‹ Les mystères de ParisChapitre 27 sur 84 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

RODOLPHE, FLEUR DE MARIE, Mme PIPELET.

RODOLPHE, revcnanl.

Mon honnête enfant, je vous retrouve ici? FLEUll DE MARIE, avec uii petit cri de joie. Vous revenez! monsieur.

mine PIPELET.

. Tiens I... vous ùles en pays de connaissance, mou locataire?... tant mieux; j'aurais voulu vous faire société, mais il faut que je mette un peu d'ordre dans le magasin de mon mari. A votre aise. , (Elle rentre.)

RODOLPHE , à Mm« Pipelet.

C'est bien... Vous m'avez reconnu , Fleur de Marie?

FLEUR DE MARIE

II y a long-temps que je vous connais, moi.

RODOLPHE

Yous vous trompez, je n'habite pas Paris.

FLEUR DE MARIE

"^ ,ous n'y êtes jamais venu ?

RODOLPHE

Il y a quatre ou cinq ans, j'y ai passé quelques jours...

FLEUR DE MARIE

Je le savais bien. Hier, sous votre blouse, je ne vous ai pas reconnu, mais aujourd'hui...

RODOLPHE

Dites-moi, ma chère enfant... qui donc êlcsvous?,., et où m'avcz-vous rencontré?

FLEUR DE MARIE

Qui je suis ?... Une pauvre enfant ramassée dans la rue, à l'âge de trois ou quatre ans, par une femme qui aurait aussi bien fait de m'y laisser mourir.

RODOLPHE

Mais cette femme avait encore bon cœur, puisqu'elle vous a recueillie.

FLEUR DE MARIE

C'est ce que je me disais souvent, pour m'encouragor à ne pas trop la détester, les jours où elle me battait plus fort qu'à l'ordinaire.

RODOLPHE,

Battre une enfant si jeune!.,, et pourquoi?

FLEUR DE MARIE

Quand je ne rapportais pas dix sous d'aumô ne... Un soir... il faisait très froid, et j'étais restée bien long-temps serrée contre un arbre des Champs-Elysées, pour tâcher de me réchauffer.... Il était déjà lard et je n'avais reçu que trois sous... Ce soir-là, je n'avais pas de courage du tout, et je pleurais de la peur de ce qui m'attendait... je vois venir un monsieur, cl tout en lui demandant un sou, je me mets à sangloter... II me regarde... inc regarde encore, comme si je lui avcis fait beaucoup de peine, se détourne, cl me donne cent sous., pendant deux jours, je n'ai pas été battue... ce monsieur, c'était vous.

RODOLPHE

Moi, mon enfant?.,. II y a cinq ans, oui... c'est possible.

FLEUR DE MARIE

Oh! vous êtes passé plusieurs fois, je vous guettais, et je vous suivais jusqu'au bout pour vous voir... mais sans vous rien demander... La première fois, vous m'aviez tant donné !

RODOLPHE

Pauvre petite! El qu'ctes-vous devenue en grandissant.

FLEUR DE MARIE

Au bout de quelques années, la Chouette s'est associée à un honmic qu'on appelle le Maîlred'École, et qui joue de l'orgue ; il ma emmenée avec lui (kuis les rues, dans les cours des maisons, et m'a fait chanter.

RODOLPHE

Avez-vous été plus heureuse?

FLEUR DE MARIE

Ils ont souvent été deux pour me mollraitcr

RODOLPHE

Quoi? toujours...

FLEUR DE MARIE

Ah! j'ai eu des jours de repos quelquefois... Quand ils ont amassé de l'argent, sans doute, ils ne travaillent pas, et me laissent à la maison en me défcndaiit de sortir.

RODOLPHE

Mais seule, toujours seule!

FLEUR DE MARIE

Non, plus seule maintenant.

Quelqu'un que vous aimez?

FLEUR DE MARIE

Il y a quatre jours, le Maitre-d'Ecolc et la Chouette étaient partis dûs le malin ; en nettoyant la chambre, j'ai trouve dans un coin, par terre .. ]^îais je n'ose vous dire, c'est un enfantillage.

RODOLPHE

Dites toujours.

FLEUR DE MARIE

Un morceau d'ivoire avec un portrait de femme, d'une jeune femme, si belle, si richement

LES MVsTKRnS DE PARTS,

mise que d'abord je l'ai soulcmciit admirée, cl d'une figure si douce, que peu à peu je me suis faniiliansfc, et en causant, je lui ai demandé si elle voulai' être mon amie... Son sourire... clic sourit en vous regardant, son souiire a dit oui, et depuis ce jour-là, quand je suis contente, je la mets devant moi pour quelle m'entende clianter; quand je pleure, je la regarde, et si je pleure trop fort, je l'embrasse.

Charmante nature! si aimante et si peu aimée.' Ce portrait qui vous a fait tant de bien, je l'aime déjà.

ILEl R DE MARIE.

El si vous le connaissiez !

noDOLPHE.

Voyons -le?

FLEUR DE MARIE

Promettez -moi de le trouver joli...

RODOLPHE

Je vous le promets... (Regardant le portrait.) Que vois-jc! Clémence! Clémence d'Harville!

FLEUR DE MARIE

Vous la connaissez !

RODOLPHE

Et ce portrait, vous l'avez trouvé?

FLEUR DE MARIE

Mon Dieu, vous avez l'air fàdié... Je vous l'ai «lit, jeté dans un coin .. comme une chose inutile et dont on ne veut rien faire ; j'ai peut-être mal fait de le prendre, mais il aurait été perdu. RODOLPHE, rédécliissant, à part.

Ce portrait volé entre ses mains! Ah! il faut que j'éclaircissc! (Haut.) Mon enfant, où demeurez-vous ?

FLEUR DE MAUir.

Dans la maison prés de laquelle vous m'avez vue hier soir... Vous vous en allez?

KODOLPUl^

Fleur de Marie, tout ce que vous m'avez dit m'a ému, m'a rappelé des souvenirs... Ce qui sera en mon pouvoir pour changer voire sort , je k ferai...

FLEUR DE MARIE

Et mon i»ortrail?

RODOLPHE

Confiez-le-moi, et courage, mon enfant,., ayez oi en votre bon ange.

FLEUR DE MARIE

Est-ce que vous viendrez encore aux ChampS' ^lysées?

RODOLPHE

Vous n'aurez plus besoin d'aller m'atlendrc, (Il sort précipitainnicnt.) FLEUR DE MARIE, un liidincnt Mille.

Ah : je ne demande pas mieux que de croire .'< ces heureuses paroles; si le bon Dieu les a entendues et veut les réaliser, dés aujourd'hui il me retirera des mains à qui je suis livrée.

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