LES PRÉCURSEURS
En 1886, parut le Roman russe, de M. le vicomte de Vogué.
Le livre était fait d'une réunion d'articles que les abonnés avaient pu lire dans la Revue des Deux-Mondes, au cours des deux années précédentes, et d'un Avantpropos doht la nouveauté sembla si vaillante, et fit si grande sensation, qu'on le compara bien, je crois, à la Préface de Croinwell. Les articles devaient révéler à la France la littérature russe, Dostoïewski et Tolstoï, sinon Tourguénew. \J Avant-propos déclarait en des métaphores embarrassées de respect, comme on en a déclaré d'autres depuis, mais plus nettement, la « faillite » ou la « banqueroute » du naturalisme.
De cette date de l'apparition du Roman russe, on fait volontiers une date mémorable, fatidique, qui marquerait le commencement de l'ère néo-chrétienne, de l'ère néo-mystique, et volontiers on fait de M. de Vogué le Chateaubriand d'une nouvelle renaissance religieuse. Le Génie du Christianisme, — ce chef-d'œuvre d'occasion, — n'est point un tel livre que nous devions contester les raisons d'un rapprochement qui n'est que juste pour le Roman russe, et qui peut faire tant de plaisir à M. de Vogué. Il y a bien, si l'on veut, dans le Génie du Christianisme, un peu plus de dialectique et quelque plus grand effort de pensée que dans le Roman russe. La Trinité y est prouvée par hs trois Grâces, et la croix du Christ y est proclamée divine par le résultat d'une comparaison avec la constellation de la croix du Sud. Mais au travers du Roman russe, les affirmations, exclamations et morceaux de bravoure abondent sur r« invisible », sur r« inconnu », sur le « mystère universel », sur « ce lointain sans bornes qui appelle à lui », sur la « pitié, l'évangélique pitié des humbles, des déshérités et des souffrants », sur « ces basfonds de la grande plainte résignée et fraternelle », enfin sur le « pleur universel ». Si les âmes ne sont point encore, comme il semblera à M. de Vogiié plus tard, des cigognes qui errent autour des clo-
chers , « elles tournoient , cherchant un guide, comme les hirondelles rasent le marais sous l'orage, éperdues dans le froid, les ténèbres et le bruit ». Essayez de leur dire, à ces âmes, qu'il est « une retraite où l'on ramasse et réchau% les oiseaux blessés ; vous les verrez s'assembler toutes, monter, partir à grand vol, par delà vos déserts arides, vers l'écrivain qui les aura appelées d'un cri de son cœur ». Et, sans doute, tout cela n'est pas une démonstration religieuse à la manière de Pascal ou de Bossuet. Mais puisque la génération des romantiques s'était laissé persuader par les sonorités creuses de Chateaubriand que « les divinités du paganisme, comme il dit, ont poétiquement la supériorité sur les divinités chrétiennes », et qu'il fallait revenir à ces dernières pour écrire Notre-Dame de Paris; tout de même, la génération des mystiques se plut un instant à proclamer pour maître M. de Vogué, qui, à grand fracas de rhétorique et de poétique, venait de lui annoncer qu'elle avait une âme, qu'il fallait revenir à l'Evangile, et croire, croire sans savoir à quoi, et être « néo-chrétien », — pour faire de la littérature.
Car, en ce qui est de l'incontestable influence du livre et de l'écrivain sur les esprits de notre temps, il y a plus d'une confusion à démêler, dont la critique mou-
tonnièreet la légende caqueteuse des salons feraient une tradition définitive.
Le Roman russe fut un livre de critique, tout simplement. C'est vrai, nous lui dûmes de voir se répandre dans le monde où on IJt, où on lit sans trop penser, les puissantes œuvres de Dostoïewski et de Tolstoï.Je sais bien que Tourguénew répétait sans cesse, depuis longtemps : « Ah ! si vous connaissiez le lion — Tolstoï — ».Et La Guerre et la Paix avait été traduit en français, si je ne me trompe, dès 1880. Quelques jeunes hommes de lettres, que n'opprimait pas la pompeuse et tyrannique gloire de Zola, avaient même tenté, par divers travaux, de révéler Tolstoï. Mais tout cela ne dépassait pas le cercle étroit de la littérature et n'allait pas dans le monde. Tout changea, quand M. de Vogué, gentilhomme de lettres, fit son entrée à la Revue des Deux-Mondes, avec l'extraordinaire succès dont on se souvient, et pour la reconnaissance duquel il parut, du premier coup, que ce ne serait point assez de l'Académie elle-même. Dès lors, les « russes » existèrent. Ce monde que nous savons bien, monde fort distingué qui erre entre la vieillerie routinière et le le « snobisme »,et quine croit autalent,surtoutaugénie,quesur la foi de la Revue ou de l'Académie, parla fort, en ses salons, des études de M. de Vogué, un peu même des
œuvres de Tolstoï, et s'efforça, sans toujours y parvenir, de lire Anna Karénine. Au gré de ce monde, Tolstoï n'était pas loin d'avoir du génie, puisque M. le vicomte de Vogué l'avait dit, en si belles et redondantes périphrases.
Mais, bien à distance du bruit que firent des succès de revue et de salons, les études du Roman russe ne semblent avoir ni la force d'analyse, ni la profonde et pénétrante intuition de l'âme et du génie, ni la rigoureuse précision, ni même la sûreté d'informations et de jugements, qui en eussent fait des travaux de grande critique.
Ce sont d'agréables articles. L'auteur avait dit : « On ne m»t pas le public en appétit en lui donnant du premier coup une indigestion. Il veut être apprivoisé peu à peu aux connaissances nouvelles, pris au piège de son plaisir. » Et, d'abord, il y a quelque agrément à rencontrer de ce style qui, vraiment, ne doit pas être de la meilleure tradition académique. Puis, on lit, racontée comme dans les classiques analyses bibliographiques, l'« histoire » des divers romans, avec quelques digressions solennelles et molles sur les pays slaves, « pays d'àmes vagues ». Enfin, pour charmer la rêverie des lectrices, les couplets lyriques reviennent souvent sur « la foi, l'amour, l'éternelle inquiétude de
- i6l'âme ». Quelle foi ? quel amour ? et quelle éternelle inquiétude de l'âme? En vérité, je comprends ceux qui, pour le seul agrément, préfèrent Anatole France et sa Fie littéraire.
Ce sont des articles éloquents. Il passe, au travers de toutes les pages, un souffle de générosité oratoire. Et, parfois, c'est un déroulement majestueux d'oripeaux romantiques. Ainsi, tels morceaux d'éloquence parce que ce sont des morceaux d'éloquence sacrée. Cela rappelle un ^peu trop l'éloquence de l'illustre M. de Pontmartin : car il faut aller jusque parmi les morts pour trouver à M. de Vogué son pareil.
Et aussi ce sont des articles patriotiques. L'auteur nous en prévient dès la première page de Y Avantpropos. « On ne trouvera point dans ce volume, dit-il, l'histoire d'une littérature... Mon ambition est autre. Pour des raisons littéraires, pour des motifs d'un autre ordre que je tairai, parce que chacun les devine, je crois qu'il faut travailler à rapprocher les deux pays par la pénétration mutuelle des choses de l'esprit. Entre deux peuples, comme entre deux hommes, il ne peut y avoir amitié étroite et solidarité, qu'alors que leurs intelligences ont pris le contact. » Le Roman russe n'aurait donc été, dans les intentions de l'écrivain, en des jours où l'on parlait davantage
de guerres et d'alliances, qu'une œuvre de propagande en faveur de l'alliance franco-russe, quelque chose comme un « Cronstadt » littéraire. Au fait, pourquoi Déroulède, l'ineffable auteur de Mcssire Duguesclin, ne ferait-il pas de la critique ?
Mais, vraiment, l'essayiste si préoccupé de plaire à des dilettantes de revue ou d'académie, l'annonciateur si préoccupé de proclamer oratoirement dans les 'salons la découverte des « russes », le patriote si préoccupé de rapprocher deux pays, était-il dans de telles conditions d'esprit et de volonté qu'il pût voir clair et profond dans l'œuvre des Dostoïewski, des Tolstoï, et, à travers cette œuvre, pénétrer le génie, l'inspiration, l'àme de ces maîtres, comme aussi le génie, les aspirations, l'âme d'une société, d'un peuple, d'une race? Embarrassé de mille soucis et mille fins diverses, le critique ne pouvait étudier l'œuvre pour l'œuvre, dans un plein désintéressement. Et c'est pourquoi, faisant un livre de lyrisme ou de propagande, il n'a pas la ferme et nette sérénité qui convient aux études littéraires. M. de Vogué est orateur. Mais il n'a rien de la large et puissante pénétration de Taine, et rien de sa logique sobre, vigoureuse, judiciaire. 11 n'a rien de la finesse, de l'acuité d'analyse de Bourget. Il n'a rien de la rigoureuse et tenace méthode d'Emile Hennequin. Il
— i8 — annonce les « russes », les fait aimer de confiance, et ne les fait pas connaître.
Et donc, le Roman russe fut-il le livre initiateur que l'on pourrait prétendre? Eut-il l'importance et la valeur d'un livre de révolution? C'était, hier encore, une opinion irréformable : le Roman russe aurait initié l'àme française à la religion de la souffrance humaine, et à un évangélisme mystique ; il aurait provoqué une rénovation de la philosophie, de la pensée religieuse, et même de ce qui demeure le plus intangible dans le mystère des esprits et le mystère des consciences, — la foi ; pour tout dire, il aurait établi parmi nous cet état d'âme bizarre d'une foi sans objet, qu'on a appelé le « néochristianisme ».
Que de choses pour un livre, et pour un livre de critique ! Jamais une œuvre de critique, pas même l'Histoire de la Littérature anglaise, n'eut si puissante prise sur les intelligences et sur les cœurs. Quelques bons articles de la Revue des Deux-Mondes, qui, pour avoir été réunis en volume, auraient changé] l'humanité ! On se résigne mal à cette conviction. Il est vrai que le livre de critique est, cette fois, d'ordre assez composite. Les aspirations mystiques, les idées sociales de Dostoïewski et de Tolstoï y répandent un mouvement de vie et une ardeur généreuse. Mais il
s'y mêle les inquiétudes précieuses, les considérations vaguement philosophiques de M. de Vogué lui-même. Il y a de tout, et tout est épars, sans jamais une construction systématique qui ramène le détail à une unité précise et forte. Et l'on ne saurait dire quelle est au juste 1' « idée » du Roman russe. «, Imagination étincelante et fumeuse », a-t-on dit de M. de Vogué. Si par les étincellements d'une imagination quelquefois fumeuse il est possible de jeter sur les regards des hommes le prestige d'éphémères visions, encore n'est-ce que par une idée nette par une « idée volontaire », qu'on agit sur leur âme.
Et, enfm, ce serait sans son aveu qu'on ferait de M. de Vogué un apôtre soucieux de renouveler le monde. Nulle part, dans son œuvre, ne se révèlent de si graves prétentions d'un prosélytisme « néo-chrétien » ou mystique. En vérité, le Chateaubriand de notre mysticisme l'aurait été sans le vouloir. Ce qu'il voulut, ce fut écrire d'excellentes études sur les romanciers russes, et voilà tout. Si, dans les larges chefs-d'œuvre de ces romanciers, une inquiète mysticité et d'évang-éliques aspirations se trouvent éparses, le critique en tire une matière oratoire. Mais ce furent bien les œuvres originales, ce furent bien Dostoïewski et Tolstoï, — le Tolstoï surtout de Constantin Levine et d'Anna
Karénine, — - qui déterminèrent, il y a quelque dix ans, une évolution si profonde de la pensée contem-poraine qu'elle ne saurait assez s'expliquer que par l'étrange puissance de pareils écrivains qui, eux, prétendirent être et furent des apôtres. M. de Vogué introduisit dans le meilleur monde de France Dostoïewski et Tolstoï, ces rénovateurs barbares. Présentés par un littérateur de salon, dans toutes les formes de l'élégance et de la solennité, Dostoïewski et Tolstoï semblèrent moins slaves, moins le prisonnier de Sibérie, et moins le bûcheron de Yasnaya Poliana. Cela ranima la foi de ceux qui avaient lu dans le secret des cénacles Crime et Châtiment et Anna Karénine, que le grand monde voulût bien penser des romanciers russes ce qu'en disait l'auteur du Roman russe. On se prit à rivaliser d'admiration, des cénacles à l'Académie. Et dès lors, peu à peu, Dostoïewski et Tolstoï changèrent nos bohèmes, nos réalistes, nos athéniens de lettres, en «néo-chrétiens» ou mystiques. Ce fut bien d'eux, ce miracle. N'attribuons donc pas au charmant critique, qui fit de la littérature, le rôle inaccessible des maîtres, qui firent une résurrection d'âmes.
« Triples littérateurs que nous sommes! » a dit quelque part M. de Vogué. Oh! oui, triple littérateur, celui qui nous ayant révélé, paraît-il, le « roman russe»,
nous révélait naguère une « renaissance latine », et qui, s'étant fait l'introducteur de l'évangélique Tolstoï, a mis autant d'oratoire ardeur à introduire parmi nous, « au son des cloches de la nuit de Noël », au son des cloches « qui sonnaient l'aube salutaire », un Italien à la sensualité exaspérée, ce génial, mais pervers Gabriele d'Annunzio.
En me mettant ainsi de l'avis même, il me semble, d'un excellent homme de lettres, en lui retirant ce titre d'apôtre du mysticisme dont on l'accable et qui, ayant fait son temps de gloire, pourrait devenir gênant, je vais tellement contre un sentiment établi et contre le parler courant, que je dois avoir l'air de m'attarder à un paradoxe. C'est ce qui me rend timide pour un paradoxe plus grave que je voudrais hasarder.
Oui, je sais, et je me hâte de le rappeler, que Renan, ce fut l'incrédule, l'impie, l'apostat, lesceptique.le dilettante. J'en passe, de ces qualificatifs de polémique, et pas des meilleurs. Et je le sais encore, son œuvre dissolvante exerça d'effroyables ravages dans la pensée contemporaine. Il mena, par une jonglerie d'illusions, où il semble bien qu'il y ait eu parfois comme un méphistophélique plaisir, les intelligences, — mais des
intelligences sans vigueur, — à un agnosticisme désespéré, et les volontés — mais des volontés sans ressort, — à une lâche inertie. Et je le sais surtout, il prétendit que « la foi ne doit jamais être une chaîne », qu' « on est quitte envers elle, quand on l'a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »
Mais, soyons justes. 11 me paraît, aux moments de franche et sincère réflexion, que si l'auteur de la yie de Jésus, — un pamphlet, à coup sûr, — fut le perfide ennemi de l'Eglise aux jours de lutte, il trouva en des recoins de son âme, parmi des souvenirs attendris, aux jours de paix, je ne sais quelle vague sympathie pour la Religion. Dirai-je trop en lui reconnaissant un esprit incrédule, et une âme religieuse? Il combattit, par la science et par l'ironie, l'absolutisme aflîrmatif des dogmes, qu'il jugeait une injustifiable oppression des intelligences. 11 eut des dédains, humoristiques jusqu'au mauvais goût, pour ce Dieu que se font les hommes et qu'ils encombrent de leur ritualisme vain, de leur formalisme hypocrite. Mais, constamment, il aflirma la valeur morale des religions, de toutes les religions. Il prêcha aux âmes d'élite, en qui la perte de la foi devenait une détresse et une douleur, une sorte d'idéalisme mystique. La religion, ce fut pour lui « la
beauté dans l'ordre moral », et Dieu, ce fut « le divin, la catégorie de l'idéal ». S'il fut en dehors de la foi, il ne fut pas de parti pris contre la foi. On pourrait même dire qu'il en garda comme le sens et le respect, ayant une fois connu la vertu consolante et élevante du christianisme. Quand il sortit de l'Eglise, il le fit sans tapage, sans colère, et sans rancune. Ce ne fut ni une désertion, ni un reniement, mais une séparation loyale. Pour ses anciens maîtres il professa un culte que les Souvenirs d'enfance et de jeunesse ont noblement exprimé. Et, tout au long d'une vie digne et sereine, incroyant, mais point férocement hostile à ceux qui croient, observateur bienveillant et admiratif de l'action morale que détermine par le monde la foi, ou, comme il eût dit, l'illusion religieuse, il créa cette tradition de respectueuse tolérance et d'attentive sympathie pour l'idée chrétienne, dont l'élite intellectuelle de ce temps maintient fidèlement l'honneur.
Mais Renan ne fut pas anticlérical. Homais ne peut pas le revendiquer pour un des siens, et n'a pas le droit de dresser en buste, sur les pendules, son sourire bienveillant à côté du ricanement haineux de Voltaire. C'est Renan, — une critique impartiale en vient à le remarquer, — qui a détruit les derniers restes de l'esprit voltairien, esprit de dénigrement, esprit de sotte et
insultante raillerie, et qui a appris aux jeunes hommes d'à présent un respect sévère de la pensée religieuse, même quand cette pensée n'est pas la leur.
Jules Lemaître, un jour, s'est élevé de toute son âme émue contre la légende béotienne d'un Renan sceptique, dilettante et irréligieux. 11 a écrit :
« Il n'est que trop vrai, le nom même de M. Renan est devenu, auxyeux'des esprits superficiels, synonyme de scepticisme et de dilettantisme, ces mots étant pris, d'ailleurs, dans leur sens le plus grossier...
» Le plus triste, c'est que cette opinion des béotiens n'est pas sans avoir déteint sur la génération nouvelle... Ils sont là une petite bande qui, sous la conduite de M. de Vogué, vont répétant, ajournée faite : « Croyons ! croyons ! » sans nous dire à quoi, comme on chante à l'Opéra : « Marchons ! marchons ! » Le « scepticisme » de M. Renan paraît tout à fait sec et affligeant à ces tendres cœurs.
» A la vérité, ces novateurs ont découvert que l'âme avait son prix, et qu'il faut avoir pitié des humbles et des souffrants. Or, je puis leur affirmer que cela même, avec quelques autres choses, est dans les ouvrages de M. Renan, et notamment dans V Avenir de la Science.
» Car s'il est un livre de foi, c'est bien celui-là. Je ne pense pas que personne, dans aucun temps, ait pris
plus sérieusement la vie que ce petit Breton de vingtcinq ans, dont l'enfance avait été si pure, l'adolescence si grave et si studieuse, et qui, au sortir du plus tragique drame de conscience, seul dans sa petite chambre de savant pauvre, continuait à s'interroger sur le sens de l'univers, — et cela, dans un tel détachement dee vanités humaines, que ces pensées devaient rester quarante ans inédites par la volonté de leur auteur...
» Cet esprit de foi éclate dans le premier livre écrit par Renan. Et, d'autre part, vous pouvez constater que cet esprit est celui de son œuvre entière. Oui, si vous savez lire, vous verrez qu'il l'a gardée, sa foi.
»Je voudrais que les bons boulevardiers, qui tour à tour accusent ou félicitent M. Renan de ne pas croire, et ceux de l'école évangélique qui commencent à le renier, nous donnassent un peu leur credo, mais là, d'une façon précise et sérieuse, article par article. On le comparerait avec celui qu'on peut extraire de l'œuvre de M- Renan... »
Ainsi parle Jules Lemaître, en ses Contemporains.
Que si l'on craint que le disciple, par cette protestation énergique, n'ait pris trop chaudement le parti du maître, voici un avis moins suspect. M. René Doumic, qui n'en est pas à la filiale piété des « renanistes », dit aux premières pages de son livre Les Jeunes :
« La philosophie de M. Renan a été le point de départ du mouvement actuel. Sans doute on en a répudié certaines parties. Le dilettantisme n'a été qu'une mode passagère. L'optimisme n'avait guère chance d'être accueilli dans un temps tel que le nôtre, où la vie est devenue si difficile, où la société est si inquiète du lendemain. Mais la pensée de M. Renan est par essence idéaliste. De plus, M. Renan ne s'est jamais débarrassé de ses origines ecclésiastiques. 11 a conservé jusqu'à la fm le goût des choses religieuses. Il a ainsi ouvert la voie à toute une série d'idées, à tout un ordre d'émotions. Comme il est de la nature de la pensée de ne s'arrêter jamais à mi-chemin, mais d'aller toujours jusqu'au bout d'elle-même, nous la voyons aboutir aujourd'hui au mysticisme. »
Vous verrez que toute la critique y passera, et que tous les manuels d'histoire littéraire où ne paraîtra pas y« empreinte » dont M. Estaunié a parlé, répandront quelque jour, jusque dans les classes, l'idée d'un Renan' « idéaliste religieux » et « précurseur du mysticisme »,
En attendant, on continue à reprocher à ce croyant de l'idéal, à ce chrétien malgré lui, avec la même ténacité que la f^ie de Jésus, quelques pages d'un paganisme sensuel ou esthétique. Pour ne pas rappeler ici ces discours d'après boire, par lesquels l'optimiste vieillard
mit comme unecoquetterie philosophique à se faire prendre pour un épicurien qui sourirait même à l'éternité, je veux me souvenir seulement de la Prière sur l'Acropole. Je m'en souviens bien, en effet, de la Prière sut l'Acropole, et que cette prière est une invocation à la Beauté, déesse de l'Hellade, déesse aux yeux bleus, et que cette prière est toute païenne. Mais il y a, dans cette prière païenne, un cri de regrets qui est d'une âme encore chrétienne :
« Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin de m'élever, ô Déesse. Ces prêtres étaient sages et saints... Leurs temples me plaisaient; je n'avais pas étudié ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des cantiques dont je me souviens encore : « Salut, étoile de la mer... Reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes ». Ou bien : « Rose mystique, Tour d'ivoire, Maison d'or. Etoile du matin... » Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte de suivre la raison toute nue. »
Il y a dix ans donc, la jeunesse lisait beaucoup Renan, et le tenait pour son maître.
A cette lecture, plus d'une âme croyante perdit la foi intégrale. Par contre, plus d'un esprit rebelle aux soumissions que la foi exige y gagna la tolérance des sages et cette chose vague qu'on pourrait appeler la religiosité intellectuelle. On communia, par un rapprochement fait de curiosité et de respect, dans un mysticisme sans Dieu et dans l'inquiétude du divin.
Sur des esprits ainsi préparés, on sent combien dut être rapide et profonde l'action de la littérature russe. Ce fut, l'un appelant l'autre, la rencontre du Renanisme et du Tolstoïsme qui, en dépit des influences positivistes et spencériennes, en dépit de la tyrannique oppression du réalisme, façonna toute une génération de mystiques. Et si tout étiqueter de grands noms n'était pas un danger de classification trop absolue, nous pourrions ainsi marquer les trois promptes périodes de l'histoire de notre mysticisme : de Renan à Tolstoï, de Tolstoï à Ibsen, d'Ibsen à... Gabriele d'Annunzio, peut-être. Mais il faut indiquer à la hâte les origines incertaines de cette surprenante transformation des âmes qui demeure encore le fait le plus clair de notre littérature présente.
Ivan Ton rguénew était fort connu en France. Il vivait, de la vie littéraire, parmi nos écrivains. 11 s'était fait nôtre. Et tout le monde des lettres s'intéressait à ce Slave, à ce « géant débonnaire et lent », qui fut si bien >< l'élégiaque du réalisme ». Tout le monde aimait « le bon Tourguénew » de Flaubert. Mais aussi tout le monde, comme Flaubert, trouvait le bon Tourguénew un « vrai artiste ». — « Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourguénew et Zola.» — Et Taine n'avait-il pas coutume de dire que l'auteur de Terres Vierges était « un des artistes les plus parfaits que le monde eût possédés depuis ceux de la Grèce »?
Or, Tourguénew allait partout répétant les noms de quelques Slaves de génie, de son cher Léon Nicolaïévitch Tolstoï surtout. Mais La Guerre et la Paix, traduit vers 1880, parut longtemps un livre lourd, long, et sans littérature, aux lecteurs de Georges Ohnet. Ils laissèrent aux jeunes de quelques revues qui furent des chapelles le culte timide du chef-d'œuvre et de l'auteur. Tolstoï ne fut même point traité comme un x< Scandinave » : les Sarcey firent la conspiration du silence, jusqu'à ce qu'enfin M. de Vogué parla.
Aussitôt, de 1884 à 1886, les chefs-d'œuvre de Dostoïevski et de Tolstoï furent traduits. Ils se répandirent
dans un emportement d'enthousiasme. Humiliés et Offensés, Crime et Châtiment, L'Idiot, Les Possèdes, Les Souvenirs de la maison des morts, parurent coup sur coup. Et l'on sait quels transports suscitèrent dans une jeunesse généreuse, lassée de naturalisme, opprimée par la despotique gloire de l'auteur de Germinal, des œuvres libératrices telles que La Guerre et la Paix{imi et 1885), Anna Karénine (1885), Ma Religion {i^^), Les Cosaques et La Puissance des ténèbres (1887). Les jeunes revues, de plus en plus, célébrèrent l'âme slave, et ce n'est que par l'engouement échevelé avec lequel nos éphèbes ont opposé Ibsen à Gandillot que nous pouvons imaginer de loin les admirations délirantes de l'âge héroïque où l'on opposa Tolstoï à Zola.
La Revue Contemporaine, que venaient de fonder Adrien Remacle et Edouard Rod, proclama le génie des « russes », de ce ton prophétique dont d'autres, depuis, ont proclamé le génie des « Scandinaves ». Avec un zèle très averti, M. Rod y tint une chronique de la littérature russe. Il signala très exactement, à mesure qu'elles paraissaient, les grandes œuvres des maîtres. Mais on était jeune. Dans cette bonne volonté qui s'efforçait à l'enthousiasme, il y avait beaucoup d'inexpérience et une compréhension encore hésitante.
Ce qui valait mieux, la revue publia des poésies de Lermontoff, des contes de Gogol, des lettres de Tourguénew, diverses traductions que M. Halpérine venait de faire de la Krotkàia de Dostoïewski et du Cierge de Tolstoï, enfin les Frères Karamasoff,
L'art violent, confus, souvent bizarre de ces œuvres, et plus encore l'âme étrange qu'elles révélaient, une nouvelle conception de la vie qu'elles exposaient, déconcertèrent jusqu'aux admirateurs les plus décidés. De ce temps-là, déjà, il y eut ceux qui ne comprenaient pas.
C'est alors qu'un jeune et pénétrant critique, Emile Hennequin, fort d'une méthode scientifique dont il alla jusqu'à exagérer la rigueur, analysa, dans des études qui portent par endroits l'irrécusable marque de la maîtrise souveraine, ceux qu'il appelle les « écrivains francisés ». Celui -làne fut point, à coup sûr, un vulgarisateur. Il ne se soucia guère de parler pour la foule. Il eut des efforts, des tourments d'expression, pour serrer de toute la nerveuse vigueur d'un style acharné les complications de sa pensée subtile et profonde. Et, parfois, il fut obscur. Mais il le fut comme le sont tous ceux qui, ayant du nouveau à dire, répugnent à la fade, à la dégénérescente banalité d'une langue que le vulgaire a abâtardie. Il le fut comme jamais ne le sont les médiocres.
Ce qu'on reconnaît d'abord à Emile Hennequin, et qui attache, c'est une grande passion des lettres, de l'art, de la pensée. Il aime les maîtres, il aime leur travail et leur psychologie, qu'il regarde un peu 'trop comme un rare mécanisme ou comme un cas compliqué de pathologie mentale, mais si curieusement et profondément. Et il aime les maîtres pour eux-mêmes, pour leur cérébralité, pour leur œuvre. En lui, point de souci d'extraire, à l'usage d'un vulgaire qui se renseigne pour se dispenser de lire, le contenu de productions diverses, et point de souci de développer, à propos de livres, des fantaisies de dilettante, des considérations de philosophe, des gloses de grammairien, ou simplement des périphrases de rhéteur. Il est le critique de l'œuvre pour l'œuvre. Rien d'étroit à cette préoccupation systématiquement exclusive. Car, pour l'auteur de la Critique scientifique, toute œuvre d'art est un « signe », sous lequel il faut apercevoir « la chose signifiée », c'est-à-dire l'homme. Et l'homme, c'est sans doute l'artiste; mais c'est aussi l'ensemble des hommes, « qui peuvent être considérés comme les semblables et les analogues de l'artiste producteur », ou parce que la « race » et le « milieu » auront déterminé l'état psychologique de l'artiste, ou parce que l'artiste lui-même aura réagi sur sa « race » et sur son « milieu ».
On voit quelle large et sûre compréhension un si sincère, un si logique et rigoureux critique, dut se faire du génie des Tourguénew, des Dostoïewski, des fotstoï. Mieux que cela, à travers les œuvres littéraires et sans les quitter jamais, il sut apercevoir, selon qu'il s'exprime lui-même, les « faits psychologiques généraux à la base de la littérature », et, si l'on veut, l'étrange humanité slave qui vit toute frémissante en ses grands écrivains.
La génération littéraire qui a fait l'âme française de ce temps, et qui la dirige, doit beaucoup à l'auteur des Ecrivains francisés. Elle l'a regardé comme un maître. Elle s'est pénétrée de ses travaux. Elle en a pris les vues fécondes, et je dirais volontiers l'âme, si je n'avais à regretter que, par un parti pris de positivisme spencérien et d'impassibilité intellectuelle, ce ferme esprit se soit défendu d'éprouver, ou même de comprendre, l'émotion religieuse, et qu'il ait fait au grand Tolstoï le reproche d'avoir déserté l'intelligence pour le sentiment, l'art pour la religion, et de « s'être réduit aux pensées étroites d'un religieux qu'inquiètent seulement la pratique et la prédication d'une doctrine selon les pauvres d'esprit. »
Dès que les « russes » eurent été ainsi lus, étudiés, par la jeunesse littéraire, le Tolstoïsme, même par delà
ou contre la prévision des initiateurs, domina la littérature, l'art, et jusqu'à la philosophie. Dans les temples silencieux de la conscience, Renan avait fait taire la voix du dogmatisme confessionnel, mais sans affranchir les âmes de la peur que répandait la désolation de ce silence.
Et c'est alors que fut annoncé, pour la paix des âmes l'évangile de Tolstoï.