ASSEMBLEE DES SAGES
illustres et vénérables sages, savants, poètes et moralistes de tous les temps, de tous les lieux :
Le public vous saura gré d'avoir bien voulu , à notre sollicitation , vous réunir en assemblée générale pour donner votre opinion sur une question fort
débattue, fort controversée encore au dix-neuvième siècle , à savoir : la nature de la noblesse. Et, quoi qu'on puisse dire et faire en France, il est à craindre que les esprits ne restent longtemps flottants et incertains entre la vérité et le mensonge , si l'autorité de votre raison, calme et digne, libre de tous préjugés et séparée de toute influence, ne vient à propos mettre fin à une erreur qui entraîne à bien des sottises. Il est vrai de dire, cependant, que le gros bon sens qui, chez nous, court les rues et fait rarement défaut au peuple, s'est formé de bonne heure , sur la noblesse , une opinion dont tout le monde aurait pu faire sa règle de conduite; mais, comme c'est une maxime encore reconnue que la lumière, j>as plus que l'exemple, ne peut venir d'en bas, la question n'en reste pas moins à débattre. — Elle revient donc de droit à vos excellences.
Vous savez , illustres sages , car tout le globe en est témoin , combien le peuple français est de sa nature courtois et poli , civil et respectueux dans ses rapports d'homme à homme, comme dans ses relations de peuple à peuple. — Il est toujours prêt à s'incliner devant tout ce qui est beau, honnête, grand et majestueux, mais encore ne veut-il le faire qu'avec connaissance de cause. Si le sentiment des convenances, si une extrême urbanité, si un profond respect même le portent à rendre h tous seigneurs tous honneurs f c'est toujours avec la réserve de n'être pas pris pour dupe.
Or donc, au milieu des anoblissements de proprio motu qui surgissent de toutes parts depuis longues années et mettent continuellement l'esprit en doute, qui pourra être bien assuré d'avoir réellement rendu à César ce qui appartient à César ?
C'est pourquoi , illustres sages de l'antiquité , afin de donner une idée bien nette, bien positive de la noblesse à ceux qui l'attendent de votre sapience :
Dites-nous les premiers ce qu'elle est ; quelle est son origine , quelle est son essence.
Et la postérité , pour qui le présent travaille sans cesse à déblayer les préjugés encore en vigueur, vous aura une éternelle reconnaissance, d'avoir élucidé une question qui toucbe de si près à l'ordre public.
Heureux temps sera celui où des mots pleins de valeur ne serviront plus d'escorte à la sottise ou à la vanité, ni de passe-port au calcul ou à l'ambition ; où chacun, vivant sur son propre fonds, respectera l'avoir d'autrui ; où l'on ne prendra plus l'ombre pour le corps , le nom pour la chose ; où enfin , l'homme sera apprécié , comme on fait d'une épée , non par le fourreau , mais par la lame.
À vous, illustres sages, poètes, historiens, moralistes , de nous rappeler l'origine et le vrai sens des choses quand nous n'en avons plus souvenir.
— - La parole est aux anciens.
salomon. — - « Puisque nous sommes appelés à donner notre opinion , la main sur la conscience ,
y pour moi , je fais consister la noblesse dans la sa-
pience ; je mets même celle-ci au-dessus de tout; je dis aussi qu'entre les nobles , le plus sage et le plus docte est à mes yeux le plus noble. »
UN DÉLÉGUÉ DU PEUPLE ISRAÉLITE. — « NOUS ne
considérons comme nobles parmi nous que ceux qui, par leur mérite, se distinguent de la multitude. »
homère. — « Mon opinion est que pour se dire noble, il faut bien faire toujours, surpasser les autres , et surtout ne point déshonorer ses aïeux. »
ménandre. — o On est toujours noble quand on est bomme de bien , et toujours bâtard quand on est mécbant. »
socrate. — « J'estime que la science est la vraie noblesse. »
Euripide. — « Un noble , pour moi , est aussi bien un homme riche qu'un honnête homme. Quant aux distinctions sociales, c'est le temps et les lois arbitraires qui les créent. La terre nous fait tous égaux; et, à dire mon dernier mot, je n'estime que la noblesse qui vient de l'intelligence. »
epicharme. — « Je pense, comme Ménandre, que les bons sont nobles et les mauvais ignobles. »
DÉMOCRiTE. — « La noblesse des bêtes consistant en la bonté et la valeur de la cbair , je dis que celle des bommes doit consister dans la bonté et la valeur de leurs mœurs. Leur noblesse donc doit procéder de leur vertu, et non d'un lustre emprunté des aïeux. »
platon. — « J'admets quatre sortes de noblesse : la première tirée de la naissance ; la deuxième des victoires aux jeux olympiques; la troisième de l'illustration guerrière ; et la quatrième , celle qui procède de la grandeur de l'esprit et que je trouve la meilleure. »
aristote. — « Je définis aussi , comme Ménandre et Epicbarme , le noble par la vertu , et l'ignoble par le vice, bien que je convienne d'une noblesse de naissance , destinée à transmettre de génération en génération la vertu des ancêtres ; je crois aussi reconnaître la noblesse dans une ancienneté de richesse et de vertu. *
C3GÉRON. — « Je déclare que la noblesse n'est autre chose qu'une vertu connue, et qu'ainsi entendue, j'ai dit, dans mon temps, que nous devions la favoriser, afin de donner à la république des citoyens dignes d'elle. »
horace. — « Je ne reconnais qu'une seule noblesse, la vertu; comme je reconnais aussi que l'argent donne tout, la noblesse et la beauté. »
Ovide. — « Mon avis est qu'on n'est pas noble à cause de la richesse et de la naissance , mais à cause de la probité et des talents. »
juvénal. — Je prétends qu'il n'y a qu'une seule noblesse, la vertu. »
sënèQUE. — « Moi , je pense que tous les hommes sont primitivement égaux, et qu'ils ne sont pas plus nobles les uns que les autres. — Ce n'est pas, ai-je dit , dans les portraits enfumés de vos aïeux qu'il faut nous montrer votre noblesse , mais c'est dans votre cœur que nous devons la voir. »
Cornélius népos. — « C'est la vertu et non la fortune qui fait les grands hommes. »
L'auteur. — « Permettez-moi , illustres Grecs et Romains , de vous faire une question. Que pensezvous de la noblesse de naissance ? »
SOCRATE. — « Pour moi, j'ai dit que je ne faisais pas sur ce point de différence entre Alcibiade et un portefaix, sinon qu'Alcibiade fût plus vertueux. »
harius. — a J'ai répondu un jour à ceux qui me reprochaient ma grandeur nouvelle, qu'il était honteux de voir qu'ils se glorifiassent de la vertu de leur père, et qu'il ne me fût pas permis de m' aider de la mienne. »
CiGÉRON. — « Quant à mon opinion , on la connaît, puisque j'ai reproché à Salluste l'antiquité de sa race, et que je me suis fait gloire d'être noble par moi-même. »
edtrope. — « Si l'on tient à savoir si c'est la noblesse de race ou la vertu et les talents qui faisaient les empereurs , cbez nous autres anciens , je pourrai, de concert avec les historiens, vous citer un Auguste qui était fils d'un argentier; un Flavius Vespasianus qui était de basse lignée et n'en rougissait point ; bien mieux, il se moquait de ceux qui, pour le flatter, lui donnaient des ancêtres illustres ; un Trajan, qui fut adopté de Nerva pour sa vertu et non pour sa noblesse d'extraction, car il était d'une famille obscure ; un Pertinax qui eut pour aïeule une serve et un père libertin; un Opilius Macrinus qui fut d'abord gladiateur avant d'arriver à l'empire ; un Maximin le Tbrace et un Galère Maximien, tous les deux bergers avant d'être empereurs ; un Maximus Pupienus, fils d'un forgeron; un Philippe l'Arabe, fils d'un chef de brigands , suivant Aurélius Victor : un Aurélien , simple soldat; un Probus, fils d'un jardinier, prince parfait, et dont l'origine toute roturière a été cause de l'introduction de la vigne dans les Gaules ; un Dioclétien ; un Licinius Licinianus ; un Maximien, tous d'une naissance obscure, et qui, de simples soldats, arrivèrent par leurs talents à vêtir la pourpre impériale. Et qui de vous , parmi les
lettrés , peut ignorer que Virgile était fils d'un potier d'Andes ; que Phèdre était un esclave aflrancbi; Terence, aussi affranchi; que Gicéron était de race plébéienne; et Galien, le célèbre médecin, était fils d'un architecte; qu'Âurélius Victor, l'historien, s'éleva d'une condition obscure aux premières dignités de l'empire ? Je pourrais étendre cette liste à l'infini ; mais les noms que j'ai cités suffisent, je pense , pour montrer que les Dieux ont semé les grands hommes dans tous les rangs de la société , sans nulle préoccupation de les faire descendre exclusivement de telle ou telle famille. »
v sénèque. — « Ce qu'Eutrope vient de dire se vérifie tous les jours : par exemple, se trouvait-il à Rome une plus grande race que celle de Pompée ? Mais celui qui voudrait faire de curieuses recherches sur l'ancienneté de cette famille , il en viendrait à trouver des ancêtres fort petits. »
diogène. — « Et certainement, de quelque lieu que Ton vienne, pourvu que l'on ait de la vertu, l'âme bonne, voilà toute la noblesse. J'ai dit aussi que la noblesse était un manteau qui couvrait parfois la sottise. »
saint Jérôme. — « Si vous tenez à avoir aussi l'opinion des chrétiens sur la noblesse , je la considère comme une richesse invétérée dans une famille; mais cette noblesse toute mondaine, à vous
dire vrai, ne me séduit pas; je lui préfère celle qui vient de la sainteté dans toutes nos actions. »
HOSTiENSE. — « Pour moi, je ne fais point de cas de la noblesse de race ; je suis fermement convaincu que nous sommes tous d'une même source , d'une même origine, quant à la chair, et d'un même père et d'une même mère , quant à l'âme , à savoir, de Dieu et de l'Eglise. »
— L'ordre du jour étant épuisé pour les anciens, ceux-ci se sont retirés vers leur céleste séjour, après avoir toutefois signé leurs opinions, que nous avons reproduites ici avec une scrupuleuse fidélité.
Nous donnerons, à la prochaine séance, l'opinion des modernes sur la noblesse, et les observations critiques provoquées par les déclarations qu'on vient de lire.
« La Yertu fait la tige et vaut tous les aïeux. »
Lemierre.
« Si rattachement à une ancienne noblesse était le principe d'un attachement inviolable à la vertu, on ne pourrait trop en maintenir l'idée : elle contribuerait au bonheur de l'humanité, mais l'orgueil et la vanité en sont souvent le seul fruit. »
Dreux-Duradier.
« La naissance donne moins d'honneur qu'elle n'en ordonne. »
La marquise de Lambert.
Illustres modernes, poêles, moralistes, historiens, généalogistes du moyen âge et des derniers siècles :
Vous avez entendu ce que l'antiquité pense de la noblesse. Nous savons qu'on objectera que « ce sont de certains accidents , de certains caractères extérieurs de la noblesse , bien plus que la noblesse elle-même, que les poètes et les moralistes hébreux,
grecs, latins et chrétiens, ont discutés, approuvés ou blâmés ». Ainsi a pour l'un , la noblesse est l'antiquité de la race; pour l'autre, elle est la richesse; pour celui-ci , elle est la science ; pour celui-là , elle est la vertu (1)». Somme toute, on viendra dire que tous Font jugée, mais qu'ils ne l'ont pas comprise ; qu'ils en portaient un jugement moral, plutôt qu'ils ne s'en faisaient une opinion historique. — Possible — que nous faut-il de plus ici ?— ne voyons-nous pas dans la déclaration des anciens une longue et incessante protestation contre tout ce qui semble exclusion en fait de noblesse? Est-ce qu'il n'est pas permis , sans avoir, comme on dit , de la naissance, de faire un noble emploi de ses richesses, de ses talents ou de ses vertus au proût de l'humanité , et par là aussi bien mériter de la patrie , qui peut dire à bon droit :
Je vous connais pour noble, à ces illustres marques.
C'est donc ce jugement moral qu'il importe au public de connaître , illustres modernes , et il ne l'attend pas moins de vos lumières que de votre conscience.— Si beaucoup de vos honorables collègues n'ont pu être convoqués à cette réunion, faute de renseignements, nous n'espérons pas moins que le public trouvera dans vos jugements de quoi s'édifier sur la question qui nous occupe.
(4) M. Granier de Cassagnac, Histoire des classes nobles.
La parole est donc aux modernes.
jehan de meung.— «Voici mon opinion , d'après les remarques que j'ai faites en mon temps :
Et se nul contredire n'ose
Qui de gentillesse s'alose ,
Et dient que le gentilhomme ,
Comme le peuple le renomme ,
Est de meilleur condition,
Par noblesse de nation ,
Que ceulx qui la terre cultivent ,
Ou qui de leur labour si vivent,
Je responds que nul n'est gentilz
S'il n'est aux vertus ententifz.
Nul n'est vilain que par ses vices,
Dont il pert oultraigeux et nices.
Noblesse vient de bon couraige.
Car gentillesse de lignaige
N'est pas gentillesse qui vaille,
Pourquoy bonté de cœur y faille,
Pourquoy doibt estre en luy parans
La prouesse de ses parens
Qui la gentillesse conquirent
Par les grands travaulx qu'ils y mirent.
Et quant du ciècle trespassèrent
Toutes leurs vertus emportèrent , •
Et laissèrent aux hoirs l'avoir,
Car plus n'en peurent ilz avoir.
L'avoir ont, plus rien n'y a leur,
Ne gentillesse, ne valeur,
S'ils ne font tant que gentilz soient.
[Roman de la Rose, a* part]
Charles de louveers. — « Je dis que l'en doit doncques , quant à la noblesse, considérer plus les œuvres et les vertus d'une personne que du lignaige, et pour ce dit l'Evangile, ex operibus corum cognoscetis eos.
o Et ad ce propos disoit Socrate : Se tu loues aultruy pour ce qu'il est de grant lignaige, tu ne le loues pas , mais ses parents ; se pour ce qu'il est riche , tu loues les richesses ; se pour ce qu'il est beau , attendez un petit, il ne le sera plus ; se tu le loues pour ce qu'il est vertueulx, certes adoncques tu le loues proprement. — Doncques celuy qui est anobly pour ses propres vertus , doit estre plus honnouré que celui qui l'est par lignaige. » [Le Songe
du Vetgier.']
ERASME. — a Qu'on ne croie pas que, dans mon Eloge de la Folie, j'aie oublié «ces grands estimateurs, ces fiers appréciateurs de la noblesse. On en voit très-souvent qui, avec une âme de boue, avec des inclinations de la dernière canaille, vous étourdissent à force de répéter : Je suis gentilhomme. Faut-il prouver l'ancienneté de sa race? l'un se fait descendre du pieux Enée ; l'autre remonte jusqu'aux premiers consuls de Rome; l'autre jusqu'au roi Artus. Ils vous étalent les portraits et les figures
de leurs ancêtres : toujours sur les aïeuls , sur les bisaïeuls , toujours sur les lignes directes et collatérales de leur arbre généalogique, citant à tout moment les noms et les surnoms usés de leurs pères, pourris depuis plusieurs siècles. Examinez bien cet homme-là, avec ces titres enfumés, rongés, déchirés -, n'est-ce pas une vraie idole , et vaut-il guère mieux que ces figures dont il fait tant de parade? Ce fat ne laisse pas d'avoir une haute idée de sa personne ; et toujours rempli du souvenir stérile de sa naissance, il se repaît de cette chimère; il vit content. Ce qui contribue aussi à lui faire aimer son beau fantôme, c'est qu'il trouve des gens aussi sots que lui, qui respectent ce genre de bêtes, ces nobles sans mérite, comme s'ils étaient des
dieux. » [Traduct. de Gueudeville.]
Jehan de Caumont. — « Je déclare que le nom de noblesse ne signifie pas vne différence essentielle , qui constitue diverse nature : tellement que ce qui est noble, soit vne autre espèce de nature que ce qui n'est pas noble. Mais noblesse se dit en vne mesme espèce de nature, et est vne excellence de qualité , ou vne faculté éminente ayant en plus grande perfection ce qui est naturel et propre à son espèce, que les autres choses de mesme espèce. Selon lequel sens, en toutes les créatures de Dieu il y a distinction de noblesse, entre les anges, entre les estoiles, entre les éléments , entre les animaux, entre les arbres, les herbes, métaux et minéraux, et
depuis le firmament jusqu'au centre de la terre. Mais principalement entre les hommes la distinction de la noblesse est signalée.
a Or la noblesse de toutes cboses se prend par l'excellence des opérations : de sorte que ce qui fait plus excellente opération en son espèce doit être qualifié plus noble. Ainsi entre les étoiles, celles qui ont plus de clarté sont plus nobles ; entre les éléments , ceulx qui ont plus d'activité ; entre les bestes, celles qui ont le plus de santé ; entre les arbres , ceux qui produisent meilleurs fruits ; entre les herbes , celles qui ont plus de vertu : ainsi de toute autre chose, ce qui a plus excellente opération en son espèce est plus noble.
« Ainsi pour savoir quelle est la vraie noblesse — la vertu est son élément, hors duquel elle ne peut vivre : — ostez lui la vertu , vous lui ostez la vie, elle meurt tout incontinent.
« Quiconque se dit noble et n'a soing de l'honneur de Dieu, il est menteur, il est vilain, il est larron du titre de noble. Ce nom ne lui appartient point; il en est plagiaire, voire sacrilège — car le nom de noblesse est sainct et sacré.
« Ce n'est pas assez au noble d'estre véritable en paroles , il faut adjouster et remplir ses paroles d'oeuvres louables : il faut, dy-je encore, que le noble face et produise fruits dignes de noblesse , car le nom de noblesse n'est pas vu nom d'arbre stérile, ce n'est pas vn nom de licence, vn nom de vaine jactance , vn nom d'oisive splendeur, comme
s'ils n'estoyent nez qu'à leurs plaisirs : c'est vn nom de function et de charge , vn nom de vertu , vn nom de bénéficence, vn nom plein d'actes, plein de substance , plein de divine puissance.
o Je scay qu'il y a vne noblesse perverse, noblesse serpentine, noblesse bastarde, vilaine, dangereuse, prévaricatrice , blasphématrice , n'ayant rien du bien de noblesse que l'origine de la race, ayant tous les effects contraires aux effects de vraye noblesse. La différence de l'vne à l'autre correspond à la différence de la gresle et de la pluye, toutes deux ont leur origine de la région supérieure de Pair, et sont composées de pareille substance d'air; mais l'vne vient gracieusement arroser la terre et abreuver les semences , pour les faire germer et fructifier en toute abondance : l'autre vient furieusement, s'endurcissant et prenant qualité mauvaise en chemin, et tombe sur les fruits, brisant et destruisant
tout. » [Delà Vertu de noblesse, 1586.]
Montaigne. — o C'est une merveille que , sauf nous, aucune chose ne s'estime que par ses propres qu alitez. Nous louons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit, non de son harnois; un lévrier de sa vitesse, non de son collier ; un oiseau de son aile , non de ses longes et sonnettes. Pourquoi de môme n'estimons nous un homme parce qui est sien? Il a un grand train, un beau palais , tant de crédit, tant de rente : tout cela est autour de lui,
non en lui. » [Essais.]
de la noue. — « Ceux qui ont remarqué les choses singulières de la France , ont confessé que Tune des principales es toit cette florissante et trèsgrande noblesse, adonnée à justice et prouesse dont toujours elle a esté décorée : en quoy ils ont eu bonne raison. Car si on considère les temps qui ont passé, on verra par les beaux effets, qui d'aage en aage se sont manifestez, que, de ceste grosse souche, il est sorti abondance de très-excellens personnages , qui ont grandement servi et profité à leur patrie.
o Mais, comme tout ce qui a estre est sujet à variété et mutation, aussi est-il avenu que la plupart de celle qui aujourd'hui a succédé aux biens des ancêtres , n'a hérité la mesme vertu : ains demi ensevelie en la corruption commune, s'est abastardie et esloignée des anciennes mœurs, ce qui a beaucoup diminué de la louange et bonne réputation qui souloit estre donnée, tant en général qu'en particulier, à ceux qui portent ce beau titre.
« Or si on veut cercber les causes qui ont engendré tant d'imperfections en ce corps universel , on trouvera que l'une des plus notables est le peu de soin qu'on a eu de bien faire instituer les jeunes enfans aux choses honnestes. » [Discours poutiq. et
milit.]
CHARON.— a S'il faut comparer ces deux espèces de noblesse ,— la naturelle et la personnelle,— la pure naturelle à bien juger est la moindre, bien que
plusieurs en parlent autrement, mais par grande vanité. La naturelle est une qualité d'autruy et non sienne... Et qu'y a-t-il de pins inepte que de se glorifier de ce qui n'est pas sien ? Elle peut tomber en un homme vicieux, vautnéant, très mal nay et en soy vrayement vilain. Elle est aussi inutile à autruy, car elle n'entre point en communication ny en commerce, comme fait la science, la bonté, la beauté, les richesses. Ceux qui n'ont en soy rien de recommandante que ceste noblesse de chair et de sang la font fort valoir, l'ont toujours en bouche, en enflent les joues et le cœur (ils veulent mesnager ce peu qu'ils ont de bon), à cela les cognoist-on, c'est signe qu'il n'y a rien plus, puisque tant et toujours ils s'y arrestent. Mais c'est pure vanité, toute leur gloire vient par ehétifs instruments, ab utero, concept*, par tu, et est ensevelie sous le tombeau des ancêtres. Comme les criminels poursuivis ont recours aux autels et sépulcnres des morts, et anciennement aux statues des empereurs , ainsy ceux-cy destitués de tout mérite et subjet de vray honneur ont recours à la mémoire et armoiries de leurs majeurs. Que sert à un aveugle que ses parents ayent eu bonne vue , et à un bègue l'éloquence de son ayeul? Et néantmoins ce sont gens ordinairement glorieux, altiers, méprisant les autres. » [De la
Sagesse. \
CORNEILLE agbxppa* — a On sait combien peu J'ai flatté la noblesse : — pour résumer ici mon opi-
nion , dont on fera le cas qu'on voudra , je diray que «le gentilhomme lors s'appellera accomply, s'il est bon chasseur, s'il est bien appris en toute piperie, et expert en tout jeu de hazard, s'il se montre fort robuste à boire grands traicts , ou à itaUXopfcp excessivement, s'il est grand despensier, pompeux et addonné à toute superfluité et intempérance, ennemy juré de vertu, et qu'il aye oublyé du tout qu'il soi nay et qu'il luy faille mourir. - Et seront encore estimés plus nobles, si ces qualitez leur viennent de père en fils, et qu'ils puissent dire qu'ils les tiennent de tels et tels grands autbeurs : — tels sont donques les grandes et remarquables vertus
gentilshommes. » [De Vanitate scientiarum Declam.y trad. de 1603.]
S. FRANÇOIS de sales. — a Nous appelons vaine la gloire qu'on se donne, ou pour ce qui n'est pas en nous , ou pour ce qui est en nous, mais non pas en nous : ou pour ce qui est en nous , et à nous. La noblesse de race, la faveur des grands, l'honneur populaire, ce sont choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l'estime d'autruy.
« Pour connoistre si vn homme est vrayement sage, sçavant, généreux, noble, il faut voir si ses biens tendent à l'humilité, modestie et soumission : car alors ce seront des vrays biens; mais, s'ils surnagent et qu'ils veuillent paroistre, ce seront des biens d'autant moins véritables qu'ils seront plus apparents.
a Les honneurs, les rangs, les dignités, sont comme le safran , qui se porte mieux et vient plus abondamment d'être foulé aux pieds.
« Si nous sommes pointilleux pour les rangs, pour les séances et pour les tiltres, outre que nous exposons nos qualitez à l'examen, à l'enqueste et à la contradiction , nous les rendons viles et abjectes : car l'honneur qui est beau, estant receu en don, devient vilain quand il est exigé, recherché et demandé. » [Introduct. à la Vie dévote.]
de thierriat. — « Dans une «exhortation aux nobles de races » je disois ceci :
« Vous donc à qui les pères ont donné cet advantage d'estre nobles en naissant , conservez ce beau lustre aux vostres et le cultivez soigneusement, afin qu'il ne se perde, comme les plantes mal émondées de leurs excroissances deviennent sauvages et périssent. — Ce seroit une estrangeté que l'homme venu de parents ignobles fust vertueux, et que vous qui estes enfans de pères nobles ne le fussiez pas I Mais à qui s'adresseroit vostre plainte en ce triste accident? En viendrez-vous aux loix de Dieu, dont la parolle vous condamne , en préférant la vertu et la sagesse à tous les roys et à toutes les dignitéz de la terre? Avez vous recours aux loix humaines ? Elles qui veulent que celui qui a de la vertu soit préféré au noble qui n'en a point. Les poètes préfèrent un Sénecque à un Néron. Les philosophes et les historiens vous blasment. Où vous sauverez-vous?
Croyez , vous n'avez de refuge qu'au temple de la vertu , vos parens vous en ont battu le sentier. »
[De la Noblesse civile.]
belleguise.— « Chargé par sa majesté Louis XIV de la poursuite de la vérification des titres de noblesse en Provence, j'ai eu occasion de refréner bien des prétentions— plusieurs nouveaux nobles me parurent suspects — mais après avoir vu qu'ils avaient par devers eux des lettres du prince qui témoignaient de leur vertu, j'ai dû passer outre, et les laisser jouir paisiblement de leur nouvelle noblesse.
« Quoique la moins estimée parce qu'elle présuppose roture : mais elle est la plus glorieuse, parce que le titre (qui la leur confère) est un tesmoignage d'une vertu particulière de cette illustre qualité. Il vaut toujours mieux estre le père que le successeur, et commencer d'éclairer nos descendans, que de participer seulement à la gloire de nos devanciers. — Ce qu'ils ont fait ne doit pas être compté pour nôtre , et il n'y auroit pas moins de foiblesse de s'en faire brave, que de s'estimer riche du bien
d'autruy. » [Traité de la Noblesse, etc.]
th. corneille. — « Que voulez-vous que je vous dise?
La naissance n'est rien où la vertu n'est pas. » LA bruyère. — « Après le mérite personnel, ii
faut l'avouer, ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat; et qui ne sait être un Erasme, doit penser à être évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée , entassent sur leurs personnes , des pairies , des colliers d'ordre , des primaties , la pourpre , et ils auraient besoin d'une tiare : mais quel besoin a Bénigne (1) d'être cardinal ?
« S'il est heureux d'avoir de la naissance , il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.
« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent , tu penses que l'on t'en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.
« Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage , s'en croit plus de naissance et plus d'esprit : il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent. » [Du Mérite
personnel.)
racine. — « Je dirai aux nobles qui parlent sans cesse de leurs ancêtres :
Ayons de nos aïeux un souvenir modeste,
et me borne à ce seul avis. »
(1) Bossue».
boileau. — « Mon sentiment sur les nobles est assez connu, je pense. Cependant, s'il se rencontrait des personnes qui ignorassent en quoi consiste la vraie noblesse, je consens volontiers à redire ici la première partie de ma satire Y. Il y a des vérités qu'on ne saurait trop ressasser :
La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère, Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère, Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux, Suit, comme toi, la trace où marchaient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat, dont la mollesse N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse , Se pare insolemment du mérite d'autrui, Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui. Je veux que la valeur de ses aïeux antiques Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques, Et que l'un des Gapets, pour honorer leur nom, Ait de trois fleurs de lis doté leur écusspn. Que sert ce vain amas d'une inutile gloire, Si, de tant de héros, célèbres dans l'histoire, Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers; Si, tout sorti qu'il est d'une source divine , Son cœur dément en lui sa superbe origine , Et, n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté, S'endort dans une lâche et molle oisiveté?
Cependant , à le voir avec tant d'arrogance Vanter le faux éclat de sa haute naissance,
On dirait que ledri est soumis à sa loi , El que Dieu Ta pétri «fantre limon que mot Enivré de lui-même, il croit, dans sa folie, Qu'il faut que «forant loi d'abord tout sTromïlie. Aujourd'hui toutefois, sans trop le ménager, Sur ce too un peu haut je Tais flnterroger.
Dites-moi, grand héros , esprit rare et sublime , Entre tant d'animaux, qui sont ceux qu'on estime? On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de cœur. Fait paraître en courant sa bouillante vigueur; Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière S'est couvert mille fois d'une noble poussière : Mais la postérité d'Alfane (1) et de Bayard (2) , Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard , Sans respect des aïeux dont elle est descendue , Et va porter la malle on tirer la charrue.
Pourquoi donc voulez-vous que, par un sot abus, Chacun respecte en vous un honneur qui n'est plus? On ne m'éblouit point d'une apparence vaine : Là vertu d'un cœur noble est la marque certaine. Si vous êtes sorti de ces héros fameux , Montrez-nous cette ardeur qu'on vit briller en eux, Ce zèle pour l'honneur, cette horreur pour le vice. Respectez-vous les lois? fuyez-vous l'injustice? Savez-vous pour la gloire oublier le repos , Et dormir en plein champ le harnois sur le dos?
(1) Cheval du roi Gradasse dans l'Ariostc.
(2] Cheval des quatre fils Aymon.
Je vous connais pour noble à ces illustres marques : Alors soyez issu des plus fameux monarques , Venez de mille aïeux ; et, si ce n'est assez , Feuilletez à loisir tous les siècles passés ; Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre ; Choisissez de César, d'Achille ou d'Alexandre : En vain un faux censeur voudrait vous démentir, Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir. Mais fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne, Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne , Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous ; Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
En vain, tout fier d'un sang que vous déshonorez, Vous dormez à l'abri de ces noms révérés ; En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères ; Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères : Je ne vois rien en vous qu'un lâche, un imposteur, Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur, Un fou dont les accès vont jusqu'à la furie , Et d'un tronc fort illustre une branche pourrie. »
[Sat. v.]
fléChier. — « II suffit de vous dire qu'il y a une noblesse d'esprit, plus glorieuse que celle du sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation , et qui fait descendre , par une heureuse suite d'exemples, les vertus des pères aux enfants. »
[Oraison funèbre de M** de Montautier.)
de la roque. — « Permettez-moi de m'exprimer en généalogiste :
« La noblesse la plus considérée est celle que Ton tire d'une longue suite d'ancêtres , par le bonheur de la naissance , et elle se trouve plus parfaite dans ceux qui Font ainsi que ceux qui la commencent , quoiqu'il y ait plus de vertu h se distinguer du commun par un mérite personnel , qu'à recevoir des autres un bien auquel on'n'a en rien contribué et que la fortune seule a fait trouver en naissant , dans le souvenir des vertus et des actions glorieuses de ceux qui nous ont précédés. »
« Quoique porté, par état, à flatter la noblesse, je dois à la vérité de dire que « pour établir la qualité de noble , il faut de la vertu personnelle en celui qui cherche d'en être revêtu, parce qu'il n'y a que la vertu qui apporte une noblesse effective.— Aussi Sénèque dit que celui-là seul est réputé noble , qui a de la disposition à la vertu. » [Traité de la
noblesse,]
renauldojv. — « La noblesse , il y a longtemps qu'on l'a dit et qu'on le répète, ne consiste que dans le mérite personnel , fondé sur les vertus du cœur , sur les services importants rendus au prince et à la patrie. Si cette déflnition était prise strictement, on comprendrait que la vraie noblesse est mieux connue au Mogol , à la Chine , au Japon ou ailleurs, que dans les Etats européens.
« En Asie, on connaît peu ou point la noblesse
de race ; le fils d'un ministre, d'un général d'armée, est confondu parmi la vile populace lorsqu'il n'a pas le même mérite que son père ; ses talents , ses services, ses vertus, sont les seules voies qui puissent lui frayer le chemin aux honneurs , aux dignités, aux distinctions. Quel inconvénient y aurait-il donc d'imiter partout une conduite qui paraît si sage et si sensée? Mais revenons à nos préjugés.
« La noblesse en France et dans toute l'Europe, vient , ou de la naissance , ou de l'anoblissement accordé par la faveur du prince. La première noblesse est plus estimée : autre préjugé! Il est donc plus avantageux de descendre d'un grand homme que de l'être soi-même? Disons-le cependant, rien n'est plus respectable qu'un grand homme qui , par ses vertus, nous représente une longue suite d'aïeux, et c'est en ce sens , sans doute , que les gens sensés préfèrent un noble de race à un anobli. » [Dict. des
fi*r*.i
dulaurens. — « Je me bornerai à répéter ici ce que j'ai fait dire au révérend père Jean de Domfront.
« Je ne connais d'autre rang dans le monde que l'ordre immuable que la nature a établi entre les espèces. Un homme est constamment un homme , et jamais une huître. Ces distinctions frivoles que le hasard a mises parmi ceux de notre espèce , ne sont ni assez solides , ni assez considérables pour
en imposer à un homme de bon sens. Celui qui n'est que crocheteur aujourd'hui , peut être demain général d'armée ou ministre d'Etat ; il peut être le plus grand prince de l'univers : de même que celui qui est au pinacle de la fortune , peut être réduit en vingt-quatre heures à faire des fagots. La vertu, les sentiments, se trouvent indifféremment dans tous les états , et non attachés à aucun rang. Les champs sont couverts d'Àlexandres , de Césars , de Turennes et de Colberts , qui labourent la terre ; et les premières dignités sont souvent remplies par des Garots et des Colas. La fortune distribue les rangs , et la nature les vertus ; l'une ne consulte point l'autre dans ses distributions ; c'est pourquoi leurs dons se trouvent différemment distribués. La naissance est aussi un effet du hasard : foin d'un homme qui est sorti de la côte de Trajan , s'il ne lui ressemble ! L'extraction , les titres , les honneurs et les richesses ne sont que de vains ornements, qui n'en imposent pas moins aux fats qui en sont revêtus qu'aux sots qui les admirent : mais un homme d'esprit pénètre à travers tout cet attirail , et juge si le perroquet vaut la cage. Le mérite essentiel d'une statue consiste dans la statue même, et non dans la matière dont elle est composée. Si les lois d'un pays comportent que l'on doive respecter les gens de qualité, elles supposent en même temps qu'ils se rendront dignes de respect. — Si les ancêtres de ma patrie ont mérité d'être anoblis par leurs vertus, ils n'ont certainement point
accepté cet honneur sous condition que leurs descendants pourraient être impunément des scélérats. » [Le Comp. Mathieu.]
voltaire. — a Sans dire tant de mots :
Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. »
CHAMFORT. — « La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres comme un cicérone d'Italie rappelle Cicéron.
« La nature , pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter (le généalogiste) Chérin.
« La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.
« Cette impossibilité d'arriver aux grandes places , à moins que d'être gentilhomme , est une des absurdités les plus funestes , dans presque tous les pays. 11 me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux. »
La question ayant paru suffisamment éclaircie , la séance est levée.
Bien que nous ne traitions ici que des nobles et des vilains du temps passé jusqu'à 93, nous ne pou-
vons résister au désir de citer aussi l'opinion d'un habile panégyriste de la noblesse; elle est trop explicite , trop décisive, pour la passer sous silence. On verra qu'au xix e siècle les écrivains les plus passionnés pour l'ancienne 7 gentil nommer ie n'ont pu mieux faire pour leur cause , en face du scepticisme de notre époque.
Ecoutons , c'est M. Granier de Gassagnac qui parle. Nous ne saurions être assez poli pour cet écrivain de talent et qui se montre si honnête ; seulement , nous le prions de nous pardonner les a pwrte que nous n'avons pu maîtriser.
« La noblesse est évidemment un fait, ainsi que nous l'avons démontré. »
— C'est incontestable.
« Or, il est loisible à chacun de se former sur ce fait l'opinion qui lui paraît convenable. »
— C'est ce que nous faisons.
« On est donc le maître d'estimer ou de n'estimer point la noblesse. Euripide peut lui préférer la richesse, Ménandre la vertu, Platon la gloire, Aristote le talent, Socrate la sagesse, saint Jérôme la sainteté ; on peut en un mot avoir, de la noblesse, comparée à d'autres faits, à d'autres avantages, l'idée qu'on voudra; mais tout cela n'empêchera pas la noblesse d'exister et d'être ce qu'elle est. »
— Très-bien; mais quelle est-elle?
o II importe beaucoup, en effet, de faire celte distinction entre la noblesse et la gloire, entre la noblesse, et la vertu, entre la noblesse et le talent,
c'est que la gloire, la vertu* et le talent dépendent des appréciations humaines. »
— C'est beaucoup.
« Et que la noblesse ne dépend de rien. »
— C'est triste.
« C'est qu'il y a ou qu'il n'y a pas gloire, vertu, talent, selon les mœurs, les religions et les principes, et que rien au monde ne peut faire qu'il y ait noblesse quand il n'y en pas, ou qu'il n'y en ait pas quand il y en a; en un mot, c'est que la gloire, la vertu et le talent sont des opinions , et que la noblesse est un fait. »
— Dire que la vertu , la gloire et les talents sont des opinions et que la noblesse ne dépend de rien , voilà qui est étrange! Sans rechercher ce qui se passe chez les autres peuples, oublie -t- on qu'à différentes époques de notre histoire, nous avons apprécié la nobiesse suivant les besoins, suivant les circonstances ; que nous avons eu la noblesse d'épée quand il fallait défendre le territoire pièce à pièce;
Que nous avons eu la noblesse d'argent quand l'État ne savait plus où battre monnaie ;
Que nous avons eu la noblesse civile quand nous ne cherchions plus notre gloire et notre bonheur social que dans les vertus et lés talents;
Et même , quand il plut à la nation de supprimer la noblesse et de la voir autrement que la féodalité ne l'avait faite , ne dépendait-elle pas alors d'une appréciation humaine?
« Il faut bien prendre garde, ajoute M. Granier de Cassagnac, que nous ne disons pas ceci pour mettre la noblesse au-dessus de la vertu , du talent et de la gloire , mais seulement pour l'en distinguer et pour faire comprendre qu'il manquait quelque chose aux jugements portés sur la noblesse par les anciens, qui lui ont préféré d'autres qualités, à savoir, que ces préférences n'ôtaient pas à la noblesse ce qu'on ne saurait lui ôter, sa nature et sa valeur propres. »
— Mais où est-elle cette valeur? car, séparée des qualités qui doivent faire son essence, son éclat, son mérite aux yeux de tous, la noblesse n'est plus qu'un mot vide de sens, sans valeur aucune; et tout noble d'extraction qui se contenterait, suivant une vieille expression, de faire litière d'une telle noblesse aurait là une pauvre ressource. Il ne serait, pour parler comme l'auteur du Paradis perdu, qu'un gentilhomme dépourvu de ses rayons; et, comme l'a si bien dit Thomas Corneille :
La naissance n'est rien où la vertu n'est pas.
— Mais chut !
« Si peu qu'on estime la noblesse , si peu qu'on lui attribue d'action sur les individus et sur les sociétés, on ne peut pas faire, comme nous disions, qu'elle n'existe pas quand elle existe. »
— Nous en sommes déjà convenu.
« Même il faut reconnaître ceci, à l'avantage de la noblesse, c'est que, si elle ne constitue pas par elle-
môme aucun mérite , elle n'empêche pas non plus d'en avoir. »
— Certainement, c'est un droit qu'elle partage avec le commun des mortels. Mais voici le bouquet de la déclaration; nous sommes heureux qu'il soit donné de la main même de M. Granier de Cassagnac. Attention.
« Nous admettons très-volontiers qu'il n'y ait pas grande gloire h naître gentilhomme, et que cela ne dispense d'avoir ni de l'esprit, ni du courage, ni de la vertu ; mais il faut bien qu'on admette également qu'un gentilhomme est aussi bien placé que qui ce soit pour acquérir toutes ces choses. »
— Qui peut contester ce droit que tout homme acquiert en naissant? Et enfin l'auteur couronne sa déclaration par cette tirade habilement ménagée :
— Que « la noblesse n'a pas empêché Alexandre, César et Napoléon, d'être de grands capitaines; Flavius Joseph , Plutarque et Commines, d'être de grands historiens; Platon, Marc-Aurèle et Descartes , d'être de grands philosophes ; Lucrèce , Dante et Byron, d'être de grands poètes ; Alcibiade, Tibérius Gracchus et Mirabeau, d'être de grands orateurs (voyez, quand on sent qu'on va périr, comme on s'accroche aux branches 1) , et qu'à égalité de mérite personnel ,il y a toujours avantage, providentiel ou fortuit , h être noble (1) ».
{i) Voyez Histoire des classes nobles et des classes anoblies , t. !•*, p. 34-35-36.
— Cet avantage doit être bien minime, môme est-il nul, puisque M. Granier de Cassagnac a déclaré plus baut qu'il n'y avait pas grande gloire à naître gentilhomme.
Quant aux noms cités, dans quelque catégorie qu'il plaise au caprice humain de les classer, ils n'en ont pas moins droit à notre\ad mi ration, puisque c'est moins la grandeur de la naissance que de glorieux travaux qui les ont faits illustres. Il n'est personne au cœur droit qui ne reconnaisse comme un bienfait de la Providence les grands hommes qu'elle envoie au secours de l'humanité , soit pour la défendre contre la violence brutale, soit pour l'éclairer prudemment dans ses besoins comme dans ses plaisirs. Quel bel enseignement moral ne nous donne-t-elle pas en abaissant les superbes et élevant les humbles ; en prenant ses élus dans la masse des citoyens , sans acception d'aucune classe ; puisant en haut comme en bas pour n'exciter aucune jalousie, et nous montrant ainsi toutes les classes appelées indistinctement à fournir des hommes utiles à la patrie ! Tandis qu'une naissance obscure est aux yeux de la multitude un défaut, à peine est-elle une différence aux yeux de la Providence.
Il nous serait donc facile de produire ici une foule d'hommes célèbres sortis de la roture, non pour les opposer, mais pour les joindre aux noms que M. Granier de Cassagnac nous a cités. Rappeler seulement avec lui Bossuet, Pascal , Corneille, Molière et Racine, cinq roturiers anoblis par l'intelligence,
cela ne suffirait-il pas pour confirmer notre manière de voir et soutenir que les vilains sont en état de payer la noblesse en bonne et loyale monnaie , et par conséquent en droit de demander quittance ?