‹ Les noces vénitiennes drame en cinq actesChapitre 56 sur 83 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

ORSEOLO, MOROSINA.

M OROS1R A , à part, aauratr Orwolo.

Quel étalage de terreur !... ils me prennent pour une enfant !... t’est à faire pitié!... (*prrw«»t Ofvoin.) Ah! c!est nous, seigneur Oraeolo... — je vous assure, vous êtes charmant!... Comment, vous me faites arrêter avec tout un appareil de sbires!... Comment, la barque aux lanternes rouges... — Mais, c'est affreux, savez -vous?

ORSEOLO

Vous êtes la victime d'une erreur.

korosira.

Vrai?... Je l'avais pensé. Ma première visite vous était destinée, d'ailleurs. (Rtt*rA*»i »ui<*ir d - «n».) Ah! la belle peinture!.. C’est au moins de Paul Yéronèsc... non, c'est de Zélotli... — celleci, de Bazzacco. — Celte tête est charmante, n'est-ce pas?

ORSEOLO

Charmante !... — Tu tiens de tes aïeux le goût exquis de l'art.

MOROSIRA.

On le dit. Aussi aurait-on dû me faire attendre ailleurs que dans celte affreuse salle des tortures. On y racontait des histoires lamentables... — celle entra autres de la lielle Eléonore. Vous en souvenez-vous?... Tout en l'attachant au chevalet, le tourmenteur lui disait : a Tu as du courage et du sang à perdra pour » ce vaurien de Bambellino, c'est ton affaire. Mais si lu m'en » crois, tu le livreras au conseil des Dix.» — «Fais ta besogne, » bourreau... répondit Éléonore,et tais-toi. » 11 riait sous cape et la torturait. «Eh bien ! reprenait-il, de temps en temps, ces petites » mains blanche» et ces pieds mignons, les voilà qui craquent » dans les brodequins et sous le lacet. Tu m'intéresses, parle » donc?» — «Va, va, répondit-elle, on ne meurt qu'une fois, je » l’aime! » — Et elle mourut en bénissant Dieu; car l'homme qu'elle avait aimé lui avait fait comprendre ce qu'elle avait ignoré jusqu'alors : l'amour, l’abnégation, le dévouement!... C'est touchant, n’cst-ce pas?

ORSEOLO

Ce fut une sottise : elle ne sauva pas Bambellino pour elle... elle le sauva pour une rivale.

MOROSIRA.

Une rivale?... Elle n'y a pas cru.

ORSEOLO, à part.

Voudrait-elle me résister? (mm.) Assieds-toi, et causons. (*..»*mu > *»<?<! à gtocSr, I*» pi*!» wr un ro«uin.) Par Saint-Marc ! Ittjolis pieds que tu as!... On conçoit que Galieno en perde la tête.

MOROSIRA.

Flatteur!

ORSEOLO

Ah! les beaux cheveux!... — La princesse del Borges disait un jour qu'elle te les volerait, si elle le pouvait.

MOROSIRA, riant.

Je vous crois, — et mes dents aussi... — Ce serait une économie... Elle se fournit chez la petite Larriccia, au quartier des Juifs.

ORSEOLO

J’aime tes saillies... — Ton esprit serait moins brillant et moins souple si tu avais mal rempli la mission que je t 'ai confiée.

MOROSIN A.

On ne peut rien te cacher.

ORSEOLO

Tu viens me le livrer?...

MOROSIRA, à part.

Le livrer? (i»«t.) Oui!

ORSEOLO

Ah! voyons!

(il »‘»Mie4 i pirW.)

MOROSIRA. A part.

En aurai-je le courage, mon Dieu! (Haut.) Tu seras coulent do moi. — Tu le hais bien, n’csl-cc pas?

OHbEOLO, »*

Si je le hais?... si je le bais?...

MOROSIRA, dtloartant la t#ie rirtant l'cipn-nina PmlJr qnr prrod U Agira

l'Owtll.

C’est bien, je te crois! (a p»n.) Ce n'est pas moi, c’est cet homme que je vengerai !

ORSEOLO

Eh bien ?

MOROSIRA.

Convenez que Galieno n'était pas une proie facile à saisir?.,. J'ai compris un peu tard toute la difficulté de ma mission. J’étais en face d’un homme fantasque, intelligent, ombrageux... un cœur hautain qu'il fallait compromettre sans en avoir l'air, et perdre sans qu'il s’en doutât.

ORSEOLO

Tu l'avais bien jugé.

MOROSIRA.

J'ai voulu l’engager au service de l’étranger, il a résisté... Dans une trahison contre Venise, il a encore résisté... Sa gloire passée le retenait.

ORSEOLO

Ah!

MOROSIRA.

Dès lors mon œuvre était marquée. Je l'ai endormi par mon amour. Enveloppé dans le» imperceptibles réseaux de ma pensée. il ne s'est même pas débattu contre ma volonté. Je l’ai plongé dans la débauche et dans le jeu. J'ai Cnervv son courage, flétri son énergie. J'ai laissé de sa dignité à tous les tripots, de sa pudeur à toutes les orgies, et, s'il est à cette heure à Venise, suspect et déconsidéré, sous la main des Dix, c'est à moi que tu le dois... à moi que lu as certainement soupçonnée... mais qui le pardonne.

(Ella m le»*.)

ORSEOLO, «ni*.

Vous n êtes pas revonu» ensemble?

MOROSIRA.

Non, nous nous sommes séparés du coté de Stromboli. Il avait affaire en Sicile.

ORSEOLO

Quelle affaire?

MOROSIRA, rimant t’ancoir.

Des terres à lui qu'on avait vendues ou qu'on devait vendre.

ORSEOLO

Et où êtes-vous allés en quittant Venise?

MOROSIRA, cbcrtkul.

En Espagne.

ORSEOLO

D'Espagne?

En France.

De France?

En Autriche.

MOROSIRA.

MOROSIRA.

ORSEOLO

Et d'Autriche?

MOROSIRA, *|»f» «n tnomrnt «TbctiUlmi.

ORSEOLO

Voilà tout ?

MOROSIRA.

Voilà tout.

ORSEOLO, bonhomie .

Je m'étais laissé dira que vous aviez longé Ica côtes de la Morlaque et abordé à Segna?... •

MOROSIRA.

Segna?...

ORSEOLO

Une ville montagneuse, tout au fond du golfe Flanatiquc, à l’opposile de lïle de Veglia. — Comme on est bien informé, hem?... On ajoutait même que le capitaine Noir — c'est vraiment étrange, tu verras — que le capitaine Noir et Galieno n'en faisaient qu’un ?

MOROSIRA.

Ce n’est pas étrange, c’est absurde !

ORSEOLO

N'est-ce pas?— C'est fâcheux pourtant... — avec les t'scoqucs et Galieno... — le capitaine Noir, si tu veux ! — nous aurions repoussé le» Martelos»es, dont les excursions s’étendent déjà au delà «les frontières turques...

MOROSIRA.

Oui, oui, je comprends.

ORSEOLO

Tu dois comprendre alors toute l'inquiétude où nous sommes.—

Enfin celui qui aurait le pouvoir de nousTéDondre de Galieno... ou du capitaine Noir... -celui-là, ou celle-là, sauverait Venise et pourrait puiser à pleines mains dans le trésor.

MOROSIRA.

Ah!

ORSEOLO

Et comme arrhes, j 'offrirais ce bracelet, (prenant «s *••• >« cotrM.) On l’estime vingt mille séquins d’or. Toi, une femme, tu dois l’y connaître, regarde.

morosina.

Il est vraiment beau!... oui, très-beau !

oascoLO.

A ce point, selon moi, qu’il relèverait même la beauté de tes

bras. (il loi m«t I* bracelet.)

MOROSIRA.

Ou», ce biiou fait bien ! — 11 est d’une élégance!... — U est charmant enfin!...— Mais je joue de malheur... je ne peux pas faire de Galieno un chef de bandits et voler le conseil des Dix pour avoir un joyau déplus à mon bras.

(eUp Jeu» I* bmrlK ntt U UMe et te lê*e.)

ORSEOLO, t’ oubliant.

Ah ! prends garde !

MO ROSIRA.

A quoi, monseigneur?...— Je ne suis donc pas en sûreté ici?

ORSBOLO, K le vint et allant à elle.

Je croyais que tu connaissais Venise ?

MOROSIRA.

C'est une de ces connaissances qu'on n'oublie pas, monseigneur !

ORSBOLO.

Tu sais alors combien il faut de temps à un agent suspect pour mourir?

MOROSIRA.

Oui, sans doute : le temps de le jeter dans la barque aux lanternes rouges, la nuit, en tête-à-tête avec le bourreau.

ORSEOLO

Après?

MOROSIRA.

Le temps de passer le pont des Soupirs.

ORSBOLO.

Après?

MOROSIRA.

Le temps de le faire assassiner au coin d’une rue ou de l’étrangler dans un cachot.

ORSBOLO.

Tu peux choisir !

MOROSIRA.

Vous ôtes généreux, monseigneur ! — Vous avouez donc enfin que vous me soupçonnez?

ORSEOLO, éclatant.

Je ne te soupçonne pas, je t'accuse!... Vous n'étes allés ni en Espagne, ni en France, ni en Autriche. .. — Ah ! pas un mot de plus!... Vous êtes allés à Segna!...

MOROSIRA, bandMnt I«1 êpoole*.

Allons donc!

ORSEOLO

Galieno se nomme le capitaine Noir!... Le capitaine Noir, entends-tu bien, l'abominable chef des üscoques, le forban de la Morlaque, le bandit de Segna!

MOROSIRA, è part.

Il est perdu!

ORSEOLO

Tu ne ris plus maintenant?

MOROSIRA, te dominant.

Moi?... avec cela que vous entendez bien 1a plaisanterie!...

ORSEOLO

Morosina !

MOROSIRA.

Je suis à me demander comment les Dix peuvent maintenir leur pouvoir s’ils sont si bien renseignés !

ORSEOLO

Morosina!

MOROSIRA, lai tournant le doa.

Vous ôtes bien informés, soit !

ORSEOLO, Allant ouvrir la |>orte de le telle ou ert Galieno. — A pari.

Elle m'échappe!... alors c'est lui qui parlera! ■ Mot»,

eiw.) Tu m’as sans doute mal compris. Ta tête aussi se trouve entre le billot et la hache.

MOROSINA.

Allons, je t'aime mieux terrible comme tu es, que lèche et rampant comme tu étais !... — Ma tête?... (a*n dédain.) Tu peux la prendre!

ORSEOLO

Oui, tu as la volonté de mourir, mais auras-tu le courage de souflnr?

MOROSIRA, fniooooant.

Que veux-tu dire?

orskolo.

Je sa» que tu aurais la force de monter sur un échafaud. Mais te sens-tu assez forte pour braver cette salle des Tortures d'où tu viens... cette salle que tu connais... cette salle où les inquisiteurs d’Etat te demandent et où le tourxnenteur t’attend?

MOROSIRA.

Sans doute !

ORSEOLO

Oui, certes, tu mourrais sans pâlir, car la pâleur enlaidit et tu voudrais mourir dans ta beauté... Oui, certes, tu regarderais le bourreau en face, soutenue par ton orgueil... Oui, certes, tu braverais les huées de la populace... Mais une agonie obscure... un supplice caché... uu châtiment honteux... mais des bourreaux et des hommes masqués... mais le silence... mais la nuit... mais tes membres brisés, ta beauté flétrie, ta jeunesse souillée... mais la vieillesse hideuse et les rides de la laideur avant l'âge... Allons, dis, dis?

MOROSIRA, »<r« horreur.

Ah ! tu ne le feras pas !

(Orwolo vanne. Deui bonsoir» trfto* <r ronge mirent.)

ORSEOLO

Demande à ces hommes, ils te répondront pour moi.

MOROSIRA, reculade.

Horreur! horreur!

ORSEOLO, allant t’ateeoir «t puant ra main wir le tablier.

Tu as dix minutes... Est-ce le capitaine Noir?

MOROSIRA.

Dix minutes!... la torture!... les bourreaux !... Ah ! c’est impossible!... Mais c’est affreux, savez-vous?... Mais que vous ai-je fait?... Vous m’avez parlé, je vous ai répondu... je vous ai ditltt vérité... la vérité entière... toute la vérité!

ORSEOLO, do min»».

Tu n’as plus que cinq minutes... Est-cc le capitaine Noir?

MOROSIRA.

Cinq minutes!... et dans cinq minutes.... Ah! grâce, grâce!

(éHo tootlm A »<•* pied».)

ORSEOLO

Avoue!

MOROSIRA, A genooi.

Mail quoi?... Mais je n’ai rien à dire!... Ah! si quelqu’un se désespérait ainsi sous mes yeux, mon cœur se fondrait dans un cri de pitié !... (Routemmi d'orwrd*.) Ah! taisez- vous’.. . vous avez voulu m'effrayer !... n'est-ce pas que vous avez voulu m'effrayer? •

ORSEOLO, Ad mimr.

11 te reste une minute... Est-cc le capitaine Noir?

MOROSIRA, *d Irnrt.

Une minute!... — Ah ! ma pauvre tète!... —Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!... mais je ne suis qu'une femme, moi! — la torture!... les bourreaux!... Ah ! Non, non ! (e»c u à oncoia.) Tu veux que j'avoue?... Eh bien!... (Retombant 4 ic» pied».) Ah! je ne le peux pas, je ne le peux pas !

GRSKOLO, an» deui lie-main.

Emmenez-la !...

MOROSIRA , ’d Imil.

Ah! misérable! (néoum.) Eh bien!... U»*t éo«n;io.) Eh bien ! non, la torture pluUH!... (a« uomme».) Allons!

(GaUroo <d pfikipiu an-derot d’elln, SpoUlre I* tait et veut l’dmpdeber -to parler.)

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