‹ Les nocesChapitre 73 sur 110 · LE MAITRE, LE POÈTE, NOS, LE MARIÉ, LA MAITRESSE, LA MARIÉE · texte numérisé non relu

LE MAITRE, LE POÈTE, NOS, LE MARIÉ, LA MAITRESSE, LA MARIÉE

11 est saovl. quoi?

LE MAÎTRE

Naturellement :

il devrait avoir la tête polonaise, bonne au sabre et bonne au verre,

— et le voilà qui dort, le nigaud.

NOS

Pour le verre et pour l'amour, —

— eh bien, non, — eh bien, non; — l'affaire m'apparaît tout autre,

je ne sais quoi me pince le cœur, peut-être de tout cela sortira-t-il quelque chose; — le vin. l'eau-de-vie, — ce n'est pas cela, l'important : ... c'est le glaive.

LE MAITRE Le glaive, — le glaive, l'important, c'est le glaive.

LE POÈTE

Bizarre, — bizarre; couchez-le, et qu'il dorme.

LE MARIÉ 11 se débat.

NOS

Je me vois dans une forêt;

les arbres f... le camp en arrière...

LE MARIÉ As-tu des nausées?

NOS

Tout me donne la nausée;

tout se refroidit autour de mon cœur,

l'ange gardien m'a délaissé;

je ne vois que cette forêt,

ces arbres qui fuient en arrière :

tout danse : la la la.

LA MARIÉE Ce qu'il est saoul.

LE POÈTE C'est curieux.

LE MAÎTRE

Mais oui, tout est curieux, tout est intéressant.

LES MOCES

kP

Lb MARIÉ

Il donne sa note à lui, musique de l'âme; la note en laquelle l'âme crie.

LE lObTE Plus bas, — il demande quelque chose.

NOS Une goutte de vin, j'ai la gorge sèche.

LE POÈTE Tiens. —

NOS (au poète)

I "' Eh, je le connais toi, eviva l'arte '*,

notre vie à nous, ne vaut rien :

dévots de Bacchus et d'Astarté.

Bah! c'est le Sort qui l'a voulu; qui a le gousset constamment vide, ne doit point rêver de grandeurs, il faut vivre, il faut vivre. — Bonaparte, voilà un malin.

LE MAITRE (de sa place)

Mais dans quel état t'es-tu mis,

nous sommes à peine au second jour des noces

et déjà tu ne tiens plus debout.

NOS

Je voulais m'abîmer dans la forêt, me mettre au diapason de tous, me plonger par-dessus la tête dans votre monde si sain ;

197 Acn m.

oublier qui je suis,

me contraindre à la vie simple,

puis,., la nature

a fait tout haut chanter mon âme ;

je voulais tout approfondir,

me voilà remis au premier plan, —

mais, sang de chien, je sens mon cœur...

LE POÈTE

Le cœur, c'est très sérieux; pourquoi bois-tu?

LE MARIÉ

C'est dangereux, et pour toi c'est presque folie.

LE MAITRE (il murmure dans sa barbe)

Oui... cela aussi est un supplice

que de vivre avec un vide éternel dans l'âme.

NOS

je bois, je bois, j'y suis forcé, quand j'ai bu, cela me pince ; je me sens un cœur dans la poitrine, je devine, je saisis des choses :

je rêve sur le mode polonais,

la forêt bruit, la forêt chante :

la, la, la.

Chopin, s'il vivait encore,

il boirait, —

la, la, la,

la forêt bruit, la forêt chante.

LE POETE

Couche-toi donc sur le sofa,

quand tu auras dormi, tu iras danser.

NOS

Je dansais avec la Morave, nul ne voulait la faire danser, j'ai bien le moyen d'être compatissant : r" elle est paysanne et je suis un seigneur; quand j'aurai dormi, — qu'elle attende.

LE MAITRE (murmurant à part lui)

Le rêve, — le rêve : — qu'il attende;... la route est longue, le but lointain, sur la route arrive un seigneur.

LE POÈTE (à son frère) On rêve ici ?

LE MAÎTRE

Moi aussi, j'ai sommeil.

LA MAITRESSE (à son mari) Viens sur le lit, il est tout prêt.

LE MAÎTRE Non, — je resterai dans le fauteuil.

(à Nos) Eh, bonne nuit, toi, l'ami;

de vrais amis, bien peu nous restent.

NOS (il s'étend sur le sofa; il s'adresse au marié)

J'embrassais la Morave,

j'avais la bouteille à la patte ;

et la bouteille s'est penchée,

j'ai senti le vin dégoutter ;

le vin, — fâcheux, hein? — mais, voilà,

j'avais la bouteille à la patte ;

je voulais tirer le bouchon,

et le maudit bouchon s'enfonça ;

je me dis : qu'il aille au diable,

je le sortirai avec un cheveu,

un long cheveu de la Morave, —

elle était à chercher des verres ;

je ne sais comment ça s'est fait,

mais j'ai bu toute la bouteille...

j'ai dû boire aussi le cheveu !

car je suis resté tout rêveur,

et soudain je me suis trouvé amoureux, —

je voulais l'embrasser encore une fois

mais alors, nouvel embarras,

j'ai roulé, roulé — comme une pierre.

LE MARIÉ

Souviens-toi, pour une autre fois, d'embrasser d'abord et de boire après.

LE POÈTE D'abord mal tourner, puis vivre.

LA MAÎTRESSE Mais allez-vous-en donc, qu'ils dorment.

MS HOCES lOO

NOS Tom té, rom tom, tom, tom, tom.

LA MARIÉE Laissons-les, venez.

LE POÈTE

Curieux, cette mentalité.

LE MARIÉ

Nous ne connaissons que la moitié

de nous-mêmes, — qui coimaît l'autre ?

LE POÈTE

Oii l'homme n'atteint-il pas en rêve :

ici, c'est le mal, là-bas, c'est l'effroi ; presque chaque jour je pense à cela :

combien de temps durera tout ceci — ?

NOS

Moi. j'y pense aussi tous les jours ; quand j'aurai dormi, je dirai des choses, — mais que j'ai donc envie de dormir, je dirai des choses, — je dors.

LE MARIE Tout son corps est baigné de sueur.

LE POETE II faut lui passer d'autres vêtements.

NOS

L'éternité, — vous la comprenez — ?

L'infini — hé, quelque f)art. hé, —

aoi

toi, la belle, verse-moi du vin ;

après nous, il en viendra bien d'autres.

LE MAITRE

Sortiront-ils d'ici une bonne fois !

Pas de bruit, — toi là-bas, file,

je veux avoir la paix, je veux dormir.

NOS

Après nous, il en viendra bien d'autres ;

dispersez-vous, fantômes, envolez-vous, — "

après nous le déluge.

(Nos s'endort sur le sofa, le maître sur le fauteuil et la chaise, ils restent là, endormis).

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