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XXVII. DE LA RÉCEPTION QUE FIT RUEDIGÉR

Le margrave alla trouver les dames, sa femme et sa fille, et leur dit aussitôt l'heureuse nouvelle qu'il avait apprise que les frères de leur reine allaient arriver en sa demeure.

— c Mon épouse bien aimée, dit Ruedigér, vous recevrez gracieusement les nobles rois avec leur suite, quand ils arriveront dans la cour. Vous saluerez aussi avec affabilité Hagene, l'homme de Gunther.

c Un guerrier l'accompagne, qui se nomme Dancwart, et un autre qui s'appelle Volkér, doué de grands talents. Vous et ma fille les embrasserez tous les six et vous les entourerez de prévenances courtoises. »

Les femmes le promirent ; elles étaient prêtes à le faire. Elles cherchèrent dans les coffres les habits magnifiques qu'elles voulaient mettre pour aller à la rencontre de ces seigneurs. Grande hâte fut faite par maintes belles dames.

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On ne voyait guère aux femmes de couleurs empruntées. Elles portaient sur leur tête de brillants diadèmes d*or, qui formaient de riches coiffures, afin que le vent ne dérangeât pas leurs beaux cheveux. Elles étaient éblouissantes de beauté.

Laissons là les femmes très occupées de ces soins. Les amis de Ruedigêr firent grande diligence dans la plaine pour aller trouver les princes ; ceux-ci furent bien reçus dans le pays du margrave.

Quand le margrave les vit approcher, joyeux il parla à ses hôtes chéris : — c Que vous et vos hommes soient les bienvenus , seigneurs ! C'est avec grand bonheur que je vous vois ici en ma terre. »

Les princes s'inclinèrent avec confiance, sans nulle haine. Il montrait bien à quel point il leur était dévoué; il salua particulièrement Hagene, qu'il avait connu jadis. Il en fit autant à Volkér, du pays burgonde.

Il reçut aussi Dancwart, mais ce brave guerrier prit la parole : — c Puisque vous voulez bien nous accueillir, qui donc prendra soin de nos gens que nous avons amenés avec nous? » Le margrave répondit : — c Reposez en paix cette nuit.

c On veillera bien sur tout ce que vous avez apporté avec vous en ce pays, chevaux, argent et habillements. J'établirai si bonne garde, que rien ne sera perdu, rien, pas même pour la valeur d'un demi-éperon.

c Vous, varlets, dressez les tentes dans la plaine, je suis garant de tout ce que vous perdrez ici. Enlevez les brides ; laissez les chevaux en liberté. » Peu d'hôtes les avaient aussi bien reçus.

Les étrangers s'en réjouirent. Quand tout fut bien dis-

posé, les chefs partirent de là. Tous les serviteurs se couchèrent sur Therbe, où ils goûtèrent un bon repos. Je crois que durant leur voyage ils ne s'étaient jamais trouvés si bien.

La noble margrave s'était avancée devant le Burg avec sa fille charmante. Autour d'elle se tenaient des femmes très aimables et maintes jolies vierges. Elles portaient des vêtements magnifiques et beaucoup de joyaux.

Les nobles pierreries de leurs riches costumes jetaient au loin leur éclat; elles étaient très bien mises. Voici venir les étrangers, qui aussitôt mirent pied à terre. Ah ! quelles façons courtoises déployèrent les Burgondes.

Soixante-trois vierges et maintes autres dames, dont le corps était fait à souhait, s'avancèrent au devant d'eux avec un grand nombre d'hommes vaillants. Que de gracieux saints furent faits à ces nobles femmes!

La margrave baisa les trois rois et ainsi fit sa fille. Hagène se tenait à côté d'eux. Ruedigér dit à sa fille d'embrasser le guerrier. Elle le regarda et le trouva si effrayant, qu'elle eût désiré s'en abstenir.

Mais elle dut accomplir ce que son père commandait. Elle changeait de couleur et devenait tour à tour à la fois rouge et pâle. Elle baisa aussi Dancwart, puis le joueur de viole. Cet honneur lui était fait à cause de la force de son bras.

La jeune margrave prit par la main le jeune Giselher du pays des Burgondes* Ainsi fit sa mère pour Gunther, rhomme hardi. Elles amenèrent les héros avec grande joie.

L*hôte, marchant à côté de Gérnôt, s'avança vers une très grande salle. Là, tous, dames et chevaliers, s'assirent.

On fit verser aux étrangers le meillear vin. Jamais héros ne furent aussi bien traités.

Chacun fixait des regards ravis sur la fille de Ruedigér. Elle était si bien mise ! Maint bon chevalier lui déclara son amour en pensée, et certes elle le méritait, car son âme était élevée et pure.

Mais ce qu'ils espéraient ne pouvait se réaliser. On voyait de toutes parts dames et demoiselles ; il y en avait un grand nombre. Le noble ménestrel portait un cœur dévoué à Ruedigér.

On se sépara alors suivant la coutume. Dames et chevaliers allèrent d'un côté différent. On dressa les tables dans la vaste salle, puis on servit magnifiquement les étrangers inconnus.

Par affection pour ses hôtes, la noble margrave se rendit à table. Elle laissa sa fille près des enfants, où il lui seyait de rester. Vraiment les étrangers regrettèrent de ne pas la voir.

Quand ils eurent suffisamment bu et mangé, on introduisit de nouveau les belles dans la salle. Les mots plaisants ne furent pas épargnés. Volkér parla beaucoup; c'était un guerrier brave et habile.

Le vaillant joueur de viole dit à haute voix : c — très puissant margrave, Dieu en a agi misèricordieusement avec vous; car il vous a donné une femme véritablement belle et une vie bien heureuse.

c Si j*étais prince, ajouta ce guerrier, et si je portais la couronne, je voudrais obtenir votre charmante fille; voilà ce que mon cœur souhaiterait. Elle est ravissante à voir et avec cela noble et bonne. »

Le margrave répondit : — c Gomment se pourrait-il

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qae jamais roi recherchât ma filie bien -aimée? Nous sommes exilés tous deux, ma femme et moi, et n'ayons rien à donner. A quoi peut servir sa beauté? >

Gérnôt répliqua, cet homme aux façons gracieuses : — c Si j'avais à choisir une amie à mon gré, certes je serais toujours heureux d'avoir pareille épouse. » Alors Hagene parla f rés courtoisement :

— c Mon seigneur Glselher doit songer déjà à prendre femme, et la jeune margrave est de si haute lignée, que moi et tous ses hommes la servirions volontiers. Il faut qu'elle vienne chez les Burgondes, la couronne en tête. »

Ce discours plut fort à Ruedigér et aussi à Gœtelint; elle s'en réjouissait dans l'âme. Bientôt après les guerriers firent en sorte que le noble Glselher la prit pour femme, car elle convenait bien à un roi.

Qui peut résister à ce qui doit s'accomplir? On pria la jeune fille de se rendre à la cour, et on accorda par serment la vierge charmante au prince. Lui, â son tour, promit d'aimer cette personne digne de toute tendresse.

On assigna à la jeune femme des burgs et des terres. La main du noble roi et du sire Gérnôt le' confirma par serment. Voilà ce qui fut fait. Le margrave prit la parole : — Puisque moi je n'ai point de burgs,

c Je vous serai du moins dévoué avec fidélité et constance. Je donne à ma fille de l'or et de l'argent autant que cent bétes de somme en peuvent porter à grande peine, afin que cela puisse honorablement satisfaire ce héros. >

On les fit se tenir tous deux dans un cercle, suivant la coutume. Maints jeunes hommes d'humeur joyeuse

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étaient placés en face d'eux. Ils réfléchissaient en euxmêmes 9 comme le fait souvent la jeunesse en pareil cas.

Quand on se mit à demander à Taimable vierge si elle acceptait le guerrier, elle en fut à moitié attristée. Pourtant elle pensait à choisir le beau jeune homme, mais cette question effarouchait sa pudeur, ainsi qu'il arrive à plus d'une vierge.

Son père Ruedigér lui conseilla de dire oui et qu'elle l'acceptait volontiers. Aussitôt le jeune Giselher s'avança yevs elle et lui prit ses blanches mains. Combien peu elle jouit de sa présence !

Le margrave parla : — « nobles et puissants rois, quand vous retournerez en Burgondie, suivant la coutume, je vous donnerai mon enfant,afin que vous l'emmeniez avec vous. > Ils le promirent.

Grands furent les cris de joie, mais il fallut cependant y mettre fin. On engagea la jeune femme à se retirer en sa chambre et les hôtes à dormir en repos jusqu'au jour. Alors on prépara des vivres. Ruedigér les traita avec la plus grande bonté.

Quand ils eurent pris leur premier repas, ils voulurent partir vers lé Hiunenlant. — t Certes je m'y opposerai , dit le noble chef, vous resterez encore ici, car rarement j'ai eu chez moi des hôtes qui me fussent aussi chers. »

Dancwart répondit : — < Cela ne peut être. Où prendriez-vous les vivres, le pain et le vin, si vous deviez avoir encore aujourd'hui tant de gens à nourrir? » Quand Ruedigér entendit cela il répliqua : — c Laissez là ce discours.

c Non, mes très chers seigneurs, vous ne refuserez pas : je vous donnerai bien les vivres pendant quatorze

jours, à VOUS et h toute la troupe qui vous a accompagnés. Le roi Etzel ne m*a encore rien pris jusqu'à présent. »

Ils eurent beau s'en défendre , il leur fallut rester là jusqu'au quatrième matin. Le généreux margrave fit des choses dont on parla au loin. Il donna à ses hôtes et des chevaux et des vêtements.

Cela ne pouvait durer plus longtemps ; ils devaient partir. Ruedigér, le vaillant, en ses grandes largesses n'épargnait rien. Quoi qu*on désirât, il l'accordait à chacun. Tous avaient lieu d'être satisfaits.

La noble suite amena devant la porte un grand nombre de chevaux tout sellés. Maints chefs étrangers s'avancèrent, portant le bouclier à la main ; car ils voulaient chevaucher vers le pays d'Etzel.

Le margrave avait offert ses présents avant que les nobles étrangers vinssent dans la salle. Il pouvait vivre largement et avec grand honneur. Il avait accordé sa charmante fille à Giselher.

Il présenta à Gérnôt un arme d'excellente qualité, qu'il porta depuis glorieusement dans les combats. La femme du margrave se réjouit de ce don , et pourtant ce fut par cette épée que depuis Ruedigér perdit la vie.

Il donna à Gunther, ce héros digne de louange une armure de bataille , que le noble et puissant roi pouvait porter avec honneur, quoiqu'il acceptât rarement des dons. Gunther remercia pour ce présent la main du généreux Ruedigér.

Gœtelint offrit à Hagene, ainsi qu'il lui convenait, ses dons affectueux. Puisque le roi en acceptait, il ne pouvait se rendre, lui, à la fête sans recevoir aussi un tribut de ses mains. Pourtant il le refusa.

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— € De tout ce que j'ai jamais vu, dit Hagene, je ne désire rien tant posséder que ce bouclier pendu là à ce mur; je voudrais bien le porter à mon bras au pays d'Etzel. >

Quand la margrave entendit les paroles de Hagene , elles réveillèrent ses douleurs. Elle se prit à pleurer. Elle pensait avec un intime regret à la mort de Nuodung (i), que Witeg avait tué; elle ne put retenir ses gémissements.

Elle dit au guerrier : — « Je vous donnerai ce bouclier. Que le Dieu du ciel n*a-t-il permis qu'il vécût encore celui qui le portait à son bras! Il fut tué dans le combat, je le pleurerai toujours. Hélas ! malheureuse ! je ne puis m'en empêcher. »

La noble margrave se leva de son siège et de ses blanches mains prit le bouclier. La dame le porta à Hagene et il le mit à son bras. Ce don était offert avec honneur au héros.

Une enveloppe de brillantes étoffes voilait son éclat. Jamais le soleil ne fit reluire les nobles pierreries d'un meilleur bouclier. Celui qui eût voulu Tacheter aurait bien dû payer mille marcs.

Hagene ordonna d'emporter le bouclier. Mais voici Dancwart qui se rend à la cour. La fille du margrave lui donna de riches vêtements, qu'il porta chez les Hiunen, l'âme joyeuse.

De tous les présents qu'ils reçurent rien ne serait venu en leurs mains, sans la grande générosité de Ruedigér, qui

(i) Ce fils de Raedigér et de Gcetelint avait été tué, suivant les traditions, au combat de Ravenne.

les leur offrit si cordialement. Et pourtant ils détinrent ses ennemis au point de le tuer.

Volkér, le très agile, alla courtoisement se placer devant Gœtelint avec sa viole; il lui joua ses plus doux accords et chanta son lai. Ce fut ainsi qu'il prit congé, en partant de Bechelâren.

La margrave se fit alors apporter un coffret. Vous pouvez ouïr quels furent ses dons affectueux : elle y prit douze bracelets et les remit aux mains du guerrier. — « Vous les prendrez avec vous au pays d'Etzel ,

c Et pour Tamour de moi, vous les porterez à la cour, afin qu'à votre retour, on puisse me dire comment vous m'avez servie à la fête. » Il accomplit depuis tout ce que la dame avait désiré.

Le seigneur dit aux étrangers : — c Afin que vous cheminiez plus agréablement, je vous conduirai moi-même, et je vous ferai respecter de telle sorte, que personne ne puisse vous molester en chemin. » Les bétes de somme fa* rent chargées en toute hâte.

Ruedigér était prétavec cinq cents hommes, des chevaux et des vêtements qu'il emmenait gatment avec lui à la fête. Aucun d'eux ne revint vivant à Bechelâren.

Le seigneur en partant embrassa tendrement son amie ; ainsi fit aussi Giselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les yeux de maintes jeunes dames versèrent des larmes.

Partout les fenêtres s'ouvrirent. Ruedigér avec ses hommes allait monter à cheval. Leur cœur leur prédisait d'affreux malheurs. Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.

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Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aimés, que depuis elles ne revirent plus jamais à Bechelâren. Et pourtant ils chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe vers le Hiunenlant.

Le très vaillant chevalier, le noble Ruedigér, parla aux Burgondes : — « Annonçons, sans plus tarder, la nouvelle que nous approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris rien d'aussi agréable. »

Le messager chevaucha rapidement descendant à travers rOsteriche. Il annonçait partout aux gens que les héros de Worms d'ontre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait être plus agréable aux fidèles du roi.

Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. — c Tu les recevras bien, Rriemhilt, ma femme, dit Etzel ; ils viennent à ton grand honneur , tes frères bien aimés. »

Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses parents ; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint homme de sa patrie. Le roi, également instruit de leur venue, en souriait de joie.

c Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or pense à mes aiSictions, et je lui serai toujours attachée.

« Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma vengeance frappe en cette (été Thomme cruel qui m'a enlevé mes joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.»

âft6 LA DÉTRESSE

XXVIIK GOMMENT KRIEMHILT REÇUT HAGENE.

Quand les Burgondes arrivèrent dans le pays, le vieil Hildebrant, de Vérone, Tapprit et il dit à son maître qu'il en avait souci. Il le pria de bien recevoir les chevaliers adroits et vaillants.

Wolfhart Tagile fit amener les chevaux. Maints forts guerriers chevauchèrent avec Dietrlch dans la plaine, où ils voulaient saluer les étrangers. On avait dressé en cet endroit mainte belle tente.

Quand Hagene les vît s'avancer de loin, il dit très courtoisement à ses maîtres : — « Maintenant, guerriers rapides, descendez de vos coursiers , et allez à la rencontre de ceux qui veulent vous recevoir.

c Voici venir une troupe qui m'est bien connue. Ce sont les guerriers très agiles de l'Amelungen-lant. L'homme de Vérone les conduit; ils portent l'âme très haute : ne dédaignez nul des hommages qu'on vous rendra. »

Descendus de cheval, maints chevaliers et varlets se tenaient à côté de Dietrtch, et c'était à bon droit. Ils s'avancèrent vers les étrangers jusqu'au lieu où ces héros s'étaient arrêtés, et saluèrent avec affabilité ceux du pays burgonde.

Vous désirez sans doute ouïr ce que le chef dit aux fils d'Uote, quand il les vit ainsi venir à sa rencontre. Ce voyage l'affligeait, et il s'imaginait que Ruedîgér le savait et le leur avait dit.

— « Soyez les bienvenus, seigneurs Gunther et Glse- Iher, GernAt et Hagene, et vous aussi Volkér et Danc-

wart le rapide. Ne savez-vous pas que Kriemhilt pleure encore toujours le héros du Nibelungen-lant? »

— « Elle peut pleurer longtemps, dit alors Hagene, il y a mainte année qu'il est tombé frappé à mort. Elle doit chérir maintenant le roi desHiunen. Siegfridne reviendra plus; il y a longtemps qu'il est mis en terre. »

— c Laissons là maintenant les blessures de Siegfrid. Aussi longtemps que dame Kriemhilt vivra, de grands malheurs sont à craindre. > Ainsi parla Dietrtch , le seigneur de Vérone. « C'est pourquoi prenez garde à vous, soutien des Nibelungen. »

— « Comment me garderais-je? dit le noble roi. Etzel nousa expédié des messagers, qu'aurais-je pu demander de plus , afin que nous chevauchions vers son pays. Et ma sœur Kriemhilt m*a aussi envoyé ses invitations. »

— c Je vous donnerai un conseil, dit Hagene : priez le seigneur Dietrtch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles sont les intentions de dame Kriemhilt. >

Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois, Guniher, Gérnôt et le sire Dietrtch : — « Maintenant , dites-nous, noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les dispositions de la reine? »

Le seigneur de Vérone parla : — t Que vous dirai-jet J'entends chaque matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre au Dieu du ciel de la mort du fort Siegfrid. >

— c Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous . nous parlez, dit l'homme hardi ; Volkér, le joueur de viole et moi nous irons à la cour, et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les Hiunen, à nous, guerriers agiles. »

9n LA DÊTRB8SE

Us intrépides Bargondes chevauchèrent vers la eoor. Ils s'avancèrent magnifiquement, suivant la ooutame de leur pays. Maint brave guerrier parmi Jes Hianen admirait la prestance et l'armure d'Hagene de Troneje.

Comme on faisait le récit — il circulait partout — qu'il avait tué Siegfrid du Ntderlant , le plus fort de tous les hommes, Tépoux deK.riemhilt,on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

Ce héros était bien fait, cela est certain, 11 était large d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche imposante.

On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de Gunlher fut éloignée d'eux: c'était un con^» seil de la reine, qui lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on égorgea les serviteurs dans leur logis.

Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le roi lui recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prit soin et qu'il lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des Burgondes leur portait à tous un cœur dévoué.

Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Glselher et le prit par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus fortement son casque.

— c Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides guerriers peuvent bien prendre souci : on salue différemment le roi et ses hommes*liges.Nous n'avons pas fait un heureux voyage, en nous rendant à cette fête. » —

Elle dit : — c Soyez le bienvenu pour ceta qui vous

D£S NlBSLDNOtN. M

▼ofent tolotitien. Moi je ne vous saine pàs ponr ramitié que vous me portez. Dites-moi, que m'apportes-TOUft de Worms d'outre-Rhin, pour que vous 8oye2 tellement le bienvenu pour mol ?

— « Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous savais très riche, si j*ai bien compris ce qu'on m'a dit, et c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de présents pour vous. »

— c Eh bien , maintenant vous m'en direz davantage. Le Trésor des Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez très bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays d'Etzcl. »

— € En vérité, madame Rriemhilt, il y a bien des jours que je n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'aux derniers jours. »

La reine reprit : — c Je l'avais bien pensé ! Vous ne m'avez rien apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction et mainte sombre journée. >

— «Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume brillant et de mon épée en ma main ; voilà pour-* quoi je ne vous apporte rien. >

— c Je ne parlé pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et deux vols, commis à mes dépens, Toilà ce dont moi, infortunée, je voudrais recevoir satisfaction. >

Alors la reine s'adressa à tous les guerriers : ^ « On

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ne portera aucune arme dans la salle. Vous, héros, tous me les remettrez. Je les ferai bien garder. » — « Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera point ainsi.

c Non, douce fille de roi, je ne désire point cet honneur, que vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon armure. Aussi vrai que vous êtes une reine, mon père ne m'apprit pas cela. Je veux être mon propre camériert »

— t Hélas! ô douleur ! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils sont prévenus. Si je savais qui Ta fait, je le vouerais à la mort. »

 ces mots, le seigneur Dietrtch répondit avec colère: — « C'est moi qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene, le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez pas porter la peine. »

La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait grandement Dietrich. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot ; mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.

En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était le seigneur Dietrtch et l'autre Hagene. Le héros très magnanime parla courtoisement : — « Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige véritablement,

c Parce que la reine vous a parlé de la sorte. > Hagene de Troneje répondit : — t Nous aviserons à tout cela. » Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger :

c Je voudrais bien savoir, dit le roi très puissant, quel est le chef que le sire Dietrich a reçu là si amicalement. Il

porte le cœur haut : quel que soit son père, il est certes un bon guerrier! »

Un des fidèles de Kriemhilt répondit au roi : — c II est né à Troneje. Son père se nomme Âldriân. Quelque gracieusement qu'il se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt remarquer, que je ne vous ai pas menti. >

— « Comment connaitrais-je qu'il est si terrible? » dit le roi : il ignorait encore tous les pièges cruels dans lesquels la reine entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un s'en retourner de chez les Hiunen.

« Je connais bien Âldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être attaché ;

» C'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagène. Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter d*Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt. »

Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois. Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui tua maint ami très chéri.

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