‹ Les nobles et les vilains du temps passéChapitre 2 sur 15 · CHEZ AUGUSTE AUBRY, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

CHEZ AUGUSTE AUBRY, LIBRAIRE

« Tous les livres qu'on imprime journellement nous ont enlevé les hommages qu'on nous rendait comme à des divinités. »

Le de Profuudis de la noblesse, 1789.

uïsqu'il est constaté officiellement que « jamais peut-être la tendance à sortir de sa condition et à se parer de titres auxquels on n'a pas droit ne s'est manifestée d'une manière plus regrettable que depuis ces dernières années; qu'il y a tout à la fois aujourd'hui un intérêt politique et une nécessité sociale à opposer une digue à ce débordement (1) »; et qu'en effet des marquis, sinon des ducs, que des

(4) Voir le Rapport du raiuistre de la justice à l'Empereur. Avril 1857.

comtes, des vicomtes, des barons, des chevaliers improvisés, nous coudoient de toutes parts; qu'une quantité de noms se décorent de particules prétentieuses; que le blason régénéré reprend ses vives couleurs, brille sur les équipages, le* tapis, les vitraux , se sculpte sur les meubles , se brode sur les mouchoirs, se grave sur la vaisselle de tous ces anoblis de proprio motu, n'est-ce pas le moment , au milieu de toutes ces splendeurs delà gentilhommerie moderne, de dire ce que nous savons des nobles et des vilains du temps passé! Pouvions-nous choisir un temps plus opportun pour publier notre livre ?

Nous avons donc pensé qu'il y aurait quelque profit pour la société présente à lui faire l'histoire, quelque abrégée qu'elle fût, des usurpations nobiliaires d'autrefois, lui en montrer tous les ressorts, lui en dévoiler toutes les rubriques, comme aussi lui rappeler les qualités de la vraie noblesse d'après les principes de la loi et les maximes des sages de tous les temps : principes et maximes qui servent de pierre de touche pour distinguer le vrai noble du vilain, quelle que soit l'enveloppe nobi-

liaire qu'ait empruntée ce dernier. Car, à cette heure, il est utile de savoir quelles sont les conditions légales et morales de la noblesse exigées autant par la société que par l'Etat. Un titre, une décoration quelconque, doivent représenter une vertu, un talent, un service, un labeur hors ligne. Il faut aujourd'hui une noblesse réelle et non factice, féconde et non oisive, une noblesse qui ne s'appuie pas sur des parchemins ou sur le luxe , mais qui repose sur des vertus exemplaires, sur des services rendus à la société. Car de quel profit, de quelle utilité morale même est pour le pays un noble armorié d'ancienne famille , qui ne sera toujours qu'un faux noble aux yeux du monde ,

Si, tout sorti qu'il est d'une source divine, Son cœur dément en lui sa superbe origine, Et n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté , S'endort dans une lâche et molle oisiveté?

Il n'est pas moins honteux d'imiter un tel exemple que d'usurper des titres pour se donner une certaine valeur, ou , comme on dit, pour poser dans le monde ; ce qui faisait

dire à M. de Langle, dans un rapport présenté au sénat le 28 février 1855, ces paroles judicieuses que M. le ministre de la justice a cru devoir citer dans son rapport à l'Empereur, et que nous voulons consigner ici : « Est-il possible, dans un Etat bien réglé et quand l'existence de la noblesse est consacrée par la Constitution elle-même, que le premier venu puisse à son gré s'affubler de titres auxquels il n'a pas droit; que, pour satisfaire à des convenances prétendues de famille, de fortune, de position, sans autre règle que son caprice, il s'intitule baron, comte, marquis? Est-ce que l'ordre public ne proteste pas contre un tel scandale ?

« Que la noblesse apparaisse comme le prix du courage, des services rendus à la patrie, du devoir poussé jusqu'au sacrifice; que l'espoir de la conquérir excite et soutienne l'émulation, une telle idée mérite faveur, elle profite à la société. Mais que les titres soient laissés en pâture à l'intrigue et à la sottise, l'intérêt public et l'intérêt privé s'en offensent également. C'est un mal d'avilir ce qui peut servir de but et de récompense à de généreux

efforts, et l'espèce des bourgeois gentilshommes n'est pas après tout si précieuse qu'il faille s'efforcer de la perpétuer. »

Certes, que n'a-t-on pas dit sur l'erreur à laquelle tant de personnes ont sacrifié et sacrifient encore , croyant par leurs usurpations se rehausser dans l'opinion publique, tandis que les faux nobles devraient comprendre, parle persiflage ou la censure qui les poursuit, que la société ne peut se payer de leurs mensonges. Mais qu'avons-nous besoin ici de nous attaquer à ces abus du jour poursuivis déjà par tant d'écrits, et que le Gouvernement s'étudie à réformer ? Notre faible voix y peut-elle quelque chose ? Non , laissons cette tâche à l'Etat. Ce ne sont pas des déclamations entassées les unes sur les autres qui corrigeront le mal dont on se plaint. La loi qu'on prépare à celte occasion parviendra sans doute à remettre à leur véritable rang tous ceux qui s'en sont écartés par ambition ou par vanité.

En attendant cette amélioration morale et politique, notre livre viendra montrer quelle plaie non moins grande avait faite à la société

la fausse noblesse, tant par les honteuses usurpations des vilains, que par l'excessive ambition des nobles, les uns et les autres se méprenant sur le vrai sens du nom de noblesse qu'ils briguaient à différents titres, comme si c'eût été un nom d'oisive splendeur ou d'avîde puissance; plus soucieux de leurs droits que de leurs devoirs ; laissant aux vrais nobles l'ancienne devise, noblesse oblige, pour ne prendre que celle-'ci , noblesse exempte. Et c'est ainsi, comme le remarque le prince Louis- Napoléon dans ses œuvres (1845) , que la noblesse se perdit.

Avons-nous besoin de déclarer ici que, dans notre examen général des nobles et des vilains , nous n'avons entendu parler que de ceux qui ont abusé de la noblesse, et non de ceux qui s'en sont rendus dignes en mettant leur courage, leurs vertus ou leurs talents moins au service de leur ambition personnelle qu'au service de leur patrie ; et que , distinguant les hommes plus par le cœur que par les castes, nous n'avons voulu abaisser aucun ordre de citoyens pour flatter l'autre ? heureux en cela de nous associer à la pensée

d'un auteur du xvm e siècle, qui disait avec raison :

« Qu'est-ce que ces vains noms de nobles et de roturiers dont, parmi des compatriotes, ceux-là s'enorgueillissent et ceux-ci se déconcertent ? Qu'est-ce enfin que les différents ordres d'un Etat, si ce n'est une société d'hommes égaux dans le sein de la nature, qui n'ont d'avantages véritables les uns sur les autres que ceux qu'ils tiennent du mérite, et qui ont consenti à remplir des fonctions différentes pour concourir tous au bien public (1)? »

Aujourd'hui nous n'avons plus de ces distinctions outrageantes. Si nous avons d'anciens nobles, il n'y a plus de roturiers ; il n'y a que des citoyens ayant les mômes droits, les mêmes devoirs. Les uns et les autres ont droit à l'estime publique quand ils se recommandent par leurs vertus.

En traitant une des moins belles faces de la noblesse, pouvions-nous nous dispenser

(I) Observations sur la noblesse et le tiers état, par M 1 »* *",

de produire nos preuves ? Dans un sujet aussi délicat, où tant de susceptibilités peuvent s'éveiller à chaque instant , nous avons dû recourir, au contraire, à l'autorité de l'histoire, invoquer pour chaque fait, pour chaque appréciation , le témoignage d'auteurs en renom, compétents, ou bien informés et parfois contemporains. Aussi les nombreuses citations que nous avons faites prouveront-elles notre bonne foi. Puisse alors notre livre, s'il n'apprend rien de nouveau sur les nobles et les vilains du temps passé, servir de mémorandum utile à consulter en certaines circonstances et persuader avant tout de l'honnêteté de nos intentions.

Honni soit donc qui mal y pense !

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