SIRÈNES
Massique des Romains, le « Mont du Mélange » des premiers navigateurs. Dans le Sud plus lointain, une médiocre avancée du rivage et un petit cap sans hauteur marquent l'embouchure du Vautour.
Tous les patrons de Formies prennent un air dédaigneux ou scandalisé, quand nous leur proposons le louage de leur barque jusqu’à Ischia, Pouzzoles ou Naples : se mettre en mer ce beau dimanche de saint Michel !... Tci, comme à PereJil et comme au Circeo, la protection des dieux sur nous fut évidente.
En face de la gare où nous allions chercher un train qui nous mènerait à Naples vers le milieu de la nuit, voici que, sous le dais d’un grand pin-parasol, sur la haute terrasse d’une blanche locanda, dans l’encadrement d’une treille enchassée de grappes d’or, au-dessus d’un jardinet de roses blanches et d’orangers en fleurs, nous apparut, envoyé du ciel, gants blancs aux mains, guêtres blanches aux pieds, monocle à l’œil et cigarette aux lèvres, le plus courtois, le plus souriant, le plus obligeant des diplomates, M. Olivier Taigny, qui, de Rome, s’en allait à Naples, dans une vaste automobile. Il nous prit à son bord.
Je connais maintenant les «vastes campagnes » d’Hypérie, ‘Ynepeln edpÜyopoc, et les foules innombrables qui, de l’intérieur, se jetaient autrefois sur la malheureuse Cume. De Formies à Naples, à travers les vingt-cinq lieues de cette Terre de Labour, ces champs de Minturnes, de Falerne et de Gapoue, au bout desquels les silhouettes géométriques du Vésuve et de la Rocca Monfina, — le plus grand couple de Cyclopes, — ferment l’horizon, quelle fécondité ! quel déroulement de vie ! maïs encore debout, treilles balancées entre les müriers, sillons de vignes descendant au long des rivières tranquilles et de leurs roselières, multitude d’enfants demi-nus, de femmes enceintes ou allaitantes, de buveurs attablés sous les auvents des cabarets, dans les ordures des villages, sur les dalles rugueuses de la Voie Appienne (on fête saint Michel et l’on
vide les dernières futailles de l’autre récolte pour faire une place au vin nouveau, qui déjà bouillonne dans les cuves), vignerons sortant des pressoirs, les jambes teintes en violet par le jus des grosses grappes et la pulpe du raisin foulé, vendangeurs aflublés, contre les ronces et les épines, de deux peaux de chèvres qui, poil en dehors, leur montent des pieds jusqu’au ventre et leur font des cuisses de Faunes ou de Satyres (ce doit être un usage antique, perpétué depuis des centaines de générations).
Capoue, corsetée de remparts à la Vauban, ceinturée de bastions et de fossés déserts, semble de loin une ville morte. Mais à l’intérieur de ses rues étroites et de ses ruelles profondes, quelle fourmilière d'hommes gesticulants et de femmes dépoitraillées! quelles nuées d’enfants s’envolant sous les roues mêmes de l’automobile! Nulle part ailleurs, notre Europe ne peut offrir pareil foisonnement de la plante humaine. Les historiens de cabinet n’en taxent pas moins d’exagération les récits des Anciens sur les malheurs de Cume, assaillie par les cinq cent mille fantassins et les dix-huit mille cavaliers d’une descente terrienne...
Mardi 1° octobre 1912. — Deux journées d’automobile à travers le pays des Yeux Ronds ont converti le plus sceptique des diplomates à la foi des « Plus Homériques ». Il a vu, de son monocle vu, le Cyclope éborgné, le Cyclope rotant, vomissant, gémissant, la Grotte et les Deux Pierres de Polyphème, et le Port clos dans la Petite Ile. Le voici sur la grève du Lucrin, à la limite de la terre des vivants, qui finit dans le faubourg de Pouzzoles, à l’entrée de cette terre des ruines et de la mort, qui commence au flanc du Monte Nuovo.
Alors que, du Vésuve à Naples et de Naples à Pouzzoles, la côte n’est qu'une chaine de villes et de villages urbains, où pullule un gros million d'hommes, toute cette rive occidentale du golfe et la presqu’ile entre les deux mers sont
encore déshabitées, la Petite Plage, qui dort sous les blanches collines de Baïes, comme la Grande Plage, qui déroule ses sables sous la noire acropole de Cume; entre ces deux grèves, le massif du Misène est un pareil désert.
Partout des ruines géantes témoignent des somptueux édifices dont la Rome de l’Empire couvrit cette double Riviera : trois ou quatre siècles durant, les richesses du monde édifièrent ici des stations estivales et hivernales, maritimes et thermales. Puis, durant quatorze siècles, d’Alaric à Napoléon et de Narsès à Nelson, toutes les armées du Levant et du Couchant, tous les routiers de terre et de mer se jetèrent sur ces avant-ports de Naples la convoitée et vinrent aider les tremblements de terre et les raz de marée à Jeter bas voûtes et murailles, à décimer, puis à exterminer la population... Les derniers habitants disparurent; les seuls moustiques et la fièvre prirent possession de ces villas consulaires et de ces thermes impériaux. La malaria y poursuit son règne absolu. Le féodal château de Baïes dresse encore sur son promontoire ses tours et ses créneaux : toits effondrés, plafonds crevés, escaliers éboulés, porte et embrasures évidées, ce n’est plus qu’un lamentable squelette, un refuge pour les oiseaux de mer et de nuit.
Il semble qu’aux temps préhomériques, les auteurs du modèle odysséen n'aient connu en cet angle intérieur du golfe qu’une petite plage bordée de saules et de peupliers. L’indigène vivait dans les forêts et les retraites de ses Yeux Ronds, dans les grottes éventées de ses falaises : l’étranger avait eu sur la Grande Plage son comptoir et refuge d’'Hypérie; il avait dû fuir devant les féroces terriens; il fréquentait, dans Nisida, son mouillage forain de la Petite Ile. La Petite Plage n’était, devant la nappe du Lucrin, qu’un isthme étroit, fendu d’un rapide déversoir : les sourcils forestiers et les hauts pins de l’Averne dominaient ce golfe intérieur, qu’entourait une plainette marécageuse et qu'’alimentaient le trop plein de l’Averne et nombre de sources froides ou chaudes, fumantes, bouillon-
nantes ou grondantes, réunies par plusieurs ruisseaux en une courte rivière des Peupliers : au fond, sous la margelle de tuf, une excavation, emplie de vapeurs et d’eaux chaudes, était la Porte des Enfers.
Michelot, pilote-hauturier du Grand Roi, signalait en son Portulan, qui servit à cinq ou six générations de nos marins, l'étrange phénomène que l’on voit, disait-il, sur le rivage occidental du Lucrin : deux sources, toutes voisines, sont, l’une, très froide et, l’autre, bouillante... Nous avons retrouvé les deux sources sous les restes d’une haute voûte ; dans l’ombre, deux trous s’enfoncent sous le tuf et les amènent tout près l’une de l’autre ; mais on ne voit plus les conduites souterraines qui les déversent, sans doute, en quelque mare du voisinage. Une chapelle dévastée, à demi effondrée, annexa jadis à la religion nouvelle ce lieu de mystère et de miracles, où les Anciens venaient sans doute invoquer Proserpine et Pluton.
« Rivière de feu, rivière de glace, rivière des gémissements, rivière du peuplier : Pyriphlégéthon, Styx, Cocyte et Achéron, voilà ce que trois vers du poète ont fait de quatre ruisseaux bourbeux ! », conclut notre diplomate un peu désenchanté.
P. Ciuverius. — Sicilia antiqua Lugd. Batav. 1619
De SauMERY. — Mémoires et aventures secrètes et curieuses d’un Voyage au Levant Liège 1732
R. SEATON. — The Symplegades and the Planctae Am. Journ. Phil.
H. Sreupinc. — Sylla, eine Krake am Vorgebirge Skyllaion Jahrb. Philol. 1895 p. 185
J. G. Tropea. — L’Etna... nelle principali Fonti greche e romane Riv. Stor. ant. 1895 p. 5
O. Waser. — Skylla und Charybdis in der Litteratur und Kunst der Griechen und Roemer Zurich 1896
G. Mopestov. — De Siculorum Origine Berlin 1897