L'ALLÉE DE PEUPLIERS
Alors, les vieux trembleurs, si droits et si touffus, A travers les brouillards que l'obscurité file Bruissaient doucement et vibraient à la file, Tandis qu'au loin passaient des grondements confus.
Mais l'orage éclata ; l'autan lâcha ses bordes, Et les arbres bientôt devinrent sous leurs doigts Des harpes de géants, qui toutes à la fois Résonnèrent avec des millions de cordes.
Comme un frisson humain dans les vrais désespoirs Irrésistiblement court des pieds à la tête, kinsi, de bas en haut, le vent de la tempête Sillonna brusquement les grands peupliers noirs.
Uaintenant le tonnerre ébranlait la vallée ; La plaine et l'horizon tournoyaient ; et dardant Avec plus de fureur un zigzag plus ardent, L'éclair, d'un bout à l'autre, illuminait l'allée.
Sur des fonds sulfureux teintés de vert-de-gris Les peupliers traçaient d'horribles arabesques ; La foudre accûiii(tH,:,'-nait leurs plaintes gigantesque?. Et l'aquilon pout<sait d'épouvantables cris.
C'était un bruit houleux, galopant, élastique : L'infini dans le râle et dans le rire amer ; On entendait rouler l'avalanche et la mer Dans ce clapotemeul sauvage et fantastique.
13î LKR KETUGES.
Un vol prodigieux d'aigles estropiés Fouettant des njaëlstroms de leurs ailes boiteuses ; Des montagnes de voix claires et chuchoteuses ; Des torrents de drapeaux, de flauinie et de papiers;
Un vaste éboulement de sable et de rocailles Dégringolant à pic au fond d'immenses trous; Des tas enchevêtrés de serpents en courroux Sifflant à pleine gueuie et claquant des écailles;
Des fous et des blessés agonisant la nuit Au fond d"un grand Bicêtre ou d'un affreux bospice ; Deux trains se rencontrant au bord d'un précipice : Tout cela bigarrait ce formidable bruil.
Mais, degrés par degrés, l'orage eut moins de force,
Et cessa. Le chaos disparut du vallon ;
Un déluge rapide abattit l'aquilon,
Et la foudre s'enfuit avec sa lueur torse.
Et toujours, entre tous mes soirs inoubliés, Cette sinistre nuit me poursuit et me hante, Cette nuit d'ouragan, rauque et tourbillonnante Où gémirent en chœur deux mille peupliers 1
VILLANELLE DU SOIR. [--j