CHAPITRE XIV
qA ^ieu, en tant qu'il est notre fin dernière.
ELEVATION ET PRIERE
Cnfants des hommes^ jiisques à quand aureyvous le cœur appesanti? Pourquoi aime^-vous la vanité et cherche{-pous le mensonge ( i ) ?
C'est la vanité même, que toutes ces choses que vous recherchez avec tant d'ardeur : les honneurs, les richesses, les voluptés, pour l'acquisition desquelles vous dépensez en vain toutes les ressources de rame avec lesquelles vous pouviez acquérir une félicité solide et éternelle.
Vanité des vanités., et tout est vanité ., a dit TEcclésiaste^ après avoir lui-même tout expérimenté et tout contemplé au flambeau
Éldrations à Dieu. — Chap. XI Y'. 3o5
de la plus haute lumière. C'est à juste titre qu'on peut appeler vanité ces honneurs, ces richesses, ces voluptés, puisqu'elles ne servent de rien pour la fin pour laquelle nous avons été créés, mais que le plus souvent elles sont pour nous de grands obstacles. Ce ne sont là que des biens mensongers, puisque, en nous promettant le bonheur, ils ne nous apportent que la misère. Ils sont en toute vérité les Jils des hommes et non les fils de Dieu, ceux qui poursuivent ces faux biens avec un lamentable aveuglement, avec une ardeur insensée, avec un inutile et pernicieux travail. Ce n'est point pour ces faux biens que nous avons été créés et placés dans ce monde; ce n'est pas en eux que sont notre véritable bien et notre repos. Ils sont terrestres et ne durent qu'un temps; ils ne peuvent ni perfectionner ni rassasier une âme dont la nature est céleste et éternelle, dont la capacité est immense, et dont la dignité vient après celle des anges.
Quel est donc notre véritable bien ? Écoutons le Roi-Prophète : « Qui nous montrera les biens? Vous avei imprimé sur nous
3o6 Léonard Lessius.
votre lumière^ Seigneur, et vous ave{ versé la joie dans mon cœur (i ). » La lumière de la foi peut seule nous montrer ce bien et la voie par laquelle nous pouvons y parvenir -, et cette connaissance fait tressaillir l'àme d'une joie incroyable. Car qu'y a-t-il de plus désirable que de connaître le souverain bien et notre fin dernière, et de suivre la voie très sûre qui nous y conduit ? Sans cette connaissance, toute autre sagesse est inutile, et n'est même pas digne de ce nom.
Cette connaissance a manqué à tous ces anciens philosophes, et voilà pourquoi ils se sont évanouis dans leurs pensées, ne remportant aucun avantage de leurs études et de leurs travaux. « Car qui connaît les pensées du Seigneur, si ce n'est l'Esprit du Seigneur, qui scrute les profondeurs de Dieu (2)^ par lequel ce conseil caché de Dieu nous a été révélé ? )) « Que les deux, la terre, la mer et tout ce guils renferment vous bénissent^ o Dieu; vous louent et vous surexaltent dans les siècles des siècles {3)1 Car avant tous les
(1) Ps. 4. — (2) I Cor., M. — (3) Daniel, iir.
Élévations à Dieu. — Chap. XÏV. Soy
siècles vous avez pensé à nous, et dans le premier conseil de votre Trinité, vous avez formé à notre égard un dessein d'une bénignité infinie, celui de nous rendre participants de votre divinité, de tous vos biens et de toutes vos joies. Qui ne serait ravi d'étonnement à la vue d'une bonté, d'une douceur si prodigieuse? Qui eût jamais pu espérer ou concevoir un tel excès d'amour ? Mais tel a été le bon plaisir de cette Bonté infinie dont la nature est de se répandre par des voies ineffables et de se communiquer.
Seul, dans votre éternité, vous jouissiez de vos biens, ne manquant de quoi que ce soit, vous suffisant souverainement à vousmême, parce que vous êtes le Bien infini. Le charme de la société la plus douce et de la plus douce amitié ne vous manquait pas, vous le trouviez dans la Trinité des Personnes; car entre le Père, le Fils et le Saint- Esprit existe une souveraine société, une souveraine amitié, une souveraine communication de tous les biens, de toutes les joies, de toutes les pensées. Vous n'aviez donc pas besoin de la société de la créature, elle ne
3o8 Léonard Lessiiis.
pouvait vous apporter aucun avantage. Et néanmoins, cédant à la pente de votre bonté, vous avez voulu nous créer et nous élever au partage de Vos biens et de votre félicité infinie.
Entre vous et nous il y a un intervalle infini, non de lieu, mais de nature. Étant infiniment élevé au-dessus de toutes les créatures vous les dominez d'une hauteur infinie; de nous à vous il y a des degrés infinis de la nature raisonnable, degrés disposés par vous et que vous contenez dans votre sagesse et dans votre puissance. Et cependant la puissance de votre bonté est si grande que vous pouvez élever notre âme par-dessus tous les êtres créés ou qui peuvent être créés, et par un mode admirable, sans le secours d'aucun moyen, vous l'unir par la vision^ par l'amour, par la félicité.
O admirable, heureuse et glorieuse union, dans laquelle se trouvent ensemble, ô mon Dieu , et notre souverain bien et votre souveraine gloire! car par elle nous sommes faits participants de votre Divinité, de tous vos biens et de toutes vos joies, Par elle,
Élévations à Dieu. — Chap. XIV. Bog
votre Divinité brille souverainement hors d'elle-même, dans le miroir de l'esprit créé, comme au dedans d'elle-même elle brille à ses propres regards. Dans les autres choses créées, comme dans la structure de cet univers et dans les divers degrés des êtres, brillent sans doute certains faibles rayons de votre Divinité, à Taide desquels nous pouvons, comme par conjecture, connaître votre puissance, votre sagesse, votre bonté. Mais dans notre âme ainsi élevée et unie à vous, resplendit toute la plénitude de la Divinité, et toute sa beauté s'y trouve réfléchie ; en sorte que, bien qu'elle soit unique, elle est toutefois multipliée d'une manière si admirable, qu il semble qu'il y ait autant de Divinités que d'esprits bienheureux.
Cette union de notre âme avec Dieu sera le suprême accomplissement de tous nos désirs. Par elle, tous les biens afflueront en nous : la puissance, parce que nous serons rois et fils de Dieu; la sagesse, parce que nous posséderons et nous contemplerons la source elle-même de la sagesse; la sainteté, parce que cet ardent amour dont nous brù-
3io Léonard Lessius.
lerons est la suprême sainteté et la perfection de toutes les vertus ; les richesses, parce que le royaume des cieux et tous ses biens nous appartiendront; les honneurs, parce que nous serons tous traités et honorés comme les fils de Dieu-, la beauté, parce que par le corps nous brillerons comme le Soleil, et par l'àme comme la Divinité \ les joies et les délices, parce que tous seront eniprés de r abondance de votre maison; vous les abreuverez du torrent de vos délices (i); la paix et la sécurité, parce que ni du dehors ni du dedans il ne pourra jamais venir aucun trouble, rien de triste, ou de moins agréable ; et pour comble de bonheur, ils auront la certitude absolue que leur union avec Dieu sera éternelle.
Ainsi, que cette union où se trouvent et notre souverain bien et la souveraine gloire de Dieu, nous soit uniquement à cœur. Aspirons à elle, nous élevant au-dessus de toutes les choses créées. Que les biens de cette vie, quelque grands qu'ils nous paraissent, nous
(i) Ps. 35
Élévations à Dieu. — Chap. XIV. 3ii
deviennent vils en comparaison de ce souverain Bien, et que tous, sans exception, soient réputés par nous un pur néant. Que toutes nos pensées, nos soins, nos travaux tendent à cette union divine, et que jamais notre ame ne se repose, si ce n'est en elle ! Mais comme un bien si grand est de beaucoup au-dessus de nos forces, nous avons recours à vous, ô Dieu, qui êtes infiniment porté à épancher sur nous vos bienfaits. C'est par votre seule bonté infinie que de toute éternité vous nous avez destinés à un état si sublime; et pour nous y conduire et nous en mettre en possession, vous avez créé le monde, vous avez pris notre chair, vous avez voulu mourir sur la croix, et vous nous avez donné d'autres témoignages d'amour qui sont innombrables. Continuez votre bonté; ne la retenez, ne la diminuez pas à cause de nos ingratitudes, de nos négligencLïs et des autres taches qui sont le triste fruit de notre fragilité ; mais augmentezla plutôt, vous souvenant de votre éternel conseil, et de toutes les miséricordes dont vous nous avez comblés jusqu'à ce jour.
3i2 Léonard Lessius.
Illuminez nos âmes de la lumière du Saint- Esprit; qu'elle nous fasse connaître les vanités et les périls de ce monde par les prestiges duquel la plupart se perdent, et qu'elle nous révèle Texcellence et la sainteté des biens éternels que vous nous avez préparés en vous. Faites que ces biens soient toujours devant nos yeux, qu'ils produisent dans nos âmes une véhémente impression, qui nous porte au mépris de tout ce qui est passager, et à l'amour et à la conquête de ce qui est éternel. Que, loin de diminuer, nos désirs, nos soupirs, nos efforts aillent toujours croissant jusqu'au dernier terme de cette vie, et alors, par votre grâce, faites que nous soyons trouvés dignes de votre royaume et de ce repos éternel, dans lequel tous les saints, unis à vous, qui êtes leur fin dernière et leur souverain bien, trouveront, par la vision et par lamour, d'inénarrables délices et le suprême accomplissement de tous leurs désirs !