‹ Les navigations d'UlysseChapitre 16 sur 24 · ISCHIA · texte numérisé non relu

ISCHIA

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Avec les mêmes cérémonies et jusqu'aux mêmes formules rituelles dont Féronia use pour libérer les esclaves, Circé délivre, libère les compagnons d'Ulysse, après les avoir enfermés, 6pp& k£ tot ton 8’ Étépouc… Tpiv Aüoxo8" ÉtTépouc.….

Les affranchis de Féronia, quand ils changent leur condition de brutes humaines pour celle d'hommes véritables, « se dressent libres », surgunt liberi. Mot pour mot, c’est pareïllement que, délivrés de leur servitude bestiale, les compagnons d'Ulysse « se dressent » devant Circé, qu'Ulysse a forcée à les délier, à leur ouvrir la porte de l’étable et à les délivrer de leur forme de cochons :

où HEV ÉTIELT ÉOTNONV Évavtlot….

Chez Féronia, la résurrection de l'esclavage’ vers la liberté est précédée de la perte des cheveux : le futur affranchi doit se présenter à la déesse, la tête tondue, chauve, ut ego hodie raso capite calvus capiam pileum, comme dit Plaute (Amphitr. v. 463). Quand les compagnons d'Ulysse se dressent devant la déesse, ils perdent, eux aussi, leurs poils et c’est chauves, si l’on peut dire, qu’ils redeviennent des hommes plus jeunes, plus beaux et plus grands, t@v Ô’ ëk pèv ueléov tplyec Éppeov….

cheveux : « Nos entreponts étoient pleins de cochons et de volailles, dont nous ne tuions que les plus petits, gardant les autres pour notre provision à la mer ». Un détachement explore l’île et gravit une montagne; le pays apparaît montagneux, boisé : « Nous vimes très peu d'habitations au-dessus de nous; mais nous aperçumes de la fumée sur les plus grandes hauteurs et nous conjecturâmes que les endroits les plus élevés de l’île ne sont pas sans habitants »... etc. Le P. Labat IV p. 214 explique ce que c’est qu'un boucan de cochon : « Il est certain que le cochon marron est meilleur que le domestique et que sa bonté augmente selon les fruits ou les graines dont il se nourrit... Tous les cochons de l'Amérique, soit sauvages, soit domestiques, ne mangent point d’ordures; ils ne vivent que de fruits, de graines, de racines, de cannes et autres choses semblables. C’est à cela qu'on doit attribuer la délicatesse de leur chair ».

1 De quel périple de la Libye Hécatée (Fragm. Hist. græc. 1 p. 24) avait-il déjà tiré sa Ville des Esclaves ? Aoÿkwy ‘TO At6Üns: édv doD Ads tu els Thv Tov Taÿtnv Aifov mpooevéyan, ÉAEUOEpos yiyvetat xGV Eévos À

Au seuil de Circé, Ulysse a rencontré un jeune homme ou plutôt un jeune dieu, dont la barbe commence à fleurir et dont la jeunesse est pleine de charmes ; c’est Hermès à la baguette d’or : |

EvO& por ‘Epuelac ypuoéppamis àävtebéAnoev Epyouévo Tpdc Ou, venvin àvôpt ou, Tpôtov ÜnnvATN, ToÛ TEp Xapieotätn f6n.

Auprès de Féronia, les Italiotes adoraient un dieu que les Romaïns assimilèrent à leur Jupiter et qui portait l’épithète de Axour ou Anxour. Ce Jupiter Anxour n’était pas le père des hommes et des dieux, le dieu à la barbe fournie et vénérable : c'était un Jupiter enfant ou jeune homme. Jupiter puer, Jupiter imberbe. L’épithète Anxour, disaient les Gréco-Romaïins, venait du tout premier duvet, qui fleurissait à peine ses joues et qui se passait encore du rasoir, àved Evpo : les mêmes auteurs de calembours avaient trouvé que Féronia, apportée de fort loin, disaient-ils, par les navigateurs, devait son nom à ce transfert maritime, à&nd tfs Tmelayiou pophoesoc.

Les monnaies de la gens Vibia nous montrent le dieu Anxour sous les traits d’un jeune homme, encore imberbe, portant le sceptre et la coupe : sa tête est couronnée de feuillage. Le poète a nommé Hermès ce Jeune dieu, ce dieu-fils, qui tient la baguette comme ‘Epuelac ypuoéppanisc, Hermès à la baguette d’or, quand, descendant du lointain Olympe, il vient, à travers les forêts de l'ile, donner à Ulysse la plante salutaire que les dieux appellent molu'.

Ce nom de molu n'est pas grec : il ne se rencontre en aucun autre passage de la littérature grecque ; le poète lui-même le tient, non pour un mot hellénique et humain, mais pour un vocable « divin ». J’ai rappelé déjà

! Il est probable que cette côte était apparue aux premiers navigateurs comme le pays du molu, où l’on était assuré de trouver en abondance cette plante comestible : nous avons entendu les explorateurs des mers australes vanter les rivages où l’on trouve le cresson et le céleri pour la santé des équipages (Calypso et la Mer

que l’Écriture donne le nom de m. L. ou. h à une plante des sables, dont les pauvres gens font parfois un mets, une salade, dirions-nous : la racine sémitique m. l. h, en effet, ‘ signifie sel. En grec, l’équivalent exact de ce nom de plante est &liuoc (&Ac, sel), et la plante ainsi désignée est notre atriplex halimus : « Cette plante, disent les Dictionnaires de Botanique, est appelée communément pourpier de mer : elle se mange en salade ou confite dans du vinaigre‘». C’est une plante arbustive, dont les feuilles seulement et les jeunes pousses sont comestibles. La fleur est d’un jaune laiteux, — y&Aakte GE etkelov &vBoc, dit le poète. — Cet arbuste se rencontre sur toutes les côtes méditerranéennes. Le molouh avait sa place dans le périple original, qui devait raconter comment les indigènes se servaient de cette plante contre les maléfices qu’ils redoutent. Hermès le donne à Ulysse contre les magies de Circé :

tf: TOÛE pépuakov ÉOBAdv Éyov ëc Oouata Kipkno Épyxev, 8 KEvV tot kpaTtdc GA&Aknoiv kakdv fuap.

L’onomastique actuelle connaît en ces parages le Mont des Magiciennes, la Montagne des Fées, Monte delle Fate. Durant l’antiquité, un peuple du voisinage, les Marses”, étaient des charmeurs de serpents, des devins, des magiciens, des sorciers : descendants d’un fils de Circé, ils

de l’Atlantide p.172). Les Instructions nautiques nous disent de l’île Palmarola, l’une des îles Ponza qui font face au Circeo : « On débarque sur une plage ouverte vers le milieu de la côte Ouest; les caboteurs viennent y charger des bruyères dont l’île est couverte ».

1 Pour le molu et la salade, cf. dans Labat (V p. 168) le rôle capital du fenouil dans l’alimentation sicilienne; tout en est bon, racine, tige, feuilles.

2 Cf. Aulu-Gelle XVI 11 : Gens in Italia Marsorum orta fertur esse a Circes filio Marso; propterea Marsis hominibus, quorum dumtaxat familiæ cum externis cognationibus nondum etiam permixtæ corruptæque sunt, datum ut et serpentium virulentorum domitores sint et incantationibus herbarumque succis faciant medelarum miracula. Hac eadem vi præditos esse quosdam videmus qui Psylli vocantur.

se transmettaient l’art de la déesse, Marsis, a filio ejus orta gente, quos esse domitores serpentium constat; les auteurs et poètes romains parlent des secrets merveilleux de ce peuple charmeur ; le nom de marsus devint même synonyme de devin et de sorcier‘

Tout le monde, — raconte Regnard en son Voyage en Laponie (II p. 32), — sait que les peuples les plus voisins du Septentrion ont toujours été adonnés à l’idolâtrie et à la magie : les Finlandais y ont excellé par-dessus tous les autres et on les disait aussi savants en cet art diabolique que s’ils avaient eu pour maîtres Zoroastre ou Circé.

Les Lapons peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course, changer la face du ciel et le couvrir de nuages ; mais ce qu'ils font le plus facilement, c’est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin. Ils ont pour cela un mouchoir qu’ils nouent en trois endroits différents. S'il dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable; s’il à besoin d’un plus fort, il dénoue le second et s’il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable?.

Aujourd’hui encore les habitants de ce canton conservent leur vieille renommée :

On chasse ici le blaireau, — dit M. Graham (p. 66), — non seulement pour sa chair qui est très délicate, mais aussi pour sa fourrure, qu'on regarde comme un préservatif puissant con-

4 Cf. Plin. VII27; XXV 5 2; XXVIII 6 1; XXI 45 3: Cicero de Divin. 1 58; II 33. Nires Æn. NIE 758. Ho Ep. V 76; AU 7.12 sur tout ceci, cî. Marsi dans Pauly-Wissowa.

? À toutes les époques et dans toutes les mers, les navigateurs ont vu de leurs yeux des cas de magie, rencontré des hommes ou des peuples magiciens et dénommé des iles ou des caps de l'Enchantement. Hérodote connaît (par quelque périple de Carthage ou de Cyrène) des Nasamons d \nt tous étaient sorciers, yontas &mavtac (Il 33) et (par quelque péripit milésien sans doute) des Neures de Scythie, tous loups-garous (IV 105).

A. Thevet (I p. 338) consacre un chapitre à l’ile du golfe Persique, Tassiane, et à ses enchanteurs et magiciens; il a vu (1p. 239), dans l'ile de Paros, l'endroit où fut englouti un magicien qui avait découvert « l’arche souterraine conduisant au trésor caché dès les temps que Minos commandait à ces isles ». Le P. Labat (I p. 500)

tre l'influence des mauvais esprits. Les jeunes gens portent souvent un morceau de cette peau sur leurs chapeaux; les femmes, et surtout celles qui sont mariées, en mettent sous leurs corsets pour se garantir, ainsi que leurs enfants, des enchantements, car on croit encore que les habitants des montagnes, les anciens Marses, près du lac Fucino, sont adonnés à la sorcellerie. Aucun cheval ne serait réputé en sûreté si sa bride ne portait aucun ornement de peau de blaireau. Les mulets et les ânes même sont également pourvus de ce charme puissant, qui acquiert une nouvelle force de la bénédiction annuelle de saint Antoine.

Les Marses ne sont pas un peuple maritime. Ils ont leur domaine dans les Apennins de l’intérieur, assez loin de la côte. Mais, vivant, comme leurs voisins, de leurs troupeaux, ils descendent chaque année, durant plusieurs mois, au bord de la mer, pour fuir la neige des Apennins et retrouver les pâturages d’hiver.

Déjà, aux temps du périple odysséen, il en était ainsi et je crois que les premiers navigateurs eurent, comme les montagnards actuels, leur Mont ou Cap de l’Enchantement, Aæour ou Anxour. Car ce nom de lieu est antérieur aux temps grecs et romains ; 1l est, je crois, de même époque et de même famille que Ai-aié : au long de cette côte italienne, l’Epervière n’est point isolée; fille de Persé et sœur d’Aiètès, elle a toute une parenté, dont le poète odysséen fit ses père, mère, frères et sœurs.

a connu aux Antilles des nègres magiciens qui « faisoient pleuvoir juste sur l’enclos du couvent, en présence des Pères de la Martinique ». Cf. encore le Victorial p. 149 : « Lorsque les galères longeaient la côte en ramant, à deux mille environ de Malaga, la mer étant calme, le ciel serein, le mois de mai en son milieu, il s’éleva tout à coup un brouillard très épais qui enveloppa les galères dans une obscurité telle que, de l’une à l’autre, on ne se voyait plus. Quelques marins, qui avaient déjà été témoins de cela, dirent que les Maures produisaient de pareils effets au moyen de charmes, mais qu'il fallait faire tous ensemble le signe de la croix, en adressant à Dieu des prières pour qu’Il nous délivrât de ce sortilège qui disparaîtrait tout de suite. De fait, aussitôt que la prière fut dite,

Aux navigateurs, qui, partis de Cume autrefois, de Naples aujourd’hui, voguent vers le Nord, la côte italienne présente jusqu'aux parages du Tibre et des monts Albains le même aspect et la même succession de cinq ou six promontoires dont les roches avançantes séparent des grèves marécageuses”.

La première de ces grèves s’en va presque droite du cap Misène à l’avancée de Castel Volturno, à ce Promontoire du Vautour, où le Fleuve du Vautour, le Vulturnus des Anciens, le Volturno des Modernes, vient déboucher à la mer »*. Une seconde grève, plus courte, mais aussi droite, mène du Vautour au pied du Monte Massico, le Massicus ou Massikos des Anciens. Une troisième grève en demicercle, bien plus basse et plus marécageuse, avec le delta de l’ancien Liris (Garigliano), conduit au promontoire aigu, recourbé et très avancé dans la mer, que les Anciens nommaient Kaieta ou Caieta : nous disons Gaëte ; les Hellènes se souvenaient que le premier nom de ce débarcadère était Aiété.

Plus basse encore et plus marécageuse, mince cordon de sables et de boues, une nouvelle grève, bordée de lagune et de marais, unit le cap de Gaëète au cap de Terracine, que les Anciens nommaient aussi Axour. Puis, de Terracine à notre île de Circé, une nouvelle courbe de

le brouillard disparut. On se remit aux rames : incontinent, revint un autre brouillard comme le premier, et l’on refit la prière et il disparut subitement comme auparavant ».

1 Pour cette personnification des promontoires, cf. Diod. Sic. V 60 : la Chersonnèse de Rhodes, disent certains, doit son nom à un roi indigène, du nom de Chersonnèsos.

2 Cf. la Crète dans A. Thevet Cosmographie I p. 218 : «nya isle ny lieu de terre ferme, qui produise plus de faulcons et autres oiseaux de proye que fait Candie, lesquels font leurs nids, non sur des chesnes ou autres arbres, mais dans les rochers sur les montagnes; c’est de là que les gentilshommes d'Italie recouvrent les sacres, aubuis, faulcons, gerfauts, tiercelets et laniers ».….

boues, de sables et de dunes, couverte de maquis et forêts, sert de façade méridionale aux marais de la plaine Pontine. Enfin, de Circé à Astura, la façade occidentale de cette plaine est une autre courbe toute pareille de sables, de lagunes, de maquis et de bois. Cette île de l’Autour ou du.Faucon, Astura, n’est en petit qu’une répétition de l'Ile de l’Épervière ; au devant de la côte basse, son piton rocheux est noyé dans le sable et l’alluvion + « Les ruines d’une forteresse, connue autrefois sous le nom de /nsula Astura, sont réunies à la côte par un pont; dans le N.-E. de la pointe, on voit l’embouchure de la rivière Astura, qui prend sa source dans les montagnes d’Albano », — disent les /nstructions nautiques [n° 731 p. 68).

Au delà du Faucon, la côte change un peu : elle est encore basse et sablonneuse avec de petites lagunes et de grands bois ; mais l’arrière-pays n’est plus une plaine ; les dernières pentes du Monte Cavo {monts Albains) s’approchent de la mer; elles l’atteignent au promontoire de l’ancienne Antium, le Porto d’Anzio actuel‘ : une vue de côtes assez différente s’offre alors aux navigateurs.

Entre Porto d’Anzio et le Tibre, le pays est dominé par l’énorme masse volcanique des Monts Albains, dont les déjections en longues pentes, coulant jadis jusqu’à la mer, y tombèrent par une chute brusque, une falaise peu élevée, mais abrupte, sous laquelle les alluvions du Tibre et des torrents albains n’ont créé qu’un mince cordonnet de sables et de boues. Les villes primitives, Lavinium et Ardea, juchées sur cette falaise, furent des « villes

1 Cf. A. Thevet Cosmographie II p. 735 : « Les habitants de la côte (Capo d’Anzio) sont presque tous pescheurs ou oyseleurs, jaçoit que le terran soit fort gras... Asture tout entourée d’eau tant de la mer que d’un fleuve de même nom... Mont Circelle, lequel semble tout entouré de l'eau de la mer et y a à présent un fort château qui a été souvent la retraite des Papes, lieu fort sain et chargé d'herbes médicinales ». Thevet ajoute que Fondi a été saccagée en 1534 par le corsaire Barberousse... Formies, ruinée par les Sarrasins en 856... Pouzzoles, prise par Barberousse : 800 esclaves.

hautes » à la mode homérique : au pied de leurs acropoles, elles eurent une plage, où l’on pouvait tirer les bateaux, tel le mouillage de Laurentum. Au point où la falaise est le plus proche de la mer, les indigènes installèrent leur port d’Antium, qui, pour les marines classiques, n’est pas un refuge, — *Avrtuov, &Aiuevos kai «dti Télic: Tôputar Ô' ëni métpouc, dit Strabon (V 3 5), — et qui, pour les marines modernes, n’est devenu abordable qu'après les travaux des papes : « Porto d’Anzio, nommé aussi Port d’Innocent XII, est formé par un môle qui s'étend à 230 mètres de la côte vers le Sud, point où il forme un coude de 100 mètres environ vers l’Est; on travaille actuellement à le prolonger par un bras ou enrochement », — disent les /nstructions nautiques. — Mais les barques primitives avaient fait de ce promontoire une station de piraterie : les gens d’Antium furent les premiers marins indigènes de cette côte.

Lavinium, Ardea, ce n’est pas en de telles « villes hautes » que les thalassocrates étrangers s’installent : des bouches du Tibre au Faucon, les seuls indigènes pouvaient avoir leurs établissements. Entre le Faucon, Astura, et le Vautour, Vulturnus, au contraire, les marines étrangères trouvaient leurs sites favoris d’entrepôts ou de reposoirs, sur ces pointes avançantes ou ces îles parasitaires dont l’Épervière nous offre le meilleur type. Faucon, Epervière, Vautour, Astura, Circei, Vulturnus, ces noms de lieux nous sont expliqués par la quantité d’oiseaux de proie dont parlaient encore les voyageurs récents. La forêt giboyeuse, les lagunes et le Marais peuplés d'oiseaux d’eau, la mer poissonneuse (cette côte durant l’antiquité eut ses guettes et pêcheries de thon; elle a encore ses Routes des Pécheurs) offraient aux faucons, vautours, éperviers et aigles marins une abondante nourriture, et les terriens n’en venaient pas déranger les nids sur ces promontoires abrupts, dans ces îlots déserts. Le poème odysséen nous permet de reporter cette onomastique jusqu'aux premiers

thalassocrates : l'Ile de l’Épervière était déjà pour les Phéniciens Ai-aié ; la famille homérique de Circé nous rend les autres oiseaux de proie, qui donnèrent leur nom ‘aux promontoires du voisinage.

Circé est fille du Soleil, qui éclaire les humains, et de Persé, que l'Océan enfanta :

appao à Ékyeyétnv pazotuBpétou "HeAloro untpés t’ ëk Tléponc, tv "QKkeavdc téke Tnatôa.

La parenté de Circé et du Soleil n’est pas surprenante : l’épervier, hierax ou kirkos, est l'oiseau, le messager d’Apollon, ’AnéAovocs taytcs àäyyskoc… La parenté de Circé avec Persé serait aussi facile à expliquer si nous comprenions ce mot étranger, Persé, qui n’offre en grec aucun sens. Dans l’Écriture, peres ou pers’ a désigne une sorte d’oiseau de proie, dans lequel les commentateurs reconnaissent l'aigle ou vautour de mer, haliæetus ossifragus : « L’aigle de mer, haliæetus, naît du croisement de plusieurs espèces d’aigles et il donne naïssance aux petits vautours, e quibus vultures progenerantur minores », — dit Pline {X 3 6).

Je crois que les deux mots Persé-Vulturnus doivent être mis dans le même rapport que Aié-Kirké : doublet grécosémitique ici; doublet latino-sémitique là. Et les deux noms Æaieta-Aiètès sont dans le même rapport. Le premier nom du promontoire Kaieta fut, nous disent les Anciens, Aiété, Aîfrnv tov vôv Koutnv Tnpooayopevéuevov. Ce nom Aiété se présente avec un facies grec : C’est &etoc, aietoc, aintéc, l’aigle. Pour Kaieta, les indigènes se souvinrent toujours que ce mot étranger leur avait été apporté par les thalassocrates ; mais on ne savait plus au juste auquel on en était redevable. Les Grecs, cherchant une étymologie, trouvèrent un mot dialectal de Laconie, kaieta, qui signifie le trou, le creux : sur cette côte rocheuse, trouée de grottes, kaieta ne leur sembla pas déplacé, t& yäp kotla Tévta KaLéTaG ot Adkwves Tpooayopevououv {Strabon V3 6). Cette étymologie laconienne, — comment expliquer la présence des Laconiens en cet endroit ? — parut inaccep-

table à d’autres qui firent de Kaieta un personnage de la légende, une nourrice d'Énée, et l’Énéide popularisa cette explication. Le Zévitique catalogue un certain oiseau Æ. a. t parmi les oiseaux impurs, à côté du nis, qui nous a donné le nisos de la légende mégarienne et les nosim de la côte sarde, à côté du s. L. k, qui nous a donné les solkoi ou solchoi de la même côte sarde, à côté du Æ. ou. x, qui nous a donné le kèoux ou kèx de notre texte odysséen, à côté de l’'aié, qui devint kirké sur cette même côte italienne, à côté de l’anap'a que nous avons cru retrouver dans l’anopaia odysséenne, à côté du p.r.s enfin que nous venons de loger chez le Vautour'. Ce k. a. t est un oiseau de proie qui vit au désert. Les Septante et les commentateurs hésitent en leurs traductions. Je crois que les Hellènes transcrivirent en ÆKaieta et traduisirent en Aiétès l’original sémitique Kaft

Ile de l’Autour, Astura, île de l’Épervière, Aié-Kirké, cap de l’Aigle, Kaieta-Aiétès, cap du Vautour, Persé-Vulturnus : les noms de cette côte rentreraient dans la même famille onomastique, et, grâce à l'Odyssée, nous pouvons retrouver près des noms grecs et romains le premier vocable sémitique ; pour Astura, seulement, rien ne nous indique le nom primitif.

Mais dans les intervalles de ces différents caps ou îles des Oiseaux, la côte italienne nous offre encore deux autres promontoires : le cap de Terracine et le promontoire du Massique. Or, pour le cap de Terracine, la tradition nous à conservé aussi un doublet. Car Terracina, disent les Anciens, s'appelait d’abord Anxour ou plus exactement Axour, Axor, “Aëop. Les Hellènes firent un beau calembour pour expliquer ce dernier mot : Axour, äveu Eupo. Ce n’est pas autrement qu’ils voulurent expliquer aussi T'erracina par tpayetvh, la rocheuse. Je crois

1 Cf. Les Phéniciens et l'Odyssée 1 p. 437-439 et II p. 422. Pour ce qui va suivre, cf. H. Lewy Semit. Fremdw. 8. v.

que ni l’un ni l’autre de ces vocables n’a rien à faire avec la langue grecque.

Pour Terrakina, j'inclinerais à n’y voir qu'un nom

-étrusque ou indigène de la même forme que Tarquiniæ,

Tarquinus, etc. Quant à axour, toutes les langues sémitiques possèdent la racine a. æ. r, avec la signification de lier, enchaïner : axour, dans l'Écriture, est la geôle, la prison. Axour serait donc l’équivalent du latin claustra: un peu au Nord de Circé, sur la plage occidentale de cette même région pontine, les Romains avaient une station qu’ils nommaient, Clostra Romana.

Mais du sens propre de enchaîner, lier, les Sémites ont dérivé, comme la plupart des peuples, le sens de lier par des enchantements, fasciner (fascio, lier, enchaïîner ; fascino, enchanter), ensorceler. Pour ce dernier sens, les Hébreux recourent plus volontiers à la racine À. b. r, qui est l’exact synonyme de a. x.r; mais d’autres Sémites emploient a. x. r. Le Roc de la Prison, Axour-Clostra, pourrait donc être aussi le Cap de l’Enchantement : je crois que, dans son modèle, le poète trouva le mot en cette double acception ; c’est pourquoi il fit enfermer les compagnons d'Ulysse par l’enchanteresse. Circé les enferme, Éepyvv: il faudra qu'Ulysse les délie, et Circé les enchante par ses drogues, £8eÀëev, surtout par ses mélanges. Car elle méle à la nourriture des drogues funestes, &véproye dE olto pépuaka Auypé, et elle fabrique, avec du vin, du miel, de la farine et du fromage, une boisson mélangée, un kykéon pernicieux. Les Hébreux connaissent aussi des mélanges de vin, de miel et d’autres condiments, et, comme les Hellènes ont tiré, de leur verbe kuk&o, mélanger, brouiller, le nom de leur Aykéon, les Hébreux ont tiré du verbe m.s5.Â, mélanger, méler, leur substantif m.ss.k, que l'Écriture vocalise messek, mais dont la vocalisation primitive était massik. Le massik est une sorte de « vin mélangé » {de drogues ou de parfum), un vermouth : Massikus ou Massikos, M&ootkoc, est le nom de notre dernier promontoire italien.

* LR

Il me semble facile de rétablir, sous les enjolivements des aventures, la réalité historique de cette description : aux temps où Hypérie, au bord de la Vaste Campagne et de la Cyclopie, était la station des navigateurs étrangers, l'Ile de Circé tenait le même rôle au bord de la région pontine et du pays albain, dans ce qui devint ensuite le pays du Latium et de Rome.

Depuis le promontoire de Terracine, où les monts Lepini touchent la mer, jusqu’au promontoire de Civita- Vecchia, où les montagnes et collines étrusques plongent sur la côte leurs dernières avancées, les bouches du Tibre au Nord et les marais Pontins au Sud font de tout ce rivage comme un front de delta. Les besoins de Rome aux temps historiques firent ouvrir en pleines bouches du Tibre, sur le fleuve même, le port artificiel d’Ostie : créé par la volonté humaine et contre toutes les lois naturelles, ce port n’eut qu’une durée éphémère ; encore sa création suppose-t-elle les ressources d’un empire universel comme l'était celui de la Rome impériale. Les véritables ports en ce delta latin, comme dans les autres deltas méditerranéens, ne peuvent être qu'en dehors des plages boueuses, à droite ou à gauche du fleuve et de ses alluvions, sur les roches des premières pentes montagneuses : Rome, à travers l’histoire, eut toujours ses embarcadères naturels soit au promontoire des Monts Lepini, à Terracine, soit au rebord du plateau étrusque, à Civita-Vecchia aujourd’hui, à Cære-Agylla durant les premiers siècles.

C’est à Civita-Vecchia, sur les rochers du Nord, que nos marines venues du Nord, de Livourne, de Gênes ou de Marseille, abordent le delta. Si jamais les marines et le commerce vinrent du Sud, c’est aux roches du Sud, à Terracine, que s’installa le grand emporium : au temps de Strabon, il en est ainsi et la Via Appia vers Terracine tient pour la Rome impériale le rôle que le chemin de fer

vers Civita-Vecchia tenait et tient encore pour la Rome papale et la Rome piémontaise. Plus haut que l’antiquité romaine, le front de la plaine Pontine offrait aux premières thalassocraties les îlots parasitaires du Faucon et de l’Épervière, Astura et Circé, qui semblent disposés par la nature pour le service des navigateurs étrangers, commerçants ou pirates ou tous les deux ensemble. Le Faucon pourtant n’est qu’une aiguille de roche sans ressources et sans étendue. L'Épervière, seule, peut offrir les conditions de sécurité et de ravitaillement que ces thalassocrates cherchent en un bon mouillage ; sa haute guette s’aperçoit de loin, surveille la terre et la mer ; son mouillage, bien clos et pourtant déserté des indigènes, n’a rien à craindre de leur voisinage ; ses plages de sable, où l’on tire le vaisseau et où l’équipage se repose en un confortable campement, ses fontaines et ses cavernes, son gibier et ses forêts font de cette île « aux deux rives », mieux encore que de l’île de Calypso, un paradis marin, un poste de séjour et d’hivernage, un lieu de repos et de bombance. On peut, toute une année, y manger, boire et dormir sans crainte du lendemain. On tire le vaisseau à la grève. On remise les agrès et les marchandises dans quelque grotte. Le petit fleuve, les lagunes, le maquis, les forêts et les marécages établissent comme un fossé et un rempart contre la terre ferme ; les vaisseaux, magasins et campement sont à l’abri de toute surprise.

Il est pourtant facile de commercer avec les indigènes : à douze ou quinze kilomètres, au pied des montagnes continentales, non loin du Cap de l’Enchantement, le sanctuaire de Féronia est, grâce à ses sources abondantes et grâce à la trêve sacrée de la déesse, le lieu de foires et de marchés, où se rencontrent marins et montagnards : ce sont les mêmes panégyries, la même affluence de dévots et de marchands, la même rencontre d’indigènes et d'étrangers qu’auprès d’un autre sanctuaire de la même déesse, sur les frontières de l’Etrurie continentale. Là, au

pied du Soracte, « les habitants des cités voisines accouraient en foule aux fêtes de la déesse, les uns par motif de piété, les autres par motif d'intérêt; commerçants, artisans, agriculteurs y tenaient les marchés les plus animés de toute l'Italie‘ ». Le marché de Terracine remplace aujourd’hui ces antiques foires de Féronia.

Terracine, sur le bord de la mer, ne put être fondée qu'après la disparition des pirates. Avant cette fondation, c’est à l’écart de la mer, autour des sources et du sanctuaire de Féronia, que devaient descendre, non seulement les Volsques, pâtres et agriculteurs des Monts Lepini, mais encore les habitants de la vallée du Liris, Latins, Herniques et Aurunces, et les montagnards des Apennins, Sabins, Éques, Marses, Caracènes, Hirpins, etc. C’est à l’île de Circé que débarquent les étrangers avec leurs manufactures et leur camelote. De là, montent les caravanes étrangères vers le sanctuaire de Féronia, où le marché s’installe sous la protection des dieux. Ce sanctuaire est dans une situation analogue aux grands temples de la vieille Grèce, Olympie, Delphes, Eleusis, Héraion d’Argos, Hyakinthion d’Amyclées, etc., — tous à une étape, courte ou longue, des débarcadères maritimes, au point de rencontre des caravanes étrangères et des foules indigènes : le périple original avait donc décrit ce sanctuaire avec autant de détails que le débarcadère lui-même.

Lundi 13 mai 1901.— À travers la Campagne romaine, au long des aqueducs brisés, le train nous emmène sans

1 Dion. Hal. III 32 : sis to iepov roüro ouvheoav x TOY Teprolxwv mokEwY xaTa TAs Amodederyuévas Éoptas, moXdot pèv eÜyds dmodtddvtec nai Gvolas th 0e, mokdol dE xpnuarioëuevor dà Tv Taviyupiy Éumopol Te kal yetpotéxvat xal YEwpyot, &yopal te adToË Aaumpdtrarar Tüv év &h- Rois Tioi Tomois Ts ’Itallaus dyouévwv Eyiyvovro. Cf. Tit. Liv. I 30 5.

hâte de Rome à Terracine. La ligne ferrée, après la traversée toute droite de la Campagne déserte, atteint le pied des monts Albains qu’elle gravit péniblement, en creusant tunnels et tranchées dans la roche compacte ou dans les terres noires du volcan. À mi-pente, jusqu’à Velletri, en un demi-cercle presque régulier, le rail contourne la grande butte volcanique, dont la tête, chargée de forêts et de villes, se perd dans un brouillard épais et dont les pentes, chargées de vignobles et de maquis, dévalent à la mer resplendissante, grande plaque d’étain bruni, où dorment deux barques immobiles. Velletri, assise «entre deux monts », entre la butte volcanique des monts Albains et la chaîne calcaire des monts Lepini, garde la trouée, où confluent les routes du bas pays albaïin et de la région pontine qui gagnent les vallées de l’intérieur.

De Velletri, le chemin de fer redescend vers Terracine en suivant presque le tracé de l’ancienne Via Appia. Tout le long de la descente, durant soixante kilomètres, c’est la même vue de pays, le même contraste entre l’étendue verdoyante des marais Pontins, à droite, et la muraille abrupte des monts Lepini, à gauche.

A droite, les marais déploient jusqu’à l’horizon leur morne immensité de maquis, de cours d’eau, de flaques luisantes ou fleuries et leurs bouquets d’arbres isolés. Au fond, une ligne de noires forêts cache la vue de la mer; mais la longue et raide échine du Monte Circeo se détache au-dessus de la brousse et des arbres, en plein ciel, et figure une île véritable. Toute cette étendue semble déserte : pas un village, pas une maison; au long de la voie seulement, quelques gourbis, quelques bandes de cochons noirs et quelques enclos de légumes ou de céréales. Sur les ronds de pierres brutes ou de dalles antiques, qui leur servent de fondations, les gourbis ne sont que des cônes de branchages, de mottes et de paillis, dont un revêtement de chaume ou de roseaux complète la couverture. Les petits enclos de légumes ou de blé sont épars

tout autour, au milieu des terres noires, au bord des sources qui, partout, sourdent, bouillonnent, tournoïent et s’épandent parmi les roseaux et les fleurs.

À gauche de la voie ferrée, un court glacis de roches calcaires, de petites collines rondes et nues, de fourrés et d’olivettes, supporte la haute muraille des monts Lepini qui surgissent à pic et, d’un seul jet, montent à 400 et 500 mètres : leur façade abrupte, véritable front de forteresse, S’allonge jusqu’à Terracine, tout droit, du Nord au Sud. Ces 400 mètres de roches trouées de cavernes n’offrent que de loin en loin un escalier naturel ou les lacets d’une route taillée de main d'homme, pour gagner les villes qui perchent au sommet, parmi les arbres. Depuis la plus vieille antiquité, bien avant les temps romains, Cora, Norba, Ulubræ, Sétia ont juché leurs murs cyclopéens au haut de cette falaise, dont leurs remparts tourelés continuent encore la montée dans le ciel : ces villes indigènes, fuyant les pirates de la plage, les fièvres et les fauves du marais, surveillaient et surveillent encore la mer lointaine et les troupeaux ou les cultures du bas pays.

En un seul endroit, cette falaise des Volsques présente une double porte aux deux côtés d’une colline qui se dresse, isolée comme une île, au devant des monts et conduit à un petit val intérieur, où s’est bâtie l’antique Privernum, la moderne Piperno : de là, par des cluses et des cols assez larges, les routes traversent la chaîne des Lepini et vont aboutir là-haut à la vallée du Trérus, aux pays des Herniques et des Marses. Le chemin de fer contourne la colline, entre par une porte dans le val de Privernum et en ressort par l’autre, pour revenir au Marais et reprendre la descente vers Terracine.

La même vue de pays continue de défiler. A droite seulement, les sources deviennent de plus en plus nombreuses et de plus en plus abondantes ; leurs tourbillons confluent en deux petits fleuves, l’Ufente et l'Amaseno,

qui bordent la voie; plus verdoyant, plus fleuri, mieux peuplé de gourbis et de cochons noirs, le Marais a quelques troupeaux de bœufs, quelques maisons de pierre, moulins ou stations de poste qui bordent l’ancienne route pontificale des diligences. À gauche, de même, les monts Lepini moins abrupts ont à leur pied un plus large glacis d’olivettes, de vignes, de cultures ; entre leurs promontoires mieux détachés, se creusent quelques’ vallons. La voie ferrée coupe le plus large et le plus profond qui sépare, de la Punta terrestre di Leano, le promontoire marin de Terracine. C’est le Val de San Benedetto, avec l’ancien sanctuaire de Féronia. À la station de Terracine, la voie ferrée aboutit au bord de la mer.

Nous quittons le chemin de fer. Une petite pluie fine, presque fondue en un brouillard, noiïe la plaine et la mer dans son épaisse buée. Tout le jour, cette buée et cette pluie vont nous accompagner sur la route du Monte Circeo. Entre Terracine et le Mont, la route sépare de la plage courbée une bande de terres noires et de verdures aquatiques : 14 ou 15 kilomètres de marécages, de fleuves et de canaux. Des ponts de bois ou de barques sont établis sur ces fossés d’eau vaseuse. D’anciennes tours de guette jalonnent la plage, où les corsaires de Tunis et d'Alger, il y a soixante ans à peine, venaient faire leurs rafles de « grandes et belles » chrétiennes, kaÂñ} te pey&An te, pour les harems barbaresques. Puis on entre en un terrain sablonneux, tout couvert d’arbustes, la Macchia del Piano, maquis de genêts, de lentisques, de pins rabougris, de genévriers et d’atriplex halimus : voici le molu tout semblable à celui que J'ai décrit plus haut et que nous essayons d’arracher ; il nous est impossible d’en avoir la moindre racine ; toutes les pousses nous cassent dans la main au ras du sol.

Nous atteignons enfin la forêt de grands arbres, de chênes-lièges, de beaux chènes blancs et verts, d’ormes et de pins, qui s’étend au pied des roches du Monte Circeo,

Seloa di Terracina et Bosco San Felice. En cette grande forêt, aux arbres vigoureux, trouée de clairières et d’essarts, — de lestras, — des gourbis clairsemés dressent leurs cônes de roseaux et de branchages sur leurs socles de pierre. Des équipes de bûcherons, des bandes de cochons noirs, quelques troupeaux de bœufs et de moutons longent le chemin. Le chien de notre cocher fait lever un renard, qui file presque entre les jambes des chevaux : « C’est un bon pays de chasse », affirme le cocher. On y trouverait encore les loups et les fauves de Féronia-Circé.

Devant nous, tout au bout de la « large route », audessus des arbres, le Monte Circeo profile son échine insulaire, où pointent, comme deux vertèbres aiguës, le pic du Sémaphore (446 mètres) et la Guette plus élevée (541 mètres) : la garde, okonu, et l'observatoire, nepion“, du poète.

Un pont de bois traverse le Rio Torto, qui sépare de la forêt et des sables les roches et les vignes du Monte Circeo. Le bourg de San Felice est bâti à mi-pente, sur la façade orientale qui regarde Terracine. C’est toujours la même disposition des capitales insulaires. Cette [le de Circé, possédée aujourd’hui par les terriens, a son bourg principal sur la côte du détroit (car le Marais est un détroit véritable entre l’île et le continent) ; quand elle était fréquentée jadis par les peuples de la mer, elle avait sa grande ville sur la façade opposée qui regarde le large.

On dit que, du sommet du Monte Circeo, on a sur la mer et sur la terre une vue sans borne, quand le temps est beau. Aujourd’hui la buée pluvieuse arrête les regards à quelques pas.

Il faudrait, pour séjourner, trouver un logis en ce bourg misérable de San Felice et obtenir des autorités militaires et navales la permission d’explorer, du haut en bas et sur tout le pourtour terrestre et marin, le domaine insulaire de la déesse... Les autorités ont été promptes à nous refuser la permission et le séjour.

Nous revenons sur la terre ferme, aux ruines de Féronia. Nous avons traversé à nouveau la Seloa di Terracina et la Macchia di Piano, repris la route et les ponts qui ramènent à Terracine. Puis, de Terracine, nous avons remonté l’ancienne Via Appia, au long du canal pontifical, chargé de barques et d’écumes. Sous un dôme de chênes et d’ormes, à travers le Val de San Benedetto, îepac àva Bhooac, nous sommes venus à la Punta di ‘Leano, qui brusquement surgit du Marais : voici dans les arbres l’Aqua Feronia, dont les bouillons sourdent à la lisière du rocher, sur le pied le plus extrême de la Punta.

De grosses pierres polies, anciennes assises du temple, et une troupe de cochons noirs marquent la place du sanctuaire antique. Ces sources ont toujours eu leur grande utilité. Elles font aujourd’hui tourner un moulin. Elles alimentaient au Moyen-Age une forteresse dont le donjon et les tours en ruines couronnent encore les dernières roches de la Punta : ce lieu découvert, nepiokénito évt jopo, qui domine le Marais et ses hautes verdures, pouvait surveiller toute la plaine et le débarquement des peuples de la mer. Durant la première antiquité, les alluvions du marais avaient-elles déjà repoussé aussi loin le front des plages ? il est possible que la courbure du rivage n’allât pas encore de l’île du Circeo au promontoire de Terracine, mais que ce dernier fût entouré d’eaux ou de basfonds : entre lui et la Punta di Leano se creusait peut-être un golfe marécageux. Les sources de Féronia, plus voisines alors de la plage, devaient avoir une plus grande renommée parmi les gens de mer, de qui le sanctuaire ne pouvait pas non plus être inconnu.

Mais tel même qu'il est aujourd’hui, on imagine en ce site de Féronia l’ancien afflux des indigènes et des marins, qui se rencontraient ici, à l’abri de la trève sacrée. Les montagnards, descendus sur leurs ânes par la trouée de Privernum, n’entraient pas dans le Marais, où les coups de main des brigands et la dent des fauves étaient toujours

à redouter ; ils restaient aussi à bonne distance de la plage, où les rafles et razzias des peuples de la mer avaient tôt fait de changer un homme libre en esclave. Les marins étrangers, montés de leur campement insulaire, restaient de même à la porte des monts, en ce lieu découvert où l’on n’avait à craindre aucune surprise des indigènes. Terracine alors n’était qu’une roche déserte, dangereuse tout à la fois aux terriens, qui pouvaient y tomber dans une embuscade des gens de mer, et aux marins, qui n'y auraient séjourné que sous la menace perpétuelle des montagnards. Aujourd’hui, les églises et les boutiques de Terracine ont dépeuplé le sanctuaire de Féronia : les seuls cochons noirs sont encore fidèles à la source sacrée et à ces pierres vénérables.

Dimanche 11 août 1912. — Ma visite trop rapide de 1901 m'avait laissé le regret d’avoir si mal exploré le rocher du Circeo : mon séjour avait été assez brusquement interrompu ; la police soupçonnait en moi, sous l’homérisant, un espion de la marine française... Je reviens avec tous les permis des autorités civiles et militaires”.

Rien n’est encore transformé depuis 1901 ; maïs tout est en voie de changement dans ce royaume de Circé et dans le pays d’alentour : Campagne romaine et Marais pontins deviennent des terres de cultures et de peuplement, une sorte de colonie intérieure, où le montagnard de l’Apennin fait la même besogne héroïque de reconquête que le Sicilien en notre Tunisie ou le Valencien en notre province d'Oran. La besogne progresse à vue d’œil, dans le haut du Marais surtout, au pied des monts Albains et sous la falaise des monts Volsques. Les défrichements et asséche-

1 Dans les deux excursions d’août et septembre 1912, mon ami Fr. Boissonnas m'accompagnait.

ments s’élargissent autour des gourbis, et les plantations de vignes et d’oliviers, autour de maisons de pierre. Les étendues d'herbes sèches, d’eaux croupies et de verdures pourrissantes sont encore très vastes. Maïs elles se restreignent de jour en jour et si, durant l'antiquité et le Moyen-Age, le régime de la grande propriété, les latifundia ruinèrent ce pays en expulsant le petit propriétaire, ce même régime pourrait bien être aujourd’hui le meilleur organe de renaissance, en permettant les travaux extensifs et systématiques, l'emploi des machines et les entreprises à gros capital.

Aux milliers de bras de la petite culture qui, jadis, à l’époque archaïque, avaient assaini et fertilisé ces terres rebelles, les grands propriétaires d’aujourd’hui peuvent substituer les milliers de chevaux-vapeur et voici que, du dehors, les malheurs des temps ou les jeux de la politique ramènent quelques-uns des étrangers qui fréquentaient ces rivages aux temps odysséens. De Sicile, le tremblement de terre, qui ruina Messine (décembre 1908), a jeté ici plusieurs centaines de familles, secourues par le « Fonds de la Reine Hélène ». De Libye, comment sont venus, depuis les entreprises guerrières en Tripolitaine, ces nègres, mulâtres et blancs métissés, qui font office de gardes-voies ou d'hommes de peine aux stations du Marais les plus infestées encore de malaria?

La muraille dénudée, écorchée à vif, de la montagne des Volsques érige toujours en plein ciel, sur ses calcaires éblouissants, les remparts et les maisons pressées de ses vieilles villes hautes, vers lesquelles montent quelques routes en lacets ou des sentes en glissoir. Si l’on avait un document précis sur l’histoire quotidienne de ces villes durant les onze ou douze siècles (700-1840) où la piraterie sarrazine, puis barbaresque, en vint battre le pied, nous reverrions sans peine ce que fut cette vie au [l° millénaire avant notre ère. À la fin de notre xvrr° siècle, Cori, Norma, Sermonetta et Sezze auraient pu nous dire les alarmes de

Cora, de Norba, d’Ulubræ et de Setia quelque cent générations auparavant : naguère comme jadis, les citadins de ces villes-perchoirs ne s’aventuraient dans leurs champs et pâtures du bas que pour quelques journées à l’époque des semailles, de la récolte et de la tonte ou de la chasse ; les terres de la plaine humide étaient abandonnées aux troupeaux demi-sauvages, au gibier d’eau et de forêt, aux fauves de toute taille.

Les neuf dixièmes de ces terres sont encore à reconquérir. Ninfa, la cité du haut Moyen-Age, mire toujours son enceinte de tours et de remparts à créneaux, les ruines de ses maisons et le clocher de son église dans les flaques et les courants de sources endormies ou jaillissantes. Ici, commencent les cinquante kilomètres de marécage fleuri que la voie va longer jusqu’à Terracine. D'ici, nous commençons d’apercevoir le Monte Circeo : son échine aux deux vertèbres barre l’horizon du Sud.

De Ninfa à Terracine, des milliers d’hectares ont été reconquis à chaque flanc de la voie ferrée, de l’ancienne voie Appia et du canal des Papes, sur le Marais du bas et sur les éboulis du haut. De beaux maïs encore verts alternent à droite avec des chaumes moissonnés et des roseaux que l’on brûle sur pied pour préparer le champ du prochain labourage : partout, des feux ou des fumées courent sur les plaques de terres charbonneuses et sur les flaques d’eaux luisantes et tournoyantes. À gauche, olivettes, vignobles et figuiers ont pris possession des dernières pentes caillouteuses. Les grands bœufs gris aux cornes en lyre et les moutons semblent remplacer de jour en jour les troupes de cochons noirs, que le défrichement relègue dans la large zone de brousse et de forêt, qui subsiste au long de la plage marine. Ces chers animaux de Circé ont beaucoup diminué en nombre et en hardiesse : on ne les voit plus accourir aux stations, frétillants et grognants, avec la foule des cavalcatores armés de la pique, des femmes chargées de roseaux ou de paniers et des

enfants presque nus, qui venaient voir passer le train. Que restera-t-il dans vingt ans du paysage odysséen que mes yeux ont encore vu, voici dix ans à peine, en ce coin de désert aquatique ?... Mais, à voir sourdre partout les sources claires et les bouches d’eaux sulfureuses qui, mélant leurs apports, forment de lents ruisseaux laiteux et empuantissent leur parcours, on imagine sans peine que tout rentrerait sous la reconquête de «l’hydre »; si l’homme arrêtait de quelques mois seulement son effort.

L’échine du Circeo grandit à l’horizon, avec sa double pointe vers le ciel et ses deux franches tombées dans la mer. Une comparaison s’impose à nos yeux, qui, voici quelques jours à peine, contemplaient l’échine toute pareille de Gibraltar. Au flanc de la côte italienne, cette île du Circeo, aussi étroite, est moins allongée {5 kilomètres) que l’île espagnole (7 ou 8 kilomètres), et elle est emmanchée tout différemment à la terre. Mais deux photographies de ces promontoires pourraient, semble-t-il, se superposer presque exactement... Les Anglais ont occupé Gibraltar du jour où ils ont voulu régner sur le détroit atlantique : si l’on veut mesurer la renommée que le Roc de l’Épervière put avoir dans la bouche des marins de Tyr et de Sidon, aux xrI° et xI° siècles avant notre ère, — au temps où les Phéniciens, maîtres de Malte, d’Utique et de Cadix, régnaient sur toute la Mer de l’Occident, — il suffit de songer au renom du « vieux Gib » dans les discours et les écrits de la gent britannique. Gibraltar est le refuge et la relâche de ces étrangers, leur entrepôt et leur forteresse, leur guette surtout et leur observatoire, Signal Rock ; les deux mots « guette », skopié, et « observatoire », periopé, dominent la description odysséenne, comme les deux pitons du Circeo, couronnés de nuages légers et de brumes en écharpe, dominent l'horizon sur l’autre rivage de ces Marais pontins. Car, entre le Mont et la terre ferme, les Marais forment vraiment un golfe de terres coulantes et d'eaux croupies, qui, pour le commerce et les

relations d’autrefois, tenait le même rôle qu'aujourd'hui le golfe d’Algésiras entre le Rock des étrangers et la côte des indigènes.

De là-bas, les Anglais du xr° siècle avant notre ère devaient, à cette saison de la récolte, apercevoir ces feux de chaumes et ces fumées de roseaux qui nous entourent aujourd’hui : c’est aussi la première vision qu'Ulysse a du haut de la Guette et peut-être ne spécifierait-il pas en ses Récits que la maison de Circé la déesse était de pierre, si le poète n’avait pas trouvé dans son modèle les huttes de pieux, de branchages, de chaumes et de roseaux, — les « ruches » primitives, — où vivent encore les gens du commun.

Ces gourbis multipliés bordent les deux voies ferrée et appienne, partout où les défrichements ont pris leur extension. Ils commencent d'approcher cette source sacrée de Féronia où je n’ai vu, il y a dix ans, qu'une troupe de cochons esseulés auprès de deux pierres antiques.

De Terracine au Monte Circeo, la plus légère voiture et les petits chevaux, le plus alertement excités par les essaims d'énormes taons, ne peuvent aller que lentement sur les quinze kilomètres de la route sablonneuse, et sur les fragiles ponts de bois qui enjambent six ou sept fosses, nappes, rivières et décharges marécageuses. Les défricheurs ont transformé la dune maritime en vignoble et le bord du marais en champs de tomates. La forêt et le maquis ont dû leur quitter la plage, jusqu'à la Torre Badina, la première des anciennes tours de guette contre les pirates : auprès d’elle, s’entassent aujourd’hui des monceaux de charbon et de bois de chauffage et viennent s’échouer les barques et bateaux qui emmèneront ce combustible aux cuisinières de Naples et de Sorrente.

Quelques grands chênes « à panache », quelques beaux pins «au long fût », un olivier centenaire, un bouquet de chênes-lièges subsistent seulement au milieu des chaumes brülés, des pailles encore brûlant, des jardins de

tournesols, des champs de tomates et des vignes, aux feuilles larges comme des plats, aux pousses hautes comme des hommes. Le large canal d’eaux boueuses et fétides, qui continue de longer la route, rappelle ce que cette côte était hier encore et ce qu’elle pourrait redevenir demain.

Nous atteignons, au dernier tiers de la route, la Torre Olevola, son petit port de sables, son petit fleuve de boues, ses roseaux où dorment quelques barques noires : le bateau d'Ulysse dormit ainsi tout un hiver sur une autre plage du Mont.

Les paysans de San Felice, descendus de leur bourg emmuré poussent leurs défrichements à la rencontre des défricheurs venus de Terracine. On ne voit dans les champs que tomates sur pied, tomates en paniers, tomates sur les chars que traînent de grands bœufs « à lyre », EluKkeGc féec, tomates cuisant et se réduisant en épaisse confiture dans les chaudrons que lèchent de grands feux autour des gourbis. Ce n’est plus ici la plage du molu, de la « salade », que connut Ulysse : c’est la plage de la tomate.

Nous arrivons au pied de la montagne insulaire et au fossé du Rio Torto, qui, d’une mer à l’autre, ou presque, fait toujours une île de ce Monte Circeo ; les terrasses de vignes en escaladent les toutes premières pentes, jusqu'aux remparts fermés et à la porte bien défendue de San Felice. Les créneaux des remparts et la herse de la porte ont disparu. Mais une haute tour massive à machicoulis, — la guette, — et un vieux château à loggia, — le donjon, — émergent toujours du troupeau des cases de pierre et de leurs murs assez épais pour défier les béliers et l'incendie de l’assaillant. La porte s’ouvre sous sa voûte profonde, entre les deux bancs de « pierres polies » où les vieillards passent leurs journées à jaser comme des cigales et leurs soirs à concilier les litiges, — tels Nélée et Nestor devant la porte de leur Pylos.

A l’intérieur, les machicoulis de la tour de guette et la loggia du vieux château miséreuxf dominent une piazetta

rectangulaire, qui entoure, de ses dalles et de ses bancs de pierre, une fontaine aux bassins rongés. Une quarantaine de cases sordides, la plupart sans vitres, sans cadres même aux fenêtres, et qui tiennent plus de l’étable que de la maison, en occupent les côtés : là-dedans, nous trouvons un grouillement de soirée dominicale {c’est dimanche aujourd’hui et fête de San Lorenzo) ; hommes mi-vêtus ou la veste sur le bras, femmes durement enceintes, la cruche ou le panier de tomates sur la tête, enfants crieurs, chiens hurleurs s’agitent et se chamaillent en une atmosphère de friture, de lait aigri, de crasse et d’humanité fauve, que traverse un gras curé, luisant de soutane et de peau : à grands coups de maiïllet, les vignerons préparent, au seuildes caves, les cuves, futailles, hottes et vaisselles de la prochaine vendange.

L'auberge ? — Il n’y en a plus. — Le restaurant? — Il n'y en a plus. — Le café? — Il n’y en a plus...

Une pauvre veuve nous accueille, en une chambre voütée, aux moulures rouge, blanc et bleu, qui fut le bureau du commandant français, « au temps où le grand Napoléon avait chassé du Mont la garnison du pape », nous dit un vieux garibaldien.

Il reste quelques heures encore de jour. Nous nous häàtons vers le sémaphore du sommet. San Felice est à quelque 60 mètres d’altitude : le sémaphore est à 450 mètres plus haut, planté sur une terrasse de roc, qui plonge de trois côtés dans le vide. Une étroite sente à mulet, accrochée au bord du précipice, y mène à grand renfort de lacets et d’escaliers. La pente est d’abord une dense et ombreuse forêt d’oliviers et de chênes-lièges, puis un fourré de brousse hostile, églantiers, lentisques, romarins, thyms et caroubiers. À mi-côte, un carré de pauvres murailles, en pierres entassées sans mortier ni liant, était naguère l'enceinte de refuge, où s’entassaient femmes, enfants et bestiaux, quand les guetteurs du rivage signalaient par leurs feux l’apparition d’un navire suspect.

Nous approchons du sommet. Nous dominons déjà tout le panorama vers le Sud, vers l'Est et vers le Nord. Sur la grande mer que secoue furieusement le lebesche, et que soulève une houle écumante, les deux rivages du Sud et du Nord fuient vers Naples et vers Ostie, bordés de sables d’or, de lagunes étincelantes et de noires pinèdes, — triple cordon presque rectiligne. — Au pied même du Mont, sous le cap du Nord, la longue lagune de Paola, encadrée de forêt, est comme une rade effilée et articulée, où la Circei romaine avait son port tranquille ; on n’y pénêtre encore que par un chenal de quelques mètres, que dessine un mince filet d'argent entre les pins de la dune.

À pic, au-dessus de ce port, assez loin devant nous, au delà d’un précipice infranchissable, la plus haute Guette de l’île jaillit en plein ciel : coupée de toutes parts, elle domine et de beaucoup (541 mètres) le sémaphore, dont le piton, moins élevé, mais bien plus facile d’accès, s’imposa au choix des autorités italiennes pour la commodité du ravitaillement et de la correspondance.

Nous sommes arrivés enfin au sémaphore : une mer immense se déroule sous nos pieds, des sommets aigus d’Îschia et de Capri, éclairés par le couchant, jusqu’à la ligne sombre des côtes sardes et corses, qui s’estompent à contre-jouret entre lesquelles un abaissement marque l’entrée des Bouches de Bonifacio, la Porte de l’Érèbe. Devant nous, à six lieues dans le Sud, flottent les « Iles du Large », Pontiæ, disaient les Anciens ; Pontines ou Ponza, disent les Modernes : « J’ai vu, — dit Ulysse (X 195), — une île que la mer, pontos, couronne à l'infini, tv Tépr TÔVTOG ÀTELPITOG ÉOTEPAVOTAL ».

À ma table de travail, je pouvais hésiter sur la valeur de ce renseignement. Ici, il est impossible, ayant sous les yeux cette mer immense, ce pontos apeiritos, qui s’éploie sans arrêt jusqu'aux rives invisibles de la Sicile, de douter que le poète n’annexe ces îles du large, pontiæ, au domaine de Circé, par la même sorte d’erreur que nous avons

constatée déjà plusieurs fois, chez Calypso, en Phéacie et chez le Cyclope ; nous savons qu’elle ne peut venir que d’une mauvaise interprétation d’un périple...

Un coup de vent balaie le piton du sémaphore que deux grands oiseaux de proie, aigles, faucons ou éperviers, encerclent de leurs vols. Quatre veilleurs y perchent en une petite caserne avenante : après les sueurs brülantes de la montée, ils nous offrent l’abri et le vin, mais nous prient de ménager l’eau de leur citerne presque vide. Ils nous montreraient dans leurs grandes lunettes le village de Capri et les phares de Sardaigne, si la brume du soir ne commençait pas de noyer l’horizon. Mais, sur la terre qui s'étale de l’autre côté comme une carte vivante, ils nous indiquent, au delà des lagunes, du maquis, de la forêt et des terres cultivées, au bout de la plaine, au pied de la pyramide gigantesque des monts Albains, le dôme de Saint-Pierre qu’éclaire encore un rayon de soleil.

Ils nous conduisent, un peu à l’écart de la route muletière, vers un piton moins haut, mais plus proche du golfe, où subsiste la plus belle enceinte d'appareil cyclopéen qu’il m’ait encore été donné de voir. Ni Tirynthe ni Mycènes n’ont des blocs plus énormes et mieux appareillés à joints vifs : quel peuple étranger ou indigène a pu construire à cette altitude de 350 mètres, sur une cime perdue, ces fortifications, qui, pour le temps, n'étaient ni moins coûteuses ni moins difficiles ou moins longues à parfaire que les plus belles batteries et galeries couvertes de Gibraltar ou d’Aden ? par qui ce travail fut-il exécuté ?.…

Nous regagnons la porte de San Felice et les bancs des vieillards jaseurs, « à l’heure où toutes les rues s’emplissent d'ombre ». L’agora est pleine de femmes en cheveux, à buste dépoitraillé et à pieds nus, de fillettes à la cruche, d’enfants piaillards et de tables en plein vent où discutent les buveurs, en cette soirée de dimanche pareille aux quinze cents dimanches de San Lorenzo, que ce bourg a vécus sous la loi du Christ et la crainte du pirate, dans le

contentement d’une sécurité passagère, dans l’attente de la vendange prochaine. La ville haute des Lestrygons et l’agora du roi Antiphatès devaient en bien des points res- ‘sembler à ce bourg misérable, mais enivré de soleil et de grand air marin.

Lundi 12 août 1912. — Nous sommes étendus dans la Grotte aux Chèvres, à la côte méridionale du Mont. Une nuit sans sommeil, sous les suçoirs des moustiques paludéens, un pauvre déjeuner de lait de chèvre, où le parfum du bouc se mêlait à je ne sais quel goût sauvagin, une chaleur accablante et les sourdes menaces de la fièvre ne sont pas pour exciter au travail.

A l’aube, nous sommes sortis de San Felice et nous avons traversé les cultures et les olivettes, qui bordent le rempart, puis les bosquets de lauriers-roses et les cyprès d’une villa close : c’est là, — dit le cocher qui épargne à ses chevaux la marche trop rapide, mais nous prodigue ses paroles, — c’est là que nous devrions revenir après les pluies, pour travailler le jour et dormir la nuit, quand le propriétaire sera de retour. — Le propriétaire ? — Un Allemand d'Angleterre dont la maison est pleine de livres et qui, chaque année, passe trois mois en voyage...

Cette côte méridionale, battue et écorchée par les vents du large, n’a pas les bois et les vergers de l’autre façade : ses roches avivées et ses blocs éboulants sont un fourré de brousse, de chênes-verts et de pins rabougris, de menthes, de romarins et de lentisques aux âpres effluves. Une route, étroite, mais aplanie, fait le tour de ce rivage pour le service de la douane et des phares. Nous l’avons quittée, après la Torre del Fico et la Torre Cervia. Un couloir dangereux, passage étroit de chèvres ou de contrebandiers, nous a conduits sur les roches aiguës de la rive, à l’entrée de l’immense grotte, 36 mètres de long, 25 mètres de large, 10 ou 12 mètres de haut : « Commencez par ürer à sec votre vaisseau, — dit Circé à Ulysse; — cachez tous

vos agrès et vos biens dans les grottes ; puis tu me reviendras et me ramèneras tout ton brave équipage ». Circé parle en connaissance de cause : cette immense grotte pourrait assurément servir de remise à plusieurs vaisseaux du temps ; mais comment haler un navire jusqu'ici, sans l’éventrer sur les écueils du bord, puis sur les roches coupantes et les énormes blocs de la rive?

Ce n’est pas à cette côte de la mer sauvage, c’est aux grèves du port tranquille, au fond de la lagune, à lautre bout de l’île, qu'Ulysse a échoué et doit laisser au sec son vaisseau. Mais la caverne est une cache sans rivale pour les marchandises, les trésors et les provisions de terre et de mer. Car elle domine la mer et pourtant dissimule dans les éboulis sa large ouverture; une clôture de blocs faciles à entasser peut la masquer tout entière. Dans son sol de terre rougeâtre, on peut creuser des fosses de recel ; surtout, au plus profond de la grand’salle, s'enfonce une sorte de cabinet voüté, qui n’a que trois mètres de haut ; ce coffre-fort naturel, dont il est facile de murer et de camoufler la bouche, pénètre à dix ou douze mètres dans le rocher. Des hirondelles et des chauves-souris ont pris la grotte pour demeure : un épervier et de petits oiseaux de proie en guettaient la sortie.

Nous dormirions volontiers tout le jour en cette ombre fraîche, dans la chanson de la mer palpitante et mouvante, dont les jets d’écume et les fusées font parfois comme un glauque rideau devant la bouche... Il faut regagner la route et la voiture, puis les jardins et les remparts de San Felice, pour aller visiter le reste de l’île, la forêt du Nord, le port et la source de la grève, monter à la Guette….

Sur cette autre façade du Mont, la route empierrée ne dépasse pas le faubourg de San Felice. Un chemin de sables suit le Rio Torto. Les chars à bœufs s’y aventurent. La voiture la plus légère y laisserait ses ressorts. Nous allons à pied, sous l’implacable soleil. C’est à peine si la forêt et le marais ont été entamés par les défriche-

ments. Les platanes et peupliers, qui bordent le Rio, et l’écran du Mont interceptent toute brise de mer. Le Rio n’est entre deux rives de roseaux qu’un fossé d’eaux épaisses, de boues, de nénuphars et de libellules, d’où émerge soudain, non pas l'énorme dix-cors d'Ulysse, maïs un buffle plus monstrueux encore.

Nous atteignons enfin la forêt maritime, ses fourrés de fougères arborescentes et ses ombrages de grands chênes, que transpercent des trouées de soleil ; rien n’est changé de la vision que purent avoir les pirates-marchands du IT: millénaire avant J.-C. : sous la Guette monumentale, cette forêt profonde, intacte encore, toute foisonnante de vie animale et végétale, est comme un paradis terrestre, d’où l’homme n’a pas chassé les autres animaux de la création ; la moindre battue retrouverait les fauves de Circé, loups, renards, sangliers et bêtes puantes. Un Homère d’aujourd’hui pourrait faire rencontrer ici Ulysse et le petit Chaperon rouge... Moins allègres que le fils de Laerte sous la charge de son dix-cors, nous peinons et suons et geignons sous le poids de nos plaques et appareils : une chaleur accablante nous tombe du ciel: une poussière étouflante et assoiffante monte des sables à chaque pas ; dans l’odeur inquiétante des eaux croupies et sous les attaques des taons et des moustiques, nous sentons, à n’en plus douter, les approches de la fièvre. Le mauvais sort est aujourd’hui contre nous. Rentrons à San Felice, puis à Terracine. Nous reviendrons en une saison plus propice achever notre exploration.

Jeudi 26 septembre 1912. — Grâces soient rendues au directeur de l’École française de Rome, M# Duchesne, qui nous à présenté à son vieil ami, le « cavalier » Richter! Nous pourrons cette fois vivre en hommes blancs et travailler à l’aise sur les pentes et la cime du Monte Circeo.

336 CIRCÉ' ET LESSNOAIS

M. Richter est un Allemand de Francfort, si fervent admirateur de l’Italie et de l’art italien que, venu à Rome voici près de cinquante ans, il a passé toute sa vie de ce côté des Alpes, et si fervent ami de l’Angleterre et des Anglais (Francfort avant 1866 était une place anglaise) qu’en 1873, il a quitté sa nationalité, par mésestime du régime prussien.

Il nous à reçus dans son vert villino, qu’en dehors du rempart de San Felice, ombragent de beaux pins « au long fût », sous la pente et les bois du Mont, en face de la baie de Terracine et de la côte italienne. Un jardin potager et une roseraie encadrée de jeunes cyprès, un pan d’olivette et un champ de pêchers et de vignes lui donnent des salades, des tomates, des fèves et des piments, des fleurs et des fruits pour sa table. Nous l’avons trouvé, menu vieillard blanc et rose (il a 68 ans), accueillant et souriant, buvant sa tasse de lait froid sous la voûte de ses glycines et de ses lauriers-roses et regardant le coucher du soleil sur le golfe, à ses pieds.

Son pillino ciré, vernissé, meublé de plein acajou et de cuivres luisants, de rocking-chairs et de fauteuils profonds, jonché de tapis d’orient ou de nattes en grosse corde comme les appartements d’un ancien yacht anglais, est un musée et une bibliothèque, dont les photographies, les gravures, les rayonnages festonnés de cuir, les reliures et Les ors envahissent, une à une, muraille par muraille, chacune des chambres : toutes les publications touchant l’art italien de tous les âges y ont trouvé ou viennent y prendre place ; les voyageurs et collectionneurs recourent volontiers aux conseils et services de notre hôte.

Neuf mois par an, le sage et affable vieillard donne à ses livres et catalogues tout le temps que lui laissent ses tournées aux musées et collections du royaume. Durant les trois mois d’été, la chaleur trop lourde et les moustiques le mettent en fuite : il part au solstice d’été et va rendre visite à trois de ses fils, qui travaillent à Londres

dans la Cité, ou à sa fille, conservateur des antiquités grecques au musée de New-York, ou à son benjamin, qui fait fortune au Transvaal. Il revient au solstice d'automne pour retrouver à point nommé le soleil qui se lève de l’autre côté de la baïe, sur les cimes de l’Apennin où, du mont San Angelo de Sorrente au Monte Cavo d’Albe, l’aurore lui compte les jours comme sur un cadran : Noël, sur le San Angelo; début de février, sur le Vésuve ; mars, sur les monts de Capoue ; avril, sur les monts de Gaète ; maijuin, sur les acropoles des Volsques et, dernière étape vers le Nord, 21 juin sur la pointe du Monte Cavo.….

Il nous a donné, durant trois jours, une hospitalité où l’affabilité plus familière de la vieille Allemagne se mélait à la parfaite urbanité de l'Anglais : bientôt conquis à notre foi, il était le premier à exciter nos recherches.

Vendredi 27 septembre 1912. — Sur une barque à quatre rameurs, nous faisons le tour du Mont, en explorant toutes les criques du front de mer, depuis la baie de Terracine jusqu'à la lagune et au port de l'antique Circei : talus abrupt; cimes en plein ciel; rivage en éboulis ou en mur de roches, où baillent quelques cavernes. La Grotte aux Chèvres est de beaucoup la plus grande et la plus secrète, mais la moins facile d’accès pour les gens de mer. Les deux Grottes de l'Homme Pendu {une longue et étrange stalactite lui a valu ce nom) et de la Magicienne {l'opinion populaire en fait la demeure de Circé) sont plus abordables, au ras de la mer qui en a sablé le seuil ; mais ni l’une ni l’autre n’a l’ampleur et les cachettes que suppose le texte odysséen.

Un seul débarcadère peut accueillir les bateaux du large ou, du moins, leurs canots, en face de ces Iles Ponza qui restent en pleine mer comme un ponton ancré pour la commodité et la sécurité des échanges. C’est tout juste au pied de l’ancienne acropole et de ses murs cyclopéens : un étroit et rapide couloir de cailloux et de plantes vertes

descend jusqu’au rivage dégagé et un peu aplani. Il semblerait qu’à peu près inaccessible aux indigènes du côté de la terre, cette enceinte des vieux âges n’ait eu de relations commodes qu'avec la mer extérieure et n’ait pu servir qu'aux étrangers : de leur comptoir des îles Ponza où ils étaient à poste fixe, les gens de mer venaient parfois à ce «point d’appui » ; ils y montaient sans trop de peine par ce couloir ardu, mais sans falaise à pic... Le poète a connu les « îles de la mer infinie » comme une dépendance du pays de l’Épervière.

Plus loin, le sémaphore d’aujourd’hui et la Guette d’autrefois surplombent le vide au bord de leurs terrasses aériennes, dont les talus presque verticaux et les hautes roches du sommet n’offrent aucune prise à l’escalade. Le socle de la Guette surtout ne serait pas plus géométrique, s’il eût été taillé de main d’homme : le poète fit grimper Ulysse par la pente terrienne ; son modèle lui donnait sans doute l’exacte vision de cette muraille marine.

Pierres aiguës où vient briser la mer ; roches avivées ou rongées, qui portent une tour éventrée par le canon; petites grottes au bord de l’eau; bandes de goélands et troupeau de chèvres sur la pente : vers l’extrémité occidentale de l’île seulement, une esplanade borde la rive ; une plainette, juchée sur une falaise basse, s’allonge jusqu’au cap extrême qui porte les ruines d’une batterie. Les Français de l’Empire l’avaient établie: les Anglais, maîtres de la mer, fréquentaient alors les [les Ponza et venaient ici débarquer en secret leur contrebande et leurs espions. Le débarquement n’est pas aisé ; mais il est presque toujours possible : les barques peuvent accoster cette margelle de pierre ; un sentier monte vers la Guette ; il atteint à mi-pente la Cava del Alabastro, la carrière d’où les Anciens extrayaient une sorte d’albâtre.

Nous tournons le dernier promontoire, dont la haute falaise, éventrée par la mer, fait un double taillant ; la tour et le casino de Paola se dressent au seuil d’une mer

nouvelle : sans plus de cailloux ni de roches, un interminable rivage de sables s’élance vers le Nord, d’un jet à peine infléchi, et court jusqu’au lointain îlot côtier de l’Autour, Astura, et jusqu'au cap plus lointain encore {50 kilomètres) de Porto d’Anzio. Une lisière de sables dorés, un talus de dunes blanches, un large ruban de pinède, couchée par le vent de mer, et le long miroir des lagunes presque continues forment le front de cette vaste étendue que, par derrière, les maquis, les futaies et le marécage emplissent de leurs verdures et de leur brumeuse atmosphère ; la blanche muraille des monts Volsques, à cinq et dix lieues devant nous, et la pyramide altière des monts Albains, à vingt ou trente lieues, limitent cette vue de terre ; la Punta di Leano, détachée des monts Volsques, s’y avance comme un promontoire dans une mer intérieure. D'ici, apparaissent mieux encore les relations qui pouvaient unir cette Punta au Monte Circeo, au temps que son modèle décrivait au poète odysséen : ce sont les mêmes rapports qu'entre le Monte et les Iles du Large ; entre la mer libre et la terre ferme, entre les Iles Ponza, où séjournaient les étrangers, et la Punta, où se réunissaient les indigènes, le Mont n’était que l’escale temporaire, le débarcadère d’un jour ou d’une semaine.

Un dieu pilota le vaisseau d'Ulysse, de la mer dans la lagune, par le chenal qui, sous la tour de Paola, conduit encore à la Cala dei Pescatori. Le bon M. Richter n’a pas réussi à faire lever les barrages qui obstruent le chenal pour empêcher la fuite du poisson. Nous débarquons sous la tour. Nous traversons à pied la dune. Nous atteignons autour de la lagune les premiers arbres de la noble forêt : grands chênes, chargés de glands, oléastres et pommiers sauvages, arbousiers et cornouillers, chargés de fruits. Les premières pluies de septembre, qui ont reverdi le sous-bois, ont commencé de repeupler ce désert. Sous les bruyères refleuries, sous les fougères rouillées ou brûlées par la canicule, pointent les pourpres des cyclamens.

Buffles et porcs sont revenus en nombre. Un porcher, en sayon de poil de chèvre, sonnette au cou et chien hargneux dans les jambes, amène son noir troupeau vers la Fonte della Bagnaja, la Fontaine de la Baignade, où nous allons nous-mêmes.

La fontaine était jadis toute proche de la rive, au fond d’une corne que la lagune poussait vers l’intérieur des bois : le talus d’une plate-forme sans hauteur porte encore quelques ruines de l’antique Circei. Cette ancienne cale des Romains n’est aujourd’hui fluide que si la tempête d'Ouest y pousse pour un jour les eaux refoulées : les apports du vent et du ruissellement l’ont comblée de détritus végétaux. Maïs en cette remise naturelle, le vaisseau et les gens d'Ulysse purent avoir le meilleur des lits, sur les sables durcis et les feuilles mortes, et le meilleur des couverts, sous les hautes branches de ce paradis forestier.

La divine forêt de l’'Œil Rond, au pays des Cyclopes, la profonde, calme et puissante forêt de l’Astroni, qui nous pénétrait d’un respect quasi religieux, est plus dense et plus verdoyante, plus proche de la nature encore non asservie. Mais ce bois de la Magicienne a je ne sais quel aspect de pays enchanté, où tout fut disposé, par un coup de baguette magique, pour plaire au regard et sourire au cœur des humains : les plus beaux contes du temps où les bêtes parlaient, où les déesses descendaient des cieux pour se jouer des hommes ou s’en faire aimer, auraient ici leur cadre et leur preuve d’authenticité... C’est simple malchance qu’en cette douce matinée d'automne, sous ce ciel mat où des éperviers poursuivent en criant une troupe de palombes, à travers ces arbres que fait chanter le vent, sur ces tapis de cyclamens purpurins, nous n’ayons pas rencontré Circé en personne, « l’immortelle Circé, douée de voix humaine ».

L’abondante fontaine jaillit par deux bouches. La voûte ruinée d’une citerne antique l’abrite dans une clairière enclose de vieux chênes, qui, sûrement, ont vu passer et re-

passer la déesse, quand les hommes lui conservaient leur foi. Une file de chevaux venait remplir les petits barils des bourgeois de San Felice. Une première famille de montagnards, descendus de l’Apennin, achevait d'installer son campement annuel, sa hutte ronde de branchages, coiffée de chaumes et de jJoncs, son rectangle de pieux et de brousse épineuse pour la protection nocturne du bétail, son poulailler de roseaux en treillage et ses deéüx longues potences, dont l’une offre les vêtements et la literie à la désinfection du soleil, — dieu lanceur et dompteur des maladies ailées, — dont l’autre suspend, au-dessus du foyer en plein air, la grosse marmite pour la bouillie de maïs et les chaudrons en cuivre pour la cuisson du laitage. Petits enfants, petits chevreaux, petits cochons, petits poulets jouaient librement dans cette enceinte de grands arbres, sous la surveillance paterne de la vieille ânesse accroupie, qui léchait son ânon.

« Amis, de cet endroit, nous ne pouvons rien voir, ni le point du noroît, ni celui de l’aurore : où tombe sous la terre le Soleil des vivants? par où nous revient-il ?... » Ainsi parle le prudent Ulysse (X 190-192), qui ne peut se résigner à pareille ignorance, au fond de cette retraite et de cette quiétude, où ses gens recrus de fatigue ne demandent qu’à manger et dormir... Nous prenons, comme lui, le chemin de la Guette, dont une pente abrupte de feuillages soutient l’étroite plate-forme à 540 mètres audessus de la source. La forêt enchantée s’arrête brusquement au bord de la traînée d’essarts et d’incendies, que les défricheurs allongent du rivage de San Felice au rivage de Paola.

Il est deux heures de l’après-midi. Nous sommes en route depuis l’aube. Le bon M. Richter nous a devancés au logis : vêtu de beige, casqué de beige, chaussé de blanc, canne en main, gourde en bandoulière, — sa gourde qu’il a soigneusement remplie, à son ordinaire, de l’eau pure de la Bagnaja, — il s’est enfoncé dans les bois,

comme Hermès après la rencontre d'Ulysse. Il est allé nous préparer la table de midi, les carafes fraiches, les cailles {c’est le début de leur passage) rôties dans leur feuille de vigne, les fruits et les raisins refroidis dans la jatte poreuse. Il nous attend...

Samedi 29 septembre 1912. — Hier, après le tardif déjeuner et la longue sieste, nous n’avons pas eu le courage de quitter la fraicheur du villino et de reprendre l’ascension de la Guette. Nous avons paressé dans les jardins et la vigne du petit domaine, dans les bois escarpés qui le surplombent, jusqu'aux ruines de l’acropole cyclopéenne, dont M. Richter connaît toutes les pierres. C’est sa vigie : il y vient attendre les petits bateaux qui lui amènent parfois des invités ou des visiteurs de Naples et de Capri. Il pense, lui aussi, que, juchée sur ces roches inaccessibles aux terriens, n’offrant alors d’accès que sur sa façade côtière, cette enceinte fut à l’origine une forteresse des étrangers, une sorte de Gibraltar minuscule. La pensée d’habiter ainsi le plus « vieux Gib » de la Mer du Couchant console M. Richter de n’avoir plus Circé pour voisine : Circé n’était qu'une déesse ; Gibraltar, c’est l’Angleterre, dont, en tous ses actes et toutes ses paroles, il se réclame. À Londres, à Liverpool et dans les Indes, nombre d’Hellènes se sont ainsi donnés à l’Angleterre, bien que leur amour de la patrie se traduise par les plus riches bienfaits à l'État et au peuple de leur race. Aux temps homériques, combien d’Achéens, répandus au Levant, durent avec le même respect adopter les goûts, mœurs et pensées des Anglais d’alors, des riches armateurs ettrafiquants de Byblos, de Tyr et de Sidon!

Toute la soirée et bien avant dans la nuit, en ce villino britannique, dont les grosses lampes allumées faisaient mieux luire les cuivres massifs des ferrures, le sombre acajou des fauteuils, les reliures des planchettes chargées de livres, les cadres des gravures et des estampes, les

faïences du poêle, déjà bourré de vieux ceps pour les premières journées pluvieuses de l’automne, — tout ce confort et ce luxe étrangers, à deux pas des ordures et de la crasse indigènes, de la barbarie encore féodale de San Felice! — M. Richter a trouvé en nous un auditoire reconnaissant où épancher ses souvenirs et ses regrets des beaux jours d’autrefois, en cette Rome, où le soldat et le bureaucrate piémontais venaient à peine de prendre pied, où, sous la férule brisée de l'Église, on vivait encore pour l'histoire et l’art du passé, où, tout le monde étant pauvre, tout le monde était riche, où l’étranger, passant toujours pour noble, était roi... Voici trois mille ans, quelque Anglais de Phénicie, hivernant dans la forteresse du haut, n’a-t-1l pas eu, certains soirs, avec les indigènes, de pareils entretiens sur les merveilles et grands ouvrages de Thèbes l’égyptienne, de Babylone et d’Assour ? Et peutêtre, tenait-il le journal de bord d’où, plus tard, sortirent directement ou indirectement les Récits d'Ulysse : depuis quatre ou cinq siècles déjà, notre écriture alphabétique était inventée.

Ce matin, bien avant l’aube, nous étions en route vers la Guette : la pleine lune inondaït de blancheur la campagne et la forêt silencieuses ; peu à peu, la nuit s’éclaircissait ; sur les monts de Gaète, on pressentait, puis on voyait venir lentement une lointaine aurore. Les coqs se mirent à chanter. Brusquement l’orbe du soleil jaillit sur la baie de Terracine et allongea nos ombres devant nos pas : la chaleur, presque aussitôt, fut accablante…

Une sente de charbonnier nous mène dans les euphorbes, aux premiers gradins de la pente, mais disparait bientôt dans un maquis de plantes arbustives et de broussailles. Deux heures et demie d’escalade à travers les arbres et les roches. Nous atteignons la falaise calcaire qui fait le piédestal de la Guette; une âpre cheminée nous amène au dernier socle qui, de ce côté, est soutenu par une muraille romaine en petit appareil. Voici la dernière

plate-forme où le fils de Laerte, debout, appuyé sur sa forte lance, eut la même vue de terre et de mer qui nous entoure encore aujourd’hui : vers le Sud, le grand large, d’où émergent les Iles Ponza, s’estompe de brume ; vers l'Est et l'Ouest, la double côte basse de Gaëète et de Porto d’Anzio est jalonnée des promontoires et des îlots parasitaires, où perchent les éperviers, faucons et aigles de mer, acharnés à poursuivre les bandes de sardines, de maquereaux et de jeunes thons; vers le Nord, l’immense plaine étend ses denses fumées et ses larges routes.

Du temps d'Ulysse comme du nôtre, les montagnards, redescendus, à cette époque de l’année, vers leurs clairières des années précédentes, les écobuaient, comme aujourd’hui, pour préparer un champ autour de leur misérable hutte : les fumées des lestras planaient sur les verdures, jusqu'aux pentes des monts continentaux.

D'ici, des routes droites apparaissent sur cette carte étalée. La plus large et la plus rigide va du pied de San Felice au pied de la Punta di Leano. Elle n’est pas construite et chargée de blanc macadam, comme la route qui suit le rivage vers Terracine. Ce n’est qu’un chemin de terre, aux ornières profondes où miroitent des eaux l’importante Lestra della Crocetta en marque l’étape médiane ; un vieux pont voisin lui permet de franchir le large fossé du Rio Sisto.

L’atmosphère est si calme que tous les bruits du bas montent à nos oreilles, les sonnailles félées d’un troupeau, invisible sous les arbres, et les coups de marteau de charpentiers agençant leurs bois près de la tour de Paola. Des maisons se bâtissent en ce point, qui feront tôt ou tard revivre l’ancien port de Circei, et ce sera fini de ce paysage odysséen que les défrichements commencent d’effacer : pour combien d'années l’homme aura-t-il de nouveau violenté l’éternelle nature ? On nous dit qu’à peine défrichées et mises deux fois en culture, nombre de ces terres sans fertilité et de défense coûteuse retournent à la friche, à la

libre et sauvage pâture, aux troupes de cochons noirs, aux maquis et à la forêt...

De beaux restes de murailles en gros appareil subsistent sous les bâtisses romaines dont les ruines encombrent le sommet de la Guette. Ces murs surplombent la mer à pic : c’est de la terre seulement que l’on peut monter ici. Vers l’Est, entre la Guette, où nous sommes, et le Sémaphore, où nous étions l’autre mois, l’échine du Mont est si mince qu'il est impossible d’y cheminer ; des oiseaux de proie en font leurs perchoirs, d’où brusquement ils s’enlèvent et viennent encercler le ciel au-dessus de nos têtes. Vers l'Ouest, de la Guette au Cap de Paola, l’échine à peine plus large offre une descente vertigineuse, où les hommes jadis semblent avoir tracé leur chemin. La plate-forme a porté sans doute un petit sanctuaire... Quelque jour, réunissant les tributs de leur reconnaissance envers Celui qui, depuis vingt-cinq siècles, a bercé leur jeunesse et consolé leur âge mür, les nations de l'Occident ne viendront-elles pas dresser sur ce socle marin, comme un phare de la Poésie éclairant leur Mer du Couchant, la statue dorée du Poète, debout à l’avant d’un « vaisseau creux » ?

IT

Ulysse et ses compagnons ont hiverné chez Circé. Au bout de l’année, « quand revient le printemps », l’équipage songe à ses foyers et demande à répartir. Mais Circé leur impose, avant de revoir la patrie, un voyage à la Porte de l’Hadès et l'évocation du devin Tirésias, qui leur indiquera le chemin du retour.

De tous les épisodes des Récits chez Alkinoos, ce voyage chez les Morts a été le plus suspecté, le plus torturé par les philologues'. On voit bien, à s’en tenir aux grandes lignes de l’ensemble, que cette aventure est une sorte de monstre démesuré, qui dépare l’agencement général du poème : les autres épisodes des Récits tiennent parfois en quarante, parfois en deux cents vers; cette seule aventure accapare plus de 750 vers. La matière était commode à amplifier. Les rhapsodes, éditeurs, interpolateurs et faussaires ont pu donner libre cours à leur fécondité. A première lecture, telles de ces interpolations sautent aux yeux. Le catalogue des femmes illustres (XI 225-327), avec le refrain tv Ôë et’ ’Avrtiénnv Üôov…, et le catalogue des héros (v. 565-626), avec le refrain tdv Ôë pet’ "Qplova.…., ne sont que des imitations ou des morceaux d’autres poèmes, dont nous possédons quelques restes, tel le Catalogue hésiodique des Oiai. Sans grande chance d’erreur, on peut les rejeter du texte primitif.

D'autre part, le double titre que porte le chant XI, — Nekuia, « le Pays des Morts », et Nekuomanteia, « l'Évocation des Morts », — indique clairement que nous avons une double aventure, dont l’une exclut l’autre : si le héros va chez les Morts, il est inutile qu’il les évoque hors de l’'Hadès ; s’il les évoque et s’ils « montent » pour lui appa-

! Sur ce chant XI de l'Odyssée et ses nombreuses interpolations de différentes époques, cf. mon /ntroduction à l'Odyssée I p. 415 et II p. 372. LÀ

raître, à quoi bon descendre dans leur séjour souterrain ? A relire le texte, il est évident que jamais Ulysse en ce voyage ne quitte la terre des vivants : il va devant la ‘Porte de l’Hadès, où les morts viennent répondre à son appel... La différence est essentielle entre ces deux sortes d'opérations, l’une rituelle, l’autre légendaire.

Les Hellènes connurent l'évocation des morts et pratiquèrent la nekuomanteia, la « consultation des Morts », comme les autres formes de l’oracle et de la divination“. Mais ils ne semblent pas l’avoir eue en grande estime ; elle tient peu de place dans leur vie publique durant les siècles vraiment grecs ; elle appartient presque en propre à des opérateurs étrangers. Le seul Hérodote (V 92) nous en rapporte un exemple célèbre : le tyran de Corinthe, Périandre, envoie des messagers chez les Thesprotes, à l’oracle des morts du fleuve Achéron, nr” Ayxépovta rmotauèv éni to Nekvouavthiov, pour évoquer l’ombre de sa femme Mélissa, tù stôwlov to MeÂkioonc, laquelle monte de terre et apparaît, érmupavetow, à deux reprises.

C’est une pareille opération que Circé impose à Ulysse et qu'Ulysse va faire à une Porte de l’Hadès, qui se trouve dans le voisinage d’un autre Achéron. Cette évocation, seule, figurait dans le poème primitif; seule, elle a son utilité, sa nécessité, dans le retour du héros. Mais, quelque aède postérieur ayant composé une Nekuia, une Descente au pays des Morts, les homérisants et éditeurs des siècles classiques firent entrer cette Nekuia dans la « Poésie » odysséenne que nous lisons aujourd’hui, et toutes les épopées dès lors eurent leur Descente aux Enfers, à laquelle n’avait jamais pensé le grand poète des Récits chez Alkinoos. Virgile crut imiter Homère en envoyant Énée dans le séjour des Mânes : guidé par la Sibylle, Énée s'enfonce donc sous terre et parcourt une

1 Cf. là-dessus Bouché-Leclercq Histoire de la Divination chez les Grecs.

longue route ténébreuse, souterraine, à travers une série de portes et de vestibules, avant d’atteindre les enfers. Énée refait le chemin que la légende hellénique prêtait à nombre de ses héros, à Orphée, à Pollux, à Thésée, à Héraklès, à tous ceux qui descendirent au séjour des Ombres et en ramenèrent une amante ou un ami. Énée luimême nous dit :

si potuit Manes arcessere conjugis Orpheus..

si fratrem Pollux alterna morte redemit

itque reditque viam toties ; quid Thesea magnum,

quid memorem Alciden ?.….

Évocation et Descente faisaient déjà partie de l’héritage le plus lointain des littératures levantines. L’une et l’autre de ces fictions figurent dans l’épopée de Gilgamesh: Nergal, le roi des enfers, consent à ouvrir la trappe qui ferme son royaume souterrain ; Gilgamesh voit apparaitre l’ombre de son ami Enkidu, lequel était, en songe, descendu visiter une première fois les enfers avant de mourir. Un autre poème chaldéen racontait la descente d’Ishtar « vers la maison des ténèbres, la demeure de Nergal, la maison d’où l’entrant ne sort pas, sur le chemin dont l'aller n’a pas de retour ». Ishtar traverse les sept portes qui conduisent à ce « pays sans retour » ; elle est emprisonnée par les dieux infernaux, puis délivrée par eux, sur l’ordre des dieux célestes".

Mais nous n'avons à considérer ici que la description géographique du pays où le poète a placé son nekuomanteion, son oracle des morts : quelle que soit l’opinion sur l’ensemble du texte odysséen, cette partie du moins se présente avec toutes les garanties d’authenticité.

Ulysse, envoyé par ses compagnons, vient demander à Circé de le renvoyer à son Ithaque :

‘ Sur tout cela, cf. Ch. F. Jean La Littérature des Babyloniens et des Assyriens p. 179-192. Cf. de même, pour les Descentes aux Enfers égyptiennes, J. Baillet Revue universitaire 1924 p. 250 et suiv.

Circé. — Fils de Laerte, écoute, Ô rejeton des dieux, Ulysse aux mille ruses! Si, dans cette maison, ce n’est plus de bon cœur que vous restez, partez |! Mais voici le premier des voyages à faire: c’est chez Hadès et la terrible Perséphone, pour demander conseil à l’ombre du devin Tirésias de Thèbes, l’aveugle qui n’a rien perdu de sa sagesse, car, jusque dans la mort, parmi le vol des ombres, Perséphone a voulu que, seul, il conservât le sens et la raison,

Urysse. — Mais qui nous guidera, Circé, er ce voyage? jamais un noir vaisseau put-il gagner l’Hadès?

Circé. — A quoi bon ce souci d’un pilote à ton bord? Pars! et, dressant le mât, déploie les blanches voiles! puis, assis, laisse faire au souffle du Borée qui vous emportera. Ton vaisseau va d’abord traverser l'Océan. Quand vous aurez atteint le Petit Promontoire, le bois de Perséphone, ses saules aux fruits morts et ses hauts peupliers, échouez le vaisseau sur le bord des courants profonds de l’Océan ; mais toi, prends ton chemin vers la maison d'Hadès! A travers le marais, avance jusqu'aux lieux où l’Achéron reçoit le Pyriphlégéthon et les eaux qui, du Styx, tombent dans le Cocyte. Les deux fleuves hurleurs confluent devant la Pierre : c’est là qu'il faut aller, et creuser, seigneur, une fosse carrée d’une coudée ou presque...

C’est sur cette fosse que les rites de lévocation doivent être faits : les trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième ; puis, l’offrande d’un agneau et d’une brebis noire, en tournant vers l'Érèbe la tête des victimes. « Les ombres des défunts vont accourir en foule. Active alors tes gens : qu’ils écorchent les bêtes, dont l’airain sans pitié vient de trancher la gorge ; qu’ils fassent l’holocauste en adjurant les dieux, Hadès le fort et la terrible Perséphone ; quant à toi, reste assis; mais, du long de ta cuisse, tire ton glaive à pointe, pour interdire aux morts les approches du sang, tant que Tirésias n’aura pas répondu ».

Ulysse obéit. Il quitte avec ses gens le manoir de Circé. Ils redescendent à la plage où leur vaisseau, depuis de longs mois, était échoué :

Nous atteignons enfin le navire et la mer. On remet le croiseur à la vague divine et, dans la coque noire, on charge mât et voiles. Les bêtes embarquées, nous aussi, nous montons. Pour pousser le navire à la proue azurée, la déesse bouclée, la terrible Circé, douée de voix humaine, nous envoie un vaillant compagnon dans la brise, qui va gonfler nos voiles, et, quand à bord on a rangé tous les agrès, on n’a plus qu’à s'asseoir et qu'à laisser mener le vent et le pilote.

Tout le jour, nous courons sur la mer, voiles pleines. Le soleil se couchait, et c'était l’heure où l’ombre emplit toutes les rues, lorsque nous atteignons la passe et les courants profonds de l'Océan, où les Kimmériens ont leur pays et ville. Ce peuple vit couvert de nuées et de brumes, que jamais n’ont percées les rayons du Soleil, ni durant sa montée vers les astres du ciel, ni quand, du firmament, il revient à la terre : sur ces infortunés, pèse une nuit de mort.

Ulysse débarque, au delà des passes et des courants de l'Océan, à la rive intérieure des Kimmériens ; il y laisse son navire et son équipage, pour n’emmener que ses deux compagnons, Euryloque et Périmède, à travers le marais, vers la Porte d’Hadès, où il fait l'évocation.

Les ombres accourent, Ulysse ne laisse approcher de la fosse et boire au sang que Tirésias, d’abord, puis sa mère Anticlée. Il en reçoit les conseils, puis s’enfuit devant la multitude des ombres qui l’assaillent. Il traverse à nouveau le marais et retrouve au bord de l'Océan son navire :

Sans tarder, je retourne au vaisseau ; je m'embarque et commande à mes gens d’embarquer à leur tour et de larguer l’amarre. Mes gens sautent à bord et vont s’asseoir aux bancs, puis, descendant le cours du fleuve Okéanos, notre vaisseau s'éloigne, à la rame d’abord, puis au gré de la brise.

Quand nous avons quitté le cours de l’Océan, nous voguons sur la mer, et le flot du grand large nous porte en Aiaïé, vers ces bords où, sortant de son berceau de brume, l’Aurore a sa maison avec ses chœurs et le Soleil a son lever. On aborde: on échoue le vaisseau sur les sables et nous nous endormons jusqu’à l’aube divine.

Ce texte nous donne un renseignement très précis sur le gîte de cette côte des Morts : elle est située au Sud de Circé, à une journée de navigation ; il faut un bon vent du Nord, un Borée plein arrière, pour l’atteindre en un jour. Dans le Sud du Monte Circeo, sur cette même côte italiote, à cent kilomètres en ligne droite, à cent vingt ou cent trente kilomètres en suivant les courbes de la côte, il fut une Porte des Morts, qui resta célèbre, durant toute l’antiquité et tout le Moyen Age : les touristes la visitent encore. Elle est à quelque distance de la mer, sur le rivage Nord du golfe de Naples, au fond de la baie de Pouzzoles, dans le voisinage des Yeux Ronds, chez l’un de ces Cyclopes que nous avons décrits, l’'Averne.

L’Averne est un cratère volcanique, dont l’effondrement central est occupé par un lac profond. Un « sourcil » abrupt enclôt le lac de toutes parts, sauf vers la mer; de ce côté, une large brèche le fait communiquer, de plainpied, avec le rivage marin. Mais, entre le lac et la mer, sur un kilomètre de large, s’étend un plat pays, dont une lagune, le Lac ou Golfe Lucrin, occupe les trois quarts et dont un marécage occupe le reste. Les Anciens disent d'ordinaire Golfe Lucrin, Sinus Lucrinus, KéAnoc Aokpîvos. C’est un golfe en effet, un ancien golfe tout au moins, que sépare aujourd’hui de la mer libre une mince jetée : elle existait dans l'antiquité déjà ; elle passait pour une œuvre des hommes, un travail d’'Héraklès ; elle est aujourd’hui encore percée de chenaux et d’émissaires, qui déversent les eaux du Lucrin dans la baie. Au temps d’Auguste, Agrippa, coupant cette jetée, puis creusant un canal entre le Golfe et le Lac, rêva d’établir dans l'Œil Rond l’un des arsenaux de la flotte impériale. Le canal fut creusé sans peine en ce sol de tuf friable. Mais depuis l'antiquité, la topographie locale à quelque peu changé par suite des éruptions et soulèvements volcaniques : au xvi° siècle, le Monte Nuovo, élevant brusquement sa taupinière de cent mètres, a comblé le canal entre l’Averne

et le Lucrin, rétréci la plaine intermédiaire et changé sans doute la forme du marécage et du Lucrin. Aux temps romains, voici la description que Strabon (V 4% 5) donnait de ce pays entre Cume et Pouzzoles :

Le cap Misène est voisin de Cume, dont le sépare la lagune Acherousia, expansion boueuse de la mer.

Au détour du Misène, on rencontre aussitôt un port sous le promontoire, puis le rivage se creuse autour, pour former un golfe sur lequel sont Baïes et ses eaux chaudes, si fameuses pour le plaisir des bains et la guérison des maladies. Contigus à Baïes,le golfe Lucrin et, à l’intérieur, l’Averne font de toute la terre jusqu'au Misène une péninsule que borde sur l’autre face la plage de Cume et dont l’isthme est traversé par le canal qui rejoint l’'Averne à Cume et à sa mer.

Strabon va décrire successivement les deux nappes d’eau que l’on rencontre à l’intérieur, sur la rive Nord du golfe de Pouzzoles, le Lucrin sur le bord, l’Averne dans les terres :

C’est dans l’Averne que nos prédécesseurs plaçaient la Nekuia homérique; là, dit-on, était un oracle des morts et là vint Ulysse. L’Averne est un golfe profond, mais étroit au goulet, présentant la forme et les dimensions d’un port, mais n’en pouvant pas tenir le rôle à cause du Lucrin, large et sans profondeur, qui le sépare de la mer.

L’Averne est cerclé de hauts sourcils abrupts, dressés tout autour, sauf à l'entrée du côté de la mer. Les pentes, aujourd'hui défrichées, étaient jadis une forêt impénétrable et sauvage, dont les grands arbres couvraient le lac d’une ombre favorable aux superstitions. Les indigènes racontaient que les oiseaux tombaient asphyxiés, quand ils volaient au-dessus du lac. On donnait à ces parages le nom de Ploutonion. C'était, disait-on, le pays des Kimmériens. Pour sacrifier aux dieux mânes et les invoquer, on y venait sur des barques, et des prêtres, moyennant salaire, enseignaient les rites. Non loin de la mer, une source froide donne naissance à un petit fleuve : c'était le Styx, disait-on, avec son oracle. Non loin de là, était un courant d’eau chaude, le Pyriphlégéthon, et non loin en-

core, l’Achérousia. Éphore dit que les Kimmériens, dans le voisinage, habitaient des maisons souterraines, nommées argilles ; par des souterrains ils communiquaient de l’une à l’autre et conduisaient ainsi les étrangers vers l’oracle, qui luimême était au fond d’un souterrain. Ils vivaient de leurs mines et de l’oracle. Les prêtres ne voyaient jamais le soleil et ne sortaient que la nuit. C’est pourquoi Homère a pu dire : « Jamais le soleil brillant ne les éclaire ». Ces Kimmériens disparurent, chassés par un roi que l’oracle avait déçu ; mais ils se transportèrent ailleurs.

Voilà pour les récits légendaires. Aujourd’hui la forêt de l’Averne a disparu, coupée par Agrippa; le pays s’est couvert de maisons. Un canal souterrain décharge l’Averne dans la mer de Cume. On peut voir l’inanité des anciennes fables.

Au devant de l’Averne, le Lucrin :

Le golfe Lucrin s'étend jusqu'à Baïes, séparé de la mer extérieure par une bande de terre de huit stades, qui a la largeur d’une grande route; ce fut, dit-on, l’œuvre d'Hérakles, quand ïil ramenait les bœufs de Géryon. Les tempêtes la couvraient sans peine, y rendant la circulation dangereuse. Agrippa fit le nécessaire pour l'améliorer. Aujourd’hui, une entrée laisse pénétrer les petits bateaux. Quelques auteurs donnent à ce golfe le nom d’Achérousia.….

Ce texte de Strabon semble nous être parvenu en mauvais état, avec des lacunes et des fautes de copistes. Quand :l nous dit que le golfe Lucrin est marécageux et nombreux, Tpoobpayf Kai ToÂbv, on peut corriger en &TtAoôv, non navigable ; la faute s'explique sans peine; mais la correction est-elle certaine et, surtout, suffisante ? Entre les deux épithètes, une ligne entière a pu tomber. De même, il faut corriger un mot de première importance dans la phrase où le Géographe oppose les deux rivages de la péninsule qu’il décrit sur les deux mers, de Cume au cap Misène, d’une part, et du cap Misène à Baïes et au Lucrin, d’autre part : la grande mer du large est bordée, entre Cume et Misène, par la grande plage, la « paralie »

(le texte actuel porte pelagia, qui n’a pas de sens); sur l’autre façade, entre Misène et le Lucrin, se creuse la rive de Baïes pour former, dans le golfe de Naples, la baie de Pouzzoles. Et voilà peut-être qui explique ou précise certains mots du texte odysséen : Ulysse, pour arriver à l’entrée des Morts, doit atteindre d’abord l’Akté Élacheia et les bois de Perséphone, leurs saules aux fruits morts et leurs hauts peupliers,

Ev0’ *Akth T' 'EAdyeux Kai àAoea Mepoepovelnc,

uakpal t’ atyerpor Kai itéar ÂAso(kapTros…

Le nom propre Akté Élacheia, « la Petite Plage», est de même formation que Nésos Élacheia, dont le poète usait plus haut pour la Petite Ile des Cyclopes, Nisida. Mais le mot akté, àkth, est susceptible de deux sens : c’est l’endroit où la mer brise, soit contre un cap, soit sur une plage. La « petite plage » de Baïes, à l’intérieur du golfe, est symétrique à la « grande plage » de Cume sur l’autre flanc de la péninsule, au long de la grande mer; on arrive au «petit promontoire » de Baïes après avoir tourné le « grand cap » Misène. Or de même que le nom grec Nesis, durant l’antiquité, et Nisida, aujourd’hui encore, localise la Petite Ile odysséenne, il est sur la Petite Plage ou le Petit Promontoire un nom célèbre, Baïes, qui, en grec, a une signification précise : baios, baia, baion, Baréc, Pau, Baiév, est une épithète, qui signifie petit et que les poètes opposent à grand. Eschyle appelle Salamine la « petite île », Bar vfooc.

Dans ma traduction de l'Odyssée, — telle que je l’ai citée plus haut, — j'ai dit : le Petit Promontoire, en opposant à la petite pointe de Baïes le haut et long et large promontoire que nos marins appellent Punta di Fumo et que les Anciens appelaient Misène {nous savons que les deux termes se valent) :

À partir de l'extrémité Sud de la plage de Cuma, — disent les /nstructions nautiques (n° 731 p. 78 et suiv.), — commence

le massif du Monte de Procida, dont les points culminants atteignent, celui du Nord 135 mètres, celui du Sud 145 mètres. La pointe di Fumo, extrémité S.-O. de ce massif, est haute et escarpée.….

Le cap Misène, situé à environ 2 milles à l’E.-S.-E. de la pointe di Fumo, est l’extrémité Sud d’une presqu'ile réunie au continent par une étroite langue de terre et sur laquelle existait autrefois un volcan : les traces du cratère se distinguent encore du côté du Sud... Le cap est aride, très élevé, accore et l’on peut en passer à très petite distance.

À Misène, commence pour nos marins la baie de Pouzzoles ; elle se courbe au Nord jusqu’à la pointe de la Gaiola, qui fait face à la Petite Ile des Cyclopes :

La côte, comprise entre le cap Misène et la pointe de la Gaiola, est généralement connue sous le nom de baie de Pouzzoles. Une citadelle et les restes de l’ancienne ville de Baiæ sont sur la pointe Nord de son côté Ouest; sur la côte opposée, presque en face de ces ruines, s'élève la ville de Pouzzoles, et près de la pointe Est de l’entrée de la baïe, se trouve ‘île de Nisida. Tout le pays est couvert de ruines, dont quelques-unes sont même sous l’eau.

Le château de Baïa est à deux milles au Nord du cap Misène, sur une pointe escarpée : il couvre un espace considérable. Sur les rochers, est construit le fortin de Tenaglie. Au Nord de Baïa, s'ouvre une baie au fond de laquelle sont les ruines de l’ancienne Baïes..

Au fond du golfe, se déroule la plage Nord, entre Baïes et Pouzzoles, avec les canaux qui déversent le Lucrin.

Dans les mêmes ZJnstructions nautiques, on peut voir comment disparaissent de l’usage telles appellations anciennes dont l’absence rend ensuite moins compréhensibles telles autres appellations du voisinage qui se sont fidèlement transmises. Le golfe de Naples a pour les marins trois entrées : les navires venus du Nord usent des deux «canaux » entre le Misène et Procida etentre Vivara et Ischia. Les navires. venus de l'Ouest entrent tout droit,

du large jusqu’au fond du golfe, par le large bras de mer qui s'étend entre le Misène et Capri. Les navires, venus du Sud, empruntent le canal de Capri, que nos marins appellent encore Bocca Piccola, la Petite Bouche”.

« Bocca Piccola » n’a de sens que si l’on se rappelle le nom aujourd’hui désuet de Bocca Grande, donné par les marins des derniers siècles à la large passe entre Misène et Capri : dès l’antiquité, la « Grande Ile » aux Chèvres, Capri, ne faisait plus face à la « Petite Ile», Nisida, ni la «Grande Plage » à la Petite, Baïes.

Ulysse est donc revenu dans les eaux des Cyclopes ; il a longé la grande plage de Cume, contourné la péninsule et le grand cap Misène, doublé le petit cap de Baïes et atteint la petite plage du Lucrin, d’où il est passé dans le Golfe intérieur, pour y amarrer son bateau et gagner à pied la Porte des Enfers, sous le haut « sourcil » qui sépare le Lucrin de l’Averne.

Au Sud du lac Averne, — disent les guides (Bædeker 1907 p. 112), — on remarque des grottes et des galeries pratiquées dans le tuf... l’une d’elles, à quelques centaines de pas à gauche de l'endroit où aboutit le chemin venant du lac Lucrin, s'appelle grotte de la Sibylle ou d’Averne. On y pénètre par une porte cochère et l’on traverse d’abord une longue galerie humide, taillée dans le roc. A peu près à mi-chemin entre les deux lacs, une galerie étroite conduit à une petite chambre, dont le sol est couvert d’un pied d’une eau tiède, qui prend sa source dans le voisinage : les guides l’appellent la Porte des Enfers ou le Bain de la Sibylle.

Ulysse, ayant creusé la fosse, fait « monter » les ombres sur la terre des vivants, à cette porte de la maison

1 Cf. les Marina Piccola et Marina Grande de Sorrente (Bædeker 1907 p. 169), dont les Instructions nautiques (n° 731 p. 96) ne citent que la Marina Piccola di Sorrento. Cf. le Mers-el-Kebir des Arabes (le Grand Port) sur la côte oranaise. Cf. Eustath. (d’après Lycophron) Odyss. XXIV 465.

d’Hadès, où confluent dans le marais quatre fleuves ou courants d’eaux chaudes et froides, le Pyriphlégéthon, « étincelant de feu », le Styx, aux «tristes » ondes gla- ‘ciales, le Cocyte, « gémissant », et l’Achéron, la « rivière des peupliers blancs ».

Aujourd’hui encore, toute l’étendue autour du Lucrin, entre l’Averne et la mer, est un marais de sources et de petites rivières chaudes et froides. Avant l’éruption du Monte Nuovo, le village de Tripergola occupait la rive orientale du Lucrin; il avait été célèbre, durant l’antiquité, par ses étuves et sa clientèle de baigneurs'. Aujourd’hui, sur la rive occidentale du Lucrin, jaillit encore une énorme source chaude, qui forme aussitôt un petit fleuve et déverse dans le Lucrin sa « rivière de feu ». Durant l'antiquité, ces Pyriphlégéthons abondaïent sur tout le pourtour du Lucrin, couvrant le pays de leurs buées et de leurs épaisses fumeroles, ñépr Kat vepéAn kekalupuévou. Sous l’ombre des forêts, que Virgile (Aen. VI 238) et Strabon décrivent encore,

tuta lacu nigro nemorumque tenebris, et sous le voile pesant des fumées volcaniques, cette région de l’Averne était une terre d’obscurité et d’ombre, un pays où les Kimmériens homériques auraient pu trouver place, « ce peuple que recouvrent les nuées et les brumes, ces malheureux sur qui pèse une nuit de mort ».

Dans les langues sémitiques, la racine k. m. r désigne l'obscurité, la noirceur, et le substantif pluriel, kimeriri, se rencontre dans l’Écriture pour signifier les éclipses de jour, les soudaines ténèbres. À sa mode ordinaire, le poète a personnifié les ténèbres que son périple lui décrivait : de la région des kimeriri, il a fait le pays des Æimmériens ; il a transcrit le vocable sémitique en kimmerioi, mais il l’a traduit aussi en « nuit pernicieuse », vdë 8Aof. C’est là son habituelle façon de procéder : auprès du vocable

1 Cf. Beloch Campanien p. 174.

étranger, qu'il transcrit, il en donne souvent aussi la traduction grecque... En ce pays de vapeurs, vaporiferas, blandissima littora, Baias (Stat. Syle. III 5 97 et V 3169), où « le feu mélangé aux eaux couvre le rivage de ses exhalaisons »,

littora, qua mediis alte permixtus anhelat

ignis aquis, et operta domos incendia servant, Strabon et les Anciens retrouvaient sans peine le Pyriphlégéthon des Enfers, tôév te MupipheyéBovta Ëk Tâv Bepuôv 6ôétov Etekuatpovto. Ils retrouvaient aussi les eaux froides du Styx et du Kokytos'. Mais ils ne semblaient plus connaître la Pierre du Confluent où se faisaient jadis les « évocations », à la mode des Sémites. Car c’est à l’Écriture qu’il faut recourir pour trouver un texte de comparaison (I Samuel XXVIII 3-15) :

Samuel mourut. Tout Israël le pleura. On l’ensevelit à Rama, dans sa ville. Saül supprima les magiciens et sorciers du pays...

Les Philistins se rassemblent et viennent camper à Sonam. Saül rassemble tout Israël et campe à Gilboa.

1 Cf. Plin. II 110 : juxta gelidum fontem semper ardens Nymphæi crater dira Apollioniatis suis portendit. Antérieurement aux écrivains de la Rome classique, Lycophron cherchait déjà sur la côte italienne ces fleuves infernaux ; Lycophron fut la source de Strabon, cf. Eustath. Odyss. X v. 514: à ÔE yewypapixn mept Eruyôs xat IlupipAeyéGovros xat ’Ayxépoyros iotopia Ttotaÿtn® TAnoioy Tic (iraluxns) Koôuns ’Axepouola Aluvn, &vdyxvols tis Tevayoôns Oaldoonc. mepl dE Tôv év Baïois xdATov xoÂmos Tis Étepos ToiV YEppôvnooy Éxovoay laôuov GAtyootädrov, à "Aopvos, àyxt6a0ns ynor xai &priotoos, TeptxvxhkoUmevos OppÜoiv épôais, ouvnpephs Gypix ÜAn peyahodévopu xat &édtw: Év © pÜ0oç Tods Gpyis ÜmEpmetEis YEVOMEVOUS xaTaTImrey els T0 Üdwp, YpOetpopévous ÜTd Tv vapepouévwv Gépwy De Ëv Tois IIAoutwvtotc 010 xai roüto xwpiov II\ouTwvetdv T1 ÜmEdUÉAVOY, ai ToÙs Kippeplous ÉvraD0x Eheyov: xal eloémAsoy TiVÈc mæpoËvoduevor xai tAucopevor Toùs KatayGoviouc, lepéwy dpnyouuévuwv Tà tToudde xai Udatoc dé abréOt ænyn Torauiou Ent tj Oakdoon, où drelxovto TAVTEs, TÔ The Etuyos Üdwp aûto vouiouvres: xat IIupipheyédovra dE Ex Tüv Oepuüv ddd- TwY Étexpaipovto Tüy mAnciov, Wonep lows xal Ex Ts Pn0elons AxEpouclac ’Axépovta. Ë

Saül, ayant vu le camp des Philistins, craignit et son cœur s’épouvanta. [l consulta le Seigneur. Le Seigneur ne répondit ni par des songes, ni par des présages, ni par des prophètes. Saül dit à ses gens : « Cherchez-moi une femme nécromancienne, et j'irai l’interroger ». Ses gens lui répondirent : « Ily a une femme nécromancienne à Aïn-Dor ».

Saül se travestit et se couvrit de vêtements étrangers. Il alla avec deux hommes. Il vint chez cette femme la nuit et lui dit : « Prophétise-moi par la nécromancie et fais-moi monter (de l'enfer) celui que je te dirai ».

La femme répondit : «Ne sais-tu pas ce qu’a fait Saül, comment il a supprimé les magiciens et sorciers ; pourquoi séduistu mon âme pour me mettre en péril ? »

Saül lui jura par le Seigneur et lui dit : « Dieu vive, si quelque mal sortira pour toi de ces paroles ».

La femme lui dit: « Qui te ferai-je monter ? » Saül répondit : « C’est Samuel qu'il faut me faire monter. »

La femme vit Samuel et poussa un grand cri et dit: « Pourquoi me tromper ? Tu es Saül ».

Saül dit : « Ne crains rien; mais qui as-tu vu ?» Elle dit: « Je vois des dieux qui montent de la terre. »

Saül dit : « Qui aperçois-tu ? » Elle dit: « Un vieillard qui monte ; il est couvert de la robe ». Saül reconnut Samuel et, se prosternant à terre, il l’adora.

Samuel dit : « Pourquoi m'as-tu troublé en me faisant monter ? » Saül dit : « Je suis dans l’angoisse. Les Philistins combattent contre moi. Le Seigneur s’est détourné de moi ; ilne me répond plus, ni par des prophètes, ni par des songes. J’ai crié vers toi pour que tu me fasses connaître ce que j'ai à faire... »

Le mot, qui signifie consulter les morts, est dans l'Écriture le verbe d. r. s : si le poète odysséen a choisi Tirésias pour intermédiaire entre Ulysse et les morts, je ne puis m'empêcher de croire que le d. r. s sémitique ne fut pas étranger à ce choix.

Il est bien regrettable que nous connaissions si mal les pratiques des nécromants hébreux ou phéniciens : d’autres détails en notre texte odysséen nous ramèneraient à ces pratiques sémitiques. De même, si nous connaissions

mieux les rites particuliers de l’Averne, nous verrions peut-être que les sacrifices d'Ulysse en cet endroit se rapprochent des vieux rites italiotes. Les textes latins ne font que mentionner la « lustration sur le chemin de l’Averne», lustratio ad iter Averni. L’un des sacrifices les plus employés pour la lustration italiote est le triple sacrifice du porc, du mouton et du taureau, suovetaurile, que Tirésias recommande à Ulysse pour expier le meurtre de Polyphème,

PÉEac tepa kald Moostôdovr ävaxte

&pvetdv Taûpév Te ovôv T’ ÉTÉ NTOPA KGTIpov.

Dans les poèmes homériques, ce triple sacrifice n’est mentionné qu’en ce passage du chant XI, recopié au chant XXIITI 277 de l'Odyssée.

Malgré l’insuflisance de nos moyens de comparaison, il apparaît clairement, je crois, que c’est une évocation à la mode des Sémites que décrivait le périple original et que copia le poète. Peut-être certains noms de lieu vont-ils confirmer cette vue, et d’abord le nom de l’Averne.

Avernus, disaient les indigènes; Aornos, dirent les Hellènes : l’Averne était pour eux le lac sans oiseaux, a-opvis. Les Romains adoptèrent cette explication (Lucret. VI 741- 742) et les indigènes eux-mêmes la répétèrent :

principio, quo Averna vocantur nomine, id ab re impositumst, quia sunt avibus contraria cunctis.

En réalité, les volatiles n’ont jamais manqué en ces forêts : les canards, oïes, sarcelles et oiseaux de passage couvrent à certaines époques les eaux du lac. A-ornos n’est qu’un calembour hellénique : Dion Cassius transcrit plus exactement avernus en aouernis, *Aovepv(c. Il faut reporter ce nom à la même couche onomastique que tant d’autres vocables de cette région cuméenne : nous en avons, dans l'épisode des Cyclopes, retrouvé maints exemples. L’Averne n’est qu’un Œil Rond, un Œil rempli de forêts et d’eau : au bout de l’isthme étroit, c’est le bois sacré de Perséphone (cf. le texte de Diod. Sie. IV 22 : iv “Aopvov èvouabo-

pévnv Aluvnv, tepàv Ôë Pepozbévns), àAoea Mepozpovelnc, dit le poète, qui parmi les arbres de cette région nomme le peuplier et le saule :

Ev8’ ’Akth T''Eldyeux kai &Aoex Mepospoveinc pakpal tT’ atyerpor Kai itéar dÀzOtkapTroL..

Ces deux arbres sont caractéristiques du paysage entre le Lucrin et l’Averne, et c’est le nom grec du peuplier blanc, achérois, àyepolc, qui a donné son nom au fleuve des Peupliers, à l’Achéron. Mais il est un autre arbre dont la silhouette, encore plus caractéristique, se profile sur toutes les pentes de ces collines : le pin-parasol. L’Écriture donne le nom de aorn ou aworn à un arbre élancé, qui sert à fabriquer les mâts de navires; les traducteurs l’identifient au pin : c’est de aorn ou aworn que les Anciens, je crois, tirèrent Avernus, Aouernis, Aornos; le lacus Avernus était primitivement le {ac des Pins... Faute de doublet, on ne saurait certifier cette étymologie.

Un autre nom de lieu se présente en des conditions analogues, mais dans la compagnie de son doublet, peut-être.

Entre l’Averne et la mer, le poète place l’Okéanos, sa passe et ses courants profonds; il faut les traverser en bateau, pour atteindre le lieu de débarquement vers la Porte d'Hadès, et les traverser de nouveau pour regagner la mer libre. Dans la réalité, entre l’Averne et la mer, c’est le Lucrin, qui s’interpose en communiquant par des passes avec cette dernière. Le nom de Golfe Lucrin, Sinus Lucrinus, est latin. Exactement traduit, il signifie Golfe du Lucre, lucrum, du bénéfice, du commerce, des richesses. Les Grecs rendraient ce terme par Ploutonion, MAovutéviov, ou, plus complètement, par Kolpos Ploutonios, KéArtoc MAov- TovioG. « Ce pays, nous dit Strabon, était un Ploutonion», Kai Toto Tù xwplov FAoutoviov ÜneléuBavov. En cet empire d’Hadès-Plouton, le nom n’a rien que de convenable. Si nous cherchions au terme latin Sinus Lucrinus un équivalent sémitique, il faudrait, pour rendre le mot golfe, sinus, recourir à la racine k. ou. k et au substantif 2ok, qui

a tous les sens de sinus au propre et au figuré ; car hok désigne tout à la fois le sein, la poitrine de l’homme et la courbure, l’intérieur, le creux des choses. Pour rendre le mot lucrinus, il faudrait recourir à la racine e. ou. n et au substantif, ewon ou ewan, qui signifie richesses, moyens de vivre, etc. Le terme complet Lok-ewan nous traduirait mot pour mot Æolpos Ploutonios, Sinus Lucrinus.

Contre cette étymologie d’okéanos, une objection très forte se présente aussitôt : dans la géographie légendaire et réelle des Hellènes, l’Okéanos est situé, non pas sur les côtes italiennes, mais aux dernières extrémités du monde occidental, au delà des Colonnes d’Atlas : les poèmes homériques connaissent déjà l’Okéanos qui cercle la terre de ses courants sans borne. Cet Okéanos peut-il avoir rien de commun avec l’Averne ?... Mais dans les mêmes parages de l’Extrême-Occident, au delà des mêmes Colonnes, les Anciens conservèrent toujours le nom de Golfe du Commerce, Kolpos Emporikos, à la mer qui s’étend le long de la côte marocaine. Ce Kolpos Emporikos n’est, par le nom, qu'un autre Sinus Lucrinus : les Latins emploient le mot lucrantes pour désigner Les trafiquants, les marchands ; les Grecs diraient emporoi, Éuropor. Ce nom° de Xolpos Emporikos, — dit Strabon (XVII 32), — vint des établissements de commerce phéniciens, "EunopikèdG Kkaloüpevoc, Éyov ouviktkAG ÉUTIOpLKkàG kaTotklac. Et de fait, ce nom doit remonter aux premières marines. Îl ne saurait s’expliquer

1 Pour ce « Golfe du Commerce », cf. les Trade Winds, « Vents du Commerce » des Anglais. Cf. dans l’Histoire des Flibustiers XII p. 281 la Côte des Richesses : (Le pays, qui s’étend depuis la baie des Salines jusqu'à Acapulco, est celui de toute la mer du Sud qui est le plus habité et sur lequel se trouvent les villes les plus fameuses et les plus riches. Les mines d’or y sont aussi en plus grand nombre qu au Pérou et celles de Tiusigal, seules, sont plus estimées des Espagnols que celles du Potosi. Aussi n'est-ce pas sans raison qu’ils appellent toute la côte de l’Ouest (au N. de Panama) Costa- Rica, encore que, sur nos cartes géographiques, on ne donne ce nom de Côte Riche qu’à une petite partie de son étendue ».

autrement. La côte marocaine est ici toute droite; elle ne présente aucun golfe. Mais, ayant franchi le détroit de Gibraltar, les premiers thalassocrates crurent ne découvrir, “entre la rive espagnole et la rive marocaine, que l’entrée d’une nouvelle dépendance, d’une nouvelle poche de la Mer Intérieure, d’un golfe tout semblable aux autres golfes que, l’un après l’autre, les détroits de la Mer Intérieure leur avaient ouverts, golfe de la Marmara, derrière les Dardanelles, golfe du Pont-Euxin derrière le Bosphore, golfe d’Azov derrière le détroit de Panticapée, golfe Adriatique derrière la passe des Phéaciens, grand golfe du Couchant enfin, derrière la passe des Lestrygons. Jusqu'à Gibraltar, la Mer Intérieure n’avait offert aux premiers navigateurs qu’une série de détroits menant toujours à de nouveaux compartiments fermés. À Gibraltar, la rive espagnole, d’un côté, et la rive marocaine, de l’autre, semblaient s’ouvrir, puis se recourber pour enclore un golfe nouveau.

Il fallut aux navigateurs des âges suivants une longue série d’explorations lointaines pour se persuader que ce prétendu golfe était en réalité une mer sans bornes et qu’au Nord et au Sud, de chaque côté du Détroit, les deux rives d'Europe et d'Afrique ne convergaient pas vers quelque point reculé du monde occidental, mais s’en allaient de plus en plus divergentes vers le Sud et vers le Nord pour entourer les continents dans leurs flots sans limite.

Le golfe devenait ainsi le fleuve circulaire, qui contournait la terre entière.

Aux temps homériques, les Hellènes ont déjà reçu des navigateurs de Sidon la notion et le nom de l’Okéanos occidental. Le poète odysséen connaît déjà cet Océan, comme il connaît Atlas et Calypso : Protée vante déjà la bienheureuse Terre du Couchant, où vont habiter les Élus au bord de cet Océan ; dans la notion commune des Achéens, l’Okéanos est déjà le grand fleuve BaBvôêtvns, « aux tourbillons profonds », et BaSüppooc, « au courant profond »; le poète applique à lOkéanos italien ces épithètes qui ne sauraient

exactement convenir au Lucrin. Ce n’est pas que le Lucrin soit partout une nappe sans profondeur, ni qu'il n’ait aucun courant : ses émissaires se déversent dans la mer par des chenaux d’eau courante et tourbillonnante. Quand Strabon nous dit que les plans d’Agrippa échouèrent à cause de l’interposition, entre l’Averne profond et la mer libre, du Kolpos Lucrinos « marécageux », son affirmation ne concorde pas avec les renseignements de nos marins :

Environ deux milles et demi du fort de Baye, — dit Michelot (Portulan p. 270), est la ville de Pouzzole. Entre les deux, il y a un grand enfoncement... et une plage de sables, derrière laquelle est un petit étang qu’on appelle le lac de Lucrine, au milieu duquel il y a trente brasses de profondeur.

20 avril 1901. — Le tramway, qui va de Naples à Pouzzoles, puis à la Plage de Cuma, longe jusqu’au Lucrin le pied des Collines Phlégréennes. La route est bordée d’étuves, de bains chauds et d’établissements thérapeutiques, qui utilisent les innombrables sources thermales ou les jets de vapeurs de cette côte volcanique. Avant cette exploitation industrielle, la rive déserte devait offrir aux premiers navigateurs une succession presque ininterrompue de ruisseaux bouillonnants et fumants, de jets vaporeux, de buées et de fumeroles, fépr kai vepéAn Kkekalupuévor. Hannon le Carthaginois nous décrit dans son Périple africain (Geogr. græc. min. 1 p. 12-13) « une côte de flammes et de vapeurs, laissant tomber à la mer des ruisseaux de feu et opposant aux marins un sol inabordable à cause de sa chaleur ».

Le tramway longe ensuite le lac Lucrin. Les rails sont posés sur la jetée qui sépare de la mer les eaux du lac. Cet isthme, — disaient les Anciens, — était une œuvre’artificielle, antérieure à la colonisation grecque : Héraklès, bien avant les temps helléniques, avait construit cette

chaussée pour le passage de son troupeau de bœufs qu’il ramenait du détroit d’Atlas et de Calypso. Avant ces travaux de l’homme, le Golfe Lucrin communiquait librement avec la mer par des émissaires rapides.

Une route plate contourne le Lucrin à l'Est et traverse l’autre isthme qui sépare le Lucrin et l’Averne, sous les pentes du Monte Nuovo. L’Averne ouvre devant nous la grande brèche de son sourcil qu’empruntent la route plate, sans une montée, et le fossé d’un pied, qui la borde.

L’Averne, ceinturé d’une margelle de pierre, dort parmi les bouquets de saules et de peupliers : au sommet des pentes abruptes de son « sourcil », des pins-parasols lui font un diadème. Ulysse, débarqué, a laissé son navire à la plage intérieure du Lucrin ; il est venu à pied jusqu’à cette rive de saules et de peupliers. Au bas du sourcil, voici la Porte des Enfers, devant laquelle il a creusé sa fosse et fait le sacrifice rituel.

Les navigateurs primitifs venaient ici consulter quelque oracle des morts et demander aux nécromants le chemin du retour. C'était peut-être une femme, qui servait, ici comme à Aïn-Dor, d’évocatrice. La légende indigène n’oublia jamais qu’une prophétesse, une sibylle, vivait jadis en ces parages cuméens. C’est par quelque substantif tiré de la racine d.r.s que les navigateurs sémitiques désignaient peut-être cette sibylle. Que l’on imagine un substantif féminin de la forme dires’a ou deres’a, et l’on apercevra comment le poète prit Zirésias pour intermédiaire entre Ulysse et les âmes des défunts : dans la légende thébaine, Tirésias, au cours de sa vie, avait plusieurs fois changé de sexe, tantôt homme et tantôt femme.

Nous sommes revenus au tramway en achevant le tour du Lucrin par sa rive occidentale. De ce côté, le sourcil de l’Averne est séparé du Lucrin par une assez grande étendue de marécages, aux fossés pleins d’eau. Dans un recoin des collines, une source chaude bouillonne en un grand œ1l fumant : c’est le Pyriphlégéthon de Strabon; par

un ruisseau d’eau tiède, il se déverse dans le Lucrin; des paysans viennent y baigner avec force signes de croix un cheval étique; ces eaux restent toujours miraculeuses.

Mardi 20 août 1912. — Nous aurions voulu faire du Circeo à Pouzzoles le voyage d'Ulysse. Mais le cabotage de de cette côte italienne en est resté aux usages d’autrefois : en dehors des barques de pêche et des felouques légères, que les prévisions du capitaine ou les hasards du vent amènent soudain en un mouillage où elles n'étaient pas attendues, quelques gros voiliers seulement viennent, sans être annoncés davantage, prendre ou déposer un chargement. Un service de petits vapeurs n’est établi que pour le courrier des îles, de Porto d’Anzio à Naples, en relächant à chacune des îles Ponza, Ischia et Procida, mais en passant fort loin du Circeo, de Terracine et de Gate.

Nous avons fait cette lente navigation par une étrange journée de brumes, sur une mer et sous un ciel de lait, — la mer embrumée du poète, nepozlôns môvtoc. Toute cette journée d’août, loin de la terre des vivants que réjouissait un ciel d’azur, nous avons trempé dans la buée obscure, sous un bas plafond translucide que le soleil invisible n’arrivait pas à percer, mais que crevait par instants une lourde pluie, droite et drue.

D’ile en île, sans hâte et presque sans bruit, dans un roulis qui chavire les cœurs les plus solides et jonche le pont, les escaliers et la passerelle de malades et presque de cadavres, le vaporetto dessert l’archipel des Ponza, dont la justice italienne a fait un lieu de relégation, un pays de forçais : côtes blanches sans éclat et sans vive lumière, et pourtant sans ténèbres et sans ombres ; tufs déchiquetés par les pluies, minés et rongés par le flot; falaises aiguës qui semblent des ice-bergs souillés; criques mal accueillantes; files de bagnards descendant à la marine, Coiffés de sacs vides, et remontant à la geole, la nuque courbée sous une charge de farine ou de grains. Le

navire repart sur cette mer des morts, à travers ces terres de supplices. Brusque arrêt au large : une barque amène, entre deux gendarmes armés, une couple de bagnards, ‘liés par une chaîne de fer, entravés, pieds et mains.

Le ciel pluvieux appesantit sa tristesse sur cette mer d’étain, sur ces îles maudites, sur cette humanité misérable : c’est ici que le poète aurait envoyé le fils de Laerte, s’il avait eu l’idée d’une descente au séjour des damnés.

Vers le soir, nous avons frôlé pendant quelques instants les quais étroits et les façades jaunes et roses de Forio, l’une des marines d’Ischia, puis contourné les tristes rochers noirs de cette île, ses brèches hargneuses, ses pentes chargées de vignes sans soleil et de villas sans lumières : longue et inutile escale, appels déchirants de notre sirène, au pied de la haute ville de Casamicciola ; puis sombre et interminable fin de jour, dans un crépuscule polaire ; deux heures de cabotage autour d’Ischia, et de Procida... Enfin, dans la nuit noire, voici le feu du cap Misène, le seuil du vaste golfe, dont les quais de Sorrente, de Torre dell’ Annunziata, de Naples et de Pouzzoles font un cercle de lumière tremblant sur l’eau. Nous rentrons dans les eaux des vivants...

Dimanche 29 septembre 1912. — Pour faire la traversée entre l’île de Circé et la Porte des Morts, des pêcheurs de San Felice nous avaient loué leurs bras et leur barque : ils devaient nous porter du Mont de l’Épervière au Pic de l’Aigle, puis au Cap du Vautour, — à Gaète et à Vulturno, disent les gens d’aujourd’hui, — puis au long de la côte campanienne, vers Misène et Pouzzoles.

Nous nous étions embarqués, personnes et multiples bagages, à l'heure où, le soleil descendant à l'horizon, la brise de terre commence à souffler; puis le vent s'était levé. On avait tendu la voile. La barque s’élançait dans l'obscurité. L’équipage, lâchant les rames, laissait mener le vent et le pilote. La lune se levait, montait blanche dans

le ciel froid et régnait sur le dos immense de la mer. Comme nous voulions, à la lueur du fanal, prendre l’une de nos cartes, on constata que le plus précieux de nos sacs de livres était resté sur la plage de San Felice.

Il fallut tourner la proue vers Terracine, revenir à contre vent au long de la côte déserte, vers les rares lumières du môle, et, débarqués, envoyer querir dans la nuit cet inestimable bagage... Nous l’avions retrouvé ce matin; mais la brise de mer, levée dès l’aube, nous fermait toute navigation vers le large : l’obligeante Circé avait eu soin de donner à Ulysse le secours d’un bon vent de Nord, qui nous était refusé.

Une voiture et deux coursiers rapides nous emportent sur la route côtière, par le plus beau matin d'automne ciel couvert, un peu menaçant; soleil levant sur les caps de Sperlonga. Nous contournons la lagune forestière de Fondi, dont les vaillantes tours de guette, 1l y a soixantedix ans, virent encore des enlèvements de chrétiennes par les pirates tripolitains. Nous traversons de grasses terres noires, des champs humides, des fossés marécageux, où subsistent quelques dallages de la Voie Appienne. Après le défilé d’Itri, une rapide descente conduit à la plage de Formies : certains mythologues de l’antiquité voulaient loger les Lestrygons sur ce rivage droit, qui, sans une anse, sans amas de rochers, sans promontoires avançants, sans Cap ni Fontaine de l’Ours, ne convient à aucun mot de la description odysséenne. Mais, au bord de la mer, par-dessus les barques mouillées en eau peu profonde ou tirées dans la vase, apparaissent les deux beaux promontoires qui limitent à l'Ouest et au Sud cette baie spacieusement ouverte : à l'Ouest, le Perchoir de l’Aigle marin, la longue colline de Gaète, qui porte en son milieu une sorte de haut tumulus (d’où la légende virgilienne du tombeau dressé par Énée à sa nourrice Caïeta); au Sud, l’échine de hautes roches pointues, qui s’étire dans la plaine d’alluvions et pointe dans le rivage comme un promontoire marin, — le

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