SCÈNE 36. LE POÈTE, RACHEL
LE POÈTE
Vous finirez par vous éprendre d'un paysan....
RACHEL Peut-être voyez-vous juste.
J'ai un grand faible pour les gars, encore me les faut-il beaux.
Simple retour à la nature.
LE POÈTE
Il n'est pas malaisé de deviner
que si nul amoureux ne se présente...;
déjà votre père s'est plaint
de ce ton littéraire.
RACHEL
Mon père me permet tout;
et même il fait mon éloge.
Curieux mélange, n'est-ce pas?
Le commerce, l'usure, mon père, moi, — ?
LE POÈTE
Chez vous tout se noie en poésie, votre père, les paysans.
J'ai lu énormément de vers.
LE POÈTE En avez-vous écrit?
RACHEL
Je n'ai point voulu.
J'ai le culte de la forme, — le médiocre me dégoûte; par contre, où que je sois, je vois la poésie vivante, enchanteresse, la sainte poésie, et je me sens heureuse qu'elle soit pour moi sainte et vivante.
LE POÈTE
Vous pratiquez les saints;
vous fraternisez avec la rose des jardins,
avec le nuage,
et pour votre plaisir
vous entendez fréquenter les poètes.
RACHEL
Ah, vous raillez sans cesse, —
la nature mystérieuse
a cessé pour moi d'être obscure.
LE POÈTE
Même la nuit, les yeux fermés, — jeune fille, le désir brûle votre cœur; vous rêvez solitude, à deux...
RACHEL
Je suis venue pour un instant vers jcette chaumière débordante de chants, je suis accourue comme les phalènes autour de la lampe allumée, — mais je retournerai modestement chez moi,
• mon imagination vous contemplera de loin,
et si jamais je vous aime, je vous enverrai une lettre et ma clef.
LE POÈTE
Ah, traîne-toi, poésie, traîne-toi,
d'une alcôve à l'autre,
du jardin des roses
au verger de ces arbres endormis
qu'on voit ici, de la fenêtre ;
quand la belle s'en ira,
effleurant de son châle les buissons,
son désir et sa langueur
pénétreront le chaume protecteur,
et du buisson la tristesse et l'ombre
monteront insensiblement jusqu'au cœur
de la belle....
RACHEL Eh oui, eh oui...
LE POÈTE
Mais survienne un garçon d'honneur, la belle se consolera et péchera.
RACHEL
Eh oui, eh oui :
je vais traverser le jardin, le verger; vous, restez ici, à cette fenêtre.
LE POÈTE Je vous regarderai volontiers
errer par le verger obscur,
comme une amoureuse égarée,
moitié femme et moitié ange,
penchée sur le hohol,
tout un tableau de Burne-Jones, —
que je contemplerai, sans m'exposer au froid.
RACHEL
Oh, soyez sans crainte pour moi ; le plus grand froid ne saurait geler quiconque en soi porte l'odeur des roses ; on l'entoure d'un peu de chaume .
que l'on enlève au printemps, voilà qu'il refleurit.
C'est sublime ; —
quoi, vous boudez un peu — ?
RACHEL
Voyez donc ce rosier dans le jardin,
enveloppé d'un hohol de chaume ;
devant ce bonhomme de paille
je retrouverai la Muse ;
je lui dénoncerai vos paroles hérétiques,
tout ce que vous m'avez contraint
d'écouter, —
moi qui venais si riche d'amour ! —
vos querelles et vos méchants propos.
Je convierai le hohol, lui ordonnerai de venir
à cette noce, ici même, —
et peut-être alors croirez-vous
à la parole de Rachel.
LE POETE Rachel est votre nom —
RACHEL Mon nom ne change rien à l'affaire,
Ah, vous rougissez ; — je suis ravi de votre nom, — invitez qui vous voudrez, — votre nom est si lyrique...
RACHEL
Mais oui, il est charmant,
et maintenant je supplie votre grâce
de m'écouter, —
Je veux qu'une flamme poétique vous embrase
et je veux l'attiser ;
invitez ici, à la Noce,
toutes les merveilles, les arbres, les fleurs,
tous les chants, l'ouragan, le tonnerre...
LE POETE
Et le hohol !
RACHEL
Enfin, vous y voilà? !
L'idée en vous fait son chemin :
inviter le chaume, la rose fanée, la nuit, toutes les Forces surnaturelles.
LE POÈTE
Pour une fête nuptiale, le cortège serait beau !
RACHEL
Ah ! maintenant je vous aimerai.
Adieu, — ce fut une minute exquise, — vous m'avez intéressée, vous vous êtes révélé poète.
LE POÈTE
Quoi, vous remettez votre châle, — adieu, déjà ? !
RACHEL
Je ne pourrais vous suivre si haut ;
je m'amuse
rien que pour tuer le temps.