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XXXVI. COMMENT LA REINE FIT METTRE LE FEU A LA SALLE DU BANQUET

— € Maintenant déliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et mon compagnon nous veillerons sur vous. £t si les hommes d'Ëtzel veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tôt que je pourrai. »

Maints bons chevaliers désarmèrent leur front. Ils s'assirent dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains avaient tués. Les nobles étrangers étaient surveillés par leurs ennemis.

Avant le soir, le roi et la reine firent en sorte que les guerriers Hiunen pussent tenter Tassant avec plus de succès. On voyait réunis à leurs côtés plus de vingt mille hommes qui devaient se rendre au combat.

Une épouvantable tempête se déchaîna contre les étrangers. Dancwart, le frère de Hagene, cet homme très rapide, quitta ses maîtres et bondit devant la porte, en face

des ennemis/ On crut qu'il était tué; mais il reparut sain et sauf.

La terrible lutte dura jusqu'à ce que la nuit y mit fin. Les étrangers se défendirent ainsi qu'il convient à de bons bérosi pendant tout un long jour d'été contre les hommes d'Etzel. Ah ! que de braves combattants tombèrent morts devant eux.

Ce fut au solstice d'été que ce grand massacre eut lieu, et que dame Kriemhilt vengea ses afflictions de cœur sur ses plus proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel ne connut plus la joie.

Elle n'avait point prévu un si grand carnage. Dans son cœur, elle avait espéré mener les choses à ce point que nul autre que le seul Hagene n'eût perdu la vie. Mais le mauvais démon étendit le désastre sur tous.

Le jour était écoulé; ils avaient angoisses et soucis. Ils pensaient qu'une prompte mort valait mieux pour eux que de souffrir longuement en d'atroces douleurs. Ces fiers et adroits guerriers désiraient faire la paix.

Ils prièrent qu'on voulût conduire le roi vers eux. Brillants de l'éclat de leurs armes et teints de sang, ces héros et les trois princes sortirent du palais. Ils ne savaient à qui se plaindre de leurs maux effroyables.

Etzel et Kriemhilt s'avancèrent tous deux. Le pays était le leur; ce qui augmenta la troupe qui les accompagnait. — Le roi dit : — Maintenant, parlez, que voulez- vous de moi? Vous croyez obtenir la paix ; mais cela peut difficilement se faire.

c Après les maux affreux que vous m'avez fait souffrir, jamais tant que je vivrai, vous ne jouirez de la paix. Vous avez tué mon enfant et un si grand nombre de mes parents.

DES NIBELUN6EN. 3it

C'est pourquoi toute réconciliation et composition vous sont à jamais refusées. >

Gunther répondit à ces mots : — c Une pénible nécessité nous a poussés. Tous mes gens de suite ont été tués dans leurs logements par tes guerriers. Comment avais-je mérité cela? Je suis venu à toi en toute confiance; je croyais que tu m'étais dévoué, >

Giselher, le jeune, de Burgondie, parla : — c Vous, héros d'Etzel, qui êtes encore vivants, quel reproche avezvous à m'adresser? Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami. i

— c Oui, répondirent-ils, c'est votre bonté qui a rempli ce burg et toutes nos terres de désolation ! Ah ! nous souhaiterions que vous ne fussiez jamais venu de Worms d'ontre-Rhin. Hélas ! que vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frères î •

L'âme irritée, Gunther, la bonne épée, répliqua : — c Voulez-vous, quittant cette violente haine, en venir à un accommodement avec nous, chefs étrangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons pas mérité tout ce qu'Etzel nous fait subir. »

Le roi parla à ses hôtes : — c Mes maux et les vôtres ne sont pas égaux. La cruelle nécessité à laquelle j'ai été réduit, les dommages sans nombre que j'ai soufferts , voilà les motifs pour lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie ! »

Le fort Gérnôt parla au roi : « Que Dieu puisse vous inspirer de nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous étrangers, laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en reviendra de l'honneur!

< Là le sort qui nous attend se décidera vite. Vous avez

encore tant d'hommes valides prêts à nous combattre, que nous ne pourrons leur échapper, nous qui sommes fatigués de la lutte. Combien de temps pourrions-nous résister dans cette mêlée? >

Les guerriers d'Etzel étaient prêts à consentir à ce qu'ils sortissent du palais. Kriemhilt l'entendit : c'était pour elle une amère douleur. Aussitôt la paix fut refusée aux chefs du Rhin.

— c Non , non , beaux guerriers ! Je vous conseille en toute confiance de ne pas exécuter le projet que vous avez conçu de laisser sortir de la salle ces hommes avides de carnage ; sinon tous vos parents seront frappés à mort.

c Quand nul autre ne survivrait que les enfants d'Uote. mes nobles frères, s'ils arrivent à respirer le vent et à rafraîchir leurs cottes de mailles, vous êtes tous perdus. Jamais il n'est venu en ce monde d'aussi hardis guerriers. »

Le jeune Gîselher prit la parole : — c ma très charmante sœur, je m'attendais bien peu à une semblable extrémité quand tu m'invitas à traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment ai-je mérité la mort de la part des Hiunen ?

c Je t'ai toujours été fidèle, jamais je ne te fis aucun mal. Je me suis rendu à ta cour dans la pensée que tu m'étais dévouée, ô ma sœur chérie. Pense à nous avec cette affection que tu ne peux nous refuser. >

— t Je ne puis avoir de miséricorde pour vous; je n'ai que de la haine. Hagene de Troneje m'a causé tant de tourments! Aussi longtemps que je vivrai, il ny aura ni oubli, ni composition. Il faut que vous me le payiez tous, s'écria la femme d'Etzel.

c Youlez-Yous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne refuserai point de tous laisser la vie ; car vous êtes mes frères et les enfants de ma mère. Alors je parlerai de réconciliation ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent. >

— «Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Gernôt. Quand nous serions mille , nous succomberions tous, nous, tes parents et tes Gdèlcs, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier. Cela ne sera jamais. »

— « Il nous faut plutôt mourir , s'écria Gîselher. On n'enlèvera personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous attaquer, sachent que nous sommes ici ; car je ne trahirai ma foi envers aucun de nos amis. »

Le hardi Dancwârl parla, il ne lui convenait pas de se taire : — « Mon frère Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur à ceux qui nous refusent ici la paix ; nous vous le ferons bien sentir, je vous le dis en vérité. »

La reine prit la parole : — « Vous, guerriers adroits, approchez -vous des degrés et vengez mon offense. Je vous en serai toujours obligée, comme je devrai Tétre en effet. Oui, par moi, l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.

« N'en laissez pas sortir un seul de la salle , je ferai mettre le feu aux quatre coins du palais. Ainsi, je saurai venger toutes mes offenses. » Bientôt tous les guerriers d'Etzel furent prêts.

Ils repoussèrent dans la salle, à coups d'épée et à coups de javelots, ceux qui étaient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais les princes et leurs hommes ne voulurent point se séparer. Us ne pouvaient renoncer à la fidélité qu'ils se devaient les uns aux autres.

Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu à la salle. On tortura par les flammes les corps de ces héros. Bientôt, par suite du vent, Tincendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je crois, ne subirent pareil supplice.

Beaucoup criaient : — « Hélas ! cruelle extrémité ! mieux nous eût valu trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait pitié de nous! Nous sommes tous perdus. Maintenant la reine fait tomber sur nous sa colère d'une façon effroyable! »

L'un d'eux prit la parole : — t Nous devons succomber; à quoi nous servent maintenant les salutations que le roi nous envoya? La grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je crois bien que ma vie s'éteindra bientôt en ces tourments. »

Hagene de Troneje, le bon guerrier, répondit : — « Que ceux qui souffrent l'angoisse de la soif , boivent du sang. Dans une pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut rien y avoir de meilleur en ce moment. »

Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui , délia son casque, puis se mit à y boire le sang qui coulait des blessures. Quelque étrange que ce fût, cela parut lui faire grand bien.

— « Que Dieu vous récompense , dit l'homme épuisé, pour l'avis que vous m avez donné de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a été versé. Si je survis, je vous en s^ai toujours reconnaissant. »

Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en eut beaucoup qui se mirent aussi à boire du sang. Cette boisson accrut la force de leurs bras. Bientôt maintes belles femmes en perdirent leurs anus bien-^iimès.

DES NIBELUNGBN. 3f5

Les brandûBS enjQammés tombaient de toutes parts sur eux dans la salle; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant avec leurs boucliers. La fumée et la chaleur les faisaient beaucoup souffrir. Je pense que jamais héros ne furent exposés à d'aussi grands tourments.

Hagene de Troneje leur dit : — c Tenez-vous près des murs de la salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visières de vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondément dans le sang. Ah ! c'est une triste fête que la reine nous offre. »

Le voàle qui couvrait la salle, préserva beaucoup les étrangers, et un grand nombre parvint à échapper à la mort. Mais ils souffrirent des flammes qui pénétraient par les fenêtres. Fidèles à ce que leur commandait leur courage, ainsi se défendirent ces guerriers.

La nuit s'écoula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi ménestrel et Hagene, son compagnon , se tenaient encore devant le palais, appuyés sur leurs boudiers et attendant de plus rudes assauts de la part des hommes d'Etzel.

Le joueur de viole dit : — « Maintenant, rentrons dans la salle : ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore dans la mêlée tenir tête à plus d'un. »

Le jeune GIselher de Burgondie parla : — < Je crois que le jour va venir ; un vent frais se lève. Le Dieu du ciel nous laissera encore vivre heureux quelque temps. Ma sœur Kriemhilt nous a donné une fête épouvantable ! >

L'un d'eux dit : — t Je vois le jour, et puisque un sort plus favorable ne nous est pas réservé , armonsHious , et

pensons à défendre notre vie. Bientôt nous verrons venir vers nous la femme du roi Etzel. »

Le souverain du pays croyait que ces hôtes étaient morts des suites du combat et par les tortures des iSammes. Mais il y avait encore là vivants , six cents hommes hardis , les meilleures épées que jamais roi ait eues à son service.

Ceux qui surveillaient les étrangers avaient bien vu que parmi eux beaucoup étaient vivants , quoi qu'on eut fait pour les faire souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait sains et saufs marcher dans la salle.

On dit à Kriemhilt que beaucoup d'entre eux vivaient encore. La reine répondit : — «Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survécu à l'assaut des flammes. Je croirais bien plutôt qu'ils sont tous morts.

Les princes et leurs hommes auraient bien voulu échapper à cette extrémité, si l'on avait voulu leur faire miséricorde ; mais ils ne purent rencontrer de pitié chez les hommes du Hiunenlant. Ils vengèrent leur mort d'un bras indomptable.

Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoublées : les héros furent en péril. On leur lança maints forts javelots ; mais ces chefs nobles et hardis se défendirent d'une façon chevaleresque.

Le courage des hommes d'Ëtzel était singulièrement excité, parce qu'ils voulaient mériter les présents de Kriemhilt ; ils désiraient également accomplir les ordres du roi. Aussi maints d'entre eux furent bientôt atteints par la mort.

On peut raconter merveille des promesses et des dons

DES NIBBLUNGEN. 317

de KrieitthiUc Elle fit apporter de l*or rouge à pleins boticliers/EUe le distribuait à qui le désirait et à qui le voulait accepter. Jamais plus grandes récompenses ne furent données pour attaquer des ennemis.

Une grande partie des guerriers accourut. Le hardi Volkér leur dit : — < Nous sommes ici t Jamais je ne vis des héros accourir aussi volontiers au combat que ceux qui ont reçu l'or du roi pour notre perte. »

Beaucoup d'entre les Burgondes criaient : — c Allons, héros, plus prés ! Que nous en arrivions enfin au dénoûment. Nul ne succombera ici que ceux qui doivent mourir. » Aussitôt on vit leurs boucliers hérissés de javelots.

Que dirai-je de plus? Au moins douze cents hommes les assaillirent de tous côtés. Les étrangers calmèrent leur ardeur en faisant de terribles blessures. Nul ne pouvait sé« parer les combattants: aussi iesang coula à flots,

Sous les coups mortels qui étaient portés de toutes parts. On entendait chacun appeler ses amis à son secours. Les braves de l'illustre et puissant roi furent tous tués. Leurs parents qui les chérissaient, en reçurent une profonde affliction.

XXXVIK GOMMBNT LB MARGRAVE RDEDIGÉR FUT TUÉ

En cette matinée. Tes hôtes avaient bien combattu. L'époux de Gœtelint vint en la cour, et il vit de tous côtés un terrible carnage. Il en pleura intérieurement, le très loyal Ruedigér.

— < Malheur à moi, s'écria le guerrier, d'avoir jamais reçu la vie t Et que personne ne puisse empêcher de si grands désastres! Bien volontiers j'interviendrais pour rétablir la

paix, mais le roi s'y refuserait, car il voit sans cesse croître retendue de ses maux. »

Le bon Ruedigér envoya vers Dietrtch pour demander s'ils ne pourraient pas calmer le courroux du grand roi. Le chef de Vérone lui fit répondre : — « Qui pourrait l'arrêter! Le roi Etzel ne veut point que quelqu'un s'interpose. >

Un guerrier d'entre les Hiunen voyant Ruedigér debout, les yeux remplis de larmes (combien il en avait déjà versées !), dit à la reine : — t Voyez, comme il se tient là immobile, celui qui a le plus de puissance auprès d'Etzel,

c Et à qui tout est soumis, le pays et ses habitants. Gomment Ruedigér a-t-il obtenu tant de burgsqu'ila reçus de la munificence du roi? En ce combat, il n'a pas encore frappé un seul coup digne de louange.

€ Il me semble qu'il s'inquiète peu de ce qui se passe ici, depuis qu'il a obtenu tout ce qu'il désirait avoir. On prétend qu'il est plus brave que nul autre; mais dans ces moments difficiles, cela n'a guère paru. »

L'homme très loyal avait l'âme a£3igée; quand il entendit ce discours, il regarda le guerrier en face et pensa : — c Tu le payeras cher. Quoi ! tu dis que je suis lâche ! Tu as prononcé cette parole trop haut dans cette cour. »

Et serrant le poing, il s'élança vers le Hiune et le frappa si violemment qu'à l'instant il l'étendit mort à ses pieds. La détresse du roi Etzel en fut augmentée.

— c Va-l'en, lâche bavard , s'écria Ruedigér, j'ai assez de peine et de douleur dans le cœur. Gomment oses-tu me reprocher que je ne me batte point? Certes, je devrais haïr ces étrangers,

c £t je leur aurais fait tout le mal que j'aurais pu, si je n'avais conduit ces guerriers ici. Oui, j*ai été leur guide au pays de mon maître. C'est pourquoi mon bras infortuné ne doit point les attaquer. »

Etzel, le grand roi, parla au margrave : — c Comment! £st*ce ainsi que vous nous aidez, très noble Ruedigér ? Nous avons déjà tant de morts en ce pays, que point n'était besoin d'en augmenter le nombre! Vous avez très mal agi. »

, L'illustre chevalier répondit : — c II a insulté à mon .courage. Il m'a reproché les honneurs et les biens que j'ai acceptés de vos mains; aussi il en est arrivé malheur au menteur ! »

Voici venir la reine qui avait vu comment la colère du héros avait frappé le Hiune. Elle le plaignit lamentablement. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle dit à Ruediger : — c Comment avons-nous mérité, le roi et moi,

c Que tu augmentes encore notre aflSiction? Tu nous as toujours dit, noble Ruedigér, que, pour nous, tu voulais tout exposer, ta vie et ton honneur? J'entends tous les guerriers te placer bien au dessus des autres.

c Eh bien, je te rappelle l'hommage que ta main m'a juré, quand tu me conseillas, ô chevalier d'élite, d'épouser Etzeh Tu me promis de me servir jusqu'à la mort de l'un de nous deux. Ah ! pauvre femme, jamais je ne me suis trouvée en semblable extrémité. »

— c C'est la vérité. Je vous jurai, noble femme, que pour vous j'exposerais et ma vie et mon honneur. Mais je n'ai point juré de perdre mon âme, et c'est moi qui amenai à votre fête ces princes de si illustre naissance. »

Elle reprit : — c Souviens-toi, Ruedigér, de ta grande

«H) LADftnUSSSE

fidélité, de ta constance et du sern^mt que ta fis d'être toujours prêt à venger mes outrages et mes malheurs. » Le margrave répondit : — c Je vous ai rarement refusé quelque chose. »

Le puissant Etzel se mit aussi à supplier. Tous deux se jetèrent aux pieds du guerrier. On vit le noble margrave l'âme profondément troublée. Ce très loyal h^os parla lamentablement :

— c Malheur à moi, abandonné de Dieu, d*avoir vécu jusqu'à ce jour! Il faut que je renonce à mon honneur, à ma loyauté et aux vertus que Dieu m*a commandées. Hélas ! Dieu du ciel ! pourquoi la mort ne peut-elle m*eiilever?

c Quel que soit le parti que je repousse ou qae j'embrasse, j'aurai mal et très méchamment agi. Et si j'abandonne à la fois la reine et ses frères, tout le monde me le reprochera. Oh! que celui qui m'a donné la vie, m'éclaire en ce moment ! »

Le roi et la reine aussi le supplièrent avec instances. Il s'ensuivit que maints guerriers perdirent la vie de la maindeRuedigér et que lui-même succomba. Vous pouvez entendre maintenant comment il périt lamentablement.

Il savait qu'il ne pouvait lui en revenir que dommage et profonde affliction. Ah ! qu'il eût volontiers refusé à la reine et au roi ! Il craignait beaucoup, s'il tuait un de ses hôtes, de devenir odieux à tout le monde.

Il dit au roi, cet homme très hardi : — t Seigneur roi, reprenez tout ce que j'ai eu de vous, terres et burgs ; je n'en veux rien garder ; je préfère aller pieds nus en pays étranger!

c Dépouillé de tout bien, je quitterai vos terres, pre-

DBS RIBEUJ19GEN. SSt

nant par la oa&in ma femme et ma fila. Matôt perdre la TÎe que de renoacer à ma loyauté. 0«, j'ai ûuA fait de {Nreiidre votre or rouge. »

Le roi Etzel parla : >~ c Qui donc viendra à mon aecours 1 Eh bien, Ruedîg^r, venge* tnoi de mes ennemis et je te donnerai un royaume avec ceux qui riiabitent. Rai puissant, tu marcheras A c4té d'Btzel. »

Mais Ruedigér répondit: — c Gomment m'engager dans ce combat ? Je les ai invités A entrer sous mon toit ; je leur ai offert amicalement le boire et le manger et je leur ai donné mes présents : puis-je contribuer à lear mort?

c On croira peut-être que je manque décourage; mais jamais je n*ai refusé aucun service A ces très nobles princes ou A leurs hommes. Aussi je me repens de rallianee que j'ai conclue avec eux.

€ rai donné ma fille A GIselher, le bon chevalier. Elle ne pouvait en ce monde être mieux mariée sous le rapport des vertus et de l'honneur, de la loyauté et de la richesse. Jamais je ne vis roi animé de si beaux sentiments. >

Alors Kriemhilt prit la parole : — c Très noble Ruedigér, ayez pitié de nos afflictions A tous deux, au roi et A moi. Pensez bien A ceci, que jamais souverain ne reçut des hôtes qui leur firent autant de mal. »

lie margrave répondit A la noble femme — « Aujourd'hui Ruedigér doit payer de sa vie le bien que vous et son seigneur lui avez fait. €*est pourquoi il me faut mourir ; cela ne peut durer davantage.

€ Je sais qu'en ce jour mes burgs et mes domaines perdront leur maître par la main de ces étrangers; je reoom« mande A votre bonté ma femme et mon enfant, et les nombreux exilés qui sont A BechelAroa. »

nt LA DÉTRESSE

-— t Maintenant, que Dieu te récompenseï Rnedigér, « dit le roi. Lui et la reine étaient joyeux, tous deux. cNous aurons toujours soin de tous tes gens. Mais j*ai foi en mon bonheur, toi-même tu en réchapperas. >

Ruedigér allait hasarder son âme et son corps. La femme d'Etzel se prit à pleurer. Il dit : — c Je dois accomplir ce que je vous ai promis. Hélas ! ô mes amis, je vais vous combattre malgré moi ! > .

On le vit quitter le roi, Tâme affligée. Il alla non loin de là trouver ses guerriers et leur dit : — « Vous allez vous armer, ô mes fidèles. Malgré moi il me faut combattre les vaillants Burgondes. >

Ils ordonnèrent aussitôt qu'on allât chercher leurs armes. Heaumes et boucliers furent apportés par leurs gens de suite. Bientôt les fiers étrangers connurent la funeste nouvelle.

Ruedigér et cinq cents de ses hommes s'étaient armés. En outre, marchaient avec lui douze chefs, qui voulaient obtenir le prix du courage au plus fort de la mêlée. Ils ne savaient pas que la mort fût si près d'eux.

On vit s'avancer Ruedigér, le heaume en tête. Les hommes du margrave portaient des épées bien acérées, et au bras leurs boucliers larges et brillants. Le joueur de viole les aperçut; ce fut pour lui une peine amère.

Le jeune Glselher vit venir son beau-père, le casque attaché. Comment pouvait-il supposer qu'il ne vint pas avec des intentions bienveillantes? Le noble prince en eut Tâme joyeuse.

< Quel bonheur ! s'écria Glselher, la bonne épée, que nous nous soyons fait en chemin de tels amis. Par ma femme nous avons acquis de grands avantages. Sur ma foi, e suis heureux que ce mariage se soit fait. »

— c f ignore ce qui peut ainsi vous réjouir, dit le ménestrel. Où avez-YOUs jamais vu s'avancer tant de guerriers, le heaume en tète, Tépée à la main, dans une intention de paix et d'accommodement? Ruedigér veut mériter à nos dépens ses burgs et ses terres. »

Avant que le joueur de viole eût achevé ce discours, le noble Ruedigér était devant le palais. Il déposa à ses pieds son bon bouclier. Il ne pouvait plus offrir à ses amis nises services ni ses salutations.

Le noble margrave jeta ces mots dans la salle : — « Maintenant, vaillants Nibelungen, il faut songer à vous défendre. Vous deviez jouir de mon amitié, et à présent vous devez repousser mes attaques. Naguère nous étions amis, et en ce moment je dois renoncer à cette alliance. >

Cette nouvelle terrifia ces hommes ai&igés, car nul d'entre eux ne fut satisfait de devoir combattre celui auquel ils étaient dévoués. Ils avaient déjà reçu tant de rudes assauts de leurs ennemis !

— tVeuille ieDieuduciel,ditGunther,la vaillante épée, que vous puissiez encore faire miséricorde et nous montrer cette amitié sur laquelle nous comptions. Je me confie en vous ; non, vous ne ferez point ce que vous avez dit. »

— c Je ne puis agir autrement, dit l'homme intrépide; je dois vous combattre car je l'ai promis. Défendez-vous donc, héros valeureux, si votre vie vous est chère. La femme du roi Ëtzcl ne veut point m'en dispenser. »

— € Vous nous provoquez trop tard, dit le roi illustre. Dieu vous récompensera, très noble Ruedigér, du dévoûment et de l'affection que vous nous avez montrés, si vous voulez persévérer dans vos sentiments affectueux à notre égard.

3f4 LA DÉTRESSE

« Si VOUS nous laissez la vie, nous tous senirons toujours pour la bienveillance que vous nous aurez montrée. Pensez aux superbes présents que vous nous fîtes, très noble Ruedigér, quand vous nous conduisîtes au pays d'Etzel, chez les Hiunen.

Ruedigêr, le bon chevalier, dit : — < Ah ! que je voudrais encore pouvoir vous donner pleine mesure de mes dons, ainsi que j'en avais Tespéranee. Alors je ne serais exposé à aucun reproche. »

— c Arrêtez noble Ruedigêr, ditGêrnôt, car jamais seigneur n'accueillit ses hôtes aussi amicalement que vous nous avez reçus. Vous en recevrez la récompense, si nous conservons la vie. »

— c Plût à Dieu, très noble Gérnôt, dit Ruedigêr, que vousfussiez aux bords du Rhin et moi mort, conservantmon honneur, puisque je suis obligé de vous combattre. Jamais guerriers étrangers n'ont été si maltraités par leurs amis. »

— t Seigneur Ruedigêr, dit Gérnôt, que Dieu vous récompense de vos riches présents. Oh! votre mort m^affligerail, car avec vous périraient tant de vertus et de courage ! Je porte ici l'arme que vous m'avez donnée, bon chevalier.

c Dans cette cruelle extrémité, elle ne m'a jamais fait défaut et sous son tranchant maint guerrier a perdH la vie. Elle est brillante et fidèle, magnifique et bonne. Je pense que plus jamais chef n'offrira un don si riche.

« Si vous ne voulez renoncer à votre dessein, si vous nous attaquez et qu'un des amis que j'ai ici tombe sous vos coups, avec votre épée je vous enlèverai la vie. Alors, Ruedigêr, j'en serai au désespoir, ainsi que votre illustre femme. »

DBS NIBSLtJNOEN. 3SS

— « Dieu veuille, seigneur Gérnôt, qu'il en soit ainsi ; que votre volonté s'accomplisse de tout point et que la vie de vos amis soit sauve. Je vous confierai ma femme et ma fille. >

L'enfant de la belle Uote, le prince burgonde, parla : — t Pourquoi agir ainsi, Ruedigêr? Tous ceux qui m'ont accompagné, vous sont dévoués ; vous avez tort de nous attaquer. Vous allez avant l'heure rendre veuve votre charmante fille.

« Si vous et vos guerriers vous m'attaquez maintenant, vous me récompenserez mal de la confiance que j'ai eue en vous plutôt qu'en tout autre, quand je vous ai demandé votre fille en mariage. »

— « Souvenez-vous de la foi jurée, noble et illustre roi, si Dieu vous sauve d'ici. Ainsi parla Ruedigêr. Que la jeune femme ne pâtisse pas à cause de moi. Au nom de vos propres vertus, conservez-lui votre affection. »

— u Je le ferai volontiers, répondit Gîselher, le jeune; mais si mes illustres parents qui sont ici doivent mourir de votre main, alors il faudra rompre l'alliance fidèle qui m'unit à vous et à votre fille. »

— « En ce cas, que Dieu ait pitié de nous! » dit l'homme vaillant. Et tous levèrent leurs boucliers comme pour attaquer les étrangers dans la salle de Kriemhilt. Alors, du haut des degrés, Hagene s'écria à haute voix :

— « Arrêtez un instant, très noble Ruedigêr, ainsi dit Hagene; mes seigneurs et moi, nous ne vous avons pas encore suffisamment expliqué en quelle extrémité nous sommes. De quel avantage notre mort, à nous étrangers, peut-elle être pour Etzel ?

c Je suis en grand souci, ajouta Hagene : les Hiune^

ont haché à mon bras le bouclier que dame Crcetelint m'a donné. Je Tavais porté amicalement dans le pays d'Etzel.

< Que le Dieu du ciel m'accorde de pouvoir posséder encore un aussi bon bouclier que celui que vous avez à votre bras, ô très noble Ruedigér, et alors je n'aurai plus besoin de haubert dans le combat. »

— c Bien volontiers vous ferais -je don de mon bouclier, si j'osais vous le présenter en présence de Kriemhilt. Mais n'importe! prenez-le, Hagene, et portez-le à votre bras. Puissiez-vous l'emporter au pays des Burgondes! »

Quand il offrit si généreusement de lui donner son bouclier, bien des yeux pleurèrent à chaudes larmes. Ce fut le dernier présent que Ruedigér de Bechelàren fit à un guerrier ; depuis ce moment, il n'en fit jamais plus.

Quelque farouche et quelque animé de fureur que fût Hagene, il fut ému de ce don que ce bon héros lui faisait, si près de ses derniers moments. Maints nobles chevaliers se prirent à pleurer avec lui.

— t Que le Dieu du ciel vous rémunère, très noble Ruedigér, jamais votre pareil n'existera plus, faisant des dons si magnifiques à des guerriers étrangers. Dieu permettra que votre vertu vive à toujours.

« Malheur à moi à cause de cette nouvelle, ajouta Hagene ; nous avions déjà tant de maux à souffrir. Qu'il nous faille encore combattre contre des amis, voilà ce dont je me plains à Dieu. » Le margrave répondit : — c C'est aussi pour moi une profonde douleur. »

— «Je vous tiendrai compte de votre don, très noble Ruedigér. Quoi que puissent faire à votre égBstd ces

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illustres chefs, jamais ma main ne vous touchera dans le combat, quand même vous tueriez tous ceux du pays burgonde. »

A ces mots, le bon Ruedigér s'inclina courtoisement. On pleurait de toutes parts , c'était pour tous une peine extrême que nul ne pouvait détourner cette pénible lutte avec Ruedigér. Le père de toute vertu allait mourir.

Du haut du palais, Yolkêr le ménestrel parla : — € Puisque mon compagnon Hagene a fait trêve avec vous, mon bras aussi vous respectera fidèlement. Ah! vous l'avez bien mérité, quand nous sommes arrivés en votre pays.

< Très noble margrave, vous porterez pour moi ce message. La margrave m'a donné ces bracelets d'or rouge, pour m'en parer à cette fêle. Vous les pouvez voir vousmême à mon bras et en témoigner. »

— « Plût à Dieu tout-puissant, dit alors Ruedigér, que la margrave vous eût encore donné davantage. Soyez certain que je remplirai votre message auprès de ma femme bien-aimée, si jamais je la revois. »

Quand il lui eut fait cette promesse, Ruedigér leva son bouclier. Son âme s'enflamma, et, sans tarder plus longtemps, il se jeta sur les étrangers en vaillant guerrier. Le puissant margrave porta maints coups rapides.

Tous deux, Yolkêr et Hagene, se tinrent sur les plus hauts degrés, ainsi que l'avaient promis ces deux bonnes épées. Mais Ruedigér trouva devant la porte tant de vaillants combattants, qu'il commença la lutte avec grands soucis.

Gunther et Gêrnôt, dans un dessein meurtrier, le laissèrent pénétrer dans la salle. Ils avaient des sentiments

31» LA BfiTRE8$E

de bérQ8« Gkelher se tint à YifWit M*û itou sms rognU Il espérait eucoreen la TÎe; c'est pourquoi il évitait Buedigér.

Us boinines du nargrave s'élancèrent sur les enaenus» et on les voyait suivre leur maître ayec le plus grand courage. Ils portaient à la main Leurs épées traiM^hante»» qui hachèj^eut maints heaumes H maints superbes bon* cliers.

iea guerriers fatigué» portèrent cepeadaut à ceux de Bacbelàren des coups rapides et terribles , qui les atteigi^ireut jusqu'aux os, à travers \m cottes de maill<s« Ik accomplirent de prodigieux exploits dans la mêlée.

Isk vaillante troupe avait pénétré dans la salle. Volkér et Hagene bondirent à sa rencontre. Sauf au seul chef, ils ne donnaient trêve à personne. Sous les atteintes de leurs bras terribles, le sang découlait à travers les casques.

On entendait dans la salle retentir d'une façon effrayante le choc des épées. Sous les coups, les garnitures des bou* cliers tombaient brisées, et les riches pierreries s'éparpillaient dans le sang. La bataille était si acharnée que jamais il n'y en aura plus de pareiUe.

Le prince de Bechelàren marchait de ci et de là, comme uja guerrier qui sait faire valoir sa force dans la mêlée. Ce jour-là Ruedigêr prouva bien qu'il était un héros vaillant et digne de louange.

les deux chefs Gêrnôt et Gunther se tenaient fermes, et dans le combat ils donnèrent la mort à plus d'un combat-* tant. Gtselher et Dancvi^art ne se ménageaient guère, et par eux plus d'un vit arriver sa dernière heure.

Ruedigêr montrait qu'il était très fort, brave et par&itemenil armé* Aht q^ede héros il abattit! Ce que voyant

un Bargonde sentit la colère s'emparer de lui. La mort du noble Ruedigér en fut hâtée.

Le vaillant Gérnôt interpela le héros; il dit au margrave : — < Vous ne voulez pas laisser échapper un seul de mes hommes, très noble Ruedigér. Gela me centriste démesurément; je ne puis le supporter plus longtemps.

« Puisque vous m'avez enlevé un si grand nombre de mes amis, votre présent pourra vous causer du dommage. Tournez-vous de mon côté, homme très noble et très brave; je veux, du mieux que je pourrai, mériter le don que vous m'avez fait. »

Avant que le margrave parvint jusqu'à lui» plus d'une cotte de mailles fut teinte de sang. Ils s'élancèrent l'un vers l'autre, ces deux hommes avides de gloire. Chacun d'eux parait les coups terribles qui lui étaient destinés.

Mais leurs épées étaient si tranchantes que rien ne pouvait les arrêter. Ruedigér, le bon chevalier, atteignit Gérnôt à travers son casque dur comme un roc, et le sang coula à flots. Mais cet excellent et valeureux guerrier le lui rendit avec usure.

Il brandit haut en ses mains Tépée qu'il avait reçue de Ruedigér, et quoique blessé à mort, il en porta un coup si terrible que, traversant l'épais bouclier, elle tomba sur la visière du casque. L'époux de Gœtelint devait en mourir.

Non, jamais don plus magnifique ne reçut pire récompense. Tous deux frappés réciproquemment par la main l'un de l'autre, Gérnôt et Ruedigér, tombèrent dans la mêlée. Quand il vit cette terrible catastrophe, la colère s'empara de Hagene.

Le héros de Troneje parla : — « Un affreux malheur nous est arrivé. Nous avons fait en ces hommes une si

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grande perte, que jamais nous ne la répareroDs, el kar» gens et leurs pays non plus. Mamtenant, q«e ka gHorriera de Ruedigèr en portent la peine. »

De part et d'autre, il n'y eut plus de merci. Beaucoup, tombés sans blessures, auraient pu facilement échapper. Mais telle était la presse, en cette mêlée, que sans être atteints, ils se noyaient dans le sang.

— « Hélas t mon frère est tué en ce jour i Ah ! le malheur nous frappe de tous côtés. Je regretterai toujours le noble Ruedigèr. La perte est pour les deux partis» et notre affliction est immense. »

Quand le jeune Giselher vit son frère mort» il réduisit ceux qui étaient entrés dans la salle à une suprême détresse. La mort recueillait en hâte ceux qui lui étaient dévoués. Pas un de ceux de Bechelâren n'en réchappa.

Gunther et Giselher, ainsi que Hagene, Dancwart et Volkér, ces bonnes épées, vinrent là où les deux hommes étaient étendus, et ces héros se prirent à pleurer.

— c La mort nous frappe cruellement, dit Giselher, le jeune. Maintenant, cessons de pleurer et exposons-nous au vent, afin que, fatigués du combat, nous puissions rafraîchir nos cottes de mailles. Je crains que Dieu ne nous laisse plus longtemps la vie. »

Les guerriers étaient épuisés; les uns s'assirent» les autres s'appuyèrent sur leurs boucliers. Les héros de Ruedigèr gisaient à terre morts. Le bruit du combat était apaise. Le silence dura si longtemps quEtzel s'en irrita.

— « Malheur ! s'écria la femme du roi, Ruedigèr ne nous a pas servis assez fidèlement, pour faire tomber nos ennemis sous ses coups. Il leur permetU^a de rentrer au pays des Burgondes.

DBS NIBELUNGEN. SM

c A quoi nous sert, roi Etzel, que nous ayons donné M hét0S toui ce q«*il a déatré? Maintenant il a mai a^. Celui qui devait nous venf;er, yeut faire la paix, i Yolkér répondit à ces paroles, le très beau guerrier :

— c Hètast noble femme du roi, il n'en est pas comme tu le prétends. Si j'osais dire qu'une aussi grande dame en a menti, je dirais que vous avez prononcé sur le compte de Ruedigér dés mensonges diaboliques. Lui et ses guerriers ont été tristement déçus touchant la paix.

c II a exécuté si vaillamment les ordi*es du roi, que lui et sa suite sont tombés morts ici. Maintenant, Rriemhilt, regarde autour de toi : à qui vas-tu donner tes ordres? Ruedigér, le héros, vous a servis jusqu'à sa dernière heure.

c Si vous ne voulez pas me croire, on vous le fera voir. » Alors, afin de lui briser le cœur, on apporta le héros, la tète fendue, là où le roi pouvait l'apercevoir. Jamais les fidèles d'Etzel n'éprouvèrent plus grande affliction.

Quand ils virent apporter le corps du margrave, nul écrivain ne pourrait ni décrire, ni raconter les effroyables gémissements que les hommes et les femmes poussèrent en ce moment, l'âme en proie au désespoir.

Le désespoir d'Etzel n'était pas moindre. Le puissant roi poussait des cris de douleur semblables au rugissement du lion. Ainsi faisait aussi sa femme. Ils se lamentèrent effroyablement sur la mort du bon Ruedigér.

XXXVIII. COMMENT TOUS LES HOMMES DU SEIGNEUR DIETRtCH FURENT TUÉS

On entendait de toas côtés de si grandes lamentations que les tours et le palais retentissaient à ce bruit. Un des hommes de Dietrlch de Vérone l'entendit aussi. Gomme il se hâta d*aller porter cette importante nouvelle !

Il parla au chef : — • Écoutez, mon seigneur Dietrich, de tout le temps que j'ai vécu, certes je n'ai entendu de plus grandes et de plus effroyables plaintes que celles qui viennent de frapper mon oreille. Il me semble que le roi lui-même a succombé dans cette fête !

c Comment, sans cela , seraient-ils tous en si grande affliction? Le roi ou Kriemhilt, l'un des deux est mort» tué par la haine de ces hôtes hardis. Un grand nombre de guerriers superbes pleurent épouvantablement. »

Le prince de Vérone répondit : — « Mon fidèle très chéri, ne vous hâtez point si fort. Quoi qu'aient pu faire ces guerriers étrangers, ils y ont été poussés par la néces* site. Et laissez-les jouir de cet avantage^ que je reste, moi, en paix avec eux. »

Alors le hardi Wolfhart dit : — « Moi j'irai là-bas et j'apprendrai ce qu'ils ont fait, et ensuite mon maître bien aimé je viendrai vous dire ce que j'ai vu et quel peut être le motif de ces plaintes. >

Le seigneur Dietrlch parla : — « Quand on s'attend à rencontrer de l'irritation , alors les questions indiscrètes que l'on fait affligent vite l'âme des guerriers. C'est pourquoi, Wolfhart, je ne veux pas que tu les interroges. »

Il ordonna à Heipfrich de se rendre au palais et de de-

DES NIBBLUNGEN. JS3S

mander, soit aux hommes d'Etzel, soit aux étrangers, ce qui était arrivé. Jamais on n'avait vu des gens en si profonde aiBiction.

L'envoyé se mit à interroger : — « Qu'est-il donc arrivé? » — Un guerrier lui répondit : — « Tout ce que nous avions d'amis dans le pays desHiunenaété tué. Voilà, gisant à terre, Ruedîgér, tombé sous la main des fiurgondes.

c Pas un de ceux qui étaient venus avec lui n'a échappé. » L'affliction d'Helpfrlch fut au comble. Jamais il n'avait reçu une nouvelle avec plus de douleur. Il retourna vers Dietrich en pleurant.

— € Qu'avez-vous donc appris? dit Dietrich; pourquoi pleurez- vous si amèrement, brave Helpfrlch? » Le noble chef répondit : — « Ah ! il m'est bien permis de gémir fortement. Les Burgondes ont tué le bon Ruedîgér. »

Le héros de Vérone reprit : « Dieu n'a pu le permettre. Non, ce serait une trop forte vengeance et un tour du démon. Comment Ruedigér aurait-il mérité un pareil sort? Car, je le sais, il est tout dévoué à ces étrangers. »

Wolfhart répondit : — « Ah ! s'ils ont fait cela, il faut qu'il leur en coûte la vie à tous. Si nous le supportions, ce serait une honte pour nous. Le bras du bon Ruedigér nous a rendu de si grands services ! »

Le chef des Amelungen ordonna de prendre des informations plus sûres; il s'assit à une fenêtre, plein d'amers soucis. Puis il dit à Hildebrant d'aller vers les étrangers, afin de savoir d'eux-mêmes ce qui s'était passé.

Ce guerrier hardi dans les combats, maître Hildebrant, ne portait à la main ni armes ni bouclier. Il voulait se rendre courtoisement auprès des hôtes, quand le fils de sa sœur lui fit une rude observation.

lie brouehe Wolfhart lai dit : c Si fous «ttez lè^bis sans armes, vmis ne tarderez pas à recevoir leurs outrages et vous serez obligé à une retraite honteuse. Mais si tous TOUS présMitez bieu armé, chacun tous respectera. »

Suivant le conseil du jeune homme, Hildebrant prit ses armes. Ayant qu'il s'en aperçût, tous les hommes de Dietrlch STaient mis leur armure et portaient Tépée à la main. Cela affligea le héros. Comme il eut volontiers voulu l'éviter !

Il demanda où ils voulaient aller? — c Nous voulons vous accompagner, parce que Hagene de Troneje est si audacieux pour le mal, qu'il pourrait vous parler avec insolence, ainsi qu'il lui arrive souvent. » Entendant cela, il accéda au désir des guerriers.

Le brave Volkér vit s'avancer bien armés les héros de Vérone, les hommes de Dietrlch, ceints de leur épée et portant le bouclier au bras. Il en avertit ses maîtres du pays burgonde.

Le joueur de viole parla : — « Je vois venir vers nous, avec une allure hostile, les hommes de Dietrlch, armés et le casque en tête: ils veulent nous combattre. Jecrois qu'il en arrivera malheur à nos étrangers. »

Au même moment arriva Hildebrant; il déposa à ses pieds son bouclier arrondi et se mit à interroger les hommes de Gunther : — c Hélas 1 bons héros, que vous avait fait Ruedigér?

c Mon maître Dietrlch m'a envoyé vers vous, afin de savoir si la main de l'un de vous a tué le noble margrave, ainsi qu'on nous l'a dit. Nous ne pourrions supporter une aussi grande perte. »

Hagene de Trojene répondit : — < Ce qu'on vous a dit n'est point un mensonge. Oh ! comme je voudrais que

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votre messager tous eût trompé et que Rudigér fût encore vivant ; je l*aimais tant f Hommes et femmes peuvent le pleurera jamais! »

Quand ils eurent bien entendu qu'il était mort, les guerriers le pleurèrent, ainsi que les y portait leur attachement au héros. On vit les guerriers de Dietrich verser des larmes qui coulaient sur leur barbe et sur leur menton. Ils éprouvaient une profonde douleur.

Le duc de Vérone, Sigestap, parla : — « Maintenant a pris fin la félicité que nous avait procurée Ruedigèr, après nos jours malheureux. La joie d'un peuple exilé gtt là à terre, tuée par vous ô héros ! »

La bonne épée des Amelungen, Wolfwln prit la parole: •*- c Quand je verrais aujourd'hui mon père mort, je n'éprouverais pas une plus grande peine que de la perte de Ruedigèr. Hélasl qui va consoler maintenant la femme du bon margrave?»

Animé par la colère, le guerrier Wolfhart parla : — « Qui guidera nos héros dans leurs nombreuses expédia tiens, comme le margrave l'a fait si souvent! Malheur, très noble Ruedigèr, que nous t'ayons perdu ainsi ! »

Wolfbrant et Helpfrich, ainsi que Helmnôt, avec tous leurs amis pleurèrent sa mort. Les soupirs empêchaient Hiidebrant d'en demander davantage. Il dit : — c Maintenant, guerriers, faites ce pourquoi mon maître m'a envoyé.

c Enlevez de la salle, pour nous le donner le corps de Ruedigèr, en qui ont péri si lamentablement toutes nos joies. Et laissez-nous lui rendre encore hommage, pour tout le bien qu'il nous a fait à nous et à tant d'autres hommes avec un si grand dévoûment.

c Nous aussi nous sommes exilés comme Ruedigér, la bonne épée. Pourquoi nous réduire à supplier? Laisseznous l'emporter, afin que nous puissions encore, après sa mort, honorer le héros, comme nous aurions tant voulu le faire durant sa vie.

Le roiGunther : — « Nui hommage n'est si précieux, que celui que rend un ami à son ami mort. Agir ainsi, voilà ce que j'appelle de la fidélité et de la constance. C'est avec raison que vous lui êtes reconnaissants ; il vous a montré beaucoup d'affection. »

— t Combien de temps prierons-nous encore, s'écria le brave Wolfbart? Puisque par vous, nous avons perdu notre plus chère consolation, et que désormais nous ne jouirons plus de sa présence, laissez-nous le porter là ou nous enterrons les guerriers. »

Volkér répondit à ces paroles — « Personne ne vous donnera ce corps, mais venez le prendre dans la salle où le guerrier est gisant, tombé dans le sang avec de profondes blessures. Ainsi sera complet Thommage que vous rendrez à Ruedigér. »

Le vaillant Wolfhart parla : — « Dieu sait, seigneur ménestrel, qu'il ne faut point nous provoquer. Vous nous avez fait assez de mal. Si je l'osais en présence de mes maîtres, il vous en arriverait malheur ; mais il nous faut demeurer en paix, car il nous est interdit de combattre. >

Le joueur de viole répondit : — t Celui-là est trop prudent qui renonce à faire sa volonté, parce qu'on le lui a défendu ; je ne puis dire que ce soient là les sentiments d'un vrai héros. > Ce discours de son compagnon d'armes plut à Hagene.

— « Cela ne vous réussira pas, dit Wolfhart: je désac-

corderai tellement les cordes de votre instrament, que vous ne vous en vanterez pas lors de votre retour aux bords du Rhin. Je ne puis, sans déshonneur, supporter votre arrogance. »

Le ménestrel reprit : — c Si vous troublez les douces harmonies de mes cordes, sous ma main, votre casque brillant perdra tout son éclat, n'importe comment je m*en retournerai au pays des Burgondes. »

Wolfhart voulait s*élancer sur lui ; mais Hildebrant, son oncle, ne le lui permît pas et le retint fortement : — « Je crois que tu veux te livrer à ta colère inconsidérée de jeune homme, et tu perdrais ainsi pour toujours la faveur de notre seigneur. »

— < Lâchez le lion, maître; sa fureur est au comble, dit Yolkêr, la bonne épée. Mais s'il tombe sous ma main, quand son bras aurait dompté l'univers entier, je lui donnerai un coup qui lui coupera toute réplique à l'avenir. »

L'âme du héros de Vérone s'enflamma de fureur. Wolfhart, ce bon et rapide guerrier, brandit son bouclier et, comme un lion, se jeta en avant. Tous ses amis le suivirent à l'instant.

Quelque prodigieux que fussent ses bonds vers les murs de la salle, le vieux Hildebrant arriva d'abord sur les degrés; il ne voulut point le laisser engager avant lui le combat. Ils trouvèrent bientôt dans les étrangers les adversaires qu'ils cherchaient.

Maître Hildebrant bondit vers Hagene. On entendit les épées retentir aux mains de ces deux héros. Ils étaient animés d'une grande rage, qui éclatait à tous les yeux. Un vent rouge de feu jaillissait de leurs épées.

Us furent séparés dans la violence du combat par la

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Ion» et ia valeur des gaerriers de Vérone. Ifaltre HiMebrant se détourna de Hagene, et le fort WolAert se jeta sorVolkér le hardi.

Il asséna sur le bon casque du ménestrel un coup tel, que le tranchant de son épée en entama le fer. Le jo«eur de viole le lui rendit avec tant de force, que sous sa main Tarmure de Wolfhart lança des éclairs.

Ils firent jaillir le (eu de leurs cottes de mailles, car ils étaient animés l'un contre l'autre d*une furieuse haine. Wolfwîn, ce bon guerrier de Vérone, les sépara ; ce qu'il n'aurait jamais pu faire, s'il n'avait été un héros.

Gunther, le vaillant, repoussa d'un bras infatigable les illustres combattants du pays des Amelungen. Le superiM Glselher teignit des flots d'un sang rouge plus d'un heaume brillant.

Dancwart, le frère de Hagene, était un homme farouche. Tout ce qu'il avait fait auparavant contre les guerriers d'Etzel n'était que du vent. Maintenant il se battait réellement avec rage, le fils du brave Aldriân.

Ritschart et Gerbart, Helpfrîch et Wichârt ne s'étaient jamais épargnés dans aucun combat : ils le firent sentir aux hommes de Gunther. On voyait Wolfbrant marcher superbement dans la mêlée.

Le vieux Hildebi ant se battait comme un furieux. Beaucoup d'entre ces bons guerriers succombèrent abattus dans le sang par Tépée de Wolfhart. Ainsi ces hommes bons et vaillants vengeaient Ruedigér.

Le seigneur Sigestap se battait obéissant à l'impulsion de son courage. Ah ! que d excellents heaumes il hacha à ses ennemis dans cette bataille, le fils de la sœur de Dietrich ! On ne pouvait mieux se conduire dans la mêlée.

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Voyait que le hardi Sigestap faisait ruisseler le sang sur les bonnes cottes de mailles, le fort Volkér fut saisi de colère et s'élança à sa rencontre. Bientôt Sigestap

Eut perdu la vie par les mains du ménestrel. Il se mit à lui donner un si brillant échantillon de son talent, que le jeune homme reçut la mort de sa terrible épée. Le vieux Hildebrant le vengea, comme le lui imposait sa valeur.

— c Malheur ! s'écria maître Hildebrant , mon cher seigneur glt là, tué par la main de Volkér. Maintenant le joueur de viole ne peut vivre plus longtemps. » Qui aurait pu être plus terrible que le vaillant Hildebrant?

Il frappa Volkér si violemment, que les débris de son casque et les ferrures de son bouclier volèrent de tous côtés contre les murs de la salle. Ce fut la fin du fort Volkér.

Les hommes de Dietrich se pressaient au combat. Ils frappaient si rudement, que les mailles des armures jaillissaient au loin et que les pointes des épées volaient dans les airs, et hors des casques ils faisaient couler des ruisseaux de sang fumant.

Hagene de Troneje aperçut Volkér mort. C'était, en cette fête, la perte la plus douloureuse qu'il eût faite parmi ses hommes et ses parents. Hélas ! comme effroyablement Hagene se mit à venger le héros !

— « Non, le vieux Hildebrant ne jouira pas de son triomphe. La main de ce héros a abattu mon aide fidèle, lui, le meilleur compagnon d'armes que j'eus jamais. » Il leva plus haut son bouclier et s'avança hachant devant lui.

Helpfrîch, le fort, tua Dancwart. Ce fut une grande douleur pour Gunther et pour Glselher^ quand ils le virent

S40 U DÊTRBSSE

tomber dans Taffreuse mêlée. Il avait de ses vaillantes mains vengé d'avance sa mort.

Quoiqu'il y eût là, réunis contre leur petite troupe, tant de princes puissants de maints pays divers^ si les chrétiens ne s'étaient pas rangés contre eux, ils auraient repoussé tous les païens, grâce à leur courage.

Cependant, Wolfhart allait de çà et de là, abattant sans relâche les hommes de Gunther. Il traversait pour la troisième fois le lieu du combat et maints héros tombaient à terre frappés par son bras.

Le fier Giselher interpella Wolfhart : — < Malheur! quel féroce ennemi nous avons rencontré! Noble et brave chevalier, tournez-vous de ce côté. Je veux vous aider à mettre une fin à tout ceci ; cela ne peut se prolonger davantage. »

Wolfhart se tourna vers Gtselher ; dans le combat chacun d'eux fit à l'autre maintes profondes blessures. Il s'élança vers le jeune roi avec tant de vigueur, que sous ses pieds le sang jaillit jusqu'au dessus de sa tète.

Animé de colère, le fils de la belle Uote reçut Wolfhart, le héros vaillant, avec des coups rapides ; quelque fort que fut ce guerrier, il devait succomber. Jamais roi si jeune ne fut aussi vaillant.

Il atteignit Wolfhart à travers sa bonne cuirasse si rudement, que le sang jaillit jusqu'à terre. Il blessa à mort rhomme-lige de Dietrlch. Nul autre qu'un héros n'aurait pu porter un pareil coup.

Quand le hardi Wolfhart reçut cette blessure, il laissa tomber son bouclier. Puis, des deux mains il souleva une puissante épée ti*ès tranchante; le héros frappa Giselher à travers son bouclier et sa cotte de mailles.

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Ils s'étaient donné réciproquement une mort affreuse.

Le fidèle de Dietrich ne pouvait pas conserver la vie. Quand le vieux Hildebrant vit tomber Wolfhart, jamais, je crois, dans sa vie il n'éprouva peine plus grande.

Tous les hommes de Gunther et ceux de Dietrich étaient morts. Hildebrant se rendit à la place où Wolfhart était tombé dans le sang et il prit dans ses bras le guerrier bon et hardi.

Il voulut l'emporter hors du palais, mais la charge était trop lourde; il dut l'abandonner. L'homme blessé à mort et gisant dans le sang, tourna ses yeux vers son oncle et vit bien que volontiers il aurait voulu l'enlever de là.

Le moribond parla : — « Mon oncle bien-aimé, il ne faut pas en ce moment vous dévouer trop à moi. Gardezvous de Hagene, voilà ce que je crois qu'il faut faire. II porte dans son cœur des sentiments féroces.

c Et si mes parents veulent me plaindre, après ma mort, vous le plus proche et le meilleur d'entre eux, vous direz de moi, que, s'ils me pleurent, c'est sans motif. Je suis tombé tué glorieusement sous les coups d'un roi.

c J*ai aussi d'avance si bien vengé ma mort, que les femmes de maints bons chevaliers en verseront des larmes. Et si quelqu'un vous interroge, vous pourrez répondre aussitôt que de ma main j'ai abattu plus de cent ennemis. »

Hagene, pensant au ménestrel, à qui le brave Hildebrant avait enlevé la vie, parla au héros : — « Vous porterez la peine .de ma douleur; car vous avez enlevé aujourd'hui tant de braves guerriers. »

Il frappa sur Hildebrant si fortement qu'on entendit résonner Balmung9que Hagene le hardi avait enlevé à Sieg-

frid, après avoir tué le héros. Le vieillard se défeadit ; il était aussi très brave.

Le guerrier de Dietrlch asséna sur le héros dç Troneje un coup d'une épée très large, dont le fil était excessivement tranchant; mais il ne put blesser le fidèle de Gunther. Hagene, au contraire» l'atteignit à travers sa bonne armure.

Quand le vieux Hildebrant eut reçut cette blessure, i} craignit de plus graves atteintes de la main de Hagene. L'homme de Dietrlch jeta son bouclier sur son dos et, malgré sa profonde blessure échappa à Hagene.

Nul des combattants n'était plus en vie, nul, hormis, deux seulement, Gunther et Hagene. Le vieux Hildebrant marchait tout baigné de son sang; il apportait 4e tristes nouvelles à Dietrlch.

Il vit cet homme assis plein de douleur, et maintenant il allait faire éprouver au prince une plus grande affliction encore. Voyant s'avancer Hildebrant dans son armure toute rougie, il lui demanda des nouvelles, poussé par Tinquiélude.

— < Dites-moi, maître Hildebrant, comment étes-vous tout baigné du sang échappé de vos veines, et qui vous a porté ce coup ! Je pense que vous vous serez battus avec les étrangers dans le palais. Je vous l'avais défendu; vous auriez bien fait de l'éviter. »

Il dit à son seigneur : — c C'est Hagene qui m'a fait cette blessure dans la salle, tandis que je voulais éviter ce guerrier. C'est avec peine que j'ai sauvé ma vie des mains de ce démon. »

LeVéronais répondit : — € Cela vous est justement arrivé ; car m'ayant entendu parler de l'amitié qui me liait à

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ces guerriers, vous n'auriez pas dû rompre la paix que j'avais contractée avec eux. Si je ne craignais la honte, vous perdriez la vie. »

— « Ne vous irritez pas trop vite, mon seigneur Dîetrlch ; vraiment en moi et en mes amis le dommage est trop grand. Nous voulions emporter le corps de Ruedîgèr, mais les hommes du roi Gunther ne voulurent point le permettre. »

— < Malheur à moi ! quelle douleur! Ruedigér est-il mort. Je le pleurerai toujours. Ah ! mon désespoir est profond. La noble Gœtelint est la fille de la sœur de mon père. Malheur aux pauvres orphelins, qui sont à Bêchelâren ! »

Cette mort lui apportait le deuil et l'affliction. Il se prit à pleurer ; il ne pouvait s'en défendre : — < Hélas t fidèle appui que j'ai perdu ! Je ne cesserai jamais de pleurer l'homme-Hge du roi Etzel.

« Pouvez-vous me dire exactement, maitre Hildebrant, quel est le guerrier qui l'a tué? » Il répondit : — « C'est le fort Gérnôt, mais des mains de Ruedigér, ce héros a été frappé à mort. »

Dietrlch dit à Hildebrant : — c Dites à mes hommes qu'ils s'arment en hâte; je veux y aller moi-même. Dites qu'on m'apporte ma brillante armure de bataille ; je veux, en personne, interroger les héros du pays burgonde. »

Maitre Hidebrant reprit : — c Qui donc vous accompagnera ! Tout ce qu'il vous reste de vivant, vous le voyez à vos côtés. Je suis le dernier de vos fidèles ; les autres sont morts. » Il fut atterré de cette nouvelle, et certes c'était avec raison.

Car jamais en ce monde, il n'éprouva si amère douleur.

Il s'écria : — < Tous mes hommes sontrils morts? Alors Dieu m'a abandonné, moi, infortuné Dietrich ; j*étais un roi puissant, superbe et riche.

» Gomment se peut-il faire, dit le sieur Dietrich, que tous ces héros dignes de gloire aient été tués par ces hommes fatigués de combattre et poussés à bout? Si le malheur ne me poursuivait, ils ne connaîtraient pas encore la mort.

c Mais puisque le sort n'a pas voulu m'épargner plus longtemps, dites-moi, est-ce que quelqu'un des étrangers a survécu? » Maître Hildebrant répondit : < Dieu le sait, nul autre que le seul Hagene et Gunther, le glorieux roi. »

— c Hélas! cher Wolfhart, t'ai-je perdu? Alors j'aurai bientôt regret d'être jamais né. Quoi ! Sigestap et Wolfwln et Wolfbrant aussi? Qui donc me viendra en aide au pays des Amelungen?

c Helpfrich, le très vaillant, est aussi tué? Comment pleurerai-je Gerbart et Wichart? Oh! c'est aujourd'hui le dernier jour de ma joie. Malheur! que personne ne puisse mourir de douleur ! >

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