‹ Les mythes de la BibleChapitre 35 sur 118 · Lamech · texte numérisé non relu

Lamech

On a beaucoup spéculé sur la différence de sens qu'avaient quelques noms de chacune des listes, à savoir, Yirad comparé à Yéred, Méhouiaël à Mahalaléel, Méthouschaël à Méthouschélah; ce qui est au-dessus de toute discussion, c'est que chacune des deux listes commence par t ï Homme, Adam ou Enosch » et finit par Lamech; et qu'au milieu est un autre personnage commun, sans aucune modification terminale, celui du célèbre Hanôch ou Enoch, qui fut enlevé vivant au ciel. Il est donc impossible de douter que les deux listes soient l'expression de deux traditions concernant un même fait, à savoir, la descendance unique d'Adam. Le travail a été opéré isolément, mais avec le môme esprit mythique, sur un fond commun.

Quant à la prétendue valeur historique de ces deux listes, voici les réflexions qu'elle suggère à F. Lenormant : « C'est à peine s'il est besoin d'insister sur ce point que les noms de l'un et l'autre côté n'ont et ne sauraient avoir aucune valeur historique réelle. Ils sont hébreux; or l'on ne parlait certainement pas hébreu avant le Déluge. Ce sont donc des appellations significativeSjCombinéesintentionnellementde manière que chacune, par le sens qu'elle présente, exprime une

idée que l'on voulait relier à tel ou tel degré de l'une ou de l'autre généalogie'. • Postérieurement à cette première rédaction fondée sur le nombre mystique 7, l'influence chai déo-bab y Ionienne étant devenue prépondérante fit adopter le nombre mystique iO; c'est à ce dernier nombre, en effet, que les Chaldéens s'étaient attachés particulièrement ' . La rédaction élohiste primitive fut corrigée ; pour obtenir le nombre sacramentel 10 on ajouta en tête de la liste Adam et Seth, puis à Lamech on donna pour fils Noé ; c'est ainsi que le nombre des patriarches antédiluviens passa du chiffre 7 au nombre 10 conformément à l'évolution qui s'était faite sur la valeur comparative des deux nombres mystiques. Ainsi devenue décimale, la liste élohiste prit le nom de liste de Sethites, c'est-à-dire des descendants de Seth, fils qu'on octroyait à Adam. Dans la liste jéhoviste, le septième et dernier patriarche, Lamech, était père de trois flls, symbolisant les trois races humaines connues; ces trois flls étaient Yabal, Youbal, Toubal {Genèse, IV, 20-22). Dans la liste élohiste devenue décimale (Genèse, V, entier), c'est le fils de Lamech, Noé, qui engendrait trois flls, Sem, Cham et Japhet, symbolisant également les trois races humaines. Pour accommoder la liste jéhoviste au nombre mystique iO, on compta avec les sept déjà nommés les trois flls de Lamech; ce fut bien 10 noms, mais les noms se réparti ssaient sur huit générations, tandis que les générations de la

deuxième liste élohiste étaient au nombre de dix. Ainsi ramenée au nombre 10, la liste jéhoviste prit le nom de liste des Caïnites, c'est-à-dire des descendants de Gain, fils d'Adam. Tout ce travail opéré sur un fond commun et aboutissant à deux listes devenues distinctes met en évidence la caractère mythique de ces généalogies.

Ce n'est pas seulement dans les pays sémitiques que s'est manifestée par des remaniements ou par de doubles listes l'influence devenue prépondérante du nombre 10, c'est pareillement danslespayslimitrophes. Par exemple :

1° Les 10 Paradhâtas de la tradition iranienne étaient primitivement au nombre de 7 ;

2» Les 10 rois égyptiens, mentionnés par le papyrus de Turin, étaient seulement 7 dans les grands centres sacerdotaux, Thèbes et Memphis.

Toutes ces variantes et ces corrections proviennent de la valeur variable que les croyances populaires attachèrent successivement aux deux nombres 7 et 10.

m. — Le Bombre 90.

De ce que le nombre 10 avait conquis la supériorité sur le nombre 7, il n'en faudrait pas conclure que ce dernier eût perdu toute valeur mystique. Pour être passé au second rang, il n'en avait pas moins conservé la vénération populaire; aussi n'est-il pas étonnant que sa combinaison avec le nombre 10 ait dû apparaître comme l'expression d'une des lois numériques

qui ont présidé à la création du monde et à son organisation. C'est ainsi que 70, c'est-à-dire 7 X 10, devint l'un des nombres mystiques les plus en faveur dans l'antiquité hébraïque.

Le chapitre X de la Genèse renferme la généalogie des peuples qui descendent des trois fils de Noé ; en faisant le compte des descendants, on obtient au total 70 peuples :

lo Descendance de Japhet. 44 peuples. (Genèse, X, 2-5.) 2o Descendance de Gham. 30 — (Genèse, X, 6-20.) 30 Descendance de Sem.. 26 — (Genèse, X, 21-31.)

Total... 70 peuples.

La G^wè^e clôt cette liste par ces mots: « Genèse,X,3i. Telles sont les familles des enfants de Noé selon les diverses nations qui en sont sorties; et c'est de ces familles que se sont formés les divers peuples sur la terre, après le Déluge. »

C'est de ce nombre de 70 peuples que les docteurs du Talmud ont fait découler le nombre de 70 langues et celui de 70 anges chargés de veiller sur les choses de la terre. Dans ces spéculations, les docteurs sont d'accord avec la pensée de l'antique rédacteur du Document élohiste inséré dans la Genèse *.

Une autre tradition également élohiste (Genèse, XLVI, 8-27) confirme ce nombre de 70 assigné au nombre des peuples de la terre; elle le rattache au nombre des fils de Jacob et de leurs enfants ; ou, plus exactement, dans le but de rattacher au père des Israélites les 70 peuples de la terre, nombre traditionnellement

^. F. Lenormant, Origines, tome II, page 328.

consacré, elle s'efforce d'amener à 70 le nombre des fils de Jacob et de leurs enfants, au moment où toute la famille vint s'établir en Egypte auprès de Joseph. Voici, par groupes, la liste des enfants et des petitsenfants de Jacob :

l®*" Groupe, — Issus de Léah, fille de Laban : 6 fils ; 25 petits-fils et 2 arrière-petits-fils ; en tout, 33 {Genèse, XLVf,8-15).

2® Groupe. — Issus de Zilpah, servante de Léah ; 2 fils ; 12 petits-fils et 2 arrière-petits-fils; en tout, 16 (Genèse, XLVI, 16-18).

3« Groupe, — Issus de Rachel, fille de Laban : 2 fils et 12 petits-fils; en tout, 14 {Genèse, XLVI, 19-22).

4* Groupe. — Issus de Biléah, servante de Rachel : 2 fils et 5 petits-fils; en tout, 7 (Genèse, XLVI, 23-25).

En additionnant les quatre nombres on a 70 ; et c'est bien l'intention symbolique qui inspirait l'auteur de la liste, car il dit expressément : « Genèse, XXVLI, 27. Toutes les personnes qui vinrent en Egypte furent au nombre de 70. »

Ce qui met hors de doute que l'écrivain a cherché systématiquement à obtenir comme total le nombre 70 déterminé d'avance, c'est que pour cela il a été obligé de commettre deux erreurs énormes, l'une par addition, l'autre par omission. En effet, d'une part, il a compté parmi les 70 qui entrent en Egypte les deux fils de Juda, Her et Onan, lesquels étaient morts en Kanaan, comme le rédacteur l'avoue lui-même, au verset 12 ; d'autre part, il omet toutes les filles qui ont dû naître aux fils et aux petits-fils de Jacob; deux

exceptions sont faites, à savoir, Dinah, fille de Léah, et Sarah, fille d'Aser. Il n'y a donc aucun doute : la liste élohiste est dénuée de tout caractère historique ; c'est une liste symbolique *•

Le Deutéronome confirme explicitement cette donnée symbolique. Après avoir dit : « Deutér., X, 22. Vos pères sont venus en Egypte au nombre de 70 », il donne la raison de ce nombre mystique au chapitre XXXII, verset 8 : « Quand le Très-Haut donna des lois aux nations; quand il divisa les enfants des hommes, il fixa les limites des peuples d'après le nombre des enfants d'Israël. »

On retrouve le nombre sacré 70 dans plusieurs autres passages du Pentateuque et des Jiiges,

i^ Exode, XXVI, 1, 14. L'Éternel donne Tordre à Moïse d'amener avec lui au pied du Sinaï 70 anciens d'Israël; ordre qu'exécute Moïse;

2° Nombres, XI, 16, 17. Sur l'ordre de l'Éternel, Moïse forme un conseil de 70 membres choisis parmi les Anciens d'Israël.

Ce qui rend significatif le choix du nombre 70, c'est que, pris en nombre égal parmi les 12 tribus, les Anciens auraient dû être 72 (6 X 12 = 72); il a donc fallu supprimer à une tribu la nomination de 2 délégués sur 6.

On peut rapprocher de ces exemples celui de Juges, VIII, 30. Gédéon, le héros aimé de Dieu, eut 70 fils légitimes « qui sortirent tous de lui parce qu'il eut plusieurs femmes » .

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