L'ANGOISSE
Depuis que l'Horreur me fascine,
Je suis l'oiseau de ce serpent.
Je crois toujours qu'on m'assassine.
Qu'on m'empoisonne ou qu'on me pend.
L'Unité se double et se triple Devant mon œil épouvanté, Et le Simple devient multiple Avec une atroce clarté.
Pour mon oreille, an pied qui frôle Les marches de mon escalier, Sur les toits un chat qui miaule.
Dans la rue un cri de roulier,
Le sifflet des locomotives, Le chant lointain du ramoneur, Tout bruit a des notes plaintives Et se tonalise en mineur.
En vain tout le jour, dans la nue Je plonge un œil aventureux, Sitôt que la nuit est venue Je courbe mou front malheureux,
3M LES TÉNÈBRKS.
Car, devenant verte et hagarde, La lune interroge ma peur, Et si fixement me regarde, Que je recule avec stupeur.
Le lit de bois jaune où je couche Me fait l'eflfet d'un grand cercueil.
Ce que je vois, ce que je touche, Sons, parfums, tout suinte le deuil.
Partout mon approche est honnie, On me craint comme le malheur, Et l'on trouve de l'ironie Au sourire de ma douleur.
Mon rêve est plein d'ombres funèbres, Et le flambeau de ma raison Lutte en vain contre les ténèbres De la folie... à l'horizon.
La femme que j'aimais est morte, Vami qui me restait m'a nui, Et le Suicide à ma porte Cogne et recogne, jour et nuit.
Enfin, Satan seul peut me dire S'il a jamais autant souflfert, Et si mon cœur doit le maudire Ou l'envier dans son enfer.
LES AGONIES LENTES. 365
LES AGONIES LENTES
A Albert Allenet.
On Toit sortir, l'été, par les superbes temps, Les poitrinaires longs, fluets et tremblotants; Ils cherchent, l'œil vitreux et noyé de mystère, Dans une grande allée, un vieux banc solitaire Et que le soleil cuit dans son embrasement. Alors, ces malheureux s'assoient avidement, Et débiles, voûtés, blêmes comme des marbres Regardent vaguement la verdure des arbres. Parfois des promeneurs aux regards eflFrontés Lorgnent ces parias par le mal hébétés, Et jamais la pitié, tant que l'examen dure, N'apparaît sur leur face aussi sotte que dure. Trop béats pour sentir les deuils et les effrois, Ils fument devant eux, indifférents et froids, Et l'odeur du cigare, empoisonnant la brise, Cause à ces moribonds une- toux qui les brise. Eux, les martyrisés, eux, les cadavéreux, Gomme ils doivent souffrir de ce contraste affreux Où la santé publique avec son ironie Raille leur misérable et cruelle agonie! Pour eux, dont les poumons flétris dès le berceaa S'en vont, heure par heure et morceau par morceau
866 LES TKNÉBRES.
Pas d'éclair consolant qui fende leurs ténèbre»)
Puis, ils sont assaillis de présages funèbres,
Aiyant en plein midi, par un azur qui bout,
L'hostilité nocturne et louche du hibou :
Un convoi rencontré près d'une basilique;
Un menuisier blafard, à l'air mélancolique,
Qui transporte un cercueil à peine raboté, .
Où. déjà le couvercle en dôme est ajusté;
Un lugubre flâneur que l'âge ride et casse.
Qui se parle à lui-même en traînant sa carcasse
Et qui répond peut-être à quelque vieux remord;
Une main qui remet des « faire part » de mort;
Un prêtre en capuchon, comme un jaune trappiste i
Toutes ces visions s'acharnent à leur piste.
Le terme de leur vie, hélas! va donc échoir 1
Ils le savent ! celui qui scrute leur crachoir
En a trop laissé voir sur sa figure fausse.
Pour qu'ils ne songent pas qu'on va creuser leur l'esse.
Ohl j'en ai rencontré plus d'un par les chemins Qui cachait à moitié sa tête dans ses mains Devant un corbillard gagnant le cimetière ; Et j'ai senti pleurer mon âme tout entière I
A quels frissonnements, à quelle intense horreur Sont voués ces vivants écrasés de terreur, Quand ils rentrent le soir, au déclin de l'automne, Dans leur alcôve tiède, ancienne et monotone?
LES AGONIES LENTES
En proie à la plus sombre hallucination,
Dans un morbide élan d'imagmation,
Sous un mal qui les mine et qui les exténue
Osent-ils supposer que leur fin est venue,
Pour assister d'avance â leur enterrement?
Voient-ils les invités entrer sinistrement
Dans la chambre où leur bière étroite et mal rissée
Souffle la puanteur infecte et condensée ?
Entendent-ils causer les croque-morts tout bas?
Sentent-ils qu'on soulève et qu'on porte là-bas
Sous les panaches blancs de la lente voiture
Le bois rectangulaire où gît leur pourriture?
Dans la nef, aux accords d'un orgue nasillard.
Sur le haut catafalque, au milieu d'un brouillard
D'encens, qu'on fait brûler auprès d'eux sur la pierre
Pour combattre l'odeur s'écbappant de leur bière,
Entre des cierges gris aux lueurs de falot,
Appelés par des voix qu'étouffe le sanglot
Et pleures par des chants d'une plainte infinie,
Voient-ils qu'on est au bout de la cérémonie
Mortuaire, et qu'on va les jeter dans le trou?
L'entrée au cimetière, — un sol visqueux et mou, —
Les enterreurs au bord de la fosse qui s'offre,
Le brusque nœud coulant qu'on passe autour du coffre
Qui s'enfourne et descend comme un seau déms un puits;
Le heurt mat du cercueil au fond du gouffre, et puis,
A la fin, les cailloux, les pierres et l'argile
Qui frappent à coups sourds leur couvercle fragile.
Tout cela passe-t-il en frissons désolés
An plus creux de leur âme et de leurs os gelés,
Et dans nn soliloque amer et pulmonique,
Ne pouvant maîtriser la suprême panique,
Crient-ils : « Grâce I » au Destin qui répond : « Non, la M ort
Ainsi je songe, et j'offre à vous que le spleen mord, A TOUS, pâles martyrs, plus damnés que Tantale, Ces vers noirs inspirés par la Muse fatale.