‹ Les mystifications de Caillot-Duval avec une choix de ses lettres les plus étonnantes Suivies des Réponses de ses victimes Introduction et éclaircissementsChapitre 68 sur 69 · JO · texte numérisé non relu

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ma fille, en un mot, dégénérant de la vertu

de ses pères, s’est laissé prendre aux gros-

sières amorces Ÿ’un enseigne de hussards

de lélecteur palatin. Ce malheureux jeune

homme, n’écoutant qu’une aveugle pas-

| sion, a ravi cette fleur précieuse qui, une 4 fois partie , ne revient plus; cet infâme, au mépris de ses sermens, vient de lPabandonner : j’en ai la preuve et je crois qu’elle s’est réfugiée dans votre ville. Veuillez bien, par vos recherches, rendre la vie à un père infortuné : je sens... je sens que j'ai des entrailles de père ; qu’elle revienne à moi, je lui pardonne. Enfin, mon cher monsieur, je compte sur vos soins; vos yeux d’Argus auront bientôt pénétré le mystère, et porteront dans mon âme un baume consolateur. | Pour rendre vos recherches plus faciles, voici le signalement de ma chère fille : elle est plutôt brune que blonde, les sourcils presque noirs, les yeux grands et bien fén- 1 dus, le nez retroussé, la bouche petite, les dents blanches et le menton pointu ; les joues vermeilles, la main potelée, le bras

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dodu, la gorge bien placée, une taille de nymphe, le pied chinois, le genou très droit, chose que vous savéz être très rare dans une femme. J’ai de fortes raisons de croire qu’elle est chez quelque marchande de modes, et qu’elle a changé de nom.

Je me repose entièrement sur vous, qui êtes ma seule espérance, le vrai consolateur de la veuve et de orphelin, et la fleur des lieutenans-généraux de police de notre hémisphère.

Recevez, mon cher monsieur, les assurances des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.

Réponse.

Nancy, le 29 janvier 1786.

Malgré le style, j’ose dire comique, de votre lettre, monsieur, j'ai fait toutes les recherches qu’il m’a été possible pour tàcher de découvrir si mademoiselle votre

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fille s’étoit réfugiée dans notre ville; je

crois pouvoir vous assurer que non : au moins est-il sûr qu’elle n’est chez aucune marchande de modes, où je n’ai trouvé personne qui ressemblât au portrait que vous m'en faites. Peut-être n’aura-t-elle fait que passer ici, et sera-t-elle allée plus loin ; à Strasbourg, par exemple, qui, étant une fort grande ville, peut lui donner plus de .

facilités pour se tenir cachée. Je suis trèsfàché, monsieur, de n’avoir pas de nouvelles plus satisfaisantes à vous donner; croyez que je nai pas épargné mes soins et mes peines.

J’ai l'honneur d’être très-parfaitement ,

monsieur, votre, etc. — UR...

| A Pabbé À..…, rédacteur des Petites-Affiches (14).

Nancy, le 14 novembre 1785.

C’est avec la plus grande surprise, monsieur, que je me vois forcé de faire écla-

ter mon ressentiment contre la feuille périodique que vous rédigez : plusieurs de mes amis m'ont appris (car je ne perds pas mon temps à vous lire) que vous vous étiez expliqué de la manière la plus indécente sur un de mes ouvrages, que je ne croyois pas vous être parvenu. Mon livre peut donner prise à la critique , mais votre premier devoir est d’être honnête. Un homme de votre état ne devroit pas s’afficher pour injurier indistinctement tout le monde; mais, après avoir si mal fait parler les bêtes, dans ce qu’il vous a plu de nommer des fables , on ne doit pas espérer que vous vous exprimiez mieux vousmême. Je vous engage donc très fort à prendre quelques lecons de politesse, sans cela je me verrai forcé de vous en donner.

Je vous préviens que si vous ne vous rétractez pas, dans. vos affiches, d’ici à la fin du mois, vous aurez de mes nouvelles par le journal de Nançy, qui est, comme vous savez, rédigé par ce fameux M. The...

qui est le premier critique du siècle, et qui, je vous l’avouerai, est fort mal dis-

posé à votre égard. J’attends votre réponse par la voie de votre feuille, à moins que vous n’aimiez mieux m'en faire une directe au préalable; en ce cas, adressez-la-moi ici. Au reste, je vous préviens que je ne veux recevoir VOs excuses que par les affiches ou un autre papier public.

L’offense ayant été publique, il faut que la réparation le soit.

J'ai Phonneur d’être, etc.

Réponse.

Cette réponse ne se trouve. pas dans l’édi tion de 178$, car l’abbé Aubert s’inclina deyant les rodomontades de Caillot-Duval, en faisant amende honorable dans un numéro des Petites Affiches. M. Paul Lacroix en a retrouvé le texte et l’a publié dans une Étude sur les mystificateurs (journal le Pays, 6 mai 1855). Le comique de la chose est que cet excellent abbé ne connaissait aucunement

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Caillot-Duval. Il s’imagina donc lavoir offensé sans le savoir, et dans un arücle critique sur un livre paru en 1783 sous le voile de l’anonyme (Fables et Discours en vers), et rédigea la protestation suivante :

Messieurs les fabulistes, dont nous avons l’honneur de lire et de juger les œuvres, voudront bien, à avenir, ne pas prendre fait et cause pour leurs animaux, si nous nous permettons d’adresser à ceuxci quelques critiques bénévoles. Nous n’eûmes jamais l’intention d’injurier personne, fûüt-ce un lion ou un rat. Nous n’oublierons en aucune circonstance ce que nous devons d’égards aux gens de lettres qui s'occupent des plaisirs du public, et nous déclarons ici que, pour éviter de blesser certaines susceptibilités , le feuilleton des Petites Affiches ne parlera que des livres publiés avec nom d’auteur. Nous prions , en particulier, le sieur Caillot Duval d'accepter nos excuses et de croire à notre parfaite considération , comme fabuliste et comme citoyen. En réfléchissant à

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la portée d’une critique qui allait droit à Phonneur de son paon devenu oiseau de basse cour, nous nous reprochons d’avoir un peu dépassé les bornes de juge impartial. 11 voudra bien nous tenir compte de Pintention et signer désormais ses œuvres qui ne peuvent qu’ajouter à sa réputation.

L’abbé AUBERT.

A M°""y, imprimeur-libraire, à Marseille (15).

Nancy, le 26 octobre 1786.

Ah ! mon cher monsieur, que de regrets nous donne tous les jours le changement qu'a éprouvé la rédaction du journal de Marseille! Depuis que vous l’avez abandonné, on n’y voit que des rébus et des radotages : quelques mauvais logogryphes, des annonces mille fois répétées, des lettres d’un sieur Pascal, qui se dit maître de langues, mais qui ne l’est pas, à coup sûr, de la langue française, et d’autres

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pareilles sottises le remplissent tour à tour. N’y auroit-il pas moyen de faire cesser un abus aussi criant ? et le privilège du sieur Beau... sera-t-il donc éternel ? J’ai quelque crédit dans les bureaux du contrôle général ; si je pouvois vous y servir, et, par mon entremise, faire rentrer dans vos mains un privilège qui n’eût jamais dû en sortir, je m’estimerois trop heureux, et je croirois avoir rendu un service éclatant à mes compatriotes (car je suis Provençal, afin que vous le sachiez). J'espère que si nous réussissons, vous purgerez ce petit ouvrage des sottises sans nombre dont il est le tombeau. Vous vous doutez bien que je comprends dans le nombre les poësies beaucoup trop fréquentes de M. R..., qui a l'attention, à la vérité, de ne mettre que la première lettre de son nom, mais qu’on devine sans peine, pour peu qu’on soit fait à son misérable genre : le bout d'oreille paroît de tous côtés.

Un de mes amis qui arrive de Marseille m'a assuré que votre cabinet littéraire étoit, comme par le passé , le rendez-vous

de la crême des gens d’esprit de votre ville ; 1l m’a ajouté que cette illustre assemblée étoit présidée dans ce moment-ci par un magistrat repectable, le père des orphelins, des veuves, et sur-tout des étrangers; en un mot, l’avocat du roi G.., qui remplit avec autant de dignité que d’éclat cette honorable charge.

De tout temps, monsieur, je me suis adonné à la littérature : les jouissances que procure le monde ne peuvent être comparées à celles qu’éprouve un véritable amateur de lettres. Je viens de terminer un poëme dont j’avois depuis longtemps les matériaux ; les dernières nouvelles du Caire me permettent de le mettre au jour; il est intitulé : La Conguèête de la Basse-Égypte, par le capitaine Pacha. Vous serez surtout satisfait de l’épisode des Pyramides, monument éternel de la grandeur des anciens, à laquelle nous n’atteindrons jamais; vous serez aussi frappé du récit de la mort de Murat-Bey et du discours que je lui fais prononcer à cet instant fatal.

J'ai jeté les yeux sur vous, mon cher mon-

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sieur, pour la publication de cet important ouvrage ; la beauté de ceux qui sont sortis de vos presses m’a décidé : oui, la typographie doit s’honorer d’avoir des artistes comme vous. Je vais vous parler confidemment : je me serois bien adressé à Didot; mais, de vous à moi, qu'est-ce qui fait la beauté de ses ouvrages ? le papier, le papier, LE PAPIER : Je Crois que vous penserez de même; en conséquence, Je vais mettre au net mon ouvrage. Mandezmoi par quelle voie il faut que je vous l’envoie, et quel censeur je puis demander à Marseille; il aura environ vingt feuilles in-8°, ce qui fera un volume raisonnable. Si votre réponse tardoit plus de quinze jours , je me croirois autorisé à vous envoyer mon manuscrit; Je vous en préviens.

J'ai honneur d’être , etc.

CAILLOT DUVvAL.

P.S. Mon nom, quoiqu’assez connu, jose le dire, dans la littérature allemande, ne l’est pas encore beaucoup dans la litté-

rature française, car l’ouvrage que j’annonce est le premier que je mets au jour; je me flatte pourtant que vous n’en serez pas mécontent, et qu’il ne fera pas honte à votre imprimerie, dont 1l est sorti tant de chef-d’œuvres. J’espère que vous vou-drez bien ne pas ébruiter cette lettre : elle pourroit parvenir à M. Beau... qui feroit son possible pour mettre obstacle à l’envie que j'ai de vous être utile, soit pour le recouvrement du privilège du journal, s’il est encore à votre convenance, soit pour tout autre chose, si vous avez renoncé à cet article-là.

Je vais m’occuper du second voiume du même ouvrage, qui sera la Conquête de la Haute-Egypte, dont je ne doute pas que mon héros ne se rende bientôt maitre.

Réponse.

Marseille, le 7 novembre 1786.

J'ai reçu, monsieur, la flatteuse lettre que vous m'avez fait l'honneur de m’écrire, en date du 26 du mois passé : je suis trèssensible à l’intérêt que vous voulez bien prendre à mes succès, et à l’envie que vous auriez de les augmenter. Il ne m’appartient pas de dire mon sentiment sur la valeur actuelle du journal de Marseille :

quoique Je n’aye pas renoncé au projet de le ravoir, le ménagement que je dois garder vis-à-vis certaines personnes , touchées de commisération pour l’auteur actuel de ce journal, me font garder le silence; et d’ailleurs c’est un objet si mince par luimême, qu'il est incapable de donner un pain à son rédacteur, ainsi cela fait un fort petit sacrifice.

Venons actuellement au point principal, qui est la préférence dont vous voulez bien m’honorer, en me donnant à imprimer

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votre poëme nouveau de la conquête de la Basse-Egypte; cette marque d'affection de votre part m'est extrêmement gracieuse, et vous pouvez être assuré que je serai toujours très-disposé à entrer dans vos vues.

Cependant, comme votre intention seroit peut-être de me faire passer votre manuscrit par la voie dispendieuse de la poste, je vais vous donner un moyen plus économique de me le faire parvenir.

Il est sûr que vous avez à Nancy des libraires qui ont des correspondances à Paris, chez M. Delalain le jeune, rue St..- Jacques, qui m’expédie tous les 15 jours, et qui est à même de les recevoir de suite, n'étant éloigné que de soixante lieues :

veuillez m'adresser votre poëme sous son pli.

Je suis bien aise d’ailleurs de vous informer que je ne pourrai guères commencer votre ouvrage qu’en février prochain, ayant actuellement sous presse un ouvrage de très-grande conséquence; c'est un dictionnaire critique de la langue française, qui renfermera tout ce qu’on peut dire sur cette

langue , aujourd’hui si générale. Il renfermera la vraie prononciation de chaque mot, sa prosodie, sa valeur, ses différentes acceptions, ses vraies significations, ses ‘ nuances, ses synonymes, enfin, il sera enrichi de remarques grammaticales, et renfermera des critiques raisonnées ; tous nos meilleurs auteurs y sont passés en revue : enfin, Je pense que ce sera un ouvrage qui fera sûrement la plus grande sensation parmi les savans, et sera trèsutile aux étrangers ; il aura trois grands volumes in-4°,

Ce qui doit nous faire plaisir, c’est que ce sera un Marseillais qui sera le restaurateur de la langue française : la Provence aura produit en même temps un grand homme de guerre (M. de Suffren) et un grand littérateur (M. l’abbé Feraud).

Voilà, monsieur, une assez longue lettre :

je vous prie d’excuser mon bavardage.

J’ai l'honneur d’être, etc.

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