‹ Les NibelungenChapitre 8 sur 33 · VII. COMMENT GUNTHER CONQUIT BRUNHILT · texte numérisé non relu

VII. COMMENT GUNTHER CONQUIT BRUNHILT

Pendant ce temps, la barque s'était approchée si prés du Burg, que le roi put voir en haut, aux fenêtres, de belles vierges. U regrettait vivement de ne point les con-*. naître.

Il demanda à Siegfrid, son compagnon : — « Sais-tu quelque chose touchant ces jeunes filles qui, de là-haut, nous

DBS NïBBLtNGËN. «S

regardent sur les floto. Quel que soit le nom de leur seigneur, elles ont certes le cœur haut placé. >

Le seigneur Siegfrîd parla : — c II faut regarder à la dérobée toutes ces jeunes filles, puis me dire celle que tu choisirais si tu en avais la faculté. > — t Je le ferai, dit Gunther, ce chevalier hardi et prompt.

c J'en vois une à cette fenêtre, en vêtements blancs oomme neige. Ah I qu'elle est bien faite f Mes yeux la choisissent pour la beauté de son corps. Si j'en avais le pouvoir, il faudrait qu'elle devint ma femme. >

— « Le regard de tes yeux a très bien choisi, c'est la noble Brunhilt, la belle vierge vers laquelle aspirent ton cœur et ton esprit et ton âme. » Tous ses mouvements plaisaient à Gunther.

La reine ordonna à ses belles suivantes de se retirer des fenêtres. Elles ne devaient point rester là à contempler les étrangers; elles étaient prêtes à obéir. Ce que les femmes firent là, nous fut conté depuis.

A l'approche des inconnus elles se parèrent suivant la coutume des jolies femmes. Puis elles vinrent aux lucarnes étroites, d'où elles voyaient les héros. Elles le faisaient par curiosité.

Us n'étaient que quatre débarquant dans ce pays. Siegfrîd le fort menait un cheval par la bride; les vierges dignes d'amour voyaient cela par la fenêtre ; le roi Gunther en fut depuis hautement honoré.

Sicgfrid tint par la bride le cheval caparaçonné, bon et beau, grand et fort, jusqu'à ce que le roi Gunther fût assis en selle. Ainsi le servit Siegfrit ; le roi l'oublia bien depuis.

Pois il conduisit aussi son cheval hors de la barque. Jamais il n'avait rendu ce service de tenir i'étrier à quel-

m LA DÉTRESSE

qu'autre guerrier. Les femmes fières et belles regardaient par les fenêtres.

Les héros très hardis avaient même apparence ; ils avaient tous deux, cheval et vêtements blancs comme neige. Leurs boucliers étaient bien faits ; ils brillaient aux mains de ces vaillants hommes.

Leurs selles étaient ornées de pierreries ; les harnais du poitrail étaient étroits ; il y pendait des sonnettes d'un or rouge et éclatant. Arrivés en ce pays sous l'inspiration de leur courage, ils chevauchaient ainsi magnifiquement vers la salle de Brunhilt.

Ils s'avançaient avec leurs lances bien aiguisées et avec leurs bonnes épées, qui pendaient jusqu'aux éperons; ils les portaient pointues et très larges, ces hommes braves. Brunhilt voyait tout cela, la vierge digne d'amour.

Avec eux venaient Dancwart et Hagene. Nous avons entendu conter que ees guerriers portaient de riches vêtements, noirs comme l'aile du corbeau. Leurs boucliers étaient neufs et forts, bons et larges.

On les voyait porter des pierreries de Tlnde qui scintillaient splendidement sur leurs habits. Us laissèrent leur barque, sans garde, sur les flots. Ils chevauchaient vers le Burg, les héros hardis et bons.

Ils y voyaient s'élever quatre-vingt-six tours, trois vastes palais et une salle bien construite en marbre magnifique, vert comme l'herbe des prés. Là siégeaient Brunhilt et sa cour.

Les portes du Burg s'ouvrirent toutes larges. Les hommes de Brunhilt se précipitèrent à leur rencontre et les reçu* rent comme des hôtes dans le pays de leur souveraine. On prit soin de leurs chevaux et de leurs boucliers.

Ud camërier parla : — c Donnez-nous yos épées et vos brillantes cuirasses. » — < Cela ne vous sera pas accordé, dit Hagene de Troneje, nous voulons les porter nousmêmes. » Alors Siegfrid commença à lui expliquer les us de cette cour :

— c II est d'usage en ce burg, je dois vous en prévenir, qu'aucun hôte ne porte des armes. Laissez emporter les vôtres. Ce sera bien ainsi. > Hagene, Tbomme-lige de Gunther, ne suivit pas volontiers ce conseil.

On fit servir du vin aux héros et on leur offrit toutes les choses convenables. On voyait partout des guerriers rapides, en habillements de prince, se diriger vers la cour. On regardait beaucoup les héros intrépides.

On apprit à Brunhilt que des guerriers étrangers étaient arrivés, en riches costumes et naviguant sur la mer. La vierge belle et bonne commença de s'informer.

— € Dites-moi, dit la reine, quels peuvent être ces guerriers inconnus, de si fière contenance, que je vois là, et pour quels motifs ces héros ont-ils navigué jusqu'ici? >

Quelqu'un 'de sa suite parla : — c O dame, je puis a£Brmer que jamais je n'ai vu aucun d'eux. Un seul me parait ressembler à Siegfrid. Il convient de les bien recevoir : tel est mon avis, haute dame.

c Le second de ses compagnons a une noble apparence. S'il en avait le pouvoir, et s'il pouvait les conquérir, il serait digne d'être roi de vastes terres. Il a, parmi les autres, l'air d'un chef.

c Le troisième de ses compagnons parait être très farouche, et pourtant son corps est beau, ô reine puissante : ses regards sont rapides, il les jette sans cesse autour de lui. Son caratëre est, je crois, plein de violence.

« Le plus jeune d'entre eux me parait très beau. Je vois ce riche guerrier, modeste comme une jeune fille, marcher avec bonne apparence et avec une grâce charmante. Nous aurions tout à craindre s'il lui arrivait quelque mal.

« Mais quelque douce que soit sa manière d'être et quelque beau que soit son corps, il ferait pleurer maintes jolies femmes s'il entrait en fureur. Son corps est si bien formé qu'on voit qu'il est par toutes ses qualités un guerrier brave et rapide. »

La reine parla. — c Qu'on m'apporte mon armure. Si le fort Siegfrid est venu en mon pays pour obtenir mon amour, il y va de sa vie. Je ne le crains pas au point de devenir sa femme. »

Brunhilt la belle fut bientôt revêtue de son costume, Maintes belles suivantes l'accompagnaient, au nombre de cent ou plus. Leur costume était magnifique. Les hôtes désiraient voir la vaillante femme.

Avec elles marchaient les héros de l'Islande, les guerriers de Brunhilt, portant l'épée au poing, cinq cents ou même davantage. Cela inquiétait les hôtes. Ils se levèrent de leur siège, les héros hardis et fiers.

Quand la reine vit Siegfrid, elle parla aux étrangers d^une façon courtoise : — « Soyez le bien- venu en ce pays, seigneur Siegfrid; quel est le but de votre voyage? Je désirerais le connaître. »

— « Bien des grâces, dame Brunhilt, de ce que vous daigniez me saluer, douce fille de prince, avant ce noble chef qui se trouve devant moi. Lui est mon seigneur. Je renonce à l'honneur que vous me faites.

€ Il est roi sur le Rhin. Que dirais-je de plus? Nous avons navigué jusqu'ici pour l'amour de vous. Il veut vous

aimer, n'importe ee qui en arrive. Réfléchissez bien : il n'abandonnera pas son dessein.

c II s'appelle Gnnther, c'est un roi puissant et fier. S*il obtient votre amour, il ne désirera ri^ de plus. A cause de vous, je Taî accompagné jusqu'ici. S'il n'avait pas été mon seigmur, je ne fusse jamais venu. »

Elle dit : ^ c Est-il vraiment ton seigneur et toi son homme-lige? Veut-il tenter les jeux que je propose? S'il est vainqueur, je serai sa femme; mais si je triomphe une seule fois, il y va de la vie pour vous tous. >

Hagene de Trojene parla : — « dame, laissez-nous voir ces jeux. Il faut qu'ils soient bien rudes, pour que mon seigneur Gunther soit vaincu par vous. Il espère bien obtenir une si belle reine.

— «Il doit lancer la pierre, bondir après et jouter de la lance avec moi. Que votre esprit ne soit pas trop prompt, vous pourriez bien perdre ici l'honneur et la vie. Songez-y. > Ainsi répondit la vierge digne d'amour.

Siegfrid le rapide s'avança vers le roi et le pria de dire é la reine toute sa volonté : — c Soyez sans crainte, je saurai vous préserver par mes artifices. »

Le roi Gunther parla : — « Reine superbe, déterminez ce que vous exigez. J'accomplirai tout cela et même plus, pour votre beau corps. J'y laisserai ma vie, ou vous serez ma femme. »

Quand la reine entendit ces paroles, elle ordonna de préparer les jeux suivant la coutume. Elle fit apporter son armure de combat, une cuirasse d'or et un bon bouclier.

La vierge se revêtit d'une cotte d'armes de soie, que jamais dans le combat nulle épée n'avait entamée. Elle

était d'étoffe de Lybie très bien faite, et toute brillante de de passementeries bien ouvrées.

Cependant on montrait beaucoup dVgueil yis-à-yis des guerriers : Dancwart et Hagene en étaient peu satisfaits. Us s'inquiétaient en leur cœur du sort de Gunther. Us pensaient : c Ce voyage tournera mal pour nous. >

Pendant ce temps Siegfrid, la puissante épée, était retourné au vaisseau, sans que nul s'en aperçût, pour chercher la Tarnkappe qu'il y avait cachée. U se glissa rapidement dans la barque; ainsi, personne ne le vit.

U se hâta de revenir. U vit un grand nombre de guerriers là où la reine préparait les jeux. U s'avança invisible. Nul ne le vit de tous ceux qui étaient présents, grâce à ses artifices.

On traça le cercle où la joute devait avoir lieu en présence d'un grand nombre de vaillants héros. Us étaient plus de sept cents bien armés, et c'étaient eux qui devaient décider en toute vérité à qui appartiendrait la victoire.

Voici venir Brunhilt. Elle est armée comme si elle voulait combattre pour la terre d'un roi. Elle porte sur son vêtement de soie de nombreuses lames d'or. Sa brillante fraîcheur éclate à ravir sous cet appareil.

Viennent ensuite les serviteurs; ils lui apportent. un bouclier d'or rouge, revêtu de plaques d'acier trempé, grand et large. C'est avec ce bouclier que la vierge charmante voulait combattre.

Les attaches de ce bouclier étaient d'une riche étoffe, sur laquelle brillaient des pierreries vertes comme l'herbe. Elles étincelaient avec un grand éclat dans l'or qui les enchâssait. U devait élre brave celui qui saurait plaire à cette femme.

Ce boaclier d'acier et d'or que la vierge allait porter, était épais — cela nous a été conté ainsi — de trois empans à Tendroitdes boucles. C'est à peine si quatre de ses camériers le pouvaient porter.

Lorsque Hagene vit apporter ce bouclier, il s*écria avec colère, le héros de Troneje : — « Eh bien ! roi Gunther, nous laisserons ici notre corps! Celle à laquelle votre amour ose prétendre, c'est la femme du diable ! >

Apprenez-en plus encore sur ses vêtements : elle en avait de si magnifiques ! Elle portait une cotte d*armes de soie d'Agazouc très noble et très riche. Maintes pierres étincelantes jetaient sur la reine Féclat de leurs feux.

Voilà qu'on apporte à la vierge une pique lourde et grande, large, énorme, forte, invincible et dont le tranchant coupait terriblement. C'était celle dont elle se servait toujours.

Écoutez les merveilles qu'on raconte du poids de cette pique : elle était forgée de quatre énormes masses de fer. Trois hommes de Brunhilt avaient peine à la porter. Le noble Gunther commença d'en prendre de l'inquiétude.

Il pensa en lui-même : t Que va devenir ceci 1 Par le diable de l'enfer, qui pourrait soutenir cette lutte? Que ne puis-je retourner en vie vers le Rhin, elle serait pour longtemps délivrée de mon amour? >

Sachez-le bien, il était plein de soucis. On lui apporta toutes ses armes. Le roi puissant était bien armé. D'inquiétude Hagene avait presque perdu la raison.

Le frère de Hagene, le brave Dancwart, parla : — « Je me repens intérieurement de ce voyage. On nous appelait des héros et nous devrions perdre la vie, et des femmes, dans ce pays, nous feraient périr t

< Gela me peine darement que je sois yenn dans cette contrée. Si mon frère Hagene avait ses armes et moi les miennes, tons ces hommes de Brunhilt rabattraient nn pea de lear fierté.

< Je vous le dis, par ma foi, ils se garderaient de trop d'arrogance. Et qaand j'aurais juré mille fois la paix, avant que de voir périr mon chef que j'aime, oui, cette belle vierge perdrait la vie. »

— c Certes nous quitterions librement ce pays, dit son frère Hagene, si nous avions nos armures qui nous sont si nécessaires et aussi nos bonnes épées ; nous saurions bien adoucir l'arrogance de cette belle femme. »

La noble vierge comprit très bien ce que dit le guerrier. La bouche souriante, die les regarda par dessus Tépaule : — c Puisqu'ils se croient si braves, qu'on leur apporte leurs armures. Remettez aux mains de ces héros leurs armes aiguisées.

c Qu'ils soient armés, cela m'est aussi égal que s'ils étaient là tout nus, — ainsi parla la reine. — Je ne crains la force d'aucun homme que je connaisse. Je compte bien lutter dans le combat contre le bras de qui que ce soit. »

Quand ils reçurent leurs épées, suivant l'ordre de la vierge, le brave Dancwart devint rouge de joie. — « Maintenant joutez comme vous voudrez, dit l'homme intrépide : Gunter est invincible depuis que nous avons nos épées. »

La force de Brunhilt se montra d'une façon effroyable. On lui apporta dans le cercle une lourde pierre, grande et monstrueuse, ronde et énorme. Douze guerriers braves et rapides la portaient avec effort.

Elle avait coutume de la jeter quand elle avait laacé

la pique. L'inquiétude des Burgondes devînt grande. — c Par mes armes, s'écria Hagene, quelle amante a choisie le roi ! Qu'elle soit en enfer, la fiancée du diable maudit! »

Elle^ntoura de brassards ses bras blancs, saisit le bouclier d*une main et leva le javelot. La lutte commençait. Les malheureux étrangers craignaient la fureur de Brunbilt.

Et si Siegfrid n'était pas venu au secours de Gunther, elle lui eût arraché la vie. Siegfrid s'approcha de lui sans être vu et lui toucha la main. Gunther s'aperçut avec inquiétude de son artifice.

c Qui m'a touché? » pensa l'homme hardi. Il regarda partout et ne vit personne. L'autre parla : — c C'est moi» Siegfrid, ton ami dévoué. Ne crains rien de la reine. »

Il ajouta : — < Que tes mains abandonnent ton bouclier; laisse-le moi porter et prête attention à tout ce que tu m'entendras dire. Fais les gestes, je ferai l'œuvre. » Quand le roi le reconnut, cela lui fit plaisir.

— « Dissimule ma ruse; cela vaut mieux pour nous deux. De cette façon la reine n'exercera point sur toi sa superbe arrogance, ainsi qu'elle en a l'intention. Et mainnant regarde comme elle se tient toute prête devant toi au bord du cercle. »

Elle lança la pique avec grande force, la vierge superbe, sur le grand bouclier neuf et large, que le fils de Sigelint portait à son bras. Le feu jaillit de l'acier comme si l'ouragan eût soufflé.

Le tranchant du fort javelot traversa le bouclier, et l'on vit sortir le feu des anneaux de la cotte de mailles. Du coup ces deux hommes si forts tombèrent; sans la Tamkappe, tous deux étaient morts.

Le sang coula de la bouche de Tintrépide Siegfrid. Mais il se leva vivement» et le guerrier hardi saisit le javelot qu'elle lui avait lancé à travers son bouclier, et sa forte main le brandit à son tour.

Mais il se dit : c Je ne veux point tuer la belle vierge, » et tournant le tranchant du javelot vers son épaule, il le jeta le bois en avant, Thomme fort, avec tant de violence qu'elle se prit à chanceler.

Le feu jaillit de la cotte d'armes comme si le vent l'eût attisé. Le fils de Sigemunt avait lancé la pique avec tant de vigueur qu'elle ne put, malgré sa force, en soutenir le coup. Le roi Gunther n'en eût jamais fait autant.

Brunhilt la belle se releva aussitôt : — « Noble guerrier Gunther, merci de ce coup ! » dit-elle. Elle croyait qu'il l'avait vaincue par sa propre force; mais non, c'était un homme plus fort qui l'avait abattue.

Alors elle s'avança transportée de fureur. Elle leva haut la pierre, cette noble vierge, et la lança avec vigueur bien loin d'elle. Puis elle bondit après la pierre, et son armure en retentit fortement.

La pierre était tombée à douze brasses de distance. D'un bond elle avait dépassé le jet, la femme au beau corps ! Siegfrid le rapide alla vers l'endroit où se trouvait la pierre. Gunther la souleva, mais ce fut Siegfrid qui la lança.

Il était brave, fort et grand. Il lança la pierre plus loin et bondit aussi plus loin. Par ses artifices il avait assez de force pour enlever avec lui, en sautant, le roi Gunther.

Le saut était accompli, la pierre était là couchée à terre, et l'on n'avait vu personne d'autre que le guerrier Gunther. Brunhilt la belle devint rouge de colère; Siegfrid avait sauvé Gunther de la mort.

Quand elle vit le héros à l'autre extrémité du cercle hors de danger, elle dit à demi-voix à ceux de sa suite : — c Approchez vite, vous mes parents et mes hommes, TOUS allez devoir vous soumettre tous au roi Gunther. »

Alors ces braves déposèrent leurs armes. Maint homme hardi se mit aux pieds de Gunther, le puissant roi du pays des Burgondes. Ils croyaient qu'il avait jouté avec ses seules forces.

Il les salua gracieusement, car il avait beaucoup de qualités. La vierge digne de louanges le prit par la main et lui accorda tout pouvoir sur sa terre. Les guerriers vaillants et Impétueux s'en réjouirent.

£lle pria le noble chevalier de se rendre avec elle dans son palais magnifique. Là on servit mieux les guerriers. La colère de Dancwart et de Hagene s'apaisa.

Siegfrid le rapide était prudent : il se hâta de reporter sa Tarnkappe. Puis il revint là où maintes femmes étaient assises, et lui et les autres guerriers oublièrent leurs soucis.

— € Qu'attendez-vous, Seigneur? Quand commencerez-vous les jeux que la reine vous propose en si grand nombre? Faites-nous voir comment vous les accomplirez! » — L'homme rusé feignait ainsi de n'avoir rien vu.

La reine parla : — c Gomment se fait-il, seigneur Siegfrid, que vous n'ayez point vu les jeux qu'a accomplis la main de Gunther? » Hagene, du pays des Burgondes, lui répondit :

— c Tandis que vous étonniez notre courage et au moment où le chef du Rhin l'emportait sur vous dans la joute, Siegfrid, le brave héros, était près du vaisseau. De là vient qu'il ne sait rien. » Ainsi parla l'homme de Gunther.

— c C'est pour moi une bonne nouvelle, dit Siegfrid la

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bonne épée, que notre voyage réussisse si bien et que vous ayez trouvé votre vainqueur. Et maintenant, noble vierge, vous allez nous suivre aux bords du Rhin ! »

Alors la belle femme parla : — < Gela ne peut se faire ainsi. Mes hommes et mes parents doivent d*abord être appelés. Je ne puis quitter si légèrement mon pays. U faist avant tout que je prévienne mes meilleurs amis. »

Elle fit chevaucher des messagers de tous côtés. Ib avertirent ses amis, ses parents et ses hommes. Elle les priait de se rendre à Isenstein sans retard, et die leur fit donner à tous des habits riches et magnifiques.

Ils chevauchaient par troupes vers le burg de Brunhilt, le jour entier, du matin au soir : — «Oh ! qu'avons-nous fait! dit Hagene, nous faisons mal d'attendre ici les hommes de la belle Brunhilt.

« S'ils viennent ici en force (les desseins de la reine nous sont inconnus), alors sa colère n'a qu'à lui revenir, et nous sommes perdus i Oui i cette noble vierge est née pour nous causer de gi*ands soucis. »

Le fort Siegfrid parla : — c Je ne le souffrirai point, et ce que vous craignez n'arrivera pas. J'amènerai à votre secours dans ce pays des guerriers d'élite qui vous sont inconnus.

« Vous ne demanderez point après moi. Je voguerai loin d'ici. Que Dieu pendant ce temps garde votre honneur. Je reviendrai bientôt et je vous amènerai mille hommes, des meilleures épées que j'aie jamais connues. »

— c Ne restez point trop longtemps, dit le roi, car c'est à bon droit que nous nous réjouissons de votre aide. » Il répondit : — c Je serai de retour en très peu de jours. Vous direz à la reine que vous m'avez envoyé en mission.

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De là Sîegfrid, portant sa Tarnkappe, alla sur le sable vers le port, où il trouva la barque. Il y entra, toujours invisible, le fils de Sigemunt. Puis il partit aussi rapide que le souffle du vent.

Personne ne voyait celui qui conduisait la barque. Le bâtiment voguait vite par la force de Siegfrid, qui était grande. On croyait qu'un fort vent la poussait; mais, non, c'était Siegfrid qui la menait, le fils de la belle Sigelint.

En l'espace d'un jour et d'une nuit, il arriva en un royaume très puissant, qui avait cent Marches et plus encore d'étendue. Ce pays s'appelait Nibelungenlant; c'est là qu^il avait son grand trésor.

Le guerrier arriva seul à une grande île. Le bon chevalier eut bientôt attaché sa barque ; puis il alla vers une montagne, sur laquelle s'élevait un Burg, et il y chercha un asile comme font ceux qui sont fatigués de la route.

11 arriva devant les portes qu'il trouva fermées. Elles défendaient leur honneur, comme cela arrive encore de nos jours. L'homme inconnu se mit à frapper à ces portes. Mais cela était bien prévu : il y avait, à l'intérieur,

Un géant qui gardait le Burg, ses armes toujours auprès de lui. Il parla : — « Qui est-ce qui frappe si fort à la porte? » L'intrépide Siegfrid déguisa sa voix.

Et dit : — c Je suis un guerrier. Ouvrez-moi cette porte, sinon plus d'un qui préférerait son doux repos et ses aises sentira ma colère. » Cette réponse irrita le gardien.

[f; Alors le géant courageux revêtit son armure et mit son casque sur sa tête. Il saisit vivement son bouclier, Thomme fort, et ouvrit la porte. Furieux il s'élança sur Siegfrid :

— c Qui donc a osé réveiller tant d'hommes hardis?» £t sa main frappa à coups redoublés. Le superbe étranger commença de se défendre ; mais le gardien fit si bien qu'il lui brisa sa cotte d'armes

Avec une barre de fer. Le héros était en danger, et il craignait presque la terrible mort, tant le géant frappait Hvec force. Pourtant le seigneur Siegfrid en était satisfait.

Ils combattirent si rudement que tout le Burg en retentit; on entendait le retentissement jusque dans la salle des Nibelungen. Siegfrid dompta le gardien si bien qu'il le lia. La nouvelle s'en répandit dans tout le pays des Nibelungen.

A travers la montagne, un nain sauvage, Albrtch le vaillant, entendit de loin la lutte. Il s'arma aussitôt et courut vers le lieu où il trouva le noble étranger, qui venait de lier le géant.

Albrich était brave et aussi très fort. Il portait cotte de mailles et heaume, et dans sa main un pesant fouet d'or. Il courut en hâte à la rencontre de Siegfrid.

Sept lourdes boules étaient attachées à ce fouet, et il en frappa si rudement le bouclier de Thomme hardi qu'il le brisa en grande partie. Le bel étranger craignit pour sa vie.

Il jeta de son bras^le bouclier brisé; il remit au fourreau sa longue épée. Il ne voulait point tuer son camérier; il épargnait ses hommes : ainsi le lui commandait le devoir.

Se précipitant sur Albrtch, avec ses fortes mains, il prit

par sa barbe grise cet homme déjà vieux et l'entraîna avec tant de violence qu'il en cria rudement. L'action du jeune guerrier faisait souffrir Albrtch.

Le nain hardi s'écria à haute voix : — t Laissez-moi sauf. Et s'il ne m'était pas interdit de devenir l'hommelige d'un autre que d'un héros à qui j'ai juré d'être son serviteur fidèle, je vous servirais avant de mourir. » Ainsi parla l'homme rusé.

Siegfrid lia aussi Albrîch comme le géant, et par sa grande force il lui faisait beaucoup de mal. Le nain se prît à demander : — « Comment vous appelle-t-on? » — L'autre répondit : — « Je m'appelle Siegfrid ; je croyais être bien connu de vous. »

— « Je me réjouis de l'apprendre, dit le nain Albrîch, j'ai éprouvé par vos hauts faits que c'est avec juste droit que vous êtes le chef de ce pays. Je ferai ce que vous m'ordonnerez, si vous me laissez sauf. »

Le seigneur Siegfrid parla : — « Vous irez en hâte et m'amènerez les meilleurs de nos guerriers, mille Nibelungen; qu'ils sachent que je suis ici. Je ne veux point vous faire souffrir.

Il délia le géant et Albrîch. Albrîch courut vite là où étaient tes guerriers et il éveilla avec soin les Nibeluhgen et dit : — « Debout, héros ! il vous faut aller vers Siegfrid. »

Ils bondirent de leurs couches et furent bientôt prêts. Mille guerriers rapides s'habillèrent soigneusement et se rendirent là où se trouvait Siegfrid. On échangea de gracieuses salutations en paroles et en actions.

Maintes lumières furent allumées; on lui versa une boisson purifiée. Puis, les remerciant tous d'être sitôt ve-

nus, il dit : — «Il faut m'accompagner loin d'ici sur les flots. » Il trouva un grand nombre de ces héros bons et braves prêts à le suivre.

Plus de trente mille guerriers étaient accourus. Mille des meilleurs furent choisis parmi eux. On leur apporta leur heaume et le reste de leur armure, car il voulait les conduire au pays de Brunhilt.

II parla : — « Bons chevaliers, je veux vous en prévenir, il vous faut apporter beaucoup de riches habits à cette cour, car maintes belles femmes vous y verront. C'est pourquoi il convient de vous parer de beaux vêtements. »

Ici quelque ignorant dira légèrement : < Ceci est un conte : comment tant de chevaliers auraient-ils pu se réunir? Où auraient-ils pris les vivres? Où auraient-ils pris les vêtements? Ils n'auraient pu les trouver, quand trente pays les auraient servis. »

Mais vous avez bien entendu parler de la richesse de Siegfrid — le royaume et le trésor des Nibelungen étaient à sa disposition ; — il distribua ce trésor à profusion à ses guerriers, et pourtant il ne diminuait pas, quelque quantité qu'on en prit.

Au matin, de bonne heure, ils partirent. Quels valeureux compagnons Siegfrid réunit là ! Ils avaient avec eux de bons chevaux et de magnifiques habits ; ils arrivèrent ainsi en grande pompe au pays de la dame Brunhilt.

Là se trouvaient derrière les créneaux beaucoup de charmantes filles. La reine parla : — < Quelqu'un sait-il qui sont ceux que je vois voguer là-bas au loin sur la mer? Ils ont déployé des voiles blanches, qui sont plus éclatantes que la neige. »

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Alors le chef du Rhin dit : — « Ce sont mes hommes qae dans mon voyage j'avais laissés près d'ici. Je les ai fait prévenir, et les voilà, ô dame, qui arrivent. » On admira avec joie les magnifiques étrangers,

On voyait Siegfrid se tenir en superbe costume sur le devant d'un vaisseau avec un grand nombre d'autres guerriers. La reine dit : — t Seigneur roi, dites-moi, accorderai-je le salut à ces étrangers ou le leur refuserai-je ? »

Le roi répondit : — « Vous irez à leur rencontre en avant de votre palais, afin qu'ils comprennent bien que vous les voyez avec plaisir. » La reine suivit le conseil du roi, et par son salut elle distingua Siegfrid du reste de sa troupe.

On leur assura des logements et l'on eut soin de leurs vêtements. Le nombre des hôtes venus dans le pays était si considérable qu'ils se pressaient partout par bandes. Les hommes hardis désiraient retourner en Burgondie.

Alors la reine parla : — c Je serais reconnaissante à celui qui saurait partager mon or et mon argent à mes hôtes et à ceux du roi, qui sont si nombreux. » Dancwart, l'homme du vaillant Giselher, répondit :

— c Très noble reine, veuillez me charger des clefs, j'ai confiance de si bien faire le partage, que s'il en résulte quelque honte, elle sera mienne tout entière. » Ainsi parla ce brave guerrier et il montra parfaitement combien il était bienfaisant.

Quand le frère de Hagene eut reçu les clefs, la main de ce héros distribua de riches présents. — A celui qui désirait un marc, on en donnait tant, que tous les pauvres vécurent en liesse.

il U DÉTRESSE

C'était bien par (ient livres qu'il donnart sans compter. Beaucoup quittèrent la salle en riches vêtements qui jamais n'en avaient porté de pareils. La reine Tapprit : cela lui causa peine et souci.

Alors elle dit : — « Seigneur roi, je me figure que votre camérier ne veut pas me laisser beaucoup de mes vêtements; il dissipe entièrement mon or. A celui qui saurait encore l'en empêcher, je serais toujours obligée.

< Il donne de si riches présents qu'il parait s'imaginer, ce guerrier, que je pense déjà à ma mort; mais je veux encore en user et je compte bien dépenser ce que mon père m'a laissé. » Jamais reine n'eut camérier aussi prodigue.

Hagene de Troneje parla : — « Sachez , o dame, que le roi du Rhin a tant d'or et d*habits à donner que nous sommes résolus de ne rien emporter du pays de Brunhilt. ^

— « Non pas, répondit la reine ; pour me faire plaisir, qu'on remplisse vingt coffres de voyage avec de l'or et de la soie, que ma main distribuera quand nous serons arrivés au pays des Burgondes. »

On remplit les coffres de pierres précieuses. Son propre camérier devait présider à cet office, car elle ne voulait plus se fier à l'homme de Glselher. C'est pourquoi Gunther et Hagene se prirent à rire.

La vierge parla : — « A qui laisserai-je ma terre? Il faut d'abord que ma main et la vôtre mettent ordre à cela. » Le noble roi répondit : « Faites appeler ici celui que vous préférez, ce sera lui que nous ferons chef. >

La dame vit près d'elle l'un de ses plus proches parents ; il était le frère de sa mère. La viierge lui dit : —

€ Laîssez-moî vous remettre mes burgs et le pays. » Puis ils se préparèrent au voyage. On les vit chevaucher sur le sable.

Elle choisit parmi ses fidèles mille hommes vaillants, qui devaient voguer avec elle vers le Rhin, avec les mille guerriers du pays des Nibelungen. Ils se préparèrent pour le voyage. On les vit chevaucher sur le sable.

Elle emmena avec elle quatre-vingt-six femmes et deux cents vierges, au corps très beau. On ne demeura point plus longtemps; chacun désirait partir! Alors, hélas! commencèrent les pleurs de celles qui restaient.

Avec des marques de haute vertu, la vierge quitta le pays ; elle embrassa ses meilleurs amis, qui se trouvaient près d'elle. Après cet affectueux adieu, on se mit en mer. Jamais plus depuis lors la vierge ne revint au pays de ses pères.

On entendit durant le voyage bien des mains jouer des instruments; ils eurent toutes sortes de divertissements. Une brise de mer favorable les poussa sur leur route. Ils s'éloignaient du rivage; maintes filles en pleurèrent.

Toutefois, durant la traversée, elle ne voulut point manifester son amour au roi. Ce bonheur était réservé jusqu'à leur arrivée à Worms dans le Burg, après les noces. Ils y arrivèrent depuis, pleins de joie, avec les héros.

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