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asc^dant, par des existences alternativement i^irituelles et corporelles. -— La réincamati<Mi est la loi de son évolution. Parvenue à sa perfection, elle y échap|M et retourne à l'Esprit pur, à Dieu dans la plénitude de sa conscience. De même que l'âme s'élève au-dessus de la loi du combat pour la vie lorsqu'elle prend conscience de son humanité, de même elle s'élève au-dessus de la loi de la réincarnation lorsqu'elle prend conscience de sa divinité.
Et maintenant il est à remarquer que l'idée de force, substituée par la science à l'idée de matière, est tout simplement un retour au dynamisme spiritualiste de l'antique théosophie. De même la théorie de l'éther vibratoire, par laquelle on explique la lumière, l'électri*» cité, le magnétisme, est un retour à la notion théosophique de 1 âme du monde. Darwin n'a fait que revenir aux idées <ie P3rthagore sur « l'homme parent dé l'animal » et il a repris, en déterminant les lois instrumentaires auxquelles obéit la nature, la conception des théosophes qui ont admis l'intervention d'une force intellectuelle et animique dans le monde organisé. La psychologie expérimentale, en s'aidant de toutes les recherches physiolc^ques sur le magnétisme animal, sur le somnanbulisme et sur tous les états de l'âme différents de la veille, depuis le sommeil lucide jusqu'à
Textase, a risqué quelqiibes explorations en un domaine où la science des temples antiques se dirigeait en pleine clarté : du moins elle a rouvert la porte de Tlnvisible. Et enfin la psycholc^e générale qui s'exprime par la poésie, la musique, la littérature, est toute traversée d'un ésotérisme inconscient : car c'est de l'ésotérismé, l'aspiration toujours plus généreuse de nos artistes à. la vie spirituelle, à l'invisible au-delà, et parfois une intuition étrange qui leur fait formuler des vérités transcendantes dépassant les systèmes admis par leur raison ou contredisant leurs opinions de surface. Toutes ces conquêtes de lumière ne sont que des fulgurations de la conscience ésotérique. Les savants, au bout du compte, sont quelque peu des théosophes. « La science et l'esprit moderne se préparent sans le savoir à une reconstitution de l'antique théosophie avec des instruments plus précis et sur une base plus solide. )^ Qui donc nous parlerait encore d'un grave conflit entre la Science et la Religion ? Elles doivent ne plus faire qu'une vérité dans la théosophie éternelle.
A vrai dire, combien une pareille solution serait belle dans sa simplicité ! Et comme on voudrait y croire ! Mais une méfiance s'élève en l'esprit contre ce qui est trop simple, et contre ce que l'imagination semble bien' avoir arrangé trop à son gré. La Religion et la Science
dont il s'agit dans raccommodant système d'Edouard Schuré ne sont point la Religion et la Science telles qu'elles se sont trouvées aux prises au cours de ce siècle. A l'une et à l'autre on demande de n'être plus ellemême, de renoncer d'abord à ses prétentions actuelles, de s élever à un état idéal, et on les met ensuite d'accord. Or, il est bien sûr que la Religion idéale, et la Science puisqu'elles doivent pareillement atteindre la vérité absolue, ne sauraient se contredire jusqu'au dernier ternie et qu'elles sont destinées, au contraire, à se rapprocher par de longs progrès. Si donc leur conciliation, par l'ésotérisme n'est qu'un espoir à très lointaine échéance, passe encore. Mais pour l'heure présente, la difHculté n'estpoint résolue. Et qu'importe qu'elle ne le soit que dans un avenir indéfini ?
Eh ! bien, oui, cela importe beaucoup. Ou même la solution dans l'avenir est peut-être la seule par tous acceptable. C'est en concevant la Religion et la Science non point comme une dogmatique et une certitude défitives, arrêtées, immuables, mais comme succeptibles ou d'une interprétation, ou d'un développement sans cesse progressif, que l'on peut se représenter leur marche séparée vers la vérité unique et finalement leur rencontre possible en cette vérité. Celui-là seul est religieux au sens philosophique du mot, a-t-on dit, qui
pense, qui cherche, qui aime la vérité ; et celui-là est aussi le vrai savant. Car la foi qui dépend de la raison pour les motifs de crédibilité, et la connaissance qui est l'œuvre propre de l'intelligence, n'atteignent jamais, puisque les facultés n'ont qu'une puissance relative, la vérité absolue, qui n'est elle-même que relativement intelligible. L'homme religieux donc et le savant tiennent les deux bouts d'une chaîne dont tous les anneaux se rattachent à un centre, mais dans l'inconnu, dans l'infini. Quoi qu'ils fassent, et même avec d'apparentes et passagères divergences, leur effort est dirige vers un même but suprême, vers l'unité du Vrai. Leur entente est dans un perpétuel « devenir » qui leur impose une provisoire suspension de' jugement, ou du moins une modestie prudente dans leurs affirmations et dénéga* tions.
Mais il serait très étrange que cette unité du Vrai pût déjà nous apparaître par les révélations théosophiques. L'accord des théosophies, d'abord, n'est pas ce qu'on pourrait penser d'après l'auteur des Grands Initiés. La philosophie éternelle, le credo universel dont on nous parle et dans lequel on voudrait trouver les Idées immuables, ne sont qu'une belle invention de poète. C'est par des rapprochements forcés qu'on donne une apparence d'unité continue aux traditions occultes
de rinde, de l'Egypte, de la Grèce et du monde chrétien. Tout ce livre des Grands Initiés est employé à cet effort. Mais, si quelques trouvailles, dans Tordre des analogies, peuvent faire honneur à l'imagination et à l'ingéniosité de l'écrivain, le principe même d'une synthèse qui devrait unifier en un seul credo toute une suite de révélations et de divagations théosophiques, depuis les Védas jusqu'aux prêches d'Annie Besant, ne résiste pas à la critique historique. Non, vraiment, pour ne citer qu'un exemple, le Sermon sur la montagne ne fut pas contenu dans l'ancien ésotérisme, et Jésus, révéla aux hommes des idées et des senti* ments qu'ils n'avaient ni connus, ni pressentis, et dans lesquels plutôt ils trouvèrent la vérité destructive des aberrations antérieures.
Par quel moyen, au reste, pénétrerions-nous les secrets de l'ésotérisme ? Seulement, parait-il, par une gnose, une mystique rationnelle, une initiation intérieure. Cette initiation serait à peu près telle qu'elle nous est décrite dans l'étude sur le plus grand des initiés, Jésus. 4( La vérité souveraine, inénarrable» de son monde Intérieur, s'épanouissait au fond de lui-même (Jésus) comme une fleur lumineuse émergeant d'une eau sombre. Cela ressemblait à une clarté croissante qui se faisait en lui, lorsqu'il était seul et qu'il se recueillait.
Alors les hommes et les choses, proches ou lointaines,
lui apparaissaient comme transparentes dans leur essence intime. 11 lisait les pensées, il voyait les âmes. Puis, il apercevait dans son souvenir, comme à travers un voile l%er, des êtres divinement beaux et radieux penchés sur lui ou rassemblés dans l'adoration d'une lumière éblouissante. Des visions merveilleuses hantaient son sommeil ou s'interposaient entre lui et la réalité, par un véritable dédoublement de sa conscience. Au sommet de ces extases, qui l'entraînaient de zone en zone, comme vers d'autres cieux, il se sentait parfois attiré par une lumière fulgurante, puis immergé dans un soleil incandescent. » Cette définition par paraphrase est bien ce qu'on peut dire de plus littéraire, de plus poétique, sur l'initiation mystique. Mais, par tant de poésie précisément on juge que l'écrivain était fort embarrassé d'en définir rigoureusement la vraie nature. Ce n'est point sa faute. L'initiation, à vrai dire, échappe à toute claire conscience. Son hypothèse même est sans preuve, son fait est sans observation possible. Elle n'a de valeur que par le sentiment que quelques-uns prétendent en avoir, et qui semble demeurer toujours confus. On ne saurait fonder sur elle un système général des connaissances.
Ce qui se devine bien, en tout cas, c'est qu'elle doit
— 145 -^ être soumise à tous les caprices du sens individuel. Elle erre dans le domaine de la fantaisie pure. L'illuminisme, les folies visionnaires guettent les prétendus initiés. La magie naïve ou fmassière s'en mêle aussi. Point de règle, point de norme de la vérité révélée. L'ésotérisme n'est plus qu'un amas d'intuitions confuses.
Et encore, d'après les philosophes, m la religion a dû se développer lentement, suivant des lois régulières et universelles ; elle doit tirer son origine d'idées simples et vagues, accessibles aux intelligences les plus primitives. C'est de là qu'elle a dû s'élever, par une évolution graduelle, aux conceptions très complexes et très précises qui la caractérisent aujourd'hui. Les religions ont beau se croire immuables, elles ont toutes été emportées à leur insu par l'évolution universelle. » Cette loi inéluctable de l'évolution ne semble guère conciliable avec les fulgurations de l'initiation intérieure. Ou bien, si l'on peut imaginer dans l'humanité une sorte d'initiation successive qui serait une évolution, encore faudrait-il, pour que la doctrine ésotérique eût quelque enchaînement et quelque unité, qu'elle se développât à travers une suite continue de générations et qu'elle ne dépendît point de la diversité des pays, de la diversité des influences historiques ou prophétiques.
Le credo ésotérique, enfin, n'est point si simple qu'il puisse rallier tous les esprits. La constitution ternaire de rhomme, qui serait esprit, âme et corps, n'est point une de ces affirmations auxquelles irrésistiblement on se rende. Et pas davantage ia théorie de la réincarnation. Proposer pour terme de rencontre à la Religion et à la Science un ensemble de si exceptionnelles rêveries théosophiques ne va pas sans quelque ingénuité.
Il est donc permit de penser avec M. Henry Bérenger, qui dans son très vigoureux et très éloquent livre, TWmtocratie inUllectuelle, a rendu un noble hommage à Edouard Schuré, que l'œuvre de ce vrai maître est pourtant « trop mystique », et qu' « elle ne se dégage pas assez des croyances surannées qui gâtent aujourd'hui encore le sentiment religieux et prolongent son désaccord avec l'esprit scientifique. » Les nouvelles philosophies religieusesont fait vieillir les théosophies diverses autant que la science a fait vieillir l'alchimie ou l'astrologie. Les théosophes nous paraissent aussi puérils que les alchimistes ou les astrologues. Et s'il faut que quelques âmes, crédules par leur naturel et mystiques par fatalité, se réfugient dans la nébulosité ésotérique, nous n'avons qu'a nous apitoyer, largement tolérants, mais non sans regretter qu'un grand esprit soit entraîné a leur suite, puis réclamé comme leur guide, et finisse
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par s'égarer en la déplorable ou risible séquelle des pontifes d'occultisme, des mages chanteurs, des« fumistes » islaques ou chaldéens, des Mme Blavatzky, des colonel Olcott, des Annie Besant, des Anna Kingsford, des Eliphas Lévî, des Papus, des Mathew Arnold, des Albert Jhouney première manière, des de Guaita, — et autres « blaguologues ».
Mais la théosophie n'est point, Dieu merci, toute la pensée d'Edouard Schuré. Une conception idéaliste du monde et de la vie, au travers de l'obscur embarras de l'ésotérisme, se dégage magnifique de l'ensemble de son œuvre. Le penseur et l'idéaliste nous font pardonner le théosophe.
Il y a un univers spirituel dont l'univers sensible n'est que l'apparence, une force inconsciente qui sans cesse, par des efforts infinis, aspire à la vie harmonieuse et consciente. Dans le monde une âme est diffuse,* qui perpétuellement s'en délivre, allant de la matière à l'esprit, de la nature au génie, de l'inconscience à la conscience. Cette âme nous enveloppe, nous pénètre, vient éclore, pour ainsi dire, au fond de notre être comme parmi les diverses races et les divers peuples de L'humanité. C'est elle qui nous fait vivre, et penser, et agir; c'est elle qui vit, et pense, et agit en nous. Les légendes, les mythes, les religions, l'art, la philosophie,
en sont Texpansion et comme l'épanouissement sublime. ^ Car l'âme est la partie divine, le foyer inspirateur de l'homme. Et comme les hommes, les peuples ont une âme. Qu'elle s'obscurcisse et s'éteigne, le peuple dégénère et meurt ; qu'elle s'allume et brille de toute sa lumière, et il accomplira sa mission dans le monde. Or, pour qu'un homme ou un peuple remplisse sa mission, il faut que son âme arrive à la plénitude de sa conscience, à l'entière possession d'elle-même. )^ Et c'est ainsi que cet idéalisme, ou plus exactement encore ce spiritualisme évolutif, touche aux confins de la plus haute moralité.
Edouard Schuré s'est toujours dirigé par cette foi en l'âme de l'univers. Il a cherché avec une religieuse ardeur les révélations de l'âme en son être propre, dans la conscience ou le génie de l'humanité, et surtout dans l'ÎAtuition des héros mystiques, de ceux qu'il appelle les « grands initiés ^, Chaque fois il a dit sa découverte avec le lyrisme des poètes et des prophètes. Oui, il y a du prophétisme en son œuvre. Les « petits critiques » ont bien pu le prétendre. Mais ce n'est point le prophétisme vide, aux sonorités retentissantes, de tels annonciateurs qui majestueusement profèrent des oracles sans pensée et des élévations sans fondement philosophique. C'est, au contraire, la parole généreuse d'un
inspiré qu'exalte le désir pieux'de réveiller au fond des cœurs le culte multiple et divers de la Psyché éternelle, et dont l'inspiration est faite de tous les frémissements de vie intellectuelle ou religieuse surpris dans l'âme de l'humanité passée comme de l'humanité présente. Des livres tels que Mélidona, Y Histoire du Lied, les Grands Initiés, la Vie mystique^ les Grandes Légendes de France, en même temps qu'ils sont, par leur richesse poétique, l'ampleur et la noblese des images, le mouvement, le rythme et l'ondulante éloquence, des chefs-d'œuvre de style, — car M. Schuré est vraiment un des grands écrivains de ce temps, — valent par la vigueur d'une pensée très personnelle, par l'abondance et la particularité, sinon la sûreté absolue de l'érudition, par une sorte de « voyance » enfin et de divination du symbolisme religieux.
Et il faut mettre à part le Drame musical^ l'œuvre la plus durable d'Edouard Schuré. Car la théorie du drame, dont la donnée doit être prise dans la légende, dans le mythe religieux ou populaire, et qui doit s'exprimer à la fois par la poésie et par la musique, y est établie avec une telle pénétration critique, et avec une telle science historique, que ce n'est point exagérer, je crois, de compter cette œuvre parmi les monuments qui resteront de l'esthétique contemporaine. Le génie de Richard
Wagner, surtout, y est analysé et jugé avec une dairvoyiaince à laquelle l'admiration de tous pour ce maître donne aujourd'hui triomphalement raison. Or, le livre date des temps de lutte où il fallait quelque indépendance d'esprit, et même quelque courage de volonté, pour rendre seulement justice au maître allemand. « M. Schuré est le premier et le seul, a fcwt bien dit Henry Bérenger, qui ait entièrement compris Wa^er, parce qu'il l'a placé à son vrai rang dans l'histoire du théâtre. Il avait pour y réussir la clef d'or inconnue aux autres, je veux dire une conception de la vie et de l'art qui concordait avec celle de Richard Wagner et le génie même de l'humanité. ♦
L'auteur du Drame musical a donc puissamment aidé parmi nous l'influence du prodigieux créateur de ParsifaL Comme cette influence fut de celles qui déterminèrent avec le plus d'intensité la rénovation idéaliste et mystique, Edouard Schuré, pour son œuvre proprement religieuse et pour ses travaux d'esthétique, doit être considéré comme l'un des plus grands parmi les maîtres de notre génération agitée de mysticisme. Il a eu, et il a restauré dans la concience d'une élite, la plus sacrée des religions, la religion de l'âme.
C'est, je crois, un méconnu que M. Teodor de Wyzewa, et donc quelqu'un pour le moins attachant.
Vers r886, il fit très sérieusement de la critique à la Revue Indépendante, On l'eût pris, à ses premières déclarations, pour un parfait disciple de M. Brunetière. Comme au maître, il lui fallait une théorie préconçue^ une « théorie de l'Art » au nom de laquelle ses jugements seraient portés. « Je dirai brièvement, annonçait-il, ce qu'est, suivant moi, l'Art, quelles fins lui sont propres; puis j'analyserai les œuvres de certains artistes pour y faire voir les preuves de ces théories. »► Il sortait d'ailleurs des casemates universitaires. Tout cela menaçait ses contemporains d'un nouveau tenant
de la critique à sceptre ou à férule. Il n'en fut rien. Esprit curieux, inquiet et mobile, le jeune écrivain tout aussitôt parut fort insoucieux des pédantesques traditions d'école. Il exprima avec profusion, non sans confusion, à travers une bibliographie immense, des idées très personnelles, et il finit bien par jeter de ci de là les éléments d'une « théorie de l'Art », mais sans avoir à cœur d'en faire la police de toute littérature.
C'était le temps où l'on parlait avec tant de frénésie des « russes >>. M. de Wyzewa est d'origine slave. Il connaît les langues slaves, de même que toutes les autres langues. Après M. de Vogué et Emile Hennequin, il voulut révéler les « russes ». Aux noms de Dostoiewski et de Tolstoï il ajouta ceux de Gontcharov, de Mouravline, de Tchédrine, ayant l'air de dire que, puisqu'il leur en fallait tant, les lecteurs de Georges Ohnet en auraient, des 4< russes » qu'on n'avait pas encore découverts.
Et il écrivit sur l'engouement des estimables cœurs du boulevard pour la nouvelle littérature une page de douce ironie,: « Vers le même temps vivait, dans un train rapide entre Saint-Pétersbourg et Paris, un très délicat gentilhomme français, M. le vicomte Melchior de Vogué. Il distrayait le chagrin du voyage en lisant quelques romans russes, lorsqu'il apprit la nouvelle
disposition littéraire des cœurs parisiens. Alors il secoua vivement, l'un contre Tautre, les deux volumes qu'il tenait. Dans un élan de philanthropie généreuse, il se promit de révéler à ses compatriotes la bonne venue d'une littérature suivant leur goût. Et comme il était excellemment lettré, comme il savait exercer une harmonieuse prose hautainement passionnée, tous lurent ses admirables études sur Tolstoï, Dostoïewsky, Tourguenew, dans la Revue des Deux-Mondes. Le vicomte de Vogué avait compris, je pense, le véritable désir inconscient du public français, ce désir d'une vie psychique enfin restaurée ; il avait compris que les romanciers russes valaient par leur attention au côté intime, mental de la vie. Mais il déclara surtout, pour séduire les âmes parisiennes, que les romanciers russes s'attendrissaient sur leurs personnages. Alors l'enthousiasme surgit. Vingt ans le grand Tourguenew avait publié ses romans parmi nous, à notre portée, sans que nous ayons cessé de les dédaigner : désormais la collection de ses œuvres fut l'ornement de toute bibliothèque. Aux lecteurs qui, la veille, déclaraient trop longs lesrbmansdeMM.de Concourt, on offrit les douze cents pages très denses de Guerre et Paix. Ils absorbèrent les douze cents pages, et les voici bouche ouverte, de nouveau. On leur offrit cinquante volumes de Tolstoï, on leur en promit cent
— i«l4 — de Dostoiewsky : on leur donna des livres que les Russes eux-mêmes ne connaissaient point. Ils accueillaient, extasiés ; 'ils auraient appris par cœur un almanach Bottin de Saint-Pétersbourg, si on leur avait seulement persuadé que l'auteur se passionnait devant chacune des cent mille adresses. Et lorsque plusieurs éditeurs se mirent à publier, en même temps, le même ouvrage, nos boulevards résonnèrent de joyeuses conclamàtions. i^
Du moins le jeune critique distinguait très finement, parmi les désordonnés transports de la mode, le caractère vrai du roman russse, qui est moins cette passion attendrie si souvent opposée à l'impassibilité littéraire de nos réalistes, que la clairvoyance positive, la restitution des motifs mentaux expliquant les actes, l'analyse psychologique de la vie intérieure. Si M. de Vogué fut le poète annonciateur des « russes >►, si Emile Hennequin fut leur méthodique et rigoureux analyste, c'est M. de Wyzewa qui précisa le mieux et le plus simplement l'élément utile que nos écrivains pouvaient tirer de l'œuvre de Dostoïewski et de Tolstoï. « Qu'ils daignent apercevoir, disait-il, qu'ils ont une âme, et une âme nullement russe, mais normande, par execnple, ou limousine. Alors Tolstoï, Gontcharov, les pourront aider un peu à dégager de leurs âmes les séries les plus
habituelles d'idées et d'émotions. » Se reconnsdtre une àme, en dégager la vie intérieure et projeter cette vie dans une œuvre sincère : c'est la grande loi des romanciers russes, et c'est leur grande leçon qu'il fallait proclamer. Mais ce culte de l'àme ne doit point aller jusqu'au mépris des sens et des perceptions sensibles. Un spiritualisme cartésien qui voudrait ne considérer que la raison pure et l'activité rationnelle, sans souci de la sensibilité, de l'imagination, de la passion, ou encore un idéalisme qui se désintéresserait des faits pour n'en apercevoir que ^agencement harmonieux, l'ordre idéal, ce serait dans la littérature la destruction de toute vitalité dramatique. La supériorité véritable des « russes », de Tolstoï et Gontcharov, fut de tenter une création totale de la vie, ensemble rationelle et sensible. Leurs héros ne sont point de mystiques fantômes> ils vivent, à la fois âmes et corps ; ils pensent, ils raisonnent, ils rêvent d'un idéal, mais aussi ils sentent et agissent. L'Art, avait dit Wagner, doit créer la Vie. Et c'est bien de la vie totale qu'il s'agit, de l'entière vie humaine, par l'esprit et par les sens.
Cette théorie de l'Art qui crée la Vie, M. de Wyzewa l'avait déjà exposée dans une étude sur VArt fVagnàrien avec une abondance et une originalité de
vues qui font de ces pages de début littéraire une œuvre maîtresse.
Le monde où nous vivons, et que nous croyons réel, est une création de notre esprit. Les choses extérieures sont uniquement nos idées. Quand nous voyons et entendons, nous créons en nous des apparences, nous créons la vie. Mais peu à peu, par l'habitude des mêmes créations, nous perdons conscience de notre puissance créatrice, et nous en venons à réaliser, à projeter au dehors nos rêves. Le monde extérieur est constitué; il asservit et limite notre « moi ». La vie qui à chaque instant se créait dans notre âme, pour notre joie, devient un chaos de choses où nous engageons nos intérêts et où, par suite, nous trouvons la douleur. ^ Il faut donc la recréer. Il faut, au-dessus de ce monde des apparences habituelles profanées, bâtir le monde saint d'une meilleure vie : meilleure, parce que nous la pouvons créer volontairement et savoir que nous la créons. C'est la tâche même de l'Art. »
Et voilà bien, il me semble, l'une des thèses les plus mgénieuses par lesquelles l'on ait tenté de relier l'un à l'autre l'idéalisme philosophique et l'idéalisme littéraire, la philosophie de Berkeley ou de Fichte et l'art de Wagner.
Mais par quoi se dirigera l'artiste dans cette recréa-
tion idéale de la Vie ? Ne risquera-t-il pas de se perdre en un .monde de fantasmagoriques puérilités ? L'idéalisme est tout proche de l'hallucination mystique. L'au-
teur de VArt fVagnérien avait prévu le péril que par la suite les outrances et les divagations d'un mysticisme sans art, sans vie, rendirent plus sensible. Il voulut donc que l'Art, créateur de la Vie supérieure, en prît les éléments dans la vie habituelle, dans ce que nous appelons la Réalité. Car l'artiste, et ceux qui doivent entrer en communion avec la vie nouvelle qu'il crée, ne sauraient ériger vivante une œuvre en leurs âmes, si elle échappe aux conditions mêmes de leur habitude mentale et de leur perception ordinaire de la vie réelle. Ainsi donc à l'idéalisme doit s'ajouter une sorte de réalisme, par une conciliation dont le génie aura le pressentiment. Et il s'agit, comme on pense bien, « non point d'un réalisme transcrivant, sans autre but, les vaines apparences que nous croyons réelles; mais d'un réalisme artistique, arrachant ces apparences à la fausse réalité intéressée où nous les percevons, pour les transporter dans la réalité meilleure d'une vie désintéressée. »
Or, notre âme crée en elle ce monde de représenta-, tions que nous appelons l'univers et qui n'est que sa propre vie, par trois modes vitaux : la sensation, la notion et l'émotion. Tout d'abord elle sent, c'est-à-dire
qu'elle éprouve une modifkation par les couleurs, les sonorités, les résistances, qui ne sont que des états intérieurs de la conscience. Les arts plastiques, et, comme les résumant tous, la peinture, expriment ou, pour mieux dire, recréent les diverses sensations associées. Puis les sensations s'organisent par groupes séparés, abstraits de l'ensemble initial; blesse lient par une sorte d'empreinte commune que leur répétition laisse dans la conscience : la perception fréquente d'objets rouges fait que l'âme imagine le rouge. C'est la notion. L'âme pense, après avoir senti. Le mot fixe la notion. La littérature se constitue : c'est l'art des notions, l'art qui, par l'enchaînement des mots évocateurs, recrée les notions. Enfin un autre mode de vie intérieure se mêle aux deux autres. Les sensations et les notions deviennent imprécises dans une sorte de bouleversement de l'âme. Leur rythme s'accélère et s'éperd. C'est un tourbillon confus de couleurs, de sonorités, et d'idées. Et un voile descend sur la conscience troublée. L'âme est parvenue à l'émotion. Traduire l'émotion par des mots précis serait la détruire en la décomposant. Elle peut seulement se suggérer. Le son musical est le moyen de cette suggestion. L'art de la musique est l'art qui, en la suggérant, recrée l'émotion.
Mais la vie totale est dans l'union intime de ces trois
modes, et Fart suprême sera celui qui suggérera, qui recréera la vie totale par la réunion des diverses formes artistiques. Ce fut la tentative de Wagner, dans son drame musical. Et M. de Wyzewa croit entendre la voix aimée du Maître, et qu'elle lui dit : « Tous les arts ont une fin commune ; tous ne valent que s'ils y travaillent. Littérateurs, comprenez TefFort de vos devanciers : ils ont employé leurs âmes à créer une meilleure .vie; poursuivez leur tâche en créant la vie que peuvent concevoir vos âmes nouvelles I J'ai tenté la création totale.de la vie, par l'union des arts; mais les arts n'étaient point prêts; vous les préparerez. Vous ne dédaignerez aucun mode de la vie, parmi ceux dont est capable la littérature. La vie est un enchaînement d'idées sensibles et abstraites, se produisant l'une l'autre, et d'émotions ; vous permettrez à tous ces éléments d'entrer dans votre œuvre, et vous rechercherez les signes spéciaux qui conviennent à chacun d'eux. Votre roman ne sera ni une description, ni une psychologie, ni une musique verbale : il sera vivant, par l'union de toutes ces formes. Alors, sur le fondement d'une littérature enfin constituée, la peinture et la musique pourront ajouter leurs modes vitaux; les artistes auront l'art; et la vie complète sera créée, par l'alliance de tous ses
modes. » Cette littérature serait la littérature wagnérienne.
On voit donc que la conception de M. de Wyzewa, — et ce n'est pas sans raison que nous avons fait le rapprochement de ces noms, — va rejoindre les idées d'Edouard Schuré sur l'âme universelle qui anime la nature et l'humanité, et qui va de l'inconscient au conscient pour s'épanouir magnifiquement dans les légendes, les mythes, les religions et l'art. L'auteur de VArt IVagnèrien et celui du Drame musical, par le culte du même maîtr'î, ont semblablement entrevu un principe mystérieux, la Vie ou l'Ame, d'où tout art doit procéder. Ils ont porté leurs regards plus loin et plus profond que ces vaines apparences que nous dénommons la réalité. Us ont découvert et puissamment affirmé que l'artiste doit avoir une âme, et que l'art doit prendre ses éléments dans la vie de l'âme pour la recréer meilleure, plus belle. En élargissant ainsi le sens mystique de l'œuvre wagnérienne, dont nos bons ^ snobs » ont maintenant assuré la définitive influence, ils ont été parmi les premiers et les plus efficaces rénovateurs idéalistes.
11 est à peine besoin de faire remarquer que la « théorie de l'Art )► de M. de Wyzewa est fondée sur une psychologie raffinée plus que sur une ferme et sévère métaphysique. L'affirmation vulgaire de la réalité objective
du mond€ extérieur et la critique superficielle de Tidéalisme absolu ne sont point malaisées. Ils paraissent toujours nous conter de la philosophie, et rien que cela, ceux qui nient tout, hormis leur « moi ». Et pourtant il est bien vrai que psychologiquement, par un besoin de libération et de vie supérieure aux choses, Tâme délicate des artistes, des rêveurs intellectuels, tend à se séparer le plus possible de la réalité inférieure et à en oublier, réfugiée dans la région sublime de la beauté et des rêves, la banalité, les laideurs, les tristesses. Pourquoi même ne pas anéantir, par une négation orgueilleuse, ce qui blesse la vie supérieure? Et le « moi » nie le monde des réalités. Il dit : ^ Seul vit le Moi ; et seule est sa tâche éternelle : créer. » L'artiste crée donc ; il se fait un monde merveilleux tout peuplé de ses songes, et il ne croit plus qu'à ce monde de beauté qu'il porte en son esprit. Cet idéalisme, que l'on pourrait dire psychologique, est une attirance et une fatalité pour combien d'âmes !
M. de Wyzewa, du premier mouvement de son cœur, aima les « maîtres » le plus noblement idéalistes. Il eût les beaux délires de la jeunesse pour Stéphane Mallarmé, pour Jules Laforgue, et surtout pour le grand et princier VlUicrs de l'Isle-Adam. Ceux-là étaient, suivant son mot, des « différents )^, qui ne s'asservissaient pas
a la vie et à la pensée communes. Il les célébra par des pages riches, généreuses, passionnées, dont jamais plus il n'a retrouvé la clef d'or. La foi, l'ardente foi, des vingt-cinqans ! Ce qu'il leur reconnut avant tout, ce fut d'avoir élevé sur les hauteurs le temple de leur art, et de s'y être isolés, par delà nos vaines agitations, par delà même la gloire, pour faire leur œuvre créatrice de fictions idéales. Il alla jusqu'à voir en eux les artistes suprêmes qui créaient la vie totale par l'alliance, dans leur poésie symbolique ou leur prose rythmée et sonore, des trois formes de l'art, peinture, littérature et musique. « Ah I ce maudit besoin de comprendre, s'écriait-il, que nous portons aujourd'hui en touteschoses, et qui dévaste notre vie, corrompant a leur source nos seuls vrais
plaisirs ! J'ai honte d'y avoir si longtemps cédé : il me semble maintenant qu'en voulant expliquer, traduire en d'abstraites idées les poèmes de M. Mallarmé, je les rabaissais à être de prestigieux rébus. Leur valeur est, en vérité, plus haute. Ils sont œuvre non de littérature, mais d'art. Ils s'adressent à notre sensibilité, par delà notre intelligence ; et nous devons les prendre tels qu'ils se présentent à nous, et laisser qu'ils nous ch2U*ment. Car leur poésie est avant tout une musique. » Il est vrai que, depuis, M. de Wyzewa a jugé que l'on est trop artiste et trop original en notr.î temps, a réclamé
la clarté simple, a placé M. Brunetière au premier rang de lios écrivains. Passons.
Car dès lors sa pensée s'ébranle et s'éparpille. Idéaliste encore par une continuation d'attitude, Il abandonne le souci de l'art, tout en écrivant de ci et de là sur la religion de l'amour et de la beauté, et il fait servir l'idéalisme à une critique des prétentions de la science. Ou même, alors qu'une réaction libératrice se produit contre la science et sa domination oppressive, lui la nie, tout simplement.
Si, en effet, le monde n'est qu'un jeu de notre âme, la science ne peut être qu'une « fantaisie utile, un effort à coordonner, à refaire plus réelles les vaines ombres qui s'agitent pour nous décevoir sur les murs de notre caverne ^. C'est la vérité qui manque le plus aux vérités qu'elle affirme. Qye parle-t-on de son infaillibilité ? Chaque jour des phénomènes contradictoires, de vrais miracles, infligent des démentis aux lois qu'elle avait établies. Non, elle n'est sûre de rien. La nature a des secrets qui n'intéressent qu'elle et qu'elle se refuse à nous révéler : c'est une curiosité étrange que celle qui nous pousse à les scruter sans cesse.
D'ailleurs, quels sont les bienfaits de ce que nous appelons la Science ? Parvient-elle à faire un monde meilleur ? Bien au contraire, elle multiplie les souffhmces.
Le darwinisme, la lutte pour la vie, les fatalités héréditaires, les haines sociales : voilà ce qu'elle a jeté parmi les hommes. « Le monde est devenu presque inhabitable, depuis cent ans que les lumières y sont répandues. )»
Il faudrait donc supprimer la science, renoncer à toute intellectualité, à toute recherche du vrai, et s'anéantit dans une quiète contemplation du « moi ». Anatole France, et même un peu Renan ou Jules Lemaître, avaient indiqué cette paradoxale fm de l'esprit. « Aussi bien, nous a-t-on dit dans le Jardin d'Epicure en reprenant des pensers anciens, est-ce faire un abus inique de l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité. » Avoir des sensations, intellectualiser ces sensations vives, et c'est tout. Sur ce, M. Maurice Barrés passa, qui prit l'idée et instaura le fameux « culte du moi. »
Par bonheur, l'apôtre de Toula avait parlé. M. de Wyzewa se souvint qu'il est slave et qu'il s'était plu aux « russes )», jadis. 11 les relut. Le mysticisme évangéiique de Tolstoï le toucha. 11 se convertit à la pauvreté d'esprit, à la bonté et à l'amour, yàlhert, des Contes chrétiens ( le Baptême de Jésus et les Disciples d'Emmaûs ), tout récemment une traduction des Evangiles de Tolstoï,
ont marque l'avènement de M* de Wyzcwa au tolstoïsme»
Valhert est le récit que nous fait de ses désenchantements un jeune homme déçu par Tamour. Qu'il ait aimé dans leur presque réalité les ombres voluptueuses de ses amies, ou qu'il ait purifié sa passion dans le souvenir ou le rêve, jamais il n'a pu être heureux. Mais il entend à Bayreuth l'Enchantement du Vendredi-Saint. La seule apparition de Parsifal a suffi pour transfigurer la nature. Les oiseaux, les arbres, les fleurs, mille chansons naïves célèbrent le héros. En lui et autour de lui s'épanouit l'amoureuse joie. Par quel miracle a-t-il découvert le véritable amour, et conquis le bonheur dans l'amour ? C'est qu'il s'est renoncé lui-même, qu'il est sorti de son « moi i>, qu'il a dédaigné de penser, pour trouver toute science dans la compassion. <n Heureux est le niais, l'imbécile, mais qui a le cœur pur et qui trouve toute science dans la compassion. i> C'est la religion de la pitié de Tolstoï annoncée par la musique de Wagner.
Dans le Baptême de Jésus, un philosophe tente le Christ, et lui dit que les créatures n'existent pas, que les seules réalités sont en nous, créées par le pouvoir divin de la pensée, et qu'il sera Dieu, s'il reste en luimême sans entendre la plainte des êtres. Le Christ repousse le philosophe du « culte du moi ». Malheur à
ceux qui fuiront la douleur des hommes en se réfugiant dans un rêve où ils se croient dieux I
Et enfin les Disciples d'Emmaus sont un conte tout évangélique où la même idée est reprise. Sur le chemin d'Emmaus,oudans l'aubergeen laquelle il rompit le pain, les disciples ne reconnurent pas le divin Maître. Mais tout à coup « ils virent que l'étranger s'était affaissé sur son siège, exsangue, la bouche ouverte. Ils virent que ses pieds saignaient, aussi son flanc, percé comme d'un coup de flèche. Alors ils songèrent que pendant qu'ils s'enchantaient à l'écouter, il rendait, lui, ses dernières forces ; et une angoisse les saisit. Ils oublièrent leur faim, ils oublièrent le vide de leur bourse, ils oublièrent tout ce qui n'était pas la misère de ce malheureux. Cléophas courut vers lui pour le ranimer, Siméon commanda une ration de vin, et lui offrit son pain. L'étranger revint à lui : il prit le pain que lui tendait Siméon et le rompit, sous leurs regards pleins de pitié. Et comme c'était la première fois que les deux disciples regardaient leur compagnon de route en pensant à lui et non pas à eux-mêmes, pour la première fois ils le virent tel qu'il était. Et ils découvrirent alors que leur compagnon de route était Jésus, leur divin Seigneur, ressuscité du tombeau. ^
Voir le Christ souffrant, et dans sa souffrance toute
la misère humaine, c'est par quoi donc conclut l'œuvre de M. de Wyzewa, Cela est bien significatif. Gir, quelles que soient la portée philosophique et la valeur littéraire de cette œuvre, il est indéniable qu'elle représente révolution intellectuelle d'une génération qui est montée du positivisme à l'idéalisme, de la science à l'évangile mystique de la pitié et de l'amour. Désormais, en reniant «l'ignorance agitée et dangereuse des savants », on cherche la paix dans« une ignorance plus tranquille, plus douce, tempérée par la foi et par la bonté )►. Le maître russe a parlé, et il est toujours entendu. Si tout cela, Seigneur, était plus que de la littérature !
SIXIEME PARTlb
LE JEUNE IDEALISME
Ils sont là quelques chroniqueurs ou critiques, vieux d'esprit, lourds de pédanterie et d'insolence, dont c'est tout le métier d'observer les « jeunes », les idées et la littérature des « jeunes )», et de dénoncer la faillite de la jeunesse littéraire. De ce métier ils se font un gagnepain. Ils passent eux-mêmes, à force de déclarer que les autres ne sont rien, pour des maîtres. Ils ont leur petite gloire, les uns au boulevard où les bourgeois vont s'approvisionner de philosophie et de critique, d'autres en ces salons à l'odeur de moisi où d'antiques dames lisent d'antiques revues. Ils guettent les dîners qui les rapprocheront de quelque académicien influent. Ils attendent l'Académie, et, pour commencer, se contentent des dé-
corations. Ce sont les « bourgeois de lettres >► et les « petite critiques ».
Du moins leur dénigrement acharné a fini par persuader le public qu'il y a, en effet, une jeunesse qui pense, loin du bruit, qui fait œuvre de lettres et d'art, et qui prépare par de vaillants efforts une rénovation profonde des esprits. Cette jeunesse a ses revues, ses livres. Elle écrit, parle, agit. Elle a une vie vvéritable.
C'est d'art pur qu'elle s'inquiète le plus souvent. Toutefois une élite, sans se désintéresser de l'art, a franchement, courageusement, abordé les grands problèmes de la vie morale. Je ne voudrais point dire que ceuxlà sont des mystiques, au sens où l'on prend vulgairement ce mot, ni même au sens que la littérature de ces dix dernières années lui a imposé. Pourtant je puis m'en référer à l'avis du plus distingué d'entre eux, M. Maurice Pujo, qui a écrit dans VÂrt et la Vie : « 11 faudrait s'entendre sur le mot de mysticisme. On nous l'a souvent jeté. Si l'on appelle mystiques tous ceux qui ne se sont pas contentés des réalités qu'ils trouvaient autour d'eux, et qui ont cherché derrière elles un sens plus profond et des synthèses supérieures, tous ceux, en un mot, qui ont lutté contre la nature pour dégager toutes les forces de l'âme : l'intelligence, la volonté, l'amour, alors il faut bien reconnaître que
- Ï73 non seulement tous les saints, mais tous les grands artistes, tous les inventeurs, tous les réformateurs, tous ces fous en désaccord avec leur milieu, qui ont créé des formes nouvelles de la vie, que tous ceux-là ont été des mystiques, et que c'est par eux que le monde a marché. »
D'un côté donc, les gens à leur aise dans la réalité présente, les satisfaits, les vulgaires à qui suffit la marche routinière des choses, les tenants de traditions vieillottes et de formules courantes ou classiques en littérature, en art, en morale, en sociologie, les faibles que dominent la nature et les circonstances, tous ceux qui arrêtent leur vision, par une médiocre sagesse, à l'horizon borné de ce qui est, sans souci de l'au-delà et du mieux, — les réalistes enfin ; de l'autre, les inquiets, les chercheurs, ceux qui ont le sens du mystère des choses et sans cesse veulent atteindre, par delà les apparences, une grandeur ou une beauté invisible, les rénovateurs aux aspirations puissantes, les poursuivants d'inconnu, de nouveauté, d'idéal, les rêveurs d'un mieux intellectuel et moral, — et, pour faire tenir en une désignation très large des tendances fort diverses, les mystiques. Ceux-là, héritiers dir naturalisme matérialiste, du positivisme scientifique, du dilettantisme, sont des « vieux » ; ceux-ci sont des
^ jeunes >>, tenants enthousiastes de ridéalisme mystique. Un grave débat se poursuit entre eux. Il faut en étudier les éléments et en exposer la suite. Ce sera faire rhistoire de l'effort toujours généreux, quelquefois ingénu, par lequel l'âme d'une génération nouvelle se libère de l'oppression étreignante de formules intellectuelles, littéraires, morales, sociales, désormais reniées.
. M. Maurice Pujo n'avait guère que ses vingt ans, quand il publia ses premiers articles dans une jeune revue, VArt et la Vie, qui dès lors marqua fortement sa place parmi les plus sages et les plus féconds essais de renouvellement littéraire. 11 prétendit, avec la belle foi de sa jeunesse, surmonter et dominer son époque, la juger en la pleine franchise de son âme, en établir la ^ liquidation », et, ce travail accompli, dégager son propre esprit pour l'affirmation de <( l'idée qui était la sienne ». Une critique de la vie telle qu'elle s'offre à nous, une critique surtout des « limitations » qui nous retiennent loin de l'art véritable ou de la véritable vie morale et sociale ; puis la recherche des conditions de l'art et de la vie, c'est-à-dire de la manière dont nous
pouvons, parmi les choses, créer par l'esprit et vivre par l'âme : tel fut sa noble ambition.
Elle parut outrecuidante aux « petits critiques ». Le jeune écrivain réunit ses études en un livre auquel il donna pour titre : le Règne de la Grâce, « C'est, disait-il, pour une harmonie où les choses ne seront plus divisées dans leur principe, où elles n'auront plus à lutter les unes contre les autres, mais où elles prendront chacune leur place dans la vie esthétique, morale ou sociale, selon un rythme qui sera à la fois l'absolue justice, l'absolue liberté et l'absolue beauté, c'est pour cette conception que nous avons emprunté au grand Schiller, en lui donnant tout son sens, sa noble expression : le Règne de la Grâce. » Et les « petits critiques » de s'exclamer, de trouver qu'ils ne doutent de rien, ces jeunes gens qui sortent de leur classe de philosophie. A leur sens, M. Pujo particulièrement avait toutes les audaces, toutes les fiertés, tous les dédains, toute l'assurance naïve de son âge. Et après cela, quoi ? Après avoir critîqvé âprement et condamné les mœurs, les lois, la littérature, l'art, la vie entière de son temps, qu'apportait-il qui fût salutaire à un monde de décadence et qui pût tout régénérer ? Des aspirations obscures, une sentimentalité vague : mais rien de plus. L'humanité ne serait point changée pour si peu.
Il est bien vrai que l'auteur du Règne de la Grâce, avec une juvénile indépendance qui s'élève souvent au mépris hautain et indigné, rejette le poids d'un servage humiliant sous lequel il lui avait . semblé que des traditions, des coutumes, des préjugés, un code de conventions hypocrites, courbent les générations successives dès leur entrée dans la vie. Sïi critique de nos mœurs est, dans son œuvre, d'une rigueur vengeresse. Sur l'éducation de collège, sur les vices et les brutalités de l'internat, sur l'oppression des formes religieuses qui anéantissent la vraie religion, sur la dure et nécessaire lutte contre la nature ou contre l'humanité, sur l'amour, sur la condition faite à la femme, il a écrit des pages impitoyables.
Sa critique sociale n'est pas moins sévère. Les pouvoirs moraux lui paraissent perdus dans le nombre infini des médiocrités et des faiblesses. L'intelligence, la volonté, la vie, sont soumises aux majorités et subissent la loi fatale du plus fort. Tout l'ordre social est fondé sur la propriété et sur sa transmission par héritage. Mais la propriété n'est que la reconnaissance légale de la conquête de la terre et des instruments de travail, c'est-à-dire des sources mêmes de la vie des hommes, par quelques premiers occupants, les autres se trouvant ainsi « déshérités » et condamnés à devenir
les esclaves des premiers. La transmission des biens par héritage est dans le fond immorale, puisque le souci de gagner et de laisser une fortune détourne les parents <ie la vie de famille, de ^^a tâche éducatrice, et puisque la fortune, laissée par dot, corrompt le mariage en substituant à l'amour qui unit un calcul d'intérêts qui associe, ou bien, laissée par succession, rend inutile pour les enfants, donc impossible, la force morale, en supprimant le travail, l'effort, le développement personnel. A ce vice de son principe et de son organisation s'ajoutent, pour mettre la société en un imminent péril, la loi féroce de concurrence, le déchaînement de toutes les convoitises d'une démocratie terre à terre et l'accaparement capitaliste. Au nom seul de la moralité, notre état social est digne des condamnations les plus violentes.
Et enfin, la littérature, l'art, sont morts, morts « de la lassitude et de l'impuissance des âmes )>. Le naturalisme a longtemps régné sur nous, désenchantant du rêve, « cette fleur du romantisme ^>, les meilleurs esprits, et les forçant à dédaigner « ce qui l'avait fait fleurir : la fraîcheur du sentiment et cette jeunesse de l'inspiration qui est la poésie même ». Plus de vie intérieure qui palpite en l'âme de l'artiste. Plus d'aspirations qu'il cherche à réaliser dans son œuvre. Plus de
sentiments qu'il sente le besoin d'extérioriser, et d'exprimer par une forme visible. Mais seulement la vérité, l'exactitude dans la copie d'un modèle. De la photographie et du reportage où l'on n'abandonne rien de soi-même. Nul ne se souvient que « si la vie ne se confond pas avec l'art, elle en est du moins la condition nécessaire ».
L'art est mort, et la science règne avec ses analyses fragmentantes qui brisent l'unité et l'homogénéité de l'âme, éparpillent le regard sur le détail des choses et rendent impossible la communion avec la nature. <* Aux grandes époques, les grandes œuvres s'étaient trouvées produites spontanément par le génie d'âmes simples avant tout, dont l'unité et l'homogénéité, reflétées dans la production, n'étaient pas dues à la composition artificielle déléments divers. La diversité n'existe que dans la matière, dans l'objet ; là où il y a un sujet, une âme vive et profonde, il y a cette simplicité que le mot synthèse ne suffit pas à exprimer : l'âme est simple comme l'absolu. L'acte esthétique devant exprimer précisément ce que l'âme a de plus intime et de plus profond, le sentiment est donc un acte plus que synthétique par excellence,et la méthode d'analyse qui est celle de la science est la plus opposée à celle de l'art. » Ceux qui, devant le morcellement de la nature, ont
pourtant gardé le culte et la nostalgie de l'art, sont tout juste parvenus à la plastique du parnassisme, à une fabrication byzantine de mosaïques habilement composées des débris de l'observation réelle et des morceaux du grand rêve romantique.
Les Vigny, les Maurice de Guérin, les Barbey d'Aurevilly et les Villiers de l'Isle-Adam, contredits par leur temps et isolés, n'ont point été des maîtres ; ils n'ont point imposé leur large et synthétique vision de l'univers. D'autres, par un pressentiment plus précis de l'évolution actuelle, ont été des indicateurs ou même des précurseurs de la rénovation idéaliste : ce sont les Baudelaire, les Verlaine, les Mallarmé. Mais ccux-la encore, combien n'ont-ils pas été « limités » par d'anciennes formules, d'anciennes méthodes et manières de voir I Mallarmé lui-même, dont le grand mérite fut d'éprouver l'inquiétude du mystère des choses, de leur au-delà psychique, alors que chacun se complaisait dans leur éclat extérieur, accepte pour point de départ le souci de la forme, des mots, des images, du rythme, et croit qu'on peut s'élever de la forme à l'idée, en remontant pour ainsi dire le sens de la nature.
Qye voilà bien, en effet, une critique ou, comme dit M. Maurice Pujo, une « liquidation » vaste et audacieuse. Le premier mouvement d'humeur des « petits
critiques >> devait être de la réprouver au nom de la modestie. Cette sorte de gens est tellement d'école et sans pensée personnelle. La chose apprise, le passé, la tradition, la formule toute morte, sont Tunique fonds qu'elle possède, incapable par elle-même de créer et d'acquérir. Elle prend le monde tel qu'il est, les idées telles qu'elles sont, et elle prendrait cela autrement, s'il en était autrement. Risquer des tentatives héroïques de rénovation intellectuelle et morale sous le regard des « petits critiques », c'est déranger leur sagesse moyenne et conservatrice. Un jeune surtout produit sur eux un effet d'ahurissement, si, au lieu de redire servilement l'humble leçon de rhétorique çt de philosophie qu'euxmêmes récitèrent, il se permet de penser avec liberté, dût-il penser quelque peu à l'aventure.
Mais l'intérêt précisément d'une œuvre telle que le Règne de la Grâce est que nous y sentions, affranchie de tout préjugé, clairvoyante et courageuse, l'inipression d'un jeune écrivain qui sait voir et juger, à son départ pour la vie. Quelle prétention extraordinaire peut-il y avoir, pour celui qui doit traverser le monde intellectuel, à ne point être saisi, enchaîné, dominé du premier coup par la vulgarité des idées répandues, et à défendre son esprit des soumissions trop commodes? Qu'ils se trompent, les jeunes ; qu'en reniant le passé ils
ne créent point le présent : là n'est point l'affaire. C'est, du moins, par la sincérité de leur jugement et la franchise de leur critique que l'éveil est donné contre une duperie étrange de systèmes philosophiques, sociologiques, littéraires, à laquelle l'humanité aime s'asservir d'âge en âge. C'est par leur révolte que les esprits se délivrent ; c'est par leurs aspirations indépendantes que le progrès est rendu possible.
Certaines vérités essentielles, immuables, éternelles, composent le fond de la raison et de la conscience humaine. Celles-là, il serait téméraire de les ébranler avec précipitation, sans mesure. Mais quelles sont-elles, et quel est leur nombre ? A la limite de leur cercle infrangi!e commencent les vérités relatives à un temps, à un milieu, et que l'esprit des hommes transforme par une évolution constante. On se récria un jour contre tel politicien qui avait parlé de ses « opinions successives ». Dans l'ordre intellectuel et moral, la fidélité passive, purement réceptive, aux idées d'école, d'église, de parti, de classe ou d'académie, c'est l'immobilité et c'est la mort ; les « opinions successives » sont vraiment, pour l'humanité comme pour chaque homme, la condition de la marche au progrès. Une race serait très près de déchoir dans la stérile inertie, si elle n'avait que des sages vieillis et une jeunesse moutonnière, point agitatrice.
Or, on demande à cette jeunesse, dont la présomption fait sourire, de trancher aussitôt, puisque la voilà dédaigneuse de toutes les solutions tranquillement admises, les graves problèmes qui sont d'à présent et de toujours. Ce que des générations antérieures ont cherché pendant des siècles, il faudrait que quelques jeunes gens le trouvent sur Fheure. On ne les tient pas quittes à moins.
D'abord, ils y ont tâché par un effort qui a vite dépassé la philosophie à courte vue dont se contentaient leurs dénigreurs. C'est vers un Christ et un Evangile rajeunis que M. Maurice Pujo s'est tourné, après avoir dénoncé l'impuissance de toute humaine sagesse à nous fournir une raison de vivre et à donner un sens à la vie. « Diieu, s'écrie-t-il en des paroles sorties de son âme, est avant tout le Créateur, c'est-àdire l'artiste suprême, et c'est à lui qu'il faut remonter aujourd'hui. Voici que les temps sont changés. Ce n'est plus sur l'Acropole que nous irons prier aujourd'hui. Nous t'avons enfin retrouvé, toi que nous avions si longtemps cherché malgré les dogmes des religions et des sciences, malgré les barrières de toutes sortes qui nous séparaient de toi. Tu as vaincu l'oppression des choses, et ta lumière, qui remonte plus pure à nos yeux voilés, les éclaire d'un jour nouveau. Comme
— i84 — nous allons taimer, maintenant que nous ne te craignons plus I )»
Au Christ aussi, Tolstoï avait eu recours, mais en le concevant plutôt comme le Dieu de pitié et d'amour, le Dieu des humbles, que comme le créateur et l'artiste. Il y a dans le sentiment religieux de nos jeunes écrivains plus d'aristocratie, et une aristocratie qu'on pourrait dire esthétique.
C'est par une recherche du beau que se dirige, se fortifie, se complète leur recherche du bien. Ils croient à une « aristie de l'âme », à une beauté et à une bonté profondes, que la nature intérieure ou extérieure tend sans cesse à écraser. Eternel conflit de la dualité qui est en notre être, et aussi de l'âme et des choses. Ce fond, cette part la meilleure et la plus réelle de nous-mêmes, cette âme, comme ils disent enfin, il £aut l'avoir. Il faut l'avoir bien à nous, la posséder par une maîtrise de notre volonté, en réveiller les énergies intimes, la développer et la façonner en beauté, la créer en quelque manière par un- sublime effort. Il faut librement, dans une unité harmonieuse, élever et agrandir toutes nos facultés : intelligence, volonté, amour.
Les intellectuels, les cérébraux, parce qu'ils savent ou croient savoir, ont renié l'art et la vie, les expansions simples, du cœur. Les sensuels ont réduit l'émo-
- i85 tion et Tamour à l'étroit égoïsme des jouissances. Aux jeunes hommes d'aujourd'hui, aux héros nouveaux, de rétablir l'harmonie de l'individualité par un développement libre et généreux de toutes les puissances qui la constituent. Par là ils seront « artistes », au plus noble sens du mot. Ils se rapprocheront de Dieu, créateur, artiste, acte pur. Ils feront en eux, au-dessus de la foule et au-dessus des choses qu'ils soumettront à leur volonté, le « règne de la grâce ».
Pour l'accomplissement de cette œuvre de la moralité la plus haute, ils ne compteront plus sur la vertu de tel dogmatisme religieux ou philosophique, de telle formule qui porterait en elfe je ne sais quel sortilège, de la « lettre » enfin, mais seulement sur « l'esprit », sur une force du dedans, sur l'élan des aspirations vers un idéal toujours entrevu par qui ne ferme pas les yeux, sur l'amour, et sur le naturel « vouloir vivre » de l'âme. « 11 est parfaitement stérile, écrivait un jour M. Maurice Pujo, de se demander si oui ou non nous avons une âme. Nous ne nous en découvrirons jamais en cherchant ainsi. Mais nous la sentirons de taçon indubitable, le jour où nous aurons eu le courage d'en avoir une. Car l'âme n'est pas une chose donnée à chacun indistinctement. Ceux qui ont livré leur vie au désordre du monde extérieur n'en ont jamais eu, non plus que ceux qui se
sont imaginé pouvoir la garder au milieu de convictions reçues qui ne sont que des habitudes, comme une fleur séchée dans un livre de prières. N'ont une âme que ceux qui Tont conquise eux-mêmes et gardée par un effort incessatit. Et cette âme n'est pas une illusion, un fantôme du raisonnement ; elle est la vivante, la sew/^ réalité. »
C^ant à la vie sociale, c'est sans utopie qu'on pourrait en prévoir du même coup la réforme. Un plus grand souci de moralité amènerait à supprimer la propriété capitaliste. Dès lors, l'homme qui voudrait vivre n'aurait pas d'autre recours que le travail, l'effort personnel. Le travail serait toujours possible, sur une terre libre, par i'inaliénabilité absolue de ses instruments. Dans la liberté et en dehors de toute réglementation socialiste, les diverses facultés ou aptitudes, essentiellement inégales, auraient leur emploi logique. La loi de concurrence disparaîtrait du jour où les hommes n'auraient plus à s'arracher, par des accaparements injustes et immoraux, les moyens d'existence. S'il devait, malgré tous les rêves humanitaires, rester encore des forts et des faibles, ceux-là animeraient ceux-ci de leur vitalité, au lieu de les vouer à l'écrasement et à la mort. Et, en ce faisant, ils obéiraient à la loi de générosité et d'expansion, qui serait devenue celle de leur nature moralisée.
L'Homme libre, à condition qu'il soit moral, sur la Terre libre, c'est-à-dire non accaparée : voilà Tidédl.
La littérature enfin, et l'art. Ah ! comme M. Maurice Pujo fait cette fois, à nos ouvriers de lettres, à nos écrivams et critiques de métier, à nos « truqueurs » bien "formés, bien « normalisés », qui traînent tous et partout la même friperie de métaphores, à nos industriels classiques, la plus rude et la plus noble leçon I L'art est dans le sujet ; il est ce sujet lui-même qui s'exprime. On ne fait pas l'art du dehors ; il se fait spontanément et du dedans. Si vous voulez qu'un cri de joie ou de douleur trouve en moi un écho, n'allez pas m'en décrire scrupuleusement les causes physiologiques, psychologiques, métaphysiques ; cela me remuerait autant que si vous m'en comptiez les vibrations. Poussez-le seulement, ce cri, avec toute votre joie, toute votre douleur, toute votre âme ; soyez sûr que je l'entendrai. Il me souvient qu'un ancien a dit cela quelque part ; Si vis meflere».. Et ce sentiment, et cette âme, il taut que la sympathie du lecteur la suive dans toutes les sinuosités du style; car le style, c'est le symbole par excellence, l'expression directe delà vf> intérieure. Seuls, ceux qui possèdent cette vie possèdent un style ; un style où l'auteur n'est pas tout entier, n'est qu'un jeu d'enfant. Si, pour les grands génies eux-mêmes, il est difficile d'écrire, c'est
qu'il est difficile aussi d'être soi-même. 11 n'y a de style que Iprsqu'une personnalité est enfin créée, et alors, puisque nous sommes avec les classiques, il faut encore répéter un vieux mot : « Le style, c'est l'homme. »
Vie intérieure et personnalité, conditions de l'art. En vérité, quelle rapide transformation s'est faite dans les esprits, si la jeunesse d'à présent peut proclamer une théorie qui est bien la plus radicale protestation contre les errements des naturalistes, des parnassiens et des dilettantes, hier encore maîtres incontestés 1 Les « petits critiques » nous font douter d'eux-mêmes, quand ils déclarent cela négligeable.
Et il y a les autres, quelques épais fantaisistes du journalisme, dont tout l'esprit est à rabâcher les gros mots d'un « rapinisme » quinquagénaire. Ceux-là, de temps en temps, demandent, narquois avec application, des nouvelles de l' « Ame » aux « écrivains de l'âme », aux ^ artistes de Tâme », aux « peintres de l'âme », aux « penseurs de l'âme ». Ils vont s'en prendre au bon M. de Vogué en personne, le rendant responsable d'idées et de sentiments où le digne académicien n'a rien à voir. Mais donc, pourquoi, si ce n'est par habitude, ceux-là s'occupent-ils de ce qu'ils ne connaissent pas ? L' « Ame » n'est point leur affaire.
Quelle que soit l'œuvre littéraire à venir de l'auteur
— i89 — du Règne de la Grâce, — et le vigoureux, le sévère talent, autant que l'élévation de cœur dont témoigne son livre de début, justifie les plus larges espérances, — le mérite lui sera reconnu par tous d'avoir suscité, parmi la génération qui monte à la vie, le goût de l'idéalisme, de la pensée sérieuse, de l'art pénétré d'humanité et de vie, des problèmes intéressant la conscience, de la volonté réfléchie et de l'effort moral. 11 a crié à des âmes fraternelles: « Voilà bientôt un demi-siècle que le monde est en friche; il y a beau temps que les moissons sont coupées et nos greniers vont s'épuiser. Ne trouvez-vous pas qu'il serait temps d'y retourner pour y semer, afin qu'il se couvre de nouveau et de fleurs et de fruits ?»
Son appel a. été entendu, et déjà les semeurs vont aux champs.
Il serait aisé, je crois, de marquer à travers la pensée de M. Maurice Pujo l'influence de quelques jeunes maîtres de l'Université, de M. Bergson, par exemple, et surtout de M. Gabriel Séailles. Pourtant, ce «jeune » a célébré en tels termes la « jeunesse libre », qu'on ne saurait lui attribuer un maître véritable.
Et ainsi en est-il autour de lui. Dans ce groupe de VArt et la Vie, qui rédige la revue de ce nom, et dont il est l'âme et le centre, chacun garde l'entière indépendance de son esprit. Des tendances pareilles, toutes spontanées et sans nulle empreinte de servage intellectuel, constituent l'unité et une sorte d'âme commune. L'intéressant est, précisément, que tout ce que tentent
pour la rénovation idéaliste les écrivains ou les artistes de VÂrt et la Vie soit effort libre de jeunesse, et que la liberté paraisse dans la diversité. Firmin Roz, Edouard Fuster, Gabriel Trarieux, Henri de Régnier, André Bellessort, Eugène Hollande, Lucien Le Foyer, Maurice Tissier, Gustave Soulier, Fernand Weyl, Abel Pelletier, affirment des individualités très nettes et des talents forts distincts.
Dans l'ordre des idées morales, quelques autres ont exprimé une conscience nouvelle et profondément observée. M. Pierre Lasserre, en de très pénétrantes pages de son livre sur la Crise chietienne, a indiqué comment ceux de sa génération, longtemps persuadés de l'antinomie de la pensée et de Faction, de l'intellectualité et de la vie morale, en viennent à croire qu' « il n'est de phiibsophie forte et profonde, que celle qui sauvegarde le devoir et sanctionne l'effort ». Sans parti pris, il a dégagé les germes et les possibilités de vrai christianisme qui sont impliqués dans la poussée morale de ce temps.
Il s'agit, bien entendu, d'un christianisme moral. Car M. Pierre Lasserre admet une manière de croyance qui tend à l'action et détermine les règles de la raison pratique plus que les règles de la raison pure. « La croyance ne suppose nullement un dogme, une vérité objective.
Croire, ce n'est pas adhérer à une évidence logique, mais trouver en soi des raisons désintéressées d'agir. La croyance n'est pas de même nature que l'action. Du jour où le raisonnement peut s'en emparer, lui donner une formule exacte, argumenter pour ou contre elle, elle est bien près de mourir. »
Il faut vivre ; voilà l'impérieuse nécessité qui met aussitôt un terme à toute subtilité dogmatique. Qu'importe, en somme, ce que nous pensons, savons ou croyons par des tourments contradictoires de notre esprit? C'est d'action, de moralité, de vie, que nous devons nous inquiéter.
Et ainsi l'auteur de la Crise chrétienne représente bien, encore qu'il fasse souvent ressortir leurs inconséquences, l'état d'âme de ceux qu'on a appelés les « néo-chrétiens », et qui s'élèvent jusqu'à la croyance morale de l'Evangile sans pouvoir se résigner à la croyance dogmatique du christianisme historique ou de l'Église.
M. Louis Tauxier, dans une étude sur les Saints, récemment publiée par Y Art et la Vie, disait de même : « La foi, est-ce l'adhésion à la lettre morte, à des vérités qui vous sont indifférentes et que vous ne comprenez pas ? Ou n'est-ce pas plutôt la sincérité de l'effort moral ? N'est<e pas en effet la confiance en Dieu, c'est-àdire en la vertu du renoncement, et n'est-ce pas la
confiance absolue qu'il y a un Bien-Eflfort qui vous élève, un Mal-Lâcheté qui vous abaisse, et qu'il faut choisir entre les deux?» L'œuvre, un peu éparse encore, de M. Louis Tauxier révèle l'un des esprits le plus cultivés, le plus hardiment rénovateurs, le plus sympathiques d'entre cette jeunesse qui fait revivre l'idéalisme moral et en annonce l'évangile. Ses déclarations ont donc la valeur d'une profession de foi en laquelle volontiers, par la grande confiance qu'inspirent son talent et son cœur, beaucoup d'autres de son groupe reconnaîtraient leurs propres convictions.
Que si cette glorification de l'énergie, de l'effort moral, jusqu'à prétendre soutenir la vie par la seule foi en la volonté, devait paraître à quelques-uns une outrance d'individualisme, il y aurait à citer Solidaires, le beau livre de Ch. Recolin. C'est une philosophie de la solidarité, que l'écrivain conçoit commet une nouvelle adaptation de la morale, bien appropriée à la gêné- ' rosité de jeunes esprits, et seule capable de remplacer les vieilles formules toujours entachées d'utilitarisme, auxquelles ils se plient si diciffîlement ».
Edouard Schuré, dont nous avons dit le poétique et religieux idéalisme, ainsi que le noble talent, et M. Gabriel Tarde, l'auteur des Lois de V Imitation et de la Logique sociale, apportent parfois à VArt et la Vie le
concours d'une pensée vraiment neuve, vraiment transformatrice.
C'est enfm M. Gabriel Sarrazin qui aide ses amis par l'exaltation chantante de son âme invariablement fidèle à ridéal et à l'art le plus pur, le plus élevé.
Il y a dix ans, alors que tout écrivain s'abaissait à Tctroite discipline du naturalisme ou s'efforçait à la rigueur et à la^sécheresse scientifiques, Gabriel Sarrazin ne renonça point sa passion d'idéalité et de rêve. 11 s'échappa de notre littérature étouffante. 11 se réfugia dans le génie des poètes anglais : des Shelley, des Coleridge, des Ténnyson, des Browning, des Rossetti. Il étudia leurs œuvres avec un amour comme prophétique, notant à chaque poème ou sonnet, comme il a dit, « la préoccupation de l'au-delà, le sens du mystère, l'adoration grave de la nature et de Dieu, la mysticité de l'amour : bref, la haute vie intérieure sous toutes ses formes, les joies. et douleurs sublimes de l'âme, répouvantement sacré de la créature humaine debout en face de la destinée individuelle et universelle, l'eflfroî de la durée minuscule de chaque être et de chaque âge dans la durée sans fin, le frisson devant l'incompréhensible éternité du monde traversée par l'éclair douloureux des jours ; oui, tout cela qui s'enveloppait d'une mélancolie immense, mais presque toujours vaillante.
relevée par le sentiment du devoir pour le devoir et de Teffort pour l'effort ».
Et tout cela passa dans sa critique qui ne fut pas seulement, à la façon de cet âge de science rigide, une œuvre d'analyse et d'intelligence, mais une œuvre d'émotion, d'art, de sensibilité. La Renaissance de la Poésie anglaise, ouvrage contemporain, au reste, des Essais de Psychologie de Paul Bourget, contribua puissamment à ranimer dans notre littérature, alourdie d'un matérialisme vulgaire, l'élan du jeune idéalisme, non moins peut-être que les études d'Emile Hennequin et de M. de Vogiié sur les « russes ».
Depuis, M. Gabriel Sarrazin a pu suivre l'évolution idéaliste qu'il prévoyait et annonçait alors, et juger que la littérature nouvelle n'avait pas cru en vain, selon une formule qu'il cite quelque part, à une « progression continue dans le développement de la conscience : ce qui constitue la civilisation ».
A ce réveil de la foi idéaliste et de la conscience il a travaillé lui-même, ayant publié encore la Montée et les Mémoires d'un Centaure, Ce sont des œuvres d'art écrites avec une poétique splendeur de style, mais qui, toutes pénétrées par la mélancolie douce des rêves panthéistes et par les mvstiques ardeurs d'un culte religieux pour l'âme universelle, rendent témoignage
d'une inspiration supérieure. L'œuvre de beauté est œuvre de bien ; Tœuvre d'art est œuvre de vie.
Par la multiplicité même de ces tendances et de ces libres recherches, on reconnaît quel large mouvement d'idées peut mener, quelques aînés aidant, sans d'ailleurs prétendre à une direction quelconque, le jeune groupe de Vj4rt et la Vie. L'harmonie plus que la cohésion, l'entente plus que la discipline, l'esprit de bienveillante indépendance plus que l'esprit de coterie, et, pour terme commun, l'idéal tel que chacun l'entend et le sent plus qu'il ne le définit avec une stricte exactitude : voilà sa force.
Pourtant, à côté de M. Maurice Pujo et par une belle rivalité de pensée novatrice, un autre « jeune >», M. Henry Bérenger, a marqué plus profondément dans la théorie idéaliste de VArt et la yie, l'influence de sa personnalité intellectuelle.
C'était au temps où M. Lavisse déclarait que « mystérieuse aux autres et à elle-même », la jeunesse intel^ lectuelle était un « objet de curiosité », qu'elle avait « ses observateurs, ses critiques et déjà sa l^ende ». Car, disait-il, « le bruit se répand qu'elle est quelquej)eu théosophe, voire même thaumaturge : d'où l'inquiétude des libéraux et des voltairiens ». Et lui-même, ayant
voulu savoir ce qu'il en était au juste du secret de la génération de 1890, écrivait : « 11 est très vrai, comme l'a dit récemment M. Anatole France, que la jeunesse n'est plus voltairienne. La raison en est très simple. Les négations et l'ironie ont été naturellement entraînées dans la ruine des affirmations d'autrefois. Même, comme elles ont continué de faire grand bruit, après qu'elles eurent terminé l'œuvre des destructions nécessaires ; comme elles se sont employées à dessécher les sources de la vie morale ; comme elles ont fait gaiement cette besogne triste, elles sont aujourd'hui détestées, au moins autant que sont dédaignées les affirmations, reconnues vides, des doctrinaires en philosophie et en politique. De là vient qu'une partie delà jeunesse, la moindre, il est vrai, et même une minorité petite, se groupe en rangs serrés autour de l'Église. Une autre partie, petite encore, demande à l'Église de se renouveler, selon le précepte de Confucius que citait M. de Vogué. Une autre enfin, plus considérable, cherche un « au-delà y> dans la science, dans la politique et la démocratie, sans savoir ce qu'il est, sachant seulement qu'il est et qu'il y faut tendre. Si bien qu'une des marques de la jeunesse d'aujourd'hui, (j'entends de celle qui pense, car il se trouve dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre, toujours et partout, est
troupeau), une des marques, disais-je, est la nostalgie du divin. »
Cela était admirablement vu. Or, M. Henry Bérenger, qui fit alors des conférences singulièrement significatives à l'Association des étudiants, récemment fondée, et qui en devint le président, parut représenter le mieux le complexe état d'esprit de la jeunesse des écoles en 1890. L'un de ses premiers articles, que publia V Université de Paris (^bulletin de l'Association), sur la Jeunesse intellectuelle et le Roman français contemporain^ fut signalé par M. Lavisse comme indiquant bien la rupture définitive de la génération nouvelle avec le pessimisme et le dilettantisme, ainsi que son goût pour l'action, pour une œuvre quelconque dont elle serait l'ouvrière. Et aussitôt, dans trois livres pleins d'idées et qui témoignent presque trop visiblement d'une grave réflexion philosophique, VAme moderne, VEffort, l'Aristocratie intellectuelle, il exposa son système moral et social avec une foi passionnée, une volonté de convaincre, ou même un parti pris, par quoi se révéla l'écrivain de tempérament.
« Une génération s'élève, disait-il aux premières pages de VEffort, grandie dans la. douleur et dans l'effort, une génération lamartinienne, que le spectacle des hontes publiques soulève et que la conscience des
misères intérieures agite sans Tincliner au désespoir. Elle se fortifie dans la certitude que l'action est inséparable de Tamour. Elle se prépare aux jours où il faudra parler et créer. » L'action inséparable de l'amour et inspirée par l'amour, l'affirmation publique des paroles de vie intérieure, la création d'œuvres de l'esprit et d'oeuvres de l'âme, c'est ce que les personnages de son roman, prêcheurs d'une thèse plus qu'acteurs d'un drame, veulent opposer à <( cet irrésistible agent de mort psychique qui est spécial à notre époque et qu'il faut se résigner à nommer du nom barbare àUnUlUctualisme ». Notre monde intellectuel s'est perverti par l'abus de l'esprit critique et de l'analyse, par le tourment de savoir, qui annihile les facultés de vouloir et d'aimer, par cette impassibilité farouche, qui dans la vie ne voit que le spectacle de la vie, et dans les sentiments ne cherche que les idées des sentiments. L'effort est le salut contre ce mal étrange, mais l'effort dirigé par le sentiment et les plus pures aspirations de la conscience.
Qii'était-ce à dire ? La formule morale de ^'auteur de l'Effort sembla bien confuse, bien lâche, à quelques esprits très rangés et précis qui limitent leur sagesse au^ courtes clartés de catéchisme ou de manuel philosophique. L'effort pour l'effort, l'action, l'amour t ce n'était
guère qu'un naïf mysticisme. M. de Vogué avait dit : « Croyons, croyons I » sans nous faire savoir à quoi il fallait croire. M. Henry Bérenger criait à son tour : 4H Aimons, agissons I » sans définir ce que nous devions aimer et faire. Point de fondement religieux, pliilosophique, ou seulement scientifique, à une si fragile théorie du devoir.
Et une fois de plus, la question se posait de la morale sans*dogmes, de la morale sans construction métaphysique ou scientifique, de la morale par la seule loi que nous portons en nous et qui brille au fond des cœurs comme le ciel étoile brille au-dessus de nos têtes, de la morale par les seules aspirations de la conscience et par le seul « vouloir-vivre » de Tâme.
Question insoluble peut-être : car il s'y mêle toujours, dès qu'on la discute, un élément fort complexe de subjectivité. Pour tels esprits de théologiens, de casuistes, de philosophes dogmatiques et de dialecticiens, tout sentiment ou vouloir moral est non avenu, qui ne se motive pas logiquement par un article de credo, par une donnée rationnelle, par un impératif de l'intelligence, par un argument en forme. Mais d'autres, pour l'avoir senti, pour en avoir eu à de certaines minutes la claire intuition par la conscience, savent qu'il est un amour naturel du bien et que la volonté, mue par son impulsion tout
comme elle le serait par les plus solides raisons de la dialectique morale, accomplit un acte moralement bon. Ceux-ci d'ailleurs, s'il s'agit de fixer l'origine et la sanction des principes de moralité dont l'ensemble constitue notre conscience ou notre âme morale, ne rejettent de parti pris, ni l'explication religieuse, ni l'explication du dogmatisme philosophique. Simplement, ayant vu l'humanité anxieuse de vivre et livrée pour l'instant aux incertitudes, aux contradictions intellectuelles, ils lui disent pour suffire à la nécessité présente : « Écoute la parole intérieure de ton âme : avant de croire ou dp savoir, il faut aimer. » Les doctrinaires peuvent appeler cela une morale mystique, sans force d'obligation ni de sanction, et sourire de dédain : ce serait peine perdue de tenter de leur faire sentir ce qui doit se sentir et qu'ils ne sentent pas. Mais l'humanité continue sa marche, vivant de sens moral plus que de doctrines et de raisonnements.
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Il y a un danger dans la morale de sentiment. Elle confine à je ne sais quel vague et nonchalant quiétisme. Tel qui se complaît en sa droite et pure conscience, risque souvent de se contenter d'aspirations, de désirs, de velléités, et de demeurer en deçà de l'efïbrt et de l'acte volontaire que l'idée d'obligation lui eût imposés. M. Henry Bérenger a justement prévenu l'objection.
quand il a tant insisté, dans ses divers livres, sur la valeur morale de Teffort en lui-même, sur la nécessité de joindre au sentiment l'action réelle, à la pensée l'action. « Ce sera le plus grand honneur de notre génération, écrivait-il récemment, d'avoir protesté contre cet infâme divorce de la pensée et de l'action, et d'avoir osé restaurer, dans le pur diamant de son unité, la religion de la vie intérieure. » Son admiration va aux grands romantiques, à Chateaubriand, à Lamartine surtout, qui proclamèrent « la nécessaire conquête de l'âme sur les choses, la nécessaire révolte de l'être intérieur contre la nature, contre la société et contlre le destin. » Il les voit comme des statues de l'homme complet, âme et corps, pensée et action, poésie et politique, et d'eux seuls il se réclamerait, parce que « eux seuls ont eu cette religion héroïque de l'âme, qui nous agite et nous inspire ».
Il devait encore être objecté contre de pareilles théories, qu'elles ne sont que de très distinguées élévations morales pour une élite, et point une règle suffisante pour le |>euple qui n'entend que les préceptes absolus. Dans son dernier livre, V Aristocratie intellectuelle, M. Henry Bérenger a donc expliqué le rôle qui conviendrait à une aristocratie idéale, aux meilleurs d'un pays de se placer entre la conscience supérieure et l'âme de
la multitude, et, à la lumière de cette conscience, de diriger cette multitude vers le terme de ses destinées. Des lettrés, des artistes, des savants, des représentants de rUniversité et de l!Église, formeraient l'aristocratie intellectuelle qui aurait à susciter un grand mouvement d'idéalisme social. « Subordonner dans Faction conune dans Fart les faits aux idées et les idées aux sentiments, substituer l'émotion au sens critique, se pénétrer des grands mouvements de notre société pour les concilier dans l'action d'abord et les magnifier ensuite par la beauté, imprimer enfin à toutes les formes de la vie un caractère esthétique, ne sont-ce pas là les tendances directrices de cet idéalisme ? )> Le sentiment religieux n'en serait pas exclu, en tant qu'il est « la conscience du mystère de la vie et de la misère de l'homme ». Et le jeune écrivain, après beaucoup d'autres, demande à l'Eglise de se modifier, de ployer son enseignement autoritaire et rigoureux, de l'adapter à des besoins nouveaux, d'être enfin la grande missionnaire de la solidarité religieuse entre les humains. .
Je sais bien que pour force gens d'esprit rassis, qui ne sauraient concevoir le monde autrement que soutenu par l'armature hiérarchique, administrative, conventionnelle, tout cela est pures chimères et littérature. Ils s'enquièrent tout de suite, ceux-là, du vote par le-
quel serait élue cette aristocratie, de la façon dont elle paraderait, et de ce qui pourrait la faire distinguer d'une académie. Renan n'avait-il pas déjà fait cette originale trouvaille ?
Mais M. Henry Bérenger nous parle tout simplement de ce qui existe. Une aristocratie intellectuelle se constitue toujours d'elle-même, par la sélection des aptitudes et des forces morales, dans un pays de liberté. Plus ou moins active, plus ou moins apparente, son influence s'exerce toujours à travers les démocraties. Elle ne se désigne pas par un vote, et ne traîne pas ostensiblement les insignes d'un mandarinat quelconque. Elle agit a l'intérieur, sur des esprits qu'elle éduque peu à peu, et par la seule vertu de ce qu'on appellerait les « idéesforces ». 11 reste à grouper mieux, à fortifier les éléments qui la composent, à leur donner une plus nette conscience de leur rôle et de leurs devoirs, et à les pousser à une action plus intense. Ce serait, en somme, rappeler aux dirigeants intellectuels la mission sociale qu'ils ont délaissée par dégoût de la basse démocratie, et que n'ont pas manqué d'usurper, de tourner à leur profit, les politiciens et les financiers. Ce serait, aux aristocraties instituées et qui s'immobilisent, se pétrifient dans des traditions inutiles, signifier que des générations nouvelles réclament un enseignement nouveau. Voilà,
certes, des soucis dont Renan et ses sages se fussent bien gardés.
On voit maintenant comment se complète, en s'élargissant, la théorie morale de M. Henry Bérenger. L'effort ne doit pas être limité à l'individu et tendre au seul accroissement de notre personnalité, mais promouvoir, le développement moral de l'humanité tout entière, devenir social.
Et c'est une jeunesse intellectuelle qui prêche cette parole de vie, créant ainsi l'avenir ! Où veillent d<mc es vieux consuls?
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