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Nona assistait rarement à ces réunions, som propre temps — plus par la force de l'habitude que par inclination — étant terriblement pris par l'entraînement, le sport et cette incessante course aux sensations fortes dont la jeunesse était supposée avoir l’heureux privilège. Mais elle s'était déjà fait une idée suffisante de l'ambiance : de ce public de femmes mûres et prospères, aux cheveux neigeux, aux mouvements harmonieux, aux visages pétris, massés et finement ridés où étaient sans cesse accrochés un sourire luisant de bienveillance et un discret pince-nez*. Toutes étaient inexorablement consciencieuses, universellement bien intentionnées, et insondablement pures; et plutôt trop élégantes, toutes, sauf la « femme éminente » invitée, qui d'ordinaire arborait des vêtements ternes, des lunettes cerclées de métal et une chevelure aux mèches rebelles. Quelle que fût la question du jour, ces dames semblaient immuables, et soutenaient avec un zèle égal le Contrôle des naîissances et la maternité sans limites, l'amour libre et le retour aux traditions de la famille américaine ; et pas, plus que Mrs. Manford, elles ne paraissaient soupçonner qu'il y eut des contradictions entre ces diverses doctrines. Tout ce qu'elles savaient, c'était qu'elles étaient décidées à forcer certaines personnes à faire des choses que les personnes en question préféraient ne pas faire. Nona, en parcourant des yeux la liste surchargée, se rappela une réflexion d'Arthur Wyant, premier mari de Mrs. Manford : «Ta mère et ses amies voudraient obliger la terre entière à se brosser les dents et à dire ses prières avant de se coucher. »
La jeune fille avait ri; elle ne pouvait jamais s'empécher de rire des traits d'esprit de Wyant. Mais, en
‘ réalité, elle admirait le zèle de sa mère, tout en se
demandant parfois s’il n’était pas un peu frivole. Nona était la fille du second mariage de Mrs. Manford; son
* Les expressions suivies d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)
père, Dexter Manford, qui avait dû faire son chemin dans la vie, lui avait appris à respecter l’activité comme une valeur en soi; et il prenait, en parlant du zèle de Pauline, un ton fort différent de celui de Wyant. Il avait été élevé dans l’idée qu'il y avait une vertu dans le travail en soi, même s’il n'était pas plus utile que l'agitation d’un écureuil à l’intérieur d'une roue. « Ta mère essaie peut-être de faire trop de choses à la fois, mais c'est très bien de sa part, tu sais. elle ne s'épargne jamais. »
« Et nous non plus! » était tentée de répliquer Nona. Cependant, l'admiration de Manford était contagieuse. Oui, Nona admirait l'énergie altruiste de sa mère; mais elle savait bien que ni elle ni Lita, la femme de son demi-frère, ne suivraient un pareil exemple -— non, elle pas plus que Lita. Toutes deux appartenaient à une autre génération : celle de ces jeunes perplexes et désenchantés, à peine sortis de l'enfance après la Grande Guerre, dont les activités étaient plus spasmodiques et moins précisément orientées que celles de leurs aînés, et qui surtout désiraient pour eux-mêmes des débouchés plus personnels. «Oh, la barbe, les tremblements de terre en Bolivie!» avait une fois chuchoté Lita à Nona, quand Mrs. Manford avait convoqué les femmes mûres et prospères pour parler d’une catastrophe sismique aux antipodes, dont ces dames estimaient sans doute qu'on pourrait éviter la répétition en envoyant aussitôt une délégation qui apprendrait aux Boliviens à faire quelque chose qu’ils ne voulaient pas faire — à ne pas croire aux tremblements de terre, par exemple.
Ces jeunes personnes n'éprouvaient sûrement aucun désir de mettre de l'ordre dans la maison des autres. Pourquoi les Boliviens n’auraient-ils pas de tremblements de terre, s'ils choisissaient de vivre en Bolivie ? Et pourquoi Pauline Manford devrait-elle en avoir des insomnies à New York, et s'appliquer ensuite à une nouvelle série d'exercices du Mahatma pour effacer les : rides résultantes ? « J'imagine que si nous n’en avons
pas envie, c'est en fait parce que nous sommes trop paresseuses pour nous y intéresser », se dit Nona avec son incorrigible franchise.
Elle se détourna de miss Bruss avec un léger haussement d'épaules. «Bon, d'accord, soupira-t-elle.
— Vous savez, mon poussin, fit spontanément la secrétaire, les choses deviennent pires à mesure que la saison avance. Et la dernière quinzaine de février est la pire de toutes, surtout cette année, avec Pâques qui tombe tellement tôt. C’est peut-être un coup des hôtels de Floride. Regardez, votre pauvre maman n’a pas pu voir votre père ce matin avant qu'il sorte, et vraiment elle pense que ce n’est pas bien du tout de le laisser partir au bureau comme ça, sans avoir d’abord trouvé un peu de temps pour causer tranquillement... juste un petit mot gentil pour le mettre de bonne humeur toute la journée. Oh, au fait, ma chérie, je me demande, estce que votre père vous a dit s’il doit dîner ce soir à la maison ? Parce que, vous savez, il oublie toujours de nous prévenir de ses projets, et s’il ne vous a rien dit, je ferais mieux de téléphoner au bureau pour lui rappeler que ce soir c’est le grand dîner pour la Marchesa.….
— Eh bien, je ne pense pas que papa dîne à la maison, répondit la jeune fille avec indifférence.
— Non, vraiment ? Oh, bonté divine! » gloussa miss Bruss, en se précipitant vers son téléphone privé, posé sur son bureau à l’autre bout de la pièce.
La liste des rendez-vous lui glissa des mains. Nona Manford la ramassa et y jeta un nouveau coup d'œil. Elle lut : «16 h, voir A. 16h30, récital : Torfried Lobb. »
«16 h, voir À.» C'était bien ce qu'elle avait pensé : c'était le jour où Mrs. Manford allait voir son premier
mari, Arthur Wyant, cet être effacé et mystérieux dési-
gné sur la liste par un «A», et que de ce fait ses enfants appelaient « Spécimen A». C'était plutôt ennuyeux, car Nona avait eu elle-même l'intention d'aller le voir à ce moment-là, or elle choisissait toujours pour ses visites une heure où elle ne risquait pas de rencontrer sa mère;
elle ne redoutait pas sa désapprobation (Mrs. Manford trouvait que c'était «magnifique» de la part de sa fille d’être aussi géntille avec Arthur Wyant), mais Wyant estimait comme elle que la présence de son ancienne épouse les empêchait de rire ensemble. Cependant, on ne pouvait rien y faire. Les programmes de Mrs. Manford étaient immuables. On en venait à douter que la maladie, ou même la mort, puisse les désorganiser. Tenter de modifier la mosaïque complexe de ses rendez-vous aurait été comme chercher à démolir la pyramide de Kheops avec le bout d’une ombrelle. Ellemême n'aurait pu y parvenir; non, vraiment, même avec la meilleure volonté du monde; et la volonté de Mrs. Manford, comme le savaient bien ses enfants et ses employés de maison, était vraiment la meilleure du monde.
Nona s'éloigna avec un dernier haussement d’épaules. Elle aurait aimé parler à sa. mère de quelque chose d'assez important; quelque chose qu'elle avait distingué la veille au soir dans l'étrange petite cervelle à peine formée de sa belle-sœur Lita, la femme de son demi-frère Jim Wyant - cette Lita avec qui, comme l'avait remarqué miss Bruss, elle sortait danser pendant des nuits entières. Rien au monde n'était plus cher au cœur de Nona que le Jim en question, qui était son aîné de six ou sept ans et qui avait été un frère pour elle, un camarade, un tuteur, presque un père -— car son père véritable, Dexter Manford, était gentil, intelligent et responsable, mais il passait trop de temps au bureau, et, à la maison, il était trop impérativement réquisitionné par son épouse pour pouvoir vraiment consacrer des moments à sa fille.
Jim, Dieu merci, avait toujours le temps; c'était sans doute pour cela que sa mère disait qu’il était paresseux — aussi paresseux que son père, ajouta-t-elle une fois, dans un de ses rares mouvements d'humeur. Rien ne provoquait tant l'humeur de Mrs. Manford que
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l’idée qu'on ne tire pas parti du moindre laps de temps libre. Si seulement on avait pu lui en faire cadeau, à elle! Et Jim, qui, comme toute la famille, aimait et admirait sa mère, s’efforçait consciencieusement de remplir ses journées, ou de cacher à Mrs. Manford leur éventuelle vacuité. Mais il savait prendre son temps et, petite, Nona en avait profité; car elle pouvait toujours compter sur lui pour faire un tour à pied ou à cheval, pour s'échapper au concert ou au cinéma, ou, mieux encore, pour traîner tout simplement — par exemple dans la grande bibliothèque abandonnée de Cedarledge, la maison de campagne, ou dans le désordre du bureau de Jim, au deuxième étage de la maison de ville; il était toujours prêt à répondre à ses questions, à l’aider à chercher des mots difficiles dans le dictionnaire, à raccommoder ses clubs de golf, ou à retirer une épine de la patte de son fox-terrier. Il était merveilleusement habile de ses mains; il savait réparer les pendules, remettre en marche les jouets mécaniques, fabriquer de fascinants modèles de maisons ou de jardins, faire un garrot, brouiller des œufs, imiter les visiteuses de sa mère - en particulier celles qui avaient des «convictions », qui venaient dans ses salons dorés avec des «causes » à soutenir ou des «messages » à répandre -, et tracer de ravissantes cartes colorées de continents imaginaires, au sujet desquels Nona écrivait des histoires interminables. De tous ces dons, hélas, il n'avait encore fait aucun usage particulier — si ce n’est s’en servir pour enchanter sa demi-sœur.
C'avait été la même chose, Nona le savait, avec le
père de Jim : ce pauvre et inutile « Spécimen A».
Mrs. Manford disait que c'était à cause de leur «vieux sang new-yorkais» — elle parlait d'eux avec un mélange de dédain et de fierté, comme s’il s'agissait
des derniers Capétiens, épuisés par un millénaire de royauté. Ses globules rouges à elle étaient teintés
d’une matière plus plébéienne. Ses ascendants avaient travaillé dans les mines de Pennsylvanie et fabriqué des bicyclettes à Exploit, et ils donnaient maintenant leur nom à l’une des marques d'automobiles les plus populaires des États-Unis. D’autres ingrédients entraient cependant dans sa composition héréditaire : par sa mère, qui était une Pascal de Tallahassee, elle était censée descendre de l'aristocratie sudiste. Selon son humeur, Mrs. Manford parlait des « Pascal de Tallahassee » comme s’ils expliquaient ce qu'il y avait de plus noble en elle; mais lorsqu'elle exhortait Jim à l'action, elle sentait bouillonner en elle le sang paternel. « Après tout, malgré la tradition des Pascal, il n'y a aucune honte à faire du commerce. Le père de mon père est arrivé d'Écosse avec deux pièces de six pence en poche... » Alors, gonflée d’un orgueil pardonnable, elle promenait son regard sur le superbe Gainsborough accroché au-dessus de la cheminée de la salle à manger (que, parfois, elle prenait presque pour le portrait d’un de ses ancêtres), puis sur sa saine et robuste famille, réunie autour de la table ornée d’argenterie géorgienne et d'orchidées cueillies dans ses propres serres.
Arrivée à la porte, Nona se retourna pour lancer à miss Bruss : «S'il vous plaît, dites à maman que je vais probablement déjeuner avec Jim et Lita...» Mais la parfaite secrétaire discutait passionnément avec un interlocuteur invisible : «Oh, écoutez, Mr. Rigley, vous devez faire comprendre à Mr. Manford que Mrs. Manford compte sur lui pour le dîner de ce soir. Le dîner dansant pour la Marchesa, vous savez... »
Le mariage de son demi-frère avait été le premier véritable chagrin de Nona Manford. Elle n'avait pourtant pas désapprouvé le choix de Jim : qui donc aurait pu prendre cette petite écervelée de Lita Cliffe suffisamment au sérieux pour la désapprouver ? Les deux belles-sœurs devinrent vite les meilleures amies du
monde; et le seul reproche que Nona aurait pu faire à Lita était sans doute de ne pas avoir pour l’incomparable Jim une admiration aussi inconditionnelle que la sienne. Or Lita était faite, non pour adorer, mais pour être adorée; c'était manifeste dans le regard calme de ses longs yeux noisette, dans la fixité hiératique de son ravissant sourire, et jusque dans la forme de ses mains, fines et pourtant potelées, mains de fillette qui pendaient mollement de ses poignets comme dans l'attente d'un baiser, ou restaient posées comme de précieux coquillages, comme des pétales courbés de magnolias, sur les coussins voluptueusement empilés autour de son corps indolent.
Il y avait maintenant près de deux ans que les Jim Wyant étaient unis; leur bébé avait six mois; dans leur milieu, on commençait à les considérer comme un «vieux couple », un repère solide dans les sables mouvants des mariages new-yorkais. Nona aimait son demi-frère d'une féçon trop désintéressée pour ne pas s'en réjouir : avant toute chose, elle souhaitait que son vieux Jim fût heureux, et, qu'il fût heureux, elle n’en doutait pas — ou du moins n’en avait pas douté jusqu’à tout récemment. Lui-même ne s'était peut-être pas bien rendu compte à quel point il était soulagé de s'être dégagé de la poigne de fer de sa mère. Et puis il continuait d’être le premier des adorateurs de Lita; elle l’'enchantait toujours par ses caprices puérils, son manque de ponctualité, ses étourderies, qui donnaient à la vie un côté complètement imprévu, tellement pal- pitant après la routine minutée de la parfaite organi- sation de Mrs. Manford.
Tout cela, donc, réjouissait Nona; mais parfois elle souffrait de solitude dans cette parfaite organisation, maintenant que le seul élément perturbateur, Jim, en était sorti. Jim devinait sa solitude, elle en était sûre :
c'était lui qui l'avait encouragée à se rapprocher de Lita, et avait fait en sorte qu ‘elles se sentît chez elle dans “leur maison.
Lita s'était tout de suite montrée très amicale avec Nona. Elles avaient des caractères fondamentalement différents, mais elles étaient à peu près du même âge et éprouvaient une passion commune pour toute forme de sport. Lita, malgré la mollesse de ses poses serpentines, était non seulement une danseuse infatigable, mais elle jouait au tennis d’une façon brillante, quoique peu orthodoxe, et chassait audacieusement à courre. Quand elle ne se prélassait pas des heures durant en fumani des cigarettes ambrées, on la voyait remuer sur les pistes de danse, s’agiter sur les courts de tennis, ou chevaucher sur les terrains de chasse. Sa . grossesse l'avait cependant réduite à deux ou trois mois de relative inactivité, et Nona avait craint que, dans son besoin perpétuel de nouvelles «sensations », elle ne se mît à tuer le temps par des moyens insidieux — la boisson et les droguës circulaient parmi les jeunes femmes de son milieu. Mais Lita avait sombré dans un état béat de patience animale, comme si le mystérieux travail qui s’accomplissait à l’intérieur de son jeune et tendre corps avait pour elle un sens sacré, capable de lui faire attendre tranquillement ce qui devait advenir. Tout ce qu'elle demandait, c'était de ne pas avoir mal : elle éprouvait en fait comme toutes les jeunes femmes de son milieu une peur panique de la douleur physique. Mais tout avait été parfaitement arrangé : Mrs. Manford (qui avait pris les choses en main, Lita étant orpheline) connaissait naturellement le meilleur établissement du pays pour l’eaccouchement sans douleur » ; elle avait installé Lita dans la suite la plus luxueuse, avait empli les pièces de fleurs printanières, de fruits de serre, des derniers romans parus et des plus récentes revues de cinéma - et Lita avait glissé dans la maternité aussi légèrement et imperceptiblement que si le poupon de cire qui avait soudain fait son apparition dans le berceau à côté d'elle était sorti d'un des gros bouquets de roses fraîches qu sien trouvait chaque matin près de son oreiller.
« Évidemment il ne devrait pas y avoir de Douleur... seulement de la Beauté... Ça devrait être une des choses les plus douces et les plus poétiques du monde que d’avoir un bébé», avait déclaré Mrs. Manford d'une voix sonore et décidée qui aurait pu faire croire que douceur et poésie étaient des attributs de l’industrie avancée, et que les bébés devaient être produits en série comme des Ford. Cependant, en voyant son fils, Jim s'était montré fou de joie; quant à Lita, ça ne lui avait vraiment rien fait du tout.
La Marchesa était quelque chose qui survenait à des heures irrégulières mais inévitables dans la vie de Mrs. Manford.
La plupart des gens auraient considéré la Marchesa comme un dérangement ; certains autres comme un net inconvénient; les pessimistes comme une malchance. Tout en ayant conscience de ces aspects de la dame, Mrs. Manford éprouvait de l’orgueil à l’idée d’avoir pour sa part réussi à faire de ses relations avec elle quelque chose non seulement de remarqué, mais aussi d’enviable.
Car, après tout, se disait-elle, quand on avait un mari (même si c'était un ex-mari) dont une cousine germaine s'appelait Amalasuntha degli Duchi di Lucera et avait épousé le Marchese Venturino di San Fedele (une des plus grandes familles napolitaines), il aurait été stupide et vain de ne faire aucun usage d'une pareille conjonction de noms et de situations, et de songer seulement (comme les Wyant) que, lorsque Amalasuntha venait à New York, c'était toujours soit pour obtenir de l'argent, soit pour sortir son épouvantable fils d'un mauvais pas de plus, soit pour demander aux avocats de la famille s’il n'existait pas quelque nouveau moyen de protéger les vestiges de sa fortune contre les déprédations systématiques de Venturino. Su ME
Mrs. Manford savait d'avance que toutes ces démarches étaient sans espoir — enfin toutes, sauf celle qui consistait à venir lui emprunter de l'argent. Elle prêtait toujours à Amalasuntha deux ou trois mille dollars (qu'elle inscrivait soigneusement dans la colonne des pertes et profits de son carnet de comptes personnel); elle lui donnait même ses robes de l’année précédente, habilement retouchées; et, en retour, elle demandait à la Marchesa de répandre sur les réceptions des Manford ce lustre exotique qu’une proche parente d’un duc, qui était également Grand d’Espagne et haut dignitaire de la cour papale, pouvait conserver jusque dans les chemins les plus fangeux - même si sa mère avait été
une simple Mary Wyant d’Albany. i
Mrs. Manford avait donc réussi. La Marchesa, sans hésiter, tint avec naturel le rôle qui lui était assigné. Dans sa vie incertaine et tumultueuse, New York — où vivaient ses riches relations, et d’où elle revenait toujours avec quelques milliers de dollars, des robes qui pouvaient durer un an, et de bons conseils sur la manière de serrer la vis à Venturino — était un avantgoût du paradis. « Vivre là-bas? Carina, no! C'est trop... comment dire? Il se passe trop peu de choses. Comme au paradis, j'imagine. Mais tout le monde est divinement gentil... et Venturino a compris qu'il y a certaines choses que ne peuvent pas tolérer mes parents d'Amérique. » Telle était la façon dont Amalasuntha présentait ses visites à New York, quand elle les racontait dans les salons de Rome, de Naples ou de Saint-Moritz; tandis qu'à New York, sans précautions ni calculs - car personne au fond
n'était plus simple que la Marchesa -, elle lançait des noms ou faisait des allusions qui projetaient une
lueur romantique d’irréalité sur un monde borné par Wall Street au sud et par Long Island dans la plupart
des autres directions; or, cette lueur, Pauline Manford avait toujours grande envie d'en baigner ses autres invités.
«La cousine de mon mari» (formule qui était devenue, depuis que Pauline avait divorcé de Wyant, «la cousine de mon fils») était encore, après vingt-sept années, un atout mondain. La Marchesa di San Fedele, qui avait maintenant une cinquantaine d'années, constituait toujours dans le milieu de Mrs. Manford un prétexte pour des dîners, un moyen de rendre une politesse, un astre secondaire mais constant dans les cieux changeants de New York. Lorsqu'elle la voyait paraître avec sa triste petite silhouette dans des robes toujours discrètés et ternes (ainsi devenaient sur Amalasuntha celles que sa généreuse parente lui donnait), . Pauline avait des visions d’escaliers romains pleins d'échos, d'arrivée de cardinaux à la lueur des torches pour les fêtes des Lucera, de fresques de papes et de princes en arrière-plan, de palais délabrés, de villas entourées de cyprès, de‘scandaies, de tragédies, et d’interminables querelles à propos d’héritages.
«C'est vraiment une honte, la vie effroyable que mènent ces grandes familles romaines! Après tout, la pauvre Amalasuntha a du sang de bonne Américaine en elle. sa mère était une Wyant. Oui, Mary Wyant a épousé le prince Ottaviano di Lago Negro, fils du duc de Lucera, qui faisait partie de la légation italienne à Washington. Mais que peut faire Amalasuntha dans un pays où il n'y a pas de divorce, où une femme est obligée de s’accommoder de tout? Le pape a été très aimable; il est entièrement du côté d’Amalasuntha. Mais la famille de Venturino est très puissante. une grande famille napolitaine…. oui, le cardinal Ravello est l'oncle de Venturino.. tout cela c’est vraiment terrible pour Amalasuntha.… c’est une telle oasis pour elle, de revenir ici parmi les siens. »
Pauline Manford était sincère en déclarant qu’elle. trouvait que c'était vraiment terrible pour Amalasuntha. Car, pour sa part, elle ne pouvait rien concevoir de plus choquant qu'une organisation sociale qui ne reconnaissait pas le divorce et laissait pulluler sans
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De
frein les mauvais germes domestiques, au lieu de désinfecter et de passer régulièrement à la chaux, comme la cave, les vies conjugales. Tout en réfléchissant à cela - ou plutôt du fait même qu'elle y réfléchissait -, Mrs. Manford se souvint que le cardinal Ravello, l'oncle de Venturino, avait été pressenti comme délégué pour le congrès de l’Église catholique qui devait se tenir cet hiver-là à Baltimore, et elle se demanda si, avec l’aide d’'Amalasuntha, elle ne pourrait pas organiser une soirée pour Son Éminence. Elle alla même jusqu'à imaginer l'effet que produiraïient, le long de l'escalier des Manford (qui était en marbre, Dieu soit loué!) des valets de pied en bas de soie, portant des torches; elle se figurait déjà Dexter Manfordet Jim montant les marches à reculons, un candélabre à la main, pour accueillir ce prince de l’Église; cependant, elle n'était pas sûre de pouvoir les persuader de se livrer à cet exercice.
Pauline ne voyait aucune incohérence dans ce double flux de pensées — frémir à l’idée des crimes de l'Église catholique et brûler d'envie de recevoir ses dignitaires avec tout le cérémonial adéquat. Elle était habituée à ces prompts ajustements, et fière de faire cabrioler dans sa tête des catégories entières d'idées contradictoires avec autant de dextérité que des groupes d’acrobates dans un cirque ambulant. Et bien entendu, si le cardinal venait chez elle, elle lui manifesterait son indépendance d'esprit tout américaine en invitant également l’évêque de New York - de sa paroisse épiscopalienne -, peut-être le grand rabbin, qui était aussi de ses amis, et certainement ce merveilleux « Mahatma » très calomnié, auquel elle continuait de croire avec ferveur.
Mais ce nom arrêta net ses raisonnements. Oui, sûrement, elle croyait au «Mahatma ». Elle avait toutes les raisons d'y croire. Debout devant les trois panneaux du grand miroir de son dressing-room, elle tourna le regard vers son immense salle de bains - qui ressemblait à un