‹ Les mystiques espagnols: Malon de Chaide, Jean D'Avila, Louis de Grenade, Louis de Leon, Ste Thérèse, S. Jean de la Croix et leur groupeChapitre 12 sur 18 · XXIV. Des scrupules de conscience · texte numérisé non relu

XXIV. Des scrupules de conscience

1 1 II fit donner ce dernier siège en 1558 à un autre dominicain, son ami, Barthélémy des Martyrs (1514-1590), cité comme une autorité mystique , mais dont les ouvrages : Compendium spiritualis doctrinœ (trad. franc, de Godeau, 1699), Stimulus Pastorum (trad. de G. de Mello, 1612), n'ont aucune originalité.

jours et d'échapper à une pénible contrainte. Pour en trouver l'explication dans l'ouvrage lui-même, il faudrait pouvoir le lire avec les mêmes yeux qu'un inquisiteur, quand l'Inquisition faisait la guerre à ce qu'on a appelé le protestantisme espagnol. Si Ton n'a pas oublié ce qui a été dit plus haut sur la question de la Réforme en Espagne, on comprendra, tout en reconnaissant quel appoint Louis de Grenade apporte à l'opinion que nous avons émise, les vrais motifs de sa disgrâce.

Sans doute, Louis de Grenade se préoccupe de Luther, mais pas au même degré ni au même point de vue que tant d'autres : des esprits même éclairés, tels que Jean d'Avila, s'en montraient beaucoup plus effrayés. Pour lui, il se fait une idée plus juste de l'état intellectuel et religieux de la nation. La foi ne lui semble pas péricliter, sauf un peu de tiédeur chez quelques-uns ; elle ne fait pas défaut, elle est « entière, » mais^ non a digérée, » a sans exercice » précis ; c'est « une pierre précieuse au fond d'une cassette. » <r L'origine de tous nos désordres ne procède pas tant du défaut de foi que de ce que nous ne considérons p^s avec assez d'attention les mystères de la foi V » N'était-ce pas le fruit naturel du passé, et pouvait-il en être autrement dans une contrée où, sauf de rares exceptions, le niveau de la culture intellectuelle était certainement plus bas que chez le3 autres peuples civilisés de l'Europe ? Un tel état de choses, à un moment donné, peut n'être pas sans in-

1 Tratado de la oracion (Préface). — Cf. Parte 111.

convénients : s'il est commode de conduire une multitude qui croit aveuglément et ne songe pas même à s'interroger sur ce qu'elle croit, c'est à la condition de ne jamais abandonner les rênes, et de penser pour elle. C'est surtout à partir de la Réforme que la direction spirituelle a pris dans le catholicisme une importance considérable : en France, au XVIIe siècle, toutes les grandes familles avaient leur directeur ; dès le seizième, en Espagne, la direction fait d'immenses progrès. Il en devait être ainsi : après la lente élaboration des dogmes et le travail de la constitution de l'Eglise qui avaient occupé les premiers siècles et une partie du moyen. âge, le catholicisme s'était compliqué comme la vie sociale elle-même, et semblait entrer avec elle dans des conditions d'existence d'une multiplibité de plus en plus délicate. Mais cette raison générale et résultant de la force des choses serait insuffisante, si l'on n'y ajputait les nécessités nouvelles créées par l'apparition du protestantisme. Ces nécessités n'étaient nulle part plus impérieuses qu'en Espagne. Des âmes croyantes, mais des esprits ignorants ne sauraient se passer de secours, surtout quand le sentiment â' accroît de tout ce qu'on ôte à la pensée.

Or, c'est là précisément ce qui arrivait en Espagne.

a Dès la plus haute antiquité, dit M. Rosseeuw Saint-Hilaire, et longtemps avant l'établissement des couvents réguliers, on y trouve des hommes voués à la vie solitaire et contemplative. » Plus tard, les couvents y abondent; l'Ordre de Saint-Jérôme, un des plus populaires, était dans le principe un Ordre éré-

mitique. Les rois ne se contentent pas de mourir sous le froc ; la vie religieuse les tente de leur vivant : Bermude Ier est nommé le diacre ; AlphonseV le moine. Mais cette tendance n'est jamais plus accusée qu'au XVIe siècle. C'est quand l'Espagne est arrivée après huit cents ans à fonder son unité politique et religieuse, quand elle va réaliser pour un moment le rêve éblouissant de la monarchie universelle, que les âmes, atteintes du dégoût de la terre, se réfugient en foule dans l'amour divin, avec une ardeur qui n'est peut-être que du découragement ou de la crainte. Un attrait mystérieux appelle même les plus grandes intelligences vers le cloître. On avait arraché Ximénès de l'ombre d'un couvent pour en faire le ministre des «Rois catholiques. » François de Borgia,duc de Gandia, qui devint un saint (et dont la vie religieuse appartient à l'Espagne), était entré dans la Société naissante de Jésus. Le fils de Jeanne la Folle ne fut pas le seul dans sa famille à entendre ce puissant appel : sa femme, l'impératrice Isabelle, qui mourut jeune, avait formé, avec lui et comme lui, le projet de finir ses jours dans la retraite ; sa fille Juana, sa nièce Marie voulaient prendre le voile ; son fils, le sombre Philippe II, gardait sa couronne, mais se faisait bâtir un cloître pour palais et pour tombeau. Audessous de cette élite éclatante, s'agite la foule des extatiques obscurs, des illuminés vulgaires, dont le type orthodoxe serait un ce Fray Diego, » canonisé sur les instances de Philippe II1, et dont le tableau

1 Les reliques de ce franciscain, mort au XV* siècle, sous Henri IV, étaient conservées au monastère de Jésus-Maria: placées sur le lit de

de a la cuisine des anges » a immortalisé les extases ; ou plus exactement encore un « Frère François de l'Enfant Jésus *, » stupide au point de tuer un homme à vingt-trois ans, sans connaître la gravité de son crime, carme après cette époque, favorisé de visions et de révélations, écrivant à l'archevêque de Valence (au dire de son biographe et du traducteur, car il a eu l'un, et l'autre) : a l'Enfant Jésus est si savoureux que parfois je m'en lèche les doigts ; * et mourant, sous Philippe III, en odeur de sainteté. Mais combien ce mysticisme inférieur, abâtardi, répandu xlans les profondeurs sociales, ne présentait-il pas de dangers pour la pureté de la morale et de la foi ! Les «c alumbrados » étaient des mystiques à la manière des Béghards : un Alphonse de Mello, au milieu du XVIe siècle, prêchait le peuple et l'entraînait, surtout les femmes. L'inquiétude incessante des périls d'une mysticité mal entendue éclate visiblement chez les grands mystiques de ce siècle. Non seulement des prêtres, des religieux instruits, expérimentés, mais sainte Thérèse elle-même répudient ces erreurs, et semblent craindre à l'avance celles de Molinos et de Mme Guyon. Ce qui rend la vie spirituelle si dangereuse, notamment pour les femmes, selon la réformatrice du Garmel, c'est l'ignorance. Louis de Grenade dit expressément que peu de per-

D. Carlos, dangereusement malade, en 1562, on leur avait attribué la guérison de l'infant. (Prescott, History of the reign of Philip the *econd.)

1 Histoire de la vie et vertus du vénérable Frère François de l'Enfant Jésus, parle P. Joseph de Jésus Maria. Trad. franc., Paris, in-12, 1627 (p. 359).

sonnes sont capables de comprendre les sublimes enseignements de la religion, de les méditer, de trouver elles-mêmes des sujets de réflexions, des formes de prières, aliments de l'oraison et de la vie intérieure. Le peu de livres répandus dans le public étaient des ouvrages de mysticité, ce qui démontre encore la tendance générale des esprits, les Lettres de sainte Catherine de Sienne, Y Echelle de saint Jean Climaque, la Montée du mont de Sion, les écrits de sainte Angèle de Foligny, de la bienheureuse abbesse Mechtilde, auxquels s'ajoutèrent plus tard ceux de saint Vincent Ferrier, de saint Pierre d'Alcantara, et d'autres du même genre. Ximénès .en avait fait publier un certain nombre, ayant soin de faire traduire en espagnol ceux qui étaient écrits en latin : cinquante ans après lui ils avaient disparu; d'ailleurs la masse ne savait pas lire et les lettrés ne savaient pas comprendre \ Cette foi vive, héritage des aïeux, se consumait elle-même dans des cœurs fidèles, mais inertes, dans des esprits pieux, mais restés au dernier degré de l'ignorance, ne demandant qu'à croire, et ne sachant pas même prier ! Quel secours pour eux, mais aussi quel écueil que le mysticisme avec ses élans divins, ses promesses généreuses et irréalisables, ses rayons de consolante et trompeuse lumière !

Cette tendance n'était que trop favorisée par la terreur que fit régner l'Inquisition à l'époque de la Réforme. Mystique lui-même, mais mystique contenu,

1 M. Hefele, op. cit., p. 1*5. — V. Sainte Thérèse, Vida, c. 1, 3, 7

etpassim.

* Louis de Grenade a vu clair dans cette situation : la preuve en est fournie par tous ses écrits, où le côté pratique est fort étendu, à ce point qu'on est d'abord surpris des minutieux détails auxquels il ne dédaigne pas de descendre : exercices de méditations, modèles d'oraisons, thèmes préparés à l'avance pour faciliter la besogne ; elle l'est surtout par le Guide des pécheurs, où ce caractère, plus apparent que partout ailleurs, explique à la fois la condamnation du livre par le Saint-Office et le succès dont il jouit longtemps dans le public. S'il a eu, en effet, pendant des années, la vogue de l'Imitation, il ne lui ressemble pas de tous points. L'Imitation, quoique convenant à tous les fidèles, s'adresse de préférence aux âmes vouées à la vie du cloître ; elle nourrit en elles cette passion qui mène au renoncement, et les laisse avec un désir unique et brûlant, celui de marcher seules avec Dieu. La science n'est plus rien que l'objet d'un dédain pieux ; l'âme ne veut savoir de la vie terrestre que ce qu'il est impossible d'en ignorer. C'est le livre du moine, de l'exilé, tene te tanquam exulem etperegrinum super terram ; le petit livre avec lequel on goûtera le repos dans un petit coin, in angello cum libello. Une grande sobriété dans la forme, de la douceur, un charme inexprimable et inimitable, voilà ce qui le distingue : point de théories, point de recherche savante, rien qui sente l'école.

On n'en peut pas dire autant du Guide des pécheurs. 11 est destiné à tout le monde, toda suerte de personos spiritualesy no spirituales; les parents y pourront apprendre à lire à leurs enfants, et les hommes qui ont dans l'Eglise la charge d'instruire les peuples y

puiseront d'utiles secours4. C'est par ce côté que se dévoile le but du livre : prédication morale, instruction pour l'esprit autant que pour le cœur, véritable a guide » des intelligences. Assurément , Louis de Grenade, qui a traduit l'Imitation, s'est inspiré plus d'une fois de son admirable modèle ; mais s'il le développe, c'est sous le rapport de l'idée plutôt que du sentiment. L'onction ne déborde pas, elle est érudite ; au lieu des élans d'une âme émue, oublieuse de la terre et d'elle-même, on rencontre des citations, des exemples, un luxe de savoir» mais sans aridité et sans lourdeur. Ce fut sans doute une des causes de son grand succès : répondant à un sentiment profond et sincère, satisfaisant à de vifs besoins religieux, la Guia éclairait sans rebuter, touchait sans effrayer. Remarquable exemple du sage tempérament que sut garder Louis de Grenade: en servant la religion, il se préservait et cherchait à préserver autrui des excès d'une mysticité outrée, et il sentait que pour cela les lumières de l'intelligence n'étaient point méprisables. Mais favoriser, même dans la plus étroite mesure, le développement intellectuel au point de vue religieux, n'entrait pas dans le plan de conduite de l'Inquisition. Quoi de surprenant dès lors que le Guide des pécheurs ait porté ombrage à une puissance plus facile aux soupçons qu'aux scrupules, qui voulait tout voir et tout faire, même la religion, et qui volontiers eût étouffé toutes les voix pour ne laisser entendre que la

1 Guia de Pecadores, compuesta por el R. P. Fray Luis de Granada, Salamanque, 1568. Prôlogo, p. 7, 8. — Cf. Mémorial de la vida christiana, prôlogo.

sienne ? Ce ne fut pas sa tendance au mysticisme qui inquiéta ; ce fut bien plutôt son appareil trop savant, son langage trop clair et sollicitant trop vivement l'attention.

On jugeait sans doute que Louis de Grenade n'était que trop pénétré de l'esprit de son Ordre, et l'appliquait indiscrètement. Plein de confiance dans les services que cet Ordre était à même de rendre en propageant la parole de Dieu, le zélé dominicain s'occupait de le réformer, convaincu, coiçine beaucoup de catholiques Tétaient alors, que rétablir les instituts monastiques dans leur intégrité et leur splendeur primitives était le meilleur moyen de travailler au salut de tous et d'entretenir le zèle de la foi. Six volumes de Semions, joints à une Rhétorique ecclésiastique et à des Lieux communs de théologie et de morale^ attestent qu'il prenait au sérieux les obligations que lui imposait la robe des Frères Prêcheurs; et s'il refusa de l'échanger contre la pourpre romaine et le rochet épiscopal, c'est que (à part son humilité que je ne conteste pas) il n'avait rien à y gagner. Prêcher, écrire, diriger les âmes, telle fut sa vie et sa vocation; simple moine, sermonnaire et théologien, il se sentait plus apte à servir l'Eglise et, au besoin, à la défendre. Mais au moyen de quelles armes? C'est en cela qu'il se sépare de ceux qui étaient à la tête du catholicisme espagnol, et se' croyaient seuls en mesure de le conduire et de le protéger. Il ne s'accorde avec^ eux ni sur la nature du danger ni sur celle du remède. Le danger, il le voit moins dans la Réforme* que dans la direction irréfléchie qu'avait prise, et depuis longtemps, le sentiment

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religieux parmi les masses ; dans ce mysticisme inférieur, aussi funeste en ses égarements que le pur et vrai mysticisme lui paraissait sublime et fécond. Le remède, il le voit non dans les bûchers, mais dans une sage culture des esprits, estimant qu'il suffit de les éclairer, de les diriger, mission spéciale de l'Ordre des Prédicateurs. Il semble que l'âme espagnole lui offrit une matière riche et favorable entre toutes, n'attendant qu'un ouvrier qui mît en œuvre, au profit de la foi, ses vertus latentes et ses dispositions natives.

Tel est, si je ne me trompe, le jour sous lequel il convient de considérer Louis de Grenade. C'est pourquoi je n'ai pas craint de m'arréter sur ce qui précède; on n'en comprendra que mieux maintenant le but qu'il s'était proposé et auquel tendent tous ses écrits, non pas seulement de tracer le portrait idéal du chrétien , comme Cicéron celui de l'orateur, mais d'en produire la vivante image et de la réaliser sur la terre '.

Qu'est-ce que cet idéal? Et d'abord qu'est-ce que f homme? L'image de Dieu par la volonté et la raison : par la volonté, qui d'essence aime le bien; par la raison, qui est pourvue de l'idée du bien, et

1 Guia, lib. II, ad fin, : « formar un hombre perfecto y evangelico.» — Cf. Afem.t prôlogo.

faîte pour le vrai. S'écarter de la raison, c'est manquer à l'ordre, et rien n'est « plus conforme à l'excellence de la créature raisonnable que de vivre dans Tordre, c'est-à-dire selon la raison. » Celle-ci est « la lumière naturelle que Dieu nous a donnée en nous créant : » de là vient que « les choses intelligibles perfectionnent d'autant plus l'entendement qui les regarde qu'elles sont plus parfaites ; » de là vient encore que, par les seules forces de la raison, on peut connaître l'existence de Dieu, en fournir des preuves, démontrer la création et la Providence : Hœc autem veritas lurnine naturali ministratur \ r- Qu'est-ce que Dieu? Dieu est le souverain bien. Il est, car il est parfait *. Tout ce qui est bon doit avoir Fétre, a fortiori ce qu'il y a de meilleur. Il est la raison parfaite, car l'être raisonnable vaut mieux que l'être privé de raison ; il est parfaitement heureux, car la vie heureuse est préférable à celle qui ne l'est pas ; il est au-delà du temps et de l'étendue, car ce qu'il y a de plus grand et de meilleur n'a pas de limites. Il est « la mesure de tous les êtres, » qui tous ont quelque chose de lui , mais sont d'autant plus nobles qu'ils tiennent à lui de plus près. Il est ce essentiellement amour et bonté, » partant la source féconde du bonheur et de la vie. Il crée, il se coramu-

1 Catechismus major, lib. I, c. 3 (A. P. F. Ludovici Granatensis opéra, édit. Antu, Cologne, 1628), t. I, p. 117. Gui a, I, 16, 18; Mémorial, VI ; Tratado de oracion, parte III. — Cf. Arist., De anim., 01.

2 Cf. Bossuet, Elévations, I : « Pourquoi Dieu ne serait-il pas? Estce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à l'être? Au contraire, la perfection est la raison d'être. Pourquoi l'imparfait serait-il, et le parfait ne serait-U pas?»

nique parce qu'il est bon \ Il est la cause éternelle et nécessaire, l'éternel et immobile moteur de tout ce qui existe. Comment concevoir qu'il ne soit pas? S'il n'était pas, rien ne serait. Sagesse infinie, il contient en soi, dans l'unité de son essence, les exemplaires éternels des choses, « formes et idées parfaites d'où sont émanées les espèces et les formes de toutes les choses créées que nous voyons et que nous ne voyons pas, en sorte qu'il n'y en a pas une qui n'ait en lui son modèlo et son type à la ressemblance duquel elle a été produite. » Il est a la raison et Tordre des choses, » « soleil invisible des esprits qui reçoivent de lui toute leur lumière, aux rayons duquel ils conçoivent tout ce qu'ils sont capables de concevoir, » comme le soleil visible éclaire à nos yeux tous les objets *• Source du bien et du vrai, il est encore la source du beau ; il est la beauté, « beauté qui surpasse tellement toutes les beautés visibles, que la plus parfaite n'est que laideur et difformité devant elle, » dont ce la seule vue peut rendre parfaitement heureuses les intelligences célestes,

1 Adicion. Mem., tratado U. — Cf. Platon, le Timée, trad. Cousin, t. XII, p. 195 : « Disons la cause qui a porté le suprême ordonnateur à produire et à composer cet univers. Il était bon, et celui qui est bon n'a aucune espèce d'envie. Exempt d'envie, il a voulu que toutes les choses fussent, autant que possible, semblables à lui-même. »

2 Mem,, liv. VII, p. 300-304; Guia, liv. I, c. 1, p. 2, 3; c. 3. — Cf. Fénelon, Existence de Dieu, 1" partie, cb. 4 : « Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous..., comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil... Il y a un soleil des esprits qui les éclaire tous beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps... Où est-elle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde?... Où est-elle

remplir toute leur capacité d'aimer, » suffire à la félicité de Dieu lui-même, laquelle consiste a à la contempler et à eu jouir ; » seule beauté réelle, car seule elle est éternelle, immuable, souveraine. La contempler et l'aimer, cette beauté « qui attire à soi les cœurs de ceux qui la regardent, » voilà la sagesse et le bonheur auxquels la créature peut prétendre dès cette vie f .

C'est pour avoir exposé cette « science de l'amour » que Platon a mérité d'être appelé « le divin. » Il avait compris, en effet, que le bien étant la fin des êtres, et Dieu étant le souverain bien on même temps que la souveraine beauté, tout ce qui a de l'être tend à lui par amour et pour participer de sa perfection. La matière elle-même, « dénuée d'un être propre, » aspire à l'être pour avoir quelque ressemblance avec lui : si elle est capable d'amour, que sera-ce de l'homme, qui a la raison pour le connaître et la volonté pour l'aimer? Oui, il s'est trouvé, dès l'antiquité, un Platon pour parler le même langage parla bouche de Socrate, pour « reconnaître que celui qui contemplera cette beauté,1 F aimera, l'imitera,

cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche? » — Malebranche, Recherche de la vérité, III, II, 6 : « L'homme n'est point à lui-même sa véritable^ lumière... C'est Dieu qui est proprement la lumière de l'esprit et le père des lumières... En un mot, c'est la véritable lumière qui éclaire tous ceux qui Tiennent au monde. » — Bossuet, op. cit., ch. 4, § 5 : « Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles (les idées) subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et cet être doit être la vérité même et doit être toute vérité, et c'est de lui que la vérité dérive. »

1 Adicion. tratadoll, p. 417-419. Mem., lib. VII, p. 304. Guia, lib. I, c. i, p. S. — Cf. Platon, la République, le Banquet.

méprisera pour l'amour d'elle toutes les choses qui paraissent belles et aimables dans ce monde ; celuilà seul sera si parfaitement sage et heureux, que rien ne lui manquera de ce qui est nécessaire pour être comblé d'une entière félicité dès cette vie... Quel chrétien ne sera pas étonné de voir recueillie dans ces paroles d'un païen une des parties les plus excellentes de la sagesse chrétienne, puisqu'elles nous découvrent d'un côté la fin où doit tendre notre vie, et de l'autre Je moyen par lequel on y peut arriver, c'est-à-dire le mépris des choses que le monde trouve les plus,belles et qu'il aime le plus passionnément? » La fin de la créature raisonnable est donc la contemplation et l'amour de la parfaite beauté, et la possession du souverain bien par l'union d'amour; car il n'est pas de. science qui satisfasse son intelligence tant qu'il reste quelque chose à connaître audelà, pas d'amour qui satisfasse son cœur tant que l'objet n'en est pas infini : ce Dieu seul en est capable, Dieu pour lequel il a été créé. »

Mais qui lui donnera les moyens d'y parvenir? L'étude ou la prière? Sans doute, à considérer ce désir naturel de savoir qui est en nous, on n'imagine pas pour l'être raisonnable une occupation plus utile que l'étude, ni <r plus digne de lui. » L'ignorance est funeste, mais le désir de la science devient bientôt excessif; il absorbe toute la vie; il distrait de la prière, il enlève « les affections douces et la tendresse du cœur » nécessaires pour s'approcher de Dieu, et, à moins d'être gouverné avec infiniment de prudence , il met obstacle aux progrès de la spiritualité. C'est une « tentation séduisante, » mais une

tentation, et il faut savoir s'en défendre. Réduite à elle-même , la raison trébuche ; l'entendement est aveuglé, la volonté faible, la mémoire égarée, l'imagination inquiète, l'appétit déréglé. A quoi sert alors la raison , quand elle devient l'esclave de la chair? En vain on la perfectionne par l'étude et la science, en vain elle acquiert de nouvelles lumières par les connaissances dont elle s'enrichit ; elle demeure toujours imparfaite et bornée. Ses yeux sont excellents pour les choses humaines, ils sont aveugles pour les choses divines, à moins d'être secondés par ceux de la foi \

La philosophie n'est pas sans valeur, et à ceux qui demandent quelle est son utilité, on répond comme ce philosophe ancien à un père de famille : « Quand ton fils sera assis au théâtre, cène sera pas une pierre sur une autre pierre. » Son principal dessein a toujours été « de découvrir aux hommes les dangers où ils sont exposés dans le cours de cette vie, et de leur donner dos préceptes pour les éviter ; » elle les porte d'ailleurs au mépris des choses humaines, à la recherche et à l'amour de la vérité et du bien2. Elle est la conseillère de la vie, mais que de fois son. ambition échoue 1 Elle pèche toujours par quelque endroit, comme tout ce qui est purement humain. Qu'elle essaie de pénétrer dans les profondeurs de l'Etre infini, elle sera bien forcée d'avouer sa fan blesse, et que le silence est la seule manière de l'honorer, a 0 Dieu ! nulle de vos créatures n'est capable

1 Mem., lib. VI, p. 255, 256. Tratado de oracion, part. II, c. 4. 3 Adic. Mem., tratado M, p. 44*. Mem., lib. IV, c. «, p. 106»

de yous comprendre : les sens ne sauraient atteindre jusqu'à vous; l'imagination, l'opinion, la science, aucune puissance créée ne peuvent aller jusque-là... Et comme s'il se rencontrait une mer qui n'eût point de fond, après être descendu l'espace de dix millions de lieues, ce serait un travail inutile de prétendre la pénétrer : ainsi, après que l'esprit de l'homme aura fait tous ses efforts pour sonder l'abîme de vos grandeurs, il lui restera toujours des espaces infinis à découvrir, et où la portée de son esprit n'atteindra jamais... C'est une vérité si constante, que l'orgueil des philosophes n'ose pas la contester, et elle a inspiré à l'un d'eux telles paroles qui mériteraient d'être sorties de la bouche d'un chrétien. Il n'est point d'esprit, dit Platon, qui puisse concevoir ce que c'est que Dieu , point d'éloquence qui le puisse exprimer. Si Ton en veut parler, on pourra dire quelque chose de ce qui est en lui, mais non pas l'exprimer lui-même. On pourra dire qu'il est la cause des causes, mais non pas quel il est ni comment il est. Car nous connaissons les choses par l'idée que nous en avons, nous les entendons comme nous nous entendons nous-inem.es et d'après les forces de notre intelligence : de là vient que s'il s'agit d'un être qui surpasse notre nature, nous ne pouvons le connaître et encore moins discerner comment il est... Si un philosophe, sans être éclairé des lumières de la foi, a si bien parlé de vous, qu'en doivent dire, Seigneur, les hommes qui ont reçu les témoignages de vos sacrés oracles?... Expliqueront-ils ce que c'est qu'un Dieu ? Lyi seul le sait et lui seul l'a dit par la parole éternelle qu'il a prdférée. Comment dirai-je donc, ô

mon Dieu , ce que vous êtes? Je dirai ce que vous avez dit au prophète : Je suis celui qui suis \ »

C'est que la scieuce des sages n'est pas celle des saints, et n'enseigne pas « la voie, la vérité et la vie. » Des ignorants ravissent le ciel, et nous, avec toute notre science, nous restons ensevelis dans la chair et le sang ! Ce qu'il importe de connaître, c'est Dieu, et Dieu seul : pour le connaître, il faut deux choses, l'aimer et se connaître soi-même.

Se connaître, c'est se mépriser. Au regard de Dieu, l'homme est un néant. Tant qu'il s.' ai in e et s'estime, il demeure loin de Dieu : pour être à lui, il faut n'appartenir ni à soi, ni au monde, « abattre, comme le paon qui regarde ses pieds, la roue de sa vanité, s> réprimer l'orgueil, renoncer à la volonté, détruire l'amour-propre *. Depuis la chute originelle, l'homme s'aime plus qu'il n'aime son Dieu : le péché est un adultère. Il n'y a point place dans \a même âme pour les deux amours, ce Platon dit excellemment que celui qui aime véritablement est mort pour soi, n'a plus de vie que pour ce qu'il aime. » La connaissance de soi-même n'est pas, pour ' remporter cette victoire , d'un médiocre secours,

1 Mem., lib. Vil, p. 304, 305; Adtc. trat. Il, c. xni, p. 392. Gui a, I, i. — Cf. Platon, Timée, trad. Cousin, t. XII, p. 28 : « Il est difficile de trouver l'auteur et le père du monde, et quand on Ta trouvé, il est impossible de le faire connaître aux autres. » V. aussi Plotin, Enn.,\\y liv. VIII, § 2, t. 3, p. 514, et S. August., De Trtnit.,\lî, 5.

2 Mem. y lib. VI, p. 256 ; lib. VU, c. v, p. 282. Adicion. trat. II, p. 532 et sq. Louis de Grenade distingue philosophiquement l'amour-propre de l'amour de soi, principe de la sensibilité et condition de la vie : « L'amour que l'on a pour soi n'est pas toujours mauvais; il est quelquefois bon et nécessaire pour la conservation de la vie. »

puisqu'elle est le fondement de l'humilité, et, à ce titre, « la plus haute et la plus parfaite philosophie. » Elle aide à dépouiller le vieil homme, condition première pour revêtir l'homme nouveau , l'homme « spirituel et divin, o l'homme qui deviendra « un Dieu, » puisque c'est le propre de l'amour de transformer l'amant en l'aimé \ C'est ainsi qu'il passera de la connaissance de soi-même à la connaissance de Dieu, car il ne saurait le connaître qu'en se rapprochant de lui, que dis-je ? en devenant lui par l'amour : il le découvrira dans son propre cœur, devenu humble et aimant. « Je vous ai connue bien tard, ô beauté éternelle 1 Je vous ai aimée bien tard , éternelle bonté ! Je vous cherchais, ô mon unique repos, et ne vous trouvais point, parce que je ne savais où vous chercher. Je vous cherchais au dehors, et vous demeurez dans les choses intérieures. J'errais par les chemins et les places publiques, et je ne trouvais nulle part le repos que je cherchais, parce que je cherchais hors de moi ce qui est en moi. J'ai demandé à la terre : Est-ce vous qui êtes mon Dieu? Et elle m'a répondu : Cherchez-le au-dessus de moi, car je ne suis point votre Dieu. J'ai demandé à. l'air et au feu : Est-ce vous qui êtes mon Dieu ? Et ils m'ont répondu : Montez au-dessus de nous, car nous. ne sommes pas votre Dieu. J'ai demandé au soleil, à la lune et aux étoiles : Est-ce vous qui êtes mon Dieu? Et ils m'ont répondu : Allez encore au-dessus de nous, car nous ne sommes pas votre Dieu. J'ai interrogé toutes les

1 Adicion. trat. II, c. ivi. Trat. I, c. vu. Memor. lib. U, c. in, p. 56 ; lib. VI ; lib. Vil, c. Yl. Guia, lib. II, c. iv, p. S86 etaq.

créatures, et toutes m'ont répondu hautement : Celui qui nous a créées est votre Dieu et \iotre Maître. — Apprenez-moi donc où je le pourrai trouver, montrez-le-moi. — Et elles m'ont répondu : Votre Dieu est partout, cherchez-le en vous-même ; il remplit le ciel et la terre, mais il remplit aussi votre cœur. Je me suis tourné vers mon cœur, et j'ai dit à. mon Dieu : Comment avez-vous pu entrer ici, ô mon Dieu? Qui vous en a ouvert le passage, ô mon doux amour? Je l'ai demandé à. mes yeux, et ils m'ont répondu : S'il n'a pas de couleur, nous n'avons pu lui donner l'entrée. Je l'ai demandé à mes oreilles, et elles m'ont répondu : S'il n'est point un son, nous n'avons pu le recevoir. Je l'ai demandé à mes autres sens, et ils m'ont répondu : S'il n'est point sensible, comment aurions-nous pu en être impressionnés? Ainsi, Seigneur, vous étiez en moi, et mes sens ne le savaient pas, car quoique vous fussiez véritablement en mon âme, vous n'y étiez point entré par la porte des sens. Vous êtes une lumière qui brille sans que la vue la perçoive ; vous êtes une voix qui se "fait entendre sans que l'air en soit frappé ; vous êtes un goût et une saveur qui plaisent sans affecter le palais ; vous êtes un parfum qui flatté et fortifie tout ensemble, sans qu'il arrive à l'odorat; et si vous nous touchez par vos chastes embrassements , nous ne les sentons pas, — et ne pouvons nous en détacher. Qui ètes-vous donc, ô mon Dieu? Où êtesvous, ô ma lumière? Où êtes-vous, ô mon espérance? Je l'ai demandé, et on m'a répondu : Montez au plus haut de votre cœur, et vous y trouverez Dieu \ d

1 Àdicion. Trat. II, p. 439. — S. Augustin, Confess., vi, x, xi.

On l'y trouve, en effet, mais par les mouvements de la volonté embrasée du feu de l'amour, et non par le stérile effort de la pensée. L'entendement considère les choses, la volonté s'y attache ; aussi Faction de la volonté est-elle beaucoup plus considérable que celle de l'esprit, et plus utile. Que la raison puisse aider la volonté, en lui montrant son objet et son chemin, on ne le nie pas, mais combien cher ce service n'est-il point payé ! L'âme n'a qu'une puissance limitée : si elle l'applique tout entière à l'entendement, la volonté languit et s'éteint. Le travail des mains n'est pas un empêchement aux affections du cœur : il n'en est pas de même du travail de l'intelligence qui absorbe pour elle tout le meilleur de notre être. Ainsi la science et la prière se disputent le cœur de l'homme: le choix est-il douteux? L'amour dépasse de beaucoup l'intelligence, et le progrès de l'homme est d'aimer Dieu plutôt que de le comprendre. Il le comprend comme il peut, imparfaitement, et ne le voit qu'à travers un voile : il l'aime tel qu'il est. L'entendement accommode son objet à sa nature bornée, l'amour. ne fait qu'un du sujet et de l'objet; par l'entendement, l'homme ne voit qu'un Dieu rapetissé à sa taille, par l'amour il le possède tout entier. Aussi vaut-il mieux aimer les choses divines que les connaître , connaître les choses humaines que les aimer. Connaître celles-ci, c'est les ennoblir pour les proportionner à notre entendement ; les aimer, c'est nous avilir par des amours indignes. Connaître celleslà, c'est les abaisser à notre portée sans profit pour nous ; les aimer, c'est nous élever jusqu'à elles, participer de leur infinité et de leur perfection. Celui qui

aime a accompli la loi. De toute l'Ecriture, un seul mot est à retenir, fui la résume, celui d'amour. L'amour est semblable à Dieu, noble, généreux, doux, sage, invincible; il blesse et guérit, tue et vivifie: « Aimer Dieu actuellement est le plus sublime de tous les actes qui aient lieu en ce monde. » La prière est donc bien supérieure à. l'étude, comme la contemplation à l'action : « Mario avait choisi la meilleure part, » — comme la théologie mystique, « connaissance de Dieu par l'amour, » à la théologie scc^lastique; « connaissance de Dieu par l'entendement1. »

Prier, ce n'est pas seulement parler à Dieu de la,, bouche et à genoux, c'est le chercher, s'élancer vers . lui, être en sa présence, « s'élever au-dessus de soimême et de toutes les choses créées, s'unir à lui et s'abîmer dans cet océan d'amour. » Toute bonne pensée, toute élévation du cœur, toute sainte affection, tout désir de Dieu, est une prière, a L'oraison est comme une sortie de Pâme pour aller au devant de Dieu qui vient à elle, l'attire à soi comme à son nid, la loge en lui comme en son temple pour qu'elle puisse le posséder, l'aimer et jouir de ses faveurs les plus signalées. L'âme est en présence de Dieu, et Dieu en présence de l'âme... Elle est une nourriture de l'esprit, un embrassement divin rempli de délices, un baiser de paix entre l'Epoux et l'Epouse, un sabbat spirituel où Dieu se repose avec elle... C'est un clair miroir dans lequel uous voyons Dieu et nous nous connaissons nous-mêmes avec tous nos défauts

1 Memor.,\ib. VI, cm; Vil, ci. Adic. trat. 1, c. ï ; trat. H, c. x, h. Trat. de oracion, lib. II, c. ix; parte II, c. îv; parte III, passim.

et toutes nos m'aères... C'est la porte royale par laquelle on entre dans le cœur de Dieu... » Elle exige la retraite et le silence : qu'on se recueille en soimême a comme en un secret oratoire, » en « un désert; » qu'on échappe au inonde pour « converser avec Dieu *.» Quelle vie plus sainte et plus heureuse que celle des religieux du désert, morts au monde et à. leur corps ? Elle est l'image du bonheur parfait dont l'âme a soif, c'est par elle que le sage ressemble à Dieu, car elle est déjà un pas hors de ce monde, elle est « la mort philosophique s. »

Il est malaisé d'en expliquer les effets à ceux qui ne les ont pas éprouvés. Toutefois, en analysant ces mystérieux phénomènes, on essaie de les suivre pas à pas dans leur marche ascensionnelle. C'est d'abord une connaissance'réelle et expérimentale de Dieu et de ses attributs moraux ; elle réside dans l'entendement. L'entendement la présente à la volonté comme son objet, et fait naître en elle un brûlant amour, qui l'enflamme et la réjouit, dont les feux sont d'une in-

1 Trat . de orac. , parte II, c. in ; parte III, passim. Memor., lib. V, c. i, p. 133; c. h, p. 139; lib. IV, c. i; lib. VI, p. 214. Adic, trat. H, c. x. Guia, lib. I, c. xv. Catechismus major, lib. III, p. 367 et sq. — Cf. Marc-Aurèle, Pensées : « On se cherche des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes... Retire-toi plutôt en toimême. — * C'est au-dedans de toi qu'il faut regarder : là est la source du bien, source intarissable, pourvu que tu creuses toujours. — Comprends enfin qu'il y a en toi-même quelque chose d'excellent et de divin, et qu'il faut vivre dans l'intime familiarité de celui qui a au dedans de nous son temple. »

3 Loc. cit. Porphyre fait la même distinction entre la « mort philosophique » et la mort naturelle. (Principes de la théorie des intelligibles, IX.) '

finie douceur: a Cette joie est si grande, que bien que ressentie par l'esprit, elle rejaillit néanmoins sur la chair, en sorte que celle-ci, qui d'ordinaire ne prend plaisir qu'aux choses charnelles, se plaît aussi aux choses spirituelles, grâce à, sa communication avec l'esprit. » Telle est l'excellence des choses spirituelles, que plus on les éprouve, plus on les souhaite : cette première expérience excite donc en l'âme un violent désir de Dieu ; elle languit et se dessèche, disant avec l'Epoux du Cantique : Faites savoir à mon bien-aimé que je suis malade d amour* « Comme la biche blessée qui va portant dans son flanc la flèche du chasseur, elle court blessée .d'amour, elle ne peut s'arrêter ni trouver de repos qu'elle n'ait rencontré cette source d'eau vive où elle a déjà puisé tant de délices. » Ce désir est satisfait (car Dieu ne l'inspire pas pour se refuser à le contenter) par une « plénitude » intérieure, un « rassasiement » spirituel, d'où najU une sainte « ivresse: » « l'âme y perd le souvenir de toute chose périssable, souvent elle s'y perd elle-même, plongée dans l'abîme de l'infinie bonté et des inconcevables douceurs de Dieu. » Dès lors elle ne craint plus rien, sa confiance est inébranlable, rien ne vient plus troubler son repos, son doux sommeil de paix et de vie « sur la poitrine du Seigneur \ » C'est « le royaume du ciel sur la terre, » un « paradis » qui nous est ouvert dès cette vallée d'exil, et qui nous fait souhaiter plus ardemment le jour de la délivrance. Cette vie, si éphémère, où « les

1 CF. sur ce sommeil de l'âme, Porphyre, Principes de la théorie des intelligibles, XXVI.

meilleurs jours s'enfuient les premiers, » cette vie, <r songe d'une ombre, » est encore trop longue, et l'âme « se nourrit de larmes » parce que l'heure de la mort tarde à sonner '.

Sans doute il ne faut pas exagérer la portée de ces jouissances spirituelles, ni les rechercher indiscrètement. Elles sont des récompenses et non pas des mérites, un moyen et non un but, des bienfaits divins et non Dieu même. Dieu y pourvoit comme il lui plait: les désirer avec trop d'ardeur, c'est s'aimer soi-même sous couleur d'aimer Dieu , ce travailler un moment pour mieux jouir du repos, et jeûner pour trouver les mets plus délicieux ; c'est préférer les dons au donateur, et mal user des bontés divines. » Erreur fréquente et d'autant plus dangereuse qu'on .la discerne moins facilement, car « l'amour-propre, subtil et pénétrant de sa nature, s'insinue partout sans qu'on s'en aperçoive, » habile à se contenter et mêlant a quelque chose de charnel » à des joies qui devraient être « toutes pures. » La perfection réside dans les vertus plutôt que dans les molles tendresses, dans la résignation plutôt que dans la jouissance. Mais, cette réserve faite, la vie spirituelle a des délices dont rien n'approche et qui sont des aiguillons

1 Guia, lib. I, c. xv. Cf. sur le dégoût de la vie et le désir de la mort, Vie de Porphyre, par Eunape, 1, 1 ; Vie de Plotin, par Porphyre, XI ; Proclus, Comment. Alcib., t. II, p. 45 et sq. et 337 ; Marinus, Vie de Proclus, c. xu : « Que mon corps me mène jusqu'où je veux aller, disait Proclus, et puis qu'il meure. » — Marc-Aurèie, Pensées, IX, 5 : « Viens au plus vite, ô mort,' de peur qu'à la fin je ne m'oublie moi-même ! » — Bossuet, deuxième sermon sur la Purification : « O mort, tu ne troubles pas mes desseins, mais tu les accomplis* Achèie donc, ô mort favorable!... Nunc dimitlis. »

bien puissants. Ceux qui les dédaignent ne les connaissent pas, et ne les ayant jamais connues, ils ont trop d'orgueil pour confesser qu'elles sont précieuses. Elles sont faites pour les humbles : ces superbes s'efforcent de les décrier et « de donner des choses de Dieu pour des effets imaginaires, o ce Malheur à vous, puisque vous avez tant vécu sans goûter combien le Seigneur est doux; vous qui, pour mettre à couvert votre tiédeur, semez par le monde des erreurs pernicieuses..., qui usez si mal de la clef delà science, que vous n'entrez pas vous-mêmes dans le ciel. Vous no permettez pas aux autres d'y entrer, vous leur en fermez la porte par de fausses maximes que votre manque de dévotion et votre paresse vous ont enseignées. Vous dites que les instructions que je donne ici aux âmes vous persuadent qu'il n'y a pas lieu de faire beaucoup d'estime des consolations spirituelles. Et je vous dis que ce que j'ai écrit ne regarde pas les tièdes comme vous... C'est ainsi que les mal intentionnés prennent la bonne doctrine ; ils s'appliquent ce qui a été dit pour d'autres1. »

Toutefois, la vie active gardg ses droits : aimer le prochain, le servir, se dévouer pour lui, c'est encore prier. Toutes les vertus se tiennent ; les unes, plus intérieures et plus spirituelles, se ramènent à l'amour; les autres plus extérieures et plus visibles, se ramènent à la pratique. Les premières sont « plus excellentes et plus nécessaires » que les autres, c'est par l'esprit qu'on honore Dieu et qu'on s'élève à lui ; mais o sans vouloir rien diminuer de leur dignité, d

1 . Trat. de orac, ; lib. II, c. iv. Cf. lib. I, et Mem., lib. IV, VI.

elles ne suffisent pas, et les secondes s'y ajoutent comme étant leur manifestation extérieure, a Les unes sont comme l'esprit de la religion, les' autres comme le corps ; et quoique le corps soit moins à estimer que l'esprit, il est néanmoins une partie importante de ce composé, et l'esprit en a besoin... L'homme n'est pas l'âme seulement, mais le corps et Tâme ensemble, parce que l'âme seule sans le corps ne fait pas l'homme entier, et que le corps sans l'âme n'est rien qu'un peu de terre : de même le christianisme n'est pas l'intérieur seul ni le seul extérieur, mais l'un et l'autre réunis l. *>

Les actes du corps ne sont donc pas plus indifférents que ceux de l'esprit chez un être raisonnable et libre, capable de responsabilité et démérite. Hors de la vérité, la liberté n'est pas, car elle consiste dans l'empire qu'on exerce sur les passions : saint Paul emprisonné était libre , l'insensé Alexandre foulant l'univers ne l'était pas. Elle n'est pas détruite par la grâce, et pourtant l'homme ne peut se passer de la grâce. Il est jeté sur la terre misérable et nu, sans yertu et sans force, réduit à « tendre la main » à son maître, son père et son Dieu ; mais ce fier « men-

i Guia, lib. II, c. xïx, xx, et sq. Mem., lib. IV, c. iv; lib. VII, c. 7. — Le passage cité, et un autre où Louis de Grenade insiste sur la nécessité des cérémonies extérieures de la vie religieuse, indiquent le dessein de combattre le luthéranisme sur la question du culte extérieur (il y revient dans le Trat. de oracion, lib. II, c.Y, p. 487); mais cejtte allusion n'est pas son but principal. Ce qu'il veut, c'est surtout de préserver la vie spirituelle des excès de la mysticité, si funestes à la morale. On voit en d'autres endroits ce qu'il pense de la pratique sans l'esprit, et de l'usage immodéré des sacrements (Trat. de oracion, loc. cit., p. 451, 452, 445).

diant o (n'est-ce pas là une comparaison bien espagnole?) a retenu quelque chose de sa grandeur déchue : la raison et la liberté. L'usage ordinaire du péché affaiblit le libre arbitre sans l'anéantir; la grâce nous sauve et nous justifie, mais « l'homme ne se sanctifie pas sans l'homme : » Dieu ne supprime pas devant l'activité humaine le champ ouvert à l'effort et au mérite. De même, quoiqu'il soit a le seul et vrai docteur qui enseigne les ignorants, » il ne s'adresse pas toujours directement à la créature, il veut que ses ministres lui parlent en son nom et soient écoutés comme lui-même. Les plus sublimes progrès dans la spiritualité ne la dispensent pas de les consulter et de se soumettre à leurs avis : l'exercice de la raison individuelle est condamné en matière religieuse. Plus ils ont de science et de vertu, plus ils sont recommandables, mais leur caractère est toujours sacré, et il n'appartient pas au fidèle de les juger, ni même de s'enquérir s'ils sont hommes de bien ou s'ils ne le sont pas : allusion et leçon à l'adresse du clergé dont le relâchement pouvait discréditer l'Eglise, mais leçon indirecte, allusion voilée,, tandis que le précepte est formel : Louis de Grenade ne veut pas que le vulgaire ait seulement une opinion à cet égard, il jette le manteau sur le corps de Noé '.

1 Tratado de oracion, lib. II, p. 438, 439, 444; Parte III, p. 48*. Guia, lib. 1, c. 5, 18. Mem., VI. Adic, trat. 1, c. 2.

Rassemblons tous ces traits qui doivent concourir à former une figure unique : que sera cet homme sorti des mains de Louis de Grenade? Un chrétien? ce n'est pas assez dire : s'il a les vertus essentielles du chrétien, elles ne sont pas en équilibre ; quelquesunes, spécialement cultivées, le mènent à un détachement plus absolu, à une contemplation plus rêveuse et plus oisive que ne le commande le christianisme. Il sera donc un mystique chrétien. Mais sera-ce Yidiota que rêvait Gerson ? 11 connaît trop Platon, il est trop enchanté de la poésie et de l'éloquence ; ou bien le penseur, dégoûté delà science et du monde, et se réfugiant, après expérience, dans le vanitas vanitatum? Il n'a pas assez philosophé pour en être venu à ce mépris de la philosophie. Il tiendra un peu de l'un et de l'autre, sans être exclusivement l'un ni l'autre, comme il arrive quand on fuit les extrêmes et qu'on tente de concilier les inconciliables. Il ne représente donc pas un type uniforme et d'une seule pièce» mais une physionomie complexe et multiple, où le ton dominant n'absorbe pas les nuances délicates. Si telle était l'impression produite sur le lecteur par l'exposé qui précède, je ne chercherais. pas h l'atténuer, car elle serait fidèle, et lui permettrait de juger exactement Louis de Grenade, mystique de vocation, fort lettré, volontiers moraliste, et à demi philosophe.

Mystique avant tout, non pas pourtant a le pre-

mier mystique du monde, » comme Ta appelé avec abus de l'hyperbole M. Donoso Gortès. Il Test, non seulement par la peinture banale de l'amour divin, parles vagues élans d'une adoration attendrie, comme tant de mystiques à la suite ; il l'est par la manière dont il entend la nature divine et la nature humaine, par les rapports qu'il établit entre le Créateur et la créature, par la fin qu'il assigne à l'homme, par le chemin qu'il lui trace. Ce chrétien parfait qu'il entreprend de former, ce n'est pas asse% qu'il « se sauve dans la vie commune : » il veut qu'il embrasse « la vie angélique et surnaturelle1 » et qu'il la vive dès ce monde. La charité qui la rend possible est la première des vertus. Dans le catholicisme, il est surtout frappé de la part qui est faite à l'amour et c'est le contraire qui le frappe dans le protestantisme1.

L'amour est, selon lui, l'arme la plus noble et la plus efficace du catholicisme contre ses adversaires. Idée remarquable en un siècle de sang et de ruines, où l'épée de Charles-Quint avait paru à la papauté la meilleure sauvegarde de l'Eglise, comme lés <r autos da fe » à l'Inquisition ; commune à tous les mystiques espagnols, elle éclatera dans tout son jour avec sainte Thérèse. C'est qu'à ses yeux, l'amour est la vie même du catholicisme : un autre dominicain, qui a restauré de nos jours et en France la gloire avec l'habit de son Ordre, pensait comme lui sur ce point : a Qui a la vie la donne, écrivait Lacordaire s ; qui a

1 Mem., lib. VI, c. 1.

2 « Prétendre fonder une religion sans la charité, c'est vouloir former un corps vivant et agissant sans âme. » (Mem., lib. IV, c. 4.)

3 Lettre sur le Saint-Siège.

l'amour le répande ; qui a le secret le dise à tous ! Alors commenceront des temps nouveaux, avec une nouvelle effusion de richesses ; et la richesse, ce n'est ni l'or ni l'argent... La richesse, il n'y en a qu'une, et c'est l'amour. De Dieu à l'homme, de la terre au ciel, l'amour seul unit et remplit tout : il est le commencement, le milieu et la fin des choses. Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est content, et une goutte d'amour mise dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait comme la tempête ferait d'un brin de paille. » — « La perfection de la vie chrétienne, avait déjà dit Louis de Grenade, dépend de la charité, et cette vie sera d'autant plus parfaite que la charité sera plus grande et plus relevée. » Or les cœurs s'ouvrent à cette féconde influence, a laquelle n'est pas un ouvrage de la chair et du sang, mais de l'esprit de Dieu, dont la douceur et la bénignité commencent à se faire sentir. C'est un signe des plus évidents que la charité arrive à sa perfection *.» Ainsi, pour tous le/s deux, là est l'essence du catholicisme, la source éternellement féconde où il doit alimenter sa force. Seulement, le P. Lacordaire appelle de ses vœux un triomphe qu'il ne voit pas encore réalisé : Louis de Grenade, au milieu du mouvement mystique qui s'opérait à son époque en Espagne, et qui n'avait rien d'hostile ni de fâcheux à l'orthodoxie, à la condition d'être sagement conduit, croit en apercevoir déjà les plus sûrs indices et les premiers progrès.

Il est aisé de suivre, dans ses principaux ouvrages,

1 Afem., lib. VII, c. 1,7.

le développement graduel de ridée mystique. Le premier par la date, le Traité de V oraison, en contient, ^ * parmi d'autres passages significatifs, une très vive défense que j'ai citée plus haut. Le Guide des pécheurs, malgré la forme que j'ai signalée, est loin d'être anti-mystique : noyé, en plusieurs endroits, soiis la profusion des procédés scolastiqucs et oratoires, le mysticisme s'y montre en pleine lumière au chapitre xve du 1er livre, chapitre d'autant plus remarquable que le ton général est plus sobre. Le ravissement et Pextase, l'infinie douceur des choses de Dieu y sont manifestement célébrés. Dans les derniers livres du Mémorial, et dans les Additions à ce Mémorial, Louis de Grenade donne carrière à son mysticisme, soit que le sentiment s'en fortifiât chez lui à mesure que Pexpérience d'une plus longue vie le détachait davantage de la terre, soit plutôt (car il était mystique d'instinct) qu'il se sentit plus libre loin de l'œil du Saint-Office, dans la manifestation de sa pensée (il était alors à Lisbonne). Enfin dans le Catéchisme majeur, ou Introduction au symbole de la foi (4582), ouvrage d'érudition destiné à une démonstration en forme des principales vérités enseignées par l'Eglise, le même souffle se fait encore sentir, notamment dans un éloge de la vie ascétique et des Pères du désert. Le mysticisme de Louis de Grenade est donc tempéré par les nécessités du temps, par l'esprit de son Ordre, par l'étude et par la hauteur philosophique de son intelligence : toutes causes qui, tout en le modérant, sont loin de le détruire, et qui lui donnent seulement plus de valeur et de sécurité. On ne saurait méconnaître sa grande érudition, ni

son goût, à grand'peine dissimulé, pour les lettres humaines. Il aime l'étude et la science, il en est charmé ; il puise des deux mains à la source, non parfois sans quelques scrupules, bien qu'il ne les ait cas poussés aussi loin que saint Jérôme, rêvant que Jésus-Christ l'appelait, par reproche, « cicéronien * et non « chrétien, o Les souvenirs et les citations des deux antiquités se pressent sous sa plume, et il est rare qu'il se trompe ; il nomme Aristote, Virgile, Plotin, Galien, Sénèque, Appien, Pindare, Cicéron, aussi fréquemment que saint Thomas, saint Augustin, saint Bernard, les évangélistes et les prophètes. Il n'hésite pas à proposer les anciens sages pour modèles, habile à leur emprunter leurs meilleures maximes pour exciter les chrétiens à la vie spirituelle. Il sait ce que la foi gagnerait à ce que les esprits, plus éclairés, tussent capables de comprendre les beautés du catholicisme qu'ils suivent en aveugles. Aimer Dieu est bien : l'aimer avec intelligence de ses bienfaits serait mieux1. Non que je lui fasse honneur d'une vue absolument désintéressée svjr la culture intellectuelle ; mais cette vérité du moins ne lui a pas échappé, que la foi n'est pas faite pour des êtres abêtis; que si le flambeau de la raison, allumé par Dieu même, ne peut en éclairer les sublimités, il peut au moins en indiquer la route, et qu'enfin l'esprit du christianisme n'est pas d'annihiler l'intelligence, re~

1 Son Abrégé de la vie spirituelle aurait été composé à la demande de la reine Catherine, pour l'instruction des paysans du Portugal, d'après Quétif et Echard (Scriplores ord. Prœdic, t. II, p. Î85 et sq.)« Vraisemblable en ce qui le concerne, cette assertion l'est moins en ce qui concerne les lecteurs : les paysans portugais savaient-Us lire?

filet effacé y mais fidèle,, du Verbe divin. Son instruction personnelle, on a pu s'en convaincre, dépassait de beaucoup la mesure où il arrêlait celle d'autrui ; niais chez lui, c'était une nécessité d'état. Celui qui instruit les autres est obligé de s'instruire lui-même. N'oublions pas qu'il était dominicain, et qu'au siècle de la Réforme les soldats du catholicisme avaient besoin d'être bien armés : lui du moins se contente des armes v de la science. Sainte Thérèse était du même avis. Toutefois, quelque secrète douceur qu'il dût trouver à remplir ce devoir de son ministère, il ne va pas jusqu'à tout donner à l'étude. Elle peut former un docteur, un prédicateur, mais non un verdadero amador de Dios: aussi fait-il ses réserves à l'égard de ceux qui ne sont pas obligés de s'y livrer, -au point qu'il reproche aux religieux d'y passer trop de temps, et met la prière au-dessus même de la lecture des livres saints. D'ailleurs l'étude ne suffit pas au prédicateur ; ce n'est pas assez d'être savant pour porter aux hommes l'enseignement divin, si l'on ne demande à la prière et à la solitude, dans la vie contemplative, la vraie science et la vraie persuasion \ / Le mysticisme favorise à un haut degré l'observation psychologique ; la direction des consciences ne la favorise pas moins et la met au service de la morale. « Le bon Louis de Grenade, » comme l'appelle saint François de Sales, est moraliste à la fois par l'étude et par la pratique. Il connaît et il cite les moralistes anciens ; il donne des devoirs une division analogue à celle du De officiis ; il loue Sénèque van-

1 Mem., lib. VI, p. 214. Adic, trat. II, c. 11.

.tant les bienfaits de la solitude et les dangers de la fréquentation des hommes ; il dit avec Àristote que le mensonge a quelquefois plus d'apparence de la vérité que la vérité même. Le premier livre de La Gwia, une partie du second, le premier livre du Mémorial * sont des exhortations à la vertu et des traités %d© morale. Louis de Grenade sait lire dans le cœur humain, qui ne reste guère fermé à un directeur éclairé et pénétrant; or, il n'est pas dénué d'une certaine subtilité de coup d'œil : les Espagnols ont l'esprit subtil. Il analyse avec finesse les dérèglements de l'imagination qui « vous dérobe presque imperceptiblement à vousmême, s'en va errante et vagabonde dans tous les coins de la terre, et comme la feuille se laisse emporter à tout vent ; » et ceux de l'amour-propre, si habile à se dissimuler à lui-même, non moins redoutable aux mystiques que la folle du logis: Il distingue avec soin le caractère de désintéressement qui constitue le mérite, des décevantes chimères du pur amour*. Il discerne d'un sûr regard la principale cause de nos chutes, qui est la lâcheté de la volonté et non l'ignorance du devoir. Il peint d'un trait la nature humaine, en observant que « nous ne plaçons pas le bonheur dans la possession des biens, mais dans la réalisation de nos désirs. » Ce qu'il dit de la liberté morale est d'une grande élévation de pensée. Il moralise donc volontiers, et il y gagne de se préserver des écarts du mysticisme. Il ne tombe ni dans

1 Ment., IX, 4. Sur ce point, il se souvient à propos de S. Thomas, qui dit : « Nihil aliud est merces nostra quam perfruï Deo... Ergo chantas non solum excludit, sed etiam facit habere respectum ad mercedem. » {Jhom. oper., t. IX, p. 324.)

le quiétisrne, ni dans l'oubli complet de la vie active ; s'il no réussit pas à mettre en parfait accord le libre arbitre et la grâce, la préférence qu'il accorde naturellement à celle-ci ne l'empêche pas de respecter celui-là. Ce souci de moraliser, justifié par une certaine ouverture d'esprit et par les devoirs de sa profession, rendu plus vif par l'opinion qu'il avait du peu de lumières de la majorité de ses lecteurs, explique l'appareil didactique dont il s'enveloppe en plusieurs occasions. Les procédés oratoires et philosophiques révèlent les habitudes du moraliste et celles de Forateur. Ses traités sont des prédications morales ; il divise, argumente, démontre, prévoit les objections, produit ses autorités et ses textes ; il abonde en comparaisons, en exemples ; il retourne une idée en tous sens pour la mettre dans le meilleur jour, il amplifie avec la facile abondance, sinon avec la douceur de Massillen.

11 n'est pas seulement moraliste, il est philosophe autant qu'on pouvait l'être en Espagne. Il n'est pas un ennemi systématique du rationalisme : qu'il lui préfère une autre voie pour aller à son but, rien d'étonnant à cela ; il lui fait sa part, il lui rend justice, voilà ce qu'il est équitable et toujours opportun de constater. En vrai disciple de saint Thomas, il affirme pour la raison la possibilité de démontrer l'existence de Dieu : a Le premier article de notre foi, dit-il dans -le Catéchisme majeur, c'est qu'il y a un Dieu... Or, cette vérité nous est fournie par la raison, attestée par des démonstrations évidentes ; nombre de philosophes anciens et de savants contemporains en sont la •preuve. » Bel hommage rendu à la raison humaine,

à sa puissance et à ses résultats par un théologien que F Eglise, -sans l'avoir canonisé, honore d'une manière spéciale, et dans un ouvrage approuvé par un pape sur la recommandation d'un saint ! Le premier livre de ce même traité est sur le même plan que la partie correspondante du traité de Fénelon, bien qu'on n'y retrouve pas les magnifiques développements sur la Raison dont celui-ci a embelli la preuve dite platonicienne. Mais on a vu qu'en d'autres endroits Louis de Grenade a su parler delà raison dans l'homme et en Dieu ; d'ailleurs, pour comprendre la création extérieure, pour comprendre la terre et l'homme et appliquer le principe des causes finales, la raison est nécessaire. Or, c'est, sur cet argument que Louis de Grenade insiste le plus, pour établir l'existence de Diou ; nul autre n'était mieux proportionné au jugement de ses lecteurs : cette philosophie sensible et populaire était la seule qu'ils fussent en état d'entendre. Qu'on me permette à ce sujet une dernière citation : « A la clarté des nuits sereines, l'âme élève ses regards pour contempler la beauté du ciel, de la lune et des étoiles, et les voit avec des yeux bien différents de ceux d'autrefois. Elle les regarde comme des images de la beauté de son Créateur, comme des miroirs de sa gloire, comme des interprètes et des messagers fidèles qui lui parlent de lui, comme de vivants portraits de ses grâces et de ses perfections, comme des présents que l'Epoux envoie par avance à l'Epouse pour l'entretenir en son amour, en attendant le jour bienheureux où s'accomplira ce grand hymen dans le ciel... Telles sont les nuits des amants de Dieu, quand l'âme se retire en elle-même,

et qu'elle commence à dormir ce sommeil éveillé, dont il est dit : Je dors et mon cœur veitle*. »

On voit à quelle hauteur de ton Louis de Grenade est capable de monter, et quel éclat il répand sur, l'expression des vérités rationnelles avec un mélange éloquent d'inspiration mystique. Sa pensée et son langage grandissent surtout quand il parle de Dieu, de son être et de ses attributs. Sans compter le premier chapitre de la Guia, vrai chapitre de Théodicée, ses Oraisons dans le septième livre du Mémorial, et ses Méditations dans la Suite au mémorial ne sont pas les vulgaires redites d'un moine ignorant. Il n'a pas toute la profondeur de Bossuet dans les Elévations, mais il est plus ému) parce qu'il est mystique. Plus platonicien que le grand évêque de Meaux, il l'est au moins autant que Fénelon. Car, bien que dominicain et par conséquent thomiste, il suit plus volontiers l'Académie que le Lycée, et il a pour Platon une sympathie que saint Thomas n'avait pas au même degré; il est vrai que celui-ci ne pouvait pas le connaître aussi exactement que lui. Quoi de plus platonicien que la conception de Dieu comme souverain bien et souveraine beauté, et à ce titre fin dernière des êtres qui vont à lui par l'amour, conception d'où découlo toute la partie philosophique de son mysticisme? Non qu'il l'ait empruntée à Platon, car, ne nous y trompons pas, la philosophie ne l'a pas conduit au mysticisme, comme Gerson et tant d'autres, et voilà pourquoi il ne craint pas d'avouer son estimé pour elle et pour celui qui est à ses yeux aie premier

1 Guia, lib. I, c. 15.

des philosophes: ^l'auteur delà République, du Phèdre et du Banquet méritait bien cet éloge d'un mystique chrétien, qui estime aussi le tendre Virgile « le plus excellent des poètes. » Et de fait, Louis de Grenade doit à cette communication avec une si haute doctrine une vue plus philosophique de ce Dieu qu'il cherche et qu'il aime; sa parole y prend, jusqu'au milieu des effusions mystiques, un accent plus ferme qui lui imprime plus de grandeur sans rien diminuer de son émotion.

11 n'est donc pas indigne de figurer, à son rang, dans le groupe illustre des platoniciens du christianisme, et des théologiens qui ont servi l'Eglise autrement que par leur vie et leur piété. Si c'est encore aujourd'hui, dans la seconde moitié du XIX0 siècle, un honneur pour un théologien de comprendre que la théologie serait victime d'une périlleuse illusion en prononçant avec la philosophie un divorce irréparable ; que, sans empiéter sur les frontières respectées de la foi, sa sœur aînée, la raison seule peut sauver l'âme religieuse d'un double écueil, — le mortel scepticisme d'un Pascal, le mysticisme brutal d'un Molinos, — combien plus ne doit-on pas en savoir gré à un théologien du XVIe siècle ? Et si Ton songe que ce théologien, à une telle date, est du pays de l'Inquisition, de l'ordre de Saint-Dominique, qu'il est de plus un mystique, il faudra bien conclure (ce qui est toujours à propos) que le rationalisme a du bon, puisqu'il reçoit, comme à point nommé et d'une source inattendue, un témoignage nouveau assez désintéressé pour que nul ne soit bien venu à en suspecter la provenance.

Au même titre et à côté de Louis de Grenade, une place est due à Louis de Léon, dont il fut d'ailleurs le premier maître en mysticisme. Si en effet celui-ci, vers la fin de sa vie, prit connaissance des ouvrages de sainte Thérèse, il était familiarisé depuis longtemps déjà avec ceux de Louis de Grenade. Dès son entrée en prison, en 1572, il demandait le Traité de l'oraison, parmi un petit nombre de livres destinés à peupler sa cellule, et dans une lettre à Arias Montano il protestait avoir plus appris dans les écrits du mystique dominicain que dans toute la théologie de l'école ! .

4 Gregor^o Mayans, Vida del Maestro FrayLuis de Leon.—Extracto del proceso. (Rivadeneyra, t. XXXVI, p. xiv.)

Louis de Léon.

Son Procès.

Poète d'un mysticisme dont les Grenade, les Thérèse, les Jean de la Croix sont les docteurs, Louis de Léon serait à son rang parmi les grands lyriques non seulement de son pays, mais du monde. A défaut de cette gloire, qui ne lui manquera pas quand il sera mieux connu, la persécution lui vaudrait au moins la renommée : il a été une des plus touchantes victimes de l'Inquisition, il a souffert, en un pays catholique, pour la liberté de sa conscience de catholique, et même tel a été jusqu'à présent son principal titre à l'attention. Il en a d'autres. Eût-on plaipt l'homme et admiré le poète autant qu'ils le méritent, qu'on ne connaîtrait pas pour cela Louis de Léon tout entier. Ticknor observe qu'on aurait de lui une idée incomplète, si on laissait de côté ses œuvres en prose ; le

théologien lui semble aussi digne d'être étudié que le poète. Il a raison, mais il ne paraît pas avoir remarqué que sous ce théologien il y a encore un philosophe dont la place est parmi les platonisants chrétiens de la Renaissance.

Voyous d'abord le théologien .

Né à Belmonte, dans la Manche, en 1327 \ d'upe famille distinguée et attachée à la cour, une voca- / tion puissante l'attira vers le cloître. Il avait quatorze ans lorsqu'il vint poursuivre à Salamanque ses études commencées à Madrid et à Valladolid ; il s'y fixa et fit profession, peu de temps après (le 29 janvier 1544), dans un Ordre que Luther avait rendu célèbre, celui des Ermites de Saint-Augustin. Son savoir et son talent, auxquels il avait dû de bonne heure (en 1561) la chaire de théologie morale, dite de saint Thomas, puis celle d'écriture sainte à l'université de cette ville, lui suscitèrent en même temps des envieux, notamment dans l'Ordre rival de Saint-Dominique. En Espagne, les haines de savants, les haines à la Scaliger, comme les inimitiés privées, se compliquaient aussitôt d'accusation d'hérésie. C'est ce qui rendait si périlleuse la tâche d'écrire ou de parler sur des sujets touchant à la religion ; c'était presque un acte de courage, pour un prêtre éclairé, que d'oser

1 Déclaration de Louis de Léon devant l'inquisiteur Quijano, du i« avril 1572, dans la Coleccion de documentos ineditos (V. dans l'édition de ses Œuvres, par Rivadeneyra, Extracto del proceso, p. 1). — Cf. sa Vie, par D. Gregorio-Mayans; Dupin, IV» partie, p. 543 ; Bibl. ' eccl., p. 154; Dicl. de Bayle; Ribéra, Vie de sainte Thérèse, p. 55; Sismondi, t. II, p. 333-337 ; Hallam, trad. Borghers, t. II, p. §02; Nie. Antonio, t. U, p. 36, 37 ; et Virorum illustrium ex ordine Eretnitarum D. Augustini elogia, auctore F. C. Curtio, p. 238.

216 CHAPITRE v.

prêcher la parole de Dieu : « Soyez bien attentif à ce que voue direz dans vos sermons, » écrivait sainte Thérèse au provincial des Carmes réformés» le Père Gracian. Si la chaire de vérité cachait tant d'écueils, combien plus l'enseignement de la théologie et l'exégèse ! Il n'était pas toujours besoin de trois lignes écrites de la main d'un homme pour l'amener devant le Saint-Office : on savait se contenter à moins. Plus que beaucoup d'autres, Louis de Léon donnait prise sur lui par l'indépendance de sa pensée et la candeur de son caractère.

Ses vues sur la culture intellectuelle heurtaient celles qui prévalaient dans l'Eglise officielle d'Espagne. Ceux qui, comme Malon de Chaide, Louis de Grenade, sainte Thérèse, attribuaient les dangers de l'Eglise, les risques de la foi à l'ignorance générale, à l'ignorance du clergé surtout, au discrédit où étaient tombées même les études théologiques, formaient la minorité, et il était du nombre. Voilée chez Louis de Grenade et chez Malon, respectueuse chez sainte Thérèse, la plainte» libre et hardie dans sa bouche, va droit aux plus coupables, aux prêtres, à qui la science est nécessaire, obligés qu'ils sont d'instruire les hommes, a Celui qui voudra connaître le mal du siècle, en remontant à sa source, dit-il dans un langage plein de tristesse et de sévérité, lui découvrira deux causes, l'ignorance et l'orgueil : l'ignorance, du fait même de ceux à qui il appartient d'interpréter les livres sacrés ; l'orgueil, de leur fait aussi, et du fait de tous, bien que différemment. Les premiers, aveuglés par la présomption, par le vain titre qu'ils s'arrogent indûment, n'ont pas vu leur

faute et ne se sont pas persuadé qu'il était bien pour eux de mettre leur étude et leur soin à apprendre ce qu'ils ne savaient pas, tout en se flattant de le savoir. Pour les autres, la même disposition funeste leur a enlevé le goût de cette sainte science ; bien plus, elle leur a fait croire qu'ils pouvaient la connaître et la comprendre par eux-mêmes. Le peuple s'est cru capable d'être maître ; mais comme il ne pouvait tenir la place de ceux qui l'étaient ou qui du moins devaient l'être, lalumièro s'est changée en ténèbres, et lire les Ecritures a été pour le vulgaire une occasion de concevoir de nombreuses et dommageables erreurs, qui germèrent et allèrent se développant sans cesse. Les supérieurs ecclésiastiques les ôtèrent donc des mains des Métrés : s'ils avaient pu aussi bien les mettre et les asseoir dans le goût, l'entendement et la connaissance de ceux qui ont à les enseigner, ce malheur serait moins à déplorer, car étant comme les cieux remplis et enrichis- de la vertu de ce trésor, ils eussent fait descendre sur les humbles, à leur grand profit, cette fécondante rosée. Mais chez beaucoup c'est le contraire qui arrive, à tel point que non seulement ils ignorent les lettres sacrées, mais qu'ils les méprisent, ou du moins témoignent qu'ils les prisent peu et ne jugent pas favorablement de ceux qui s'y adonnent (allusion à la cause de ses malheurs perspnnels). Contents d'un petit goût de certaines questions, et pleins de jactance, ils possèdent le titre de maîtres en théologie, maestros theo logos, mais non pas la théologie \ »

1 Dé los nombres de Christo, Salamanque, 1583, lib. 1, f«* 4 v<>, 5 r».

Louis de Léon « possédait » l'un et l'autre, et touchait du doigt un danger * qui était la conséquence inévitable de l'état de choses que nous avons déjà signalé plus d'une fois. <r De là est venu, ajoute-t-il, que les hommes se sont livrés sans frein à la lecture de milliers de livres non seulement frivoles, mais expressément dangereux. Comme par un artifice du démon, ces livres, faute de bons ouvrages, se soht multipliés de nos jours plus que jamais. » C'est une invasion de littérature facile et mondaine qui Pinquiète : les romans de chevalerie dont l'Espagne semble avoir été pour un temps aussi folle que Don Quichotte, ces romans qu'adorait sainte Thérèse dans son adolescence au point de les lire la nuit, en cachette; surtout les poésies légères, licencieuses, tous ces produits d'un génie fécond, ardent, ne sachant où se prendre, semant des trésors d'imagination dans les champs de la fantaisie déréglée, faute d'un meilleur emploi*, lui paraissent menacer le bon sens et la moralité non moins que le sentiment religieux. Nouvelle marque de cette justesse de coup d'œil, de oe sens profond de la réalité qu'on n'a pas assez loués chez les mystiques espagnols, et que nous avons déjà signalés chez Malon de Chaide. Le livre est le pire des poisons, il se glisse, s'insinue, pénètre jusqu'au fond de notre substance, ce ce livre coupable qui converse à toute heure et en tout lieu avec celui qui le lit. Aussi que de personnes simples et pures . se perdent en ce mauvais pas, sans inertie s'en aper-

1 « n nous est arrivé ce qui arrive à la terre, qui pioduit des épines quand elle ne produit pas de blé. » (Nombres, lib. I, f° 5 v«.)

cevoir ! » Ces funestes écrits corrompent les cœurs ; jeunes femmes, jeunes filles les dévorent ; pères et maris ont des yeux pour ne point voir, ou laissent faire, tandis qu'il devrait en être de ces œuvres mauvaises comme des femmes perdues dont les mères interdisent la fréquentation à leurs filles1.

Ne dirait-on pas d'un réquisitoire contre le roman et 4e feuilleton modernes? Car cette vigoureuse sortie, qu'on ne s'y trompe pas, n'est point dirigée contre tous les produits de la littérature profane. On peut être savant et simple de cœur, dit-il quelque part : la simplicité n'est pas l'ignorance. Un érudit imbu de la connaissance des deux antiquités, un poète, un traducteur des Psaumes, mais aussi d'Horace, de Pindare, de Virgile, un écrivain qui nomme, imite ou reproduit, chemin faisant, Ménandre, Simonide, Euripide, Ovide, Xénophon, Aristote, Homère, Plutarque, n'aurait pas prêché par anticipation la croisade de M. l'abbé Gaume. Moins sévère que Platon qui brûlait ce qu'il avait adoré et, bien que restant poète en dépit de lui-même, fermait à la poésie la porte de sa République, il ne proscrit pas la poésie ; ,il veut seulement qu'elle reste digne de son origine, elle qui a n'est autre chose qu'une communication de l'haleine céleste et divine. » Ceux qui, oubliant sa nature et son rôle, « la mettent au service de sujets licencieux, devraient être punis comme les corrupteurs publics de deux choses très sacrées, la poésie et les mœurs. Ils corrompent la poésie, car c'est Dieu qui l'inspire assurément aux hommes afin de les éle-

1 Nombres, lib. I, fo« 5, 6, 61, 62.

2S0 Chapitre y.

ver par son souffle puissant jusqu'au ciel, d'où elle vient. Ceux qui corrompent cette sainteté corrompent, ce qui est pis encore, les bonnes mœurs; * car la douceur des paroles fait passer dans P oreille, puis dans l'âme, les impressions des vices \ Allusion évidente aux œuvres légères, sinon immorales, qui inondaient l'Espagne. Chrétien et prêtre, Louis de Léon demande le remède surtout à la science religieuse, mais la science religieuse est encore de la science : réveiller le goût des hautes études bibliques, vulgariser les vérités fondamentales du catholicisme, les faire comprendre de la foule, parler à celle- ci le langage de la réflexion et de la maturité, non celui de la seule imagination, n'était-ce pas déjà une entreprise dont il est d'autant plus juste de lui savoir gré qu'elle lui a valu plus de disgrâces? « C'est une obligation pour les bons esprits, écrivait-il, de composer en espagnol des ouvrages tirés des saintes Ecritures, y touchant de près, fidèles à leur esprit, et répondant le plus possible au besoin général de l'humanité. * Pour être utiles, ces livres doivent être, contre l'usage, en langue vulgaire, Louis de Léon s'en explique très nettement et à plusieurs reprises : tout le monde n'en jugeait pas ainsi, il l'apprit à ses dépens.

Joignez à cela qu'il apportait , dans son enseignement écrit ou oral , une critique assez hardie pour l'époque. Il n'acceptait pas sans contrôle les autorités ni les textes produits à l'appui des opinions courantes. Dans son cours à Salainanque, dans

i Nombres, f" 61, 6t.

les actes publics, dans les controverses entre théologiens , il discutait et allait naïvement jusqu'au bout de la discussion : il ignorait l'art de s'arrêter à point. Il restait orthodoxe de fait et d'intention, mais le mieux eût été de se taire. Lui-même semble s'en être aperçu et l'avoir fait entendre avec finesse, sinon avec ironie : oc Mon sentiment, dit-il à propos de la loi de grâce, est celui de saint Augustin, de saint Thomas, du concile de Cologne, du Frère P. de Soto, confesseur de l'Empereur. Il est vrai que c'est une question qui ne se traite pas d'ordinaire, et peut-être a-t-elle eu l'air d'une nouveauté, bien que je n'en sache pas de plus ancienne ni de plus assurée \ d II professait que l'Ecriture « enferme nombre de sens dans la simplicité d'une seule et même pensée, » et que « tous sont vrais, puisque l'Esprit saint les y a mis : » il s'agit de les découvrir, et ainsi l'on n'est pas répréhensible pour en discerner et en publier un nouveau. S'il s'en était tenu là, il aurait parlé comme Luther, ce fervent catholique qui proteste si sincèrement de sa soumission au Saint-Siège 2. Il ajoute qu'adopter un sentiment n'est pas repousser les autres, mais élargir le champ de la science exégétique ; que les interprétations non conformes à celles qui sont de foi, peuvent être acceptées, si, tout en étant « différentes,» elles ne sont pas o contraires/ » et qu'il n'y a lieu ni de

1 Extracto delproceso, p. xxn, xxvn, dépositions écrites de Louis de Léon.

2 Nombres, f° 16 r°. Cf. Protestation sobre si le tomare ta muerte subitamente, dans sa prison, en 1571. {Extracto, p, xxiv.)

leur opposer a priori une fin de non-recevoir, ni de leur accorder la préférence. Vatable ne s'est pas trompé par ce seul fait qu'il n'explique pas certains passages comme les saints et comme les docteurs adoptés, pourvu qu'il ne leur soit pas « opposé. » Les interprétations des rabbins, lorsqu'elles concordent avec celles de l'Eglise , peuvent même être reçues conjointement à celles-ci. Il a beau ajouter que tel est le sentiment de saint Augustin, c'était une grande audace que ses ennemis ne laissèrent point passer inaperçue1. Et de fait, malgré ce correctif, il y a dans cette théorie une revendication énergique des droits de la critique sacrée, auxquels Louis de Léon ne renonça jamais, même en prison, même devant ses juges.

,J1 en avait fait les premières applications au Cantique des cantiques et à la Vulgate.

Toute sa critique sur les traductions de la Bible repose sur ce principe , que les traducteurs, soit les Septante, soit saint Jérôme, ne sont que « des inter*

1 Perfecta ca&ada, Salamanque, 1583, MO v». - Extracto, p. rua, xxxii, l : « En otra manera, por interpretaeiones de Judios, se pueden entender exposiciones que ellos dan de buena y catôlica doctrina en pasoB de Escritura adonde entre ellos y nosotros no hay diferencia; y recibir las taies exposiciones, no desechando las de los nuestroi, sino recibiéndolas juntamente , y puniendo las nuestras en el mas prééminente lugar, aunque yo no lo decia, ni jamàs hablé, como he dicho, de rabies ni de bus interpretaeiones, porque nunca las vi; pero colUgese de la sentencia de San Augustin, que yo seguia y sigo. Y colligese por secuela necesaria, porque la sentencia de San Augustin es que toda sentencia rerdodera y catôlica que venga bien con las palabras de algun paso de la Escritura, el Espiritu Santo lo signiic6 por aquel peso, delà quien la diere, 6 sea una 6 sean muebas sentencias, como airiba ne dicho y declarado. »

prêtes, et non des prophètes ; » leur œuvre est une œuvre humaine, non celle de l'Esprit saint, par conséquent elle peut laisser à désirer. Ces desiderata, il les avait consignés dans un opuscule intitulé De ra~ tione, aucthoritate et interpretatione sacrœ scripturœ, et les avait soumis, par l'entremise de son ami Arias Montano, aux théologiens de Louvain1. En ce qui concerne les Septante, il pensait que les temps agités où ils avaient vécu (l'époque des Machabées) ne leur "avaient sans doute pas permis de prendre de la langue hébraïque et de la loi ancienne une connaissance aussi approfondie qu'il eût été désirable. En ce qui concerne la Vulgate, il contestait que le concile de Trente l'eût imposée ce comme de foi, » s' étant borné à déclarer qu'elle ne contient pas d'erreurs, à l'approuver comme la meilleure traduction qui existât et la seule dont il fallût faire usage. Lui aussi admettait qu'elle n'est pas erronée ni faussée, si par erreurs, falsedades, on entend que « le traducteur y a mis des choses fausses eu pouvant être une cause d'erreurs ; *> mais si par ce mot on entend seulement ce les endroits altérés par la faute des copistes ou des éditeurs, les omissions , les interpolations , source d'obscurités, » ou bien encore le manque « de clarté, de précision et de rigueur, » il n'hésitait pas à affirmer qu'elle en renfermait beaucoup. Aussi en avaitil signalé un certain nombre par des notes telles. que celles-ci : non satis aperte, non satis significanter, et cela avec d'autant moins de scrupules que beaucoup de docteurs autorisés , soit avant , soit après

1 Extracto, déclaration écrite, p. xxvn; p. xxm.

le concile de Trente, se sont permis des observations semblables, et que saint Jérôme lui-même a fait « sa propre confession sur son œuvre » en indiquant les passages qu'il jugeait imparfaits. Quand le texte prête à plusieurs versions, celle qu'a adoptée saint Jérôme « est vraie et catholique, » car il ne s'est jamais trompé, mais non pas catholique et vraie de telle sorte, que celles qu'il a rejetées soient nécessairement condamnables. Elle reste donc susceptible d'améliorations, et « il n'y a pas impossibilité à ce qu'on en fasse une meilleure et plus parfaite. » La science a marché, et Louis de Léon croit au progrès, même en matière théologique,1.

Quant au Cantique des cantiques, il y voyait «c un poème pastoral, » « un chant d'amour entre le roi Salomon et son épouse. » Il y a deux manières, ditil, de l'étudier, dans le fond et dans la forme, au sens spirituel et principal, au sens littéral et extérieur. Sans doute, c'est Jésus-Christ et l'Eglise qui eu sont les interlocuteurs et les héros, il existe assez de commentaires à ce point de vue ; mais s'ils parlent,

1 Id.y p. xxxii-xxxvi, erv, evin. — Cf. p. cm : « Propositio. Ultimo dico nihil repugnare ut in posterum posset edi aliqua translatio quœ per omnia significantius et aptius exprimeret originalem Scripturam quam Vulgata ; nam si menda quœ vitio librariorum in Vulgata irrepsere, detrahas ; si quœ ambiguè versa sunt explanatè reddas ; si quœ parum significantur significantius retineas ; tum omnia alia quœ in Vulgata scientissiniè ac fidelissimè sunt conversa et ad ea istarum rerum expolitionem tanquam cumulum adjicias; exsistet profectô edi tio in quâ nemo catholicus desiderare aliquid posait. Nec tamen cùm dico posse edi aliam editionem aptiorem, eam edere unicuique licere dico, sed id si tentandum esset, ecclesiœ et summorum Pontificum voluntate et imperio esset tentandum , et eorumdem judicio approbandum. »

c'est par la bouche d'un berger et d'une bergère (egloga pastoril) , et leurs mystiques amours sont figurés par des amours humains (carmen amatorium). Il ne s'agit pas seulement d'amours humains, Louis de Léon ne devance pas M. Renan, mais il veut qu'on tienne compte de l'allégorie qu'ils expriment. Son but n'est donc pas l'interprétation de l'esprit, mais celle de la lettre, comme s'il ne s'agissait réellement que du dialogue passionné de deux amants : interprétation nécessaire, puisque pour entendre sainement le sens spirituel, il faut d'abord ne pas errer sur le sens littéral. S'il n'est pas indigne de l'Esprit saint de figurer ses propres amours avec l'Eglise sous l'apparence d'un homme et d'une femme, pourquoi serait7il indigne d'un prêtre de ce Dieu qui s'est peint lui-même par cette similitude, de répéter les paroles dont le Saint-Esprit s'est servi? Parce qu'il s'y trouve des termes empruntés au langage de la terre, faut-il croire que le commentateur assimile ce livre sacré aux poésies amoureuses d'Ovide? Et si l'on ne s'offense pas de lire dans la traduction latine les mots oscula, ubera, arnica mea, formosa mea, d'où vient qu'on ne saurait souffrir leurs équivalents en langue vulgaire * ?

Louis de Léon n'est pas le seul qui de son temps ait regardé le Cantique des cantiques comme un poème pastoral ; les Augustins le considéraient généralement ainsi; le franciscain Jean des Anges l'a commenté dans le même esprit, mais sans le tra-

i Id., p. xxxi, xxxur, xxxvn, lvu, lxxiv. — Prôlogo, p. 248. —

Comento, p. 250.

attire ; or, Louis de Léon l'avait traduit à l'usage d'une religieuse du couvent de Sainte-Croix à Sàlamanque, la sœur Isabelle Osorio1. Des copies de cette traduction avaient circulé (et même assez loin, comme l'enquête le fit voir), par le fait d'un Frère qui avait soin de sa cellule. Traduire , étudier la Bible et les textes hébreux, c'était faire acte de luthéranisme, bien plus, de judaïsme ; on découvrait déjà , dans l'origine du moine augustin, quelques gouttes de sang juif! L'éveil était donné : ses rivaux, et le plus acharné de tous était le savant helléniste Léon de Castro, de la même université, profitèrent des circonstances pour satisfaire leur jalousie. Toutes ses paroles, tous ses écrits sont passés au crible, ses actions surveillées, les souvenirs de ceux qui l'entouraient invoqués, provoqués et le plus souvent faussés. Les savants du moins l'attaquent avec les armes des savants ; mais le mouvement de suspicion communiqué aux' degrés inférieurs s'y manifeste sous des formes plus basses : celui-ci se'rappelle tout à coup et comme à point nommé, qu'un jour, en un repas, le ce Frère Louis » a laissé échapper tel mot qui donnerait à penser qu'il doutait de la venue du Christ ; celui-là, qu'ayant servi la messe du « Frère Louis, » il avait remarqué qu'il ne disait jamais que des messes de Requiem, « les expédiant en toute hâto, » y acabada muy presto, et prononçant d'une manière inintelligible ; et les récits accusateurs, passant de bouche en bouche, finissent par prendre la forme d'un témoignage devant le Saint-Office 2.

1 Exfracto, p. xxxin.

2 V. la déposition de Castro, Extracto, p. xvn, xvm. — Autres ac-

Tel fut en effet le dénouement de toutes ces menées : il n'en fallait pas tant pour être signalé à l'Inquisition et traîné à son tribunal. L'acte d'accusation, dressé par le licencié Diego de Haédo, contenait dix chefs, revenant tous au sentiment de Louis de Léon sur la Vulgate, à sa traduction commentée du Cantique, et en général à des ce erreurs » de doctrine. On ne le donne pas nettement pour un hérétique, pour un luthérien, ou pour un juif, mais on l'insinue, en comptant parmi les « délits » à lui imputés, « que des personnes ont, à sa connaissance, formulé, affirmé et enseigné plusieurs propositions hérétiques, scandaleuses et malsonnantes, contre la doctrine que tient, professe et enseigne notre sainte Mère l'Eglise catholique romaine. » Allusion non seulement à Arias Montano, à Grajal et à Martin ez, comme lui maîtres en théologie, et enveloppés dans la même suspicion, mais aux quelques prosélytes que la Réforme avait faits en Espagne : Louis de Léon passait pour un « amateur de nouveautés » en théologie , uno de los que mas sepagaban de lo nuevo.

Ces « propositions malsonnantes, » vaguement indiquées dans l'acte fiscal, la longue suite de l'instruction nous les fait connaître. Celui qui aurait professé que la foi seule justifie, aurait semblé admettre l'inutilité de la confession auriculaire ; celui qui aurait préféré les interprétations des juifs sur la Bible à

cusateurs ou témoins à charge : Barthélémy de Médina, F. Gerralvo de Alarcon, Pero Rodriguez, Ant. Fernandez de Salazar, Juan Gallo y Alonzo de Fonseca, Gaspar de Uceda, Gabr. Montoya, Fr. de Arboleda, Jos. de Herrera, Hernando de Peralta, Diego de Zuniga, J. Ciguelo, etc. — Cf. p. xxi, lxviii.

celles des chrétiens aurait été plus qu'un hébraïsant : Louis de Léon nia constamment ces deux points. Il renvoie pour le premier à ses leçons et à ses écrits : la vérité est que sa doctrine sur la grâce et la justification, comme sur le libre arbitre, est fort éloignée de .celle de Luther. Quant au second point, il répond que ses accusateurs parlent des rabbins sans les connaître, faute de les avoir jamais lus, en sorte que les interprétations qu'ils leur attribuent, dans la Bible de Yatable , sont au contraire données par des Saints '. Saint Jérôme, traité d'apostat judaïsant parce qu'il étudiait l'hébreu, et accusé de mêler des citations profanes à des textes sacrés, avait répondu à peu près comme Louis de Léon, que « les gens qui l'attaquaient ne lisaient pas plus la Bible qu'ils n'avaient lu Cicéron. » Sur les deux chefs principaux, il ne nia point et soutint son opinion sans y rien changer ; il avoua seulement en toute humilité, qu'il avait eu tort de confier à qui que ce fût une traduction du Cantique.

Ainsi, sur les principes qui le guidaient dans la critique sacrée, il ne céda rien et ne se démentit pas une seule fois pendant un procès qui dura plus de cinq années et dont les débats furent interminables. Le dossier original, retrouvé dans les archives de l'Inquisition de Valladolid, en 1813, ne forme pas moins de neuf cents pages d'impression dans la Collection des documents inédits relatifs à l'histoire d'Espagne, publiée par MM. Miguel Salva et Pedro Sainz de Baranda (1847-1848, t. X et XI) : on peut y rele-

1 Extracto, p. xxxi, xvir, xxxin, xxxt.

ver quarante-cinq pièces, dont plusifeurs d'une étendue très considérable, écrites de sa main, la première du 6 mars 1572, étant déjà cité, mais non écroué ; la dernière du 26 septembre 1576. La dénonciation est du 17 décembre 1571 , le mandat d'amener du 26 mars 1572, l'incarcération du 27 à six heures du soir, le premier interrogatoire du 1" avril, la sentence d'acquittement du 13 août 1577 \ Rendu à la liberté, il remonta dans sa chaire qu'on lui avait maintenue et dont un rescrit du général de l'Ordre (du 28 juillet . 1578) lui confirma officiellement la possession : devant un auditoire plus ému qu'il ne l'était lui-même, il reprit, sans un mot de plainte ou d'allusion, « la leçon de la veille, » Deciamos ahora...

Mais, s'il n'en laissait rien paraître, quels sentiments avait-il rapportés de cette longue épreuve? Quel effet avait dû produire sur une âme comme la sienne le régime auquel le Saint-Office soumettait les plus fidèles catholiques ? Si quelque chose eût été capable de pousser dans les bras de Luther le catholicisme espagnol, Louis de Léon n'aurait-il pas dû s'y jeter d'indignation et de désespoir? Et qui sait quelle a été au fond sa pensée, quelle révolution morale s'est peut-être opérée dans le secret de sa conscience? Eh bien, cette intime pensée, nous la connaissons ; ce secret de sa conscience, il nous Ta livré lui-même et d'autant plus sincèrement qu'il l'a fait sans le vouloir, presque sans le savoir, dans le dernier ouvrage qui soit sorti de sa plume, son Exposition du livre de Job. Avant de mourir, il a écrit, si on

1 Vida yjuicio critico, note 6, p. m.

peut le dire, l'histoire morale de son procès, il en a laissé le commentaire, et dans ce commentaire fortement empreint de mysticisme, il a donné de sa foi une suprême affirmation. C'est là qu'il faut chercher son dernier mot sur ses croyances religieuses et en même temps sur la vie et le rôle de l'homme ici-bas. Car les plus graves problèmes que la philosophie et les religions puissent aborder sont au fond du livre de Job. La destinée humaine, l'inégale répartition des biens et des maux, le mystère de la douleur, la Providence, toutes ces questions y sont soulevées, débattues, résolues autant qu'il a été donné à l'homme de les résoudre, car depuis un si long temps 09 n'y a pas fait de réponse beaucoup plus satisfaisante. Le Commentaire de Louis de Léon ne dissimule aucune de ces difficultés ; le débat entre l'homme et sa destinée, entre le mal et Ja Providence v est institué dans tous ses éléments. Tout penseur, philosophe ou théologien, le pose à sa manière, et à sa manière explique la vie. Il y a bien pour les théologiens Implication uniforme et toute faite, dictée par le dogme; mais chacun voit le dogme, toujours le même, sous un jpiir-particulier : à l'interprétation impersonnelle se superpose l'interprétation personnelle, celle de la conscience, celle aussi que chacun puise dans l'expérience de sa propre destinée. Comment pourrionsnous juger la vie, si nous n'avions pas vécu ? Et comment nous soustraire entièrement, dans cette appréciation, au sentiment des épreuves qui ont marqué nos étapes? Etudions donc ici même ce Commentaire de Job qui me paraît être, dans la vie de Louis de Léon, la conclusion naturelle du récit de son pro-

ces, car ce qui nous intéresse chez ces grands mystiques c'est l'histoire de leur vie morale plutôt que de leur vie extérieure, et celle-là ils l'ont écrite euxmêmes, souvent à leur insu, dans leurs ouvrages.

L'homme reçoit la vie sans l'avoir demandée ; il est disposé à croire que Dieu la lui donne dans des fins bienfaisantes, mais alors d'où vient le mal, le mal sous toutes ses formes, la souffrance du corps et celle de l'âme, la maladie, la mort, la pauvreté, l'abandon, la calomnie? Qu'est-ce qu'un Dieu toutpuissant qui le tolère, un Dieu sage qui l'ignore, un Dieu juste qui l'envoie? Et à qui de préférence? A ses serviteurs. L'impie est florissant, le juste est sur un fumier. Voici un homme vraiment digne du nom d'homme, varon, chez qui la raison commande et l'appétit obéit, au cœur simple, ferme et droit, craignant Dieu et faisant le bien : il est frappé à l'iinproviste, les maux imprévus sont les plus cruels1; il perd tout à la fois, ses enfants, ses biens, sa réputation , le bonheur de son foyer ; ses amis eux-mêmes, ou ceux qu'ils croyaient tels, ajoutent à ses peines; leur plainte n'est pas consolatrice, mais affligeante,

i Cf. Senec. ad Lu cil. XGI : « Inexspectata plus aggravant : novitas adjicitcalamitatibus pondus : nec quisquam mortalium non magis, quod etiam miratus est, doluit. » — Comento, p. 334, 347, 293, Î97.

leur condoléance est une récrimination. Ils s'efforcent de diminuer en lui le sentiment de son intégrité, et finissent par l'accuser. Job s'est humilié d'abord, mais il est homme , il a une âme , présent de son Dieu : peut-il ne pas se demander pourquoi il est frappé? Il est innocent, et Dieu l'opprime comme un coupable : Dieu est juste, et il se voit châtié au delà de toutes ses fautes. Peut-il ne pas maudire le jour où il est né, ne pas souhaiter la mort, ne pas protester de son innocence1? Plût à Dieu qu'il lui fût permis de mettre dans une balance son châtiment et son péché : on verrait bien de quel côté elle pencherait1 ! Quels arguments ses prétendus amis apportent-ils pour justifier la Providence? Il n'est de prospérité solide que celle du juste; le méchant, heureux en apparence, périt au milieu de ses triomphes. Chacun a ce qu'il mérite: telle l'entreprise, tel le succès Le châtiment suppose le coupable. Dieu frappe, parce qu'il est puissant, et comme il est juste, celui qu'il frappe Ta mérité. Il ne faut donc pas se défendre, car c'est contester la justice divine. Tous les hommes ne sont-ils pas vains et pécheurs? Qui ose se flatter d'être sans péché? La créature est née faible, pécheresse par nature (le mal métaphysique) : les anges mêmes sont sujets à faillir. L'homme, qui ne lit pas toujours au fond de sa propre conscience, qui ne se connaît pas soi-même, à plus forte raison ses semblables, comment sonderait-il les impénétrables desseins de la sagesse divine ? D'ailleurs jetez les yeux autour de vous : partout vous verrez la marque d'une

toute-puissance intelligente ; les lois du monde physique et du monde moral révèlent la Providence1.

Que valent ces raisons et d'où vient que Job ne s'en contente pas? Sans doute, pour qui les considère d'une manière abstraite et en théorie, il demeure évident que les œuvres de la création attestent une ordonnance pleine de sagesse et d'harmonie ; l'argument des causes finales, cent fois repris et commenté par les amis de Job, par Job, par Dieu lui-même dans son intervention finale, démontre les lois providentielles, et sa valeur reste tout entière. Mais en face de ce fait, que la Providence existe^ se dresse cet autre fait, non moins incontestable, l'existence du mal, et la persécution d'un juste. La question n'est ►pas de démontrer la Providence, mais de la concilier avec la douleur, avec ce qu'on appelle dans l'école le mal physique et le mal moral. Cette conciliation, les amis de Job l'opèrent aux dépens du juste : il est puni, donc il est coupable. S'il ne pèche pas actuellement, sans doute il a péché jadis : il ne connaît peut-être même pas ses fautes, l'aveugle insensé ! Peut-être aussi est-il puni de celles de ses enfants. Tout au moins est-il coupable de se plaindre actuellement : il se plaint, donc il blasphème. La Providence est justifiée, mais à quel prix ! au prix d'un sophisme et d'une iniquité. 11 fallait trouver un coupable : on l'a trouvé pour sauver l'honneur de la Providence. C'est déplacer la question, c'est supprimer un des deux termes du problème, ce n'est pas le résoudre. Job ne s'y trompe pas. Il croit comme eux,

i P. 315-319, 335, 337,350, 365, 384 etpassim.

et plus sincèrement qu'eux, à la Providence, mais il ne conclut pas de la même manière. Il croit en Dieu, et il affirme sa propre innocence. Est-ce donc qije Dieu est injuste ? Non, à moins que ses indiscrets défenseurs ne le donnent pour tel, car plus ils célèbrent son équité en accusant un innocent, pljis ils rendent inexplicable l'énigme de la destinée '.

La seule manière de la déchiffrer, ce n'est pas de nier la douleur, il faut l'avouer au contraire , mais de aç faire de Djeu et de l'homme une idée assez exacte pour la bien entendre. Dites que la souffrance du juste n'est pas un. châtiment, mais une épreuve, une condition nécessaire à l'accomplissement de sa fin, uq bien pour lui puisque sans elle sa destinée ne serait pas remplie ; dites, dans cet esprit, que l'homme est né pour souffrir comme l'oiseau pour voler, et quand j'aurai compris le sens mystérieux et profond de la douleur, je ne jeterai plus à la Providence le cri désespéré de Brutus à la vertu ; je la proclamerai, je l'adorerai, car je sentirai, sous cette dure étreinte, la main paternelle qui m'a créé par amour, et la volonté sage qui me fait traverser le mal pour conquéT rir le bien2. Mais ce bien, cessez de prétendre qu'il

1 P. 289, 335, 336, 349, 439 ; 364, 36&; 353, 356-5,7, 408* Dédicaça, p. 289-290 elpastim.

2 Cf. Plotin, Enn. IH, liv. II, § 4, t. II, p. 32, 33, 34 : « n ne faut pas réclamer le bonheur pour ceux qui n'ont rien fait pour le mériter. » § 5 : ce Si donc, même ici-bas, les âmes ont la faculté d'arriver au bonheur, il ne faut pas accuser la constitution de l'univers, parce que quelques âmes ne sont pas heureuses ; il faut accuser plutôt leur faiblesse, qui les empêche de lutter courageusement dans la carrière où des prix sont proposés à la vertu. Pourquoi s'étonner que les esprits qui ne se sont pas rendus divins ne jouissent pas de la, vie

est toujours et nécessairement le partage du. juste dès ici-bas» et que le malheur n'atteint jamais que le coupable : là serait le blasphème. Ce serait estimer le mérite au. succès, et faire du bonheur la mesure de la vertu. Reconnaissez au contraire* que cette alliance nécessaire de la vertu et du bonheur n'est consommée qu'au-delà de la tombe ; entr ouvrez au juste persécuté, au. voyageur fatigué de sa journée l'horizon de l'immortalité, et alors vous aurez prononcé le dernier mot de la religion, de la science et de la vie1. Le. juste ne blasphème pas quand il gémit dans l'angoisse de son cœur, car ce cœur c'est Dieu qui l'a fait sensible. La créature de Dieu n'est ni de pierre ni de bronze. Peine inutile que de chercher à excuser la malédiction de Job sur le jour de sa naissance : ceux qui se sont ingéniés, ^ pallier cette prétendue impiété}, nq sayçnt donc pas ce que c'est qu'être hoi#rçie et souffrir? L'expérience nq leur a donc pas appfis que rien rj'est plus, naturel à l'homme que la plainte quand il spuffre et le désir d'être .délivré de sa,souffr.ance? Qui donc voudrait accepter la. vie s'il la savait par anticipation vouée à la douleur? Job a

divine? Nous sommes naturellement sujets aux, maladies, parce

que nous, avons un corps. Ensuite, tous ces accidents ne spnt pas inutiles pour Tordre et Uexistence de l'univers... Il y a des choses qui profitent à ceux qui les supportent, la, pauvreté, par exemple, et la maladie,.. C'est le propre d'une grande puissance (celle de la divinité) de faire servir à l'accomplissement de son œuvre les maux euxmêmes...» — V. aussi Enn, II, liv. III, §18, t. I, p. 192.

1 P. 340, 343, 352, 302, 380, 399; 289, 317; 351, 361-363, 382-83, 401. —" Cf. De la paciencia christiana, por.el M. F, Hernando de Zarate, de la orden de S. Agustin (collection Rivadeneyra, t. XX.VU), p. 423/ 443-445, 447, 448, 466-479, 499.

gémi et il a eu raison de gémir : il était homme. La patience ne consiste pas à ne point sentir, ni à ne point exprimer la douleur, mais à la supporter dans l'esprit d'obéissance d'une résignation consentie à la loi providentielle1.

C'est Dieu lui-même, inspirateur des livres saints, qui a voulu que ces sentiments naturels y trouvassent leur expression. Oui, il permet à sa créature de lui demander compte de sa providence , il ne la condamne pas sur le cri d'angoisse qu'elle pousse vers lui, car il lit au fond des cœurs, il sait que chez les siens la plainte est encore de l'amour, et elle provoque sa miséricorde et sa bonté. Les hommes blessent et ne veulent pas entendre le gémissement du blessé, ils enlèvent au malheureux jusqu'à la liberté des larmes : mais elles ne pèsent pas à Dieu % ces larmes qui partent d'un cœur humble et aimant. Car ce n'est pas seulement sur soi que pleure le juste persécuté : les impies prennent texte de son malheur pour juger mal de la vertu, et s'affermir dans la pensée qu'elle n'est bonne que pour les dupes. Ils ne

1 P. 302 : « Muchos se trabajan acfui en dorar esta maldiciones de Job y en excusarlas de culpa... Persuâdome yo que los que de estas palabras se asombran y les fyuscan salida, nunca hicieron experiencia de lo que la adversidad se siente, ni de lo que duele el trabajo... Porque si se duele (Job), tiene razon de dolerle, y si no le doliera, no tuviera sentido ; porque el sufrimiento no esta en no sentir, que eso es de los que no tienen sentido, ni en no mostrar lo que duele y se siente ; sino, aun que duela, y por mas que due la, en no salir de la Iey y de la obediencia de Dios... » — Cf. p. 324-325. — Hernando de Zarate, op. cit., p. 425-426, 434-435.

% P. 360 : «... No es Dios como los nombres... No nos veda el llorar y las làgrimas... »

croient pas, ils ne veulent pas croire qu'il expie une faute, mais qu'il porte la peine de sa niaiserie; ils se font eux-mêmes les témoins, les hérauts de son innocence, parce que plus celle-ci éclatera, plus sera manifeste l'inanité de la vertu. Ainsi ils s'autorisent à faire fi des profonds conseils de Dieu, et à leur préférer leur courte sagesse. Ce mépris de Dieu et de la vertu tourmente le cœur de Job plus encore que ses propres maux, car le juste est moins sensible à ses tribulations qu'au tort qu'elles font à la cause de Dieu, si alguna de ellas redunda 6 puede redundar en injuria de Dios 6 en que sientam dél no como deben los hombres. Lès méchants en triomphent , les bons en sont émus et surpris : comment le cœur de l'innocent n'en serait-il pas troublé ? Ne vous étonnez donc pas qu'il invoque le témoignage des hommes et, s'il lui fait défaut, le témoignage même de la nature inanimée : ô terre, tu sais mon innocence ; si ma main a répandu le sang, raontre*le * ! Enfin il en appelle à Dieu : sous tes yeux, mon refuge et mon père, je veux déployer ma conscience, à ton tribunal plaider ma cause ; les hommes se trompent, tu es la vérité ; tu sais pardonner, les hommes sont inexorables ; tu sais attendre aussi, attendre que la paix rentre dans ce cœur soulevé, que la lumière se fasse dans cet esprit troublé. 11 faut du temps à l'homme aux prises avec les redoutables secrets de sa destinée, pour entrevoir la lueur conductrice qui poinct dans cette nuit d'effroi.

1 P. 372. C'est ainsi que Louis de Léon interprète le f. 19 du chapitre xvi. D. Calmet (Commentaire littéral, Paris, 1712, p. 873) l'interprète autrement. — Cf. p. 344, 375.

Il y réussit à la longue.

Faire et défaire sans motif, aveuglément,est d'un insensé. Dieu, dont la bonté donne l'être et la vie, dont la volonté droite a assigné le bien pour fin à toutes choses, ne saurait, en frappant par passion et sans but, détruire sa propre œuvre. Il n'est pas l'auteur du mal, encore qu'il le permette : il n'ordonne que le juste et le vrai. « Dire qu'il est par essence le souverain et le roi de toutes choses, que sa toutepuissance lui est essentielle et non adventice, c'est dire que l'injustice est contre sa nature, le es a Bios ajeno el no administrar siemprejusticia. Si les princes de ta terre sont souvent injustes, c'est parce que leur royauté leur vient du dehors et n'a pas en eux son principe : nul n'est roi naturellement, tous le sont ou par la volonté dos hommes, ou par leur propre violence (et les roïs de droit divin?). Mais s'il existait un être tel que sa nature même lui mit entre les mains le gouvernement de toutes choses , sa nature consisterait dans cette aptitude à gouverner, en esa su gobernacion séria su naturaleza, et par suite serait la règle même et la raison de sa justice. Cet être existe : c'est Dieu. » Nécessaire et tout-puissant, comment serait-il incapable de faire du bien? Règle de toutes choses par essence, comment pourrait-il s*écarter de la justice? L'injustice naît de l'impuissance, de l'erreur ou de la méchanceté \ « Sa liberté, c'est sa justice;.» sa toute-puissance, c'est la loi immuable d'éternelle raison : ce qu'il a une fois voulu, il le veut toujours, ce qu'il a promis il le tient,

et « celui qui peut tout ne peut pas faillir \ » Son . éternité même, si elle ne nous surpassait, devrait nous rassurer sur sa providence, mais nous ne la comprenons pas, notre courte vue embrasse à peine le présent, et nous osons disputer avec lui sur sa justice éternelle 2 ! Dans le présent même, tout autour de nous, sous nos yeux, dans l'existence de chaque jour, que de secrets nous échappent! Cet aveu forcé de notre ignorance, faisons-le donc quand il s'agit de ces afflictions contre lesquelles la chair se révolte, mais que l'esprit doit accepter, ne mesurons pas les voies divines à notre intelligence bornée : si Dieu est sage, il n'agit pas* sans motif; s'il est juste et bon, sop motif Test aussi 3.

Mais à côté de ces obscurités, que de visibles manifestations de sa providence ! N'allons pas les chercher au loin : la plus éclatante est dans l'homme, elle est l'homme lui-même. Il concourt pour sa part à réaliser le plan de la création; mais pour ne pas faire dissonance dans le concert universel, su mùsica, il doit tenir la place où Dieu l'a mis et ne pas manquer à sa loi : s'il s'en écarte, il introduit dans l'harmonie le. désordre et la guerre, par suite il périt, car oti n'est sauvé que par l'ordre et dans l'ordre. Tout être porte imprimée en lui la loi de sa destinée, -

1 P. 407 : « Decir que la divinidad es imperadora de suyo, es decir que es justisima. » — Cf. p. 399, 400. — P. 446 : « Mas ni lamente del ser, que es Dios, puede no ser amoroso, ni el que lo puede todo puede caer flaco en pecado. »

2 P. 460. — Cf . Marc-Aurèle, Pensées : « Tu vois bien toi-même que faire de pareilles recherches, c'est disputer arec Dieu sur son droit.»

3 P. 460. — Cf. Plotin, Enn. Il, liv. IX, § 9, t. I, p. 281 ; Ertn. III, liv. II, § 13.

loi proportionnée à sa nature et à ses forces : l'homme a la pensée pour coucevoir la sienne, la volonté pour l'accomplir, la conscience pour la supporter, car souffrir c'est espérer, et la bonne conscience engendre l'espérance et la force, une espérance inébranlable, une force invincible. Or, cette loi est comprise dans la crainte de Dieu, autrement dit l'horreur du mal, la pratique du bien : voilà la science , le devoir, la vie et le salut \

Si la crainte est le commencement de la sagesse, l'amour en est la fin. L'amour de Dieu pour les hommes éclate jusque dans les épreuves qu'il impose à ses fidèles. Les a-t-il abattus, il les relève, les console : l'âine fortifiée s'enflamme pour lui d'un amour plus ardent, indicible. Pénétrée de reconnaissance et d'humilité, elle se connaît* mieux, et dès lors elle proclame son indignité et la grandeur de Dieu, elle reconnaît en lui non un juge, mais un père : son châtiment a été un châtiment d'amour. La bonté est comme la justice dans l'essence divine : la source de l'Etre est tout amour. Sage, juste et bon, Dieu aime ceux qui possèdent, à son image, la' sagesse et l'intelligence, et il n'aime pas les méchants qui ne lui ressemblent pas. Que le juste opprimé se souvienne donc qu'il existe et il sera consolé : Dieu éclairera son âme de clartés douces, comme il éclaire la nuit des flambeaux de son ciel. Qu'il s'adresse à lui en toute confiance : bien mauvaise est la cause qui sera perdue, pi aidée devant sa miséricorde *.

1 P. 418. — D. Galmet ne consacre que quelques lignes de lieu commun à ce verset (28« du en. xxvm). — Cf. p. 875, 399, 400, 407. 8 P. 442-448.

Il ne nous frappe que pour notre bien, soit pour purifier nos souillures, et en ce cas nous devrions courir au devant de l'expiation1, soit pour nous rendre meilleurs et plus parfaits, car la vie véritable est celle de l'esprit, non celle du corps, et c'est à celle-là qu'il nous convie. Qu'importe si ses appels sont des coups de tonnerre ! Quand, par un jour d'été, sous un ciel lourd, dans un air embrasé, l'éclair luit précédant la foudre, l'épouvante et la nuit couvrent la terre ; mais la pluie féconde désaltère le sol , le lave, le pénètre ; la verdure, la fraîcheur et la vie renaissent : ainsi pour l'âme. À la lueur rapide d'un éclair, elle aperçoit sa laideur, son néant ; le tonnerre de l'épouvante éclate en elle : qu'a-t-elle fait de son passé et quel avenir l'attend? Elle s'effraie, pleure, se voit dans l'abîme. Mais la pluie de la grâce qui tombe d'autant plus abondante que sa terreur a été plus grande, lui rend sa force et sa beauté : ce qui est arrivé à saint Paul arrive tous les jours. Heureuse celle qui entend cette voix providentielle de la foudre 1 Dieu tonne en elle pour y accomplir des merveilles, pour concilier sa miséricorde et sa justice : sa miséricorde en lui ouvrant la voie du salut, sa justice en la laissant libre d'y entrer.

Mais ce n'est pas là le seul moyen par lequel il distribue ses grâces. Il envoie dans l'âme, comme sur la terre, la neige, la pluie douce , la pluie d'orage : la neige qui l'enveloppe, la contraint de se concentrer en soi, de ramasser la chaleur qu'elle dissiperait au dehors, ef l'être brutal, irrationnel qui est en nous

1 P. 439, 458. — Cf. Platon, Gorgias-

242 chapube v.

s'affaiblit ainsi que la brute endormie par l'hiver au fond des cavernes ; — la pluie douce, qui la console en la pénétrant insensiblement,; — la pluie d'orage, qui la secoue, l'exalte, alors* que « pleine de Dieu, détachée du visible, enivrée, ravie, transportée hors d'elle-même, elle s'élève aux vertus héroïques. » Non, il n'est pas de condition ici-bas où Dieu fasse défaut à l'homme. S'il nous châtie, c'est qu'il nous aime ; nos épreuves sont la marque de nos progrès, car il les épargne aux novices qui ne sauraient encore se passer de caresses. Elles précèdent, annoncent et préparent ses plus grandes faveurs en nous purifiant, en renouvelant le sentiment du peu que nous sommes ; enfin elles nous les font mieux apprécier, car on sent mieux le bonheur après la peine. L'âme enrichie de pureté, d'amour, attirée à Dieu , enlacée dans les liens les plus étroits , voudrait « n'être que langues pour lui rendre un hommage suffisant. » Elle sait alors où est le vrai bonheur, dans la vie cachée, solitaire, à l'abri des méchants, celle du cénobite. Les amants de ce monde le traitent d'insensé, lui qui choisit ce que le monde abhorre, la pauvreté, la solitude, le jeûne, la clôture, toutes les rigueurs delà vie. Eh bien, « ce sauvage de Dieu, » qui fuit les villes pour les champs, détesta les biens trompeurs, perte de tant d'humains, ne soupire qu'après l'invisible, voilà le seul homme heureux, et le seul libre. Il n'a souci que de la liberté de l'esprit : qui pourrait l'assujettir à la servile poursuite des choses humaines? U trouve son paradis dans le désert : que lui importent le bruit et le mouvement du monde ? Le désert est sa vraie demeure, le ciel avant le ciel, se-

jour de paix, de contemplation, de vie véritable, car il y est plus près de la source de vie *.

D. Calmet reconnaît que ce Job est tenté par l'esprit de blasphème, » on pourrait ajouter, et par l'esprit de scepticisme : la plupart des commentateurs, même parmi les théologiens, ne sont pas éloignés de cette interprétation ; les historiens, les philosophes le tiennent pour un Prométhée biblique, pour un prédéces- * seur de Hamlet et de Faust2. Au fond, il n'est pas un l sceptique, en ce sens que s'il ne croit guère à la justice des hommes, il finit par croire à celle de Dieu ; tout en agitant, sans la résoudre d'une façon complète ni surtout applicable à tous, la question du mal, il ne reste pas sur son doute, et le dénouement lui rend la foi en lui rendant la félicité perdue. Mais ce n'est pas Job qui est en cause ici, c'est son commentateur. Or, Louis de Léon n'est pas effleuré par le doute, c'est un croyant; voilà pourquoi le problème soulevé dans le livre de Job, et qui est celui de sa propre destinée, celui de la destinée humaine, ne lui paraît pas insoluble. Non qu'il se fasse illusion sur les difficultés ; il les comprend d'autant mieux qu'il se rend plus exactement compte de la nature de la discussion : les interlocuteurs, observe-t-il, semblent

i P. 463-467, 477. — Cf. Hern. de Zarate, op. cit., p. 467, 468, 2 Entr'autres M. E. Quinet, Le Génie des religions, liv. V, ch. 4, 5.

244 OHÀPITRE Y.

dire la même chose et pourtant ils ne sont pas d'accord, parce que leurs intentions sont différentes. Us disent vrai les uns et les autres, mais ils ne concluent pas de même: accorder entre eux des faits réels, mais contradictoires, et les rapporter à un principe qui les concilie, voilà où Ton échoue1. Peut-on mieux indiquer le nœud de la question ? Si Louis de Léon n'en est pas effrayé, c'est qu'il est spiritualiste et chrétien. On l'accusait d'héhraïser ! Mais rien de moins hébraïque que son interprétation. 11 fait une large part à la prophétie, surtout en ce qui concerne le Christ; c'est le Christ que Job implore et désigne quand il demande pourquoi Dieu n'allège pas le fardeau qui pèse sur ses épaules, car le Christ est un Dieu de charité dont la mission est de porter le poids des péchés du monde ; Job seul reste sous le faix : pourquoi le Nazaréen ne le prend-il pas sur ses épaules2? C'est le Christ qu'il annonce quand il s'écrie que « son Rédempteur est vivant ; » c'est de son incarnation, de sa vie terrestre, de sa résurrection, de son Evangile, de la conversion des gentils, du triomphe de l'Eglise qu'il parle dans ses allusions aux « œuvres divines qui surpassent l'entendement et l'imagination. » Prédisant le Messie, il prédit également la vie future. On a pu contester que les Juifs eussent le dogme de l'immortalité de l'âme : il n'est pas clairement formulé dans la Bible; les lueurs qu'on en saisit çà et là, particulièrement dans le Livre de Job, sont bien incertaines, et les assertions opposées bien pré-

2 P. 344-45. Interprétation un peu subtile du mot Notzer, d'où Louis de Léon tire Nazarenus, et qu'il traduit par Guardador.

cises. La plante desséchée peut reverdir, s'écrie Job ; mais l'homme, qu'arrivera-t-il de lui? Ses jours passent, comme un songe : une fois saisi par la mort, il s'endort ce d'un sommeil qui durera autant que le ciel; m la vie ne se recommence pas. Mais le commentateur ne lui prête que des pensées de foi : si l'homme ne peut revivre par puissance naturelle, il le peut par la vertu du Christ ; si son sommeil doit durer autant que le ciel, le ciel finira avec le monde au jour du dernier jugement1.

Les ennemis de Louis de Léon avaient été jusqu'à lui reprocher, pendant son procès *, d'avoir nié que l'Ancien Testament fit mention de l'immortalité de l'àme : il s'en était défendu aisément, mais cette partie de son commentaire leur donne un éclatant démenti. Disons que sans cela le livre de Job resterait sans conclusion. Le génie hébraïque semble avoir reculé devant sa propre conception de Jéhovah ; le Christ seul pouvait y répondre en la complétant, et la réponse décisive du christianisme, c'est le dogme de l'immortalité. C'est aussi celle de la philosophie. La raison et la foi se rencontrent donc, en dernière analyse, dans l'explication qu'elles proposent chacune de son côté du mystère de la douleur, et par suite, quoique de moins près, dans leur conception la plus générale de la destinée humaine8. C'est déjà quelque chose que de savoir que la douleur est une loi de notre nature, une condition nécessaire de notre dé-

9 Extracto, p. xxxi.

3 On s'en convaincra surtout en lisant, dans Y Essai de philosophie religieuse <f Emile Saisset, la vni« méditation : Mystère de la douleur.

veloppement, une épreuve qui nous rend meilleurs, plus dignes do notre destinée, plus rapprochés de Dieu et, osons le dire, plus hommes, car enfin elle est un privilège que connaissent seuls les degrés supérieurs de la vie ; mais si le cœur a peine à se soumettre, il reste une consolation dans l'avenir d'outretombe et dans l'équitable réparation des maux d'ici-bas. Ou peut n'être pas satisfait de l'explication, toujours est-il que c'en est une, et le matérialisme sous toutes ses formes est incapable d'en donner même une mauvaise. On peut le mettre au défi d'expliquer jamais la vie terrestre par la vie terrestre toute seule. J'admets que l'énigme du mal est encore à résoudre pour la raison, qui fait son office en résistant; mais c'est une bien autre énigme que celle de l'être humain sans Dieu, sans immortalité, sans âme ! Et pourtant celle-là n'arrête pas les esprits qui se proclament les plus difficiles à convaincre. Non, il est un point où la raison, bon gré mal gré, doit savoir s'arrêter; arrivée là, elle garde son domaine, n'abdique rien de ses droits, mais elle confine à la foi. Louis de Léon nous en fournit uno preuve de plus à ajouter à bien d^autres.

Mais son interprétation de Job, spiritualiste et chrétienne, est quelque chose de plus : elle est mystique f. Si l'on a pu y retrouver des traces visibles de platonisme, le mysticisme y occupe une place encore plus

1 On a déji pu remarquer la large part qu'il fait à la prophétie; il Ta plus loin, il y voit prophétisée la découverte du Nouveau-Monde et de ses trésors. Tous les mystiques espagnols se montrent frappés des conséquences de ces immenses richesses jetées en Espagne. (V. p. 416, 417.)

large ; un dernier mot donne raison à la bonté plus encore qu'à la justice de Dieu. Louis de Léon réserve néanmoins les droits de l'activité : mystique par la résignation, par l'amour, parla foi, il reste homme par la lutte contre la douleur. A ce titre, son commentaire est tout l'opposé du fatalisme. Est-ce un faquir indien, est-ce un quiétiste que ce Job qui se débat avec tant d'énergie contre les réalités douloureuses de la vie, qui nourrit une si ferme conviction du triomphe de la vérité et de l'innocence, qui comprend le sens mystérieux de la lutte et la nécessité de l'action pour l'accomplissement de la destinée humaine ; qui discute sans se laisser intimider contre ses adversaires, reprend une aune leurs accusations, retorque leurs arguments, et fort de sa conscience et de sa foi, leur dit hautement qu'il connaît, honore, aime Dieu plus et mieux qu'ils ne font eux-mêmes l ? C'est que ce Job, c'est Louis de Léon lui-même : ce commentaire, il l'a écrit avec le sang de son cœur.

Cet homme droit, simple de cœur mais non d'esprit, craignant Dieu et faisant le bien, qui accepte les épreuves en bénissant la main divine qui le meurtrit, et toutefois se défend contre la calomnie sans fléchir3, est-ce Job, ou Louis de Léon? Ces faux amis, ces Pharisiens orgueilleux de leur sagesse d'école et de leur foi officielle, sont-ce des patriarches de l'Idumée ou les envieux de Louis de Léon, ses accusateurs,

2 Au commencement de sa captivité, Louis de Léon avait réclamé, entre autres objets, un couteau pour manger : « On peut me le don* ner sans crainte, ajoute-t-il, je n'ai jamais tant tenu à la vie que dans les circonstances actuelles. » (Extracto, p. xxv.)

ses juges? Quelle plus juste condamnation du Saint- Office que cette pensée, que la persécution de l'innocent fait tort à Dieu même et favorise l'impiété? A qui s'adressent ces reproches : a Vous vous donnez une peine inutile en plaidant la cause de Dieu qui a toujours été gagnée dans mon cœur ; votre plaidoyer est un long sophisme. Vous m'accusez pour justifier la Providence, et au fond vous me savez innocent. Vous me condamnez publiquement, et en secret vous m'absolvez. Vous proclamez la justice de Dieu, et en conscience vous trouvez Dieu injuste puisque vous croyez qu'il exige que vous accusiez un innocent. Vous pensez par là lui être agréables, comme si on l'abusait par des paroles : ce n'est pas assez de le tenir pour inique, vous le tenez aussi pour ignorant. Vous le défendez par le mensonge : donc vous le condamnez. Je me plains, mais je l'offense moins que vous, car je juge mieux que vous de ses desseins, et il n'a pas besoin de votre assistance hypocrite. Vos arguments sont un vain souffle, palabras de vient o, à inoins qu'ils ne soient perfides. Je parle dans la sincérité de mon cœur, et vous travestissez ma pensée, vous torturez mes paroles, vous les assemblez» vous les interprétez à faux ; vous me faites mon procès comme des juges prévenus. J'ai dit : je suis juste, et Dieu ne me punit point par châtiment, mais par épreuve ; vous me faites dire que je suis plus juste que Dieu. Je me suis écrié : A quoi sert-il d'être juste en ce monde? Et vous me faites blasphémer, comme si j'avais maudit et nié la justice. Vous êtes pleins de l'idée de votre propre mérite, il ne vous suffit pas de me convaincre d'erreur, de me redresser si je me suis

trompé : vous appelez sur moi les dernières rigueurs. Ce souhait cruel, vous le voilez d'une couleuy décente, l'honneur de Dieu et la défense de la bonne cause, mais Dieu connaît vos secrètes pensées: il vous juge et vous condamne f . »

Quel autre langage Louis de Léon aurait-il pu tenir devant ses juges ? Sa pensée est mise dans tout son jour par la conclusion du commentaire, quand il explique le sens de l'intervention divine à la fin du drame biblique. Dieu proclame pour son serviteur et son ami Job le persécuté, le calomnié; en sa faveur il pardonne à ses accusateurs : Job a mérité cette récompense par sa vertu passée, par sa patience, par l'humilité avec laquelle il s'est finalement soumis. Dieu déteste l'inhumanité et le mensonge, bien que revêtus du zèle religieux. Au jugement des hommes, Job avait tort contre ses faux amis, et ceux-ci étaient les défenseurs de la religion : aux yeux de Dieu, ils mentaient, poussés par un penchant de leur présomptueux amour-propre et par un secret désir de se débarrasser, sous cette apparence, des devoirs de l'amitié : mensonge dans leur langage, duplicité dans leur intention. Aussi leur est-il reproché de manquer de droiture, tandis que Job a toujours dit la vérité comme il la sentait. Dieu manifeste encore par là son amour infini des hommes, même de ceux qui l'ont offensé, comme un père qui, tout en témoignant à ses enfants une sévérité légitime, leur ménage Finter-

1 P. 452 : « (Eliu) râbioso de enojo, desea à Job la muerte y que Dios acabe con el. Y viste sa des eo malo con probable color, para que, dice, sean castigados los que hablan malamente de Dios. »

SSO CHAPITRE V.

cession d'un tiers pour rentrer en grâce auprès de lui; — la réhabilitation du juste, car les fins de la Providence vont à son plus grand avantage ; — enfin le triomphe de la souveraine justice, car les pécheurs confondus, humiliés, sauvés par le repentir, honorent le juste qu'ils ont méconnu et qui, à l'exemple du divin Maître, leur rend le bien pour le mal. C'est le propre des âmes héroïques, et le fait des enfants de Dieu, de payer de ce prix la méchanceté humaine et de ne puiser dans le souvenir des injures qu'un nouveau désir de faire encore plus de bien. Sainte vengeance, profitable au prochain, agréable à Dieu, satisfaisante même au point de vue des faiblesses humaines, car il n'en est « pas de plus complète que la honte et la confusion de l'offenseur, quand il voit l'offensé devenir son bienfaiteur. » Que Job recouvre ses biens, cela suffit à la justice des hommes : ils lui sont doublés par la justice divine, parce qu'il pardonne à ses ennemis et qu'il prie pour eux ; c'est là où brille sa vertu, c'est là son titre devant Dieu, car l'amour seul en est capable1.

Que cette interprétation soit bien loin de la pensée de l'auteur inconnu du livre de Job, rien de plus vraisemblable, mais elle prouve que Louis de Léon s'est totalement éloigné du point de vue hébraïque. Elle confirme surtout ce que nous avancions plus haut, <fue ce commentaire, qui ferme sur des considérations essentiellement mystiques , est la conclusion naturelle du procès de Louis de Léon, et le dernier mot de sa vie morale. Tout son intérêt est là.

1 P. 488-489. — Cf. Zarate, op. cit., p. 594,620.

Non que je lui prête (s'il faut le répéter) l'intention secrète et arrêtée de se peindre sous les traits du vieil Iduméen, et qu'il ne faille saisir dans ce traité moral qu'une longue . allusion à ses propres disgrâces ; ce serait méconnaître son caractère et sa sincérité. Mais si le rapprochement n'a pas été prémédité dans son esprit, il trouve naturellement accès dans celui du lecteur; et quand, au surplus, cette victime de l'Inquisition aurait fait ce retour sur ellemême, qui aurait le courage de l'en blâmer? De la persécution il n'a retiré, comme le Job de son commentaire, que l'amour des hommes et l'héroïsme de la vertu . Tel est le caractère du mysticisme espagnol à l'époque de sainte Thérèse. Gomposé pour une des compagnes de celle-ci, la mère Anne de Jésus \ ce traité est vraiment la paraphrase de sa devise, ou souffrir ou mourir; écrit vers le même temps où Louis de Léon préparait l'édition des œuvres de la grande Carmélite, il est un monument du mysticisme de son auteur, et aussi du mysticisme de ce siècle, un fruit et un signe du temps. Il n'est pas étonnant que les malheurs de Louis de Léon aient contribué à le jeter dans une voie où l'appelaient du reste les tendances d'un génie enthousiaste et rêveur, échauffé des ardeurs de la foi : il ne l'est pas davantage que du sein de l'Espagne, du milieu d'une race croyante, mais tourmentée dans sa conscience, soit sorti, sous la forme d'un commentaire éloquent de Job, cette protestation contre le pharisaïsme fanatique de l'Eglise officielle d'Espagne. Quel âge, quel pays eurent plus be-

1 Dédicace, p. 289.

soin d'un manuel « de la patience chrétienne? » Un autre augustin, contemporain et peut-être ami de Louis de Léon qui l'appela en témoignage dans son procès, avait écrit sur ce sujet et sous ce titre, vers la même époque ; je l'ai cité dans le cours de ce chapitre. Jamais ne fut plus vrai le mot du stoïcisme ancien, vivere militare est, non res est delicata vivere. Toutefois le mysticisme des Louis de Léon et des Thérèse, aussi héroïque, est p^us humain : le Christ est plus homme que Zenon. Il applique le premier mot de sa formule, sustine, mais non pas le second, il ne s'abstient pas; il supporte, mais il aime. Il faudrait arriver jusqu'à Epictète et Marc-Aurèle pour trouver dans l'ascétisme stoïque quelque chose de cette émotion, quand il était traversé, à son insu, parle courant évangélique. Le mysticisme espagnol est une des plus belles manifestations du mysticisme chrétien, et Job, tel que l'a conçu Louis de Léon, est une fidèle image du mysticisme espagnol.

Louis de Léon.

L« Théologien «t !• Philosopha.

Préoccupé de la lutte du protestantisme et de l'Eglise romaine, Louis de Léon aurait eu l'ambition d'y prendre part, la Bible en main, et de battre Luther avec les armes de Luther ; ses malheurs firent obstacle à ce dessein. Après son procès, il est vrai, le reste de sa vie fut calme, honoré., respecté : en 1588, il rédigea les constitutions des Augustins réformés ; en 1591, il fut élu vicaire général en Castille; mais sa santé, toujours faible, était irrémédiablement atteinte1.La jalousie de ses ennemis et la défiance de l'Inquisition réussirent ainsi à priver le catholicisme d'un apologiste qui serait entré dans la lice avec une

1 Nombres, lib. I, f» 7 t°.

254 CHAPITRE Yl.

science peu commune, une conviction ferme, et qui, chose plus rare , n'aurait fait la guerre que par amour de la paix. Il résolut du moins de mettre dans le public .des livres en langue vulgaire, ayant trait et à la Réforme et au mysticisme régnant. Il y fut encouragé, comme opus l'avons déjà vu pour Malon de Chaide, par ses supérieurs : le provincial de Castille, au sortir de sa prison, lui commanda même de publier, non seulement son Commentaire du Cantique, mais tout ce qu'il aurait encore composé. Un seul ouvrage est antérieur à sa captivité, et il dénote la même intention d'instruire et de moraliser (une Rhétorique ecclésiastique) ; les autres, sauf son Exposition de Job, furent en partie commencés en prison. Il mettait à profit « le loisir que lui faisaient l'injustice et la malignité de quelques personnes. » ce Quoique les maux qui m'accablent soient nombreux, toutefois l'immense faveur que m'accorde sans*quo je Taie méritée ce Dieu, vrai père des persécutés, et le témoignage de ma conscience ont rendu à mon âme rassérénée une telle paix, que non seulement pour mon progrès particulier, mais encore pour la connaissance de la vérité, je suis plus éclairé et puis faire ce que je ne faisais pas auparavant. Le Seigneur a changé ma peine en lumière et en salut ; des mains de ceux qui me prétendaient perdre, il a tiré du bien. Je me reconnais comme le dernier de ceux qui sont capables de servir l'Eglise par leur plume. .., mais je ne répondrais pas avec la reconnaissance convenable à cette excellente et divine bonté, si, aujourd'hui que j'en ai le loisir, en la forme que je pourrai et selon la faiblesse de mes moyens, je ne

m'employais tout entier à une œuvre qui, à mon sens, est si nécessaire au bien des fidèles \ »

Ce que le grand courant mystique qui remuait l'Espagne jusqu'en ses profondeurs intimes renfermait de sources fécondes pour le sentiment religieux, de séduisants refuges pour les consciences, de pièges cachés pour la foi et la moralité, rien de tout cela n'avait échappé à un esprit aussi éclairé que le sien. Le sens moral, l'énergie du caractère, le sentiment de la responsabilité personnelle risquaient de s'éteindre ou de s'amoindrir : il écrivit d'abord, à l'adresse des femmes plus exposées que les hommes à des entraînements irréfléchis, une ex-

1 Loc. cit. — Voici la liste de ses ouvrages :

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