‹ Les Mystiques dan la Litterature presenteChapitre 1 sur 6 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

11 n'y a plus de religion, comme chacun sait. Or, quand il n'y a plus de religion, le mysticisme court les rues. Hier encore on parlait d'unf mysticisme dans la littérature. Je ne sais si on en parle aujouid'hui. Cest, en tout cas, une histoire à conter.

Voici quelque dix ans, tout poète eût été un parnassien; tout romancier, un naturaliste; tout penseur, un positiviste. 11 fallut peu à peu que poète, romancier et penseur, fussent des mystiques. Et le maître, — Sarcey, — finit par jeter le cri d'alarme « Je ne sais quel vent de mysticisme souffle sur la France! » s'écria-t-il certain soir où l'avaient trop effaré les dévots fanatiques d'Ibsen.

En effet, comme un vent de Pentecôte passa, il fut un temps, sur les jeunes cénacles. De ces cénacles, •des apôtres partirent, qui avaient le don des langues les plus diverses. Ils prétendirent annoncer au monde TEvangile, qu'ils venaient de découvrir. Ils eurent le zèle enflammé des néoph3rtes. Ils parlèrent aux foules, ils parlèrent aux aréopages, aux académies. A tous ils s'adressèrent par cette appellation expressive : « Horrible bourgeois! » — « Bourgeois » était un euphémisme. — Cela étonna les foules, troubla les aréopages, et inspira quelque épouvante des apôtres mystiques.

Eux n'eurent que du dédain. Ils voulurent qu'on ne pût pas les confondre avec une humanité odieuse qui ne savait pas les comprendre, les admirer. Us s'efforcèrent à des pâleurs neurasthéniques. Si parfois, aux fms de jour, ils daignèrent traverser les places publiques, ce fut en laissant flotter au vent quelque chevelure sombre et rebelle. Ils parurent sur la terrasse des brasseries, graves, hiératiques. Ou bien, ils s'enfoncèrent dans la crypte des caveaux. Là, parmi une fumée M'encens qui n'était qu'une fumée de pipes, ils levèrent haut les choQps, burent au génie d'une humanité nouvelle, et célébrèrent les mystères de l'esthétique.

Or, toute religion, et plus encore toute secte, se fonde par l'irrésistible attrait de l'inconnu. Ce furent

les catacombes de Téglise mystique, les sous-sols ou coulaient les libations de bière. Le monde des profanes, ayant entendu dire qu'une révélation vraiment surnaturelle de Tart, de la beauté, de l'amour, de la mystique piété, était faite à des initiés dans le secret de ces catacombes, s'en émut. 11 tenta d-èn franchir le seoil. Des paroles magiques, hérissées d'imprécations, incompréhensibles, arrêtèrent les profanes. Jl parut alors que ceux-là étaient forts, qui repoussaient si méprisamment la foule, et que leur langage devait être divin, puisque les hommes ne le comprenaient pas. Le génie, l'art, la gloire, sortiraient des catacombes de brasserie. Toute la littérature serait my^ique.

Voilà pourquoi des prophètes coururent le pays des lettres, disant \* « Le mysticisme n'est point un si grand secret. 11 s'obtient par des procédés que nous aurons vite trouvés. Puisque nous fîmes, quand cela avait cours de vente, du naturalisme, nous ferons tout aussi bien, si la mode le veut, du mysticisme. »

Et ils en firent. Ils en firent partout : dans les revues, dans les jeunes et dans les vieilles revues ; dans le livre et dans le journal ; dans la poésie, dans le roman, dans la critique, dans la chanson ; au théâtre, au concert, au café-concert, dans les revues de fm d'année, dans d"s tragi-comédies spéciales, dans tous les genres. Enfin, du

jour où Anatole France, ce bon chrétien à la manière de l!abbé Coignard, alla se faire conter par le révérend père Adoné Doni, à la margelle du puits de Sainte- Claire, des histoires doucement édifiantes, on en fut réduit aux Demp-Vierges pouf être bien sûr d'une lecture dont les langueurs ne fussent pas mystiques.

Ils furent la plaisante mode d'un jour, ces hiérophantes à la chevelure hérissée ou aux bandeaux lissés et plaqués comme de sacerdotales bandelettes, et aussi ces trafiquants de littérature, ces << snobs )^ qui proclamèrent par les rues la rénovation mystique des lettres et des arts. Us furent risibles. Cela, reconnaissons-le.

Il n'en reste pas moins qu'au travers de la confusion bruyante que firent des cabotins et des bateleurs pour achalander leurs tréteaux, de vagues indices marquèrent comme un réveil des inquiétudes religieuses. Oui, il y eut hier, autour de nous, une renaissance du mysticisme, et, bien qu'il s'agisse d'aspirations obscures, indécises, souvent perdues dans les confins vagues du dilettantisme et de la fantaisie, on peut dire qu'il y eut une renaissance de l'Idée religieuse. C'est l'heure peut-être, avant que le souvenir même s'en efface, d'étudier un: des plus étranges crises de l'âme contemporaine.

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