BALLADE DU VIEUX BAUDET
A Madame Jcnny Vialon.
En automne, à cette heure où le soir triomphant Inonde à flots muels la campagne amaigrie, Rien ne m'amusait plus, lorsque j'étais enfant, Que d'aller chercher, l'âne au fond d'une prairie Et de le ramener jusqu'à son écurie.
En vain le vieux haudet- sentait ses dents jaunir, Ses sabots s'écailler, sa peau se racornir : A. ma vue il songeait aux galops de la veillé, Et parmi les chardons commençant à brunir Il se mettait à binaire et redressait l'o/eille.
Alors je l'enfourchais et ma blouse en bouflant Claquait comme un drapeau dans la bise en furie Qui, par les chemins creux, tantôt m'ébouriffant, Tantôt me suffoquant sous la nue assombrie, Déchaînait contre moi toute sa soufflerie. Quel train! Pai'fois ayant grand' peine à me tenir, J'aurais voulu descendre ou pouvoir aplanir Ses reins coupants et d'une âpreté sans pareille; Mais lui, fier d'un jarret qui semblait rajeunir, Il se mettait à braire et redressait l'oreille.
176 LES KEFUGES.
Nous allions ventre à terre, et l'églantier griffant.
Les ajoncs, les genêts, la huile rabougrie,
Les mètres de cailloux, le chêne qui se fend,
La ruine, le roc, la barrière pourrie
Passaient et s'enfuyaient comme une songerie.
Et puis nous approchions : plus qu'un trot à fournirl
Dans l'ombre où tout venait se confondre et s unir,
L'âne flairait l'étable avec son mur à treille.
Et sachant que sa course allait bientôt finir,
Il se mettait à braire et redressait l'oreille.
Du fond de ma tristesse entends-moi te bénir, 0 mon passé ! — Je t'aime, et tout mon souvenir Revoit le vieux baudet dans la brume vermeille. Tel qu'autrefois, lorsqu'en me regardant venir 11 se mettait à braire et redressait l'oreille.
LE CHEVAL POITRINAIRK.