UN AMI CLAIRVOYANT
C'était là le triomphe de la lettre anoruyme. Rien n'y manquait : style patelin, heureux choix de mots, manifestation do sympathie, signature affectueuse ; quelque chose comme un reptile qui ondule, se glisse, prend son temps et s'élance.
Tout en souriant de mépris, Philippe examina l'écriture de cette dénonciation; elle était ferme, lourde, prétentieuse.
11 en conclut que ce devait être l'œuvre salariée de quelque écrivain public.
Néanmoins, et bien qu'il se fût promis de n'accorder à cette injure qu'un légitime oubli, ce ne fut pas sans un mouvement de contrariété qu'il entendit le lendemain Amélie dire au laquais :
— Prévenez le cocher pour huit heures ; j'irai ce soir chez Mme cle Pressigny.
La lettre anonyme était donc bien instruite.
Résolu à étouffer au fond de son cœur tout germe de honteux soupçon, Philippe, le soir venu, annonça qu'il irait à l'Opéra.
Ayant dit, il se leva et posa ses lèvres sur le front d'Amélie, ce qui est, pour tout mari bien élevé, la meilleure façon do prendre congé de sa femme.
L'empressement qu'elle apporta à recevoir ce baiser causa à Philippe un trouble et un malaise qu'il ne put cacher.
— Qu'avez-vous, mon ami ? lui demanda-t-elle.
— Une oppression subite... oh! rien qui doive vous inquiéter.
— De quel air vous me dites cela, Philippe ? Il s'était assis.
Elle s'assit auprès de lui.
•^ Voulez-vous que je sonne ? reprit-elle.
— Non.
— Vous avez pâli, cependant ; il faut envoyer chercher le docteur.
— Ce n'est pas la peine, Amélie.
— Voyons, qu'éprouvez-vous ?
<*- Plus rien.
— Plus rien ? répéta-t-elle d'im ton incrédule.
— Je vous l'assure, dit-il en la regardant avec un sourire où la méfiance s'effaçait peu à peu.
— En effet, vous êtes moins pâle.
Elle se remit à se ganter.
Une préoccupation visible remplaça ses affectueuses démonstrations.
On eût dit qu'elle s'impatientait contre la pendule, trop lente à son gré. Du bout de son brodequin, elle agaçait les gros chenets reluisants de la cheminée, ou bien elle revenait se poser devant les glaces de l'appartement pour retoucher quelque détail de sa toilette, semblable à un peintre que ne satisfait jamais ajjsolument son ouvrage.
Enfin, le valet de pied entra en disant :
— La voiture de madame.
Un geste de satisfaction échappa à Améhe.
— Vous ne souffrez plus, Philippe ? dit-elle en se retournant vers son mari.
— C'est passé.
— Vous m'avez alarmée un instant.
— Rassurez- vous, je vais mieux.
— Mieux seulement?
-— Bien.
— C'est que si vous étiez sérieusement indisposé, je ne voudrais pas vous laisser seul, ajouta-t-elle en donnant de l'espace à sa robe.
— Ne craignez rien.
— Alors, je puis aller chez notre tante ?
— Avez-vous besoin de ma permission ?
Sur le seuil de l'appartement, Amélie se retourna encore une fuis et lui envoya un adieu.
— Je suis un fou, et ma femme est un ange ! dit Philippe lorsqu'il se vit seul. Jaloux, moi, après quelques jours de mariage! je ne mérite pas mon bonheur.
Il courut à l'Opéra, riant sincèrement de ses premières inquiétudes conjugales.
Le lendemain, un second billet anonyme saluait son réveil.
— Un sage le déchirerait sans le lire, pensa-t-ii.
Et il demeura quelque temps indécis, le pouce sur le cachet. Les réflexions se succédèrent.
— Pourquoi un sage le déchirerait-il? Afin de ne pas voir sa confiance ébranlée. Ce sage ne serait guère courageux, en tous cas. Ne pas lire ce biilet, c'est supposer que quelque chose peut ébranler ma confiance. Lisons.
Voici ce qu'il y avait dans cette lolîre :
« îïon zèle aura raison de votre indifférence. Puisqu'il vous a paru inutile ou impossible de retenir Mme Beyle hier soir, demandez-lui au moins où elle est allée.
î UN AMI ACHARNÉ. »
— Passe pour cela, se dit Philippe ; je puis faire cette concession à mon ami.
Il réserva cet entretien pour le déjeuner. Au déjeuner, paraissant s'aviser d'un oubli de politesse, il posa la question en ces termes :
— Donnez-moi donc des nouvelles de votre tante, Amélie.
— Un reste de névralgie, mais peu de chose.
— Vous l'avez vue hier ?
Amélie leva les yeux sur Philippe avec étonnement. Il reprit :
— Je veux dire : Vous êtes i .Ico chez elle?
— Vous le savez bien.
— C'est vrai.
H se tut; mais le souvenir de la lettre anonyme le poursuivait encore.
— Mon ami se moque de moi, pensa-t-il ; j'ai fait la demande qu'il m'indique ; la réponse est très-rassurante. Il me rend ridicule.
Néanmoins, après un silence de quelques minutes, Philippe ajouta :
— Recevait-elle hier ?
-Qui?
— M'"e de Pressigny.
— Mais non, puisqu'liier c'était mercredi. Elle ne reçoit que les vendredis; il est impossible que vous l'ayez oublié.
— Ah ! c'est juste.
— Quelle singulière conversation vous avez ce matin, Philippe !
— Excusez-moi : je suis un peu distrait.
— Je m'en aperçois.
— Croiriez-vous qu'hier soir, à l'Opéra, j'ai eu jusqu'au dernier moment une vague espérance.
— C'était?...
— C'était que vous viendriez avec la marquise.
— Oh! nous étions trop occupées, s'écria étourdiment Amélie.
Philippe l'observait.
Elle rougit et perdit contenance.
— Il est peut-être indiscret à moi de m'enquérir de ces occupations? dit-il.
— Pourquoi donc? balbutia Améhe.
— Mais... je ne sais.
— Ma tanle n'a pas de secrets.
— Et vous ? dit Philippe.
— Moi non plus, répondit-elle en cherchant à sourire ; quels secrets voulez-vous que j'aie? Est-ce que vous allez recommencer votre conversation à butons rompus, comme tout à l'heure.
— Ainsi, vous et votre tante, vous avez été fort occupées hier soir ?
— A des œuvres de bienfaisance, oui.
— C'est pour le mieux.
— Vous paraissez ignorer, dit Amélie, que nous appartenons toutes les deux à plusieurs sociétés de charité, à l'œuvre de Saint-François de Paule, aux Jeunes-Orphelines, aux Jeunes- Aveugles...
— Je sais cela. !
— Vous même, Philippe, vous êtes inscrit parmi les fonda- | leurs des Crèches. j
— Bah !
— Oui, mon ami. |
— Vous avez bien fait, je vous en remercie, dit-il en pre- \ nant la main de sa femme ; m.ais... revenons un peu, si du | moins vous le voulez bien, à vos occupations d'hier. ^
— Volontiers.
— Comment s'est exercée votre bienfaisance ?
— Mais comme elle s'exerce d'habitude.
— Au dehors, n'est-ce pas ?
— Oui, au dehors.
— Oh ! la lettre! la lettre! pensa Phihppe. f Et il continua de l'accent le plus ordinaire : !
— Alors, vous êtes sorties? i
— Sans doute.
— Ensemble?
— Ensemble.
— Je le savais, dit Philippe avec un sourire poUtique.
— Par qui? demanda Amélie plus étonnée qu'inquiète.
— On vous a vue.
Amélie avait eu le temps de se remettre. Elle arrêta à son tour ses yeux sur Philippe et leur donna
une expression narquoise.
— Savez-vous, lui dit-elle, comment se nomme, de son vrai nom, ce que vous venez de me faire subir ?
— Eh bien?
— Un interrogatoire.
— Améhe ! protesta Phihppe.
— Un véritable interrogatoire.
— Vous donnez à de simples questions un sens trop déterminé.
— Phihppe, parlons franchement.
— Je ne demande pas mieux ; commencez, dit-il.
— Avouez que vous êtes devenu curieux.
— Non, mais je peux le devenir. •
— Comment cela ?
— Cela dépend de vous, Amélie.
— De moi ?
— Vous n'avez qu'à me cacher une seule de vos démarches.
— Ah ! dit la jeune femme, qui devint pensive.
— Est-ce que cela vous fait réfléchir ?
— Oui.
— Si j'en juge par votre physionomie, vos réflexions sont d'un ordre bien mélancolique.
— En cfl'ct; je pensais, pour la première fois, à votre autorité, aux droits que vous donne sur moi le mariage.
— Amélie, vous raillez, j'nnagine.
— Un prévenu raiUe-t-il devant le juge d'instruction?
— Ah! voilà une méchante parole. Quoi! ma sollicitude deviendrait à vos yeux de la défiance, ma tendresse une inquisition ! Vous n'y songez pas, Amélie. Depuis quand deux époux se sont-ils interdit les confidences?
— Depuis que ces confidences ne pouvaient servir à l'un d'eux que pour contrôler d'absurdes renseignements.
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'il est étrange à vous, Phihppe, de m'interroger sur des clioses que vous savez déjà. Quant à celles que vous ignorez, les personnes qui m'ont rencontrée vous les apprendront peutêtre, ^lais ne comptez pas sur moi pour cela.
Quelque chose de l'air et de l'autorité de M^^e d'Ingrandc avait passé dans ces paroles.
Philippe le remarqua et il devint sombre.
— Ainsi, dit-il, dès aujourd'hui vous établissez la possibilité d'un mystère entre nous deux?
— Jamais je ne vous ferai un mystère de ce qui ne concernera que moi.
— Vous avez des formules qui sentent tout à fait la diplomatie, chère amie. Piédigcons notre traité en termes meilleurs. Que me direz-vous et que ne me direz-vous pas?
— Mon devoir est de tout vous dire, Philippe; mais est-il de votre dignité de tout demander?
Cette dernière réponse appartenait à un genre clé phrases dont il avait appris à se méfier plus que de toutes autres.
11 se tut.
11 ne voulut pas prolonger plus longtemps une lutte dont l'issue paraissait incertaine. Peut-être même regretta-t-il de l'avoir poussée trop avant. Quelle base avaient ses soupçons, en effet? De quelles preuves étayer une accusation quelconque ?
Néanmoins, la lettre anonyme avait porté coup.
L'embarras d'Amélie, sa rougeur soudaine, ses réponses ambiguës, tout cela devait rester dans l'esprit de Philippe Beyle.
Marianua avait réussi à empoisonner son bonheur.
CIIAPITUE X ILo boulevard des luvalldcG.
La nuit avait la noirceur des tragédies de Crébillon le père.
Neuf heures venaient de sonner à toutes les horloges de Paris, lorsqu'un coupé déboucha sur le boulevard des Invalides.
Ce coupé était suivi, à une distance calculée, par un cabriolet de régie.
Les passants commençaient à se faire fort rares dans ce quartier où, à moins de circonstances extraordinaires, ils sont fort peu nombreux en plein midi.
Périgueux et Lodève sont moins éloignés de Paris que le boulevard des Invalides, magnifique ceinture du faubourg Saint-Germain, large comme une grande route, et qui garde le caractère solennel du temps passé.
Ce boulevard, effroi des cochers de citadine, commence non pas au bord de la Seine, mais un peu plus loin, à l'extrémité des constructions singuhères et arbitraires de feu M. Hope, c'est-à-dire h l'angle de la rue de Grenehe. Il se développe sur une double allée d'arbres énormes, bordée de
vastes trottoirs, et ne s'arrête qu'à la barrière du Maine, pour prendre le nom de boulevard Mont-Parnasse et monter vers les régions paisibles de 1" Observatoire. En son chemin, il longe successivement un assez grand nombre d'établissements religieux, qui contribuent à lui donner cet aspect exceptionnel et grandiose, entretenu par le souvenir de Louis XIV. C'est d'abord, à gauche, l'archevêché, silencieux et confortable palais; ensuite, le couvent du Sacré-Cœur, qui occupe un emplacement immense, protégé par un mur au-dessus duquel on voit se balancer les branches d'un parc vraiment royal; la religion, la science et la poésie bercent sous ces charmilles les gracieuses titulaires des plus belles dots de France. Puis, voici l'asile plus modeste des Frères de la Doctrine chrétienne, dont il n'est pas rare de rencontrer les noires phalanges se dirigeant, lentes et recueilhes, vers les campagnes d'Issy.
A la hauteur de la rue de Sèvres, on passe devant l'institution des Jeunes-Aveugles, renommée aux alentours par l'effervescence de ses essais musicaux. Plus loin est la maison dite des Oiseaux, qui tient le milieu entre le couvent et le pensionnat, entre la rehgion et le monde, et qui est à peu près au Sacré-Cœur ce que la finance est à la noblesse.
Si l'on parcourt le boulevard des Invalides le dimanche, h l'heure des offices, on est sûr d'entendre pendant une demiheure un concert de voix pieuses et argentines. Les sons de l'orgue s'élèvent au-dessus des jardins; des notes de plainchant traversent les airs et viennent expirer sur la chaussée.
Le côté droit du boulevard est la partie déserte ; les murailles de l'hôtel des Invalides, de nombreux chantiers de bois; çii et là un pavillon couvert d'ardoises, ou bien une petite maison composée d'un rez-de-cbaussée et d'une mansarde, repaire abandonné de quelque fermier général hbertiu ; nous ne croyons pas qu'on puisse y voir autre chose.
Les mœurs de ce faubourg sont inconnues principalement de ceux qui l'habitent ; ce sont pour la plupart des employés de ministères, des rentiers modestes, gens peu observateurs de leur nature, n'estimant la promenade qu'au point de vue de l'hygiène, et ne craignant rien'tant que de se trouver attardés sur la voie publique. Aussi, si la vie de famille ou plutôt l'ajuour du
chez soi, est pratiqué quelque part à Paris, c'est surtout dans ces zones lointaines, où la porte de chaque logis se ferme régulièrement des le crépuscule pour ne se rouvrir qu'à l'aurore. Là se voit encore, dans toute sa pureté, la race du Parisien économe, qui achète ses denrées hors barrière, et se loge à la hauteur d'un bec de gaz afin d'éclairer gratuitement ses lares. Les existences mystérieuses, celles que de grandes déc( ptions ont atteintes ou que de grandes fautes ont flétries, semblent aussi se réfugier de préférence sur ce boulevard austère. On pourrait y découvrir d'anciennes héroïnes de cours d'assises, des naufragés politiques, des ambitieux sans nom, cent misères d'autant plus féroces qu'elles sont fièrement cacLées et noblement portées. Là, plus qu'ailleurs, vous rencontrez de ces fronts dépouillés, de ces regards creusés par le regret, de ces démarches insouciantes du but, de ces haillons qui disent la lutte et la défaite.
Mais si cette lisière de la capitale recèle de muets désespoirs et de douloureuses pudeurs, elle offre, en revanche, de riantes, d'originales particularités. Qui croirait qu'à cent pas des Invalides on cultive de vastes champs plantés de salades, qu'on y entretient des simulacres de prairies, et qu'on nourrit des vaches pour en vendre le lait? Nous avons vu mieux encore nous avons vu une crèche installée au deuxième étage d'une maison de la rue d'Estrées. Les trois vaches qui la composaient y avaient été hissées dès leur plus bas âge et n'en devaient descendre qu'à l'état de catégories.
Ces quelques hgnes de description mettront nos lecteurs à même de se rendre compte du degré de solitude qui peut régner à neuf heures du soir dans un semblable faubourg.
Quelques héros mutilés, attardés par de bachiques camaraderies, regagnaient seuls d'un pas incertain le dôme fameux, destiné à abriter leur gloire et leur innocente intempérance.
Le coupé que nous avons montré débouchant sur le boule- ■ vard des Invahdes s'arrêta au coin de l'avenue de Tourville.
Le cabriolet qui suivait le coupé, et qui, au mépris de tous les règlements de pohce, avait éteint sa lanterne, s'arrêta également.
Si le boulevard des Invalides est le plus désert des bou-
varcis, l'avenue de Toiirville est certainement la moins fréquentée des avenues.
Une dame descendit du coupé ; elle était voilée et enveloppée d'une pelisse.
Descendu tout aussi lestement du cabriolet, un monsieur s'attacha aux pas de cette dame.
Mais, avant qu'il eût eu le temps de la rejoindre, elle disparut comme par enchantement dans un mur qui, du côté gaucho, bordait le boulevard.
— Je fais un mauvais rêve ! murmura le monsieur, en qui nous prions nos lecteurs de bien vouloir être assez complaisants pour i-econnaître Philppe Beyle.
il examina de près le mur et finit par y trouver une petite porte.
— C'est cela, dit-il entre ses dents : la porte des romans, la vieille porte des mélodrames !
Phihppe essaya d'ouvrir, puis de faire céder cette porte, mais le bois et la serrure en étaient solides.
— A quel corps de bâtiment correspond cette entrée ? Telle fut la question qu'il se posa, dès qu'il fut rendu plus
calme par l'impossibilité de sa tentative.
Alors Philippe entreprit de longer le boulevard et de so rendre un compte exact des locahtés.
Voici quel fut, après un circuit d'un quart d'heure, le résultat de ses observations :
H y avait là une agglomération d'hôtels séparés entre eux par des jardins. Ce pâté, d'aristocratique apparence, était borné au nord par l'extrémité de la rue de Babylone, qui ressemble assez à l'extrémité du monde ; à l'est par la rue de Monsieur ; au sud par la rue Plumet, et enfin à l'ouest par le boulevard des Invahdes.
De tous côtés, comme on le voit, la solitude, l'espace, le silence.
Revenu à son point de départ, Philippe se Uvrait à ses perplexités, lorsqu'il vit se dessiner dans le lointain une nouvelle silhouette de femme.
Il se rejeta sous la doul)le allée d'arbres qui font, jour et nuit, une ombre épaisse au ])oulcvard.
Cette silhouette passa devant lui et disparut par la p'etite porte.
Elle n'avait ni frappé ni sonné.
— Diable ! se dit Philippe, il doit y avoir un mot d'ordre ou un secret. Le mot d'ordre, il me paraît difficile de l'entendre ; mais le secret, je puis le découvrir. Approchons...
Un léger bruit le fit se retourner.
C'était une troisième ombre qui s'avançait; mais celle-ci aperçut Philippe, car elle s'arrêta et parut hésiter ; puis, faisant brusquement volte-face, elle se dirigea vers la rue de Babylone, où une autre porte de jardin la reçut avec la même discrétion, avec le même mystère.
— Est-ce un couvent? se demanda Philippe.
L'instant d'après, on eût dit qu'une trentaine de personnes s'étaient concertées pour pénétrer successivement dans les différents hôtels groupés sur ce point.
Particularité bizarre ! ce n'étaient que des femmes.
A un certain moment, Philippe aperçut une espèce de mendiante brisée par Tage, tout haillons et tout rides, qui se traînait.
Un météore d'élégance, de jeunesse et de beauté, une de ces filles d'Eve qui savent rendre leur toilette de ville aussi effrontément attrayante qu'un négligé d'alcôve, rejoignit la pauvresse et échangea avec elle quelques mots à voix basse.
— Vous êtes fatiguée, appuyez-vous sur mon bras, dit-elle en élevant un peu la voix.
Toutes deux s'engouffrèrent à leur tour dans la petite porte du mur.
Philippe avait été sur le point de trahir sa présence.
— Si c'est là un couvent, murmura-t-il, qu'est-ce que peut y venir faire Pandore ?
Son étonnement était au comble.
Mais il était écrit que ce soir-là Philippe devait pa6ser par tous les degrés de l'imprévu et du fantastique.