‹ Les navigations d'UlysseChapitre 7 sur 24 · L. V. Berrarezzt. — Jtalia meridionale Milano · texte numérisé non relu

L. V. Berrarezzt. — Jtalia meridionale Milano

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D. Ranparz-Mac-Iver. — Jtaly before the Romans Oxford 1928

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Les Mangeurs de Lotos et les gens du Dijerid tunisien. — La vie des Oasis : Gabès et Djerba. — Lotos et léthé. — Hospitalité et désertions : les îles de l’Arbre à Pain.

Les Hommes-Montagnes des Yeux Ronds : Cyelope et volcan ; Etna et Champs Phlégréens. — Cume et les Opiques.

Au pays des Yeux : Averne, Gauros, Astroni, Solfatare et Nisida. — La Petite Ile et son port. — Le Cap et sa caverne.— Le détroit et les Deux Pierres. — La Source aux Trembles.

Appendices D, E et F. — Aux Oasis ; Dicéarchie ; Itinéraire des Phéaciens.

Les Lotophages sont le premier peuple que rencontre Ulysse quand, au détour du Malée, la tempête lui ferme le détroit et le port de Cythère”, et le chasse loin des eaux achéennes, dans la mer du Couchant :

Mais voici qu’au détour du Malée, le courant, la houle et le Borée me ferment le détroit, puis le port de Cythère. Alors, neuf jours durant, les vents de mort m'emportent sur la mer aux poissons. Le dixième nous met aux bords des Lotophages, chez ce peuple qui n’a, pour tout mets, qu’une fleur.

On arrive ; on débarque ; on va puiser de l’eau, et, sans tarder, mes gens préparent le repas sous le flanc des croiseurs. Quand on a satisfait la soif et l’appétit, j'envoie trois de nos

1 Sur l'itinéraire d'Ulysse, quand il part de Troie, et sur sa descente chez les Kikones, puis sa traversée de l’Archipel, cf. « La Chanson des Corsaires », dans Pénélope et les Barons des Iles, et « La Mer du Couchant », dans Calypso et la Mer de l’Atlantide ».

gens reconnaître les lieux, — deux hommes de mon choix, auxquels j'avais adjoint en troisième un héraut. Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec des Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos. Or, sitôt que l’un d’eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. Je dus les ramener de force, tout en pleurs, et les mettre à la chaîne, allongés sous les bancs, au fond de leurs vaisseaux. Puis je fis rembarquer mes gens restés fidèles : pas de retard! à bord ! et voguent les navires ! J'avais peur qu’à manger de ces dattes‘, les autres n'oubliassent aussi la date du retour.

Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs, puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les coups.

Où chercher ces Mangeurs de Lotos ? Le vent et le courant sont complices pour entrainer au Sud les navigateurs, qui ne parviennent pas à tourner le Malée. Quand souffle le Zéphyr, le vent du N.-0., ils gagnent aisément la Crète. Mais le Borée, le vent du N.-E., ne peut les mener que vers Malte ou l’Afrique, et le courant les y porte aussi :

Les courants dans l’Archipel, — disent les Znstructions nautiques (n° 778 p. 9-11), — sont irréguliers en force et en direction : en général, ils portent au Sud ; mais ils sont grandement influencés par les vents, surtout dans la partie Ouest de cette mer. Comme règle générale, les courants sont toujours plus forts pendant et après les vents de N.-E. On ne peut donner une loi exacte de leur marche, surtout pour la partie Sud de l’Archipel et pour les canaux qui bordent l'ile de Candie. Le courant porte presque continuellement au Sud ; mais il est quelquefois irrégulier et dépend beaucoup de la force et de la

1 En ces vers 80-104 du chant IX, j'ai tâché de traduire par un calembour de même valeur (dattes-date) le jeu de mots dont usa le poète pour faire sortir d’un nom propre de son périple cette première aventure : ce lotos, dont se nourrissent les indigènes, est un fruit de léthé qui donne aux étrangers l’oubli de leur vaisseau et de leur patrie; d’où la crainte d'Ulysse pu æuwç Ts Awtoïo paywv vootouo AdOnTar…

direction des vents, qu'ils soient locaux ou qu’ils soufflent au loin avec violence. Dans les parages de la Crète, le courant qui descend des Dardanelles et celui qui, venant de la côte d'Égypte, passe le long des côtes de Syrie et de Caramanie, se réunissent et donnent naissance à un courant Sud ou Sud- Ouest, avec une vitesse de 1/2 mille à 1 mille 1/2 à l'heure.

C’est vers Malte ou vers l'Afrique que se déploie cette « mer aux poissons » où, neuf jours durant, 1s5 vents de mort emportent Ulysse :

Sur les côtes d'Afrique, — ajoutent les Znstructions, — les brises de terre et du large sont irrégulières, depuis le mois d’avril jusqu'au mois d’octobre. Cependant on y ressent les violentes brises du Nord et du N.-E., qui rendent la mer très grosse. Dans le golfe de la Syrte, les vents dominants sont le N.-O. et le N.-E., halant le Nord dans le fond du golfe. Les brises du Nord soulèvent une grosse houle qui vient se briser sur les plages basses et sablonneuses.

Pour retrouver cette terre des Lotophages, faut-il tenir grand compte de la distance donnée par le poète? Neuf ou dix jours de navigation peuvent n'être en sa bouche qu’une expression courante : une dizaine de jours, dirions-nous. Les Hellènes comptaient leurs jours par dizaines : avonsnous ici une dizaine hellénique, comme ailleurs nous avons la semaine sémitique et, comme ailleurs, la dizaine hellénique et la semaine sémitique combinées"? Douze ou treize cents kilomètres séparent du Péloponnèse le fond du golfe tunisien et les parages de notre île de Djerba, où les Anciens connurent encore des Lotophages : en navigation favorable, il suffirait aux croiseurs homériques de cinq ou six journées pour franchir la distance*; mais, sous la tempête, les traversées doublent ou triplent de longueur.

1 Pour ces dizaines et semaines, cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. 428 et Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 410.

2 Pour la rapidité du croiseur homérique, cf. dans Pénélope et les Barons des Iles le chapitre intitulé « Nefs et Galères ».

(00 LOTOPHAGES "ET. CYCEORES

De bonne heure, les coups de vents avaient jeté les navires péloponnésiens sur ces rivages de Libye. Au temps d’Hérodote (IV 178-179), on racontait de Jason ce que le poète avait raconté d'Ulysse : Jason voulait contourner le Péloponnèse, pour aller offrir un trépied au dieu de Delphes; sous le Malée, un coup de Bora l’avait pris et mené en Libye, dans les parages du lac Triton, tout près des Lotophages. Grâce aux vents du Nord, cette terre libyque apparaissait aux contemporains d’Hérodote comme une future dépendance du Péloponnèse, au même titre et pour la même raison que Cyrène était devenue une dépendance des insulaires crétois ou égéens : l’oracle, disait-on, avait ordonné aux Lacédémoniens d’aller coloniser l’île Phla, dans le voisinage de nos Mangeurs de Lotos.

Ce peuple a réellement existé. Le navigateur antique distinguait les peuples, suivant leur nourriture habituelle, en /chthyophages, Éléphantophages, Pithékophages, ete. Cette classification nous fait sourire : nous ne voulons pas voir combien, dans la pratique, cette méthode est aussi commode que rationnelle pour classer en groupes les familles humaines. Quand une fois nous avons partagé l’espèce humaine en blancs, noirs, jaunes, etc., suivant la couleur de la peau, nous prenons pour indice la différence de langage et, reconnaissant des familles de langues, nous répartissons l’humanité en « phones », Slavophones, Grécophones, Italophones, etc. Les Anciens partageaient en « phages » leurs nègres et leurs blancs :

Au Sud de l'Égypte, sur la Mer Érythrée, — dit le Périple d’Agatharchide (Geogr. græc. min. 1 p. 129), — il y a quatre grandes races. La première, voisine des fleuves, sème le sésame et le millet. La seconde, voisine des lagunes, moissonne les roseaux et autres pousses tendres. La troisième, nomade, vit de lait et de viandes. La quatrième, maritime, vit de poissons. Celle-ci est de beaucoup la plus nombreuse, car, du fond du golfe Arabique, elle s’étend jusqu’à l'Inde, à travers la Gédrosie, la Caramanie et la Perse.

Cet immense peuple des Ichthyophages fut découvert ou plutôt constitué par les Hellènes quand, d’une part, ils eurent navigué sur la Mer Rouge et quand, d’autre part, Alexandre eut conquis la plaine de l’Indus”. En ces deux points, les explorateurs trouvèrent des Mangeurs de Poissons, que les géographes réunirent en une seule race, en une «Plus Grande » Ichthyophagie : ce « pan-ichthyophagisme » est-il plus faux ou moins faux que nos « pan-latinisme », « panslavisme », « pan-germanisme », « pan-brittonisme »? la communauté de nourriture crée entre les hommes autant et plus de ressemblances que la communauté de langage.

Le navigateur ancien notait donc soigneusement le genre de nourriture des peuples découverts par lui. En arrivant sur une côte, le premier soin d'Ulysse, une fois les équipages reposés, est de s’enquérir quels sont les « Mangeurs de Pain » qui l’habitent, of tivec ävépec etev ëTti yBovi oîtov ÉdovTEc.

« Les indigènes de la Corse, — raconte Diodore {[V 14 et 15), — se nourrissent de lait, de miel et de viandes; les Sardes vivent de lait, de fromage et de viandes ». Diodore résume ici quelque géographe antérieur, qui, luimême avait copié quelque vieux périple. Hérodote (IV 168-195) a dû mettre à pareil profit quelque périple des côtes libyques : « Après l'Égypte, viennent les Adurmachides, qui vivent à la mode égyptienne, puis les Giligames..., puis les Asbystes.., puis les Nasammons, qui vivent, l’hiver, de leurs troupeaux et, l’été, montent de la mer vers l’intérieur faire la récolte des dattes et qui mangent aussi les sauterelles.., puis les Lotophages, qui ne vivent que du fruit du lotos, puis les Machlyes, qui vivent aussi du lotos, mais ont d’autres provisions, etc. ».

1 Paus. I 33 4; Hérod. III 19-25; Arrian. Indic. 29 9. Sur la Mer Rouge, dit Pausanias (citant une vieille source dont l’on retrouve un autre écho dans Hérodote), Aifidmwvy dë tüv Ümèp Evnvns ti Odhaooav Écyator tv EpuÜpav xatotxodotv ’IxGuoydyor, et dans l'Inde, dit Arrien, oùror dë oi IxOvopdyor otréovtor ixus.

Les Lotophages ne sont donc pas un peuple légendaire. La littérature postérieure s’en empara et les fit entrer dans le cycle des héros et des demi-dieux : pour les premiers navigateurs, c’étaient des hommes ordinaires, installés sur le bord de la Méditerranée, d’honnêtes Berbères qui vivaient de leurs plantations, de leurs fruits. Cette terre d'Afrique ne fournit pas autre chose; son terrain sablonneux ou trop sec ne porte ni moissons abondantes ni pâtu- : rages verdoyants ; les grains et les troupeaux ne sauraient y prospérer” :

Djerba, — dit Léon l’Africain (édit. Schefer III p. 176), — est une île prochaine de la terre ferme, toute plane et sablonneuse, au reste garnie d’une infinité de possessions, de vignes, dattes, figues, olives et autres fruits. En chacune de ces possessions, est bâtie une maison, et là habite une famille à part, tellement qu'il se trouve force hameaux, mais peu qui ayent plusieurs maisons ensemble. Le terroir est maigre, voire qu'avec si grand labeur et soin qu’on puisse mettre à l’arrouser avec l’eau de quelques puys profonds, à grande difficulté y sauroit-on faire croître un peu d'orge, ce qui cause toujours une grande cherté en ces lieux-là quant au grain, dont le setier se vend ordinairement six ducats, et quelquefois plus, et la chair encore n’y est à guère meilleur prix.

Les Anciens savaient que le véritable nom du peuple lotophage était Machlyes ou Érébides : il avait son domicile dans la Grande Syrte, suivant les uns, dans la Petite, suivant les autres ; il habitait une péninsule, — dit Hérodote (IV 177), — une île suivant d’autres. Djerba, rattachée à la

! Sur Djerba et sur ce qui va suivre cf. Calypso et la Mer de l’'Atlantide p. 146 et, pour les «îles » et « terres », p. 116 et suiv.; Philist. ap. Steph. Byÿz. s. v. ; Roscher Leæic. Myth. s. v. Lotophagen. Cf. R. Muntaner ch. 117. Roger de Loria pille Corfou, Céphalonie, Djerba : « Gerbes est une île qui se trouve au milieu de la Barbarie, puisque, si vous calculez bien, il y a autant de distance de Gerbes à Ceuta que de Gerbes à Alexandrie. Et ne croyez pas que ce soit complètement une île, car elle est si rapprochée du continent que les cavaliers peuvent passer sans avoir de l'eau à hau-

côte par les roches et des bas-fonds, est une île, mais aussi une presqu’ile toute semblable aux péninsules voisines de Zarzis et de Tarf-el-Djorf :

L'ile de Djerba, — disent les /nstructions nautiques (n° 801 p. 342-343), — est l'insula Meninx ou île des Lotophages des Anciens. Elle est assez plate. Relativement très peuplée, elle compte 45.000 habitants. Les maisons, entourées de jardins, sont groupées en un grand nombre de petits centres portant en général le nom de humt. Les jardins sont bien cultivés et approvisionnés d’eau par des citernes ou par des puits. Les habitants de Djerba passent pour être d’une race particulière, d’origine berbère ; ils sont très hospitaliers ; de nombreux marabouts et des minarets se détachent de la verdure des palmiers et des oliviers qui couvrent l’île.

Dans l’ensemble, c’est bien ainsi que l’on imagine le rivage où vient atterrir Ulysse. Les Achéens débarquent à la plage, font de l’eau à l’aiguade et préparent le repas; puis on envoie une escouade aux vivres, vers ces Jardins qui ferment l'horizon. Il n’est pas question de ville; les Lotophages habitent sans doute en bourgs, en Aumts séparés ; il en est ainsi sur toute la côte du grand golfe africain entre la Tunisie et la Cyrénaïque.

Du Nord au Sud, de Bizerte à Djerba, la Tunisie a toujours présenté au navigateur deux ou trois aspects différents. Les Arabes, au siècle dernier, la divisaient en deux régions : au Nord, autour de Tunis, l’/friküa [l’ancienne province romaine d’Africa), le grenier à blé d’où la Rome impériale tirait sa subsistance, d’où les Génois et Provençaux des xvr‘-xviri* siècles tiraient encore la moitié de leur pain quotidien‘; au Sud, le Blad-el-Djerid, « le Pays des

teur des sangles ». Dans la Méditerranée homérique, l’île de Protée, Pharos, remplace Alexandrie et l’ile de Calypso, Perejil, remplace Ceuta.

1 J'ai longuement traité de ce commerce qui fit l’établissement et la richesse des comptoirs génois et provençaux sur la côte Nord et en particulier de Tabarca, cf. Les Phéniciens et l'Odyssée I p. A17.

Dattes ». Entre ces deux régions, naguère encore, oscillait chaque année la ruineuse transhumance des nomades, qui avaient transformé en steppe rase la Tunisie centrale. Aujourd’hui la vie sédentaire et la charrue française ayant réparé les méfaits du nomadisme, la Tunisie, de Bizerte à Sousse, est la terre de la vigne et du blé, puis, de Sousse à Sfax, le pays de l'olivier, enfin, de Sfax à Gabès et Djerba, le pays des oasis, la terre du palmier et des fruits.

Gabès, à quelques centaines de mètres du rivage, est la plus grande et la plus prospère des oasis maritimes. Au bord du golfe assoupi, une plage nue borde les dernières boucles d’une petite rivière, qui n’a pas trois kilomètres de cours, mais qu’alimentent toute l’année d’abondantes sources, Jaillies en plein désert. Détournées et saignées en mille canaux d'irrigation, ces eaux courantes ont créé, bien que magnésiennes, la vie qu’elles répandent dans un grand jardin d’une lieue carrée où, de tout temps, les mangeurs de fruits ont eu la vie aisée : à l’écart de la mer, sous les palmiers chargés de dattes, on sème du grain pour les hommes et du fourrage pour les bêtes; deux récoltes de céréales ou cinq et six récoltes de luzerne se succèdent chaque année; le travail de quelques semaines suffit aux doubles et triples labours de cette terre pulvérulente ou boueuse, au curage et à l’entretien des canaux, à la récolte de la moisson et à la cueillette des fruits; une heure chaque Jour est occupée à l’ouverture et à la fermeture des rigoles, qui amènent l’eau, tour à tour cédée et réclamée par le voisin; la boue des canaux, moulée en cubes et séchée au soleil, fournit les murailles de la case, sur lesquelles des troncs de vieux palmiers et un lattis de palmes sèches supportent une terrasse de boue; l’ardeur de l’été, même durant la nuit, et la douceur de l’hiver, même durant les rares heures de pluie, rendent presque inutile le costume.

La nature subvient à tous les besoins de l’homme, et ces mangeurs de fruits auraient toujours connu un bonheur paradisiaque, n’eussent été les attaques soudaines ou

la tyrannie continue des nomades de terre et de mer‘. Les gens de mer étaient de beaucoup les moins génants : parmi eux, ces parages des Syrtes ont toujours eu une réputation mauvaise; les sables du rivage s’abaissent lentement sous une mer houleuse et sans profondeur; des basfonds continuent la rive plate jusqu’à plusieurs kilomètres au large; tout bateau de taille risque l’échouage et l’enlisement. Pourtant, au cours des derniers siècles, le prétexte de la religion amena cent débarquements et pillages des corsaires de Malte et d’Espagne en ce golfe de Djerba. Les pirates de terre, les nomades et leurs troupeaux, étaient bien plus redoutables : en quête d’ombre, de fraicheur et d’abondance, ils apparaissaient chaque année deux fois et demeuraient de longues semaines, quand la transhumance les menait vers le Nord, puis les en ramenait. Assiégée, envahie, submergée, l’oasis devenait leur proie, et le mangeur de fruits n’obtenait quelque sécurité ou quelque répit qu’en payant aux mangeurs de fromage, de viande et de lait” une rançon annuelle, qui devenait peu à peu une sorte de fermage régulier; le pacifique jardinier finissait par n'être que le fermier, puis le serf du

‘* C£. sur les mœurs des oasis l’Appendice D à la fin de ce chapitre p. 190.

? Ménélas (Odyss. IV 85 et suiv.) a connu les nomades de cette Libye, « où les agneaux ont des cornes dès leur naissance, où, du prince au berger, tout homme a son content de fromage, de viande et de laitage frais; les bêtes tous les jours accourent à la traite, car trois fois dans l’année les brebis mettent bas ». Cf. A. Thevet Cosmographie 1 p. 288 : « Munster dit qu’en Égypte les femmes portent volontiers trois ou quatre enfans à chacune fois, chose dont je suis sûr du contraire. Mais celui-cy n’est pas incrédible, d'autant qu’en cette ville de Paris, est advenu l’an 1566 qu’une femme en a fait quatre ». Dans Histoire des Voyages IV p. 367-378 : les daims de la Gambie n'ont qu’une corne ; mais les moutons ont jusqu’à six cornes de formes différentes : « À Saint-Thomas, les chèvres portent quatre mois et mettent bas trois et quatre chevreaux à la fois ». Hérodote (IV 183 et 192) a connu les moutons sauvages, et les bœufs 6m60ovôpuot, que la longueur de leurs cornes obligent de paître à reculons. Dans les contes pharaoniques, la Libye était pareiïllement la terre des troupeaux et du lait, cf. les aventures de

pasteur belliqueux, jusqu’au jour où quelque domination étrangère, établissant sa paix et sa loi sur la sujétion des uns et des autres, ne demandait plus au peuple des jardins que l’impôt d’une faible dime.

Gabès devient alors une station romaine ou française des casernes, des auberges, quelques entrepôts et quelques magasins s'installent à la limite des terres irriguées, aux bouches de la rivière et aux approches de la côte désertique; les bateaux continuent de ne mouiller qu’en pleine mer; seules, peuvent accoster les barques à faible tirant d’eau, pour décharger les marchandises étrangères et charger les fruits qu’apportent les indigènes sur la grève ou que les étrangers s’en vont récolter dans les cases et vergers de l’oasis.

Skylax (Geogr. græc. min. I p. 83-84) nous décrit une de ces oasis côtières : « C’est un Jardin ombragé d’arbres enchevêtrés et denses : lotos, pommiers de toute espèce, grenadiers, poiriers, müriers, vignes, lauriers, etc. » — « Sur la côte N.-E. de l’île Djerba, — disent les Znstructions (n° 801 p. 345), — s’ouvre une petite crique où l’on peut débarquer par tous les temps, à ce que les pêcheurs

Sinouhit dans G. Maspero Contes populaires de l'Égypte ancienne p. 85. Cf. de même A. Moret Des Clans aux Empires p. 201 et Ibn- Omar p. 312 : « Le lait, parmi les nomades, est chose commune et sans valeur; ils ne peuvent employer tout ce qu'ils recueillent, malgré la quantité considérable de beurre qu ils préparent. Le lait de beurre, qui leur reste, est pour eux sans valeur, et ils le jettent. Bien plus, ce qu'ils jettent de lait ordinaire est tellement abondant que, dans la plupart des tribus, les flaques d’eau et les étangs en sont blanchis et paraissent remplis de lait pur ». Cf. dans Burton Pilgrimage 1 p. 246, le sweet milk des Arabes, laban halib, par opposition au sour milk, qui est le /aban tout court : y4kaxtos yAuxepoto, « dit le poète.

Le Cyclope buvait son lait pur, (non mouillé », äxpntov y&a. Les philologues ont sérieusement et savamment cherché de belles explications à cette épithète ironique (cf. Class. Phil. 1915 p. 442) : pour que le Cyclope boive le terrible vin d'Ulysse sans y mettre une goutte d’eau, à la manière des honnêtes gens, il faut que l’eau ne paraisse jamais sur le sol qui lui sert de table.

assurent. Ce point d’accostage est appelé par les habitants Marsa el-Tiffa, le Port des Pommes ».

Qu'était exactement le lotos? Hérodote, qui copie sans doute quelque périple, et Polybe, qui de ses yeux a vu le lotos, comparent ce fruit aux figues et aux dattes, mais lui attribuent un goût plus fin, un meilleur parfum. Pline (XIII 32), qui copie Théophraste {IV 3 2), y reconnait le jujubier :

L'Afrique produit un arbre remarquable, le lotus, qu'on nomme celtis et qu'on a acclimaté en Italie. Les plus beaux /otiers sont autour des Syrtes et chez les Nasamons. Il est de la taille du poirier. Sa feuille est très découpée comme celle de l’yeuse. Il y a plusieurs espèces de lotus, discernables par leurs fruits. Le fruit est gros comme une fève, de couleur safranée, mais variant de teinte, comme le raisin entre la première pousse et la maturité ; il vient en grappes comme les baies des myrtes, et, là-bas, c’est un mets si doux qu’une nation et une contrée en ont pris leur nom... Les armées qui traversaient l'Afrique s’en sont nourries. (Skylax savait que les indigènes tirent du lotos, comme des dattes, un mets et une boisson, oùtot At yovta oitw ai rotb).

Le lotos, à coup sûr, n’est pas la datte : Hérodote distingue des Nasammons, qui récoltentles dattes, les Mangeurs de Lotos... Gabès, célèbre jadis pour ses dattes, se mit à produire d’autres fruits pour le commerce avec les gens du Nord, dès que le chemin de fer rendit faciles les exportations vers Tunis : l’oasis se planta d’abord d’abricotiers, qui firent sa fortune, mais lui valurent aussi le pullulement des rats « fruitiers »; elle devient aujourd’hui un marché de bananes et de mandarines. Les Lotophages ignoraient sûrement les mandarines de Chine, les bananes d'Amérique et les abricots d'Asie Mineure.

De tous les fruits indigènes, un seul ressemble à une fleur : c’est celui du cactus, notre « figue de Barbarie », dont les indigènes du Nord et du Sud tunisiens sont également friands; arrivée à maturité, cette figue chatoyante,

est, par sa forme, par ses couleurs variées, par son implantation sur la feuille charnue, comme un gros bouton prêt à s'ouvrir. La haie de cactus a toujours été, autour d’une case, d’une plantation ou d’un village, le meilleur rempart contre les maraudeurs et les grands ou petits fauves, chacals, hyènes, panthères et lions, dont la Libye primitive n’était pas plus dépourvue que notre Algérie de 1840.

De toutes façons, il ne saurait être douteux que le lotos fit la célébrité de cette côte au temps des premières navigations, comme le mastic a fait la célébrité de Chios durant les navigations italiennes et franques et jusqu’à nos jours. Quand la mode levantine de mâcher la gomme de mastic ou de boire l’eau-de-vie de mastic, — oito kai not® xp&vTrou, — aura disparu, les géographes et botanistes de l’avenir seraient fort en peine de déterminer exactement l’arbre ou l’arbuste dont il s’agit, siles voyageurs des quatre derniers siècles ne nous en avaient laissé quelques vingtaines de minutieuses descriptions. L’arbre à pain fit de même la célébrité des terres australes et les journaux de bord des xvir° et xvIII° siècles nous en présentent les descriptions par centaines.

L'arbre à pain, — dit Porter, — pousse avec une vigueur extraordinaire en vastes bosquets répandus dans chaque vallée. Il est haut de cinquante ou soixante pieds, s'étendant vers le faîte en larges branches qui forment un délicieux abri contre les rayons du soleil ; le tronc a d'ordinaire six pieds de circonférence, et les premières branches sont à environ douze pieds du sol; l'écorce est unie et, pour peu qu’elle reçoive une légère entaille, donne passage à un jus laiteux, assez agréable au goût, qui, exposé au soleil, forme une espèce de glu que les naturels emploient pour attraper non-seulement les oiseaux, mais encore un petit rat dont l’île est infestée.

Le fruit, à l'époque de la maturité, est de la grosseur de la tête d’un enfant, vert et divisé par des lignes très fines et d'innombrables figures hexagones. Il a une peau mince et tendre, un trognon gros et dur avec de petites graines remarquables. On le mange cuit sous la cendre, bouilli ou grillé.

LOMOPHAGES ET CYCLOPES 109

Tous mes gens trouvaient ce fruit excellent, et plusieurs même le préféraient de beaucoup à notre pain tendre, auquel il ressemblait assez pour le goût. Il ne se garde que trois ou quatre jours après avoir été cueilli ; mais les naturels ont une manière de le conserver pendant plusieurs années, qui consiste, lorsqu'il a été cuit sous la cendre, à l’envelopper de feuilles et à l’enfouir dans la terre. Il devient ainsi très aigre, et leur semble alors meilleur que toute autre nourriture.

L'arbre à pain est tout pour les habitants de ces îles. Le fruit les nourrit eux et leurs cochons. L’arbre leur procure un ombrage agréable et frais ; les feuilles servent à couvrir leurs habitations ; avec l'écorce intérieure des petites branches, ils fabriquent l’étoffe de leurs vêtemens ; le jus qui en découle les met à même de détruire les rats qui les infestent ; du tronc, sortent leurs canots, les charpentes de leurs maisons et même leurs dieux. Décrivez à un des naturels de l’île de Madison un pays où abondent toutes les choses que nous regardons comme souhaitables : quand vous aurez fini, il vous demandera s’il produit l’arbre à pain. Un pays sans cet arbre n'est rien pour eux... La saison du fruit est un temps de joie et de fête. Elle commence en décembre pour durer jusqu’en septembre de l’année suivante et pendant tout ce temps la plus grande abondance règne dans l'ile.

Le nom même du lotos ne semble pas grec; le mot n’est usité parmi les Hellènes que pour désigner une herbe de prairie, une sorte de trèfle, dont se régalent les chevaux : « Tu peux avoir des chevaux, dit Télémaque à Ménélas, car tu règnes sur une vaste plaine où le lotos abonde ». Les géographes helléniques ont connu d’autres Lotophages, qui se nourrissent d’un autre lotos, d’une certaine herbe et de ses racines ; ces mangeurs de lotos habitent sur le rivage atlantique, dans le désert, ot tv ävuôpov véuorvro, gutoîvto ÔË Aotôv, Tôéav Tiwa piôav, — dit Strabon (XVII 3 8); — mais ils n’ont rien de commun avec nos mangeurs de fruits. On a voulu reconnaître dans le nom du lotos homérique un mot sémitique /. ou. t, dont Awtés serait l’exacte transcription : le parfum de ce fruit, — Botévn £Üoôuoc, dit

le scholiaste; edœôla, dit Polybe, — l’a fait ranger par Théophraste parmi les épices et aromates”; dans l’Écriture, lot désigne une espèce de parfum...

Le poète odysséen a fait sur ce mot étranger un de ces calembours auxquels nous sommes habitués : le lotos pour lui est devenu le fruit de l’oubli, Añ8o, Añ8n, comme le Léthé était le fleuve de l’oubli dans la mythologie grecque : le lotos fait tout oublier à ceux qui le mangent. De ce calembour, lotos — léthè — létho — Aa — AavBévo, est sortie l’aventure de nos marins déserteurs, qui oublient vaisseau, devoirs et patrie afin de manger toujours ce fruit délicieux. Les autres aventures du Retour d'Ulysse, — nous l’avons vu au sujet de Calypso, — sortent pareïllement du texte même et des mots du périple. Ici, le modèle étranger ne devait pas fournir grand’chose à notre auteur : sa description de la Lotophagie s’en ressent ; par le manque de précision, elle est en frappant contraste avec les autres paysages odysséens, qui sont, presque tous, d’une minutieuse exactitude ; Phéacie ou île de Calypso, île des Cyclopes ou terre des Lestrygons, pour tous les rivages continentaux ou insulaires que longe Ulysse, nos Znstructions nautiques ne sont ni plus précises ni plus complètes. En Lotophagie, par contre, aucun détail caractéristique ; aucune silhouette de montagnes ni de côtes. Et pourtant ce sont les {Instructions qui, peut-être, nous expliqueraient cette anomalie. Elles nous disent (n° 801 p. 656-663) :

Les côtes de la Tripolitaine s'étendent sur près de 1.000 milles. On ne trouve nulle part au monde une telle longueur de côtes aussi dépourvues de points remarquables ou d’accidents de terrain pouvant servir de repère au navigateur. A l’exception des environs de Tripoli, qui sont fertiles et cultivés, la plus grande partie de ce territoire n’est qu'un vaste et improductif désert : la côte est basse partout, sauf en certaines parties où se montrent quelques collines.

1 Théophr. IX 7, cf. H. Lewy Semit. Fremdw p. 46.

POTOPHAGESMETCYCLOPES 111

Tous les mouillages se ressemblent; la vue des côtes est partout la même :

On mouille devant Zouara et l’on débarque facilement par beau temps. Il y a un village au milieu des dattiers de l’oasis.. Les environs de Tripoli sont plats; dans l’intérieur et dans l'Est, on trouve beaucoup de palmiers et de jardins ; mais, dans l'Ouest de la ville, le pays est inculte et sablonneux. La côte se creuse en une baïe de # milles de profondeur environ. Un ruisseau, appelé Oued-el-Romel, se déverse vers le milieu. À son embouchure on remarque un bouquet de verdure, le premier qu'on rencontre en venant de Tadjoura... À partir de Ras-el-Hamrah, le pays est bien cultivé et peuplé de nombreux villages entourés de bouquets d’oliviers et de dattiers ; il est arrosé par plusieurs cours d’eau, dont quelques-uns ne sont que des torrents descendant des montagnes pendant la saison des pluies.

Tout le long de cette côte africaine, depuis les falaises rocheuses de la Cyrénaïque jusqu'aux montagnes côtières de la Tunisie du Nord, c’est la même monotonie, les mêmes sables alternant avec les mêmes bouquets d’arbres, les mêmes torrents desséchés alternant avec les mêmes plages pierreuses ou submergées. Au devant d’une terre sans relief, sans grandes ondulations, les mouillages ne peuvent se distinguer les uns des autres que par leurs appellations traditionnelles. Les Grecs leur donnaïent à tous le nom générique de Æmporion ; les Arabes leur donnent le nom générique de Marsa : dans les deux langues, ces deux mots signifient simplement mouillage. Pour les Grecs, la côte s'appelait les Emporia, tà ‘Eunépiax, et chacun de ces mouillages avait sans doute son qualificatif grec, comme il a aujourd’hui son qualificatif arabe : Marsa Talfan, Marsa Djida (Port Neuf), Marsa Sousah, Marsa Tebrouk, Marsa-el-Tiffa (Port des Pommes).

Le nom de ce dernier mouillage peut nous expliquer, je crois, le « Port du Lotos » que fréquentaient les premiers navigateurs.

Entre ces mouillages, pourtant, le marin de tous les temps a fait quelque différence. Certains ont de l’eau douce : «Aghir est un gros village. On y trouve des provisions, de l’eau douce fournie par un puits et des citernes. On trouve à Adjim des ressources en vivres. On peut s’y procurer aussi de bonne eau. Une citerne voisine du bordj en contient toujours trente à quarante tonnes... Guallala, sur la côte Sud de Djerba, est un centre important où l’on trouve de l’eau de citerne et quelques ressources en vivres : il est fréquenté par les mahonnes qui viennent y charger des poteries, etc. ». Les autres mouillages n’ont pas d’eau : « On trouve à Sfax d’abondantes ressources en vivres frais. L’eau potable était autrefois rare. Elle était fournie par des citernes ou des puits ou des feskias, réservoirs aménagés pour capter l’eau des oueds pendant la saison d'hiver. Les puits de Shabuny étaient réservés à la garnison française. Aujourd’hui une conduite amène jusqu'aux quais l’eau captée dans les montagnes voisines... La S’rira est un important entrepôt d’alfa. Mais le pays n'offre aucune ressource ; l’eau potable est peu abondante et de mauvaise qualité... L’ilot est habité par quelques pêcheurs. IL y aurait de l’eau douce si les citernes du fort n’étaient pas complètement délabrées..., etc. ». La Marsa homérique du Lotos avait une aiguade.

Autre différence non moins notable : les vieux périples n’oublient jamais de spécifier quelle est l’attitude ordinaire de l’indigène en face du commerce étranger‘. L’indigène est-il accueillant ou hostile, ami ou ennemi de l’arrivant? respecte-t-il les contrats et le droit humain, est-il juste ? est-ce au contraire, un sauvage sans lois ni police ?

1 Après les nègres féroces de la baie de Sainte-Hélène, voisins du Cap de Bonne Espérance, Vasco de Gama trouve les nègres d’un pays plus tranquille « qu’il appelle Terra da Bon Gente, Aguada da Boa Paz, Rio dos Bo Sinaès ; depuis la baie Sainte-Hélène jusqu’à

Pravcar VI]. (cf. p. 178 et suiv.)

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Le Gore pes Yeux Ronps.

respecte-t-il les serments et le droit divin, a-t-il l’esprit religieux? ne respecte-t-il, au contraire, aucune loi divine? « Les insulaires de la Corse, parmi tous les Barbares, se distinguent par leurs rapports d’équité et de douceur : les rayons de cire (la Corse en produit beaucoup) appartiennent au premier qui les trouve ; les troupeaux paissent sans gardiens et la seule marque de leurs propriétaires suffit à les protéger ; dans tous les autres détails de la vie corse, c’est le même souci et le même respect du droit ». Ainsi parle Diodore {V 14), qui doit résumer quelque périple antérieur, comme 1l copie dans sa description du golfe Arabique le périple d’Agatharchide {Geogr. græc. min. I p. 119-129, 135-141) : « Les nègres ichthyophages ne prêtent aucune attention au débarquement ni aux actes de l'étranger : ils regardent et se taisent ; les coups ni les injures ne peuvent même les faire sortir de cette apathie... » Notre auteur vivait à une époque philosophique où, quelque dix-sept cents ans avant Jean-Jacques, il était de mode de vanter les vertus de la vie sauvage et le bonheur de l’homme à l’état de nature : « Gens heureux! ils ne se torturent ni par la recherche des honneurs ni par les soucis des procès ! Ils n’ont pas de lois ni de tribunaux. Ils vivent dans l’heureuse ignorance des décrets et de la lettre écrite. [ls ne naviguent pas : ils savent préférer la vie aux affaires ; bref, ayant peu de besoins, ils ont aussi peu de chagrins », concluait notre auteur.

Le périple odysséen est d’un navigateur et d’un homme qui ne partage pas cette admiration pour les brutes humaines. Le poète va bientôt nous décrire {IX 105-135) sans enthousiasme la vie des Cyclopes, des sauvages de

Mozambique où commencent les navigateurs maures, Gama ne voit pas vestige de navigation parmi les naturels ». De même, dès les premières navigations de Tasman (1642), la renommée des habitants des Iles de la Société est faite : « La douceur, l'humanité, la bienfaisance semblent faire la base de leur caractère et, au vol près, on n’a qu’à se louer de leur conduite ».

Campanie, qui, eux aussi, ignorent le droit, les tribunaux, les assemblées, vivent en clans ou en familles isolées, chacun disposant à son gré de ses enfants et de ses femmes; ils ne naviguent ni ne cabotent et, faute de vaisseaux, ne savent ni faire de leur Petite Ile une grande place de commerce, une ville bien bâtie, ni amener chez eux les produits du monde.

Du rhéteur au poète, le ton est différent ; mais la matière est la même. De part et d’autre, ce sont des renseignements de navigateurs qui ont fourni le thème. Le rhéteur en a tiré une déclamation ; le poète, ici comme toujours, respectant et copiant fidèlement ses modèles, n’a fait qu’une description exacte, nullement légendaire, nullement embellie. Les Lotophages sont justement l’opposé des Cyclopes. Ce ne sont pas des civilisés, à coup sûr, des « Mangeurs de Pain ». Mais ces mangeurs de fruits et ces buveurs de lait sont des hommes justes, hospitaliers, qui n’attentent jamais à la vie ni aux biens des étrangers. Leur « nourriture fleurie » leur fait une âme douce et une vie si heureuse qu’ils n’ont aucune haïne au cœur : sans esprit d'aventure ni de conquête, sans grand courage, sans vive énergie, ils ne demandent qu’à dormir à l’ombre, à vivre en paix avec tout le monde et même à payer cette paix de n'importe quel prix. Ils donnent le lotos aux marins qui les visitent et ils les traitent si bien que, chez eux, les équipages désertent.

Les navigateurs anciens et modernes ont connu dans toutes les mers de pareilles terres bénies et de pareilles désertions. Hollandais, Anglais et Français, sur la route des Indes, savent quelle incurable tentation offre à leurs équipages le paradis de Madère. Mais les îles des mers australes deviennent célèbres entre toutes par les déserteurs que tous les navires européens y laissent. Cook arrive à Uliétéa :

Jean Harrison, l’un des soldats de marine qui était en faction à l’observatoire, déserta et emporta son fusil et son équi-

pement : je sus le matin de quel côté il avait tourné ses pas et j envoyai un détachement à sa poursuite ; nos gens revinrent le soir, sans avoir pu en apprendre de nouvelles. Le lendemain, je m'adressai au chef et je le priai de mettre tous ses moyens en usage. Il me promit d'envoyer quelques-uns des insulaires après le déserteur, et il me fit espérer qu’on me le ramènerait le même jour. Mon soldat n’arriva pas : on m'informa qu'il était à un endroit appelé Jamoa, de l’autre côté de l’île ; je fis armer deux canots, et je me rendis à Hamoa, accompagné d’un des naturels. Je débarquai à environ un mille et demi de Hamoa, suivi de quelques hommes, et je marchaïi en avant au pas redoublé ; je craignis que les naturels ne donnassent l’alarme, et que le déserteur ne vint à bout de se sauver dans les montagnes ; mais les habitans de ce district avaient appris mon arrivée et ils se disposaient à me livrer le soldat.

Je trouvai Harrison assis entre deux femmes, qui se levèrent pour me demander sa grâce, dès qu’elles me virent; comme il était important de prévenir de pareilles désertions, je les accueillis fort mal, et je leur ordonnai de se retirer : elles fondirent en larmes et elles s’en allèrent. Après avoir embarqué le déserteur sur le premier canot qui atteignit le rivage, je retournai aux vaisseaux. Notre soldat se contenta de dire, pour sa justification, que les naturels l’avaient débauché : cela pouvait être vrai; car les deux femmes dont j'ai parlé étaient venues sur mon bord la veille de sa désertion ; je reconnus d’ailleurs qu'il avait quitté son poste peu de minutes avant l'heure où on devait le relever, et le châtiment que je lui infligeai ne fut pas rigoureux.

Il est des cas, néanmoins, où il faut sévir :

Un des aides du canonnier fut si enchanté de la beauté de Tahiti et du caractère de ses habitans qu’il forma le projet dy rester. Sachant bien qu’il ne pouvait pas l’exécuter tant que nous serions dans la baie, dès que nous en fûmes dehors et qu'on eut rentré les chaloupes et déployé les voiles, il se jeta à l’eau : il était bon nageur ; mais on le découvrit bientôt; un bateau le poursuivit sur la chaloupe et le reprit. On observa à mi-chemin, entre la Résolution et le rivage, une pirogue qui semblait nous suivre, mais qui était destinée à le prendre à

bord. Dès que les Tahitiens qui la montaient aperçurent notre bateau, ils se tinrent éloignés ; notre déserteur avait concerté son plan avec eux. Ils espéraient, avec raison, qu’un Européen leur procurerait de grands avantages.

En considérant la position de ce fuyard, il ne parut pas si coupable, et le désir qu'il avait de rester à Tahiti me sembla moins extraordinaire. Il était Irlandais de naissance et il avait servi dans la marine hollandaise. Je l'avais pris à Batavia au retour de mon premier voyage, et il ne m'avait pas quitté depuis. Je ne lui connaïssais ni parens ni amis, et rien ne l’engageait à habiter un coin du monde plutôt qu’un autre. Toutes les nations lui étaient indifférentes ; où pouvait-il goûter plus de bonheur que sur une de ces îles ? Là, sous le plus beau climat de la terre, il allait jouir des besoins et des aisances de la vie et achever ses jours dans la tranquillité et l’abondance. Je crois que je lui aurais accordé mon consentement, s’il me l'avait demandé avant l’appareillage.

Maïs, dès qu'on l’eut ramené sur le vaisseau, je le fis mettre aux fers pour quinze jours.

Cook a emmené le naturaliste allemand Forster, . pour recueillir ou décrire les plantes, les minéraux et les animaux de ces îles merveilleuses. Forster comprend bien mieux encore la fuite de ce sage [rlandais :

La résolution de ce déserteur étoit fort raisonnable : quand il auroit eu des liaisons de parenté ou d’amitié en Angleterre, ilne pouvoit pas espérer d’y être aussi heureux que l’est le dernier des Tahitiens. À son retour dans la Grande-Bretagne, au lieu de se reposer après une navigation si longue et si pénible, il jugea avec raison qu’on le conduiroit sur un autre vaisseau, où il auroit à essuyer les mêmes fatigues et les mêmes veilles. En supposant qu’on lui permit de se reposer quelques jours, il s’attendoit à être saisi au milieu de ses plaisirs et à être traîné de force à la défense de son pays, avec la perspective d’être tué à la fleur de son âge ou de rester estropié ; s’il échappoit à ces malheurs, il devroit toujours gagner sa subsistance à la sueur de son front, malédiction qu’on ne ressent pas à Tahiti.

Les travaux du bas peuple, chez nous, sont continuels et souvent excessifs ; afin de manger du pain, il faut labourer la

terre, recueillir, battre et moudre le grain; il faut cultiver cent fois plus de productions que n'en consomme chaque individu, car on est obligé de nourrir les animaux dont le secours est absolument nécessaire dans le labourage, pour acquérir la liberté de semer la terre. Il faut acheter des vêtements, indispensables dans un climat rigoureux, avoir des outils, etc.

Combien la vie du Tahitien est plus heureuse !

Deux ou trois arbres à pain, qui croissent presque sans culture et qui durent plus qu'un homme, fournissent à chaque insulaire une nourriture fraîche et abondante, les trois quarts de l’année. Ils en font fermenter, qu'ils conservent pour les trois autres mois. On plante un arbre à pain, en détachant une de ses branches, qu’on fiche en terre. La banane, dont la riche grappe semble un poids trop pesant pour une plante herbacée, se reproduit du pied de la racine ; le palmier royal est tout à la fois l’ornement de la plaine et d’une extrême utilité aux habitants; la pomme d’or et beaucoup d’autres fruits y viennent en si grande abondance et avec si peu de peine, que je pourrais les appeler spontanés.…..

Les femmes, compagnes de leur félicité, sont très intéressantes, comme on l’a dit tant de fois. On trouve, dans la vie de ces insulaires, l’uniformité du bonheur : ils se lèvent avec le soleil ; ils vont se laver à la rivière ou à la fontaine ; ils passent la matinée à travailler ou à se promener, jusqu'à ce que la chaleur augmente ; ils se retirent alors dans leurs habitations, où ils se reposent à l’ombre d’un arbre ; là, ils s’amusent à lisser leurs cheveux ou à les parfumer d'huile odorante; ils jouent de la flûte et chantent, ou enfin ils écoutent le ramage des oiseaux. À midi, ils dînent ; après leurs repas, ils reprennent leurs amusements domestiques, et l’on remarque pendant cet intervalle une affection mutuelle répandue dans tous les cœurs. Nous avons très souvent joui de ce spectacle d’innocence et de bonheur. Des saillies gaies, sans malice, des contes simples, des danses joyeuses et un souper frugal amènent le soir ; on se lave une seconde fois à la rivière, et l’on finit ainsi la journée sans inquiétude et sans peine.

En quittantles Lotophages, Ulysse se rend chez les Cyclopes, «les Yeux Ronds » ; tel est le sens du mot, kükAoc, cercle, et &4, œil :

Nous reprenons la mer, l’âme toujours navrée. De Ià, nous arrivons au pays des Yeux Ronds, brutes sans foi ni lois, qui, dans les Immortels, ont tant de confiance qu'ils ne font de leurs mains ni plants ni labourages. Chez eux, pas d’assemblée qui juge ou délibère; mais, au haut des grands monts, au creux de sa caverne, chacun, sans s'occuper d'autrui, dicte sa loi à ses enfants et femmes.

L'aventure du héros a trois théâtres successifs : une ile côtière, « la Petite Ile » ; un port et une vaste caverne sur la terre ferme ; un détroit entre l’île et la terre.

L'île est déserte, malgré sa fertilité, sa source et son port admirable : É

Au devant de leur port, ni trop près ni trop loin de cette Cyclopie, s'offre l’Ile Petite. C’est une île en forêt où les chèvres sauvages se multiplient sans fin. Jamais un pas humain ne va les y troubler...: sans labours ni semailles, tous les jours de l’année, l’île vide d’humains ne sert que de pâtis à ces chèvres bêlantes !.

! L'île loura ou Gioura, inhabitée et presque inaccessible, n'a ni port ni rade. De nombreuses chèvres sauvages paissent les maigres herbages sur les penchants de ses collines escarpées (/nstr. naut. n° 778 p. 430). Cf. A. Thevet (Cosmographie 1 p. 77) pour les îles du Cap Vert : « En l’isle du Sel, se trouve telle quantité de chèvres, qu'on ne sçauroit penser, et si fertiles que chacune d'elles porte deux ou trois chevreaux d’une ventrée, qui sembleroit estrange par deçà, mais là cecy y est aussi commun comme à une truye de faire six ou sept cochons. Ces chevreaux sont fort délicatz au manger, pour estre gras et la chair savoureuse, usans les mères de l’eau du lac pour leur boire; et aussi les bons bergers et chevriers sçavent très bien que sert le sel à la nourriture de ces bestes et comme elles s’en plaisent et leur fait la chair ferme. Or ceste isle n'en est pas seule abondante, mais aussi celle de Saint-Jacques, où l’on en fait grand trafic à cause des cuirs ; qui est occasion que les

C’est que, chez les Yeux Ronds, il n’est pas un navire aux joues de vermillon et pas un charpentier pour construire une flotte. Car si ces gens avaient de bons vaisseaux à rames pour aller, à travers les mers, de ville en ville, chercher tant de produits qu'échangent les humains, ah! la belle cité que porterait leur île ! tous les fruits y viendraient ; leur terre est excellente ; près des flots écumants, il est, sur le rivage, des prairies arrosées, molles, où l’on aurait des vignes éternelles ; et quel labour facile ! et les hautes moissons qu'on ferait chaque été ! car c’est un gras terroir que recouvrent ces mottes.

Cette île a, dans son port, des cales si commodes que, sans amarre à terre, on laisse les vaisseaux, une fois remisés, jusqu'au jour où le cœur à nouveau se décide ou que les vents se lèvent. A l’orée de ce port, s’épanche l'onde claire d’une source sous roche, en un cercle de trembles,

Ulysse arrive de nuit dans cette île, dont l’abord n’est pas aisé; il y passe un jour en une belle partie de chasse :

C’est là que nous entrons : un dieu nous pilotait. Autour de nos vaisseaux, la brume était épaisse et, dans le ciel chargé de nuages, la lune n'avait pas un rayon. Aussi personne à bord, avant qu'on échouât les solides croiseurs, n'avait aperçu l'ile ni vu la grosse mer qui roulait sur ses bords. Les vaisseaux échoués, les voiles amenées, on débarque, on s’étend sur la grève et l’on dort jusqu'à l’aube divine.

Mais, sitôt qu'apparaît, dans son berceau de brume, l’Aurore aux doigts de roses, nous battons la forêt de cette île enchan-

Portugais, qui en sont seigneurs, envoyans leurs esclaves ès isles Flère, Plintame, Plinturie et Fogon, ne leur donnent seulement charge de cultiver la terre, mais principalement d’y faire amas des peaux de ces bestes comme l’une des meilleures et plus riches marchandises qu’ils ayent. Aucune fois eux-mesmes y passent avec chiens, filetz et cordes pour les chasser, attendu qu’elles y sont tout ainsi sauvages que nos daims ou chevreuils par deçà, et les courent à force comme qui courroit le cerf. Prises qu'ils les ont, soudain on les escorche, et la chair est pour les esclaves ou pour les naturels du païs. Ils gardent donc les peaux et les font seicher en quelques vaisseaux propres à cela, y mettans de la terre et du sel, à la fin qu'elles ne se gastent ou pourrissent; et c’est de quoy ils font les marroquins tant célébrez par notre Europe ».

tée, où les filles du Zeus à l’égide, les Nymphes, faisaient lever les chèvres de leurs gîtes du mont : quel dîner pour nos gens ! Vite, l’on prend à bord les arcs courbés et les épieux aux longues douilles ; les tireurs se déploient, partagés en trois bandes, et les dieux nous octroient une si belle chasse que mes douze vaisseaux ont chacun leurs neuf chèvres ; pour mon bord seulement, on en prélève dix. Aussi, tout un grand jour, jusqu’au soleil couchant, nous restons au festin : on avait du bon vin, des viandes à foison !

« La terre des Yeux Ronds était là, toute proche : nous voyions ses fumées ; nous entendions leurs voix et celles de leurs chèvres... Au coucher du soleil, quand vient le crépuscule, on s’étend pour dormir sur la grève de mer ». Mais Ulysse, dès l’aube, réunit l’assemblée et déclare son intention d’aller à la côte en face :

« Fidèles équipages, le gros de notre flotte va demeurer ici; mais je vais prendre, moi, mon navire et mes hommes ; je veux tâter ces gens et savoir ce qu'ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages ou des gens accueillants qui respectent les dieux ».

Je dis et, m'embarquant, j’ordonne à l'équipage d’embarquer à son tour et de larguer l’amarre. Mes gens sautent à bord et

vont s'asseoir aux bancs, puis, chacun en sa place, la rame bat

le flot qui blanchit sous les coups.

Ulysse, avec son seul navire et ses cinquante et un compagnons (cinquante rameurs et le pilote), traverse le détroit, qui doit être sans largeur :

Nous eûmes vite atteint l'endroit, d’ailleurs tout proche, où, sur le premier cap et dominant la mer, s’offrait à nos regards une haute caverne ombragée de lauriers. Elle servait d’étable à de nombreux troupeaux de brebis et de chèvres; au devant, une cour profonde était enclose de gros blocs arrachés, de chênes à panache et de ‘pins au long fût. C’est là que notre monstre humain avait son gîte ; c’est là qu’il vivait seul, à paitre ses troupeaux, ne fréquentant personne, mais toujours à l'écart et ne pensant qu'au crime. Ah ! le monstre étonnant ! il

n'avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme : on aurait dit plutôt quelque pic forestier qu'on voit se détacher sur le sommet des monts.

Que l’on note bien cette description de l’« Œil Rond », l’'Homme-Montagne... On arrive au port de terre ferme :

Je débarque et j'ordonne à mon brave équipage de garder le vaisseau sans bouger de la grève; mais je pars, n’emmenant que douze hommes d'élite que j'avais désignés. J’emportais avec moi une outre, en peau de chèvre, de ce vin noir si doux, que le fils d'Évantheus, Maron, m'avait donné.

Rapidement, nous arrivons à la caverne : il n’était pas chez lui ; il était au pacage avec ses gras moutons. Nous entrons dans la grotte et faisons la revue : claies chargées de fromages ; agnelets et chevreaux dans les enclos bondés, — chaque âge avait ses stalles, les aînés par ici et les cadets par là, plus loin les nouveau-nés ; — des vases en métal, tous regorgeant de lait, les terrines, les seaux, qui lui servaient à traire.

La caverne est immense, au fond de sa cour profonde; les gens d'Ulysse ne se sentent pas à l’aise en cette double prison. Îls voudraient redescendre à leur navire tout de suite. Ulysse les oblige à demeurer :

.. Nous restons. Nous faisons du feu, un sacrifice, et, nous étant servis, nous mangeons des fromages. Puis, dans la grotte assis, nous restons à l’attendre.

Le voici qui revient, ramenant son troupeau : il porte à pleine charge un tas de branches mortes, pour le feu du souper; sous la voûte, il les jette avec un tel fracas qu’éperdus, nous fuyons au fond de la caverne. Il fait alors entrer dans cette vaste salle tout le troupeau dodu des femelles à traire; mais il laisse au dehors, dans le creux de la cour, les boucs et les béliers. Puis il ferme l’entrée avec un gros rocher qu'il lève et met debout : même avec vingt-deux hauts fardiers à quatre roues, on n’eût pas fait bouger cette pierre du sol.

Il trait ses brebis et ses chèvres, puis ranime le feu et c’est alors seulement qu’il aperçoit dans le fond de la ca-

verne le groupe de nos treize Achéens. Il les interroge et le dialogue s’engage avec Ulysse :

Le Cycrope. — Dis-moi donc le mouillage où tu mis, en venant, ton solide navire? est-ce au bout de la pointe ou plus près? que je sache!

Uzysse. — Mon navire est brisé : oui! l’ébranleur du sol, Posidon, l’a jeté sur les roches du cap, au bout de votre terre, où nous poussa le vent qui nous portait du large; seuls, ces amis et moi avons sauvé nos têtes.

Le Cyclope prend deux Achéens, les assomme et les dévore, puis s’endort, « la panse remplie de chair humaine et de lait non mouillé qu’il buvait par-dessus ». Dès l’aube, il se réveille, soulève le rocher qui lui sert de portail, fait sortir ses bêtes et remet en place le rocher pour conserver sa provision de chair humaine qui pourrait s’enfuir. Tout le jour, Ulysse prépare sa vengeance et le salut de ses gens : d’un tronc d’olivier qu’il trouve dans la caverne, il fait un épieu pointu, dont il éborgnera le monstre... Au soir, le Cyclope revient et la scène de la veille se répète. Mais, quand il a, de nouveau, dévoré deux des Achéens, Ulysse l’enivre :

Il se renverse alors et tombe sur le dos... Bientôt nous le voyons ployer son col énorme, et le sommeil le prend, invincible dompteur. Mais sa gorge rendait du vin, des chairs humaines, et il rotait, l’ivrogne!

J'avais saisi le pieu; je l'avais mis chauffer sous le monceau des cendres; je parlais à mes gens pour les encourager : si

l’un d’eux, pris de peur, m'avait abandonné!... Quand le pieu d’olivier est au point de flamber, — tout vert qu'il fût encore, on en voyait déjà la terrible lueur, — je le tire du feu; je

l’apporte en courant; mes gens, debout, m entourent : un dieu les animait d’une nouvelle audace. Ils soulèvent le pieu : dans le coin de son œil, ils en fichent la pointe. Moi, je pèse d’en haut et fais tourner le pieu... Et le sang bouillonnait autour du pieu brülant : paupières et sourcils n'étaient plus que vapeurs de la prunelle en flammes, tandis, qu’en grésillant, les racines

flambaient. Il eut un cri de fauve. La roche retentit. Mais nous, épouvantés, nous étions déjà loin.

À ce cri, les Cyclopes voisins accourent, l’interrogent et, ne comprenant rien de sa réponse, rentrent chez eux. Polyphème ne sait plus au juste quelle heure il est : il va, en pleine nuit, soulever son rocher du portail ; mais les bêtes ne sortent qu’à l’aube et, parmi elles, Ulysse et ses compagnons sous le ventre des béliers :

Dès qu'on est un peu loin de l’antre et de la cour, je me déprends d’abord, puis je délie mes hommes, et, courant et poussant les bêtes trottinantes, que leur graisse alourdit, nous rentrons au navire, avec de longs détours... Ah! la joie de nos gens à nous voir reparaître, échappés à la mort! et les pleurs et les cris sur ceux qui ne sont plus! Mais, les sourcils froncés, je défends que l’on pleure. J’ordonne qu'au vaisseau, l’on jette sans retard tout un lot de brebis à l’épaisse toison et que, sur l’onde amère, au plus tôt l’on reparte.

On saute à bord ; on fait force de rames ; on revient au cap, puis au détroit. Gomme Polyphème apparaît au sommet de la pointe, Ulysse le raille :

Je dis et, dans son cœur, redouble la colère. D'une grosse montagne, il arrache la cime. Il la lance. Elle tombe au devant du navire à la proue azurée. La mer, sous la tombée de la roche, s’ébranle, et le flot de retour nous ramène à la terre, où ce grand coup de flux nous fait presque toucher. Mais, prenant à deux mains notre plus longue gaffe, je pousse à éviter et j’excite mes gens, en leur donnant les ordres.

Une seconde algarade d'Ulysse leur vaut une seconde ierre qui, tombant derrièr navire, le pousse vers la P qui, tombant derrière le navire, le pousse vers 1 Petite Ile :

Nous revoici dans l'ile où nous avions laissé le gros de notre flotte : sur les bancs des vaisseaux ou campés alentour, nos tristes compagnons restaient à nous attendre. On aborde, on échoue le vaisseau sur le sable; on tire de la cale les moutons

du Cyclope; j'en fais si bien les lots que personne en partant n’a pour moi de reproches. Seul, je suis mieux traité : à mon lot de moutons, les compagnons guêtrés ajoutent un agneau, que j'offre sur la grève au dieu des nuées sombres, au roi de tous les êtres, à Zeus, fils de Cronos..

Durant tout ce grand jour, jusqu’au soleil couchant, nous restons au festin : on avait du bon vin, des viandes à foison! Au coucher du soleil, quand vient le crépuscule, on s'étend pour dormir sur la grève de mer. Mais sitôt qu’apparaît, dans son berceau de brume, l’Aurore aux doigts de roses, j’ordonne à tous mes gens d’embarquer sans retard et de larguer l’amarre. Mes gens sautent à bord et vont s'asseoir aux bancs; puis, chacun en sa place, la rame bat le flot qui blanchit sous les COUPS...

Toute l’antiquité avait reconnu un volcan en cet Homme- Montagne, qui hurle, rote, vomit et lance des pierres. On lit dans le Traité de Géologie d’A. de Lapparent (I p. 381 et suivantes) :

Le type normal de l’activité volcanique est une succession de paroxysmes ou éruptions, séparés les uns des autres par des périodes de repos plus ou moins complet (cf. les sommeuls, les réveils et les terribles colères du Cyclope). Chaque paroxysme met en évidence, d'une part la force élastique des gaz intérieurs, capable de provoquer de violentes explosions (cf. Les cris du Cyclope), et, d'autre part, la tendance à l’ascension des matières fluides sous l'écorce. Ces deux sortes de manifestations se produisent quelquefois l’une sans l’autre. Mais, d'ordinaire, elles ont lieu toutes les deux, le phénomène explosif précédant toujours l'ascension de la lave. Les signes précurseurs d’une éruption consistent dans l'accroissement des émissions de vapeur et dans la production d’ébranlements du sol avec bruits souterrains (cf. les gémissements et grondements

du Cyclope).

Les navigateurs nous ont raconté déjà {cf. Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 154 et suiv.) les terribles colères des volcans de la mer du Sud et les pierres « grosses comme des chaloupes », lancées par eux :

Les explosions produites par la vapeur d’eau projettent en l'air la lave de la surface et les écumes qui la recouvrent. Ces éléments, devenus solides dans leur course aérienne et mêlés aux fragments que les explosions enlèvent aux parois du cratère, retombent en partie dans la cheminée pour être de nouveau projetés; mais la plupart viennent tomber à l'extérieur du cratère. La grosseur des blocs rejetés varie habituellement de celle de la tête humaine à la dimension du poing. Mais on en peut voir de beaucoup plus gros: en 1533, le Cotopaxi a rejeté des masses de 3 mètres et, en 1823, le Vésuve a lancé des morceaux d’un conglomérat de scories ayant jusqu'à 2 m. 90 de diamètre. La force de projection des volcans est énorme. Les blocs lancés par l’Etna peuvent aller jusqu’à 2.000 mètres.

Polyphème lance une pierre énorme qu’il fait tournoyer, fk’ émôuuvroac : « Lorsque les projections du volcan, — disent les géologues, — ont été animées dans leur chute d’un mouvement giratoire, elles donnent naissance aux bombes volcaniques ».

Les volcans vomissent, comme notre Cyclope, un flot de vin sombre :

Le fait capital d’une éruption volcanique est l’émission de la lave. Le mot lave désigne simplement une roche en fusion et peut s'appliquer à des produits très différents par leur texture, leur densité, leur aspect et leur composition (cf. /es matières liquides et les morceaux solides, vomis par le Cryclope). La lave est toujours caractérisée par la présence de matières vitreuses, c’est-à-dire amorphes, et de cristaux, qui s’écoulent avec la masse liquide en perdant quelquefois, par l'effet de la température, la netteté de leurs arêtes. L’éruption proprement dite commence par des craquements dans le cratère, dont les parois internes s’écroulent en partie. Leurs fragments, mêlés à des blocs de lave incandescente, formeront les bombes et les lapilli ou rapilli. Le bruit des éruptions est tantôt intermittent, tantôt continu comme un roulement de tonnerre. La cheminée du volcan, pendant l’éruption, peut être considérée comme une mine en charge continue (cf. l’estomac du Cy-

clope).

En arrivant dans l'ile de Stromboli, — raconte Spallanzani (p. 11 et suiv.), — j'avais choisi mon logement dans une maisonnette située à deux milles du volcan. Le vent du Sud-Ouest soufflait avec impétuosité. Le ciel, qui était serein et que la lune n’éclairait pas, brillait au-dessus du volcan. On eût dit d’une aurore boréale, qui, de temps en temps devenait plus rouge et plus resplendissante. Alors les jets de pierres enflammées s’élevaient plus haut, les grêles étaient plus épaisses et le bruit qui les suivait plus retentissant. Les habitants me

disaient que ces éruptions-là étaient peu de chose en compa- :

raison de plusieurs autres, qui, en peu d’heures, avaient lancé des pierres sur l’île entière, au grand dommage des vignobles et des boïs voisins du volcan... Le volcan éclata : un jet énorme de laves embrasées, teintes d’un rouge obscur et enveloppées de fumée, partit subitement du sommet de la côte et s’élança dans les airs. Une partie de ces matières retomba sur la pente et roula en débris. Les plus gros s’échappaient en larges bonds, se précipitaient dans la mer, et, au moment de leur immersion, produisaient un son aigu semblable à celui du fer rouge quand le forgeron le plonge dans l’eau...

C’est au pied de l’Etna que les Anciens retrouvaient les rochers du Cyclope et, sur le flanc de la montagne, Virgile (Æneid. TIT v. 570 et suiv.) faisait apparaître Polyphème aux yeux d'Énée. Les Instructions nautiques (n° 731 p. 252) décrivent encore au pied de l’Etna, un peu au Nord de Catane, les quatre ilots des Cyclopes :

Droit en face de la ville de Trizza, à environ 4 mille au S.-O. du cap Molino et à moins de 1/3 de mille de terre, gisent les Faraglioni (les Cyclopum Scopuli des Anciens). Ces quatre petits îlots escarpés ont une apparence singulière : le plus grand et le plus voisin du cap est plat et a environ 5 mètres de hauteur; les autres sont pointus et ont des sommets respectivement élevés au-dessus de la mer de 42, 27 et 22 mètres; les deux îlots de l'Ouest sont reliés à la terre par des petits fonds; une roche à fleur d’eau git à deux encablures environ dans l'O. q. S.-0. du plus Ouest et à une centaine de mètres de la côte.

ET

Rien dans ce site ne peut convenir à la description odysséenne : nous n'avons ni la Petite Ile aux Chèvres et son port clos, ni les deux Pierres lancées par Polyphème, et les Instructions ne semblent connaître aucune caverne sur la côte en face.

On peut mouiller avec des circonstances favorables dans la baie de Trizza, formée entre le cap Molino et les rochers Cyclopes; la baie est ouverte à l'Est, mais le cap la protège un peu contre le vent de N.-E. Un grand navire peut mouiller, par 37 mètres, à 3 encablures de la plage, qui est composée de grandes pierres noires; le fond est de gros sable noir. Les navires doivent appareiller quand des nuages épais s’amassent sur le mont Etna, parce que c’est un signe précurseur de la brise du large.

Les /nstructions notent pourtant avec soin les grottes et cavernes de cette côte sicilienne :

Au Sud du cap Scaletta, la plage se continue sur une longueur de 3 milles jusqu'au Capo d’Ali, pied d’un morne escarpé avec quelques rochers à sa base. La ville d’Ali, renommée par ses eaux minérales, s'élève en dedans du cap sur la pente du mont Scuderi, qui a 1.250 mètres de hauteur. Auprès du sommet aplati, il existe une caverne d’où le vent sort en soufflant avec une certaine violence.

Au Nord du cap Sant Andrea, à peu de distance, on trouve une autre pointe, celle de Castellucio, qui forme avec elle l’anse de ce nom. L’Isola, petite presqu'île placée entre les caps Sant Andrea et Taormina, fait avec ceux-ci deux autres anses. On voit, dans ces trois anses, plusieurs curieux rochers, de marbre rouge grossier, percés de grandes grottes dans lesquelles s’abritent d'innombrables pigeons sauvages.

Ce n’est donc pas sous l’Etna qu'il faut chercher les deux Pierres et l’antre de Polyphème.

Dans le voisinage d’une autre terre volcanique, les Hellènes connurent un peuple des « Yeux » qu’ils nommaient Opiques, ‘Oro, et qu’ils localisaient au voisinage de Cume « l’'Œillère » : Kéuns ts ëv *Oruxkla, dit Thucydide

(VI 4 5), Kôun ëv ’Orukoïc, dit le périple de Scymnus (v. 236-238). Cume passait pour la plus ancienne des villes d'Italie. La date de sa fondation a soulevé d’interminables discussions qu'Helbig a résumées en un appendice à son Épopée homérique (p. 553) :

Eusèbe fixe la fondation de Cume en l’année 1049 avant J.-C. Strabon proclame cette ville comme la plus ancienne colonie fondée par les Grecs en Occident et Velleius Paterculus dit qu’elle fut fondée avant la colonisation de l’Asie-Mineure par les Éoliens... Mais la critique historique a le droit et même le devoir de rejeter des dates aussi artificiellement arrêtées. Il ne faut pas considérer Cume comme un précurseur dans la colonisation hellénique de l'Occident, où les plus anciens établissements des Grecs datent du virr° siècle avant notre ère. Thucydide, qui a puisé aux meilleures sources, considère Naxos de Sicile comme le premier de ces établissements.

La situation même de Cume indique un établissement étranger sur une côte barbare”. Depuis le promontoire rocheux de Gaète jusqu’au cap rocheux de Misène, la côte de l’Italie sur la mer Tyrrhénienne « est basse, sablonneuse, avec une plage de sable limitant à la mer une région plate et marécageuse », nous disent les Znstructions nautiques (n° 731 p. 77). Une ligne de lagunes ou de marais borde à l’intérieur cette plage, si bien qu'entre les vagues du large et les eaux plus ou moins stagnantes de l’intérieur, la rive n’est qu’un mince cordon sablonneux : les soixante ou quatre-vingts kilomètres de cette grève, étirée du Sud au Nord, longent trois régions très diverses. Au Nord, entre les rochers de Gaëte et les pentes du Massique, la vallée resserrée du Garigliano {ancien Liris) dé-

1 Je renvoie une fois pour toutes au livre si commode de J. Beloch, Campanien, où le lecteur trouvera des cartes excellentes et, rassemblés et commentés, tous les textes antiques qui ont trait à cette région. Pour ne pas encombrer de notes inutiles le bas de mes pages, il est entendu que le lecteur recourra, pour toute vérification de textes, à l’Encyclopædie de Pauly-Wissowa.

Prance VIII.

| (cf. p. 118 et suiv.}

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bouche en un delta boueux, ancien golfe comblé, où Minturnes trempe encore dans le marécage. Au centre, la vaste plaine de Campanie, l’Ager campanus, la Terre de Labour, monte lentement jusqu’au pied de l’Apennin, sur les deux rives du Vulturne et du Clanius. Au Sud enfin, entre cette plaine de Campanie et le golfe de Naples, surgissent les Champs ou plutôt les Monts Phlégréens, qui sont un massif abrupt. CEA

Ces Champs Phlégréens, comme leur nom grec l’indique, tà PAsypata Meôla, sont une région incandescente", travaillée et traversée par les feux souterrains {pléyo, briler, flamber, cf. le latin flagro). Sur dix ou douze kilomètres d'Ouest en Est et sur six ou sept kilomètres de Sud en Nord, ils dressent et étalent leurs tufs volcaniques, les uns d’origine marine, les autres d’origine terrestre, qui, tous, se présentent sous la couleur d’un blanc éblouissant : ce sont les « Collines de Terre Blanche », Zeucogæi Colles, des Gréco-Latins. Dans cette masse de tuf, les roches volcaniques, laves et trachytes, ont de-ci de-là injecté leurs filons et leurs blocs. Le plateau est assez haut : son point culminant, au couvent des Camaldules, dépasse 450 mètres. À l'extérieur, il tombe de tous côtés par un talus à pic de cent ou cent-cinquante mètres : les dépressions maritimes ou continentales, qui l’enclosent, en font une sorte d’ile. Au Nord, la plaine campanienne, à

1 Cf. d’Argensola Cong. des Moluques 1 p. 272 : « Dans treize jours, on fut à la vue des Azores et l’on passa entre l’isle Gracieuse, qui est petite, mais fertile et bien peuplée, et celle de Saint-George où l’on vit de grands feux qui s’élevoient fort haut. On en apprit ensuite la cause à Angla, par l’évêque de ces isles qui y fait sa résidence. Cet évêque dit que, le premier de juin de cette année, il y avoit eu dans l’isle de Saint-George des tremblemens de terre épouvantables; qu’on y avoit ouï des voix et des hurlemens de démons ; qu'entre les autres effets terribles de ces tremblemens, la terre s’étoit ouverte en trois endroits, d’où l’on voioit couler jusqu’à la mer des ruisseaux de feu; qu’'ensuite il s’étoit encore fait sept autres ouvertures, d’où il sortoit de même une matière embrasée et liquide qui formoit plusieurs torrens, dont un prenoit son cours

l'Ouest, la mer libre et sa plage inondée, au Sud, le golfe de Naples l’entourent de leurs fossés ; à l'Est, c’est la vallée étroite, mais profonde du fleuve Sébéthos qui le sépare entièrement du Vésuve et, par un détroit de champs boueux, établit la communication entre la plaine campanienne de l’intérieur et le golfe napolitain du dehors.

Ainsi échouée au flanc de la fertile Campanie, cette île volcanique‘ fut toujours pour les peuples de la mer une station de commerce ou de colonisation et, comme dans les autres îles méditerranéennes, l’alternance de la capitale insulaire rappelle la différence des occupations successives : suivant, en effet, que les peuples de la mer furent des colons à demeure ou de simples commerçants, la capitale de cette île phlégréenne oscilla de l’une à l’autre façade.

Les Hellènes, qui voulaient exploiter tout ensemble les eaux du Golfe et les champs de Campanie, fondèrent leur colonie de Néapolis au bord du golfe intérieur, sous un abri du Bora, mais sur le détroit terrien du Sébéthos, à l’entrée de la plaine campanienne, au penchant des collines qui regarde la grande terre : Naples est toujours demeurée sur cette façade orientale. Avant les Hellènes, c’est sur la façade occidentale que, regardant la mer libre et

du côté d'un hermitage qui étoit là auprès; que neuf hommes y étant accourus pour sauver de l’embrasement quelques ruches d’abeilles, il s’étoit fait une autre ouverture où sept avoient été engloutis et les deux autres brûlez par le feu qui en sortoit, et qu'il étoit tombé de tous côtez une si grande quantité de cendres, que la terre en avoit été couverte de la hauteur d’un empan. Aussi quand les Espagnols passèrent devant cette isle, elle étoit encore toute en feu ».

! Octobre 1912. — Quand on entre par le Sud dans le golfe de Naples, en franchissant le détroit de Capri, ce qui frappe les yeux du navigateur sur la côte napolitaine du Nord, c’est moins peut-être le Vésuve, malgré sa masse, son profil et son panache de fumées, que cette île phlégréenne dont les blanches falaises, éclairées à vif, semblent comme une façade de bastions que couronne dans le ciel un beau diadème de pins-parasols et sur lesquels le Gauros et les Camaldules érigent leurs deux pitons symétriques. Au devant, la

Mes ie

tournant le dos au continent, avait été installé le premier comptoir de Cume. Simple débarcadère, entrepôt fortifié, Cume ne labourait que « les champs humides » : elle achetait aux Barbares de la terre ferme leurs produits agricoles et pastoraux ; elle leur vendait les manufactures des lointains pays industriels. Cume, sans autre domaine que les jardins et plantations de ses faubourgs, avait pris, elle aussi, comme la ville des Phéaciens, l’un de ces promontoires ou ilots parasitaires, dont parle Thucydide ; ses ruines, au rebord occidental de l’ile phlégréenne, sont juchées sur une sorte d’ilot presque indépendant, un bloc de noir trachyte qui ne tient aux Collines Blanches que par un isthme étroit et bas.

Avril 1901 (août 1925). — De Naples, par le tunnel de Fuorigrotta, puis au long du golfe de Pouzzoles, nous sommes venus à cette plage de la grande mer, que les marins nomment encore Plage de Cuma. Au Sud, le Lago del Fusaro et ses rives inondées, au Nord, le Lago di Licola et ses fourrés de joncs borderaient la terre d’un marécage continu, si, pour les séparer l’un de l’autre, Cume n'’érigeait pas sa butte et son territoire asséché :

mer étale son miroir, sur lequel se détache la conque ouverte de Nisida, dont les chemins et sentiers dessinent comme les rangées de sièges d’un grand amphithéâtre. Cette côte forestière apparaît plus belle encore et plus hospitalière, quand on la compare à l’âpre et rocailleuse façade de la presqu'’ile de Sorrente que l’on vient de longer et qui n’a jamais offert, à l’état de nature, que pierres à vif et calcaires dénudés : il a fallu le travail obstiné de l’homme pour créer dans le roc les jardins de Sorrente, en face de cette terre volcanique du Nord où plantes, bêtes et humains, tout pousse et se multiplie « sous les ondées de Zeus ».

! Notes de mon premier voyage odysséen avec M”° V. Bérard ; à deux reprises, je suis revenu, en 1912 avee MM. Fr. Boissonnas et Olivier Taigny et en 1925, surtout, avec M"° V. Bérard, reprendre les vues de ce pays napolitain et compléter, ligne par ligne, mes notes primitives.

La lagune de Licola, — disent les /nstructions (n° 732 p- 77), — est une étroite bande d’eau de 1 mille 1/2 de longueur qui communique par sa partie Sud avec la mer. À l’extrémité Sud de la lagune, on voit les ruines de l’ancienne ville grecque de Cume, qui a donné son nom à la plage appelée aujourd’hui plage de Cuma. A 3 milles environ dans le Sud de Cume, s’élève la tour Alta ou Gavetta, sur une pointe rocheuse, à l'extrémité de la plage de sable, basse et boisée, qui borde la lagune de Fusaro, dont l’extrémité était autrefois à petite distance au Sud de la tour.

Entre les lagunes et la mer, un long cordon de sables et de pinèdes étire sa grève presque droite depuis les roches qui portent au Sud la Tour Alta jusqu'aux roches lointaines qui, à trente kilomètres dans le Nord, marquent l'embouchure du Vulturne*.

Nos marins donnent le nom de « haute » à cette tour du Sud, perchée tout au bout de la lagune Fusaro. A plus forte raison, pourrait-on nommer haute, dressée, perchée, cette ville de Cume, qui serait l’un des plus beaux exemples de « ville haute », «ind nroÀlsBpov, à la mode homérique. En bas, la plage de sables fins, où la vague vient mourir, sert encore au débarquement : une courte jetée de roches et une maison de douane indiquent qu’en ce point les barques et les petits voiliers amènent toujours leur pêche ou leur chargement. Cette plage n’a pas deux cents mètres de large, sous la butte trachytique, qui surgit à 84 mètres d'altitude et dont les roches noires, d'éclat métallique, et les flancs taillés à pic n’offrent aucune prise à l’escalade des marins. Au pied, un enclos de murs blancs et une porte solide protègent une source où-les douaniers viennent faire leur provision. Au sommet, une maison blanche est

‘ Sénèque, qui a suivi cette plage pour se rendre à la villa de Servilius Vatia, la décrit fort exactement Epit. 55 : Diutius vehi perseveravi, invitante ipso littore, quod inter Cumas et Servilii Vatiæ villam curvatur et hinc mari, illinc lacu, velut angustum iter clauditur.

leur guette, qui surveille au loin la mer, et leur résidence d’été. Vers cette maison du sommet, monte en se repliant un escalier taillé en pleine roche. Toutes les marches en ont été faites de main d'homme : à mesure que l’on s’élève, la roche nue fait place, peu à peu, à des terres plus friables, que les buissons ont envahies. En haut, la maison des douaniers est entourée d’un petit jardin, d’un arpent de vignes et de fourrés épineux. |

Le sommet est couvert de ruines : les cités successives, qui vinrent planter ici leur acropole, y ont laissé des fondations de pierres ou de briques. Quelle admirable situation pour un observatoire de marins! Cette guette domine une étendue presque sans bornes de vagues et de grèves désertes. Au devant, la mer du large, calme, plate, miroite sans une onde jusqu'aux îles Pandataria et Pontiæ. À droite, vers le Nord, la longue plage ourlée d’écumes déploie sa courbe régulière qui s’en va jusqu'aux monts brumeux de Gaète et au delà : dans le cadre noir des pins ou des maquis, où viennent jouer des familles de sangliers avec leurs marcassins, une plaque rectangulaire d’étain moiré, un long carré d’argiles cuites et quelques fils d'argent dessinent la place des deux lagunes Licola et Patria, l’une inondée, l’autre presque sèche, et le cours sinueux des rivières et des fleuves ; à intervalles réguliers, cette grève est jalonnée par les vieilles tours de guette, qui rappellent encore les tristes jours des descentes barbaresques. Le lointain promontoire de Gaète, à soixante kilomètres d'ici, ne limite pas l’horizon. Au delà, une nouvelle courbe de sables fuit vaguement jusqu'aux deux pointes rocheuses du Monte Circeo, l’ancienne île de Circé. Et, tout au fond du ciel, au-dessus du Circeo et de Gaëète, le fronton aigu des monts Albaiïns fait le dernier portant de cet admirable décor.

À gauche de l’acropole, vers le Sud, la même plage ourlée d’écumes, les mêmes sables d’or et la même haie de pinède bordent la lagune de Fusaro de leur courbe aussi

régulière ; mais brusquement l'horizon prochain est fermé par les monts de Misène {qui s’appellent aujourd’hui Monte di Procida), en face des îles basses de Procida et Vivara et de l’île haute d’Ischia.

Nous avons fait le tour de l’acropole, qui, de toutes parts, vers le continent comme vers la mer, tombe presque à pic. Pour les marins, elle n’est accessible que par l’échelle de pierre que nous avons gravie tout à l'heure ; elle n'offre aux terriens qu’un abord un peu moins escarpé : cette roche, entièrement isolée, est une île véritable, qui, de la grande terre, apparaît avec la silhouette d’un îlot ; son bloc de pierres noires et coupantes, enlisé dans le sable marin, est tout à fait distinct des Collines Blanches qui font le rebord du plateau phlégréen. Au Nord et au Sud, elle plonge sur la plaine profonde qui l’encercle et lui sert de fossé : des maquis, des vignes enlacées aux arbres, des plantations de müriers et de peupliers, des fourrés de châtaigniers et de chènes verts, des pêchers et des poiriers en fleurs lui font au pied comme une autre mer de verdures. Vers l’Est, entre les Collines Blanches et la butte, se creuse moins profondément une longue dépression, tout emplie de vignes et de cultures, — un aulon, un canal, nous diront tout à l’heure les historiens antiques, — dont le point le plus élevé n’est pas à 25 mètres au-dessus de la mer, alors que le sommet de l’acropole est à 84 et que les collines phlégréennes dépassent 100 ou 150. |

De l’acropole, on descend vers cet aulon par un large palier, sur lequel s’étalait la ville des siècles classiques : elle regardait et surveillait la terre ferme. Les archéologues viennent d’y dégager l’esplanade d’un temple et une porte du rempart, encore munie du pavé de sa route romaine. Ils ont fouillé, en dessous, la grotte de la Sibylle. Quelqu’intéressantes qu’aient été leurs trouvailles, c’est dans l’acropole même, et non dans la ville, je crois, qu’il faudrait porter la pioche : avec peu de travail et à peu de

frais, on arriverait à explorer jusqu’au roc tout l’emplacement de la première Hypérie, antérieure de deux ou trois cents ans à cette Cume du vrrr° siècle, dont le musée de -Naples garde déjà les précieuses reliques.

Du côté de la terre, malgré le fossé de l’aulon, la ville dut toujours se munir de remparts pour compléter sa forteresse naturelle. Le flanc de la butte porte encore les murailles en ruines, que les occupants successifs dressèrent contre la cupidité ou contre la juste colère des terriens. Car durant les vingt ou trente siècles de son histoire écrite, Cume vit constamment les mêmes guerres se renouveler. Ce fut toujours une ville des étrangers. Place de commerce ou nid de pirates, elle était pour les terriens un perpétuel sujet de craintes et d’alarmes, un constant objet de cupidité et d’envie. Tantôt par leurs richesses, tantôt par leurs méfaits, tous les gens de mer ou de guerre qui vinrent occuper ce site attirèrent contre leurs murailles les attaques des indigènes. Cume est déserte depuis 1207 : les Napolitains vinrent alors la détruire à cause de l’appui qu’elle donnait aux pirates. Au 1x° siècle déjà, les Napolitains en avaient délogé les corsaires sarrasins. Deux siècles plus tôt, les mêmes Napolitains étaient venus l’incendier pour en expulser les Lombards (740). Avant les Lombards, les Goths de Totila avaient fait, de cette forteresse imprenable, le centre de leurs razzias et le coffrefort de leurs vols. L’historien byzantin Agathias (ist. I 8 et suiv.) nous raconte longuement les opérations de Narsès contre cette place (554) :

Cume est une ville d'Italie, très forte et telle que la prise en est fort difficile. Car elle est bâtie sur une butte d’un abord malaisé et fort escarpée ; c’est comme la guette de toute la mer Tyrrhénienne. Sur la grève, en effet, la butte surgit; à ses pieds, le flot vient briser et mugir; en haut, une enceinte de tours et de remparts la couronne de ses ouvrages très solides. Les rois goths Totila et Teias avaient l'habitude de déposer en cette forteresse, comme en un lieu de toute sûreté, ce qu'ils

possédaient de richesses et d'œuvres d’art. Narsès, dès son arrivée en Campanie, eut à cœur d’enlever au plus vite la ville et le trésor, afin de priver les Goths de ce port de refuge.

Narsès, avec toute son armée, tente l’escalade : arrivés au pied du rempart, les soldats font rage de leurs javelots, de leurs flèches, de leurs frondes et de toutes leurs machines de siège. Les Goths répondent des mêmes armes avec autant de vigueur. Après quelques jours d’inutiles assauts, Narsès doit recourir à la ruse : grâce aux carrières abandonnées, que l’on nomme Antre de la Sibylle, il atteint et fait saper le pied du rempart ; la brèche est ouverte. Mais la ville résiste toujours et il faut un long blocus pour la réduire.

Aux temps classiques, durant la première antiquité, avant l’établissement de la paix romaine, les Hellènes, qui s'étaient rendus maîtres de Cume, subirent les mêmes attaques des indigènes. En l’année 524 avant Jésus-Christ, — raconte Denys d’Halicarnasse (VII 3 et suiv.), — « sous l’archontat de Miltiade, Cume, ville grecque chez les Opiques, Kôunv tv év'Onukoîc ÉAAnviôa méALv, est attaquée par les Étrusques, les Ombriens, les Dauniens et d’autres Barbares encore, qui n’avaient contre elle aucun autre motif de haine que sa prospérité : Cume était alors vantée à travers l'Italie pour sa richesse, sa grandeur et ses autres avantages et pour sa possession tant du coin le plus fertile de la Campanie que des admirables mouillages autour du cap Misène ». Attirés par ces richesses, 500 000 fantassins, appuyés de 18000 cavaliers, marchent contre elle. Les Cuméens, après avoir assuré la garde de leurs remparts et de leur flotte, n’ont que 4500 fantassins et 600 chevaux à mettre en ligne. Ils offrent pourtant la bataille dans l’étroite vallée, dans « le canal », qui sépare leur ville des collines phlégréennes. Avec l’aide du tonnerre et des dieux, ils mettent en fuite cette multitude de Barbares.

Mais un siècle plus tard, les Samnites, s'étant emparés de la Campanie, battent en ce même endroit l’armée cuméenne et forcent les remparts de la ville qu’ils pillent (421). Tous ceux des habitants, qui ne peuvent pas s’enfuir, sont vendus comme esclaves. Les Barbares prennent les Cuméennes pour femmes. Désormais, tout en gardant quelques souvenirs de son hellénisme, Cume n’est plus qu’un bourg campanien, parlant encore le grec, mais vivant à la mode des Opiques (Dion. Hal. XV 6).

C’est une histoire de même sorte que le poète odysséen nous racontait plus haut au sujet des Phéaciens (Odyss. VI 4-10) : « Jadis ils habitaient Hauteville en sa plaine ; mais, près d’eux, ils avaient les Cyclopes altiers, dont ils devaient subir la force et les pillages. Aussi Nausithoos au visage de dieu les avait transplantés loin des pauvres humains et fixés en Schérie... ». Je traduis par « Hauteville en sa plaine » les deux mots du poète Aypereié euruchoros, “Ynepeln edpoyxopoc, la « Hauteur aux vastes campagnes ». IÎl faudrait en langage historique traduire : « Cume de Campanie, au voisinage des Opiques » ou, mieux, « des Oinotriens ».

A n’en pas douter, Æypérie signifie en grec la Ville d'en Haut, la Ville Perchée, la Ville Dressée, la Ville du Dessus, ÿnép. Dans les langues sémitiques, c’est le verbe koum qui rend le plus exactement les idées de se dresser, se tenir droit et au-dessus ; le substantif koum'a désigne La stature et la hauteur, et Kumé, Kôun, serait une parfaite transcription ionienne soit de ce substantif, soit de la forme participiale identique koum'a : de ce participe, l’épithète Hypérie, ônepeln, serait un équivalent plus exact encore. Cume mérite cette appellation et, par son nom le plus habituel, Cume de la Campagne, Kumé de Campanie, Küun tfs Kaurraviac, mérite aussi l’épithète £dpüxopoc, aux vastes campagnes, Que le poète donne à son Hypérie.

Entre les Gens des Yeux Ronds, qui tracassaient la première ville phéacienne, et les Opiques, qui tracassèrent

plus tard la ville grecque, voit-on grande différence? Du haut de leurs collines, les Barbares du continent tournaient toujours leurs regards envieux vers cette ville étrangère dont ils fréquentaient le marché, dont ils connaissaient les richesses’. Ils y venaient vendre leur laitage (comme les pâtres des Monts Phlégréens vont aujourd’hui vendre à Naples” leur boscaglione), leurs peaux, leurs moutons. Chaque matin, on voyait arriver leurs bûcherons ou leurs charbonniers, qui fournissaient aux ménagères la provision quotidienne. La porte du rempart leur était ouverte. Mais on les surveillait, on les fouillait à l’occasion et l’on se gardait bien d’en admettre un trop grand nombre. Denys d'Halicarnasse (VII 10-12) raconte la prise de Cume par une bande d’exilés que le tyran Aristodème avait chassés de la ville. Ces exilés ont rassemblé une armée de Barbares, d’esclaves et de mercenaires, qu’ils ont cachée autour de l’Averne, dans les bois du massif phlégréen. Par une ruse, ils attirent l’armée cuméenne d’Aristodème hors de la ville, dans les marais et les fourrés de la plaine maritime. Dès que les guetteurs ont signalé ce départ, soixante conjurés accourent, vêtus de peaux comme des bergers et chacun portant sa charge de sarments, dans laquelle est cachée son épée. Au crépuscule du soir, nos gens entrent en ville par des portes difiérentes. Ils n’éveillent pas le soupçon : ils ont l’air des

1 « Badis, — dit Édrisi (IT p. 9), — est une ville bien habitée où l’on trouve des bazars et des artisans, et où les Ghemara viennent chercher les objets qui leur sont nécessaires; c’est l'extrême limite de leur pays. Elle est située à quatre milles vers le Nord d’une montagne anciennement habitée par une peuplade dite Mazhala, qui se composait d'hommes audacieux, entreprenants, querelleurs et sans cesse incommodes à leurs voisins; mais le Tout-Puissant en a délivré le pays ».

? Cf. Bædeker Jtalie mérid. p. 34 (1909) : «Les troupeaux de chèvres, qu’on mène traire à domicile, sont encore une des particularités de Naples; ces animaux grimpent jusqu'aux étages supérieurs des maisons. Les rues sont en même temps parcourues par des vaches qu'on trait devant les portes ».

EOMNOPMAGESNETeCYCLOPES 139

manœuvres que l’on reçoit tous les jours. La nuit venue, ils tirent des fagots leurs armes et s'emparent de la porte qui regarde l’Averne {celle que les fouilles ont dégagée). Toute l’armée des exilés pénètre alors et, par cette ruse des fagots, les conjurés et leurs Barbares deviennent maîtres de Cume.

Les Cyclopes odysséens sont de pareils fagoteurs : quand Polyphème apparaît, « il porte à pleine charge un tas de branches mortes, pour le feu du souper; sous la voûte, il les jette avec un tel fracas qu'éperdus, nous fuyons au fond de la caverne ».

Avant l’arrivée des Hellènes, les Gens des Yeux portaient déjà vers Hypérie leurs charges de fagots ; avant les Opiques des Grecs, Cume avait pour voisins les Cyclopes de l’épos ; ces deux noms sont traduits, l’un et l’autre, d’un original étranger ; le nom homérique est le plus complet et, par suite, le plus exact. Dans toutes les langues sémitiques, en effet, oin signifie « œil » et otr'a signifie « cercle », « couronne » : l’original de ÆAukl-opia est Oin-otria.

Les auteurs classiques”, qui nous ont conservé ce vieux nom, ne le comprenaient plus ; ils firent pour l’expliquer un calembour facile : l’Oino-trie fut, pour eux, le pays du vin, oinos. Par malheur, le suffixe tria n’existe en aucun autre mot de la langue grecque. Avec le sens, les Grecs oublièrent aussi le gîte exact de ce nom de lieu. Leur Oinotrie se promena, un peu à l’aventure, des bouches du Tibre au détroit de Rhegium, et leurs géographes se disputèrent sur la localisation de ce nom désuet. Oinotros était, suivant les uns, un héros venu par mer, un fils de Lykaon, roi des Arcadiens. Il était, suivant d’autres, un roi indigène des Sabins. Les Oinotriens avaient occupé, — disait-on, — diverses régions italiennes, avant de disparaître sous les coups des indigènes : les Lucaniens

1 Ici encore, je renvoie au livre de J. Beloch Campanien.

avaient fini par conquérir l’Oinotrie primitive, que le poète odysséen nous dit voisine de Cume.

« Thucydide, qui a puisé ses informations sur la Sicile et l'Italie aux meilleures sources, — disait W. Helbig, — considère Naxos de Sicile comme le premier établissement des Grecs en Occident. La position géographique de Cume nous indique que cette ville est, non pas plus ancienne, mais plus récente ». Je crois aussi que les Grecs n’ont colonisé Cume que plusieurs années après Naxos de Sicile. Mais, à Naxos de Sicile comme à Cume de Campanie, ils avaient eu des prédécesseurs et, pour Cume, rien n'empêche que la date traditionnelle de la première fondation ne soit acceptable. C’est en 1049 qu'Hypérie avait été fondée par les Phéaciens dans le pays des Cyclopes ; mais la barbarie des Oiïnotriens chassa ces étrangers et les rejeta à la mer d’où ils étaient venus.

L’exode des Phéaciens vers Corfou serait donc postérieur à 1049 avant J.-C. La colonisation chalcidienne, qui s'installa ici entre 750 et 700, trouva-t-elle, dans les restes de la première ville, quelques souvenirs de la fondation première? put-elle savoir que, dix générations auparavant (dix générations environ; à trois générations par siècle, ce chiffre donnerait les trois siècles qui séparent les deux arrivées des peuples de la mer), la première Cume avait été fondée ? Ces dix générations sont une façon hellénique de compter. La date de 1049 avant J.-C., que nous donne Eusèbe est-elle rigoureusement exacte ?...

Sous cette réserve, il faudrait en tenir compte pour établir la date approximative du périple odysséen : il serait donc postérieur au xr° siècle avant J.-C.

« Hypérie aux vastes campagnes » était dans le voisinage de la Cyclopie ; Cume de Campanie est à quelques centaines de mètres des Yeux Ronds: le Pays des Yeux s’étend

de Cume à Naples, sur tout le plateau phlégréen. Car ce plateau n’est, à l’intérieur, qu’un réseau de cratères ou d’effondrements volcaniques. Bouches anciennes d’éruption ou cirques d’affaissement, tous ces « yeux » se ressemblent. Sur une carte en relief, on peut voir nettement le haut bourrelet qui enclôt chacun d’eux, le trou noir qui le remplit et, parfois, la pupille médiane qui surgit du fond de ce trou. Ainsi se présentent, dans toutes les régions volcaniques, les cuvettes circulaires qui furent jadis, soit des émissaires actifs, de véritables cratères, soit de simples zones d’affaissement, « causées par la chute de l’enveloppe extérieure après la sortie des laves, sans le moindre signe d’activité indépendante! ».

La région phlégréenne a quinze ou vingt cirques disséminés sur le continent et dans la mer. Chacun des Yeux, dressant à l'écart l’anneau de ses « sourcils », comme disaient les Anciens, est indépendant du voisin. Sur leur socle de terre blanche, ce sont autant de pics isolés, de pitons évidés, de « monts creux » : Monte Cavo, disent les Italiens en parlant d’une autre région, toute semblable à celle-ci, la région des Monts Albains. « Le mont Albain, — dit Strabon (V 3 13 et 12), — domine VArtémision de Némi et les sourcils de montagnes qui enclosent le lac ; ces sourcils eux-mêmes sont déjà fort élevés et droits, ÜTtepkünitov toG ’Apteuolou kal Tôv Tepi adTd 8ppÜœv kalTtEp éynAëv oùoëv kai ôpBlov ikav®c.. Le lac de Némi, profond comme une mer, est cerclé d’un sourcil montagneux, qui, de son rebord très haut et continu, enferme le sanctuaire et la nappe d’eau : on peut voir les sources qui entretiennent ce lac, kékÂo Ô’ opetvi] ouveyxis éppès Tmepikertar ». Le même Strabon reprend le mot sourcils pour nous décrire les yeux phlégréens : rien en

1 E. Suess La Face de la Terre trad. de Margerie II p. 611. Je ferai de nombreux emprunts à cet ouvrage, où l’on trouvera toute la bibliographie géographique du sujet.

vérité n’est plus semblable à un œil que ces cavités circulaires au fond desquelles miroite souvent un lac, Averne ou Némi'. Ces lacs, leurs sources, chaudes ou froides, leurs fumeroles et leurs émanations de gaz sulfureux et de flammes ont toujours été un objet de culte et de légendes pour les indigènes, d’admiration et d’étonnement pour les étrangers.

Les premiers navigateurs de Tyr ou de Sidon durent imaginer d'autant plus facilement le nom d’ « Œiüil du Cercle », Oin-otr'a, que, dans les idiomes sémitiques, le même mot oin désigne à la fois l’œil et la source, le trou d'eau.

Je ne crois pas que l’on puisse donner une définition plus scientifiquement exacte des buttes volcaniques, qui couvrent le plateau phlégréen de leurs pitons isolés, de leurs « pustules crevées », disent les géologues. Il est probable qu'un gigantesque cratère fait le soubassement caché de toute cette région : ces pics, sur le plateau ou dans le golfe, ne sont peut-être que les rejetons d’une seule et même souche, enfouie sous le tuf et sous les eaux. Tous ces « yeux » ont surgi côte à côte, et l’on ne voit pas comment ils tiennent l’un à l’autre. Chacun est indépendant de son frère, oîov à’ ä&Alov. Chacun vit de sa vie propre, sans s'inquiéter du voisin : ils ne sont pas liés par des lois communes ; ils n’agissent ni ne se reposent ensemble ; chacun n’a de règle que son caprice, … oùô’ &AAñAov &AËyouoiv.

Et pourtant ils sont de la même famille. Quand on entre dans le golfe de Naples par la passe entre Capri et la pointe de Sorrente, on a, devant soi, sur la droite, la grande pyramide du Vésuve et, symétriquement sur la

! Strab. V 4 5 : meptxhelerar à’ "Aopvos 6ppÜaouv 6pllaucs, dmTepreué- Vas TAVTUXOBEV TANV TOÙ Elomhou, vÜv UV AUÉPUS ÉXTETOVNUÉVOUIG, mpôtepov dÈ ouvnpepéotv dypla Üln peyakodévÜpyw xal 46dtw. Strab. V 4 6 : Ümépretror dE Ts TOÀEUÇ À 709 ‘Hyaiorou ’Ayopd, mEdloy Tepixexhetpévoy duarüpors ÉppÜot, xapuvwôels ÉxobdaLS dvarvoës œmoAlayxoù xal Bpopodets lxavéç" TO dE medlov Beiou mAñpés Éort auprod.

ÉOTOPHAGES ET CYCLOPES 143

gauche, la pyramide ruinée dont les falaises d’Ischia vers la pleine mer et les collines des Camaldules vers la plaine de Naples dessinent les pentes extrêmes ; mais la masse du cône central s’est tout entière effondrée, envolée dans les airs, engloutie dans les eaux, répandue sur la plaine ; les anneaux des Yeux Ronds restent comme les racines tranchées de cet arbre géant de flamme et de fumée.

La plupart des pitons, sur leurs flancs internes et externes, ontété et sont encore vêtus de forêts. Les plus anciens surtout, dont les roches volcaniques ont été depuis longtemps désagrégées et décomposées par les agents extérieurs, sont des pyramides de verdure, sur lesquelles se détachent des diadèmes de pins-parasols :

Ah! le monstre étonnant! il n’avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme! On eût dit bien plutôt quelque pic forestier qu'on voit se détacher sur le sommet des monts.

De 1901 à 1912, je n'avais pas trouvé grand changement dans cet aspect forestier. En 1925, au contraire, j'ai eu peine à reconnaître certains de ces beaux yeux.

L’extrême disette de houille anglaise durant les années de la grande guerre, puis l’extrême cherté de cette houille durant les années suivantes ont eu des conséquences désastreuses sur ces fourrés etces parcs naturels. Il a fallu d’énormes provisions de charbon de bois pour la cuisine quotidienne de cette ville de Naples et de ses faubourgs de Bagnoli et de Pouzzoles, dont la population approche d’un million d'hommes. Les grands arbres ont été coupés ; les taillis ont été dévastés ; les moindres buissons, rasés parfois : ce pays retrouvera-t-il jamais la parure forestière qu’il portait encore en 1912 ?

Les établissements industriels, les fonderies et les chantiers de constructions navales, qui ont envahi les plages de Bagnoli et de Pouzzoles, continuent d’attirer un plus grand effectif de population ouvrière dontles innombrables enfants grouillent sur tous les seuils : chaque nouveau ménage

amène une nouvelle demande de charbon de bois, une nouvelle dévastation dans le domaine des Yeux. Nos photographies de 1912 serviront du moins à fixer l’aspect charmant de ces collines avant l'invasion des usines et des hauts fourneaux... Et que sera-ce le jour où la ligne directe Rome- Naples, que l’on achève de construire entre Gaète et Pouzzoles, aura encore éventré ce massif phlégréen et fait lever, au long des rails, la double rangée de villas estivales ou de faubourgs ouvriers ?

Avril 1901. — Entre Cume et Naples, la traversée du massif phlégréen n’est pas commode : les Cyclopes barrent le chemin ; il faut longuement faire l’escalade de leurs sourcils et en suivre le pourtour.

En quittant la butte de Cume, on traverse d’abord l’étroit vallon qui la sépare des Collines Blanches : en cet aulon, en ce fossé tout empli de vergers, les ormeaux, disposés en quinconces ou en rectangles, les peupliers et les jeunes châtaigniers encadrent les labours et les vignes à échalas. De gros ceps grimpent aux ormeaux et aux peupliers : d’un arbre à l’autre, les cordons réguliers de vigne balancent leurs treilles ployantes ; à la mode antique, le Napolitain d’aujourd’hui, comme déjà le Napolitain de Virgile, « unit les ormeaux par des cordons de vignes ». J’ai encore dans les oreilles la voix de mon professeur de rhétorique : « Jungere vitibus ulmos, marier aux vignes les ormeaux ! Voyez-vous bien, messieurs, la hardiesse et l'élégance de ce tour? Il faudrait, pour le sens, jungere ulmis vites, parce que l’on fait monter la vigne autour de l’ormeau, on marie la vigne aux ormes. Mais comme l'expression est plus poétique ! Unir les ormeaux aux vignes ! Voilà comment on fait de beaux vers latins ! »

Cette fin de vers décrit simplement, honnêtement, l’un des aspects caractéristiques de cette campagne italienne et ses guirlandes de vignes balancées d’ormeau en ormeau ou, plutôt, de peuplier en peuplier. Car les peupliers ont rem-

placé presque partout les ormes : leur grâce juvénile, leur tremblant et soupirant feuillage, leur candide ramure et leur sveltesse font aussitôt penser aux nymphes ou demidéesses dont les Hellènes contaient les métamorphoses en ces arbres pudiquement vierges.

Par ce doux matin de printemps fleuri, sur la chaussée dallée qui monte de l’aulon vers les Collines, les gardiens de moutons et de chèvres descendent avec leurs troupeaux. Ces gens des Yeux continuent de tracasser Hypérie, dont ils sont aujourd’hui les maîtres. La chaussée court droit vers Naples, à travers le massif phlégréen. Nous en montons la pente. Les dalles de lave noire tracent leur sillon dans la blancheur du tuf. Sur le flanc comme au sommet, ces monts Phlégréens sont d’une éclatante blancheur, et l’on s’accoutume malaisément à la réverbération du soleil sur leur poussière de farine blanche : l’Arco Felice, en haut de la pente, est une énorme porte de brique sous laquelle, au fond d’une tranchée, la route dallée franchit un premier « sourcil ». Jusqu'ici, la fraîcheur des brises marines et les murmures de la grève venaient encore tempérer l’atmosphère. Mais au delà de l’Arco Felice, on entre dans un premier « œil » demi-clos : au pourtour et dans le fond de cette cuvette peu profonde, la terre blanche et les champs de vignes sans ombre et sans haleine s’épandent sous une chaude brume de poussière. Derrière cet « œil » du Monte Grillo, encerclé de sourcils qui n’ont pas grande hauteur, un autre œil se creuse brusquement, le lac de l’Averne, au bas d’un talus de 100 mètres à pic.

« L’Averne, — dit Strabon, — est enclos tout autour par des sourcils abrupts, qui le dominent de toutes parts, en ne laissant qu’une sortie vers le lac Lucrin et vers la mer. Les pentes en sont aujourd’hui défrichées et conquises à l’exploitation. Jadis une sauvage forêt les ombrageait de ses grands arbres et de ses fourrés impénétrables. Agrippa fit abattre la forêt et dégager le lac ». Sous nos pieds, ce grand œil de l’Averne étale la nappe sombre de son lac,

et quatre ou cinq couronnes se succèdent du bord de l’eau jusqu’au sommet : en bas, les Bourbons ont posé jadis une margelle de pierre que borde une haie de peupliers et de saules frémissants ; sous le dôme de quelques pinsparasols, des carrés d’échalas ou des sillons de terre blanche montent jusqu’à mi-côte ; plus haut, les broussailles et les genêts en fleurs assiègent les vergers ; plus haut, enfin, quelques grands arbres, peupliers, châtaigniers, chênes et pins-parasols, font dans le ciel, de leurs masses espacées, les fleurons d’un diadème.

Une route poussiéreuse et une plainette de terres blanches, de treilles, de vergers et de cultures maraîchères séparent du rebord de l’Averne le haut et raide talus d’un autre « œil », le Monte Barbaro, au sourcil duquel, à trois cents mètres d’altitude, pointe le vieux couvent fortifié de San Angelo di Corvara. Le flanc extérieur de ce Monte Barbaro est un escalier de vignes, dont les étroites terrasses se succèdent du pied au sommet.

La montée est dure sous.le plein soleil, à travers les ceps et les ronces, dans la brume de poudre blanche que soulève chacun de nos pas. Mais, du sommet, quel panorama de terre et de mer | |

Le couvent abandonné dresse encore sur ses remparts croulants, les voûtes solides de sa chapelle et les toits vermoulus de ses cellules. Il a perdu sa richesse d’autrefois et même ses moyens de vivre, moins par la baisse de la piété que par la disparition des pirates et corsaires”. Jadis, —il y a un siècle encore, — tout en célébrant les louanges et en implorant les bénédictions du Seigneur, les moines étaient surtout occupés à guetter, de jour, les voiles suspectes et,

{ Août 1925. — Ici les conséquences de la dernière guerre ont été plutôt favorables. Dans les ruines et sur les terres du couvent, des familles de mutilés ou de réformés ont été installées, et tout aussitôt une marmaille nombreuse a repeuplé les cellules et les cours. L'aspect général de ces bâtisses n’en est pas moins misérable, ni les installations intérieures moins sordides.

de nuit, les signaux de feu des innombrables tours de guette côuères, dont chacune alertait le voisinage au premier indice de débarquement. Ce haut couvent de San . Angelo était contre les Barbaresques la vigie du port de Pouzzoles, comme le haut couvent des Camaldules était la vigie du port de Naples.

Dans le champ de sa vision, vers le Sud, l'Ouest et le Nord, se déploient les horizons du golfe, du large et de la plaine de Campanie, depuis le mont San Angelo de Sorrente (1443 m.) jusqu'au Monte Ruazzo de Gaète (1316 m.) ; toutes les anses et tous les mouillages du golfe, depuis le détroit de Capri jusqu’au détroit d’Ischia, puis tous ceux du large jusqu'au mont de Circé, se découpent sur la mer resplendissante, et les Yeux marins de Misène et de Baïes, l’(Œil terrestre de l’Averne, les lacs Fusaro, Licola et Patria étalent leurs doux miroirs dans le fond de leurs sourcils ou dans le cadre de leurs pinèdes ; d'ici, la butte de Cume, détachée des monts Phlégréens, apparait mieux encore comme un promontoire presque insulaire, dont les gens de mer peuvent disposer contre les terriens.

Au Sud, le vieux couvent domine de plus près un autre Œil, le dernier-né, le Benjamin des Cyclopes, ce Monte Nuovo, qui brusquement poussa dans la plaine bordière du golfe, en septembre 1538. C’est un tout petit œil, dont l’anneau de sourcils complètement fermé porte à 139 metres de hauteur la plus belle couronne de pins-parasols et dont la pupille profonde est, à 15 ou 20 mètres d’altitude, un damier de cultures inondées l’hiver: les paysans du voisinage y font quatre ou cinq coupes de luzerne dont ils vont vendre les petites bottes aux cochers de Naples ; les pentes extérieures et internes sont abandonnées à des troupes de chèvres libres et demi-sauvages ; cette réserve naturelle fournit de viande les boucheries de Pouzzoles et, de peaux, les barques qui viennent en prendre le chargement sur la plage du Lucrin.

Le Monte Barbaro lui-même est l’un des plus grands Yeux et l’un des plus étranges : la nature l’a comme éborgné, en fendant d’une brèche l’anneau de son enceinte en toute sa hauteur ; par. cette trouée, aussi profonde qu’étroite et qu’une porte suffit à clore aujourd’hui, les eaux du cirque et de la plainette intérieure, du Campiglione, ont toujours pu s’écouler ; le liquide de l’œil s’est enfui ; Gaurus inanis, le « Gaurus vide », disait déjà Juvénal, car les Anciens donnaient à ce mont et à son «Campiglione » le nom de Gaurus.

Ce nom même prouve, je crois, que l’Œil se présentait ainsi dès la première antiquité.

Le mot offrirait un sens grec: c’est le pic hautain, orgueilleux, le Cyclope arrogant du poète, Kuklénov ÔTteppiéAlov, ÜTepnvopeévtov. Maïs je rapporterais ce nom de lieu à la même couche onomastique que Oinotrie, Cume, etc. : les premiers navigateurs sémitiques avaient dû dénommer ce pic, qui, s’élevant plus haut que tous les autres parmi les monts forestiers et dominant au loin la terre, le golfe et le large, devait leur servir de lointain repère pour l’entrée dans le golfe, quand ils en avaient franchi la porte méridionale, le détroit de Capri.

Or, toutes les langues sémitiques ont la racine g. ou. r qui signifie creuser, crever et, en particulier, crever l'œil, aveugler : Hébreux, Arabes, Araméens et Éthiopiens ont tiré de cette racine leur mot « aveugle ». Je croïs que Gauros n’est que la transcription grecque du nom sémitique : le Gauros était l’œil aveuglé, l’œil vide, Gaurus inanis. Ulysse nous raconte longuement de quelle façon l’on doit s’y prendre pour aveugler un Cyclope aviné.

La façade orientale du couvent domine le cirque vide, au fond duquel une grande ferme cultive en maïs, en blé, en pastèques, en légumes et en fourrages les cent cinquante hectares du « Campiglione » ; les pentes intérieures, fort abruptes, sont un taillis de chênes-verts et de châtaigniers ; de-ci, de-là, sont accrochés quelques terrasses de vignes,

quelques vergers et deux pauvres métairies avec leurs caves et leurs étables creusées dans le tuf friable. On ne saurait imaginer la douce tranquillité, la souriante et calme paix de ce domaine séparé du monde qui, poursuivant la vie d’autrefois, ne communique avec les gens du siècle que par une porte grillée et un mauvais chemin.

De cette porte du bas au couvent du sommet, monte au flanc intérieur du cirque un sentier jadis pavé, qui contourne la moitié Nord du Campiglione : ce pavé, bien entretenu du temps des corsaires et des moines, servait à la montée des ânes qui approvisionnaient les guetteurs d’en haut, aux pèlerinages des gens du bas et à leurs porteurs de dimes. Il est aujourd’hui délaissé. Nous le descendons à grand’peine. Les rejets des châtaigniers l’envahissent. Les pluies de l’hiver le ravinent. Les ânes ne peuvent plus le suivre. C’est à dos d'homme que l’on apporte de la grande ferme les fourrages pour le bétail des deux métairies dont il longe les seuils.

Sous les treilles opaques de l’une, un robuste vigneron en chemise et en culotte, pieds nus, nous arrête pour nous offrir le vin de l’hospitalité : quatre petits enfants sont pendus aux jupes de sa jeune femme ; deux autres, à peine plus grands, apportent les verres, tandis que le père va chercher, derrière les tonneaux de la cave fraiche, l’énorme bouteille en gros verre noir, de quinze à vingt litres, — l’amphore d’aujourd’hui, — dans laquelle il conserve, d’une année à l’autre, son meilleur vin « pur jus » : vin robuste, vin noir, vin âpre et odorant, qu'il faudrait boire à la mode homérique, en y mélant deux parties d’eau pour une partie de vin‘... Mais l’eau manque en cette terre poussiéreuse. Après ce coup de vin pur, notre descente s’accélère.….

1 Cf. dans Plin. XIV 8 5 et III 9 7 le vin du « borgne » Gauros : Certant Massica æque ex monte Gauro Puteolos Baiasque prospec-

tantia.

Voici enfin la brèche, et la porte du bas, et la route jadis pavée, aujourd’hui défoncée, qui sort du Campiglione et conduit à Pouzzoles... Les rayons obliques du couchant allongent la grande ombre du Gaurus sur la plainette cultivée qui, vers l'Est, le sépare d’un autre petit Cyclope, le Monte Cigliano. C’est à peine si le haut sommet du Borgne émerge, encore éclairé, de la dense poussière que soulèvent deux chars à bœufs dans la première brise de la nuit.

Avril 1901.— « Au-dessus de Pouzzoles, — dit Strabon, — est l’Agora d'Héphaistos, plaine cerclée de sourcils en feu, d’où s’échappent çà et là des souffles de flammes avec de forts grondements : la plaine est couverte de soufre lavé ».

Cette Agora d’'Héphaistos, — le Forum de Vulcain, traduisent les Latins, — cet œil de soufre au fond de sourcils en feu s'appelle aujourd’hui la Solfatare. Les Joanne et Bædeker disent : « La Solfatare, cratère d’un volcan à demi éteint, est un bassin ovale, entouré de collines de pierres ponces, dont les nombreuses fentes, appelées fumaroli, laissent continuellement échapper de la fumée et des émanations sulfureuses. Le terrain est partout creux. On trouve, (à la surface), de la terre sulfureuse à l’état de poussière blanche, que les guides désignent à tort comme du salpêtre. Les Anciens appelaient ce cratère Forum Vulcani etle croyaient en communication avec le cratère d’Ischia : nous n’avons connaissance que d’une seule grande éruption en 1198 ».

Au pied des pentes hérissées de broussailles, le fond de la Solfatare est une plaque de poudre blanche ou dorée par le soufre; des fumées, des fumeroles, des vapeurs montent de toutes parts; dans quelques trous profonds, bouillonne une boue noirâtre d’où jaillissent parfois des fusées de liquide ou de flammes. Sous les sourcils en feu, c’est l’œil

de Polyphème à la pupille brülante et, quand l’un des gardiens de ce domaine réservé, sans penser qu’il renouvelle exploit d'Ulysse, plante son pieu d’olivier ou de pin dans l’un de ces trous, il l’en retire carbonisé, allumé parfois, toujours brülant. Comme Polyphème, le Cyclope de la Solfatare a des périodes de sommeil où il ronfle, d’autres où, sans s’éveiller, il rote et vomit des matières liquides et des morceaux plus denses, d’autres enfin où, s’éveillant, il entre en fureur, hurle et gémit. |

Le véritable Polyphème d’aujourd’hui est le Vésuve. C’est lui qui, depuis dix-huit siècles et demi, passe Îles jours et les nuits à ronfler, roter, gémir, vomir et lancer des pierres. Mais avant le Vésuve, la Solfatare eut sa période d’activité et les géologues estiment qu’une sorte de balancement compensatoire régit peut-être les cratères phlégréens et les cratères du Vésuve : quand la pression souterraine trouve en ces derniers un échappement, les autres sont au repos; inversement Jadis, quand le Vésuve se taisait, les cratères phlégréens devaient être plus actifs. Il y eut une période des temps modernes où, de nouveau, le Vésuve sembla céder la parole à notre région phlégréenne. Avant le xvr° siècle, une grande étendue de plaine et d’eaux s’étalait entre la rive du golfe de Pouzzoles et le pied des sourcils du Monte Barbaro. Brusquement, à la fin de septembre 1538, vint surgir la butte creuse du Monte Nuovo. E. Suess (IT p. 622-623), d’après les descriptions et récits contemporains, a refait le tableau de cet événement :

Déjà en 1488, il s'était produit un violent tremblement de terre qui avait coûté la vie à beaucoup de monde. Au commencement du xvi° siècle, les secousses se multiplièrent. En 1537 et 1538, elles devinrent de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes. Le 27 et 28 septembre, elles se suivaient sans interruption. Alors, dit Porzio, la mer recula d'environ 200 pas et des sources d’eau douce jaillirent. Puis la bande de terrain, qui s’étend du Monte Barbaro vers le lac Averne, sem-

bla tout à coup se soulever et prendre la forme d'une montagne qui se gonflait brusquement. La nuit suivante, cet amas de terre commença à vomir avec grand fracas, comme d'une, gueule béante, de grandes masses de feu, de ponces, de pierres et de cendres, si bien que tout le pays à la ronde s’en trouva couvert... Des nuages d’un noir opaque et d’autres d’une blancheur aveuglante furent exhalés du cratère. La mer, couverte de ponces, ressemblait à un champ labouré ; il y eut des cendres portées jusqu’en Calabre.

Vésuve ou cratères phlégréens, les mouvements de ces régions volcaniques ont toujours pour corollaires des flux ou des reflux du golfe; le poète odysséen considère déjà le dieu des flots, Posidon, comme le grand agitateur des continents, le secoueur de terre ferme, dont les Cyclopes sont les fils. [Il est probable qu'aux temps homériques, les Champs Phlégréens étaient ou avaient été récemment en pleine période d’activité : l’histoire ou la tradition se rappelaient l’éruption de quelque Monte Nuovo et les fureurs de l’un des Yeux que nous voyons assoupis maintenant.

A l'Est de la Solfatare, se dressent encore les deux Cyclopes de l’Astroni et d’Agnano.

Le parc royal de l’Astroni est le plus grand cirque du pays phlégréen : « C’est, disent les guides, un cratère de soulèvement qui a plus d’une lieue de tour et dans lequel a crû un bois épais de chênes-verts et de peupliers. Il renferme un petit lac et une éminence composée de lave trachytique ». C’est ainsi le plus complet des Yeux Ronds : sourcils, pupille et cornée luisante rien ne lui manque. En 1452, Alphonse le Magnanime donna dans ce cratère une fête magnifique en l’honneur du mariage de sa nièce Éléonore d'Aragon avec l’empereur Frédéric IIT : plus de trente mille personnes y purent assister. Ces bois sont aujourd’hui une chasse royale : un mur de clôture couronne l’anneau des sourcils. À l’extérieur, les pentes de terres blanches ont été défrichées : couvertes de vignes et de cultures, ces terres admirables produisent tout ce que

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