Les mystères de New York William Cobb
Le froid était glacial, la neige était tombée sans relâche depuis une semaine, New- York semblait enseveli dans un linceul.
C’était un samedi. Onze heures venaient de sonner.
Sur les chaussées, couvertes d’un épais tapis étincelant de blancheur, les hautes maisons He Broadway jetaient, à la clarté de la lune, leur ombre nette et mate. Aux rebords des toits, aux colonnades des
clubs, aux frontons des hôtels, aux barrières des sous-sols, la neige s’attachait, s’amassant aux angles et dénaturant toutes formes.
Les lampadaires à gaz, avec leurs boîtes de poste, surchargées de grésil, laissaient tomber sur le sol une lumière jaunâtre qui faisait tache sur le givre brillant...
Les rues étaient désertes : de ci^de là, un policeman rasait les murs, fantôme à la casquette plate, à la tunique relevée sur les genoux, le bâton au côté, dans sa gaine de cuir.
Quittant Broadway, dépassant l’hôtel çle ville [City Hall), traversant Pearl Street, engageons-nous dans le dédale de rues étroites et sombres qui rayonnent autour de ce centre sinistre qui a nom : les Tombes.
Les Tombes, appellation caractéristique, que l’on retrouve à Boston et dans plusieurs villes de l’Union. C’est la prison de New-York. Le monument est lourd, sépulcral ; il affecte les formes égyptiennes, et, bâti de granit, il a l’aplomb d’une masse pesant de toute sa lourdeur sur les vices ou les crimes qu’il a mission de contenir.
De ce point, au parc Saint-John et à l’IIudson, vers l’Ouest, et vers l’Est jusqu’à la rivière, que traversent les ferry boats (1) de Brooklyn, de Williamsburg et de Long Island, s’étend la ville mystérieuse dans laquelle se cachent les réprouvés, les vicieux, les misérables et les haineux, lés coupables d’hier, et les tentés de demain, grouillant autour de la prison, sentinelle muette qui veille sur eux.
Tandis que, sous le froid qui l’engourdit, la ville riche se tait et s’endort, la cité pauvre veille encore.
(t) Bateaux à vapeur qui transportent d’uae rive it l'autre les passagers, les chevaux et les voitures
Ses vices se voient. Cette population encombre les . tavernes, assiège les bars, les comptoirs. C’est demain dimanche, et la loi d’excise interdit pour de* main toute vente de spiritueux. Il faut donc s'approvisionner le soir avant minuit.
Dans Baxter Street, le cabaret de 1 ’Olcl Flag (le Vieux Drapeau) est littéralement envahi.
C’est une incessante procession devant la bande étroite, garnie de zinc, sur laquelle pleuvent les papiers de toutes formes et tfe toutes couleurs qui remplacent la monnaie de métal.
— Allez au diable ! s’écrie la grosse Net, robuste fille d’Erin, qui peut à peine suffire aux demandes et s’épuise à remplir les pots d’étain bossblés qu’on lui passe sans trêve.
— Oh ! oh ! s’exclame un client attablé dans un coin, voilà que Net se fâche ! Il est temps que rrÿnuit sonne.
Cependant la foule des clients s’éclaircit peu à peu. Quelques-uns n’ont pas la patience d’attendre les douceurs du home pour savourer le breuvage défendu... Ils ont puisé à pleines lèvres au pot d’étain, et ils se sont accotés, déjà hébétés, contre' la muraille... Net comprend qu’il faudra faire acte d’énergie.
Mais voici du renfort.
Une voix rauque, forte malgré un enrouement chronique, retentit sur le seuil. On dirait le grattement d’une scie à dents de bois sur une barre de fer.
— Allez-vous déguerpir, damnés chiens! crie la voix. Croyez-vous par hasard que je vais me... moquer de la loi pour vous faire plaisir? Allons, haut! et plus vite que ça!
L’homme, grand, aux épaules larges et solides, joint l’action à la parole. Il empoigne celui-ci par le bras, cet autre par l’épaule. Ils titubent : peut-être
le whiskey produit-il son effet, peut-être l’ébranlement est-il trop violent. Lui n’en tient compte, pousse et jette dehors... Au moment où minuit sonne, le dernier récalcitrant tombe, les bras en avant, dans la neige, où se moulent ses genoux et scs coudes.
La porte, de l’Old-Flag se ferme, les volets se replient, les barres de fer sont fixées à boulons.
Le jour du Seigneur a commencé.
Trois individus sont restés dans la taverne. Ils sont immobiles, à demi accoudés, à demi couchés sur la table.
Le maître du lieu, Doggy, propriétaire de l’Old- Flag, donne dans la porte un dernier coup d’épaule, s’assurant ainsi qu’elle est bien fermée, puis il s’approche des (rois camarades...
— lié! vieux! C’est pour dormir qu’on reste ici?
Et, sur l’épaule des ivrognes, il assène à chacun
un formidable coup de plate main.
Des trois, l’un, sous la secousse, roule cfu banc, et s’affaisse à terre comme une masse inerte.
— Damnation! hurle Trij>, numéro deux de cette gracieuse tripité.
Il se retourne, grinçant des dents comme un chien qui veut mordre. Mais son visage se déride soudain, il a reconnu un ami.
— Bonsoir, Mop! crie Doggy, réveillant l’autre dormeur.
Puis, s’apercevant qu’il en manque un à l’appel :
— Eh bien ! où est donc Bam ?
— Pa bleu! là, dans le coin, pelotonné comme une poule dans les cendres chaudes...
— Oh! fait Trip avec un geste de découragement, brave garçon... mais d’un faible !...
On laisse Bam à son coin et la conversation s’engage. --
Mop, dont le nom ou plutôt le surnom signifie torchon, est un être graisseux, huileux, avec de grosses Jèvres, de gros yeux, de grosses bajoues, le tout enflé, gonflé, boursouflé...
Trip, autrement dit Croc-en-Jambe, est verdâtre, usé, émacié, avec des yeux clignotants et bordés de rouge.
Quant à celui qu’on a nommé Bam (flouerie), rien à dire de son physique, invisible qu’il est dans l’ombre crasse qui l’enveloppe.
Un pot de whiskey est sur la table. La causerie est intime, franche surtout. Mop a fait merveille aujourd’hui en dévalisant un gentleman qui revenait en traîneau de quelque club... *
— Trop hardi ! prononce Doggy ; on a sitôt gagné un collier de chanvre ( 1 ) aux frais du gouvernement. . .
— Baste ! fait Mop en sortant de sa poche un portefeuille, le muet (2) ne parlera pas...
— Montre un peu, dit Trip en avançant la main.
— Oh! il y a des documents (3).
— Passe-moi cela, fait Doggy, qui a les allures d’un chef autoritaire et obéi...
Mais au moment où, ayant tiré du portefeuille quelques papiers, il se dispose à les examiner, un coup sec, quoique faible, retentit contre la porte de l’Old-Flag.
■ — Ilein! font les trois bandits en tressaillant.
— Chut! murmure Doggy.
Il éteint la lampe et prête l’oreille.
Nouveau coup. Cette fois on reconnaît le choc d’une canne ou d’une cravache.
Doggy s’écrie d’une voix dure
— Qu’est-ce qu’il y a? Passez votre chemin.
(1) L’Américain dit manilla collar.
(5) Argot; Muet, dummy , un portefeuille. ,
(3) Argot; billet* de banque.
— Ouvrez, ouvrez tout de suite, répond une voix féminine, jeune et fraîche.
— Çà, dit Trip, ouvrons l’œil... c’est peut-être un tour de la police...
— Attendez, je vais voir ça...
Doggy, homme de précaution, a de longue date pensé à tout. Grimpant sur son comptoir, il ouvre un judas dissimulé dans la devanture et regarde.
La voixrépète, cette fois avec une colère impatiente:
— Mais ouvrez donc... Vite... vite...
— Eh bien? demandent Trip et Mop.
— Une femme, répond Doggy.
— Seule ?
— Seule. Elle est venue en traîneau... Ça m’a l’air huppé... Baste ! j’ouvre...
C’est véritablement une étrange apparition dans ce bouge noir et sale.
' Dans le cadre de la porte, se détachant comme une ombre sur la neige qui fait fond au tableau, une jeune fille parait... Grande, aux cheveux châtains tombant à profusion sur un collet de fourrure. Doggy, la lampe à la main, recule malgré lui devant ce visage d’une adorable fraîcheur, éclairé par de grands yeux bleus... Un spencer de velours serre la taille de la jeune fille, dont la main gantée relève les plis d’une longue jupe d’amazone.
— Enfin ! dit-elle d’un ton sec. Il est heureux que vous vous soyez décidés.
Puis, pénétrant dans la taverne :
— Bonne nuit,, gentlemen.
Trip et Mop s’étaient levés.
La jeune fille regarda autour d’elle, et, malgré son assurance, une expression de dégoût crispa sa lèvre. Mais cette impression fut rapide. Et elle sourit de son plus gfacieux sourire.
— Je vous demande pardon , gentlemen ; repritelle d’une voix douce et ferme à la fois, de vous déranger à une heure aussi avancée et surtout au milieu d’aussi graves occupations...
Trip fit un geste dp protestation chevaleresque, geste imité par Mop et accentué par Doggy.
— Mais, continua-t-elle, mon excuse est dans l’importance du sujet qui m’amène...
— Tout à votre service, miss, s’empressa de dire Doggy de cette voix éraillée que nous lui connaissons. ‘ — Merci. Du reste, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je cherche un... gentleman... d’un nom assez étrange, et qui, par un singulier hasard, m’échappe juste en ce moment... „
En effet la jeune fille paraissait demander à sa mémoire un souvenir rebelle.
— Un gentleman ? fit Doggy en regardant involontairement autour de lui. Êtes-vous bien sure?...
— Le gentleman porte un nom bizarre... d’une seule syllabe. . .
— Trip peut-être? s’écria l’intéressant bipède ainsi dénommé.
— Ce n’est pas cela. ..
— Mop alors ! dit l’autre, faisant un pas en avant.
— Non plus...
— Alors, hasarda Doggy, c’est peut-être Bam...
— Bam! Bam! oui., vous avez raison... voilà le nom.
Ce surnom argotique semblait souiller ces lèvres d’enfant.
Il y eut un désappointement jaloux chez les deux monosyllabiques. On demandait Bam. Pourquoi Bam plutôt que Trip ou Mop ?
— C’est bien Bam que vous cherchez ? insinua Doggy. qui approcha la lampe de son propre visage, pour faire en sa faveur une’dernière tentative.
— J’ai dit 13ara ! articula nettement l’inconnue.
Il y eut trois soupirs mal contenus. • - •
D’un geste plein de résignation , Trip , Mop et Doggy indiquèrent le dessous de la table, sans prononcer un seul mot.
— Eh bien ? demanda la jeune fille.
— Là-dessous, dit laconiquement Doggy.
Et il abaissa la lampe, dont la lueur éclaira un paquet de haillons sous lequel on eût difficilement deviné un homme.
— Que fait-il sous cette table ?
Doggy hésita.
— Il avait une brique trop lourde dans son chapeau... elle l’a entraîné...
— Je ne comprends pas...
— Mille pardons! reprit Mop, prenant en pitié cette ignorance du slanq ou langue verte du pays... il est soûl comme un Kentuckien.
L’Américaine était pâle.
— Ah ! il est ivre ! murmura-t-élle, ivre! ivre !
• Et elle répétait ce mot avec une sorte de terreur.
Trip prit par les épaules l’homme qui gisait comme une brute sur le plancher graisseux, et le tira en avant. Puis, lui passant les mains sous les aisselles :
— Allons! vieux diable! un peu de nerf... on a à le parler!
La lueur de la lampe donnait en plein sur le visage du misérable, dont la tête so balançait stupidement. Le visage était bleui ; les paupières, violacées, recouvraient à demi les yeux ternes; la lèvre .pendait, souillée d’une écume blanchâtre. De sa poitrine sortait un ronronnement sourd,
— Eh bien, vous voyez, dit Doggy, il n’y a rien à en tirer...
La pauvre fille s’était penchée sur l’ivrogne. Elle
le regardait fixement, comme si elle eût voulu interroger ces traits convulsés par la débauche.
Puis, se redressant :
— Messieurs, dit-elle aux trois hommes, qui la regardaient avec une surprise toujours croissante, voulez-vous me rendre le service de porter cet homme dans mon traîneau... -
— Hein? vous dites ?... demanda Trip ébahi...
— Mais, s’écria Doggy, vous ne pouvez pas l’emmener dans cet état-là !...
— Une dernière fois, dit la jeune fille, je vous avertis que je n’ai ni le temps ni Iavolonté d’attendre.
Doggy s’enhardit le premier.
— Nous affirmez-vous, du moins, que notre excellent ami — car c’est un frère pour nous, un vrai frère — ne court aucun danger?...
— Finissons. Rien pour rien. Voilà qui lèvera vos scrupules...
Et l’inconnue jeta sur le comptoir de zinc une bourse dont le contenu métallique tinta comme un irrésistible argument.
Sans plus d’hésitation, les trois hommes, s’emparant de Bam, toujours immobile, qui par la tête, qui par les bras et les jambes, le soulevèrent...
La jeune fille sortit et reprit sa place dans le traîneau.
— Merci ! dit-elle.
Puis, sans attendre plus longtemps, elle excita d’un claquement de lèvres l’alezan, qui, s’élançant sur la neige, emporta le traîneau à toute vitesse.