. Et, dans la terreur, dans la rage qu'il soulevait, le convoi funèbre allait droit devant lui, trouant les groupes, traçant une large route qui se refermait ensuite au milieu d'un tumulte effroyable.
Arrivé en haut de la Gannebière, le cortège enfonça la ligne des gardes nationaux barrant la rue, et traversa le rassemblement qui occupait la chaussée, jusqu'à la place de la République. L'effet produit sur cette seconde foule fut encore plus terrible. Ces quelques hommes sanglants semblaient jeter sur leur passage des torches ardentes.
Alors, Mathéus laissa le cortège se perdre dans la vieille ville et remonta rapidement vers le cours Saint- Louis. En traversant ce cours, il avait aperçu dans un café, alors en réparation, des gardes nationaux qui s'étaient réfugiés là, pour ne pas être écharpés par la populace. Il revenait afin de mettre à exécution un projet que la vue de ces gardes nationaux lui avait inspiré. Sa seule inquiétude était de voir les ouvriers désarmés, car la lutte ne deviendrait sérieuse que du moment où le peuple aurait des fusils. Si quelques coups de feu n'étaient pas échangés sur-le-champ, la foule pouvait être domptée et muselée. Le manque d'armes retardait seul l'insurrection.
Dès qu'il fut de nouveau sur le cours Saint-Louis, il se mêla aux groupes encore frémissants de la vue du convoi funèbre, et il attira l'attention vers le café où se tenaient les gardes nationaux.
— Ce sont des carlistes, cria-t-il. A bas la garde nationale !
Ce cri trouva un écho retentissant dans la foule. Toutes les têtes se tournèrent vers le café, toutes les bouches se mirent à huer et à menacer ceux qui s'y étaient réfugiés.
— Je les reconnais, hurlait Mathéus, ils appartiennent à la compagnie qui a tiré surnous, rue de la Palud.
Cette assertion était fausse, mais elle ne pouvait être démentie dans un pareil moment. Les cris redoublèrent, les plus ardents commencèrent à ramasser des pierres et à les lancer.aux fenêtres où se montraient les gardes nationaux. Ceux-ci commirent l'imprudence de mettre le peuple en joue. Dès lors, la foule perdit la tête et se précipita vers le café. Mathéus se trouvait au premier rang des assaillants et criait :
— Il nous faut des fusils.... Désarmons-les!
Philippe et Marius étaient, depuis plus d'un quart d'heure, à l'entrée de la rue de Rome. Ne pouvant avancer, ils se contentaient d'écouter et de suivre la marche de l'émeute avec une émotion poignante. Ils avaient vu passer le sinistre cortège portant l'ouvrier tué.
— Regarde, s'était écrié simplement Philippe en serrant fortement le bras de son frère.
Et il était retombé dans un silence farouche. Puis, quand les gardes nationaux avaient mis le peuple en joue, il s'était élancé, sans prononcer une parole, se' ruant avec la populace à l'assaut du café.
Lui et Marius, qui l'avait suivi pas à pas, entrèrent dans le café presque en même temps que Mathéus. Les salles du haut se trouvèrent envahies en quelques secondes. Les gardes nationaux eurent la prudence de n'opposer aucune résistance sérieuse. Ils furent désarmés par les premiers qui entrèrent.
Philippe s'était emparé de deux fusils. Il en offrit un à son frère.
— Non, répondit celui-ci, je ne me bats pas avec des Français.
Philippe fit un mouvement d'impatience et revint rapidement sur le Cours, sans même regarder si Marius le suivait. Ce dernier l'accompagna pourtant, ne pouvant se résoudre à l'abandonner, espérant toujours le sauver de cette bagarre.
Sur le Cours et sur la Cannebière, l'agitation était à son comble. Les quelques insurgés qui étaient parvenus à se procurer des fusils en désarmant les gardes nationaux, vinrent en courant se mêler aux compagnies républicaines, massées sur la chaussée. Philippe s'arrêta devant l'hôtel des Empereurs, à quelques pas de Mathéus.
Ce fut ce moment que le général choisit pour faire une nouvelle tentative de conciliation. Il reparut au milieu de la foule, prêchant la concorde. Par une fatale méprise, le peuple continuait à voir en lui le seul coupable des meurtres du matin. Comme il passait devant l'hôtel des Empereurs, des hommes sautèrent à la bride de son cheval, un groupe se forma autour de lui, en l'insultant et en le menaçant. Quelques gardes nationaux essayèrent vainement de le dégager.
Pendant ce temps, Mathéus regardait si le fusil qu'il avait pris était chargé. Ses yeux luisaient, un rire silencieux tordait ses lèvres. 11 venait d'avoir encore une idée pour activer les choses. »
Il se Cacha derrière la foule, il ajusta le général qui se trouvait en face de lui. Le coup partit. Une clameur s'éleva. Le général essuya tranquillement de la main les quelques gouttes de sang que la balle lui avait tirées, en lui effleurant la joue.
Le coup de feu de Mathéus fut suivi de plusieurs autres, qui achevèrent de frapper la foule de panique. Les simples curieux se sauvèrent en désordre, terrifiés, s'attendant à être mitraillés dans leur fuite. Les insurgés s'éloignèrent en criant :
— Aux barricades! aux barricades !
On eût dit qu'un vent de colère balayait le rassemblement. Les lignes des gardes nationaux furent empor-
lées, et les compagnies se dispersèrent sous ie torrent qui les entraînait. En moins de deux minutes, la Cannebière et le Cours se trouvèrent vides.
Le général s'était retiré, pâle et triste. Mathéus avait disparu comme par enchantement. Philippe, indigné lui-même, s'était vainement élancé du côté où un filet de fumée annonçait la présence de l'assassin : il n'avait pu distinguer qu'une forme vague qui se courbait et qui fuyait.
Quand le carrefour fut vide et que le rappel battit dans le silence des rues épouvantées, Marius entraîna son frère du côté de la place aux Œufs. Là était caché leur bonheur. Gomme ils entraient dans la Grand'Rue, ils aperçurent des groupes d'ouvriers qui occupaient la place et qui élevaient des barricades. Marius retint un cri d'angoisse.
Il était environ midi.