‹ Les navigations d'UlysseChapitre 20 sur 24 · L. Canrarezzr. — Ulixes und die Sirenen Bull. com. Rom · texte numérisé non relu

L. Canrarezzr. — Ulixes und die Sirenen Bull. com. Rom

Art. Mori. — Al Cratere de Vulcano Riv. geog. ital. 1919 p. 114

K. Meur. — Odyssee und Argonautika Leipzig 1921

E. J. Basserr. — On the Use of two Spears... Class. Journ. 1923 p. 10%

U. von Wizamowirz-MoeLLenporrr. — Die Rueckfart der Argonauten Sitz. preuss. Akad. 1924

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J. R. Harris. — Scylla and Charybdis Manchester 1925 G. Ucozini. — Gli Argonauti Brescia 1926

Le détroit de Capri. — Les lieuses enchanteresses. — La Prairie des Chants. — Les Galli et les Zaffarines.

Charybde et Skylla : chiens de mer et espadons. — La Pierre Coupée et le Trou de la Perte. — Le dragon de Corfou.

Le Port-Creux et l’Ile du Trident. — Le Cap du Soleil : Naxos et Taormine. — Famine et Rébellion. — La terre du sommeil et de l'isolement.

Le savoir de Circé. — Les deux routes : Bouches de Messine

et Bouches de Vulcano. — Les Deux Planktes.

Appendice G. — Les étapes des Phéniciens sur les côtes de Sicile.

Ulysse revient de l’Averne, à travers le marécage qui s'étend jusqu’au bord du Golfe Lucrin : sur la rive intérieure, il retrouve son bateau et se rembarque. A la rame d’abord, puis à la voile, il regagne le large, &nmè à” keto kOÜua Bal&oonc sdpuriéporo. Un jour de navigation le ramène à l’Ile de Circé. Le navire tiré sur la grève, on installe à nouveau le campement dans la Cala dei Pescatori.

Circé apprend le retour des navigateurs. Aussitôt elle descend à la plage, avec ses chambrières qui apportent des provisions. Elle offre à nos gens un grand festin qui dure tout le jour. Le soir, elle prend Ulysse à lécart et le met en garde contre les périls qui vont l’assaillir et les tentations qu’il devra surmonter. Le lendemain, Ulysse reprend la mer. À la rame, ils sortent de la Cale. Puis le

même « bon compagnon » de vent, envoyé par Circé, les pousse sur la même route qu’ils viennent de faire dans les deux sens : ils descendent à nouveau vers le Sud. La brise et le pilote mènent le navire; les rameurs se reposent ; Ulysse répète alors à l’équipage les premiers des conseils de Circé (XII 39-54) :

Il vous faudra d’abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis, sa femme et ses enfants ne fêtent son retour; car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d’un rivage tout blanchi d’ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent... Passe sans t’arrêter ! mais pétris de la cire à la douceur de miel et, de tes compagnons, bouche les deux oreilles : que pas un d’eux n’entende ; toi seul, dans le croiseur, écoute, si tu veux ! mais, pieds et mains liés, debout sur l’emplanture, fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d'entendre la chanson, et, si tu les priais, si tu leur commandais de desserrer les nœuds, que tes gens aussitôt donnent un tour de plus !

Comme Ulysse achevait de prévenir ses gens, « le bon vent qui poussait le solide vaisseau » les met en vue des Sirènes :

Soudain la brise tombe ; un calme sans haleine s'établit sur les flots qu’un dieu vient endormir. Mes gens se sont levés; dans le creux du navire, ils amènent la voile et, s’asseyant aux rames, ils font blanchir le flot sous la pale en sapin. Alors, de mon poignard en bronze, je divise un grand gâteau de cire ; à pleines mains, j'écrase et pétris les morceaux. La cire est bientôt molle entre mes doigts puissants. De banc en banc, je vais leur boucher les oreilles ; dans le navire alors, ils me lient bras et jambes et me fixent au mât, debout sur l’emplanture, puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups.

« Nous passons en vitesse. Mais les Sirènes voient ce rapide navire qui bondit auprès d’elles. Soudain leurs fraîches voix s’élèvent sur les flots » :

Le Cœur. — Viens ici! viens à nous ! Ulysse tant vanté ! l'honneur de l’Achaïe !... Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix ! Jamais un noir vaisseau n’a doublé notre cap, sans ouir . les doux airs qui sortent de nos lèvres ; puis on s’en va content et plus riche en savoir, car nous savons les maux, tous les maux que les dieux, dans les champs de Troade, ont infligés aux gens et d’Argos et de Troie, et nous savons aussi tout ce que voit passer la terre nourricière.

Les Sirènes chantaient et leurs voix admirablés me remplissaient le cœur du désir d'écouter. Je fronçais les sourcils pour donner à mes gens l’ordre de me défaire. Mais, tandis que, courbés sur la rame, ils tiraient, Euryloque venait, aidé de Périmède, resserrer mes liens et mettre un tour de plus. Nous passons et, bientôt, l’on n’entend plus les cris ni les chants des Sirènes. Mes braves gens alors se hâtent d'enlever la cire que j'avais pétrie dans leurs oreilles, puis de me détacher.

Le nom des Sirènes resta, durant toute l’antiquité, attaché à un petit archipel de roches et d’ilots, qui se trouve sur la côte italienne, au Sud de la presqu'’ile sorrentine, à la sortie de ce détroit de Capri qui mène du golfe de Naples au golfe de Salerne et d’Amalfi. Ces îlots s’appellent aujourd’hui {on ne sait pourquoi) Les Cogs, Gaili. Les Znstructions nautiques nous disent :

A un mille 1/2 dans l'Est de Vivara, on trouve le groupe des trois îlots Galli, considérés autrefois comme le séjour des Sirènes. Le plus grand et le plus Est du groupe a 1/4 de mille de longueur; il est couvert de broussailles et porte une tour à son sommet. Les deux petits, nommés Castellucia et Rotonda et situés à petite distance dans l'Ouest, sont sains.

Le poète ne nous donne aucun détail caractéristique sur cet archipel de l’Enchantement. Ulysse passe devant les Sirènes sans débarquer; rien dans le texte ne se prête donc à une comparaison avec la réalité. Mais, par leur situation, les Galli conviennent bien à la place que doivent occuper les Sirènes dans l'itinéraire qui mène de Circé chez Skylla, au détroit de Sicile. Les Galli n’ont pour

nos marines aucune importance; les Sirènes n’en avaient aucune déjà pour les marines de l’antiquité classique; les premiers thalassocrates, au contraire, devaient y posséder une relâche indispensable.

Pour eux, en effet, ces îlots étaient la clé des Bouches de Capri : ici, leurs corsaires pouvaient en surveiller l’entrée ou la sortie et leurs marchands, attendre le vent favorable quand, venus du Sud, ils rencontraient un coup de mistral, qui leur fermait les Bouches, ou quand, venus du Nord, ils avaient la descente obstruée par quelque coup de sirocco”.

Le détroit de Capri est l’une des grandes routes de la navigation italienne. Quand les indigènes naviguent {c’est le cas aujourd’hui) ou quand les thalassocrates sont en même temps marins et colons {ce fut le cas des Hellènes), les uns et les autres installent leurs guettes et leurs reposoirs au long de la côte continentale : Pæstum, Salerne, Amalfi bordent le pourtour du golfe. Mais les premiers thalassocrates étrangers préféraient aux ports continentaux l'abri des îlots côtiers, ne fussent que de simples roches. Quand le temps est beau, la sortie des Bouches de Capri n'offre aucun danger :

Au déclin du jour, — écrit Foresta (Lettres sur la Sicile I p. 12), — nous sommes sortis du golfe de Naples par l’étroit canal de Caprée... Après avoir doublé le Cap Minerve, nous tournâmes à l'Est, laissant sur notre gauche trois petits îlots que la muse d'Homère avait daigné célébrer et qui, de nos jours, n’ont pas même un nom. Virgile les désigne encore sous le nom de Scopuli Sirenum.

Mais souvent on rencontre des vents contraires ou des tempêtes, qui forcent à des relâches et à de longs séjours en n'importe quel refuge :

! Sur les îlots côtiers aux bouches des détroits, cf. Calypso et la Mer de l'Atlantide p. 130.

L'île de Caprée et le Cap della Campanella, — écrit de Bosch (Lettres sur la Sicile I p. 11-43), — resserrent la mer et ne laissent au pilote qu’un passage étroit et dangereux. Cependant, grâce à l’habileté de nos mariniers et à la connaissance qu’ils ont de toute cette côte, nous avons doublé le Cap sans accident et nous avons débarqué, après avoir fait trente milles, en un endroit assez chétif, nommé Donna Overa, qui sert de retraite à quelques misérables occupés de la pêche du thon.

N’allez pas croire que ce soit l’agrément du lieu qui nous ait engagés au débarquement : rien moins que cela ; c’est la prévoyance de notre patron, qui, lisant dans les cieux une tempête prochaine, nous a exilés sur ce rivage désert, sans pain, sans viande, avec de mauvais vin, point de lit et forcés de coucher sur le spéronare. La prédiction de notre patron a été accomplie. Nous avons eu toute la nuit une tempête effroyable. Un moment la mer était si grosse et ses vagues s’élevaient si fortement que nos mariniers ont été obligés de tirer leur bâtiment encore plus haut sur le rivage de huit à neuf pieds.

C’est le vent du Sud, le terrible sirocco, dont tous les navigateurs de ces parages redoutaient les fureurs :

Le schiroc, qui souffle avec violence, relâche nos fibres et nos nerfs au point qu'on se sent un dégoût pour toute espèce de travail. Le désagrément même de ces mers est de voir subitement naître ce courant dans les airs et étendre sa puissance avec la plus grande violence pendant quinze ou vingt jours ; il enchaîne, pour ainsi dire, à une côte souvent inculte le voyageur surpris tout à coup par cet ouragan.

Les gens de mer vont à tous les abris de cette côte inhospitalière ; les terriens y font bonne guette :

Tout le long de la côte, à la distance d’un mille l’une de l’autre, sont élevées des tours en maçonnerie, dont chacune renferme quatre invalides et un sergent, destinés à épier les descentes que les Turcs pourraient faire et à en avertir aussitôt les garnisons voisines par des signaux...

Nous avons été obligés de nous arrêter à Donna Overa depuis

le 23 novembre jusqu’au 28. Nous en sommes enfin partis le

29 avec un vent favorable, qui nous a fait traverser en peu de temps le golfe de Salerne, qu'on regarde comme très périlleux, à cause des courants d’eau qui y règnent et qui auraient pu facilement faire chavirer notre bâtiment. Mais sur les huit heures du soir, le 29, le vent devint si violent, que nous fûmes obligés de relâcher et d’aborder à Garouffle, l’ancienne Agropolis, qui n’est plus qu’un misérable bourg : notre patron nous annonça le soir que, de quelques jours, nous ne pourrions nous remettre en mer; nous nous consolâmes de ce contre-temps en apprenant qu’à quatre milles seulement d'Agropolis, étaient situés les fameux temples de Pæstum.….

Pour les premiers thalassocrates, les Sirènes tenaient le rôle qui échut plus tard à la Pæstum des Hellènes, à la Salerne ou à l’Amalfi des Italiens. Venues du détroit de Sicile, les flottilles phéniciennes arrivaient ici, soit en cabotant au long de la grande terre, soit en coupant tout droit à travers la mer, depuis l’Ile d’'Éole. Tel de ces flots, Gallo Lungo ou Castellucia, leur offrait l’aiguade, auprès de ruines qui marquent aujourd’hui l’emplacement d’anciennes forteresses byzantines et normandes : jusqu’à nos jours, les maîtres de la côte durent défendre ces îlots contre les corsaires de Sicile ou d'Afrique. Le détroit de Capri et la presqu’ile sorrentine marquent une division naturelle dans les terres et mers italiennes : le climat, les vents et les flottes de l’Afrique montent jusqu'aux palmiers d’Amalfi; sur la façade Nord de la presqu'île, le golfe de Naples est européen ; sur la façade Sud, le golfe de Salerne est semi-africain ; Salerne fut une université arabe, fondée par Constantinus Africanus.

Aucune étymologie grecque ne peut expliquer le nom des Sirènes, Zeipfives. Par contre, une étymologie sémitique se présente pour ces chanteuses, pour ces « filles du chant », comme dirait l’Écriture, benot-ha-sir'. Le mot hébraïque sir, chant, cantique, serait exactement transcrit par

1 Cf. H. Lewy Semit. Fremdw. p. 205.

le début du mot grec Sir-ènes, Zetp-fivec. Pour la fin de ce mot, on propose d'ordinaire d’y reconnaître le mot sémitique Len, grâce : sir-hen serait le chant de grâce, comme eben-hen est la pierre de grâce, la pierre précieuse. Cette étymologie ne me semble pas inacceptable. Pourtant je crois que, du texte odysséen, une autre explication peut ressortir, qui s’impose avec plus de certitude. Nous savons en effet comment le poète met en œuvre les'noms et les données de son périple. Toutes les fois qu’il transcrit un vocable sémitique, il s’arrange soit pour le commenter soit pour le traduire en son contexte : en outre, l’aventure entière ne semble imaginée, le plus souvent, que par un développement poétique ou anthropomorphique de tel ou tel vocable du modèle.

Or, les Sirènes sont des chanteuses; mais ce sontsaussi des magiciennes, des fascinatrices, en prenant ce moten son sens primitif et complet, c’est-à-dire des femmes qui lient par leurs enchantements : tel est le sens du latin fascinare, fasciare, ou du grec 8£\ÿo. Les Sirènes charment les hommes : elles les enchainent, elles les retiennent par leurs chants magiques, &vBpénous B£Aÿovorv, 6tic opeac etoxplkntor L’aventure d'Ulysse dans les parages des Sirènes n’est aussi qu’un enchaînement.

Suivant les conseils de Circé, Ulysse se fait attacher pieds et poings. Puis vainement, pour accepter l’invitation des Sirènes, il demande qu’on le détache. Ses compagnons le lient plus étroitement. Ils ne le détachent que lorsque la voix des Sirènes a disparu dans le lointain.

Si l’épisode des Lestrygons dans le pays des Sardes, des Fuyards, est la fuite d'Ulysse, si l’épisode de Circé dans le sanctuaire de l’affranchissement est la libération de ses gens, l’épisode des Sirènes est, avant tout, l’enchainement. L'aventure du héros et la formule du poète « les Sirènes fascinent par le chant » 8£Aÿouorv &o1ôf, entrainent, je crois, une étymologie de Sir-ènes : c’est str-en, chant de fascination.

Le mot en viendrait de la racine ’n. n, comme hen, vient de la racine h. n. n. Cette racine ’n. n existe dans toutes les langues sémitiques, Les Arabes en font un usage fréquent pour signifier attacher, retenir (surtout tenir et gouverner un cheval par les rénes), mais aussi nouer par des maléfices (en particulier nouer l’aiguillette, comme disaient nos pères) : ils ont tiré de cette racine les mots cordes, rênes, et les mots ensorcellement, impuissance sexuelle; ils en ont aussi tiré le mot nuage [les Latins disent pareillement fascia). Les Hébreux, qui usent moins fréquemment de cette racine, en ont pourtant tiré, eux aussi, le mot nuage et un verbe, de sens plus obscur, qui paraît signifier se livrer à des opérations magiques soit de divination (suivant les uns), soit de fascination (suivant les autres). Les Sirènes tout ensemble fascinent et révèlent les nouveautés de l’avenir.

Un autre détail du texte odysséen peut nous aïder à retrouver l’onomastique originale de ces îles : les Sirènes sont assises dans une prairie, fuevar ëv Ascuô@vt. Nous connaissons par l’Écriture plusieurs noms de lieu de la forme : Prairie des Acacias, Prairie des Vignes, Prairie de la Danse. C’est un équivalent de ce dernier nom, Abel- Mehol'a, que je restituerais à l’origine de notre légende : les premiers navigateurs avaient dit Abel Sir-en, Prairie de l'Enchantement ou du Chant Magique; les Hellènes auraient pu traduire en Leimon Épodès, Aewudv "Enoôñc, et les Latins en Pratum Carminis. Car en grec et en latin, la traduction exacte de sir-en serait ën-oôn, ën-ao1ô, incantare, incantamenta carminum. Les Septante appellent chanteurs d'épodes, érnaolôovtes ÉTtaotôfv, ceux que l’Écriture appelle les Zieurs de liens, hober habarim : Eschyle (Eum. 306) nous donne une exacte définition de épode, quand il nous parle du chant lieur, Guvos Séouoc.

En 1901, je n’avais pas pu visiter cet archipel des Sirènes. Mais M. Attilio Mori avait bien voulu fouiller pour moi les archives cartographiques de l’Institut géographi-

que de Florence, et M. N. Mansi {de Ravello), très familier avec les pêcheurs et chasseurs de cette côte, m'avait fourni de minutieux détails sur ces trois îlots. Les Galli sont au nombre de trois. Deux ne sont que des roches coniques, élevées de 50 à 54 mètres au-dessus de la mer : elles se nomment la Castelluccia et la Rotonda. La troisième, ü Gallo Lungo, beaucoup plus grande, a la forme d’une longue faucille, dont la concavité tournée vers:la Castelluccia et la Rotonda, détermine une rade close. Sur la face convexe de Gallo Lungo, se creuse une petite anse, nommée la Praja, qui offre un mouillage assez commode, avec une plage très courte, au pied d’un morne de 54 mètres : une maisonnette moderne est construite au fond de cette anse, que dominent les ruines d’une ancienne tour.

« Ces rochers, m’écrivait M. Mansi, sont couverts d’herbe et de taillis rabougris : par endroits, c’est un véritable pré de narcisses. En 1848, la famille des comtes de Guissi essaya de construire une ferme pour l'élevage des lapins; la tentative réussit d’abord; mais, en 1873, une tempête terrible balaya tout l’archipel et noya les lapins. Aujourd’hui, les îlots ne sont guère visités qu’au mois de mai par les nombreux chasseurs de la côte, qui y viennent pour le passage des cailles ».

Ge « pré de narcisses » est tout semblable au pré de persil et de violettes de Perejil; de part et d’autre, le poète odysséen a sans doute traduit par prairie, Aewpév, le mot sémitique abel : les Sirènes habitent dans une prairie de fleurs, Aztu@v’ ävBeuéevta, la praja des narcisses.

Les mêmes parages de Calypso nous offrent aujourd’hui l’exemple de ces Iles Zaffarines, qui sont l’exacte réplique de nos Galli : trois rochers en pleine mer, déterminant par leur situation respective une rade ou plutôt un orbe de mer protégé des vents et de la houle, suffisent à la fortune et à la renommée d’une relâche, qui reste aux mains des étrangers et conserve leur garnison etleur clientèle, tant que les Barbares de la côte en face refusent de se

soumettre aux lois et coutumes des civilisés et au jeu des pacifiques échanges”.

Lundi 26 août 1912. — Nous mettons enfin le pied sur le roc des Sirènes. Au bout de la Grande: Plage de Cume, sous la Tour Gavetta, nous avions trouvé une barque à voile dont le patron, aidé de ses deux fils, s’était chargé de nous porter en deux ou trois jours jusqu'ici. Hier matin nous prenions la mer. Le même « bon compagnon » de vent du Nord, que Circé donnait à Ulysse, nous poussait alertement dans le détroit de Procida. Nous sortions de la passe. Nous volions sur les vagues moutonnantes, tout droit vers Capri. Nous approchions de ses falaises. Le vent tomba. Un calme complet aplanit la mer. Il fallut prendre la rame et, de longues heures durant, n’avancer que par à-coups, essayer vainement des bordées, quand la brise sournoise feignait de se lever à nouveau.

Nous débarquions vers le soir à la marine de Capri, où les maisons neuves descendent, une à une, du vieux bourg qui reste percké deux cents mètres plus haut, sur une étroite et rocailleuse selle entre les deux montagnes de l’île. Capri n’est qu'un double massif de calcaire dénudé, dont la façade géante plonge sans bords dans une mer sans fond et dont la cime majeure, le Monte Solaro, jaillit tout droit dans l’azur d’un ciel léger, à huit cents mètres d'altitude. Le terroir de l’île est presque partout vertical: murailles de roches bleues, balafrées de cicatrices rougeâtres; éboulis de blocs tranchants; couloirs de cailloux et de broussailles. Au milieu des rochers ou sous leur menace, le travail millénaire de l’homme a ménagé quelques terrasses et quelques fonds d’une terre ferrugineuse, où de petites olivetites disséminées plongent leurs antiques racines, où quelques arpents de vignes se blottissent entre

1 Sur les Zaffarines, cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 340.

PLancne XVIT. (cf. p, 390 et suiv.)

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les monceaux de pierres entassés par les mains des générations. De-ci de-là, quelques grottes ouvrent leur trou d'ombre dans la roche claire ou laissent pénétrer, sous leur voûte au ras du flot, la divine Amphitrite qui les éclaire de son rayonnement azuré : kvavomôoc "Aupitplrnc, « Amphitrite à la face d’émail bleu », dit le poète pour une autre île de cette mer italienne {XII 59-60) ; la Grotte Azurée de Capri est, pour les barques de touristes, l’une des promenades obligatoires.

Cette grande île aux Chèvres, — Capreæ, disaient les Romains, — qui garde l’entrée du golfe de Naples, est tout juste le contraire de la Petite Île aux chèvres, Nisida, qui reçut Ulysse au fond de ce même golfe. Elles se font valoir, l’une l’autre, aux yeux des navigateurs : Capri est, de tous points, le repoussoir de Nisida.

Ile forestière et fertile; terrain meuble, profond et frais, qui n’attend que l’ordre de l’homme pour porter vignes et moissons; port secret et clos, accueillant à l'étranger, tournant le dos à l’indigène, mais si proche de la grande terre qu’en trois coups de rame on y va trafiquer et se fournir de vivres frais : tout fait de Nisida une sorte de dock et de comptoir flottants, amarrés à bonne distance des caprices et de la violence des Yeux Ronds. La Petite Île ne peut envier à la grande Capri que la source abondante où nos /nstructions nautiques envoient encore nos marins s’approvisionner, un peu au-dessus de la Marina Grande. Capri a deux marines, en effet : Marina Grande et Marina Piccola; beaux mots prometteurs, mais aux vaines promesses |! Ils ne désignent que deux grèves Ou vertes au pied du bourg, l’une sur la mer du Sud, l’autre sur la mer du Nord: toutes deux, battues des vents et assaillies par la houle, sans le moindre abri, n’offrent même pas des pentes où baler les barques hors des traitrises du flot. Et sur l’une et sur l’autre, pend la menace de ces monts fendus, fissurés, d’où vont tomber, semble-til, des têtes ou des pans de rocher, comme ceux dont les

débris jonchent la rive ou dont la masse, après avoir cascadé jusque dans la mer, s’est engloutie dans la vague profonde, mais darde encore vers le ciel une aiguille géante et une façade percée d’un grand portail : les deux Pierres du Cyclope ne sont que ballons d’enfants auprès de ces Faraglioni, que, seule, la colère d’un dieu put projeter au large.

Le détroit, qui sépare Capri de la grande terre, est presque toujours un fleuve irrité, dont les vents alternants chassent vers le Nord ou vers le Sud les eaux tumultueuses et qui n’a pour rives que falaises inabordables ou margelles de pierre avivée : passage rapide entre les deux mers, c’est un fossé presque infranchissable entre les deux terres, qui ne s'offrent l’une à l’autre aucun débarcadère, aucune route vers l’intérieur. Nous quittions ce matin, dès la pointe de l’aube, la marine de Capri. Lentement, péniblement, à la rame, nous longions la falaise de trois cent quarante mètres, que la pointe de l’île laisse tomber sur les criques du détroit. Jamais navire n’a pu se risquer entre ces lames de pierre vive, sous ces àpics, sans cesse ravalés par la tombée de quelque bloc. Mais on imagine qu’au temps des vieilles pirateries, un essaim de petites barques, de canots agiles à une seule paire de rames, se collant sous la falaise, se cachant entre les roches et dans les grottes, pouvaient se jeter soudain sur quelque gros et insouciant navire-marchand, pour le rançonner ou le couler.

Nous avancions péniblement dans le détroit. La Roche de Capri paraît encore plus démesurée du milieu de la passe. En face, la Punta della Campanella, qui s’avance au bout de la presqu’ile sorrentine, semble, bien que rocheuse et coupée droit, de proportions plus humaines et d'humeur plus accueillante. Nous l’atteignions enfin. Mais la Cala di Milignano, qui l’entaille au Nord, et la grande Marina di Lelanto, qui la borde au Sud, ne sont que culsde-sac abrupts, sans sortie vers la haute terre, sans abri contre les rafales et les houles du large.

Tout au long de sa façade méridionale, que jalonnent toujours les vieilles tours de guette, la longue presqu'île de Sorrente n'offre que cales et marines semblables, où les indigènes descendent parfois leurs barques halées sur le pourtour, où les pirates de tous les temps ont risqué leurs brusques rafles de troupeaux et de femmes, mais où jamais le commerce des étrangers n’a pu trouver refuge. À quarante et soixante kilomètres dans l'Est, Amalfi et Salerne ont des grèves abritées contre le vent du Nord par leurs hautes montagnes : les vaisseaux d’autrefois, tirés à sec, y trouvaient pleine sécurité contre les rages du sirocco. Mais répondant aux nécessités et commodités des terriens du voisinage, ces ports sont trop éloignés du détroit pour servir soit à sa police ou à sa croisière, soit contre les risques et accidents de sa navigation. Les longsrameurs de la Méditerranée primitive avaient dans la rade insulaire des Sirènes la seule station de ces Bouches.

Un peu au devant des trois Galli, l’îilot Vivara est un bloc de conglomérat, haut de quelque cinquante mètres, long et large de quelque deux cents. Le sommet est un plan d’herbes sèches, de genêts et d’asphodèles, qui peut, avant la brûlure de l’été, sembler une prairie en fleurs. La falaise porte une baraque de boïs, une sorte de bassinabreuvoir et un écriteau « Chasse gardée » : c’est une station pour les oiseaux de passage.

Une heure de rame encore nous a fait entrer dans la rade aux trois portes que forment entre eux les trois Galli, trois massifs de roche, un assez grand îlot et deux petits. Les noms de Rotonda et de Castellucia s'appliquent d’euxmêmes aux deux derniers, au gros dos rond de l’un, au châtelet naturel, que profilent sur le ciel la montagne pointue de l’autre, et la couronne de créneaux et tourelles dont la coiffe le plus romantique des petits châteaux ruinés. Un chemin cavalier, taillé dans le roc, ploie ses lacets au flanc du torse promontoire et monte de la rade jusqu’au seuil de cette castille marine. Quels garnisaires et quels

assaillants se sont succédé en cette forteresse, durant les quinze siècles de belles pirateries qui séparèrent les derniers jours de la paix romaine et les premières années de la paix contemporaine en Méditerranée ?

Le grand îlot, sur une ceinture de falaises et de récifs, porte un plateau qu’une autre tour de guette défendait plus mollement jadis. Elle a encore son escalier et son plancher de bois pour les pacifiques guetteurs d’aujourd’hui, qui viennent attendre le passage des caïlles. Elle a de même une citerne encore intacte à ses pieds et, — merveille en ce coin du monde où toutes les terres sont verticales, — elle a une longue et étroite esplanade de sol meuble, cultivé, un champ de pommes de terre envahi par les romarins et jonché de ruines, dont une cassine pour la chasse a utilisé les pierres et les briques.

Voici donc la Prée, — la Praja, disent nos bateliers, — le leimon fleuri du poète. On y monte aisément par un débarcadère et un sentier de roches. Assis, jambes pendantes, à soixante mètres au-dessus de l’eau bleue, nous avons sur nos têtes l’ombre de la tour et, sous nos pieds, ce vertigineux cirque de mer, qu’enclosent des rocs suspendus, éboulés, en surplomb : abri contre tous les vents, embuscade pour toutes croisières vers la terre, le détroit ou le large, triple sortie pour se jeter à la bonne heure sur la proie et pour fuir la vengeance des victimes ou des concurrents [les vieux renards ont toujours plusieurs issues à leur terrier), il n’est peut-être pas dans la Méditerranée tout entière un plus beau paradis de pirates.

Aux siècles récents de la course musulmane, quel renouveau de gloire et de clientèle dut avoir cette station de l'Odyssée! quelles ripailles et quelles tueries, quelles joies féroces et quels chagrins ont vus ce petit château, cette tour! combien de femmes, enlevées à la côte en face, ont connu sur cette Prée les violences de la première nuit! quels massacres et quelles cuissons à la broche de moutons et de volailles! quelles rasades! et quels cris, quelles

disputes pour le partage des esclaves et du butin! J’aurais voulu relire ici le récit de la vieille dans Candide : c’est une belle suite des Récits d'Ulysse, et c’est de même vérité historique sous le ton romanesque.

Quand les auteurs du périple odysséen arrivèrent ici, quel incident de navigation, quelle légende ou quelle coutume religieuse des indigènes leur firent entendre les chanteuses marines, les lieuses d’enchantements, les Sirènes révélatrices de l’avenir? Une bande d’oiseaux de mer qui couvrait ce triple perchoir et déchirait à grands cris quelque corps de naufragé, donna-t-elle leurs chants et leurs présages à ces jettatrices de mauvais sort ?...

Août 1925. — Du haut des monts d’'Amalfi, de la terrasse aérienne de Ravello, où je relis mes notes des précédents voyages, je vois à l'horizon les trois points sur la mer de ces Iles Galli. J’ai cherché si quelque légende des marins d'aujourd'hui gardait l'explication ou l’écho des imaginations d’autrefois. J’ai appris seulement que, durant la grande guerre, les sous-marins allemands avaient longtemps usé de cette cachette, avant d’être trahis par la nappe d’essence qu’une crevée sur les roches fit un jour s'échapper de l’un d’eux. On surveilla désormais les traîtresses Sirènes; mais plusieurs gros transports vers le Levant, coulés soudain à la sortie des Bouches, avaient chèrement payé leur mépris des avertissements de Circé : « Passe sans t’arrêter, car bien fou qui relâche en passant aux Sirènes ! »

IT

Au delà des Sirènes, s'ouvrent devant Ulysse deux routes, entre lesquelles Circé lui a laissé le choix

Quand tes rameurs auront dépassé les Sirènes, — je ne t’assigne pas d'ici tout le parcours, à toi de décider, — deux routes s’offriront ; les voici toutes deux.

On trouve, d’un côté, les Pierres du Pinacle, où rugit le grand flot azuré d'Amphitrite ; chez les dieux fortunés, on les appelle Planktes. La première ne s’est jamais laissé frôler des oiseaux, même pas des timides colombes, qui vont à Zeus le père apporter l’ambroisie ; maïs le chauve rocher, chaque fois, en prend une que Zeus doit remplacer pour rétablir le nombre. La seconde ne s’est jamais laissé doubler par un vaisseau des hommes ; mais, planches du navire et corps des matelots, tout est pris par la vague et par des tourbillons de feu dévastateur. Un seul des grands vaisseaux de mer put échapper: ce fut Argo, rentrant du pays d’Aïétès, cet Argo, que, partout, vont chantant les aèdes ; le flot l'avait jeté contre ces grandes Pierres; mais Héra, pour l’amour de Jason, le sauva.

Ainsi parlait Circé; mais, dans la suite des Récits, il n’est plus question de ces deux Pierres; Ulysse ne les verra pas; c'est l’autre route qu’il suivra :

L'autre route vous mène entre les Deux Écueils. L'un, dans les champs du ciel, pointe une cime aiguë, que couronne en tout temps une sombre nuée, et rien ne l’en délivre; ni l'été, ni l'automne, il ne plonge en l’azur ; aucun homme mortel ne saurait ni monter ni se tenir là-haut; la roche en est trop lisse; on la croirait polie. À mi-hauteur, se creuse une sombre caverne, qui s’ouvre, du côté du noroît, vers l'Érèbe : du fond de ton vaisseau, c’est sur elle qu'il faut gouverner, noble Ulysse ! Mais, du fond du vaisseau, le plus habile archer ne saurait envoyer sa flèche en cette cave, où Skylla, la terrible aboyeuse, a son gîte. Ses pieds, — elle en a douze, — ne sont que des moignons ; mais sur six Cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, imbriquées, toutes pleines des ombres de la mort. Enfoncée à mi-corps dans le

creux de la roche, elle darde ses cous hors de l’antre terrible et pêche de là-haut, tout autour de l’écueil que fouille son regard, les dauphins et les chiens de mer et, quelquefois, l’un de ces plus grands monstres que nourrit par milliers la hurlante Amphitrite. Jamais homme de mer ne s’est encore vanté d’avoir fait passer là sans dommage un navire : jusqu’au fond des bateaux à la proue azurée, chaque gueule du monstre vient enlever un homme. |

L'autre Écueil, tu verras, Ulysse, est bien plus bas. Il porte un grand figuier en pleine frondaison ; c’est là-dessous qu’on voit la divine Charybde engloutir l’onde noire : elle vomit trois fois chaque jour et trois fois, à terreur ! elle engouffre. Ne va pas être là pendant qu’elle engloutit, car l’Ébranleur du sol luimême ne saurait te tirer du péril... Choisis plutôt Skylla, passe sous son écueil, longe au plus près et file !

Charybde et Skylla ont été domiciliées par tous les Anciens au détroit de Sicile. Elles y habitent encore.

À l'entrée du détroit, les Instructions nautiques (n°731 p. 112) décrivent la ville et la forteresse de Scilla, perchées sur une pointe aiguë de la côte italienne : « Cette ville est bâtie en amphithéâtre sur les falaises escarpées d’une pointe saillante au Nord. De juillet à septembre, on fait sur la côte la pêche à l’espadon. Un château fort, élevé de 65 mètres au-dessus de la mer, est construit sur la pointe. Scylla a beaucoup souffert pendant le tremblement de terre de 1783, qui a jeté dans la mer une partie de sa pointe extrême ».

Ici donc, comme auprès du Lucrin, la réalité actuelle n’a pas gardé peut-être tous les détails de la description odysséenne. La plupart subsistent néanmoins, cf. Spallanzani (Voyage IT p. 113-114) :

1 Cf. L. Devic Les Merveilles de l’Inde p. 5 : Madouïa fils de Zérâikht, un des marins de la Chine et des pays de l’or, racontait que, dans les parages de l’île du Rih, il passa entre deux pointes élevées au-dessus de la mer, qu’il prit pour les sommets de deux montagnes sous-marines; quand il les eut dépassées, elles plongèrent dans l’eau; il reconnut que c’était les deux pinces d’un crabe.

Curieux de connaître ces écueils fameux par tant de naufrages, je pris une barque et la dirigeai d’abord vers Scylla. C’est un rocher très élevé, situé à douze milles de Messine sur les côtes de la Calabre, au delà duquel est bâtie la petite ville qui porte son nom. Quoiqu'il ne fit point de vent et que j'en fusse encore à la distance de deux milles, je commençai à entendre un frémissement, un murmure et je dirai presque un bruit semblable à des hurlements de chien, dont je ne tardai pas à découvrir la véritable cause. Ce rocher, coupé à pic sur le bord de la mer, renferme à sa base plusieurs cavernes, dont la plus spacieuse est appelée Dragara par les habitants de l'endroit. Les ondes, entrant avec impétuosité dans ces cavités profondes, se replient sur elles-mêmes, se brisent, se confondent, écument de toutes parts et produisent tous les bruits divers que l’on entend au loin.

La Skylla de Pierre du poète, Skylla Petraié, Zk6AMn Metpain, est une terrible aboyeuse, ôervèv AsAakuta, au fond de sa caverne. Les cavernes hurlantes se rencontrent tout le long du détroit. La plupart sont au ras du flot, qui entre et sort à grand bruit. A. de Gaubillon (Voyage critique de l'Etna p. 293-294) descend la passe :

Le beau cap Saint-Alexis est un rocher à pic de cinq à six cents pieds... Taillé en forme de cône concave, on remarque sur toute sa surface cinq cavernes aussi élevées que pro- : fondes, cavernes assez grandes pour qu’une légère barque puisse y entrer et en faire le tour ; les eaux de la mer s’y engouffrent avec un bruit semblable à celui du tonnerre.

Mais telle de ces cavernes hurlantes est, comme celle de Scilla, en plein ciel : « La ville d’Ali, — disent les Znstructions nautiques (n° 731 p. 249), — renommée par ses eaux minérales, s'élève en dedans du cap, sur la pente du mont Scuderi, qui a 1250 mètres de hauteur. Auprès du sommet aplati de cette montagne, il existe une caverne d’où le vent sort avec une certaine violence ».

- Du fond de sa caverne, Skylla pêche les dauphins, les chiens de mer et, quelquefois, l’un de ces plus grands monstres que nourrit par milliers la hurlante Amphitrite.

La gémissante mer du détroit a toujours été célèbre pour ses pêches. Les Jnstructions nautiques viennent de nous dire que, sous Scilla, on pêche le terrible porte-épée, l’espadon‘. Spallanzani écrivait il y a cent trente ans :

Les chiens de mer appartiennent au genre des squales: ce n'est qu'accidentellement qu’on en prend dans le détroit de Messine, soit parce qu'ils n’ont pas de passages réguliers et périodiques, soit parce que leur chair coriace n’est pas bonne à manger et qu'il y a toujours du danger à les attaquer. Leur hardiesse est si grande qu’ils vont assaillir les hommes jusqu’à l’intérieur du port. Un pêcheur, s’y baignant un jour, fut surpris par un de ces poissons qui lui trancha net la cuisse.

Pendant mon séjour à Messine, n'ayant pas eu l’occasion d'assister à la capture d'aucun chien de mer, je ne puis rien dire de la façon dont on s’y prend pour les attaquer. Je me bornerai à décrire un de ces poissons... Je m’arrêterai principalement à ses divers ordres de dents. Les dents de la mâchoire inférieure sont au nombre de soixante-quatre, laissant au milieu un espace vide. Elles forment des groupes séparés. Chaque groupe résulte de quatre rangées de dents, à la réserve de ceux qui avoisinent l’espace vide, lesquels sont composés de cinq rangées.

Est-il besoin de mettre en regard tels de nos vers odysséens sur la triple rangée des dents de Skylla?..

On prend l’espadon, tantôt avec la lancé, tantôt avec la palimadara, espèce de filet à mailles très serrées... La pêche à la lance tirait à sa fin. Voici comment elle se pratique. Les pêcheurs sont pourvus d’une barque qu’ils appellent luntre. Sa longueur est de dix-huit pieds sur huit de largeur et quatre de

! Le P. Labat décrit longuement les sept ailerons ou empennures du pesce spada : « C’est une petite fortune pour un pêcheur que la prise d'un de ces poissons. Mais ce bonheur n’est pas pour tous ceux qui se mêlent du métier: il faut sçavoir l’endormir ou l’enchanter; comme il est Grec, il n'entend que cette langue et n’entend point les autres; il semble même en avoir de l’aversion », etc., etc. Strabon (I 2 15) voyait déjà dans la chasse de l’espadon, tv Ofpay Tov yahewTüv Éti ExûAANnS la première source de la légende skylléenne. Cf. de même Geogr. græc. min. 11 p. 2.

hauteur. Sa proue est plus spacieuse que sa poupe pour donner plus d’aisance à celui qui tient la lance... La lance est faite de bois de charme qui se plie difficilement. Sa longueur est de douze pieds. Le fer qui la termine a sept pouces de long ; il est armé latéralement de deux autres fers, appelés orerlles.

Sur la proue de la luntra, le lancier épie l’espadon et le frappe dès qu’il apparaît. En arrivant devant Skylla, Ulysse revêt ses armes, prend deux longues lances et quitte le château d’arrière pour venir sur le château d’avant, à la proue du navire, afin de surveiller, comme le lancier de la luntre, l'apparition du monstre : « Car j'avais oublié qu’en ses tristes avis, Circé m'avait enjJoint de ne pas endosser mes armes glorieuses... J’espérais découvrir cette Skylla de pierre, avant qu’elle causât le malheur de mes gens ».

Skylla se présente comme un nom grec, avec un sens précis dans la langue la plus courante des Hellènes : c’est la Chienne; quelque interpolateur ajouta donc au texte primitif un vers pour commenter « la terrible aboyeuse » : « La voix est d’une chienne encore toute petite ». Mais les sémitisants ont raison, je crois, d'expliquer d’autre façon ce nom que l’on rencontre sur d’autres rivages : dans les légendes qui sortirent de l’onomastique des côtes mégariennes et saroniques, la Pierre de l’Épervier, Skulla Nis, est devenue la perfide Skylla, meurtrière de son père Nisos'. Dans la formule odysséenne Skulla Pétraié (l’épithète pétraié ne se retrouve nulle part ailleurs dans les poèmes homériques), le poète {c’est une de ses façons ordinaires) aurait, tout à la fois, transcrit et traduit le nom propre de son modèle.

La Pierre de Skylla marque l’entrée du détroit vers le Nord, comme la Pierre Blanche, Zeukopétra, en marque la sortie vers le Sud. Skylla, comme la Pierre Blanche, devait

‘ Sur les Pierres de Skylla, cf. Les Phéniciens et l'Odyssée II p. 402 : « La Route de Thèbes ».

avoir son déterminatif. Dans le texte actuel, Circé lui donne une mère qu’elle nomme Crataïs : « Ah! passe à toute vogue, en hélant Crataïs, la mère de Skylla : c’est d’elle que naquit le fléau des humains; c’est elle qui mettra le terme à ses attaques ». Dès l'antiquité, ces trois vers étaient rejetés par les éditeurs soigneux'. Néanmoins, je croirais volontiers à une même parenté onomastique entre la Skylla italienne et sa mère Crataïs qu'entre la Skylla mégarienne et son père Nisos.

Une étymologie grecque rendrait aussitôt compte du nom de cette mère : Crataïs serait la forte, la violente. Mais les Znstructions viennent de nous décrire la pierre coupée de Skylla, et tous les voyageurs notent la façade abrupte de cette Pierre fendue à la hache, dont les tremblements de terre continuent de ravaler l’à-pic. Le poète lui-même insiste sur l’aspect de cette roche, si lisse qu’on la croirait polie. Or, l’Écriture donne l’épithète de Æroutot aux poutres équarries et polies : krata serait l’épithète de cette Skulla coupée ; les premiers colons grecs du détroit trouvèrent en place le nom encore complet; mais l’usage populaire en négligea par la suite le second terme : ici, comme dans les eaux péloponnésiennes, Skulla, la Chienne, suffisait à une oreille hellénique pour dénommer le promontoire, et si la Pierre était aussi un monstre de malheur, pelor kakon, néÀop Kkakôv, c’est qu’en face d’elle, la longue et basse presqu'île sablonneuse du Faro, qui fait l’autre bord du détroit, s’appelait Peloros. Ce vieux nom, malgré son apparence grecque, doit être bien antérieur à l’arrivée des Hellènes, qui, sur place, le transcrivirent de cette façon : jusqu'aux temps classiques, ce Peloros ou Pelorus sembla d’origine suspecte : les Romains en firent un pilote d’Annibal que son chef avait enterré là.

Entre Skylla et Peloros, mais dans le voisinage plus proche de ce dernier cap et de son bas rivage, Anciens

1 Cf. là-dessus mon /ntroduction à l'Odyssée 11 p. 379.

et Modernes ont toujours connu Charybde : « Quand Charybde vomit, toute la mer bouillonne et retentit comme un chaudron sur un grand feu ; l’écume en rejaillit sur le haut des Écueils et les couvre tous deux. Quand Charybde engloutit à nouveau l’onde amère, on la voit dans son trou bouillonner tout entière ; le rocher du pourtour mugit terriblement : tout en bas, apparaît un fond de sables bleus ».

Les Instructions nautiques nous disent encore (n° 731

Le détroit de Messine a une largeur qui varie de 1 mille et demi à son entrée Nord, à 8 milles entre les caps Pellaro et Scaletta. La navigation de ce passage si redouté des Anciens demande quelques précautions, à cause de la rapidité et de l’irrégularité des courants, qui produisent des remous ou des tourbillons dangereux pour les navires à voiles. En outre, devant les hautes terres, les vents jouent et de fortes rafales tombent des vallées et des gorges, de sorte que, sans une brise favo-

rable et bien établie, un navire peut arriver à ne plus être maître de sa manœuvre, même étant sous vapeur.

Ces courants n’ont plus pour nos grands navires les mêmes dangers que pour les petits bateaux d’autrefois. Il suffit d’en connaître et d’en éviter certains confluents :

Les courants du détroit de Messine sont variables et atteignent parfois 5 nœuds de vitesse. Ce sont en grande partie des courants de marée, qui acquièrent leur plus grande force le lendemain de la pleine et de la nouvelle lune (sauf les perturbations dues aux vents). Le flot porte au Nord, le jusant au Sud ; mais près des côtes, il existe des contre-courants dont on peut tirer parti : ils sont appelés refoli quand ils sont produits par le jusant, bastardi quand ils sont produits par le flot. La rencontre de deux courants opposés produit, en divers points du détroit, des tourbillons et des grands remous, appelés garofali. Les principaux garofali sont sur la côte de Sicile, entre le cap du Faro et la pointe Sottile, avec le jusant, et devant la tour de Palazzo, avec le flot; ce dernier garofalo est très fort ; c’est

le Charybde des Anciens... Les autres agitations sans tourbillons, produites par le courant sur les inégalités du fond, sont appelées scale da mare.

Nos vapeurs peuvent ne plus se soucier de Charybde. Mais les voiliers doivent toujours compter avec elle :

Comme les variations des courants rendent difficile la navigation à la voile dans le détroit, il serait imprudent, de la part d’un navire à voiles étranger, de chercher à le franchir de nuit sans pilote. Si l’on vient du Nord, on trouve des pilotes à quelques milles au Nord du phare du Faro; si l’on vient du Sud, on en rencontre à 3 ou 4 milles au Sud de Messine.

La carte marine indique par des spirales les points où d'ordinaire tourbillonnent ces bastardi et garofali. Le plus important de ces remous {nos marins lui gardent le nom de Charybde) est juste en face de Skylla sur la rive opposée, un peu au Sud du cap Peloros. Ulysse, ayant franchi Skylla, échappe d’abord au tourbillon de Charybde et s’en va débarquer sans difficulté dans ce « Port-Creux » de l’Ile du Soleil que nous allons retrouver à Messine. Il y est bloqué tout un mois, par les vents du Sud qui lui ferment la route. Après le massacre des bœufs sacrés etune semaine de festin, on reprend la mer. Mais la colère du dieu leur envoie une tempête de N.-0., qui les entraîne vers le Sud et fracasse le vaisseau. Ulysse flotte sur son mât et sa quille attachés ensemble : un réveil des vents du Sud le rebrousse alors vers le haut du détroit et le jette sur Charybde : « Or Charybde est en train d’avaler l’onde amère. Je me lève sur l’eau ; je saute au haut figuier : je m’y cramponne comme une chauve-souris. Mais je n’ai le moyen ni de poser le pied, ni de grimper au tronc; car le figuier, très loin des racines, tendait ses longs et gros rameaux pour ombrager Charybde. Sans faiblir, je tiens là jusqu’au dégorgement qui vient rendre à mes vœux et le mât et la quille. ». Les Znstructions nautiques décrivent les vents du détroit :

En hiver, les vents les plus forts et les plus fréquents sont ceux de l’E.-S.-E. et de l’O.-S.-O., ces derniers accompagnés d’une très grosse mer ; la lutte entre les vents opposés est fréquente, surtout avec les grands frais de N.-0. Les vents d'Ouest ne durent pas autant que ceux de S.-E. et de S.-O. : ils peuvent souffler fort, mais ils mollissent bientôt. Le vent de S.-E. (c'est l’Euros d'Ulysse), au contraire, devient de plus en plus fort et souffle parfois quinze jours consécutifs. Le S.-O. lui succède généralement, mais dure peu.

En été, le beau temps est accompagné de vents de N.-0. et de Nord. Lorsque le vent souffle du Nord, il fait toujours presque calme dans le détroit, tandis qu’à Messine, la brise est quelquefois très fraîche. Parfois le vent de Nord {c’est le Zéphyr d’Ulysse) soufflant dans le détroit rencontre à 20 milles dans le Sud, devant le cap Spartivento, un vent de Sud {c’est le Notos d'Ulysse) ; il en résulte une grande perturbation atmosphéri-

que.

La tempête d'Ulysse n’est que cette rencontre des vents du Nord et du Sud.

L’exact et consciencieux Spallanzani visite Charybde (IV p. 116 et suiv.) :

Quoique la marée soit presque insensible par toute l’étendue de la Méditerranée, elle se fait apercevoir dans le détroit de Messine, à raison de son étrécissement, et elle y est réglée comme ailleurs par les élévations et dépressions périodiques des eaux. Quand le vent souffle dans la direction du flux et du courant, un navire n'a point de dangers à courir; car, sices deux forces lui sont contraires, il est dans la nécessité absolue de s’arrêter et de jeter l’ancre à l’entrée du canal; si elles

lui sont favorables, il passe à pleines voiles avec la rapidité de la flèche.

Cf. le premier passage d'Ulysse et les conseils de Circé : &AAX élu ZkbAAns okoTéÀo TenmAnuÉvos ka vfa Tapèë EAdav.

Mais lorsque le vent est opposé au courant et que le pilote inexpérimenté ou trop confiant lui abandonne ses voiles pour

franchir le détroit, son navire combattu par deux forces contraires va se briser contre le rocher de Scylla.

Cf. les conseils d'Ulysse à son pilote au devant de Skylla : « Tu vois cette fumée et ce flot : passe au large et prends garde à l’écueil! Si, gagnant à la main, le navire y Courait c’est à la male mort que tu nous jetterais »,

… OÙ Ôë okoTtéAou émualeso, uh 0€ A&Bnot keto” Ébopuñonca kai ëc kakdv äuus Bé&AnoBa.

Voilà pourquoi vingt-quatre matelots des plus hardis et des plus robustes se tiennent jour et nuit sur la plage de Messine. Au premier coup de canon d’un navire en perdition, ils accourent et le remorquent avec leurs barques. Comme le courant n'occupe jamais toute la largeur du détroit, qu’il serpente et fait plusieurs détours, ces matelots, qui connaissent parfaitement sa marche, savent l’éviter et soustraire le vaisseau aux dangers qui l’environnent. Mais si le pilote, qui en a le gouvernement, dédaigne ces secours ou néglige de les demander, quelqu’habile qu'il soit, il court le plus grand risque de faire naufrage : au milieu des tournoiements et du bouillonnement des ondes ffaut- 1l rappeler les vers odysséens sur la marmite bouillonnante de Charybde ?}, les plus gros câbles se rompent et les ancres ne prennent point, parce que le fond est rocailleux. Enfin tous les expédients ne sont ici d'aucun secours...

Je me promenais sur les collines qui dominent le détroit, lorsque je vis entrer par la bouche du Nord un bâtiment marseillais voguant à pleines voiles et ayant pour lui le vent et le courant. Il avait déjà fait la moitié du cheminet s’avançait heureusement vers le port, lorsque tout à coup le ciel se couvre d’épais nuages ; un tourbillon de vent soulève la mer contre la direction du courant et l’agite dans tous les sens. À peine les matelots ont-ils le temps d'amener les voiles; de toutes parts, les vagues entourent et assaillent leur malheureux navire...

Spallanzani décrit longuement les efforts des pilotes messinois, qui réussissent, mais à grand’peine, à sauver ce bateau marseillais. [l ajoute, sans se douter qu’il commente, mot pour mot, le naufrage d'Ulysse :

Les bâtiments légers, que le vent ou le courant entraîne, vacillent, tournoient, mais ne sont point engloutis : ils ne coulent à fond que dans le cas où les vagues, en se précipitant sur eux, les remplissent d’eau. Quant aux gros navires, ils s’y trouvent arrêtés tout à coup et restent comme immobilés ; ni le vent niles voiles ne les peuvent tirer de là ; après avoir été tourmentés et battus des flots, ils sont poussés contre la plage

voisine.

Voici à ce sujet, une lettre que m’a écrite l’abbé Grano de

Messine : «Il n’y a pas vingt jours, nous avons été témoins de la submersion d’une polacre napolitaine, venant de Pouille avec une provision de grains. Il s'était élevé un vent de Sud- Est très impétueux. Le navire s’efforçait de gagner le port à pleines voiles ; mais la tête ou la queue du courant, pour me servir de l'expression de nos mariniers, l’entraîna dans le garofalo. Là, ne pouvant faire usage de ses voiles, il resta quelque temps exposé à toute la furie des flots qui finirent par l’entr’ouvrir et le couler à fond ».

Après les cinq semaines qu’'Ulysse a dû passer dans le Port-Creux, bloqué par vent du S.-0., «le Notos qui soufflait en tempête s’apaise : on embarque à la hâte, on tend les voiles blanches, on pousse vers le large. Mais notre course est brève. En hurlant, nous arrive un furieux Zéphyr, qui souffle en ouragan; la rafale, rompant d’un coup les deux étais, nous renverse le mât et fait pleuvoir tous les agrès à fond de cale; le mât, en s’abattant sur le gaillard de proue, frappe au front le pilote et lui brise le crâne. Zeus tonne en même temps et foudroie Le vaisseau. Mes gens sont emportés par les vagues; ils flottent autour du noir croiseur, pareils à des corneilles; le dieu leur refusait la journée du retour. Moi, je courais d’un bout à l’autre du navire, quand un paquet de mer disloque la membrure ; la quille se détache et la vague l’emporte. Mais le mât arraché flottait contre la quille, et l’un des contreétais y restait attaché; c'était un cuir de bœuf; je m’en sers pour lier ensemble mât et quille et sur eux je m’assieds; les vents de mort m’emportent ».

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Au total, cette description odysséenne de l’entrée du détroit ne présente que trois ou quatre inexactitudes, l’une assez grave, les deux ou trois autres légères, et toutes de même source que les erreurs ou inventions que nous avons déjà rencontrées dans les autres paysages des Récits.

La première touche le gîte des deux Écueils et du détroit qu’ils ouvrent : le poète se les figure comme tout proches des Sirènes; car elles ont à peine fini de chanter et leur île est à peine hors de vue, que « soudain, j’aperçois la fumée d’un grand flot, dont j'entends les coups sourds », dit Ulysse; il reconnaît aussitôt la passe des Deux Écueils décrite par Circé... Deux cent quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau séparent du pré des Sirènes le rocher de Skylla et, dans l'intervalle, Ulysse aurait dû revoir cette ile d’Éole où, deux fois, il était venu... Est-ce à dessein et parce qu’il en avait parlé déjà que le poète a négligé cette escale? est-ce la lecture d’un périple abrégé qui l’a conduit à mutiler ainsi les distances ?... les épisodes de cette navigation étaient-ils déjà disposés de même façon dans son modèle étranger ?.…..

De très nombreux voyageurs nous décrivent le rocher de Skylla et sa façade sur la mer; mais aucun n’a vu, semble-t-il, la caverne qu’elle devrait porter à mihauteur et « qui s’ouvre du côté du noroît, vers l’Erébe ». Si cet antre a Jamais existé, il devrait être apparent encore sur ce flanc abrupt où nul homme ne peut mettre le pied, où nul arbre, nulle plante, nulle bâtisse n’a jamais pu s’accrocher... Cette caverne n’est-elle qu’une invention du poète? aurait-elle disparu dans le tremblement de terre « qui en 1783, a jeté dans la mer une partie de la pointe extrême », disent les /nstructions nautiques?

Troisième fantaisie : Charybde est plus proche des sables siciliens que de la roche italienne ; mais elle n’est pas si collée à la rive, que le plus grand figuier du monde

ait jamais pu la couvrir de ses rameaux... Il suffirait, il est vrai, pour rendre compte de cette vision, que le poète eût trouvé dans son modèle la mention du gouffre «sous un cap du Figuier ». Mais le poète imagine en outre ce tourbillon du détroit comme un puits entouré d’une margelle de pierre, un entonnoir aux cercles voraces, dont, par instants, on entrevoit le fond... Le sage Spallanzani met ses lecteurs en garde contre cette idée fausse :

On entend par tourbillon de l’eau le mouvement circulaire qu'elle prend lorsqu'elle est mue par deux impulsions contraires. Au centre de ce mouvement, il se forme une cavité dont les parois intérieures tournent sur elles-mêmes en forme de spirale. Mais dans le détroit, je n’observai rien de semblable : c'était un espace de mer ayant tout au plus cent pieds de circonférence, où l'onde bouillonnait, s'élevait, s’abaissait, se heurtait, sans produire le moindre tourbillon... Je m'étais muni de différents corps, les uns plus pesants que l’eau, les autres plus légers. J'observai que les premiers allaient au fond et ne reparaissaient plus, que les seconds surnageaient, mais que l'agitation les repoussait hors de la sphère de son activité. Cette dernière observation m’indiquait assez qu’il n'existait aucun gouffre en cet endroit, car ce gouffre aurait produit un tourbillon qui aurait attiré et englouti les corps légers.

Le poète est, comme on voit, d’une exactitude parfaite quand il compare à une marmite bouillante cet espace de mer, où « l’onde bouillonne, s’élève, s’abaisse et se heurte sans produire le moindre tourbillon ». Si son imagination d’un tourbillon profond, d’une cavité aux spirales descendantes et remontantes, est plus fantaisiste, il ne faut pas se hâter encore de l’inculper. N'est-ce pas ainsi que, durant des siècles, l'imagination populaire s’est figuré tous les gouffres marins? et nos cartes marines ne représententelles pas encore ces garo/fali par des spirales ? C’est, son modèle qui lui mit, peut-être, cette image devant les yeux, par le nom même que les premiers navigateurs donnaient aux remous du détroit.

Je crois en effet que H. Lewy a raison de chercher une étymologie sémitique à ce nom de Charybdis, qui se re- . trouve dans les pays syriens et qui ne veut rien dire en grec : H. Lewy propose khar ou khor oubed, le Trou de la Perte”. Comme pour Skylla « la pierreuse », le texte odysséen donnerait la vérification de cette étymologie : Charybde est « la pernicieuse, la cause de perte.», X&puBäic ôÂof, et le poète imagine cette pernicieuse comme un « trou », khar, qui, tour à tour, engloutit les eaux de la mer et les rejette. L’antiquité classique connut deux autres Charybdes. L’une était dans les parages de Gadès, au voisinage de Calypso : nous n’en savons que le nom. l’autre était en Syrie entre Apamée et Antioche : c'était, — dit Strabon (VI 2 9), — un trou, x&ouax, dans lequel l’Oronte s’engouffrait, la Perte de l’Oronte.

Sans aller jusqu’à ce Maelstrom*, dont les gens du Nord firent longtemps un terrible avaloir, ni à ces furieux tourbillons que les navigateurs vers les Indes redoutaient sous le Cap Corrientes, aux Bouches de Madagascar”, on sait la renommée qu’eut dans tout l'Occident, que garde encore dans nos complaintes bretonnes le raz de Sein. L’alferez de Pedro Niño raconte dans Le Victorial (p. 272) :

Le raz de Bretagne est très dangereux. Il a vingt lieues de long. On croirait que la mer y bout à gros bouillons, comme l’eau d’une chaudière placée sur le feu, non pas qu’elle soit chaude cependant; mais la mer y est telle qu’elle n’y fait que des tourbillons. Par gros temps, le péril est extrême en cet

1 Cf. dans G. Ferrand (Textes relatifs à l’'Extréme-Orient I p. 385) le monstre amphibie ailé, à quatre têtes sur un cou et à dents recourbées, qui s’appelle monstre de ruine.

? Pour le Maelstrom, cf. Albert-Montémont XLV p. 160.

8 Pour le Cap Corrientes, cf. dans l’Hist. des Voyages II p. 169 la tempête essuyée par le premier navire anglais qui s’en fut aux Indes : Lancaster (1591) décrit et sans doute exagère les dangers de cette passe, les coups de vent et de tonnerre balayant mâts et voiles, fracassant tout, «arrachant les membres, faisant virer nuques et fronts, comme si l’on eût pris plaisir à tordre les cous ». D'Argen-

endroit, et le navire, qui est drossé à la côte, est coulé en un instant. Là, ne servent ni voiles ni rames; il y faut de bons gouvernails, car les courants y sont si forts et emmènent si raide le navire que, lorsque Dieu le garde des récifs, en trois ou quatre heures il fait ses vingt lieues et, quand le raz est passé, les marins rendent grâces à Dieu qui les sauva.

L’alferez ajoute en ce même Victorial (p. 411)

La mer du Ponant n’est pas comme celle du Levant, qui n’a flux ni reflux, ni grands courants, si l’on en excepte un que l’on appelle le courant de Faro, qui est très dangereux et où périssent beaucoup de bâtiments : quand le vent est opposé au courant, le vaisseau, qui se trouve entre deux, touche de bien près la mort.

Les pèlerins du Moyen-Age redoutaient les tourbillons et le monstre des Bouches de Corfou‘. On ne manquait pas de prévenir, par des signes de croix, par des cantiques et, si l’on pouvait, par la messe chantée, la réapparition du dragon qui, jadis, avait dévoré ou mis en fuite les habitants de cette antique Cassopé, que le vulgaire appelait l’Écueil du Dragon, Scopulus Serpentis, mais que les érudits nommaient Cassopolis”. Le dragon, chassé par un évêque ou un saint moine, s'était réfugié dans un abîme du détroit. À la fin du xv° siècle, Félix Faber dit encore dans le truculent latin de son Evagatorium (I p. 36) :

Post longam navigationem pervenimus ad insulas Gazopoleos et ventum non habuimus. Venimus autem ad locum quemdam,

sola décrivait déjà en sa Conquéte des Molusques (II p.78) « ce golfe où les ondes bouillonnent avec un bruit et un mouvement à peu près semblable à celui d’un pot qui bout auprès d’un feu ».

1! Cf. Le Voyage de Hiérusalem éd. Schefer p. 44.

? Pour le dragon de Cassopo et celui de Scilla, cf. Voyage de M. de Monconys 1 p. 145 : « Le 28 décembre 1646, le vent se mit Nord avec tant de violence que nous eûmes une des plus fortes tourmentes que l’on ait jamais eues, au dire des matelots. Il y eut plusieurs et diverses ravines qu'ils nomment eschillons, qui tirent l’eau de la mer, comme si c’étoit une pompe, et ce par une longue

SR ns ds

ubi galea fixa super aquas stabat, nec remis huc aut illuc moveri poterat, sed sicut palus stabat, quasi parata in profundum mergi, quia subtus erat vorago abyssalis vel terræ hiatus, qui . Sorbebat ïbi magnam maris partem et aquæ in abyssum ibi illabebantur. Ideo stabant ibi superiores aquæ, descensum in abyssum exspectantes et, quando mare in illa parte non habet multas aquas, tunc aqua rotatur et eæ, quæ superius natant, descensum minantur. Et de facto naves ibi absorberentur, si gubernatores arte non obstiterint.

Félix Faber ne manque pas d’ajouter l’histoire du grand dragon qui sortit un jour d’une roche voisine, immanis et terribilis draco, et qui, s’envolant sur la cité de Gazopo, la consuma des flammes de son haleine, puis, durant de longues années, barra le détroit; on n’en vint à bout qu’en lui jetant un cadavre empoisonné”.

queue, qui s’allonge hors de la vue jusqu'à la mer, d’où l’on voit bouillonner l’eau...

» Les matelots disent que ce sont des dragons et, pour empécher qu’ils ne nuisent, ils disent l'Évangile de saint Jean ou mettent un couteau à manche noir piqué au mât ».

1 Cf. dans le Troisième Voyage de Chr. Colomb, — qui n’a encore touché qu’à des îles du Nouveau Monde, — l’arrivée au continent américain, Nouvelle Bibliothèque des Voyages XII p. 53 : «Il entra dans un très beau port qu'il nomma :il Puerto de Gatos, trompé par la vue d’un grand nombre de très gros singes, qu'il prit d’abord pour des chats. Les trois vaisseaux y étant entrés avant midi, trouvèrent les flots dans un mouvement terrible et si couverts d’écume par le combat du courant avec la marée que le danger leur parut extrême. Ils s’efforcèrent en vain de mouiller. Les ancres furent enlevées par la force des vagues. Le vent, avec lequel ils espéraient sortir, s'étant calmé tout à coup, ils demeuraient livrés à l’impétuosité des flots, sans aucun moyen d'avancer ou de retourner dans le golfe. L'amiral sentit la grandeur du péril. Il confessa que, s’il en était délivré par le ciel, il pourrait se vanter d’être sorti de la gueule du dragon, et cette idée fit donner au détroit le nom de Bocca del Drago, qu’il a conservé jusque aujourd’hui... »

Tirésias a dit à Ulysse: « Aussitôt qu’échappés à la mer violette, ton solide vaisseau vous mettra sur les: bords de l'Ile du Trident, vous trouverez, paissant, les vaches du Soleil et ses grasses brebis : c’est le dieu qui voit tout, le dieu qui tout entend! Respecte ses troupeaux; ne songe qu’au retour, et je crois qu’en Ithaque, à travers tous les maux, vous rentrerez encore; mais Je te garantis, si Vous les maltraitiez, que ce serait fini du navire et des gens ».

Nous doublons les Écueils, la terrible Charybde aussi bien que Skylla. Nous voici chez le dieu, en cette île admirable du Soleil, fils d'En Haut, où l’on voyait en foule ses beaux bœufs au grand front et ses grasses brebis. Déjà, du noir vaisseau, étant encore au large, nous entendions meugler les vaches dans les parcs et bêler les moutons. Aussi me revenaient au cœur les prophéties de l’aveugle devin Tirésias de Thèbes.

Ulysse fait donc part à ses gens des soucis de son cœur : « Camarades, deux mots! vous avez beau souffrir; il faut que vous sachiez ce que Tirésias m’a prédit dans l'Hadès : il m’a recommandé, et très fort, d'éviter cette Ile du Soleil, le charmeur des mortels; il m’a dit qu’en ces lieux, nous aurions à subir le comble des malheurs... Doublons cette île! écartez-en le noir vaisseau ». Mais Euryloque, le chef de l’opposition, combat cet avis. L’équipage applaudit Euryloque et refuse d’obéir aux conseils d'Ulysse; à bord des croiseurs homériques, les chevaliers de la rame” ne reçoivent pas d’ordres; on discute et la majorité l’emporte :

Uzysse. — Je suis seul, Euryloque, et vous en abusez! Du moins jurez-moi, tous, le plus fort des serments que, si nous rencontrons quelque troupe de vaches ou quelque grand trou-

1 Cf. dans Pénélope et les Barons des Iles le chapitre des Chevaliers de la Rame », p. 81.

peau de brebis, nul de vous n’aura l’impiété fatale d’en abattre; sagement, sans toucher ni vaches ni moutons, vous vous contenterez des vivres qu'a fournis l’immortelle Circé.

Je dis et, sur mon ordre, ils jurent sans tarder. Quand ils ont prononcé et scellé le serment, nous entrons au Port-Creux et nous allons mouiller le solide vaisseau en face des Eaux- Douces, où mes gens débarqués se hâtent d’apprêter en maîtres le repas. Quand on a satisfait la soif et l'appétit, on donne une pensée et des pleurs aux amis; puis les larmes font place au plus doux des sommeils.

Mais on reste quelques heures à peine en ce mouillage :

Aux deux tiers de la nuit, quand les astres déclinent, Zeus, l’'assembleur des nues, lâche un Notos terrible aux hurlements d'enfer, qui noie sous les nuées le rivage et les flots : la nuit tombe du ciel. Aussi, dès qu’apparaît, en son berceau de brume, l’Aurore aux doigts de roses, nous tirons le vaisseau et nous le remisons dans le creux d’une grotte, où les Nymphes avaient leurs beaux chœurs et leurs sièges... Tout un mois, sans arrêt, c’est le Notos qui souffle : jamais un autre vent que d'Euros à Notos. Aussi longtemps qu'on a du pain et du vin rouge, mes gens ne cherchent pas à vivre sur les bœufs. Mais quand sont épuisés tous les vivres du bord, il faut se mettre en chasse et battre le pays et, d'oiseaux, de poissons, prendre ce que l’on trouve.

La faim est mauvaise conseillère : à l’appel du même Euryioque, les camarades profitent d’une absence et d’un sommeil d'Ulysse pour se jeter sur les troupeaux divins :

Un jour que, pour prier, j'avais quitté la grève, avec l'espoir qu'un dieu viendrait me révéler le chemin du retour, j'étais monté dans l’île et sans plus voir mes gens, je m'étais, à l'abri du vent, lavé les mains, pour invoquer chacun des maîtres de l'Olympe. Voici que, sur les yeux, un des dieux me versa le plus doux des sommeils. C’est alors qu'à mes gens Euryloque donna le funeste conseil : les autres d’applaudir et de se mettre en chasse. On choisit les meilleures des vaches du Soleil. Quand ils les ont cernées, ils invoquent les dieux, puis égor-

gent les bêtes et, sitôt écorchées, ils détachent les cuisses. Les cuisses consumées, on goûte des grillades et, découpé menu, le reste de la bête est rôti sur les broches.

Ulysse alors s’éveille et revient à la grève. Il est trop tard, « et voici que les dieux nous envoyaient leurs signes : les dépouilles marchaïent; les chairs cuites et crues meuglaient autour des broches »... On reste néanmoins six jours à banqueter. Le septième jour, la rafale de Notos s’apaise; on se remet en mer et l’on court au naufrage.

Anciens et Modernes ont toujours identifié la Sicile à cette Ile du Soleil, que le poète appelle Thrinakié, Opivakin, l « Ile du Trident ». Quand les Hellènes connurent la Sicile par leurs colons du vin siècle avant notre ère, ils lui donnèrent le nom plus juste de Trinakrie, Tpivakpta, « l'Ile aux Trois Pointes » ou, pour mieux dire, « PIle aux Trois Angles », l'Ile du Triangle. Depuis lors, tous les géographes dans leurs livres, tous les navigateurs dans leurs Instructions se sont transmis cette notion, qui correspond exactement à la forme de cette terre triangulaire.

Le nom homérique de T'hrinakié mérite, mais n’a pas toujours rencontré l'attention des homérisants. Il ne saurait être appliqué à la Sicile par quiconque en aurait une connaissance directe. Il traduit la vision toute différente d’un Péloponnèse ou d’une Chalcidique, îles ou presqu’iles déchiquetées que trois longs bras de roche prolongent sur la mer et qui offrent aux navigateurs la triple fourche de trois chaînes parallèles, terminées par trois caps assez proches. Il faut en conclure qu’aux temps de l’épos, ni les aèdes ni leurs auditoires n'étaient familiers des rivages siciliens. Ce 7Trident implique l'existence d’une description écrite et d’une mauvaise interprétation, donnée par un lecteur et acceptée par un auditoire, qui n'étaient pas en état de la contrôler par une vue des lieux.

La rive sicilienne offre aux navigateurs, qui viennent de

doubler Skylla et d'échapper à Charybde, Le « Port-Creux »

PLaxcuE XIX. à (ef. p. 455 et suiv.)

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où nos Achéens remisent leur vaisseau : le poète emploie pour ce port la même épithète que pour la coque du vaisseau profond, vn0s ÿ\xpupt,

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&yx' Hdatos yAukepoto.

Ce port est Messine, qui, au dire des Anciens {simple calembour étymologique, comme nous allons voir), reçut le nom grec de Messène, Messana ou Messina, d’une colonie de Messéniens, mais qui, jadis, s’appelait la Faucille, Zanklé, Zé&ykAn, — dit Thucydide (VI 4) : — « Ce nom lui avait été donné par les Sikèles, à cause de la forme de ce lieu qui représente une faucille : faucille en sicilien se dit zanklon». Édrisi vante ce port admirable {trad. Jaubert II p. 81), qu’il avait souvent fréquenté :

Le port de Messine est l’un des plus admirables qui soient au monde; car les plus gros bâtiments y mouillent si près du rivage qu'une personne à terre peut facilement recevoir un objet quelconque des mains de celui qui est à bord du vaisseau. z'est auprès de Messine qu’on voit le détroit, qui sépare la Sicile de la Calabre, et dont le passage est difficile, alors surtout que le vent souffle dans une direction contraire au courant ou lorsque les eaux de la marée montante rencontrent celles du courant descendant ; alors le navire entre ces deux forces ne peut se sauver que par la permission de Dieu.

Les /nstructions nautiques nous disent encore :

Le port de Messine est formé par une langue de terre qui se recourbe en forme de faucille et qu’on appelle Bracio di San Raineri... On trouve à Messine des provisions de tous genres et l’on fait de l’eau à une fontaine de la ville.

Cette fontaine, que nos cartes marines indiquent auprès de la cathédrale, fut toujours célèbre parmi les navigateurs. Certains auteurs classiques prétendent que ce fut cette fontaine Zangklé, cette source de la Faucille, qui aurait donné son nom à tout le port, ZéykAn nélic Zikellac, ot uv &nd Zéyklou ynyevo0c À ànè kpñvns ZéykANS (Steph.

Byz. s.v.). Les routiers catalans de R. Muntaner la connurent sous le nom de Fontaine d'Or. Les quais remblayés et les nobles bâtisses du xvrr siècle, Hôtel de Ville, Douane, Cathédrale, qui les longent, ont recouvert la grève des Eaux-Douces, sur laquelle les premiers navigateurs halaïent ou laissaient à l’ancre leur navire, &yy' “Yôatos MAukepoto.

Derrière sa Faucille recourbée, qui le protège de tous les courants et de tous les vents [le seul vent du Nord entre par l’étroite passe, entre le Bastion du Figuier sur la pointe et la Santé sur la côte), le port de Messine est pour nos gros navires l’escale tranquille et sûre du détroit. Mais on n’y peut pas entrer par tous les temps.

Les navires à voiles à destination de Messine doivent profiter du courant. Comme les courants sont très forts et variables, il serait imprudent avec un navire à voiles d'entrer dans le port sans pilote, notamment en cas de brise fraîche et lors des marées de vive-eau ; à l’intérieur du port, il y a peu de courant... Quand les navires ont à louvoyer, ils ne pourront pas gagner s'ils ont le vent contraire ; dans ce cas, ils devront mouiller pour attendre que la renverse leur devienne favorable.

Les bateaux, qui viennent du Sud et que le courant empêche d’entrer dans le Port-Creux, trouvent facilement des mouillages tout proches, un peu au Nord de Messine :

Entre la tourelle de Ganzirri (auprès de laquelle il faut éviter de mouiller) et la pointe de la Grotta, les navires de commerce peuvent mouiller par 8 à 32 mètres : toutefois le fond est composé d'algues avec quelques roches. Auprès de la Grotta, le fond est meilleur et l’on est plus abrité du sirocco. Entre la Grotta et Messine, on peut mouiller pendant toute la saison d'été et pendant le beau temps en hiver : les abords du Paradiso sont ceux où le fond est le meilleur.

La tourelle de Ganzirri, éloignée de Messine, est trop proche de Charybde ; elle n’a pas d’aiguade et sa grève,

DE SIRÈNES EN SKYLLA ai!

sans abri, est déjà le commencement de la rive basse, longée de lagunes, qui va jusqu’à la pointe du Faro, sous les rafales des vents de Nord. Au sortir même de Messine, « près du couvent de San Francisco, le fond est bon; mais à ce mouillage, comme dans le port de Messine, on éprouve souvent des remous de courant et il est difficile, sinon impossible de tenir l’ancre dégagée si l’on y reste plus de quelques heures ». La Grotte, à mi-chemin de Messine et du Faro, est au pied d’un cap assez haut, sur une grève, qui permettait de haler les vaisseaux jusque sous la voûte d’un antre des Nymphes {(traduisons : d’une grotte pourvue de source). Nos cartes marines indiquent le dôme d’une chapelle qui s’élève aujourd’hui en cet endroit et qui peut servir de repère.

C’est là qu'Ulysse séjourne les cinq semaines, durant lesquelles les vents du Sud, Euros et Notos, lui ferment la descente vers les mers de la patrie. Avec de tels vents, on ne saurait se risquer en ce long canal dont les deux rives, après Messine, sont inhospitalières ; la côte de Sicile, surtout, est peu habitée et n'offre aucun abri jusqu’à la baie ouverte de Giardini qui se creuse, à cinquante kilomètres de là, sous la haute ville de Taormine :

De Messine au cap Scaletta, pointe rocheuse qui, surmontée d’une vieille tour, est distante de 10 milles, court une plage de sable raide... Puis la chaîne de montagnes se rapproche de plus en plus du rivage et atteint une altitude de 900 à 1200 mètres. Au Sud du cap Scaletta, la plage se continue jusqu'au Capo d’Ali, pied d’un morne escarpé; puis une plage escarpée et saine, coupée par de nombreux torrents, se termine au cap San Alessio, falaise accore portant une tour et une redoute. À #4 milles, la côte présente les deux caps St-Andrea et de Taormina.

La baie de Taormina est comprise entre les caps Taormina et Schiso. Sur le rivage, au milieu de la baie, se trouve le village de Giardini, dans la partie Sud duquel est érigée la statue en marbre de saint Pancrace, le premier évêque de Sicile.

En cette bonne baie de Taormine ou de Giardini, les voiliers trouvent enfin le premier refuge depuis Messine. Dans l’intervalle, la côte, raide et balayée des vents, dominée par de hautes montagnes et surplombée de falaises, est dangereuse aux bateaux comme aux hommes. Les coups de vents y font rage ; du Sud et du Nord, de l’Ouest et de l'Est, de la mer et des monts, les rafales y tombent et, sur toutes les pointes, les indigènes ont toujours eu des guettes, des embuscades ou des forteresses menaçantes :

La route de Messine à l’ancienne Tauromenium, — raconte À. de Gourbillon (I p. 289), — n’offrant pas le moindre objet qui soit digne de la fatigue qu’elle coûte, nous louâmes une de ces barques que les Siciliens nomment speronares, sorte de petit bâtiment d'autant plus convenable à un semblable voyage que, comme ils vont à la rame et à la voile, on est à peu près certain d'avancer contre vent et marée.

Nous partimes de Messine vers la fin du mois de septembre à neuf heures du matin. Le vent nous fut d’abord assez favorable et, dans l’espace de quatre à cinq heures, nous nous trouvâmes à la hauteur de la petite ville d’Ali, c’est-à-dire, à environ quatre à cinq lieues du point de notre départ. Ici, les vents qui nous avaient bien servis nous deviennent si contraires que nous en sommes réduits à carguer notre voile et à fendre, à force de rames, une mer houleuse et de mauvaise humeur. À la hauteur de la ville de Rocca Lumara, nos matelots exténués s’approchent du rivage le plus près possible et, à notre grande surprise, l’un d’eux saute à la mer et nage vers la rive. À peine eut-il gagné la terre, qu'au moyen d’une corde qu'il avait entraînée avec lui, nous le vimes attacher la barque à quatre énormes bœufs.

De quand pouvait dater cet usage des bœufs par les navigateurs du détroit ?

Après douze heures de marche, pendant lesquelles nous avons fait un peu plus de dix lieues, ce n’est qu’à la nuit close que nous gagnons la ville de Taormina. Pour comble de malheur, le bureau de santé est fermé : nous ne pouvons

mettre le pied à terre, ni rester dans le port, vu le peu de sûreté du refuge. La crique où nous nous jetons est une lieue au delà... ; nous sommes maintenant entre l’ancien port de Vénus et l'autel d’Apollon Archégétès.

La baie de Taormine déroule sa plage de sable entre la haute acropole de Taormine et la basse presqu’ile du cap Schiso, déjection du lointain Etna :

Le cap Schiso, bas et noir, a été formé par le plus ancien et le plus grand torrent de lave connu; il porte un vieux château et d’autres ruines : c’est l'emplacement de l’ancienne ville de Naxos. Son extrémité est bordée de roches. Mais, en dedans, à l'extrémité de la plage de Giardini, en face des restes du château, il y a un enfoncement où l’on peut toujours débarquer (/nstructions nautiques n° 731 p. 251).

Appien {Bell. cie. V 109-115) nous raconte comment Auguste vint débarquer ici, quand il attaquait la Sicile pompéienne ; il avait descendu la côte de Calabre et venait de Leucopétra :

Les sentinelles, postées au sommet des monts, lui ayant signalé que la passe était libre, il chargea sur sa flotte tout ce qu'il put de troupes et vint aborder sous Tauromenium, espérant que la place se rendrait. Mais la garnison refusa de recevoir ses envoyés. Il côtoya donc la rive, le fleuve Onobala et l’'Aphrodision et vint jeter l’ancre à l’Archégétès, le dieu des Naxiens, avec l'intention d’y établir son camp et d’attaquer d’ici Tauromenium : l’Archégétès est une petite statue d’Apollon, que dressèrent les colons naxiens à leur arrivée en Sicile.

C’est sur le cap Schiso, en effet, que les Hellènes fondèrent leur première colonie de Naxos : tout au bout de la pointe, ils eurent leur autel d’Apollon Archégétès. Mais bien avant eux, d’autres thalassocrates fréquentaient ces parages. Le poète odysséen connut-il par son modèle ce mouillage du Soleil, comme il connut le mouillage de la Grotte? Au Sud de Messine, ce refuge est pour les navigateurs une sorte de dépendance, un complément

du Port-Creux, où les portent les vents du Nord et les courants du détroit : « Au devant de Messine, — dit Strabon {VI 2 3), — on montre dans le détroit le gouffre de Charybde où les courants entraînent les barques, les font tourbillonner et les engouffrent : les débris rejetés sont balayés jusqu’à la côte tauroménienne, qui pour cette raison se nomme Æopria, le Tas de Fumier » ..… Est-ce ce mouillage encombré de fumier qui fournit au poète les étables du Soleil, Fils d’'En Haut? Les Hellènes disent : Apollon Archégétès, « Apollon le Grand Chef ». Le poète dit : Hélios Hypérion. C’est le même dieu et, peut-être, le même vocable : les deux épithètes grecques seraientelles deux traductions synonymes d’une seule et même épithète étrangère ?...

Les deux promontoires si différents d’altitude et d’étendue, Taormine au Nord de la baie et Naxos au Sud, ont vu tour à tour s'installer des villes également importantes, mais d’origine et de vie toutes différentes. Au temps d’Auguste, Naxos est déserte : il ne reste sur le promontoire qu’une statue de l’Archégétès et, dans l’enfoncement de la baie, un Aphrodision. Taormine, au contraire, est déjà la haute ville et la forteresse que nos /nstructions nous décrivent encore aujourd’hui :

La ville de Taormina (ancienne Tauromenium) est construite à la partie Nord de la baie, sur un terrain élevé et accidenté, présentant un front de falaises escarpées, hautes de 170 mètres : elle est en partie entourée de hautes murailles. Outre plusieurs édifices, couvents et autres édifices, elle est couronnée par les belles ruines d’un château sarrasin. Au-dessus de Taormina, sur un escarpement de 530 mètres de hauteur, s'élève la petite ville de Mola, avec des murs et un château en ruines.

En pareille situation, sur ce promontoire escarpé qui tient aux montagnes de la grande terre et qui lui-même est dominé et menacé par les montagnards, Taormine ne peut être qu'une ville d’indigènes, de terriens. Les textes (Diod.

Sic. XIV 59) nous disent qu’elle fut une fondation, non pas des navigateurs, grecs ou autres, mais des indigènes : «les Sikèles occupèrent la butte que l’on nommait Tauros : ils étaient une foule compacte, mais sans chef ; trouvant ce lieu naturellement fort, ils y restèrent après avoir construitune muraille et ils le nommèrent T'auro-menium, parce qu'ils avaient séjourné là, à td peîvar Todc Ent Tèv Taÿpov ». Naxos est une fondation des gens de mer. Son cap, bas et eflilé, tient à peine à la grande terre‘. Vu de Taormine, il apparaît comme une langue projetée, qu’une muraille en travers de l’isthme permettrait de couper. Au Nord, la baie de Giardini et le petit fleuve, que les Anciens nommaient Onabalas, au Sud la plaine d’Alcantara et le petit fleuve, que les Modernes nomment Santa Venera, font les glacis et les fossés de cette forteresse péninsulaire. Les ruines d’un château et d’un fort, portés sur nos Cartes marines, couronnent encore le bord de mer : jusqu’à nos jours, ce lieu de débarquement dut être défendu contre les coups de mains des thalassocrates.

À si proche distance l’une de l’autre, ces deux villes se sont concurrencées et remplacées. Naxos ne prospère que durant les premiers siècles de barbarie sicilienne, quand les étrangers exploitent cette terre sauvage. Naxos disparaît au début du v° siècle avant notre ère, dès que les Sikèles fondent Tauromenium : depuis vingt-deux siècles, Naxos est déserte en face de Taormine florissante ou, du moins, habitée.

La fondation de Naxos par les Hellènes, vers 750 av. J.-C., est l’une des dates certaines de la plus vieille his-

1 Cf. dans l’Aistoire des Voyages IX p. 133 le comptoir de Sassandra à la Côte d'Ivoire : « La nature semble avoir placé à cent cinquante pas au-dessus de l’embouchure une péninsule que la rivière environne et qui n’est jointe au continent que par un isthme de douze à quinze brasses de largeur. Cette péninsule est un rocher, qui compose une plate-forme d’environ 400 pas de circonférence, assez haute pour commander les environs, sans aucune éminence

toire grecque. Les premiers Hellènes, après avoir caboté. tout au long des côtes épirotes et italiennes, débarquent à ce promontoire, juste en face du dernier cap italien de Leukopétra : Naxos est la première pointe sicilienne qui s'offre aux navires venus par ce chemin : c’est à Naxos que l’expédition des Athéniens viendra plus tard prendre terre : les théores partant de Sicile faisaient un dernier sacrifice sur cet autel d’Apollon Archégétès.

Il semble donc que ce dieu solaire soit en même temps un dieu du voyage. Il a, non pas un temple à la mode hellénique, mais un simple autel, et non pas dans la ville, mais à l'extrémité du promontoire, en dehors du rempart. Si les Hellènes lui donnent le nom d’Apollôn, il semble qu’en réalité ce soit tout simplement, comme dit Appien, le dieu Archégétès, à 8sdc "Apynyétns.

Cette épithète archégétès est celle qui, dans linseription bilingue de Malte {C. I. S. I n°* 122 et 122°#), servit aux Hellènes à traduire les titres de « Notre Seigneur Melkart, Dieu de Tyr», Adon Melkart Baal Sour : Héraklès Archégétès. Seigneur des Tyriens, ce Roi de la Ville, ce Grand Chef est un dieu solaire à la robe étoilée, &otpoyltav, et un dieu de la navigation.

Je crois que le Melkart de Tyr fut le prédécesseur de l’Archégétès grec sur ce promontoire, indispensable à la double exploitation des côtes sicilienne et italienne et à l’usage ou à la traversée du détroit par une marine méridionale : jusqu’à nous, à travers les religions successives, le culte s’est transmis en s’adaptant toujours aux croyances nouvelles. Aujourd’hui, la statue du Grand Chef ne se

voisine qui la commande elle-même. Elle est escarpée de toutes parts et véritablement inaccessible du côté de la mer. Du côté de la rivière, la descente est plus aisée; mais cette partie est défendue par des rocs en pointe qui embarrassent le canal à plus de 50 pas et dont les uns sont cachés sous l’eau et les autres à découvert. La seule voie pour gagner la plate-forme est l’isthme; mais il serait facile de le couper ».

dresse plus à la pointe du cap Schiso. Mais, sur la plage de Giardini, les Znstructions et les cartes signalent la statue d’un autre Tout-Puissant, Pancratios, en qui les indigènes saluent le premier apôtre chrétien de la Sicile : Pancratios aurait été un disciple de saint Paul ; il semble bien n'avoir jamais existé... Le Grand Chef d’autrefois, l’Archégétès des marins, est devenu le Tout-Puissant des terriens : « Les habitants ont érigé la statue du saint qui a empêché la lave de s’étendre sur la campagne de Tauromenium et de détruire le pays adjacent. Ils sont persuadés que cela serait arrivé sans son intercession : il conduisit la lave avec autant de sagesse que d’humanité le long d’une vallée basse, à la mer » (Demeunier I p. 124). De même l’Aphrodite-Vénus de l’ancien Aphrodision a donné cette Sainte Venera, dont un village, une montagne et un petit fleuve voisins de Guardini portent le nom*. Dans l’enfoncement de la baie où l’on peut toujours débarquer, près de l’aiguade, l’antiquité connut ce sanctuaire d’Aphrodite, — cet Aphrodision, dit Appien, ce téménos d’Aphrodite, disent les autres — dont les ex-votos avaient donné lieu au célèbre dicton sur les gerres de Naxos yéppa N&ëra : « Les Siciliens nomment gerres les phallus et triangles sexuels, les aidoia; à Naxos de Sicile, dans l’enclos d’Aphrodite qui est sur la mer, de grands gerres étaient consacrés », yéppa ot Zikelot Aéyouor TX àävôpa Kat yuvauketa aiôota fu Ôë Ev Tf oueltkf Néëo Tépevoc érruBal&ooov ’Appoôlrnc, Ëv® pey&Aa aiôota &vékerto. (Prov. App. vatic. I 40 p. 266). Le mot gerre avec cette acception n’est pas grec. En grec, gerron, Yéppov, désigne tous les objets et instruments d’osier tressé, paniers, boucliers,

1 Les gens de Messine montrent encore la fameuse lettre que la Vierge Marie leur écrivit en hébreu et qui, traduite en grec par saint Paul, puis retrouvée miraculeusement dans les archives de Messine en 1467, fut traduite en latin par Constantin Lascaris, Maria Virgo, Joachim filia, Serva dei humillima, etc., Messanenstbus omnibus salutem, etc,

fascines, etc. Les Syracusains, assiégés par les Athéniens et entendant ces Hellènes de la métropole se demander entre eux des fascines, des gerres, se moquaient d’une demande aussi incongrue et traduisaient le gerre grec par le gerre sicilien : les fascines devenaient des aidoia. De la langue sicilienne, ce mot passa chez les comiques : Plaute l’emploie couramment en exclamation ironique pour dire bétises ! sornettes ! Notre langue populaire nous fournirait sans peine la traduction de cette expression malsonnante.

Ce mot n’est pas grec. Tous les Sémites tirent des racines g.ou.r, g.r., g.r.r,etc., qui signifient dépouiller, mettre à nu, les mots qui désignent les nudités, les parties sexuelles, les aidoia virils ou féminins. Dans notre enceinte d’Aphrodite, la chose et le mot sont à leur place : les grands aidoia consacrés ici nous reportent aux symboles sexuels qu’'Hérodote {II 106) a vus sur les stèles de Palestine, et que nous voyons encore sur les nombreuses stèles carthaginoises ; les parois des cavernes sacrées de l’ancienne Phénicie en sont couvertes : telle, cette caverne que les Arabes nomment la Caverne des Aidoia et que Renan (Mission de Phénicie p. 687) décrit auprès de Byblos.

Nous avons là un vieil enclos de l’Astarté phénicienne. Naxos fut l’une de ces « pointes sur la mer », que les Phéniciens occupèrent sur tout le pourtour de la Sicile pour le service de leur commerce avec les indigènes : il faut toujours revenir au texte de Thucydide (VI 2), &Kkouv Ôë kal Poluikes Tepi Tâoav pëv tv Zukellav &kpac TE ET Tf Baldoon ànolaBévtes Kai Ta ÈniKkelueva vnoiôrx ÉuTtoplac ÉVEkOQ TG Tpoc Toùc Zukeloûc. Naxos‘ est l’un de ces

‘ Pour Naxos et les doublets de l’Archipel, je renvoie le lecteur au chapitre € Noms de Lieux », dans le premier volume des Phéniciens et l'Odyssée. Cf. à la fin du présent chapitre, p. 472, l’Appendice G sur les noms de cette côte sicilienne qui tracent la route des navigateurs entre la mer africaine et le détroit, comme les noms, que nous avons étudiés dans l’Appendice F, poursuivent cette route vers le canal d'Otrante et la Phéacie.

noms insulaires que, depuis la première antiquité jusqu’à nous, ont conservés les îles de l’Archipel : le sens, oublié, déjà par les Hellènes anciens, nous en est certifié quelquefois par des doublets; nax en hébreu désigne les signaux de guerre ou de route dressés au sommet des guettes.

Sur la côte sicilienne, la pointe de Naxos était un signal naturel ou, peut-être, à l'extrémité de sa pointe, les gens de mer avaient-ils érigé un signal pour guider les passeurs du détroit : à l’époque romaine, quand la navigation fut en quelque façon renversée, quand le détroit fut exploité par les thalassocrates du Nord, c’est sur l’autre rive, sur la côte italienne, qu’ils érigèrent leur signal de la Colonne Rhégienne; un peu au Nord de Rhégium, cette Columna Rhegia marquait l’endroit où les navigateurs italiens, ayant suivi jusqu’en ce point la côte calabraise, pouvaient se risquer en travers du détroit, sans rien craindre des tourbillons, bastardi, garofali, etc., qui bordent la Sicile.

Si nous connaissions les sanctuaires de ce Signal, et leurs rites, comme nous connaissons les rites de Circé- Féronia, peut-être comprendrions-nous mieux tels vers de nos Récits et le « signal des dieux », le présage des peaux agitées et des viandes parlantes sur les broches,

totoiv Ô’ adt(k” ÉTELTX Beol Tépax Tpobbarvov, etprrov uëv pivol: kp£a à’ up’ Ô6Eloîo’ ÉuEuUKkEL.

Nous ignorons les différents modes sémitiques de tirer un présage de l’inspection des victimes.

Aphrodite, — dit Bouché-Leclercq (Histoire de la Divination II p. 391), — ne semble pas, à ne considérer que ses attributs, avoir de titre immédiat à la prescience. Mais comme ses sanctuaires orientaux étaient pleins de songes fatidiques, elle conserva en Grèce ses habitudes acquises.

Les desservants de Paphos préféraient l'inspection des entrailles. On prétendait que cette science avait été apportée de Cilicie par un certain Tamiras, dont les descendants s'associèrent à la dynastie théocratique issue de Kinyras, qui était le fils ou l'amant et, en tout cas, le premier prêtre-roi d'Aphro-

dite. On sait par les inscriptions que les Kinyrades formaient à Paphos une caste hiérarchiquement constituée et que le service de l’oracle (était) organisé d’une façon régulière : le titre mantiarque est attribué à un fonctionnaire.

L’Astarté de Naxos avait, peut-être, elle aussi, quelque oracle, où les gens de mer venaient demander le chemin du retour ; c’est pour chercher une telle consultation qu’ Ulysse s’éloigne un instant du Port-Creux et s’enfonce dans l’île :

Ôn TÔT’ Éyov àävà vfoov ànéotiyov 6ppa Beotorv edEalunv, et tlo por 60dv phvere véeoBa.

A l’occasion de la consultation de Titus, Tacite indique les procédés divinatoires des Kinyrades. C’étaient dans les entrailles des victimes (lesquelles devaient toujours être des animaux mâles, de préférence des chevreaux) que les prêtres lisaient l'avenir : « Titus consulta d’abord sur sa navigation, de navigatione primum consulit. Quand il eut appris que la route s’ouvrait devant lui et que la mer était propice, postquam pandi viam et mare prosperum accepit, il sacrifia un grand nombre de victimes et fit sur lui-même des questions enveloppées. Le prêtre Sostratus, voyant un accord parfait des signes les plus heureux et sûr que la déesse tenait pour agréable cette haute consultation, répond en peu de mots dans le style ordinaire et demande un entretien secret pour dérouler l'avenir »...

Ulysse implore le conseil des dieux ; puis il s’endort d’un sommeil envoyé par les maîtres de l’Olympe:

LA

fpounv nävreoot Beoto”, ot "Oluurrov Éyouorv: ot à’ &pa por yAukbv ürivov Ent BAzpépororv ÉXEUQV”".

‘ Au sujet de l’oracle du Soleil et des troupeaux sacrés, il est un texte de périple qui nous rend toutes les particularités de notre récit odysséen : terre déserte, bestiaux divins, sommeil prophétique, etc. C’est, dans le Périple du Pont Euxin d’Arrien, la description de l'Ile d'Achille (Geog. græc. min. 1 398) : ‘H Ôë voos &vôporwv pèv épnun éotiv, véperor Dë œiéiv où mohhaïc…. Oi dë al Téde ioropoüotv..…* Tods dé Tivas ÜTO xetmüvos ÉÉavayxacdévras mpocéyelv xal ToÛTOUS Tap” adToÿ ToÙ Oeob œiteïv iepetov, xpwpévous ért Tüv lepelwv ei AGov owiot ai Gpetvoy OÜoar Ô 11 mep adroi tÿ yvwUNn ÉmIhEEQIVTO VELOUEVOV, TV

Aux temps odysséens, le promontoire du Signal est, sans doute, occupé déjà; le Port-Creux, par contre, est désert et les environs en sont si peu habités que l’on risque d’y mourir de faim. Car Messine est alors pour les gens de mer tout justement le contraire de Naxos : autant le Signal sur sa pointe découverte est d’un accès commode, d’un séjour tranquille, d’une défense aisée et, s’il en est besoin, d’une évacuation rapide, autant la Faucille peut devenir une nasse où des Lestrygons capturent et dévorent les imprudents qui s’y sont aventurés. Sur un autre détroit, l’admirable rade profonde, le beau et vaste refuge, que nous appelons Corne d’Or, bien qu’elle eût, elle aussi, ses Eaux Douces et que toutes les commodités de la terre et de la mer y fussent réunies, attendit durant des siècles l’installation de Byzance: sur la rive en face, le pauvre et malaisé promontoire de Chalcédoine attirait le commerce des étrangers ; les railleurs l’appelèrent ensuite la Ville des Aveugles, tant il semblait invraisemblable que de bons yeux n’eussent pas découvert tout aussitôt la supériorité, l’excellence de l’autre rivage”.

Messine ne devint que très tard une cité grecque, puis gréco-romaine et romaine enfin. Il ne semble pas qu’elle ait jamais été une ville indigène. Ce furent toujours des gens de mer, des pirates surtout qui se la disputèrent pour y installer leur croisière et leur rançonnement du détroit : au temps de Thucydide (VI 4), on parlait encore d’une prise et occupation primitives des lieux par des marins venus de la Cume des Opiques, — l’'Hypérie des Cyclopes.

Les indigènes continuaient la vie pastorale qui rendit célèbre à travers le monde et la littérature helléniques

dua xara6xAhovtes Thv délav opior doxobouv..…. Daivecdor OË ÉVÜTVLOY roy AyxiXéa toïs pèv mpoooxobor Th vow, toïc dE xal mhéovorv, ÉTELÈQV où méppu aÙtTis ATOGKWOL, 4. T. À.

1 Cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 91.

cette Sicile des bucoliques', terre des bouviers et des bergers, des grands bœufs* et des grasses brebis*. Nous connaissons déjà Tinian, l’Ile aux Bœufs de la Mer du Sud‘:

Le pays s'élève insensiblement depuis le rivage où nous allions faire de l’eau jusqu’au milieu de l’île... On trouve plusieurs clairières en pente douce, couvertes d’un trèfle très fin, entremêlé de différentes sortes de fleurs et bordées de bois de beaux et grands arbres, dont plusieurs portent d'excellents fruits... Les heureux animaux qui, durant la plus grande partie de l’année, sont les seuls maîtres de ce fortuné séjour, ne contribuent pas peu à lui donner un air de merveilleux. On voit quelquefois des milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, et ce spectacle est d'autant plus remarquable, que tous ces animaux sont d’un blanc égal à celui du lait, à l'exception des oreilles, qu'ils ont ordinairement noires. 6

Le nombre des bœufs dont cette île était peuplée nous parut au moins monter à dix mille; comme ils n'étaient nullement farouches, nous pouvions aisément en approcher. Nous en tuàmes d’abord à coups de fusil; mais à la fin, quelques accidents nous ayant obligés à épargner notre poudre, nos gens les prirent facilement à la course. Nous jugeàmes devoir absolument nous abstenir de poisson, à cause que ceux de nos gens qui en avaient mangé immédiatement après notre arrivée s’en étaient

i Cf. Timée (Fragm. Hist. græc. 1 p. 193) : MvVAas dé, yeppovnoov Etueklag, Ëv à ai toÙ ‘HAlou fidec évéuovto…. Tpivaxpla dE à XEuxekia, xOTX HEv Timarov, did TO Tpets ExELV Gxpas, XATX dÉ TIVAS TV ioTopix by, &mû Tpivaxos To Tic Zixelas GpEavtoc.

? Diod. Sic. IV 80 connaît à l’intérieur de la Sicile, près d'Engyon, un temple des Déesses, avec trois mille vaches sacrées : Bpaxd yüp mpo hudv elxov ai ext BoUc uv iepc TproxtAluc. C'était une fondation des Crétois de Minos, disait-on.

3 Herodot. IX 93 : Éott y th ’AmoAdwvin Taëtn ipà Aiou mpdéara, Ta Tüs ÈV Quépas Booxetoat map Tmotauov, Üs x Adupoyvos Opeoc péer da ts ’AmoAkwvins Xwpns Ës Odhaooav map’ "Qpixov Auéva, Tüg dE VUATAS Aporpevor AvÔpes où ThoÛTY Te rai yévEt doxuwTatot Ty dar, oÙTOt QUAGOTOUIL ÉVLAVTOV ÉxaoToc: mepl ToAAoÙ yap 0 Towbvra "ATo- Awvitat Tù Tpo6ata TaDTA x Osotpomiou Tivoçs* ÉV ÔË GVTpw aûACoOVTA amd TÂs TOÀLOG EXC.

# Pour Tinian et cette navigation d’Anson, cf. le chapitre « Un Paradis des Mers » dans Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 83.

trouvés un peu incommodés ; mais outre la volaille, nous trouvèmes au milieu de l’île deux grands lacs d’eau douce, remplis de canards, de sarcelles et de corlieux.….

Les Achéens homériques semblent partager à l’égard de tous les poissons la même défiance : ils ne recourent à cette nourriture déconsidérée que si l’extrême besoin les presse; ainsi fait l’équipage d'Ulysse en cette île du Soleil, où personne ne leur dispute la chasse ni la pêche :

On sera apparemment surpris ‘qu'un séjour si richement pourvu de tout ce qui peut contribuer à l'entretien de la vie, où l’on trouve le nécessaire et l’agréable, fût entièrement inhabité!, surtout étant peu éloigné de quelques autres îles qui doivent en tirer une partie de leur subsistance. La réponse à cette difficulté est qu’il n’y a pas cinquante ans que cette île était encore peuplée et contenait trente mille âmes ; mais une maladie épidémique ayant emporté bien du monde dans les autres îles, les Espagnols ordonnèrent à tous les habitans de Tinian de venir s'établir dans Guham pour y remplacer les morts. Il fallut obéir ; mais la plupart moururent bientôt de chagrin...

En avait-il été de même en notre ile du Soleil, quand une féroce invasion du dehors était venue remplacer les autochtones ?... Les Sikèles et Sicules, qu'y trouvèrent les Hellènes, étaient, eux aussi, des étrangers et des nouveauxvenus; ils s'étaient établis par la force trois siècles avant la colonisation grecque, — disaient les uns (Thucyd. VI 2), — trois générations avant la guerre de Troie, — disaient les autres (Fragm. Hist. græc. 1 p. 185). — Le péri-

1 Telle rade déserte n’en est pas moins célèbre parmi les marins. Au Sud de Naxos, dans l’Archipel, les flottes du Grand Seigneur fréquentaient chaque année le mouillage de Trio à cause de ses sources abondantes : il était, naguère encore, abandonné des insulaires. À la Martinique, le mouillage du Crange, entièrement déshabité au xvir° siècle, était « renommé en toutes les nations qui fréquentaient les Iles, mais particulièrement des Hollandais qui ont un ordre exprès de s’y retirer les mois de juin, juillet et août pour éviter la fureur des ouragans » Du Tertre II p. 28.

ple qui fut la source première des Récits d'Ulysse serait postérieur à cette invasion et à la dépopulation passagère qu’elle entraîna : ajoutés à cette année 750 environ, où les premiers Hellènes arrivèrent, trois cents ans nous reporteraient. à l’an 1050 environ; nous avons trouvé déjà la même date dans l’histoire de Cume-Hypérie.

Les gens d'Ulysse, sur ce rivage déshabité, ne trouvent pas leur nourriture essentielle, «le grain qui fait le nerf des hommes ». Oiseaux et poissons ne leur suffisent pas. On leur défend de toucher aux bœufs. Ils souffrent de la faim. En nombre de détroits, les récits des navigateurs et leurs journaux de bord décrivent pareille aventure d’équipages retenus par les vents contraires ou débarqués soit pour l’hivernage soit pour la guette. Tous les descrobidores et corsaires des xvr1° et xvirr° siècles se répètent la triste histoire du Port-Famine dans le détroit de Magellan. L’Anglais Cavendish, le premier, donna en 1587 ce nom au havre où, six ans plus tôt, s’était fondée une Philippeville, ainsi nommée en l’honneur du roi d'Espagne, (cf. de Brosses en son Jlistoire des Navigations… 1 p. 222-224) :

Nous vimes les restes de la forteresse, nommée par les Espagnols Philippeville et, par nous, Port de Famine. Elle avait quatre bastions... La situation en étoit agréable et avantageuse, proche des bois et de l’eau, dans le meilleur endroit de tout le détroit de Magellan. On y avoit bâti une église, et les Espagnols avoient exercé une sévère justice, puisqu'on y trouva un demi-gibet où un homme de cette nation étoit pendu. Cette ville avoit été pourvue de 400 hommes de garnison, afin de garder si exactement le détroit qu'aucun vaisseau n’y pût passer pour aller dans la mer du Sud sans leur permission.

Mais pendant les trois ans qu'ils furent dans cette nouvelle place, rien de tout ce qu’ils semèrent et plantèrent ne put croitre, et les bêtes sauvages vinrent souvent les attaquer jusque dans leur propre fort. Enfin quand toutes leurs provisions furent consommées, n'en ayant pu recevoir de nouvelles d'Espagne, la plupart périrent de faim, et lorsque les Anglois y terrirent, ils les trouvèrent encore tous vêtus et étendus morts dans les

maisons. Cette grande quantité de morts restés sans sépulture ayant infecté la ville, le peu de gens qui y restoient encore avoient été obligés de l’abandonner ; ne se trouvant plus que 23, entre lesquels il y avoit deux femmes, ils résolurent de prendre le chemin de Rio Plata, ainsi que nous le dit un nommé Hernando, seul resté des 23 : nous l’emmenâmes en Angleterre ; pour les autres, on n’a pas sçu ce qu’ils devinrent.

C’est ainsi que, d’après le texte odysséen, il.faut nous représenter le Port-Creux et son voisinage, ses coteaux chargés de boiïs, ses sources et, sur sa pointe extrême, ses lagunes peuplées de poissons et d’oiseaux, beau terrain de chasse et de pêche, mais séjour monotone, où l'attente d’un départ toujours différé aigrit l'humeur des équipages et les conduit aux querelles, aux refus d’obéissance, aux séditions enfin.

Dans le même détroit de Magellan, il ne fut peut-être pas une moitié des traversées, durant les trois siècles de la navigation à voiles, sans une de ces disputes et révoltes, qui parfois allaient jusqu’au meurtre du capitaine”.

Saumery (IV 124-133), rentrant d’un long voyage au Levant, est arrivé le 1° février 1724 dans le portde Messine. Il y est resté trois jours « pour le déchargement de quelques marchandises ». On se met en rade le 4 février :

Le 5, il s’éleva un des plus furieux ouragans qu’on ait jamais vus; il dura; les éclairs, le tonnerre et le mugissement de la mer étoient si affreux que je crus véritablement être à la fin du monde; les éclairs, de concert avec les flammes du mont Etna, étoient si violents et si fréquemment réitérés, qu'ils sembloient être prêts à consumer toute la terre. Nous voyions aussi clair pendant la nuit que si le soleil eût dardé ses plus perçants rayons ; les coups redoublés du tonnerre sembloient si épouvantables que nous crûmes qu’il alloit tout réduire en cendres,

1 Sur les révoltes dans le détroit de Magellan, cf. de Brosses Histoire des Navsigations. 1 p. 133 et 183. Magellan lui-même eut à réprimer deux rébellions avant d'arriver à la sortie dans la mer du Sud : Ulysse eut de même les deux rébellions d'Euryloque.

et la mer, si en courroux, qu'il étoit impossible de se tenir sur le pont ni dans les chambres sans être couchés.

« Nous fûmes ainsi trois jours et trois nuits sans prendre aucun aliment qu’un peu de liqueurs pour nous soutenir. Plusieurs vaisseaux coulèrent bas... » :

La nuit du 7 au 8, le mugissement de la mer ayant encore augmenté, on craignit un tremblement de terre, qui arriva, en effet, vers une heure après minuit et qui nous fit dériver, malgré quatre ancres que nous avions dans la mer, plus d’un gros quart de lieue sur la Calabre. Il renversa six maisons qui étoient vis-à-vis de nous, fit désancrer huit vaisseaux qui furent se briser les uns contre les autres.

« Sans cesse, les matelots étoient occupés à jetter les ancres et à les retirer ; ce manège les désespéroit » :

Le 8, l’orage cessa entièrement et la mer devint calme et unie comme une glace. Le 9, nous mîmes à la voile par un petit zéphire qui cessa presqu’aussitôt : emportés par les courants, tantôt en Calabre et tantôt en Sicile, tombant sans cesse de Scille en Caribde et de Caribde en Scille pendant l'espace de huit jours, sans pouvoir avancer d’une lieue, nous fûmes tourmentés comme des malheureux. Notre capitaine prit la résolution de se faire remorquer par des chaloupes qui, à force des rames, nous portèrent jusqu’au cap Faro : le 16, à huit heures du matin, nous doublâmes le cap. Alors un faible vent du Sud nous poussa dans le golfe de Joye, où il manqua tout à coup. Ce golfe est très dangereux à cause des écueils et des brisans qui se trouvent aux environs de Stromboli, autre montagne qui jette du feu. Le danger étoit trop évident pour garder ce parage. C’est pourquoi nous nous fimes remorquer par nos chaloupes dans le canal de Messine et ancrâmes sous le cap Faro.

Le 18, voici le vent du Sud qui souffle assez fort : nous voilà bien vite à la voile; le cap Faro est doublé; déjà nous sommes par le travers des isles de Lipari. Alors le tems se couvre tout à coup, voici une pluie, une grêle terribles, accompagnées de tonnerre et d’éclairs affreux; un de nos mâts se casse; trois de nos voiles sont coupées par le milieu : « Vire de bord, dit le

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capitaine, retournons à Messine ». Nous y sommes le 19 au matin; que faire? Le 20, nous levons l’ancre par un bon vent; nous doublons à neuf heures le cap Faro ; à midi, bonnasse, calme plat; les courans nous entraînent...

Tant de malheurs démoralisent l’équipage :

Nos matelots crurent être ensorcelés ; tantôt ils juroient comme des possédés; tantôt ils pleuroient comme des enfans; tantôt enfin ils prioient Dieu comme des anges. Ces contrastes durèrent pendant deux jours; alors, le vent s’étant mis favorable et fort, nous doublâmes Stromboli et les isles de Lipari. A peine eûmes-nous embouché cette espèce de canal que nous apperçumes deux gros vaisseaux sans voiles et sans mâts et si délabrés qu'à peine pouvoient-ils se tenir sur la superficie de la mer; les équipages, épuisés de pomper sans relâche, étoient aux abois ; notre capitaine résolut de les remorquer et, comme il faisoit un fort vent d'Ouest, nous eûmes bientôt rattrapé Messine, où nous les mîmes en sûreté.

« Nous voilà encore une fois dans ce labyrinthe d’enfer ; le vent étant contraire, il fallut louvoyer pour faire route » :

Notre équipage, harassé, commence à murmurer fortement contre le capitaine; du murmure, il passe aux invectives et aux menaces; chacun court aux armes; le vaisseau est abandonné aux grés des vents et de la mer; déjà ils se mettent en devoir de forcer la chambre de poupe pour s'emparer de l’artillerie ; nous sommes en grand danger. Le capitaine, voiant qu'il ne seroit pas le plus fort, considérant d’ailleurs qu'il n'y avoit rien à gagner avec ces brutaux, résolut de capituler et d’agir par douceur : il nous envoia sur le pont pour leur faire des propositions judicieuses; moyennant vingt ducats, ils s’appaisèrent à condition que le capitaine signeroit un acte par lequel il s’engageoit de ne se jamais plaindre de la révolte. Alors tout fut apaisé et ils commencèrent à bien travailler.

Le principal meneur de cette révolte, est du moins puni:

Il n’y eut que le contre-maitre, plus violent et plus opiniâtre que les autres, qui ne voulut point entendre raison; il aceabloit

sans cesse d’invectives le capitaine, qui le fit lier sur la culasse d’un canon et lui fit donner cinquante coups de corde qui lui emportèrent toute la peau du dos; ensuite il fut mis aux fers en fond de cale, d’où il n’est sorti que pour être puni selon les loix, car c’est un crime qui mérite la corde de se révolter contre son capitaine; aussi fut-il pendu à Livourne.

Le 22 nous doublâmes pour la seconde fois les isles Lipari..; le vent de S.-E. s'étant levé violent, nous fimes beaucoup de chemin, toutes nos voiles portoient; le 23, nous sommes sur les côtes de la Romane vis-à-vis Gaëte.

Dans la sédition du contre-maître Euryloque et dans les folles impiétés de ses compagnons, comme dans le terrible naufrage, qui en fut la punition, et le sauvetage du seul Ulysse, qui en fut le dernière conséquence, il faut faire la part du même procédé poétique qui nous a paru le plus habituel à l’auteur des Récits et qui nous a valu la fuite d'Ulysse au pays des Sardes, son enchaînement devant l'Ile des Sirènes, sa longue disparition dans la Cachette de Calypso, la libération de ses compagnons dans le sanctuaire de Circé-Féronia et leur oubli de la patrie sur la côte des Mangeurs de Lotos.

Ulysse ne débarque au pays des Sikèles que malgré lui, parce que son équipage le violente et qu’il est seul de son avis. Les bœufs sont mangés parce qu’il dort à l'écart, loin de tous ses compagnons, et revient trop tard pour empécher leur œuvre impie. L'aventure se termine par la perte de tout l’équipage. Ulysse reste seul. Tirésias lui avait bien prédit que tous ses compagnons périraient et que, seul, il pourrait échapper.

Les Sémites ont deux racines s. £. ! qui s’écrivent de même, sauf la première sifflante {qui prend les deux formes du samek et du shin). L'une signifie la folle conduite, l’impiété, l’abandon, l'isolement, et l’autre, la perte des parents, des enfants, des amis... Sur la côte en face, les Romains, — en un aussi beau calembour, — découvrirent plus tard que Rhegium était la « Ville des Roïs », regum.

16-18 avril 1901. — De Syracuse, en rentrant du pays des Lotophages, nous sommes venus par le chemin de fer à Catane, puis à la petite gare maritime de Giardini, qui dessert la haute Taormine. Giardini est une longue rue étirée entre la plage et le pied des monts. Sa grève de sables fins s’épand sans une roche, entre les falaises’ abruptes de Taormine, et le cap Schiso. Près du village et près de la statue de saint Pancrazio, les pêcheurs de Giardini ont tiré leur flottille de « barques à double corne » : Ulysse reconnaîtrait ses vaisseaux-rapides. Entre la statue et le cap Schiso, la plage est chargée de plus grands navires, que le Zéphyr empêche de monter à Messine et que les équipages ont halés sur le sable. En attendant le Notos propice, les hommes dorment à l’ombre « sous le flanc du vaisseau creux »; d’autres s’étirent au soleil, recousent leurs hardes ou surveillent la marmite et la soupe de poisson qui cuit sur deux pierres :

rs. ÉTIELTO ÔE OOPTIOV ÉTILOTAUÉVOG TETÜKOVTO.

Vu de loin, le cap Schiso se détache nettement de la plage, moins par sa hauteur que par la couleur sombre de ses roches. Son échine de laves noires s’avance dans la mer, qui la mord de ses écumes : enracinée dans la grève de sables presque blancs, elle apparaît comme une longue épave échouée et demi-submergée ou comme un morceau de terre étrangère, que le flot du détroit aurait fait dériver au bout de ce golfe.

Un chemin de sables monte sur le plateau du cap. Ce plateau sans hauteur ne dépasse que de cinq ou six mètres le niveau de la mer. Mais, entouré de trois côtés par la vague ou par le torrent de Sainte Venera, il offre une assiette facile à défendre. Deux fermes l’ont couvert de leurs jardins, de leurs orangers, de leurs olivettes et de leurs prairies. La terre est ici d’une merveilleuse fertilité. Cette lave, une fois défoncée par le travail de l’homme

ou désagrégée par l’usure des éléments, porte, toutes les récoltes et tous les fruits. Les enclos d’orangers alternent avec les champs de trèfle incarnat. Jamais Je n'ai vu en Méditerranée pareils champs de fleurs : de grands bœufs, aux cornes en lyre, disparaissent dans le trèfle jusqu’à l’échine. Les fermes ont, toute l’année, leurs troupeaux de moutons et leurs bœufs qui servent ici à tous les transports'. Dès la gare de Giardini, nous avons rencontré ces grands bœufs ossus, de robe uniformément rouge, d’un rouge-feu qui destinait leurs ancêtres au service du Soleil, du seigneur de lumière et de flammes : les descendants ont tous gardé ce trait de leur race divine. Aux navigateurs qui viennent de la trop chaude Afrique ou de la Grèce rocailleuse, ces grands bœufs siciliens semblent plus admirables encore, et les navigateurs qui viennent du Nord, en descendant le détroit, sont frappés du contraste qu’offrent ces pâturages verdoyants et fleuris de l’'Etna avec les pentes arides, brülées des montagnes côtières : des jardins de Messine aux cultures de Giardini, la rive est désolée. À Taormine, commence la région de vallées et de plaines, qui s’épandent au pied de l’Etna. Fleuves ou rivières, cours d’eau constants ou torrents capricieux, sources chaudes ou froides : cette région bien arrosée présente aux navigateurs une terre de bucolique.

1 Foresta Lettres sur la Sicile X p. 122 et suiv.: « Taormina n’est qu’un grand village sans police, sans industrie et fort pauvre, je ne sais trop pourquoi, car les campagnes d’alentour sont extrêmement fertiles. Je me suis donc hâté d’en partir pour me rendre aux Giardini, situés sur le littoral, petit village où du moins le voyageur n’est point condamné à une disette aussi austère... En quittant les Giardini, j'ai traversé les belles campagnes qu’arrose le Cantara.. Sur ses bords couverts de gras pâturages, paissent de nombreux troupeaux aux cornes monstrueuses. Nulle part, surtout, je n'ai vu autant de taureaux, et d'une espèce aussi belle... Un pasteur conduit-il près de vous son riche troupeau pour l’abreuver dans le courant d’une eau limpide ? à l’aspect de ces grosses brebis noires, habillées d’une épaisse toison, vous concevez facilement comment Ulysse put s’attacher sous le ventre d’un bélier ».

Les prairies, qui bordent la mer, et les montagnes, qui, toutes proches, étagent leurs triples zones de cultures, de forêts et d’ « alpes » estivales, en font un paradis pour les troupeaux. Les bœufs, toute l’année, peuvent rester dans la plaine. Les moutons trouvent, à quelques kilomètres d'intervalle, leur pâturage d’été et leur pâturage d'hiver. Chose rare sur le pourtour de la Méditerranée : on élève ici, tout à la fois, le mouton et le bœuf. C’est en ce pays de l’Etna, près des eaux sacrées de l’Akis, que Théocrite fait chanter ses bouviers et ses bergers.

Nous avons regagné la station de Giardini à travers les sables : une flottille vient encore d’y chercher un refuge contre le vent du Nord qui fraîchit de plus en plus. La plage est encombrée de cargaisons que les matelots sortent de la cale et que les indigènes viennent marchander. Non loin du village, un chargement d’amphores est à vendre. Aux temps odysséens, cette plage voyait déjà de pareils bazars temporaires.

La verdure de leurs orangers et de leurs vergers mérite aux Jardins, Giardini, leur nom. Derrière leurs maisons blanches, la haute Taormine dresse sur sa falaise une autre ligne de maisons blanches et de remparts. D’autres montagnes plus hautes encore s’étagent par derrière, et le fond du paysage est fait du cône régulier, à la pointe duquel la petite ville de Mola perche ses créneaux, à 635 mètres d'altitude. Taormine est par excellence une acropole, une « ville haute » des terriens : durant les quinze ou seize derniers siècles, les Peuples de la mer, Arabes ou Français, parvinrent à s’en emparer quelquefois; jamais ils ne purent s’y maintenir. Elle est restée la ville, la forteresse, le lieu de culte et de marché indigènes. Aujourd’hui, grâce au chemin de fer, instrument de police et de défense, Giardini sur la plage grandit de jour en jour; Taormine ne vit plus que de ses ruines, de son théâtre, que peintres, archéologues et touristes emplissent.

De Giardini à Messine, la voie ferrée est une succession de tunnels, de ponts ou de brusques passages au bord de la grève. La mer, poussée par le vent du Nord, semble un fleuve coulant entre ses deux rives : vue d’ici, comme les premiers thalassocrates, arrivant au long de ce rivage sicilien, l'avaient devant les yeux, la rive italienne ressemble à un grand fronton régulier, dont la plus haute pointe est faite, au-dessus de Reggio, par les sommets de l’'Aspromonte et dont les deux cornes reposent sur la mer à Leucopétra et à Scilla. À Leucopétra, la corne du Sud descend régulière jusqu’au ras du flot, à peine entaillée d’un léger ressaut par les falaises de la Pierre Blanche. À Scilla au contraire, la corne du Nord, brusquement cassée, coupée à pic, mérite le nom de Pierre Coupée, que les premiers navigateurs lui donnèrent.

À Messine, sur le port ou dans la gare, on retrouve aussitôt les attelages de grands bœufs puissants, tous à la robe de feu, qui, par centaines, font les charrois et les trainages sur tout le pourtour du Croissant, de la « Faucille » de l’ancien Port-Creux.

Entre Messine et le Phare, la côte est une grève accueillante au pied de collines fleuries : toute cette banlieue de Messine est peuplée de villas. Un faubourg continu va jusqu’au dôme de la Grotta, dont le cap assez bien dégagé détermine deux courbes très ouvertes. La Grotta offre ainsi deux mouillages aux bateaux qui viennent du Nord et du Sud. Sur le côté Nord, la courbure plus prononcée et la plage plus basse purent avoir plus d’attrait pour les barques primitives qui, sans peine, se halaient sur cette grève comme sur la plage de Giardini. La Grotta n’a plus sa caverne : une église et les habitations d’un gros village ont entièrement recouvert son promontoire.

Le pays entre la Grotta et le Phare est beaucoup moins peuplé; la rive elle-même est presque partout déserte. Les Jardins et les verdures descendent jusqu’au bord de la mer, en ne laissant qu’une étroite plage de sable

où des troupeaux de chèvres gambadent parmi les chardons et les fleurs marines. L’ombre des arbres en fleurs, des pins et des figuiers couvre parfois la vague. Les premiers navigateurs durent signaler sur cette rive basse un grand figuier sauvage qui leur servait à reconnaitre et à éviter Charybde; il avait poussé à l’extrême lisière de la plage; ses branches s’avançaient au-dessus du flot,

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À mesure que l’on approche du Phare et de la bouche du détroit, les collines côtières s’écartent de la mer et laissent à leurs pieds une plus large bande de sables, de lagunes et de fourrés. Ce rivage, voisin du cap Peloros, fut célèbre dans l’antiquité sous le nom de Pelorias. On en vantait la fertilité et les terrains de chasse et de pêche :

La Pelorias, — dit Solin (éd. Mommsen p. 52), — est unique par la qualité de son terrain, qui n’est jamais humide au point de devenir de la boue et qui n’est jamais sec au point de s’effriter en poussière. À l’endroit où elle s’élargit et s’épand, elle contient trois lacs. Le premier est fort poissonneux: rien d'étonnant en cela. Mais Le second est enclos de fourrés tellement épais qu'il nourrit dans ses taillis un gibier nombreux : les chasseurs y parviennent à pied sec et y trouvent à la fois double volupté, le plaisir de la pêche et le plaisir de la chasse, duplicem piscandi venandique præbeat voluptatem.

Les compagnons d'Ulysse ne goüûtent pas cette double volupté. Ils chassent et pêchent en cette Pelorias, mais par nécessité, non par plaisir : dans le poème, tout devient matière à récits décourageants ou effroyables.

Nous avons traversé le village de Ganzirri, puis longé le bord continental des lagunes : dans les vignes et les vergers en fleurs, nous sommes montés sur les collines couvertes d’arbousiers, de chênes et de figuiers. Nous dominons la Pelorias. Un grand lac miroite sous nos pieds, en son cadre de verdures profondes. Au delà, les maisons blanches du village de Faro bordent la plage de sable

et le détroit, qui bouillonne de garofali. En face, sur la rive italienne, se dresse escarpée, cassée, coupée à pic, tombant brusquement dans la vague, la haute Pierre de Scilla avec sa double ville de la plage et du sommet.

Deux lacs ronds, dont nous faisons le tour, sont couverts de barques qui pêchent au filet. Ces eaux grouillent de vie : de la surface, jaillissent en éclairs les poissons qui sautent hors de l’eau pour happer les insectes. Entre le lac et la pointe, le village de Faro n’est qu’une ruelle de pauvres cases. Les hommes sont en mer ou sur le lac en train de pêcher. Des nuées d’enfants sortent de tous les coins pour nous offrir des hirondelles vivantes. Cette pointe est un reposoir des oiseaux de passage. Les premiers thalassocrates avaient déjà noté cette abondance « de poissons et d’oiseaux qui tombent sous la main »,

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Le nouveau phare est construit à l'extrémité. Sa dernière plate-forme offre une admirable vue sur l’entrée du détroit. Le temps est clair. Une faible brise souffle du Nord-Ouest. La mer Tyrrhénienne étincelle de petites vagues; mais sans houle, sans moutons, sans écume, cette grande mer s’étend calme et plate jusqu’au dernier horizon. Dans le détroit, au contraire, les flots contrariés dansent et chevauchent. Tout le long de la rive sicilienne, depuis le Phare jusqu’à la Grotte, de gros remous bouillonnent çà et là. La plage est bordée de bas-fonds et de roches submergées. Quelques têtes d’écueils apparaissent sous l’eau claire : la roche basse, okénelov yBaualétepov, sous laquelle gronde Charybde. La tête en émerge à peine, à quelques mètres de la rive : avant la construction du phare, elle portait une tourelle de briques et un fanal.

Sur la plage même, le flot vient mourir sans écume et sans bruit; mais à une certaine distance de la terre, presque au milieu du passage, les remous sautent, écument et tourbillonnent, « comme une marmite d’eau bouillante » (la comparaison odysséenne est la première qui vienne à

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l'esprit) ou comme le fleuve de vagues tournoyantes, qui signale l’entrée et la sortie de la marée dans le Morbihan : ce sont les mêmes « courants de foudre ».

Un vapeur anglais renouvelle, sous nos yeux, à l’entrée du détroit, la manœuvre que Circé recommandait à Ulysse. Il vient de Palerme. Il a suivi la côte Nord de Sicile jusqu’à la hauteur du cap Peloro. Là, au lieu de tourner vers le Sud pour enfiler la passe, il a continué sa route vers l'Est, comme s’il voulait aborder la côte italienne. A quelques encablures du rocher de Skylla, brusquement, il change de route pour contourner la région des garofali, le domaine de Charybde. Puis, coupant à nouveau le détroit, il revient à la côte de Sicile et court vers le Port-Creux. Sur la mer calme, son sillage moiré dessine longtemps une courbe savante autour des bouillonnements de Charybde.

Sept ou huit fois déjà, j’ai descendu ou remonté ce détroit de Messine pour me rendre au Levant ou pour en revenir: au début de l’été, en plein mois d’août, à la fin d’octobre, J'ai toujours vu la côte de Sicile ensoleillée, riante, et la côte de Calabre brumeuse, couverte de gros nuages noirs ou de longues pannes blanches. Aujourd’hui, de nouveau, il en est ainsi. La sortie méridionale du détroit, à partir de Messine, s’ouvre sur un grand ciel dégagé. A l’entrée septentrionale au contraire, tandis que la côte sicilienne est éclairée du même soleil, sous le même azur pommelé, la côte calabraise est chargée de nues et de pluie. Les photographies que Messine vend aux touristes, montrent presque toutes cette couronne de brouillards et de nuées au-dessus de Skylla : « Des Ecueils, tu verras, l’un, dans les champs du ciel, pointe une cime aiguë, que couronne en tout temps une sombre nuée, et rien ne l’en délivre; ni l'été, ni l'automne, il ne plonge en l’azur ».…

Le soleil s’est couché. Les dernières lueurs du couchant incendient les nuages qui couronnent Scilla de leurs masses cuivrées. Nous rentrons à Messine, dont les rues « pleines d'ombre » nous mènent au vaisseau, qui doit nous

porter à Lipari : nous dormirons dans le Port-Creux. Messine était déjà pour Ulysse le port du sommeil. Le sommeil tient une grande place en cet épisode des Récits. À peine arrivé au mouillage, l’équipage achéen s’est endormi, kAatévteoot ÔÈ toîoiv ÉnAuSe ôuuos Ünivoc. À l’heure décisive, où sa présence éveillée aurait été le plus nécessaire, Ulysse a succombé au sommeil envoyé par les dieux, ot à’ &pa por yAukbv ürivov Ent BAspéporoiv Éyeuav. Notre poète ou son modèle auraient-ils rencontré dans le périple primitif quelque raison de donner en ces parages un tel rôle prépondérant au sommeil ?

Toutes les langues sémitiques ont la racine &. s. n avec le sens de dormir; on rencontre dans l’Écriture la forme piel, qui signifie faire dormir : le participe messan de cette forme serait-il l’original du prétendu grec Messana ?

Le poète aurait, encore ici, tiré de l’onomastique locale les mêmes inventions qu'ailleurs lui fournirent les Sardoi, Korsoi, etc., et le nom même de Sikelia. Il est peu vraisemblable que les prétendus émigrés de la Messène grecque aient jamais paru sur cette côte. D’autres peuples de la mer avaient apporté ce nom de Messana, de même date et de même origine que Kumé, Oinotrie, Korkyra, Scheria, etc. Car ces marins, « venus de la Cume des Opiques » seraient les mêmes dont nous avons noté la route et les étapes entre l’Hypérie des Cyclopes et la Schérie d’Alkin00s”.

Mercredi 30 octobre 1912. — Avant-hier, en rentrant de la Pylos de Nélée et du royaume de Nestor”, nous avons pris à Patras le grand transatlantique de la Compagnie Austro-Américaine Martha Washington, qui, de Trieste, va charger des émigrants en Grèce, puis en Sicile et les por-

1 Cf. l’Appendice G à la fin de ce chapitre p. 472. 3 Cf. dans Pénélope et les Barons des Iles le chapitre « Chez Nestor » p. 249.

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te à New-York’. Nous sommes sortis du golfe de Corinthe, en frôlant presque les Iles Pointues de Télémaque, par la plus belle soirée d'automne : en un ciel calme, dans une gloire de soufre et de feu, le soleil disparaissait derrière les Iles d'Ulysse, Doulichion, Ithaque, Samos, Zante la forestière, déployées sur la mer comme un écran de soie bleue. Hier matin, après une nuit de marche rapide et silencieuse, les blanches falaises de Calabre apparurent, chargées de nuées, puis la masse noire de l’Etna et sa pointe neigeuse. Vers midi, nous tournions la Pierre Blanche du dernier cap calabrais et nous remontions le détroit sur une mer si calme et tiède que les deux rives trempaient dans la buée, comme les bords d’un étang tranquille aux premières heures du matin. Tout le jour, ce ne fut pas une navigation marine : nous glissions sur un lac d’argent mat, où le brasillement de Charybde et des autres garofali faisait crépiter parfois leur azur.

Les villes et villages des deux bords dormaient sous la moite chaleur. Tout au bout, la pointe basse du Faro et le morne altier de Skylla encadrèrent un instant une vue de mer immense, dont les flots laiteux s’enfonçaient, sans barrière, dans la brume du noroît. Stromboli, puis les autres pyramides et dômes des Lipari meublèrent ensuite le vaste horizon; puis une nuit profonde monta vers le ciel étoilé... Notre transatlantique, Tovtontépos vnüc, nous déposa enfin sur le quai de Palerme, dans le silence affectueux de la lune et du flot.

Nous avons pris aujourd’hui le train pour Messine, après avoir obtenu quelques renseignements sur les moyens de vivre en cette malheureuse ville : en décembre 1908, la plus terrible des secousses sismiques l’a mise à

1 Pour l’émigration des Moraïtes et des Nèsiotes vers les Amériques, cf. dans Pénélope. le chapitre «Le Voyage de Télémaque » p. 161 et dans Jthaque et la Grèce des Achéens le chapitre « Le Royaume des Iles » p. 209.

l’agonie ; elle commence seulement à sortir de sa ruine. De Palerme au détroit, rien n’est changé dans cette calme et souriante Sicile, où Théocrite retrouverait ses moutons, ses bergers et ses pauvres pêcheurs, au long des rivages d'Himère, de Tyndaris et de Mylæ. Mais soudain le désastre apparait, dépassant de beaucoup les plus noires descriptions qui nous en ont été faites.

De la Messine du xvirr° siècle aux classiques façades, de son port aux grands édifices voûtés, de ses quais aux colonnades et architraves superposées, de tout cet emporion royal, qui semblait comme un Versailles du trafic méditerranéen, il ne reste que des pans de murs chancelants et disloqués, au long des sillons de décombres qui tracent l’ancien passage des rues. Presque rien n’est encore relevé. Tout le passé a disparu, sauf les innombrables attelages de bœufs à la robe feu, qui, partout, emmènent des charrettes de platras ou rapportent des sacs de ciment et des bois de charpente et d’étai.

A l’écart de l’ancienne ville, sur un terrain mal nivelé et défoncé déjà, on a tiré des alignements au cordeau d’une ville nouvelle, qui n’a encore que des cases légères, aux fondations de bois, aux carcasses de bois, aux murs, étages et toits de planches; un quart à peine de l’ancienne population s’y est réfugié; le reste a été anéanti ou a pris la fuite... Combien de fois ce lieu maudit avait-il déjà subi de pareilles épreuves, avant le jour, où les premiers navigateurs le trouvèrent encore plus déshabité qu’aujourd'hier

Jeudi 31 octobre 1912. — Le petit tramway, qui unissait Messine à la pointe de Faro, a retrouvé ses rails sous les soixante ou quatre-vingts centimètres de décombres et de déchets, qui recouvrent non seulement le pavé de la ville, mais les chemins du faubourg et des villages qui la continuent. On achève de rouvrir la route, de jeter bas les trois ou quatre étages d’un palazzo éventré, le pauvre torchis

d’une case, ouverte par le milieu comme une noix trop müre. La vie, qui reprend sans hâte, a conservé ses errements d’autrefois : un peu partout, des centaines de bœufs travaillent et meuglent sous le joug, ruminent entre les roues de leurs charrettes et font au bord de la mer une frise de cornes en lyre, un décor de vase minoen.

Nous sommes venus à la pointe du Faro; nous nous sommes assis sur la butte terreuse de l’ancien phare, qu'ont envahi des figuiers de Barbarie. La mer n’a pas de flot : elle ourle à peine la plage d’un liseré d’écume. En face de nous, Scilla détache, sur le fond bleuâtre des monts calabrais, son haut rocher, tacheté de clairs et d’ombres. Dans l’intervalle, quelques bouillonnements et quelques houles marquent à peine le repaire de Charybde sous la mer d’étain. Le village du Faro n’a plus une de ses cases debout. Ses habitants revenus camperont encore, pour leur quatrième hiver, dans les gourbis de roseaux et d’herbes sèches, sous lesquels les enfants poussent et grandissent par centaines : les figuiers de cette rive continuent de narguer les colères de Charybde.

Nous revenons, à pied, autour de la lagune, pour photographier les barques et les porteurs de filets, qui pêchent à l'endroit où le poète fait pêcher les gens d'Ulysse. La lamentable carcasse d’un navire échoué et éventré montre que les dangers de la passe n’ont pas disparu... Nous atteignons la pointe de la Grotta. Jadis une petite église rococo y dressait le signal de son dôme, sur quoi les voiliers venus du Nord se guidaient vers le mouillage. La grotte, où le vaisseau d'Ulysse fut remisé, ne se voyait plus; mais elle existait sous l’église. Le tremblement de terre, qui a pulvérisé le dôme, a remis au jour la voûte souterraine et la source qu’elle abrite : on n’a pas encore rendu au culte de la Vierge cette grotte des Naïades.

Vendredi soir 1° novembre 1912. — Nous rentrons de Stromboli. Je ne connaissais encore que les bons jours

d’Éole etson humeur accueillante. Nous venons d’en éprouver toutes les fureurs.

Un spacieux, mais lourd remorqueur nous avait portés chez lui, la nuit dernière, contre le vent du Nord qui hurlait sans répit. Notre prudent vice-consul de Messine nous avait, à dessein, choisi pour ce temps de l’année ce bâtiment solide, edepyéa vflx, qui tenait moins du bateau de passagers que du wagon de marchandises... Nous avions au départ souri de cette timide précaution.

Au matin, nous étions en vue de Stromboli : la mer était démontée ; les hautes vagues couvraient au loin la plage de sables noirs. Un gros caïque, peint en mirliton, y était échoué : on voyait le va-et-vient des femmes qui, du bourg, descendaient s’y fournir de légumes frais et de tomates conservées, qu'apportaient les gens de terre ferme à ce marché homérique, otfjoav ëv Auéveoot. Un peu plus haut, une double ligne de barques et de tartanes halées, — quelques-unes encore prêtes à reprendre la mer, la plupart déjà étayées et couvertes de roseaux pour le sommeil de l’hivernage, — bordait la haie des jardins sous les cases blanches et noires, que domine l’église à dôme et à fronton. Au-dessus, la montagne ardue dressait son carrelage de vignes empourprées, de figuiers encore verts et sa pente de laves nues. Tout en haut un nuage mystérieux et redoutable couvrait la cime, d’où les lourdes fumées rampaient vers le bas, se traînaient jusqu’à mi-côte, puis s’échevelant, s’arrachant par lambeaux aux aspérités du sol, aux têtes des figuiers, prenaient leur vol vers le large... Nos mariniers nous prédisent, malgré le vent du Nord, qui, d'ordinaire, nettoie le ciel, une journée d’orage et de grosse pluie : « le vieux » du haut s’encapuchonne.

Nous faisons par mer tout le tour de l’île pour prendre les vues de sa « muraille de bronze » : elle n'offre aucun autre débarcadère que la plage du bourg, où la barque du bord nous dépose enfin. Nous montons chez Eole à travers les sables noirs, puis les verdures et les

ordures des ruelles. Une humble, mais blanche locanda nous accueille, — « non pour manger, pour dormir seulement », nous a dit le patron sur le seuil, — et nous fournit pourtant quelques vivres; les jours du riche Éole et de ses repas plantureux sont, hélas ! révolus; ses luxueux tapis ont disparu de même; le phylloxéra a détruit les meilleures vignes ; la navigation à vapeur déserte cette vieille escale des rameurs et des voiliers; l’émigration vide le bourg.

Le patron du caïque, ayant vendu à la plage tout son chargement, monte à la locanda pour négocier un achat de vin avec les anciens de l’île. À peine avons-nous mangé que tous nous conseillent le départ immédiat : «le vieux » est dans une crise de méchante colère; il s’est drapé jusqu’aux pieds d’une épaisse nuée roussâtre ; il jette sur les terrasses une violente pluie, qui tend sur le sombre horizon comme un filet de blanches perles; la tempête va faire rage ; elle obligera notre remorqueur à lever l’ancre, à nous abandonner pour plusieurs jours peut-être.

Sous le fouet de l’averse, nous avons regagné la barque, puis le remorqueur, et, sans vergogne, nous avons fui. Quatre heures, cinq heures, six heures de fuite éperdue sur « les terribles creux de la mer inféconde » ; vagues crevées ou bondissantes ; coups terribles du vent qui, sautant du Nord à l’Ouest, nous prend en travers, nous roule bord sur bord et nous fait secouer par l’hélice tournant à vide hors de l’eau ; lugubre soirée de Toussaint, triste veille des Morts dans ce cercueil flottant, dont il a fallu clore toutes les écoutilles sous les écroulements de lames et d’écumes qui assomment le pont... Que deviendrait, ce soir, le plus solide des « vaisseaux creux » homériques ? Il est vrai qu'à cette saison de l’année, les prudents Achéens avaient depuis longtemps halé, étayé et remisé leurs croiseurs pour l’hivernage... Si une pareille tempête disloqua le vaisseau d'Ulysse en pleine belle saison, c’est que les dieux châtient l’impiété..

Notre robuste et brutal remorqueur va toujours dans la nuit venue, piquant sous l’écume, descendant, remontant, coupant la houle, écrasant les crêtes d’un coup de reins. Nous doublons les lumières de Scilla étagées sur les gradins de son rocher. Survient dans le Sud un autre orage, dont les éclairs blanchissent tout l'horizon et profilent sur le ciel noir la double côte du détroit, depuis la lanterne du Faro jusqu'aux montagnes de Taormine. On active les feux. On contourne à bonne distance les remous de Charybde. La pointe de la Grotta et ses collines nous abritent soudain. Nous atteignons les eaux calmes du Port-Creux, le quai balayé de rayons électriques et d’ondées traversières, sur lequel les ruines lugubres dressent les trous de leurs façades, les fers tordus ou hérissés de leurs balcons, leurs corniches et leurs larmiers suspendus par miracle dans le vide, leurs gouttières arrachées et débordantes : pour regagner la ville en bois, il faut éviter les grands bœufs liés aux charrettes, vautrés dans la boue, ruisselants et frissonnants sous la rafale; tristes bœufs du Soleil, que leur maître divin ne protège plus contre l’égoïsme des hommes !

Samedi ? novembre 1912. — Nous allons ce matin chez Skylla. Un ferry-boat joint les voies ferrées des deux bords du détroit ; il nous a portés à la rive italienne, puis le train rapide, sur la marine de Scilla. Cette marine n’a pas la moindre auberge et n’offre aux bateaux de pêche que ses remises sur le sable, aux étrangers qu’un immonde café qu’orne cependant une épée clouée sur la muraille, la longue épée du plus terrible poisson-spada, que l’on ait pris depuis un siècle, dit-on ; au-dessus, une planchette supporte le crâne blanchi d’un énorme chien de mer; la gueule béante montre les triples rangées de crocs dont le poète a gratifié Skylla.

La vieille ville, perchée sur une longue échine, surplombe cette étroite marine et joint à la terre ferme une plus haute roche, abrupte et massive, piédestal de la for-

teresse en plein ciel. La mer en vient battre le pied sur trois de ses flancs; les fossés, qui l’entament sur le quatrième, la séparent entièrement de la ville haute.

Nous trouvons sur la plage les lentras décrites par Spallanzani et telles que les voyait déjà le vieux rédacteur du modèle odysséen : un vaisseau creux ; six bancs de vogue au milieu; un gaillard ponté pour le pilote à l'arrière; un mât au centre, moins pour la voile que pour la « gabie », la hune étroite où se tient debout le guetteur de monstres ; à l’avant, un plus large gaillard, d’où le lancier harponne le monstre signalé. Sur un mot de nous, un équipage met à flot sa lentra et donne à nos objectifs la fidèle reproduction de cette corrida marine. Un détail a échappé au véridique Spallanzani, mais non pas au modèle que suivait le poète odysséen : derrière la place du harponneur, un chevalet supporte deux longues lances couchées, qui permettent une nouvelle tentative en cas d’un premier échec. « Je prends en mains deux longues piques, — dit Ulysse (XII 228-231), — et je vais me poster au gaillard de l’avant; j’espérais découvrir cette Skylla de pierre, avant qu’elle causât le malheur de mes gens ».

Un étroit sentier, barré par les embruns et rongé par la vague, contourne, au bas, le rocher de la forteresse : du pied du rempart à la frange des écueils, la tombée est toute droite et la façade, tranchée comme à la hache, est sans cesse polie par les rabots de la pluie et du vent. A mi-pente, à quelque cinquante mètres au dessus de nos têtes, entre les deux lèvres d’une assez large fissure qu’il rejoint, un mur d’appareil régulier clôt sans doute la bouche de la caverne d’où, comme le guetteur de la hune, Skylla fouillait de ses douze yeux la mer et « les recoins de la roche embrumée » et, comme le lancier de l'avant, dardait les triples harpons de ses six cous.

À mi-hauteur, — dit Circé, — se creuse une sombre caverne, qui s’ouvre du côté du noroît, vers l’Erèbe : du fond de

ton vaisseau, c’est sur elle qu’il faut gouverner, noble Ulysse; mais du fond du vaisseau, le plus habile archer ne saurait

envoyer sa flèche en cette cave...

Orientation et altitude, tout dans cette description convient à cet inaccessible creux de roche qu’un mur aveugle aujourd’hui, mais qui s’ouvrait jadis vers le plein N.-0. Au pied, c’est aussi la fumée, les coups sourds et les aboiments du poète. Nous avançons péniblement sur le rebord des écueils, dans une poussière d’eau, entre les fusées d’écumes que lance chaque vague : leurs coups de bélier se succèdent en roulement continu; à certains coudes, il faut calculer et saisir l’intervalle entre deux houles furieuses, qui montent laver le rocher jusqu’à plus de dix mètres et qui redescendent sur la paroi en coulées de lait.

L'autre face du rocher porte un sentier qui permet de gagner la forteresse : nous voudrions visiter l’ancienne caverne que ferme le mur. Les gardes-marine ont la responsabilité de ce boulevard maritime du royaume, — ainsi parle leur chef; — il nous refuse l’entrée de cette place forte qui semble n'avoir pas été réparée depuis le temps où le roi Murat y avait mis ses canonniers français.

Nous revenons à la marine pour attendre le train du soir. De la plage retentissante, s’élèvent plus violents encore les aboîments de Skylla. Le vent, qui a fini de tourner du Nord à l’Ouest, pousse ici toute la masse de la mer occidentale. Mais il a nettoyé le ciel. Stromboli, sans fumée et sans capuchon de nuages, profile au loin sa pyramide nue. Des mariniers, qui remettent à flot une lourde tartane, nous donnent le présage d’un calme plat pour demain. La douce Sicile étire au bord de l’eau un long bras de verdures ensoleillées, que viennent caresser les derniers remous de Charybde. L’âpre Roc de Skylla et sa façade mi-plongée dans l’ombre, mi-flambante des derniers feux du soleil, en prennent un air plus sauvage encore. Un soir splendide emplit le couchant de lueurs cuivrées où nagent

de blanches nuées, retroussées de rose. Files fuient, comme des Nymphes, devant la poursuite du vent, et viennent se jeter dans l’azur profond du zénith où les attend quelque amant divin... Dire qu’à travers le monde, des centaines de milliers d’êtres humaiïins, pour avoir connu, bien ou mal, les vers d’Homère, redoutent encore le malheur de tomber de Charybde en Skylla !

Dimanche 3 novembre 1912. — J'ai voulu revoir Taormine et Naxos et les collines que labourent les grands bœufs rutilants, sous le regard de l’Etna neigeux.

Le tremblement de terre n’a rien changé dans la banlieue de Messine. Du moins les effets n’en sont plus apparents dès le plus proche voisinage de la ville et, de Messine à Taormine, la rive du détroit, en face des villes et des bourgs qui chargent la côte italienne, reste un pays sans grosse population, criques de sables et falaises de caps, que la voie ferrée longe en talus ou perce en tunnels ; les villages et villettes demeurent perchés aux flancs ou aux sommets des monts ; il en descend aux stations des foules compactes ; les hommes et les femmes usés par la rude vie des champs semblent les grands-parents des enfants de tout âge qui les accompagnent en troupes. Cette Sicile côtière, autant que la plaine campanienne, est une génératrice d'enfants: chaque année, elle envoie des milliers de bras à la colonisation tunisienne. Le train, que nous avons pris, emporte à Syracuse des troupes et des munitions pour l’embarquement vers la Tripolitaine : les mangeurs de pain de la pullulante Trinacrie émigreront-ils jamais vers le pays des dattes et des mangeurs de lotos ?

Au pied de Taormine, Giardini a prolongé sa longue rue de maisons, de cases et de gourbis, pour abriter les centaines d’enfants qui courent derrière les automobiles sur sa route, jouent dans ses ruelles, pointent dans le ventre de ses femmes, se montrent ou se cachent partout : c’est à croire, — dit mon compagnon Fr. Boissonnas, —

qu’on les fait ici en série, à la grosse. Une étrangeté des paysages odysséens est le vide absolu de la Mer du Couchant et le vide relatif de ses rivages : pas une rencontre de pirates, de trafiquants ou seulement de pêcheurs ; au delà de la cité et du peuple d’Alkinoos, pas une grosse ville, pas même un simple village; pas un être humain aux pays de Circé, des Sirènes, de Calypso et du Soleil; dans la seule ville des Lestrygons et sous les palmiers des Lotophages, une foule au second plan; quelques comparses aussi chez les Cyclopes ; une famille royale en Éolie.

Je ne connais pas un journal de bord ni un récit de voyage, — sauf dans les glaces polaires, les sables sahariens et les solitudes du Tibet et de la Mongolie, — où manquent ainsi tous rapports avec des humanités civilisées ou sauvages. Dans les périples seulement des Anciens ou dans nos Jnstructions nautiques, on trouverait une pareille Méditerranée, bordée de caps, d'îles, de sources, d'arbres, de gibier, d’oiseaux, etc., mais aussi peu fournie d'hommes que la Thrinakie homérique.

Pourtant les Peuples de la mer, dès la fin du deuxième millénaire avant notre ère, naviguaient, commerçaient, pirataient en nombre sur cette Mer du Couchant : Sikèles, Sardes et Tyrrhènes, venus peut-être des eaux levantines et récemment implantés sur ces rivages nouveaux ; Phéniciens, fondateurs d’Utique et de Gadès, policiers ou croiseurs des détroits, occupants temporaires ou fixes de comptoirs et de guettes sur le pourtour des terres, — telle, cette Naxos que voici devant nous.

Depuis deux millénaires et demi, tous les maîtres de la Sicile, Piémontais aujourd’hui, Napolitains hier, Espagnols, Angevins, Normands, Arabes et Byzantins auparavant, Romains et Grecs avant eux, l’ont connue dans l’état où nous la voyons ce matin, sorte de ponton amarré à la côte et désaffecté, que les terriens ont envahi de leurs cultures, mais qui a conservé, à travers tous les changements de religions et de marines, deux témoins de son rôle antique:

son sanctuaire, Où la piété héréditaire envers un dieu changeant, ramène à date fixe les fidèles, et, près de l’aiguade, sa remise de la plage, où les gens de mer, venus du Sud, halent encore leurs bateaux, quand les vents du Nord ou de l’Est leur ferment soit la remontée du détroit vers le Port-Creux, soit la traversée vers la Pierre Blanche et les escales de la côte italienne.

Nous nous sommes attardés sur la plage, puis au flanc des collines à photographier de grands bœufs rouges, qui tiraient la charrue en de profonds sillons, comme leurs ancêtres grattaient la même terre avec le crochet de l’araire antique. Nous avons demandé au paysan pourquoi ses compatriotes, si nombreux en Tunisie, n’emmenaient pas avec eux de ces belles bêtes robustes, au lieu des bœufs très hauts, mais squelettiques, dont leurs bateaux se chargent à Pantellaria. [1 nous a répondu que les malheureux bœufs de Pantellaria ne demandaient qu’à quitter cette île de lave noire, où les cactus et les aloès sont leur seule pâture, mais que les bœufs de Sicile meurent de chagrin loin du pays natal.

Une carriole, au pas d’une pauvre vieille rosse, nous monte à Taormine par les lacets de la route sans fin. Le ciel, entièrement dégagé vers l'Est et vers le Sud, pèse à peine sur la grande mer rayonnante, flamboyante, pailletée d’étincelles et moirée de courants. Vers l'Ouest, jusqu’à l'horizon le plus lointain, se succèdent les beaux caps siciliens, que couronnent des nues légères; mais le sombre Etna a pris son capuchon de nuages pluvieux. Vers Île Nord, le détroit déverse un torrent d’autres nuées noirâtres, plombées, lourdes de pluie, qui se pressent et se bousculent pour sortir de la passe, puis s’arrêtent, indécises, au seuil de la grande mer et finissent par s’en aller en débandade vers le Levant, derrière les promontoires embrumés de la côte italienne.

A chaque contour de la route repliée, cette double vue alterne d’un ciel splendidement joyeux à l’autre ciel qui

devient de plus en plus orageux et menaçant. Dans le soir qui vient, le contraste se fait tragique. Le théâtre désert de Taormine, où nous sommes enfin arrivés, nous met en scène le plus beau des drames symboliques et muets : le ciel nous représente en deux heures toute l’histoire de cette Sicile, qui fut toujours l’enjeu d’une lutte effroyable entre le Sud et le Nord, entre les flottes et bandes de l’Afrique et les armées et descentes de l’Europe.

Ce soir, vers le Sud, tout est rayonnement et triomphe de la lumière, mer d’argent, ciel de nacre, nuées d’ors et de cuivre; la côte jusqu’à Catane se drape de soie bleuie, pour s'endormir sur la mer immobile, cette mer sans limite que, seule, borde à des milliers de kilomètres, au delà des nuées, la terre incertaine d’Afrique ; le panache de l’Etna devient une gloire mouvante que le soleil troue de longues lueurs. Vers le Nord, au contraire, le fossé et les rives du détroit sont un tohu-bohu de brumes, de nuages noirs, de réseaux de pluie et d’éclairs ; là-haut, vers le fond du couloir, le tramontane doit faire rage et les nuées, s’écraser dans un ciel d’encre, pour fuir la colère d’Eole et franchir la passe entre Skylla et Charybde.

Nous sommes à la limite de ces deux mondes : devant nous, la rayonnante et ardente Afrique; derrière nous, l’obscure et tempêtueuse Europe; entre les deux, cet éternel chemin du détroit, sur lequel les peuples du Nord et du Sud, comme l’orage de ce soir, sont venus se mêler et se battre, Carthaginois et Romains, Normands et Arabes, Français de Vivonne et corsaires de Barbarie... Sous nos pieds, défilent les trains militaires qui ravitaillent, par Syracuse, l'expédition de Tripoli.

Soudain le Nord l’emporte : la sortie du détroit est forcée, submergée par les nuages farouches, la pluie, la foudre et les éclairs. Le soleil a vainement tenté une dernière oftensive ; ses rayons ont paru disloquer un instant le front et la marche de l’adversaire. Mais la ruée a repris le galop; les bandes de ténèbres se sont rejointes et reformées pour

le dernier effort; le soleil leur a laissé la place ; seul l’'Etna, rejetant son casque de nuages, a tenu tête encore aux attaques de la pluie et de la foudre ; elles ont fini par noyer sa tête chenue ; ciel, mer et côtes tout n’a plus été que cataractes, éclairs et grondements.

Nous nous sommes réfugiés en bas du théâtre, sous l’une des voûtes en ruines de la scène, pour relire la tempête qui, dans ces parages, assaillit Ulysse et, sous les coups alternés du Notos et du Zéphyr, des vents de Sud et de Nord, causa la perte de son vaisseau.

Lundi 5 novembre 1912. — Une journée de pluie diluvienne nous retient prisonniers dans cette ville nouvelle de Messine, dont les rues futures ne sont que ruisseaux de boue et dont les basses et obscures maisons de bois résonnent comme tambours sous les ondées : aucune autre vue que les voiles de pluie balayés par le vent; aucun autre bruit sur cette terre de l’églogue que les tristes mugissements des bœufs, qui viennent demander le couvert à tous les auvents,

mugitusque boum mollesque sub arbore somni.

L’électricité nous permet du moins de revoir nos notes et nos textes, En ce Port-Creux où, par deux fois, Euryloque et ses refus d’obéissance causèrent le désastre de l’expédition, nous avons relu la plus belle histoire de rébellion, que des marins aient Jamais pu raconter, je crois ; on la croirait calquée sur le récit odysséen.

Le lieutenant de la marine anglaise Bligh avait été envoyé dans la mer du Sud : les planteurs anglais des Indes occidentales demandaient à Sa Majesté que l’on introduisit l'arbre à pain dans leurs îles américaines ; Sa Majesté avait choisi pour cette mission le Bounty, de deux cent quinze tonneaux et de quarante-six hommes... Ulysse avait cinquante et un hommes à son bord... Après neuf mois de navigation, on touche à Tahiti, le 26 octobre 1788. On y reste six MOIS.

La

Bientôt, — raconte Bligh, — les liaisons entre nos gens et les indigènes furent générales, et il n’y avait pas un homme de l'équipage qui n’eût sa {yo ou bonne amie. On avait abondance de provisions fraîches; la gaîté brillait sur tous les visages. Je fis une visite dans l’intérieur de l'île et me convainquis de sa richesse naturelle... On voulut me donner une fête. Il y eut des exercices à la lutte et des danses où les gestes et les mouvemens lascifs ne manquaient point. Un parti d’arréoys mit en jeu son privilège, qui est d’arracher aux femmes tous les habits qu'ils trouvent à leur gré. En un moment, il y en eut un bon nombre qui furent laissées dans la plus complète nudité. Une très jeune et très jolie allait être ainsi dépouillée, lorsqu'elle se réfugia près de moi et à ma sollicitation fut épargnée : j'eus beaucoup de peine ensuite à la congédier.….

La majorité de l’équipage ne veut plus quitter cette île de délices.

Le 28 avril 1789, avant le lever du soleil, le contremaître et une bande de mutins entrent dans la cabine du commandant et le surprennent endormi :

Ils m'arrachèrent de mon lit, me traînèrent en chemise sur le gaillard et me menacèrent d’une mort immédiate si je ne me taisais pas.

La chaloupe étant mise à la mer, ils y firent embarquer les dix-huit personnes qui n’avaient pas voulu se prononcer contre moi. J’y fus jeté le dernier. Je demandais quelques armes : les révoltés se moquèrent de moi en me disant que je connaissais bien les gens chez qui j'allais. Cependant, quand la chaloupe eut filé à l'arrière du vaisseau, on nous jeta quatre sabres...

«Sur une chaloupe de vingt-et-un pieds de long, six de large et deux de profondeur, nous allions, pendant quarante-huit jours d’efforts inouïs, accomplir une navigation de mille deux cent-six lieues marines jusqu’à l’île de Timor ».. Que sont les dix-sept journées d'Ulysse sur son radeau approvisionné par Calypso ? poussé par le vent favorable qu’elle avait fait souffler, il n’a pour garder sa route qu’à tenir toujours l’Ourse sur la main gauche...

« J'avais, dans ma chaloupe, cent cinquante livres de biscuit, plus seize morceaux de cochon salé, du poids de deux livres chacun, six bouteilles de rhum, six bouteilles de vin, cent douze pintes d’eau et quatre barils vides ».

Nous entreprimes ainsi, dans une barque ouverte, longue seulement de vingt-et-un pieds, surchargée et portant dix-huit hommes, sans aucune carte et avec l’unique secours, de la connaissance géographique que ma mémoire pouvait me fournir, sans autre guide qu'une table de latitudes et de longitudes des lieux, nous entreprimes, dis-je, de traverser cette vaste mer encore inconnue... Je déclarai à mes compagnons d’infortune que nous n'avions aucun secours à espérer jusqu’à l’île de Timor, éloignée de plus de mille deux cents lieues : ils consentirent tous à vivre avec une once de biscuit et un huitième de

pinte d’eau par jour.

Du 28 avril au 12 juin 1789, on s’en va vers l’Ouest, cherchant les détroits du Couchant, qui mènent aux Indes orientales et à leurs colonies européennes... Ulysse voguera sept jours après le naufrage, avant d’atteindre au fond du Couchant le refuge de Calypso... On va d’île en île, essayant de faire de l’eau et quelques provisions de gibier, de poisson, de noix de coco, rencontrant l’hostilité ou la trahison des indigènes. Sur une île côtière de la Nouvelle-Hollande, on se procure «quelques huîtres que nous mangeâmes avec délices ». On reste six Jours dans ces parages, « où l’on voyait beaucoup de pigeons ramiers, de perroquets et d’autres oiseaux ; mais sans armes à feu {les compagnons d'Ulysse dans l’île du Soleil avaient leurs arcs), il nous était impossible d’en tuer, à moins de trouver quelque endroit solitaire où l’on pût les prendre à la main ».

Nous avions été juste six jours sur ces côtes : pendant ce temps nous avions trouvé des huîtres et autres substances marines, des oiseaux et de l’eau; mais toutes les nuits passées à bien dormir et les journées exemptes de travail dans la chaloupe n’avaient pas été un moindre avantage. Ces causes réunies nous ont sauvé la vie. La nature était à cette époque prête

à succomber sous la rigueur de la faim, de la soif et de la fatigue. Plusieurs d’entre nos gens auraient cessé d'employer la moindre peine pour la conservation d’une vie qui semblait ne plus leur annoncer que misère et souffrance.

Le 12 juin, on est en vue de Timor :

Je n’essaierai pas d'exprimer la sensation délicieuse que nous éprouvâmes tous à cette vue de la terre. Avoir pu gagner la côte de Timor en quarante-et-un jours depuis l’île de Tofo; avoir fait cette route de 3.618 milles marins, mesurés au loch, dans une chaloupe ouverte, et, malgré notre extrême disette, n'avoir pas perdu un seul homme dans cette traversée, c’est un événement auquel il est presque impossible d'ajouter foi.

Après dix-huit jours de repos, Bligh achète, grâce au gouverneur hollandais, une goélette et reprend la mer le 1° juillet; il rentre par Batavia (1° octobre) et le Cap de Bonne Espérance (16 décembre) ; il arrive en Angleterre le 13 mars 1790... Il est encore des critiques en chambre qui trouvent invraisemblables les navigations d'Ulysse.

La suite n’est pas moins utile à connaître pour les homérisants. À la suite de la rébellion du Bounty, le gouvernement anglais envoya le capitaine Edward Edwards rechercher et ramener les révoltés. Edwards partit, le 10 avril 1790, sur le Pandore, navire de vingt-quatre canons et de cent soixante hommes. Il devait aller à Tahiti prendre les mutins. Le 23 mars 1791, on arrive à Tahiti.

Les lieutenans Corner et Hayward furent envoyés avec deux bateaux et vingt-six hommes vers le Nord de l'ile, à la recherche des mutins, dont quatre se rendirent volontairement. Les bateaux, de retour, annoncèrent qu’on avait donné la chasse aux autres et pris leur bateau, attaché au rivage, les hommes s'étant sauvés dans les montagnes.

Le lieutenant Corner, en prenant terre à la pointe Vénus, eut plusieurs chefs sauvages pour lui servir de guides, ainsi qu’un certain nombre de gens du peuple pour porter ses munitious... En même temps M. Hayward avait bloqué par eau les fugitifs : ils furent découverts au milieu des bois: en ram-

pant jusqu'au lieu où ils étaient endormis, on les reconnut pour des Européens, au seul toucher de leurs pieds ; voyant que toute résistance serait inutile, ils mirent bas les armes et sous une forte garde furent ramenés aux bateaux avec leurs fusils attachés à leur dos. On bâtit exprès pour eux une prison dans l'arrière du vaisseau...

On reprend la mer ; mais on fait naufrage sur les brisants de l’île Pitt et, par une coïncidence étrange, recommence pour les naufragés l’aventure de leurs prédécesseurs jusqu’à Timor :

Au point du jour suivant, après une nuit très sombre et très orageuse, l’eau avait tellement gagné qu'il n’y avait plus possibilité de sauver le vaisseau. On tint sur-le-champ un conseil de guerre, et tout l'équipage montra un intrépide dévouement au travail des pompes. On mit les prisonniers en liberté. On eut recours aux planches, aux poulaillières et à tout ce qui pouvait être flottable pour servir de refuge... Au lever du soleil, on vit une plage à quatre milles de distance.

Heureusement on avait sauvé un petit baril d’eau, une pipe de vin, quelques biscuits, quelques fusils et des boîtes de cartouches. Aussitôt, avec une scie et un marteau trouvés dans un des bateaux, on se mit à les réparer et approprier pour un voyage au port le plus voisin. Le détachement se composait de quatre transports : la pinasse, la chaloupe et deux yoles ou petits esquifs, le tout chargé d’environ cent hommes. Après examen des provisions restantes, on trouva qu'il n’y avait plus que deux petits verres de vin par personne pour seize jours et le poids d’une balle de fusil en pain...

Après quatorze jours de privations indicibles, de fàcheuses rencontres et de déconvenues sur maints rivages, on devine les approches d’une grande terre : c'était Timor ; côtoyant le rivage, les voyageurs gagnèrent Coupang, la capitale.

Dans la soirée ils furent parfaitement accueillis par le gou-

verneur et les principaux habitans, qui, chose étonnante, avaient accordé la même hospitalité au capitaine Bligh, lequel

également était arrivé sur un bateau ouvert, qui fut montré

aux nouveaux-venus.

Cette double navigation vers Timor, — chose étonnante ! — peut être jointe à la liste des « doublets », que j'ai réunis dans Calypso et la Mer de l’Atlantide (p. 197 et suiv.), pour l’édification de certains philologues à la mode du xix° siècle, qui s’étonnent qu'Ulysse ait rencontré Calypso et Circé, les Lestrygons et les Cyclopes…

Et la pluie noyait cette misérable Messine.

Entre deux averses, le soleil de l’après midi a percé le brouillard et la nue. Nous avons pu retourner dans la vieille ville, d’où la pluie chassait les équipes de travailleurs et dont les ruines abandonnées auraient semblé d’une cité morte à jamais, sans les bœufs qui en peuplaient les quais, au long des grands vaisseaux, parmi les tas de bois pour la reconstruction et les amas de provisions couvertes de bâches : bœufs debout, bœufs couchés, bœufs en marche, tous roux ou rouge-feu, tous hauts sur pattes et hautement, bellement encornés, avec le profil busqué et le large front des représentations minoennes et mycéniennes. Ce port est le seul de la Méditerranée où le bœuf serve ainsi aux chargements et déchargements des navires: c’est le port des bœufs, comme Smyrne était le port des chameaux‘.

La pluie a repris sous l’obscur vent du Sud, le notos, qui retint tout un mois le vaisseau d'Ulysse en cette même prison. Sa grotte, malgré tout, ne valait pas notre maison de bois. Mais 1l avait la grande supériorité de comprendre un texte, dont nous rêvons et discutons sans répit. Circé lui avait laissé le choix entre deux routes de mer au delà des Sirènes : l’une, qu'il a suivie, passait entre les Deux Écueils, Charybde et Skylla ; l’autre, qu’il a négligée, pas-

! Cf. dans Linschott p. 176 les bœufs de Tercère (Açores) « qui, en grandeur de cornes, en beauté et en apparence surpassent de beaucoup tous ceux de l’Europe; ils ont tous leur propre nom par lequel le maître les appelant, ils viennent à lui ».

sait entre les Deux Pierres. Circé les lui avait décrites avec grande précision :

Quand tes rameurs auront dépassé les Sirènes, deux routes s’offriront ; les voici toutes deux.

On trouve, d’un côté, les Pierres du Pinacle, où rugit le grand flot azuré d'Amphitrite : chez les dieux fortunés, on les appelle Planktes. La première ne s’est jamais laissé frôler des oiseaux, même pas des timides colombes, qui vont à Zeus le père apporter l’ambroisie; mais le chauve rocher, chaque fois, en prend une, que Zeus doit remplacer pour rétablir le nombre. La seconde ne s’est jamais laissé doubler par un vaisseau des hommes; mais, planches du vaisseau et corps des matelots, tout est pris par la vague et par des tourbillons de feu dévastateur. Un seul des grands vaisseaux de mer put échapper : ce fut Argo, rentrant du pays d’Aiétès, cet Argo que, partout, vont chantant les aèdes; le flot l'avait jeté contre ces grandes Pierres; mais Héra, pour l’amour de Jason, le sauva.

Où sont ces Deux Pierres que les dieux, non pas les hommes, appellent Planktes, que-le poète déclare grandes et pointues ou voütées, car l’épithète ënmpebpées peut avoir les deux sens ? J’ai traduit par pinacle, en souvenir d’un rocher marin de l’île Jersey qui porte ce nom et le mérite... L'une doit être proche d’un torrent de feu. L'autre est évitée par les oiseaux. Si leur nom de Planktes était humain, grec, elles seraient les Pierres Errantes ou Entrechoquées, — semblables à ces tenailles de roches que les navigateurs de tous les temps ont connues dans toutes les mers et qui s'ouvrent et se ferment pour tendre un piège aux navires imprudents et les écraser en leur pince‘: dans les mers grecques, une couple de ces Pierres Symplégades

1 À. Thevet Cosmographie II p. 920 : il est sur les côtes du Brésil, « une grande roche fendue, laquelle continuellement s’entrouvroit et refermoit, de sorte que rien n’y pouvoit passer sans estre escarbouillé, et est appelée ceste roche en leur langue Itha-frapi ». De même dans Reynaud Relations... p. 14, les deux rochers Kossayÿr et Ouayr entre Syraf et Mascate. Dans /nstructions nautiques n° 851 p- 958. la « Mâchoire du Lion » entre l'ile Musandam et la terre :

se choquaient jadis à la sortie du Bosphore vers le Pont- Euxin et n’étaient devenues fixes qu'après le passage miraculeux du navire Argo. Mais planktes appartient, comme le molu du pays de Circé, à la langue des dieux,

&v êé pv kalkéovor Bot.

MAaykts Ôf Tor T&G yE Bol UékapEc al es

Molu peut être expliqué par les langues sémitiques : planktai pourrait avoir une pareille étymologie. Tous les Sémites possèdent la racine p. l. k avec le sens étre ovale ou plutôt conique, pointer à la façon du bouton des mamelles : de cette racine, les Hébreux et les Arabes, ont tiré leurs mots pelek et palkatoun, qui désignent le bout du fuseau et les tells coniques de la plaine.

Nous connaissons les deux Faraglioni sur la côte S.-E. de Capri ; ils ne sauraient convenir au texte odysséen : si la Grotte Azurée toute proche en rappelle une des épithètes, il n’est pas dans le voisinage un courant de feu dévastateur, et les Planktes doivent se rencontrer au delà des Sirènes, en des eaux volcaniques, soit parmi les îles Lipari, soit entre les Lipari et la côte sicilienne. J’en cherche depuis plus de quinze ans le gîte exact. Faute de mieux, J'avais émis une hypothèse approximative en ma première édition des Phéniciens et l'Odyssée.

Parmi les Lipari, il en est une plus haute encore (960 mètres) que Stromboli (940 mètres) et de forme aussi particulière. Les Anciens la nommaïent Didymé, la Jumelle, ou Didymoi, les Jumeaux, à cause de sa double montagne. Les Instructions nautiques (n° 731 p. 228) nous disent :

le Grand Coin de 164 m. de haut et le Petit Coin de 51 m. Dans Histoire des Voyages Il p. 2, les Deux Mamelles du Cap Vert. Du Tertre (II p. 36) décrit au Nord de Sainte-Lucie (on dit alors Sainte Alousie) « les deux hautes montagnes en forme de pain de sucre, qui s'appellent {es Pitons de Sainte Alousie, qui les font reconnaître de loin; il semble, lorsque l’on est au pied de ces deux montagnes, qu'elles se renversent sur ceux qui les regardent, et cela cause une frayeur extrême à ceux qui n’y sont pas accoutumés ».

Salina (Didyme ou les Jumeaux). — Cette île, reconnaissable à deux hauts sommets coniques, paraît être d’origine entièrement volcanique; on y voit encore les traces des cratères qui ont dû s’éteindre dans les temps préhistoriques et qui sont maintenant les endroits les plus riants et les plus fertiles de tout le groupe des îles Lipari. Entre le mont dei Porri, élevé de 860 mètres et situé dans la partie Ouest, et le mont San Salvatore, haut de 960 mètres et situé dans la partie SEE une vallée s'étend de chaque côté vers la mer : elle est riche et productive et mérite le nom qui lui est donné de Fossa Felice ou Vallée Heureuse!.

« Salina, — dit Spallanzani (IT p. 115-116), — est ainsi nommée à cause du muriate de soude que l’on y recueille :

Elle portait autrefois le nom de Didumé, c’est-à-dire Jumelle, qu'elle devait à deux montagnes, qui de loin lui donnent l'apparence de deux îles voisines l’une de l’autre...

Les périples que copie ou résume Diodore de Sicile (V 7) nous disent : « Toutes ces îles eurent de grands épanchements de feu, dont les cratères et les bouches subsistent, visibles jusqu’à ce jour ». Strabon rapporte de son côté un récit de Posidonios, qui pourrait ne sembler que le développement de nos deux vers odysséens :

Posidonios raconte qu’un jour à l’aube, vers le solstice d'été, on vit entre Hiéra et Euonymos la mer se gonfler tout à coup à une formidable hauteur et, quelque temps, elle se tint ainsi comme soulevée par quelque souffle continu ; après quoi elle retomba.

Ceux quiosèrent approcher en barque, virent des cadavres de poissons entraînés par le flot; la chaleur et l'odeur insuppor-

1 Voilà, je crois, l’un des plus jolis calembours que jamais aient inventés les navigateurs. Entre les deux montagnes, la riante et fertile vallée s'appelle le Val de l'Eglise, Val di Chiesa. Le nom Fossa Felice, la « Vallée Heureuse », est une faute de transcription pour Fossa delle Felci, le « Trou des Fougères »; la plus haute des montagnes porte ce nom à cause de son cratère éteint, tout rempli de fougères. Cf. Dolomieu Voyage aux Iles Lipari p. 91-93.

table incommodèrent ces navigateurs et les mirent en fuite. Une barque, qui s'était trop approchée, perdit une partie de son équipage et ne ramena qu'à grand'peine vers Lipari les survivants qui furent atteints quelque temps de crises semblables à l’épilepsie, puis revinrent à l’état de santé. Quelques jours après, on put voir la mer couverte d’une sorte de boue flottante, d’où montaient des flammes, des fumées et d’épaisses

vapeurs...

Les premiers navigateurs avaient-ils assisté dans les parages des Jumeaux à quelque phénomène aussi terrifiant, soit que les volcans de Salina fussent alors en activité, soit qu’une éruption sous-marine eût subitement soulevé les flots et exhalé des rafales de feu dévastateur ? Et l’histoire des colombes ne pourrait-elle pas convenir à ce double perchoir? Par leur situation entre la Sicile et la Sardaigne, sur la grande route que suivent les oiseaux migrateurs, quand ils passent d'Europe en Afrique, les îles Éoliennes ont toujours été leur lieu de refuge et de rendez-vous”.

Celles desîles Lipari que les éruptions et gaz volcaniques ne rendent pas dangereuses, sont donc pourvues de nombreux oiseaux. Maïs les volcans en activité sont désertés par eux :« Stromboli, — ajoute Spallanzani, — n’est habité par aucun oiseau stationnaire : on a essayé d’y faire nicher des perdrix sans succès ». L’onomastique actuelle des Lipari traduit assez fidèlement cette différence. Sur les îles éteintes, Ustica, Éricusa, Panaria, etc., les Secca di Colombaia, Falconara, Punta Palumba, etc., font face aux îles et caps della Colombaia, Palumbo, etc., de la Sicile occidentale : ces colombes tenaient une grande place dans le culte phénicien

{ Cf. Rochefort (p. 31) au sujet de la Martinique : « Entre le Case du Pilote et le Cul de Sac des Salines, il y a un rocher, une demye lieue avant en mer, que l’on appelle le Diamant, à cause de sa figure, qui sert de retraite à une infinité d'oiseaux, et entre autres aux Ramiers qui y font leurs nids. L'accès en est difficile ; mais on ne laisse pas de le visiter quelques fois, en passant, pendant que les petits des ramiers sont bons à manger ».

d’Astarté sur le mont Éryx‘. Mais autour des volcans actifs, ces noms d'oiseaux ne se retrouvent pas, Th UÉV T’ oOÙdE ToTntà TapépyeTtar OÙVE TéÂeLaL.

Telles étaient les hypothèses, qui, dès 1901-1902, ne me satisfaisaient que peu. J’y avais complètement renoncé depuis. Au départ de ce nouveau voyage, je m'étais proposé de reviser mes opinions anciennes sur trois ou quatre points surtout du périple odysséen” : la Pylos de Nestor, les Iles Pointues de Télémaque, les Quatre Sources de Calypso, enfin les Deux Planktes. Tout au long de ce voyage, l’expérience quotidienne, m'avait démontré que l’on ne saurait donner aux mots du poète un sens trop littéral et à ses indications une valeur trop précise. Or les Planktes, comme Charybde et Skylla, sont, à n’en pas douter, les deux montants d’une porte de mer : ce ne sont pas deux montagnes terriennes, séparées par une vallée. Notre pleine réussite chez Calypso avait rendu mon compagnon de voyage plus ardent encore que moi à vouloir mettre les Deux Pierres, les deux vraies, devant son objectif... Confiants comme les Cyclopes, dans la bonté des dieux, qui nous ont partout assistés, nous sommes décidés à faire le tour des moindres Lipari et, jusqu'aux îles Égates, le cabotage de toute la côte Nord de Sicile, sitôt le beau temps revenu.

Ces deux routes ne peuvent en effet s'ouvrir qu'aux deux flancs de la Sicile : Strabon (II 5 19) parle «des deux passes qui bordent cette île à l'Est et à l'Ouest, ot Eka- TépoBev adtfc rropOuoi, l’une de sept stades au long de l’Italie {c’est le détroit de Messine), l’autre de 1500 stades, du côté de Carthage, 6 pèv npdc tfj ’Itallx Énraotéäôtoc, 6 ÔË npdc Ttf Kapynôéve xilov ka Tevtakoolov otaôlœv ». Dans leurs navigations vers les Indes, les voiliers des xvi°

1 Cf. dans Diod. Sic. IV 78 les pierres coupées de l'Éryx, Tétpa oÙons amotouados sis Übos Ééaiatov. |

2 Sur les trois premiers points, cf. Pénélope et les Barons des Iles p. 249 et suiv. et Calypso et la Mer de l'Atlantide p. 339.

et xvrr° siècles avaient leur double route aux deux flancs de Madagascar. Stephens, jésuite portugais, parti de Lisbonne le 4 avril 1579 et arrivé à Goa le 24 octobre, décrit à son père son long voyage sur une flotte portugaise, qui portait là-bas toute une colonie familiale, hommes, femmes et enfants :

Quand on a doublé le Cap de Bonne Espérance, il se présente deux routes pour aller aux Indes : L’une est en deçà de l’île Saint-Laurent (Madagascar), et c’est celle qu’on prend le plus volontiers, pour que, passant ensuite à Mozambique‘ on s'y arrête quinze jours ou un mois pour s’y rafraîchir et qu'il ne reste qu'un mois de navigation jusqu'à Goa. L'autre, qui est derrière l’île Saint-Laurent, ne se prend que lorsqu'on n’a point doublé assez tôt le Cap pour espérer de gagner Mozambique. Alors la navigation est fort incommode, parce qu’il ne se trouve plus de port pour y relâcher et que, dans une si longue course, non seulement l’eau et les vivres manquent, mais les maladies sont encore plus redoutables.

« Les deux flottes anglaise et hollandaise se rendent de Ligourne au Levant », dit Tavernier (Les Six Voyages.

1Epsolte

Selon les vents qui règnent, elles passent quelquefois entre l’île d'Elbe et l'Italie et par le phare de Messine ; quelquefois aussi elles prennent le large au-dessus de la Sardaigne et de la Sicile et vont reconnaître l’île de Malte... Quand on ne veut pas attendre le départ des flottes et qu’on ne veut pas se hasarder sur un vaisseau seul, de peur des corsaires, on peut prendre un brigantin de Ligourne à Naples et de Naples à Messine, sans s'éloigner des côtes et allant tous les soirs coucher à terre.

La plupart des voyageurs au Levant ont embarqué sur des flottes de « caravane », qui passaient presque toujours par l’Ouest de la Corse, de la Sardaigne et de la Sicile : Livourne, Elbe, cap Corse, Trapani, Malte, Zante, Sa-

! Malgré le terrible Cap de Corrientes, cf. Charybde et le Port- Creux.

pienza, Cérigo, tel est l’itinéraire de Stochove, et d’Arvieux l’emprunte jusqu’à Malte. Sur cette route, tous les voyageurs mentionnent l’île Marittimo, « la plus Ouest du groupe des Ægates, — disent les Znstructions nautiques ; — elle est montagneuse et s’élève à des hauteurs de 475 à 690 mètres ; ses côtes sont presque partout escarpées et à falaises inacessibles ; la pointe Troya est une petite presqu'ile proéminente : la pointe Bazana est une masse presque isolée, haute de 190 mètres... ». Non loin de Marittimo, Levanzo est l’ancienne Phorbantia : « presque à toucher la pointe S.-0., gît le Faraglione, haut rocher conique », et non loin, dans l'Est, « on trouve l’ilot della Colombaia, qui se prolonge dans l’Ouest par une chaîne rocheuse, à l'extrémité de laquelle gisent deux îlots, dont le plus Ouest, appelé Palumbo, est surmonté d’un phare... ».

Mardi 5 novembre 1912.— Un violent coup de tramontane — de ce Borée, « qui naît dans l’azur et fait rouler la grosse houle », — a nettoyé le ciel. Le petit vapeur qui fait le tour des Lipari, doit quitter demain son port de Milazzo. Nous sommes venus le prendre en cette haute ville de la côte Nord, qui, depuis trente siècles peut-être, a vécu au flanc, mais un peu en marge de la Sicile, tantôt propriété et protection des insulaires, tantôt station, entrepôt et forteresse des gens de mer, — un autre Gibraltar encore sur un ancien îlot montagneux, que soude à la grande île un isthme étroit de sables et de boues.

La marine a bordé l’isthme de ses quais, l’a couvert de sa ville neuve, de ses cafés, de ses magasins, de ses hôtels peints à quadruple étage, de ses ruelles où grouillent des centaines d’enfants entre les attelages de bœufs rouges et de mulets pomponnés, qui amènent au pressoir la récolte d'olives. La vieille ville, au haut de sa presqu'île, reste enfermée dans les créneaux de sa grosse forteresse.

Mais, sous l’enceinte que construisirent jadis les Espagnols et où Vivonne commanda au nom du Grand Roi,

subsiste toujours le plus beau pan de terre antique, un long plateau de labours profonds, de vignes et d’oliviers, que des roches abruptes supportent au-dessus de la mer, dans la fraîcheur et la chanson des vagues. Un vieux berger mène ses blancs moutons à travers l’olivette, que les dernières pluies ont parée d’un renouveau d’herbes vertes et de fleurs ; la silhouette de sa cape noire se découpe, par instants, sur les neiges lointaines de l’Etna. A l’extrême pointe, on découvre soudain la grande mer bruissante et l’assemblée des îles volcaniques dressant au loin leurs pointes de lumière ou de fumées.

Mercredi 6 novembre 1912. — Le courrier desîles est un tout petit vaporetto, qui va droit à Lipari, y relâche, puis fait le tour de Salina et revient sagement à Lipari, puis à son ancrage de Milazzo. Nous comptons rester à son bord tout le jour et débarquer au retour à Lipari ; nous y séjournerons tout le temps qu'il faudra pour arranger et patiemment exécuter la suite de notre voyage et de nos recherches. La tramontane a cédé la place au sirocco ; le ciel embrumé est une chape de lourde chaleur, où le soleil n'apparaît que dépoli. À peine contournée l’admirable presqu'île de Milazzo, sa romantique forteresse et sa campagne d’églogue, le vaporetto, chassé par le vent, a grand peine à marcher droit. Nous avons le cap sur Vulcano ; une quinzaine de kilomètres nous en séparent ; mais, vent en poupe, nous en longeons bientôt les côtes dénudées et fumantes, les laves refroidies ou encore chaudes, — les Anciens disaient 7hermessa, l'Ile de la Chaleur, — et les fumeroles qui, par endroits, descendent jusqu’à la mer. Un détroit sans largeur sépare Vulcano de sa voisine

du Nord, Lipari :

L'ile Vulcano, — disent les Znstructions nautiques (n° 731 p. 232-233), — est séparée de Lipari par le détroit appelé Bocche di Vulcano, large de 3 encablures entre la pointe della Crepazza

et le banc de 7 mètres qui se détache à 1 encablure environ au Nord de l’île Vulcano. Ce détroit est profond de 30 à 55 mètres.

Et les mêmes Instructions ajoutent... Je les ai lues et relues tant de fois sans y prendre garde... Les Instructions, décrivant la côte Sud de Lipari, ajoutent :

Dans le Sud de la pointe del Perciato sont deux rochers remarquables : le plus Nord et le plus Ouest, la Pietra Lunga, haut de 47 mètres, qui paraît à petite distance comme un navire sans voiles, est un amas volcanique de couches très vitrifiées, présentant à sa base une ouverture qui permet aux embarcations de passer à travers; l’autre rocher, la Pietra Menalta, est beaucoup plus bas et est généralement couvert de mouettes

d'une grande espèce estimée par les habitants.

En travers de la passe, dont nous coupons l’entrée, apparaissent les Deux Pierres que nous laissons à un kilomètre environ sur notre gauche.

La Pierre Longue, la plus haute, la plus à pic et la plus chauve, n'offre sur sa pointe aucune place pour la moindre couvée ; mais sous son porche, les barques sinon les grands navires peuvent passer : 1l semble qu’un croiseur de l’épos, l’Argo de Jason, pouvait s’y aventurer. La Moins Haute, plus ronde, plus large du sommet, offre un perchoir commode à la gent ailée ; mais elle est toute proche de Vulcano et de Vulcanello, l’île et l’îlot aux ruisseaux de feu. La houle, balancée et lancée par le sirocco, les assaille l’une et l’autre jusqu’à mi-hauteur et les engaine de ses coulées de lait.

Nous avons demandé au capitaine d’approcher un peu son « solide navire », pour mettre en meilleure pose nos objectifs. [1 nous a répondu, en sacrant par tous les saints et saintes du paradis, qu’un vapeur n’était pas fait pour se risquer en ce détroit terrible, où même les petits bateaux à voile n’entrent que par un calme absolu, et il a continué sa route tout droit vers le port de Lipari où nous l’avons quitté ; nous n'avons plus rien à faire à son bord...

Un long marchandage, entrecoupé des prédictions sinistres de l’assistance, a décidé deux pêcheurs de Lipari à mettre à la mer leur barque, déjà halée et couverte pour l’'hivernage, et à prendre les rames : il ne saurait être question de voile par ce vent mal établi, au long de cette ile hérissée de pierres coupantes, frangée d’écueils et de brisants, où le sombre azur d’Amphitrite vient en rugissant jeter sa charge d’écume et d’embruns. Nous longeons d’un peu loin cette côte féroce. Nous en contournons les petits caps multicolores, que bariolent étrangement les couches verticales de terrains volcaniques. Nous revenons à l’entrée de la passe : en face de nous, Vulcanello dresse la pyramide de son cratère, d’où dévalent en longues écharpes les fumées et que des fumeroles panachent de toutes parts. Une fois dépassé le cap de la Punta Capparo, nous gouvernons sur les Deux Pierres. Nous en faisons le tour. La houle, qui tour à tour les étreint à mi-corps et creuse un gouffre à leurs pieds, rend tout abordage impossible : nos rameurs n’y viennent chasser que par les journées les plus calmes de l’été le plus chaud, en s’élevant sur le flanc de la Menalta, de pointe en pointe, à la force des poignets : les Faraglioni de Capri, où les alpinistes de marque réussissent parfois l’ascension, ne sont ni plus abrupts, ni plus luisants. Nous ne pouvons pas davantage décider nos rameurs à passer sous la voûte de la Pietra Lunga.

Nous allons donc chercher pour nos appareils le meilleur emplacement sur l’un ou l’autre bord de la passe. Les torrents de feu ne coulaient pas jusqu’à la rive de Vulcano ou, plutôt, de son étrange appendice, cet ilot récent de Vulcanello, qui n’est que bouches éruptives et pentes de laves rougies ou soufrées; mais les fumeroles et émanations pouvaient voiler nos plaques. La rive de Lipari est d’accès plus difficile et ses bords en dents de scie, ses cailloux en lames ébréchées n’invitent pas à la promenade. Nous avons pu néanmoins y prendre pied et, tout à notre aise, photographier les Deux Pierres et la passe, puis nous en

rassasier le cœur, en admirant une fois encore la protection des dieux qui, des sources de Calypso, nous ont conduits à ces rochers de Circé.

Étrange savoir de Circé ! qui donc l’avait avertie, voici quelque trois mille ans, des particularités que nos /nstructions notent aujourd’hui dans ce détroit? Il est certain que nos hydrographes n’ont pas copié le texte odysséen : à leur ordinaire, 1ls ont fait un emprunt, je pense, à quelque devancier, lequel avait reçu ces données de quelque portulan du Moyen-Age, héritier peut-être d’un stadiasme gréco-romain, qui répétait les leçons d’un périple grec, dont les textes de la littérature classique n’ont pas gardé le moindre souvenir, mais qui n’était encore que la copie des premières Ænstructions phéniciennes'. Nos hydrographes ignorent assurément, — nous-mêmes, ce malin, nous ignorions encore, — que leurs Bocche di Vulcano sont le chemin homérique des Deux Pierres, comme leurs Bocche di Faro, celui des Deux Écueils.

De ces deux routes de mer, également fréquentées par les voiliers de naguère, une seule aujourd’hui a le monopole presque complet : les Bouches de Messine attirent presque tous les vapeurs qui, des ports italiens et même provençaux, veulent gagner la grande mer du Sud ou du Levant, les ports d'Afrique, d’Asie ou d'Europe, entre la Tripolitaine, la Syrie et la Morée ; seules, les compagnies génoises et marseillaises peuvent encore, à certains Jours, préférer le tour occidental de la Corse, de la Sardaigne et de la Sicile. Durant l’antiquité gréco-romaine, les Bouches de Messine eurent la même primauté. Aux temps de la Grande-Grèce surtout, elles seules étaient familières aux marins helléniques et gardaient seules la renommée terrible de leurs Deux Écueils, Charybde et Skylla. Il fallut aux temps odysséens d’autres nécessités et d’autres habitudes

1 Cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 36.

de navigation pour donner la même importance à la passe des Deux Pierres : la première vue de carte montre que les deux routes, entre lesquelles Circé laisse le choix au navigateur, convergent, non vers Ithaque et les eaux grecques, que veut atteindre Ulysse, mais vers cette pointe de l’Afrique du Nord où s’éleva, au 1x° siècle avant notre ère, la « Ville Neuve » des Sémites de Phénicie, Carthage, où les mêmes Sémites avaient fondé dès Le xrr° leur vieille ville d’'Utique. Circé était la correspondante et l'élève des pilotes d’Utique : c’est d’eux qu’elle avait reçu le savoir, dont nous constatons, après trois mille ans, l’exacte précision dans les Récits d'Ulysse, son disciple.

Je serais resté tout le jour devant ces Pierres, témoins irréfutables de la science homérique, preuves tangibles de tous les calculs et assertions que, depuis vingt ans, j'ai apportés touchant les origines de la civilisation grecque : vingt années de recherches, d’hésitations, d’espoirs, de découragements passagers, de discussions et de disputes, aboutissant à cette heure de pleine victoire, de sécurité, de certitude, de béatitude intellectuelle. Que n’ai-je auprès de moi Celle qui m'a soutenu de tout son courage et de qui m'est venu le seul appui constant dans cette lutte! Tant d’autorités infaillibles ont, durant ces vingt années, souri de mes « audaces » ! tant de leurs acolytes ont essayé de tourner mes « paradoxes » en ridicule ou affecté de les passer sous silence, — sans parler des « marmites de Dodone », qui, vivant de leur résonance, ne sont que l’écho d'opinions étrangères, en particulier germaniques, mais passent dans la France de notre xx° siècle, comme jadis dans la plus barbare des Épires, pour des voix de l’oracle, ëv Aoddvn moGv rap’ &AAov ketuÉvov Aebñtov, et TL Évoc &petar, paolv ëk dLadoy fs névras yxetv (Eustath. Odyss. 1760 55).

La lourde chaleur du jour était tombée. Le sirocco et la houle semblaient se calmer un peu. Nous aurions voulu attendre quelques heures encore, pour tenter l’ascension

ou du moins l’abordage : nos regards s’habituaient aux étroits gradins ou marchepieds que nous pensions apercevoir sur le flanc de la Menalta. Mais, affamés et assoiftés depuis le matin, nos rameurs voulaient regagner Lipari… Nous avons obtenu du moins un dernier tour sous les Deux Obélisques : tout compte fait, c’est le vrai nom qu'il faudrait donner à ces deux énormes fuseaux de roches. La Grotte Azurée de Capri n’est pas plus glauque que les eaux maintenant apaisées sous le portail clair-obscur de la Pietra Lunga.

Il à fallu quitter enfin la passe, revenir en longeant au plus près les fumeroles de Vulcanello et les fumées de Vulcano, puis les falaises rouges, grises, noires et jaunes de Lipari. Nous sommes rentrés au port, comme y rentrait luimême notre petit vapeur, après son court voyage autour de Salina : à l'horizon du N.-E., Stromboli, de vingt en vingt minutes, lançait dans le ciel calme son panache de fumées, présage de gros temps sous le vent du Sud réveillé, — disait le capitaine, pressé de regagner Milazzo. Au passage, nous saluons une dernière fois les Deux Pierres.

Entre le Gibraltar de Circé et le Southampton d’Utique, l'ile d’Éole, souveraine des Sept-Iles aux temps odysséens, était assurément le carrefour des deux routes homériques. De Circé en Sirènes, puis de Sirènes en Eolie, le chemin était unique et tout droit par le détroit de Capri, puis à travers la mer libre. Mais après l’escale de l’Ile Haute, il fallait choisir, — les indications du Roi des Vents déterminaient sans doute le choix, — entre les Pierres et les Ecueils. Il était des jours de l’année pour les uns et pour les autres. Avec un bon vent d’Est, tel qu’il souffle au début de l’été, la route des Pierres, de beaucoup la plus courte au côté Nord de la Sicile, était aussi la plus rapide. Avec les grosses rafales de l'Ouest qu’amènent les semaines de la canicule, la route des Écueils, de beaucoup la plus longue par le pourtour oriental et méridional de la Sicile, était de beaucoup la plus sûre et, finalement, la

moins fertile en retards et en relâches forcées : elle avait, de Messine à Agrigente, les escales de chaque soir ; puis les iles du large, d’Agrigente aux caps africains, offraient leurs reposoirs, qui furent si longtemps disputés entre les corsaires de l'Europe et de l’Afrique, non seulement Malte, sa forteresse et ses bons ports, mais encore tels méchants ilots, comme cette Lampédouse dont tous les voyageurs de nos XvII° et XvIrI° siècles vantent la source et le sanctuaire.

Jeudi 7-Dimanche 10 novembre 1919. — Milazzo ; Palerme ; Tunis : nous avons suivi la route des Pierres vers l’Utique et la Carthage d’aujourd’hui. Le projet était antérieur à notre découverte des Planktes qu’à vrai dire, Je cherchais tout au bout de la côte sicilienne, dans les îles Égates et les parages du mont Éryx, la montagne sacrée d’Aphrodite aux colombes'. Je pensais que les conditions de lieu ou quelques souvenirs de culte nous expliqueraient les vers odysséens : « Cette Plankte Jamais ne s’est laissé frôler des oiseaux, même pas des timides colombes, qui vont à Zeus le père apporter l’ambroiïsie; maïs le chauve rocher chaque fois en prend une que Zeus doit remplacer pour rétablir le nombre »,

TÂ UÉV T’ OÙdE noTnTX TapépyE tar, OÙdE TMÉAELOL

Tphpovec, Tai t’ au6poolnv Au Tratpi pépouorv:

GAÂG Te koi TôvV aiëv &parpettrar Ac Flétpn.

GA &AAnv évinor Matip évap{Burov Eîvau.

Aucun texte antique ne fait la moindre allusion à ce voyage vers l’Olympe des colombes porteuses de l’ambroisie : cette légende, répandue parmi les Hellènes de la côte asiatique, était-elle assez populaire pour que les auditeurs de l’épos se contentassent de cette brève allusion ? avons-nous au contraire l’une de ces inventions sibyllines du poète,

? Sur ce qui va suivre, je renvoie pour tous les textes antiques et les opinions des Modernes à l’article Planktai dans le Lexikon de W. H. Roscher.

dont nous avons trouvé l’équivalent en plusieurs autres épisodes et qui sortent des noms propres ou des autres données du périple primitif par quelque jeu de mots?

Je tenais autrefois pour cette seconde hypothèse ; il ne me semble pas impossible aujourd’hui qu’elle contienne encore une part de vérité. Toutes les langues sémitiques ont deux mots similaires, thour et tour, qui signifient la « roche » et la « colombe » : nous avons rencontré déjà la transcription grecque Boüprov, thourion, et la traduction grecque ôpBéTtayoc, «roche droite »”, du sémitique thour, qui veut dire, en eflet, la roche ou la pierre debout : de la même racine qui signifie proprement voler, s’élancer dans les airs, les Arabes ont tiré le nom générique thaïrain, qui désigne tous les volatiles, — notnté, dit le poète, — et Le nom spécifique thaairoun, qui désigne les pigeons de poste, — nméÂstou, dit le poète. — Les Hébreux appellent la colombe, tour, au pluriel tourim. On entrevoit comment les Deux Pierres, thourim, ont pu fournir la légende des Colombes, tourim, et l’on pourrait se demander encore si les Deux Pierres jumelles, 7'hourim tamim, sont étrangères au nombre des colombes toujours intégral, évapiBurov : cette épithète grecque et son équivalent latin integer auraient pour traduction en hébreu tamim avec tous les sens matériels et moraux d'intégre et intégral. Nous aurions donc en cette passe des Pierres les mêmes jeux d’onomastique que dans le détroit des Lestrygons.

La navigation de Jason sous les Deux Pierres peut sembler étrange : comment dans leur expédition de Colchide, vers le fond de notre Mer Noire, les Argonautes ont-ils fréquenté les eaux du Couchantet affronté le même risque dont ils avaient triomphé déjà entre les deux Symplégades, les deux Roches Entrechoquées du Bosphore? La plupart des homérisants du xix° siècle {et J'avais suivi leur

1 Cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 178-180.

exemple) concluaient à la condamnation des quatre vers odysséens, oin Ôn kelvn yE TapéTÂ& TovtoTtépos vnôc ’Apy® Taotuéhovoa, map” Aîftao mAéouoa.

Kat vo ke Tv EVE” ka Pélev ueyéAac noti Métpac, &AX “Hpn Tapéneupbev, énei piioc fev Ihoov.

Il faut rétablir ces vers en leurs droits : on peut en expliquer la présence dans le texte authentique.

Jason, dans la chronologie légendaire, est l’aîné d'Ulysse ; il le précède de quelques générations : les colonies milésiennes dans le Pont-Euxin ont précédé de beaucoup les colonies ioniennes et doriennes dans le Pontos du Couchant. La geste de Jason était familière, je crois, aux auditoires pour lesquels furent composés les Récits chez Alkinoos : elle comportait un aller et un retour, — de Thessalie en Colchide, une navigation continue sur les mers et détroits du Levant ; de Colchide en eaux grecques, une autre navigation maritime et fluviale ; —car bloqués dans le Pont- Euxin, dont le roi de Colchide gardait la sortie vers Byzance, les Argonautes avaient dû s’échapper par le grand fleuve Ister, qu’ils avaient remonté jusqu’à sa lointaine et mystérieuse source ; puis le portage et le traînage de leur navire Argo, à travers une région de lacs, les avait conduits vers un autre grand fleuve, nommé Éridanos, sur lequel ils étaient descendus, à l’aise, vers la mer du Couchant‘. Quel était cet Éridanos ? l’Éridanus des Latins, notre fleuve du P6ô?... le Rhodanos des Marseillais, notre Rhône?... Ce ne peut être que le Rhône, si l’on veut tenir le moindre compte des réalités géographiques.

Nos ingénieurs pensent à rétablir aujourd’hui la communication entre Danube et Rhône, à travers les lacs suisses : c’est une route que les portages et traînages ont dû suivre de toute antiquité.

1 Pour toute cette histoire des Argonautes et de leur retour par les eaux italiennes, cf. Strabon I 2 10 ; I 3 15 et 39; V 26; V 5 3-9.

Nous discutions sans fin de ces doctes matières dans le joli navire qui nous emportait vers Tunis. Nous l’avions pris à Palerme. Il présentait les deux qualités du vaisseau phéacien, choisi pour le rapatriement d'Ulysse : il en était à sa première traversée et il avait le meilleur des équipages, C'était un yacht de luxe plutôt qu'un bateau de passagers ; il avait été construit pour les traversées rapides entre Brindisi et Port-Saïd ; rien n’avait été refusé au confort et aux exigences des seigneurs anglais de l’Inde qui devaient en faire la plus nombreuse clientèle : vastes salons, grandes cabines à salle de bains, meubles, services de table et cristaux venus tout droit de Londres, vins de Sicile dans les soutes. A l’essai, il avait mal tenu les coups de mer et de vent que l’on rencontre trop souvent dans les canaux de Corfou et d’Ithaque ou dans les eaux de la Crète. On lui donnait un service plus doux et plus court : vingt heures entre Palerme et Tunis.

Nous avons mis trois Jours à cette traversée : trois journées de tempête hurlante, de pluie aveuglante, de vagues en fureur, de tangage et de roulis sur une mer démontée. Le capitaine a dû chercher tous les abris que pouvaient offrir les escales de la grande île et des îlots voisins : Trapani, Favignana, Marsala, Mazzara, Sciacca, Pantellaria.. Ulysse eut assurément beaucoup plus à craindre et à souffrir durant neuf ou dix jours, quand, seul et n’ayant plus que son mât et sa quille, il dérivait vers le dernier détroit du Couchant, où l’attendait, du moins, l’hospitalière Calypso : « Mais pourquoi vous reprendre un récit que déjà vous avez entendu en cette même salle ? quand l’histoire est connue, je hais de la redire ». Ce sont les derniers mots de ses Récits : les Phéaciens donnaient ensuite au héros le plus neuf de leurs croiseurs et le meilleur de leurs équipages pour regagner le Port-Profond de son Ithaque…

APPENDICE G. — J'ai réuni dans l’Appendice F les noms de lieux sémitiques de la côte italienne entre le détroit de Naxos, le Canal d’Otrante et la ville des Phéaciens. À travers toute l'antiquité, jusqu’à nos jours, la côte sicilienne conserva aussi les noms de lieux que lui avaient imposés les premiers thalassocrates de Sidon, venus de l'Afrique.

La pointe la plus méridionale de la Sicile s'appelait dans l'antiquité Pachynos, Ilaxuvos : les géographes s'accordent à y reconnaître un vieil observatoire, bakhun, sémitique. En montant vers le Nord, le premier mouillage assuré, qui s'offre après le Pachynos, vit la fortune de la Syracuse hellénique. Le site de cette ville est trop connu pour qu’il soit besoin d’insister sur les avantages offerts par son Ile aux Cailles, Ortygia, attachée à la grande terre, pourvue de cette source Aréthuse qui, jusqu'à nous ou peu s’en faut, conserva ses poissons sacrés : Sour-hakoussim, la Roche des Mouettes!.

Les bateaux phéniciens trouvaient leur seconde étape dans le mouillage de la Caverne, Megara, dont la tradition hellénique fit aussi l’un des premiers établissements helléniques : en ces parages, les /nstructions signalent de nombreuses grottes et « un rocher de Grotta Santa, percé d’un trou à la base ». Après Mégare, le promontoire Xiphonion (xiphon, le Couvert), puis la plaine des Embouchures, Hybla (oubla, cours d'eau, ai Tüy notauüy Ex6olat ouveAdoboar eic EedAIUEVA OTOUATA, dit Strabon VI 2 2), puis Catane (Katan'’a, la Petite, cf. dans les Septante Katavaÿ) marquent la suite de cette route phénicienne.

À travers l'antiquité grecque, cette côte resta donc semée de noms phéniciens, comme elle est semée aujourd’hui de noms arabes : l’Etna est pour les indigènes actuels le Djebel, le Mont, Monte Gibello, et telle rivière, toute voisine de l’ancienne Naxos, est toujours le Fleuve du Pont, Al-Kantara. I ne faut pas nous étonner de trouver sur notre cap Schiso le nom sémitique de Vaxos, nax.

1 Cf. Les Phéniciens et l'Odyssée 1 p. 384 et 440 ; de même pour Mégare, cf. Les Phéniciens.. II p. 385-405.

Les trois poèmes odysséens. — Périples et vues de côtes. — Le modèle sémitique. — Navigations grecques et sites odysséens. — L'Odyssée et la colonisation grecque dans les eaux de l'Occident.

Périples et légendes. — L’anthropomorphisme odysséen. — Odyssée et périple d'Hannon. — Le secret des thalassocrates. — La découverte des passes.

Les sept portes du Couchant. — Les Voyages d’Ishtar et le Retour de Melkart-Héraklès. — Assonances sémitiques. — Date

et patrie des Récits : Néléides, Cadméens et Phéniciens.

Le lecteur est en droit d’attendre, au bout d’une si longue étude, quelques conclusions sur les aventures d’Ulysse et sur le poème des Récits chez Alkinoos où elles nous sont racontées. Dès le début de ces « Navigations d'Ulysse », dans les premières pages du volume Jthaque et la Grèce des Achéens, J'ai donné quelques dates et définitions. J’ai commencé de formuler des conclusions à la fin du volume Calypso et la Mer de l’Atlantide (p. 414 et suiv.) Il me reste à les compléter et à les préciser’.

L'Odyssée, telle que nous la lisons aujourd’hui, est une construction artificielle et récente : en cette « Poésie homé-

1 Je répète ici ce que je disais déjà en tête de mes conclusions de 1902 : «Pour maintenir en ce chapitre comme une atmosphère d'hypothèse, j'aurais voulu commencer toutes mes phrases par l’une des formules, 17 semble que.…., On peut imaginer, Il est plus logique d'admettre, et glisser partout des peut-étre, sans doute et autres locutions dubitatives ».

rique », — comme disaient les Anciens, — on a recueilli, juxtaposé et, tant bien que mal, relié trois poèmes originaux et indépendants, de date antérieure et de mains, comme de valeurs très différentes,

le Voyage de Télémaque,

les Récits chez Alkinoos,

la Vengeance d'Ulysse.

Le lecteur trouvera dans mon « Introduction à lPOdyssée », — en particulier dans le tome IIT, — les raisons qui conduisent à séparer ces trois poèmes et à reconnaitre la part, la qualité et la date de chacun. Dans la « Poésie » actuelle, le Voyage de Télémaque occupe les chants IT, IT, IV et le début du chant XV ; les Récits chez Alkinoos, les chants V-XII et le début du chant XIII; /a Vengeance d'Ulysse, la seconde moitié de ce chant XIII, les chants XIV-XXIT et le début du chant XXIII. Les Anciens savaient qu’à n’en pas douter, le vers 296 du chant XXIII était « la fin de l'Odyssée », — disaient-ils, — et qu’au delà, les vers 297-372 du chant XIII et tout le chant XXIV étaient un ouvrage adventice, qui fut ajouté comme Æpilogue à la « Poésie » et gonflé, par la suite, d’interpolations grossières. Les Modernes ont démontré que le chant I fut ajouté de pareille façon pour servir de Prologue à la construction unitaire.

J’ai dit quelle valeur j'attribue à chacun des poèmes originaux.

Les Récits me semblent le chef-d'œuvre le plus complet dont les Hellènes aient doté les âges ; le Voyage est l'ouvrage d’un poète de second ordre, œuvre alerte, élégante, spirituelle, où sont employées avec adresse toutes les recettes du métier; la Vengeance n’est le travail que d’un versificateur, élève habile des maitres, mais sans grande originalité. Ces trois poèmes, débarrassés des interpolations qui les surchargent, semblent de même langue, de même patrie et, sinon de même date, du moins de même époque, si l’on veut admettre qu’un siècle d'intervalle n'empêche pas Vol-

taire d’être de la même époque que Corneille ou Racine. Ces trois poèmes ont pris naissance sur la côte hellénisée d’Asie-Mineure, aux 1x°-viri* siècles avant notre ère: « Homère, — disait Hérodote, — a vécu quatre siècles avant moi, pas davantage ».

Ces trois œuvres littéraires, composées par des hommes du métier, de véritables gens de lettres, furent écrites dès l’origine, dans ce même alphabet que nous avons hérité des Hellènes et dont les peuples du Levant se servaient dès les x111° et xiv° siècles avant notre ère, pour le moins : les dernières fouilles de Byblos nous en ont donné des monuments antérieurs au xv° siècle peut-être. Ces trois écrivains d’Ionie tiendraient dans l’histoire de l’épos, si nous connaissions cette histoire, la même place que tiennent Racine, Regnard et Voltaire, dans l’histoire de notre théâtre français. Les uns et les autres arrivaient après une longue période de devanciers, qui leur avaient créé la langue, les types, les formules et les règles d’un genre littéraire : « Des prédécesseurs d'Homère, — dit Aristote en sa Poétique (IV 9), — nous ne connaissons aucun poème; mais il est vraisemblable qu'il en dut exister, et beaucoup » ; dans son /nvocation à la Muse le poète des Récits fait allusion aux « gestes » d'Ulysse antérieures à la sienne : « Dis-nous, à nous aussi, quelqu'un de ces exploits ».

Je crois avoir réuni, dans les quatre volumes de ces «Navigations d'Ulysse », tous les documents historiques et géographiques qui peuvent éclairer le texte des Récits et celui du Voyage en leurs moindres détails. Il faudrait réunir et publier de même tous les documents archéologiques qui expliqueraient ou illustreraient le texte de la Vengeance : se trouvera-t-il, parmi mes jeunes camarades de l'École d'Athènes, quelque audacieux pour entreprendre cette tâche, qui me semble peut-être au delà de mes forces?

On en pouvait espérer l'achèvement de M. W. Dœrpfeld en son Homers Odyssee : il semble que, faute d’avoir vécu le texte odysséen et d'apprécier la valeur respective des interpolations et des vers originaux, M. Dœrpfeld n'ait pas aussi pleinement réussi que l’on devait s’y attendre. Je ne dis pas que je ne tenterai pas l'effort, quand nous connaitrons les résultats des fouilles que l’éphorie grecque a commencées dans Ithaque : elles n’ont encore porté, Je crois, que sur le plateau du Sud, où se dressaient les étables d'Eumée ; il faudrait les poursuivre dans les vallons maritimes du Nord, où, pour ma part, je chercherais le manoir d'Ulysse et le jardin de Laerte ; elles ont prouvé déjà la présence de la civilisation mycénienne en cette île, aussi bien qu’en Céphalonie ou à Leucade, que certains archéologues prétendaient avoir été les seules Ithaques véritables, possibles même, aux temps homériques.

Le Voyage de Télémaque est aux Récits chez Alkinoos ce que peut être à telle de nos chansons de geste l’une de ces Enfances, où un poète postérieur racontait la naissance et les débuts d’un héros dont les chants d’un devancier avaient popularisé les exploits : l’auteur du Voyage a choisi ou imaginé les aventures du fils pour mieux expliquer et compléter celles du père. Il n’est pas douteux qu'il a eu devant les yeux ou dans la mémoire le texte même de nos Récits; car il n’en a pas imité seulement tel épisode (comparez l'entrée et les pleurs de Télémaque chez Ménélas avec l’entrée et les pleurs d'Ulysse chez Alkinoos) : il a fait des emprunts textuels de vers ou de formules, qu'il a tantôt copiés tels quels, tantôt adaptés avec plus ou moins de bonheur, parfois même corrigés assez malhabilement ou employés un peu hors de place. Mais j'ai déjà dit (cf. Zthaque.…. p. 18) que, sans avoir le génie de son devancier, il avait eu du moins le mérite d’en suivre le principal errement. Le grand poète des Récits avait demandé aux littératures étrangères une source d’inspiration, une collection de motifs et de modèles. Le poète du

Voyage (nous l’avons vu dans Pénélope... p. 415 et suiv.) en a usé de même : son épisode de Protée, le magicien, le véridique prophète d'Égypte, est la transcription adroite, mais transparente d’un de ces contes égyptiens où figurait en principal personnage, sous le nom de Prouti, celui que l’Écriture nous a habitués à dénommer Pharaon et que les merveilleuses histoires de Joseph et de Moïse’ nous montrent entouré de pareils prophètes et magiciens, magicien lui-même. Un mot du texte odysséen est comme la signature du fidèle copiste : l’animal, que les Hellènes appelleront ensuite le « cheval du fleuve », hippopotame, est dans l’épisode de Protée, comme dans les contes de Prouti, le « gros cochon » du fleuve; est-il besoin de souligner la justesse bien plus grande de cette appellation ?

Le poète des Récits avait donné l’exemple, à moins qu'il n'ait eu déjà quelque devancier et que, longtemps avant lui, les écrivains, comme les artistes d’Ionie, aient eu l'habitude de se mettre à l’école ou à la mode des écrivains et des artistes du Levant. Il faut toujours en revenir au dire de Strabon (III 2 12-15) : « Les Phéniciens fournirent des renseignements au poète ; car avant les temps homériques, ils occupaient déjà la meilleure part de l’Ibérie et de la Libye, todc ÔE£ Polvikac A£Ya unvutéc: ka th I6nplac Kat tño AiBôncs Tv àplornv oôtor katéoyov Tpè ts Auklas Ts ‘Oupou….. Le poète connut leurs multiples expéditions jusqu'aux extrémités de l'Espagne, dont il sut par eux les richesses et les autres supériorités : ce sont les Phéniciens qui l’en avaient instruit, 6 votvuv Months Tic Tooaûtas otpatelac nt Ta Éoxata TG "I6nplac totopnkéc, muvBavéuevos ÊÈ kai mAoÛtov Kai Tac Aa &petàS: ot yap Polvukes ÉdAouv Toto »…

Calypso et la Mer de l’Atlantide nous ont conduits à la conclusion certaine qu’à l’origine de tout, il y eut un pé-

riple ou des fragments de périples'. J’entends par là : des descriptions de mer et de côtes, faites par des navigateurs pour les besoins de la navigation, avec les habitudes, les visions, les termes et les idiotismes des gens de mer. L'existence de ce périple originel est prouvée, tant par le fond même et la matière des récits odysséens que par leur texte, formules et expressions.

Pour le fond, on ne saurait être trop affirmatif. Après avoir examiné toutes les aventures d'Ulysse, nous savons qu’elles ne contiennent pas de descriptions imaginaires, n1 même, dans chacun de leurs paysages, de détail purement fantaisiste. Strabon et les Plus Homériques ont raison : on doit ajouter foi à toutes ces histoires et croire à l’érudition du poète, aûtTaic TE Taütois Taic ioTopials TLOTEUONVTEG kai Th TolvuaBia toG MoumtoS (Strab. III 4 4). En attachant un sens réel à tous les mots du texte, en bannissant les explications dites poétiques, on peut, sur les cartes marines, avec l’aide des Znstructions nautiques et des voyageurs, constater l'exactitude et la véracité de toutes ces descriptions. Les Récits chez Alkinoos nous ont rendu, en fin de compte, une galerie de tableaux géographiques, et non pas un musée de « tératologies », comme dit encore Strabon. Mais ces tableaux ne sont pas dessinés à la mode des géographes « terriens ». Ils trahissent la main des navigateurs, par la vision même qu’ils supposent des réalités.

Faut-il répéter qu'Ithaque, avec ses montagnes de 600 et 800 mètres, ne peut être une ile « basse », x8auaœr, qu'aux yeux des marins qui la comparent à la haute « tête » de Céphalonie? Les seuls navigateurs connaissent une

1 J'ai dit et je répète que, sous ce nom antique de «périple», j'entends ici tout document maritime, rédigé par des navigateurs soit au cours, soit à la suite de leurs explorations : séadiasme, pilot, instructions nautiques, — donc périple proprement dit, — ou journal de bord, récit de voyage, rapport officiel ou privé, conte ou poème de navigation.

«île » de Circé dans le « Monte Circeo » des terriens. L'ancienne ville des Phéaciens n’est une « Hauteur », une Cume, une Hypérie que pour les étrangers débarqués à la plage : du haut de leurs Collines Blanches, les terriens dominent cette butte noire. Les seuls pilotes peuvent appeler Æ-olie, « Ile Haute », la Stroggylé, la ronde Stromboli des indigènes et des Te

Nous n'avons pas étudié un épisode des Récits sans constater cette vision particulière des gens de mer et les erreurs qui leur sont propres. J’ai longuement insisté, en chacune de ces rencontres, sur la différence fondamentale entre les vues de « côtes », telles que les Znstructions et cartes marines nous les donnent, et les vues de « pays », telles que les terriens les ont toujours reproduites en leurs géographies et nomenclatures. Ce ne sont jamais que des vues de côtes, et non des vues de pays, que le poète nous met devant les yeux. Tout périple décrit avec une précision méticuleuse les particularités d’un rivage, caps, îlots, baies, anses, villes et mouillages. Mais la seule ligne des côtes, la seule frange maritime est ainsi traitée.

Pour ne reprendre que l’exemple le plus typique, on sait avec quels soins lé périple de Skylax décrit les côtes de Sicile, en particulier la côte proprement grecque entre Messine et Syracuse. Les géographes de l'antiquité, comme ceux d'aujourd'hui, notaient d’abord sur cette côte la masse, le profil, les neiges et les fumées de l’Etna : « L’Etna, — dit Strabon (VI 2 8), — domine la rive du détroit et le pays de Catane, mais aussi la mer Tyrrhénienne et les îles des Liparéens. La nuit, une lueur brillante s'échappe du sommet ; le jour, c’est une fumée et une nuée qui le couronnent ». Le périple ne mentionne même pas l’Etna.. Le poète odysséen nous a décrit ces parages à la façon de Skylax, et non pas de Strabon. De la Pointe du Monstre, Melopiéc, à la Plage du Fumier et des Bœufs, il nous donne mille détails sur les dangers et les abris, les ressources, les cultes, la pêche, la chasse, la vie

côtière et maritime de cette rive sicilienne. Mais l’Etna, qui la domine de ses neiges ou de sa flamme étincelante, n'apparaît pas au fond de l’horizon.

Il a traité de même la rive napolitaine des Cyclopes : leur Ile Petite et son port clos, leurs « yeux ronds » et leurs sourcils de forêts, leurs explosions et leurs colères, leurs jets de pierres et leurs gémissements nous sont amplement, minutieusement, presque scientifiquement décrits. Si, derrière cette côte des Champs Phlégréens, le mont du Borgne, le Gauros, se laisse deviner à l'aventure de Polyphème, c’est que son piton, visible de toutes parts, peut servir de guide aux caboteurs du golfe et de la grande mer. Mais on chercherait vainement la haute silhouette du Vésuve, dominateur de cette terre : le Vésuve n’était pas encore en période d'activité; c'était déjà néanmoins la montagne imposante, de forme originale, de nature remarquable, de profil exceptionnel, — que décrit Strabon (V 438).

Faut-il redire qu’au pays de Circé, l'horizon terrien a la même étroitesse ? derrière l’île côtière, son port secret, sa grotte, sa haute guette, sa rivière du Cerf, ses forêts et son maquis, apparaissent au second plan, avec un relief très net encore, le sanctuaire et les rites de la Déesse des Fauves : en ces temps reculés, la mer ou, du moins, les navigateurs montaient jusqu'aux abords de la « maison » sacrée, où ils rencontraient les caravanes indigènes... Mais derrière le temple, rien ne fait soupçonner une vaste contrée, l’échine des Monts Lepini, les forteresses de Setia, de Norba et de Velitræ, le cône gigantesque du Monte Cavo, les murs d’Albe-la-Longue, qui devaient exister déjà, et le Tibre et son gué fréquenté des marchands, où, plus tard, Romulus installera sa bande de voleurs. À nos yeux, comme dans l'esprit et les vers mêmes du poète, ce pays de Circé ne tient qu’à la mer : « cette île, que la mer couronne à l’infini », ne semble toucher nulle part au reste du monde.

LES SOURCES DE L'ODYSSÉE 48l

Toutes les terres odysséennes offrent cet aspect d’iles sans épaisseur, de bandes ou de profils maritimes. La mer sur une de leurs façades dessine nettement tout le détail de leurs contours ; mais leurs autres façades ne semblent tenir qu’à des continents irréels.

Je ne reviendrai pas sur les inexactitudes ou erreurs que nous avons rencontrées en chacun des épisodes : la grotte de Calypso dans l'ile de Perejil, le Rocher du Bateau devant le port des Phéaciens, la Source des Trembles dans la Petite Ile des Gyclopes, les Ports Jumeaux dans l’ilot d’Astéris, etc. Nous savons que ces petites tares sont inhérentes aux utilisations de périples. Elles paraissent naturelles, inévitables même, à quiconque a jamais lu seulement deux pages de nos Znstructions nautiques. J’ai donné l’exemple (Calypso... p. 416 et suiv.) des descriptions maritimes du golfe de Corinthe pour montrer comment les gens de mer, par la monotonie de leurs énumérations, l’entassement des détails et des noms propres, arrivent à ne plus donner le sentiment des situations réelles et des distances, ni la juste mesure des intervalles qui séparent les différentes parties d’une côte ou d’un mouillage.

Tout familier des Znstructions nautiques sait qu’en leurs chapelets de noms propres, l’imagination rapproche ou sépare les grains indépendants et mobiles. Chacun de ces grains représente une réalité matériellement exacte ; mais, à l’usage, l’inexactitude ou l’imprécision naît presque forcément de l’union trop intime ou de la séparation trop grande que le lecteur reste libre d'établir entre deux ou trois grains consécutifs.

Faut-il rappeler que non seulement la vision du détail, mais les groupements et les ensembles ne peuvent pas s'expliquer sans recourir aux habitudes et aux écrits des navigateurs ? Jamais les terriens n'auraient fait de la Pierre Colombière le centre du pays des Lestrygons, de cette Gallura montagneuse au pied de laquelle le rocher Colombo est noyé sous les flots de la moindre tempête.

Jamais les terriens n’auraient pris le Karavi, le Bateau de Pierre, pour centre d’une histoire dont la grande île de Corfou aurait été le théâtre. C’est vers la mer et les habitudes des marins qu'il faut nous tourner pour apercevoir, sous le merveilleux des aventures, la vie réelle qui leur donna naissance : la pêche sanglante du thon sur les côtes de Sardaigne devient le massacre des Achéens ; la pêche armée de l’espadon et du chien de mer sur les côtes de Sicile nous vaut la pêche horrible de Skylla, la chienne, et l’armement d'Ulysse ; pour fuir la grotte de Calypso, le héros construit un radeau plat, — non pas un navire, — parce qu’en ces parages du Détroit, les indigènes usaient de pareilles embarcations.

Mais d’où venait le périple originel ?

L'hypothèse d’un Homère-Ulysse, d’un seul homme, poète et héros des aventures, a trouvé quelques partisans : un témoin aurait évité sans peine telles et telles des erreurs signalées plus haut ; Homère-Ulysse, citoyen ou familier d’Ithaque, aurait su que les Ports Jumeaux ne sont pas dans Astéris. Mais il est une objection bien plus forte : le poème est l’œuvre d’un Hellène ; le modèle porte la marque de l’ouvrier sémitique.

C’est un modèle sémitique, en effet, qu’il faut supposer comme source originelle : l'hypothèse d’un périple grec ne nous expliquerait ni l’ensemble ni le détail de la navigation, ni certains termes techniques, ni certains noms propres. Îl est des parages odysséens que jamais les Hellènes n’ont connus, des sites que jamais ils n’ont fréquentés. Parages des Lestrygons, côte de Perejil : jamais les navigateurs grecs ne poussèrent de ce côté leurs explorations de la Sardaigne et de la Libye ; jamais leurs périples ne se donnèrent la peine de décrire minutieusement ces rivages que leurs flottes ne longeaient pas.

Durant toute l’antiquité, à travers tous les géographes, historiens et commentateurs classiques, il est impossible de trouver mention de Perejil : cette côte de Libye ne fut d'aucun usage aux marines grecques et romaines. Le périple de Skylax, qui décrit les parages des Colonnes, dit seulement qu’en Europe, les côtes sont peuplées d’établissements carthaginoiïis, et boueuses, et balayées de marées, et bordées d’une mer sans limite ; en Libye, il ne connaît que la colonne Abila sur ce rivage « entièrement carthaginois ». Le même Skylax sait que la Sardaigne est près de la Corse, à 1/3 de jour de navigation et que, dans l’intervalle, est une île inhabitée. Il ne sait rien du pays des Lestrygons : les Hellènes ne connurent jamais Télépylos. C’est par un autre chemin qu’ils trafiquèrent avec les montagnards de la Gallura. Au fond de notre rade de Terranova, sur la côte sarde du levant, ils avaient établi leur comptoir d’Olbia. Leurs caravanes prenaient la route que suit actuellement le chemin de fer de Terranova à Tempio: elle faisait d’Olbia l’emporium de la Sardaigne du Nord. Ils avaient délaissé les mouillages du détroit et « la route par où les chars amenaient le bois des monts » vers le port de la Pierre Colombière.

J’ai dit que la plupart des régions odysséennes offrent la même opposition entre le site décrit par le poète et quelque endroit tout proche, où les marines classiques auront plus tard leur embarcadère. Ce n’est pas sur l’île de Circé, c’est à Anxour-Terracine que les Hellènes viendront trafiquer. Ils ne feront pas de la Petite Ile [Nisida) « une ville bien bâtie » et ne monteront pas à la Caverne du Cyclope ; mais, installés à Cume d’abord, puis à Naples, ils exploiteront tout à la fois les « sourcils » des Yeux et les champs de la Plaine. À quoi bon les Iles des Sirènes pour les maîtres et seigneurs de Pæstum ? Aïolos perd son sceptre et l’Ile Haute perd sa suprématie, du jour où les Hellènes font de Lipari le bazar des Sept-Îles. Depuis les Phéaciens, la ville d’Alkinoos sur Palaio-Kas-

trizza n’a Jamais retrouvé le rôle que la Kerkyra des Hellènes lui fit perdre.

Les deux sites grec et odysséen répondent à des besoins contraires : le site grec convient à des colons ou des marchands fixés à demeure, en pays allié ou conquis; le site odysséen n’est jamais qu’un passage, une relâche, une aiguade, un reposoir en pays sauvage ou inconnu...

Je n’ai fait dans Calypso... (p. 436) qu’énoncer une hypothèse qui pourra trouver quelques défenseurs : « Les descriptions odysséennes furent la première vision qui s’offrit aux yeux des Hellènes, quand, pour la première fois, leurs flottes pénétrèrent en ces parages occidentaux et y fréquentèrent les relâches des thalassocrates antérieurs : le périple grec, dressé par ces premiers explorateurs, permit au poète de décrire une Méditerranée, non pas hellénique, mais plus ancienne et très différente, avec ses relâches et son onomastique, non pas grecques, mais phéniciennes ».

Loin de fournir au poète la matière de ses descriptions, les premiers explorateurs grecs lui empruntèrent, je crois, la nomenclature de leurs découvertes.

Les Récits existaient en leur forme présente avant le départ des conquistadores helléniques vers la Sicile et vers l'Italie : en partant à la conquête de cette mer Occidentale, les Hellènes emportèrent avec eux certains noms, certaines idées géographiques, que les seuls Récits avaient pu leur fournir ; ils s’efforcèrent de les localiser sur les rivages de leurs explorations. Ils cherchèrent la terre des Cyclopes, l’île de Calypso, la côte des Lestrygons, le manoir d’Aiolos, la prairie des Sirènes, le temple de Circé. Ils voulurent retrouver chaque pays odysséen. Tantôt ils réussirent. Tantôt ils échouèrent. Toujours et partout, ils essayèrent. Cette préoccupation n’abandonna jamais leur esprit. Le poète présida à toutes leurs aventures, et les aventures d'Ulysse à tous leurs récits. Ils pensèrent à chaque pas retrouver la nomenclature et les réalités ho-

mériques. Îls crurent avec raison qu’Aiolos était un roi des îles autour de Lipari. Ils imaginèrent que Charybde et Skylla symbolisaient les pirates du détroit sicilien. Les Cimmériens durent habiter au delà de leur Bosphore Cimmérien, vers le Nord, dans la nuit polaire, et la Circé odysséenne devint la sœur de leur Médée, puisque toutes deux devaient être les filles ou les sœurs d’Aiïétès, roi de leur Colchide.

Les moindres analogies leur suffirent. L'Odyssée leur enseignait que le Cyclope est un lanceur de rochers, « moins semblable à un homme qu’à un pic chevelu » : dès qu'ils connurent l’Etna, ils découvrirent à ses pieds les rochers de Polyphème et, les Lestrygons leur semblant proches parents des Cyclopes, ce fut en ces mêmes régions de l’Etna, dans la campagne de Léontini, que certains découvrirent sans autre raison la Laistrygonie. L'ile de Calypso leur apparut, on ne sait pourquoi, sur la côte italienne, en face de Crotone et du promontoire d'Héra Lakinia ; le périple de Skylax la signale en ce point”.

Ces localisations erronées, cette géographie tout imaginaire, auraient-elles été possibles ou, du moins, admises sans conteste, si quelque périple grec eût enseigné aux navigateurs grecs, comme au poète, le gite véritable de ces pays fabuleux? Ne se comprennent-elles pas au contraire, si le poète servit de guide aux navigateurs, si les Récits préexistaient à leurs périples ?

On sait la place que tenaient les poèmes homériques dans l’éducation populaire des Hellènes. Les aventures d'Ulysse étaient présentes à la mémoire de tous les compagnons-matelots. En arrivant dans les mers du Couchant, les premiers explorateurs grecs retrouvaient quel-

1 C. Jullian Ulysse et les Phocéens Revue des Ét. anc. 1905 p. 65. Pentathlos le Cnidien, qui se dit descendant des Aiolides, vient réclamer les îles d’Éole (Diod. Sic. V9). Cf. de même Hérod. I 169; NOLAEENVI 2.

ques « témoins » de la Méditerranée décrite par le poète : en bonne place, les noms de Charybde, de Skylla, d’Aiolos, des Sirènes et d’Aiaié leurs donnaient l’habitat de ces monstres et demi-dieux. Mais quand leurs navigations ne les conduisaient pas aux gites véritables, ils n’en localisaient pas moins l’onomastique odysséenne et l’appliquaient à des sites qu’elle n’avait jamais désignés. [ls avaient donc emporté cette onomastique de leurs ports d’attache. Le poète était leur guide : il ne fut pas leur disciple.

Il faut redire et redire qu’à cette époque, les marines achéennes ne dépassaient guère le reposoir d’Ithaque. L'ile d'Ulysse était leur dernière étape à l’entrée des mers inconnues, « la dernière dans la mer vers le noroît ». Les mers sauvages, peuplées de dieux, de demi-dieux, de monstres et d’anthropophages, commençaient au delà.

L'étude des deux onomastiques odysséenne et grecque conduit aux mêmes conclusions. Les premiers navigateurs grecs rencontrèrent et reproduisirent certains noms primifs, que le poète avait connus, mais qu'il avait transcrits d’une autre façon : en certains points, leur nomenclature et la sienne s’offrent comme la double traduction ou transcription d’une seule et même toponymie ; mais, de l’une à l’autre, 1l est une différence essentielle : les transcriptions et traductions odysséennes sont œuvres savantes, « écrites » ; transcriptions et traductions des Hellènes sont les œuvres populaires, « parlées ».

Les Sémites avaient donné au Pays des Yeux Ronds un nom que les Anciens nous ont transmis sous la forme Oin- Otria. Ce terme, formé de deux vocables, fut exactement, complètement, littéralement traduit par le poète odysséen en ÆAukl-Opia. Les Hellènes, au contraire, dans leur nom de Opikia, ne nous en ont rendu que le sens global, résumé. Kuklopia et Opikia, deux traductions d’un seul et même terme; mais est-il inexact de dire que la première sent son « auteur », Son savant, et que la seconde, au contraire, trahit son origine populaire ?

Le peuple, en transcrivant ou traduisant, simplifie toujours un peu. [Il prend l’essentiel et néglige le reste. [l dit le pays des Yeux, Opikia, l’île du Croiseur, Kerkyra, la pointe Blanche, Japygia, et non pas le pays des Yeux Ronds, ÆAykl-Opia, l'ile du Croiseur Noir, Kerkyra Scheria, la pointe de la Guette Blanche, Messapia lapygia, etc., ou, quand il transcrit les deux vocables d’un terme, il est enclin à les séparer pour faire de la Messapie et de la lapygie deux caps, deux côtes, deux régions. Comparez encore la traduction «Ile Petite », Nèsos Lacheia, que nous donne l'Odyssée, et la traduction « [lot », Nèsis, que nous a conservée l’usage populaire, pour ce nom d’ile cyelopéenne dont nous ignorons l'original sémitique. Comparez le Port Creux du poème, Limen Glaphyros, et la Faucille des périples grecs, Zanklon. Les Hellènes appelèrent Sirenousai, Sirénuses, des îles que le poème nomme la Prairie des Sirènes: ces Prairies se trouvent fréquemment dans l’onomastique de la Bible.

Le doublet Nèsos Kirkès-Aiaié mérite surtout l’attention du lecteur impartial. Après trente ans de dénégations ou de sourires, il a fallu me concéder que les Phéniciens n'étaient pas un mythe et que l’Archipel est semé de ces doublets gréco-sémitiques, dont, le premier, J'avais fait la découverte et dont j'ai longuement traité dans le premier volume des Phéniciens et l'Odyssée, aux chapitres « Noms de Lieux » et « Le Commerce des Iles ». S’ilest, dans la Méditerranée et particulièrement dans les eaux helléniques, des noms qui prêtent encore et prêteront toujours aux discussions des « phénicophobes», il en est d’autres et en nombre dont les doublets certifient le sens et l’origine à tous les esprits de bonne foi. Chacune des aventures d'Ulysse nous a fourni l’un de ces doublets, auquel se Joignait parfois tel autre mot étranger, et il nous a fallu recourir au vocabulaire, aux notions et aux théories des Sémites ou de leurs maîtres égyptiens pour comprendre nombre de formules et métaphores de notre texte. Mieux

encore : le poète lui-même nous a prévenus en deux rencontres qu'il usait d’un autre langage que celui des hommes, et il nous a transcrit deux mots qu’il empruntait à la « langue des dieux », molu et planktes ; le vocabulaire sémitique peut seul nous donner le sens de ces deux mots.

Mais le doublet Nèsos Kirkès-Aiaié est le plus précieux des témoignages pour mettre en pleine lumière le procédé savant, dont le poète ou ses modèles avaient usé : l’original grec aurait été, à n’en pas douter, « l’île de l'Épervier », Nèsos Kirkou [les Hellènes n’emploient que ce masculin) ; seul, un original sémitique a pu être « l'Ile de l’Épervière », Ai-aié [les Hébreux n’emploient que ce féminin). Un autre nom de lieu homérique achèvera de convaincre les esprits critiques : quel navigateur, ayant vu la Sicile, aurait jamais eu l’idée de dénommer Île du Trident cette Ile du Triangle? La méprise du traducteur est indiscutable : seul, a pu la commettre un Hellène, qui ne connaissait rien de l’Ile du Soleil, sauf le nom « Ile des Trois Caps », mais qui se la figura semblable à la Chalcidique ou au Péloponnèse. Nous avons ici un contresens véritable, qui suppose donc une version, — et la version d’un texte lu, d’un ouvrage écrit... De quel ouvrage écrit par les Phéniciens disposait notre poète?

Il ne semble pas qu’un simple périple à la mode des Anciens, — un traité de navigation fait par les gens du métier et pour leur usage, — puisse rendre compte de certaines particularités des Récits. Le plus sec des périples peut assurément devenir la source de descriptions merveilleuses. Le périple carthaginois d’Hannon est l’inventaire précis, exact, prosaïque de la côte occidentale d’Afrique. Voyez ce que les Hellènes et les Romains en firent. Voici, d’une part, le texte d’'Hannon {Geogr. græc. min. I p. 9-12) et, d’autre part, celui de Pline (V 1 6) :

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