‹ Les nocesChapitre 66 sur 110 · SCÈNE 24. LE MAÎTRE, WERNYHORA · texte numérisé non relu

SCÈNE 24. LE MAÎTRE, WERNYHORA

WERNYHORA

La Gloire, maître Vladimir, me voici votre hôte ".

LE MAÎTRE

Que votre Grâce daigne s'asseoir; ma femme s'habille dans l'alcôve...

WERNYHORA Restez, maître Vladimir.

LE MAÎTRE

Ma femme s'habille dans l'alcôve; quel hôte inattendu !

elle faisait justement réciter les prières, on était en train de coucher les enfants.

WERNYHORA Alors, votre femme est dans l'alcôve...

LE MAÎTRE

On était en train de coucher les enfants; et ceux de là-bas qui ne cessent de jouer : que voulez-vous, c'est jour de noce, il faut bien se remuer un peu; ma femme est là, dans l'alcôve.

WERNYHORA

Laissez votre femme dans l'alcôve, et que la Noce danse à son aise.

Asseyez-vous, maître Vladimir,

LBS NOCES

j'ai de grandes nouvelles à vous conter : nous allons causer de l'Alliance.

LE MAITRE Volontiers, mais veuillez, veuillez donc.

WERNYHORA Asseyez-vous.

LE MAITRE

Je m'assieds, — c'est un digne hôte, mais veuillez, veuillez donc; assez de cérémonies.

WERNYHORA

Je viens de loin — des extrêmes marches, mon cheval est fourbu.

LE MAITRE

Sale temps.

Mais, de par tous les diables, c'est la première fois que vous venez au pays; qui vous amène par un temps pareil?

Oui, de par tous les diables ", quelle idée, vous a pris, monsieur, de venir cette nuit, à cette noce, où nul n'espérait vous voir?

WERNYHORA

Je viens de loin et j'avais tout sous la main;

si j'ai choisi cette noce,

c'est que vous voilà réunis,

et si j'ai choisi votre maison,

c'est que les hommes y ont le cœur simple.

LE MAITRE

Votre Grâce a tout sous la main,

vous avez obligé nos cœurs, —

nous sommes des simples, — des humbles.

WERNYHORA

Je viens de loin et de tout près; à peine avais-je dit votre nom que de joyeux petits gars m'ont aussitôt indiqué votre maison.

LE MAÎTRE

Des petits gars au cœur candide

sont accourus et m'ont conté, —

Dieu sait quel fut leur bavardage, —

qu'un vieux seigneur, un vieil Aïeul,

un Aïeul à barbe blanche et porteur d'une vielle.

Eh oui, un mendiant à barbe blanche, qui jadis fut jeune dans l'âme; comme vous êtes humbles et simples, vous n'en avez pas vu de trop dures, — et votre ménage fut heureux.

LE MAÎTRE

Eh oui, des moissons d'or,

des champs d'or, — aujourd'hui fauchés, —

battus par la pluie et fangeux; —

de vastes vergers, — paisibles et fertiles,

s'entretenant d'eux-mêmes :

des moissons d'or et le cœur sur la main ;

pourquoi chercher au loin

ce que l'on a si près, ma foi.

Je vais vous présenter ma femme.

WERNYHORA

Moissons d'or, cœur d'or :

vous êtes encore jeunes dans l'âme; comme vous êtes humbles et simples, vous n'en avez pas vu de trop dures, votre femme est sûrement au travail?

Ma femme s'habille dans l'alcôve,

elle se fait belle

pour l'hôte inespéré,

elle va faire servir la bière.

WERNYHORA

Laissez, laissez, maître Vladimir, l'heure est étrange et solennelle...

LE MAÎTRE

On cause mieux auprès des verres, vous avez couru dans la boue, la bière vous mettra en train.

WERNYHORA

11 s'agit de bien autre chose ; l'heure est étrange et solennelle, nous allons donc pouvoir parler entre nous.

LE MAITRE

Monsieur, je vous écoute ;

mais que cette heure est donc étrange.

Peut-on demander votre nom.,. — ?

WERNYHORA Tu ne m'as pas reconnu — ?

LE MAÎTRE

C'est un homme que je connais, un homme qui m'aime et qui m'est cher, un homme d'autrefois — imposant et chargé du poids de tout un siècle...

WERNYHORA

Un homme de foi ancienne.

LE MAÎTRE

C'est un homme que je connais, que je n'attendais plus...

WERNYHORA

Te rappelles-tu les rouges incendies,

le glas des cloches, les coups de foudres,

les massacres, les torrents de sang ?

LE MAÎTRE

Un rêve, un rêve très lointain, à mes oreilles encore tintent ces cloches, — elles mêlent à la musique des noces d'anciens contes, d'anciennes chansons.

WERNYHORA

A mes oreilles encore tintent ces cloches, plus haut que la musique des noces :

gémissements lugubres, gémissements martelés,

des cadavres charcutés, du sang;

j'étais là, là, près des cadavres;

à mes oreilles encore tintent ces cloches.

Je regardais le peuple de Dieu

tomber, maudit,

frappé par les malédictions :

les pères maudissaient les fils,

les fils maudissaient les pères,

une forêt gémissante,

des larmes de sang, venues du cœur,

et dans ces voix éternelles,

dans ces voix des cloches, passait une terreur

folle, — à mes oreilles encore tintent ces cloches.

LE MAITRE

Temps anciens — siècles antiques, un rêve, un rêve très lointain, les gémissements éteignent la musique ; d'anciens récits, d'anciennes légendes.

WERNYHORA

J'étais là, moi, dans la lueur des incendies, sur mon cheval, mon cheval blanc, attendant le signal divin.

Derrière moi, un éclair, puis un autre éclair, frappait les nues et déchirait le ciel.

LE MAITRE

Vision antique — vision présente,

cet homme, je le connais et ne l'attendais plus ;

cet homme, hier encore,

je ne le voyais qu'en rêve, en songe,

c'est l'Aïeul, le Chevalier à la vielle...

WERNYHORA

Wernyhora.

LE MAÎTRE

L'Aïeul à la vielle, — Wernyhora !

Mais je vous connais, — je vous attendais,

en rêve, en songe, hier encore :

comme nos anciens barons

vous voilà à cheval, sur un cheval blanc,

devant ma maison, avec la nouvelle.

WERNYHORA

Avec le Verbe !

LE MAÎTRE Avec le Verbe, — avec le Verbe !

WERNYHORA Avec le Mot d'Ordre.

LE MAÎTRE

Avec le Mot d'Ordre !

Depuis longtemps notre cœur est prêt à l'ouïr, le mot foudroyant.

WERNYHORA

Le Mot d'Ordre, le Mot qui commande; le Mot-Clef qui ouvre les cœurs. Ecoute, écoute, Vladimir :

l'heure est étrange et solennelle, nous allons parler de l'Alliance.

LE MAÎTRE Le rêve se fait réalité,

l'heure est étrange et solennelle.

Et quel est l'ordre ?

WERNYHORA

Trois commandements.

LE MAÎTRE

L'heure est étrange et solennelle :

ainsi, me voilà convoqué.

WERNYHORA

Avant l'aube, embrase les torches, convoque les assemblées communales.

LE MAÎTRE

Le rêve se fait vérité, presque tous, les voilà réunis, chez moi, à cause de cette noce.

WERNYHORA

Tout ce qui était caché apparaîtra ; tout ce qui semblait loin — est proche. Aujourd'hui chez vous, c'est la noce, et presque tous vous êtes réunis ; avant l'aube envoie les torches, disperse-les aux quatre vents.

J'enverrai des courriers à cheval, avant l'aube j'enverrai les torches ; / le temps de demander conseil à ma femme, avec son bon sens de paysanne... '* < — -

WERNYHORA

Que les courriers partent aux quatre vents !

Sois prêt avant que le soleil se lève.

Quand tu auras envoyé les courriers,

tu rassembleras les hommes devant l'église,

comme ils sont d'esprit simple et humble,

pour qu'ils te reconnaissent comme chef,

tous, rangés en cercle, tu les salueras de par Dieu,

puis tu ordonneras le silence,

qu'aucune arme ne résonne,

et quand la foule se sera agenouillée,

que tous tendent l'oreille :

s'ils n'entendent pas un galop

sur la route de Cracovie — ?

LE MAÎTRE Je tends, je tends l'oreille.

WERNYHORA

Je sais que tu es un brave, '■

S'ils n'entendent pas la galopade,

si je n'arrive pas déjà avec l'Archange — ?

LE MAÎTRE

Je tends, je tends l'oreille ;

mais fût-on le plus brave des braves, —

alors, c'est donc le soulèvement ?

WERNYHORA

11 faut obéir aveuglément, croire saintement ; je sais que tu es un brave.

LE MAÎTRE Je me placerai devant l'église ?

lOCES 176

Le rêve devient vérité.

Mais qui m'élève à tant d'honneur:

qui m'envoie les anciens messagers :

l'heure est étrange et solennelle.

WERNYHORA Sois prêt avant que le Soleil se lève.

LE MAITRE

Les faux se lèveront à l'aube ; je serai prêt !

WERNYHORA Jure, sur le Verbe !

J'ai dit.

LE MAITRE

Jure.

LE MAITRE

La vie s'élargit ; êtes-vous un spectre, un fantôme, êtes-vous le spectre des tombes, es-tu poussière, es-tu charme, que tu viens ainsi avec le mot d'ordre antique, que tu me contrains moi-même, que tout ce qui était pour moi un mystère, tu me l'annonces comme chose vraie; ah, sur ma foi, ah, sur ma foi — !

WERNYHORA \ J'apporte le Verbe — et ta vérité ;

177 (12) ACTE n.

l'heure est étrange et solennelle :

j'ai choisi aujourd'hui la Noce,

ta maison, ton sentier, ton clos, —

Tu entends, il pleut à verse !

Tu entends, les grands arbres craquent,

des futaies s'entrechoquent :

c'est ma compagnie, qui chante là-bas,

mille chevaux frappent le sol dur

avec leurs fers d'or !

LE MAÎTRE Jésus, ayez pitié de nous !

Le premier qui volera à Varsovie, .

avec l'étendard et l'armée de la patrie,

avec le gorgerin de Notre-Dame,

qu'il convoque la diète,

qu'il apparaisse à la diète,

même seul, dans la capitale, — il nous sauvera!

LE MAÎTRE

Ah, sur ma foi, ah, sur ma foi; vous m'en contez des merveilles, du miracle vous faites une vérité.

WERNYHORA

Tout est saint, tout est vrai;

j'étais bien loin, et j'avais tout sous la main;

j'ai choisi ta maison, ton clos,

et j'ai choisi la Noce.

Puisses-tu avoir la main heureuse :

Je te donne le cor d'or.

OCES 178

LE MAITRE Le cor d'or.

WERNYHORA Pour convoquer le chœur.

LE MAÎTRE L'assemblée fraternelle.

A sa voix guerrière,

l'Esprit s'éveillera

et s'imposera au Destin.

Je confie à tes mains le cor d'or.

LE MAITRE Grâces à Dieu.

WERNYHORA

Envoie les messagers porteurs de torches, rassemble les hommes devant l'église.

LE MAÎTRE

Demain? — et quand ils se seront réunis? doivent-ils délibérer? — que décideront-ils?

WERNYHORA

Demain, demain : mystère,

demain, quand ils se seront réunis,

qu'ils ne délibèrent pas, — pas de discours,

mais qu'ils se tiennent en silence.

Demain, demain : mystère.

Mais toi, lève-toi de grand matin,

dès que paraîtra le soleil, vers les routes tends l'oreille.

Demain?!

— Demain ! I !

LE MAJTRE Que tout esprit loue Dieu ! ! 1 *'

Page 1